Terminologie.

 

Tout raisonnement suppose que les mots employés aient été définis sans ambiguïté.

 

Sans définir ce dont ils parlent, les politiques ne peuvent que dire n'importe quoi.

 

Des économistes ont souvent utilisé la même notion dans de nombreux contextes et pour poursuivre de nombreux buts ;

en passant d'un sujet à un autre, certains n'ont pas réussi à observer la transformation

- de l'usage qui en était fait et

- des significations associées au terme.

 

Plusieurs de ceux qui ont senti les incongruités, les erreurs ou l'usage complètement impropre se sont opposés à toute "économie de la notion," accablant d'injures tout type d'analyse employant cette notion.


La terminologie rassemble les définitions précises de tous les mots.

La liste des mots du genre "équilibre économique" ou "liquidité" qui tiennent de la métaphore, de la rhétorique "au mauvais sens du mot" est abondante (inflation, chômage, croissance, etc.).
On pourrait, en particulier, leur ajouter les mots "société" - que certains attribuent à Emile Durkheim (1858-1917), l'homme qui a introduit la "conscience collective"! - ou "état" (cf. ce texte de de Jasay, 1994), mais je ne saurai m'y appesantir.

 Tout cela s'ajoute bien évidemment au mot "monnaie".
 

 

2. Fritz Machlup.

Il y a près de cinquante ans, Fritz Machlup (1902-1983) écrivait que :

"Quand un terme possède tant de significations que nous ne savons jamais ce que veulent dire ceux qui l'emploient, il faudrait
- soit le supprimer du vocabulaire du spécialiste,
- soit le "purifier" des connotations qui nous embrouillent."

Comme je crois qu'il est impossible d'exclure les mots "équilibre" et "déséquilibre" du discours économique, je propose de les soumettre à un travail de nettoyage approfondi." (Machlup, F., 1958, The Economic Journal, Vol. LXVIII
, Mars)

Et Machlup d'ajouter:

"En essayant d'accomplir cette tâche, je ne prendrai pas en compte les significations de ces expressions dans d'autres disciplines." (ibid.)

L'objet que Machlup avait en ligne de mire dans le texte était la notion d'"équilibre en économie" qu'il n'a pas hésité à "désosser" et sur quoi s'était penché, vingt ans plus tôt, dans une perspective voisine, Arthur Marget (1899-1962) dans un article du Journal of Political Economy (Vol. 43, No. 2 (Apr., 1935), pp. 145-186).

 

Soit dit en passant, quoique Machlup ne l'évoquât pas, il faut savoir que c'est Keynes... qui a fait valoir dans le livre de 1936 que David Hume (1711-76) aurait convaincu les économistes, au XVIIIème siècle, de s'intéresser à l'équilibre économique plutôt qu'aux situations économiques changeantes...


Fritz Machlup insistait sur le chaos scientifique où se trouvait alors l'économie politique car, souvent, un même mot économique avait un grand nombre de significations et car personne ne savait laquelle considérer dans tel ou tel raisonnement tenu (cf. ce texte d'août 2015).

Dans l'article, il avait pris l'exemple de la notion d'"équilibre économique" et s'était chargé, à sa façon, de la "purifier", de lui rendre sa nature (cf. Machlup, 1958, "Equilibrium and Disequilibrium: Misplaced Concreteness and Disguised Politics", The Economic Journal
, Vol. LXVIII, mars)...

Depuis lors, rien n'a changé dans le bons sens, les mots s'entassent avec des significations diverses qui n'en finissent pas.

Ainsi, à tous les mots d'hier dont "valeur" ou "monnaie" (dont, en particulier, les économistes n'ont jamais expliqué l'émergence, l'origine ou la pérennité par l'invention), se sont ajoutés des mots plus récents comme "liquidités" ou "coûts de transaction", voire des confusions entre, par exemple, les moyens d'échange et les intermédiaires des marchandises qui contribuent à empêcher de comprendre les causes de l'apparition de ce qu'on a dénommé "monnaie" au XIXème siècle.

Bref, l'économie politique est incompréhensible pour le commun des mortels pour ces premières raisons.

Mais il y en a d'autres.



3. Emil-Maria Claassen.

Dix ans après Machlup, sans référence à celui-ci même si..., Emil-Maria Claassen (1934-2014) dans son ouvrage sur l'Analyse des liquidités et sélection de portefeuille, (P.U.F.,1970) était allé plus loin si l'on peut dire et regrettait l'habitude croissante des savants économistes de ne pas définir les notions employées.

Il en arrivait à dire que ce qu'on dénommait "monnaie" était fonction de l'économiste qui en parlait, du problème qu'il traitait.

Toujours l'incompréhension donc.

 

i. Robert Solow.
Robert Solow a certes dénoncé la "rhétorique au mauvais sens" du mot, mais un peu tard, d'autant qu'il y avait fortement contribué auparavant.

En effet, récemment, Solow a enfoncé le clou de la question en s'opposant à la rhétorique - sous entendu, "au mauvais sens du mot" - de façon très claire :

 

« Pour un lecteur moderne sérieux, la rhétorique est sans pertinence ou, pire, induit en erreur ou, pire encore, trompe intentionnellement » ( R. Solow, Commentaires, hiver 2013-14, p. 911).


Il oubliait, seulement, ses amours pour telle ou telle mathématiques qu'il avait utilisées dans le passé et qui n'étaient jamais que d'autres formes de la rhétorique "au mauvais sens du mot"...

Il a oublié, en particulier, d'insister sur ce qu'avait écrit le grand mathématicien David Hilbert (1862-1943) sur l'utilisation des mots en mathématique.
Celui-ci soutenait que:


"[...] les axiomes devaient être tels que si on remplaçait les termes de 'points', 'droites', et 'plans' par 'bière', 'pieds de table' et 'chaises', la théorie devait toujours tenir." (O'Shea, 2007, p.169)
- dans O'Shea, 2007, Gregory Perelman face à la conjecture de Poincaré


ii. Henri Poincaré.
Dans ces conditions, on pourrait remplacer le géomètre par le "piano à raisonner" imaginé par Stanley Jevons (1835-82), l'économiste de la "double coïncidence des besoins qu'est l'échange direct"..., a eu l'occasion de souligner, pour sa part, Henri Poincaré (1854-1912) au début du XXème siècle, dans Science et méthode (1908), et de montrer son opinion:


"Il y a là une illusion décevante" (Poincaré, 1908, p.4)


D'ailleurs, que nous disait, ces dernières décennies, Roland Omnès sur les mathématiques:


"Ce qui compte en mathématiques ne sont aucunement les choses, mais les relations qui existent entre elles" (Omnès, 1994, p.107)
dans Omnès, R. (1994), Philosophie de la science contemporaine, Gallimard (coll. Folio, essais), Paris.


Par exemple, l'existence des unes est sans relation avec l'existence des autres qui a pour fondement la non contradiction (cf. sur le sujet, Poincaré à propos de Stuart Mill dans Science et méthode).

Mais, selon Poincaré (dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, en particulier dans ce billet de décembre 2010), les mathématiques ne peuvent être réduites à la logique, à une logique formelle.

Comme Poincaré l'explique dans Science et méthode, l'intuition est essentielle au mathématicien et cela n'est pas une question de logique analytique, a fortiori de logique formelle.

L'intuition va de pair avec l'application du principe d'induction complète que certains de ses opposants prétendent avoir démontré au prétexte que, selon eux, il n'existe pas de jugement synthétique a priori.

Soit dit en passant, Poincaré insiste à propos de la logique nouvelle de MM. Couturat et Russell - ce qu'il dénomme "la logistique" qui va faire florès au XXè siècle - sur le fait que, malgré ce que ces derniers en disent:


"Nous n'avons pas le droit de regarder [leurs] axiomes comme des définitions déguisées et [...] il faut pour chacun d'eux admettre un nouvel acte d'intuition [...] un acte nouveau et indépendant de notre intuition et, pourquoi ne pas le dire, un véritable jugement synthétique a priori" (Poincaré, op. cit. p.185)

"La logique reste donc stérile, à moins d'être fécondée par l'intuition.[...]
La logistique n'est plus stérile, elle engendre l'antinomie." (ibid., pp.222-23))


Poincaré n'avait pas hésité à mettre en garde à diverses reprises contre la démarche de l'application d'une mathématique à une discipline de la pensée humaine, et à formuler les plus expresses réserves dans le cas des sciences morales (dont l'économie politique).

iii. Ivar Ekeland
Une grande raison que rappelle Ivar Ekeland  dans le livre intitulé Le calcul, l'imprévu (Les figures du temps de Kepler à Thom) (Seuil, Paris, 1984) est q


«certains événements prédits par le modèle mathématique ne se produiront pas dans la réalité physique » (Ekeland, 1984, pp.52-53).


Ekeland souligne humoristiquement à cette occasion que
 

« les mathématiques nous donnent une manière originale de réparer un pneu crevé : il suffit d'attendre qu'il se regonfle spontanément » (ibid., p.54)



Soit dit en passant, et d'une part, il convient de distinguer l'application d'une mathématique et, ce qui n'est pas mieux, la transposition d'un modèle mathématique d'un phénomène physique, biologique, etc. pour "expliquer" un phénomène économique
Mais cette distinction n'est pas prise en considération par les économistes qui procèdent à l'une ou à l'autre.

On est loin de ce que pouvait écrire Léon Walras.
En effet, quelques années plus tôt, en 1886, dans la même veine, Walras considérait dans un livre intitulé Théorie de la monnaie http://archive.org/stream/thoriedelamonna01walrgoog#page/n7/mode/2up que :


« Je crois, quant à moi, que, lorsqu'il s'agit d'étudier des rapports essentiellement quantitatifs comme sont les rapports de valeur,
le raisonnement mathématique permet une analyse bien plus exacte, plus complète, plus claire et plus rapide que le raisonnement ordinaire et a, sur ce dernier, la supériorité du chemin de fer sur la diligence pour les voyages ».


Reste que, comme l'a rappelé Ekeland, tous ces éléments ne doivent pas cacher le recours croissant donné par des gens depuis lors à telle ou telle mathématique à quoi ont procédé nos économistes et dont la majorité serait bien incapable de justifier le choix mathématique pour la raison suivante:


"Pour ma part, je chéris l'aphorisme de Sussman :

'En mathématiques, les noms sont arbitraires.
Libre à chacun d'appeler un opérateur auto-adjoint un 'éléphant', et une décomposition spectrale une 'trompe'.
On peut alors démontrer un théorême suivant lequel
'tout éléphant a une trompe'.

Mais on n'a pas le droit de laisser croire que ce résultat a quelque chose à voir avec de gros animaux gris". (Ekeland , 1984, p.123).


Et les "gros animaux gris" sont nombreux en économie politique.

Faut-il rappeler que Francis-Louis Closon (1910-1998), premier directeur de l'I.N.S.E.E., a eu l'occasion de déclarer qu'il fallait :


«Remplacer la France des mots par la France des chiffres» (cf. Desrosières, 2003).


comme si les "chiffres" n'étaient pas les "gros animaux gris" d'une mathématique...
Et on sait ce qu'est devenu l'I.N.S.E.E., grand monopole étatique devant l'éternel.


 Qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, cette question situe à l'opposé du point sur quoi Poincaré avait insisté dans Science et méthode :


"On ne saurait croire combien un mot bien choisi peut économiser de pensée, comme disait Mach" (Poincaré, 1908, Science et méthode, p.31).

Quant à la méthode des sciences et à propos des "sociologistes" - devenus "sociologues" par la suite... -, on remarquera que Poincaré n'avait pas hésité pas à y écrire :
 

"Le Sociologiste est plus embarrassé ;
les éléments, qui pour lui sont les hommes, sont trop dissemblables, trop variables, trop capricieux, trop complexes eux-mêmes en un mot ;
aussi, l’histoire ne recommence pas ;
comment alors choisir le fait intéressant qui est celui qui recommence;
la méthode, c’est précisément le choix des faits, il faut donc se préoccuper d’abord d’imaginer une méthode, et on en a imaginé beaucoup, parce qu’aucune ne s’imposait ;
chaque thèse de sociologie propose une méthode nouvelle que d’ailleurs le nouveau docteur se garde bien d’appliquer, de sorte que la sociologie est la science qui possède le plus de méthodes et le moins de résultats." (Poincaré, Science et méthode, 1908)


Rien n'a changé depuis lors.

 

 

4. Les "argent", "liquidité" ou autre "réserve".

La monnaie n'existe plus aujourd'hui en économie politique et pourtant le mot continue à être employé par tout un chacun comme s'il avait une réalité, une "valeur intrinsèque", sous les formes d'"argent", de "liquidité" ou de "réserve".

Il ne faut pas voir dans ce qu'on dénomme abusivement "monnaie" aujourd'hui, une étiquette donnée à quelque chose de cernée par les gens, à un objet matériel.

Au moins en France, il est ordinaire d'entendre parler d'"argent", quoique ce mot n'ait aucune signification et soit une absurdité, sauf en socialisme triomphant où on appelle "chat" un chien ...

Depuis la décennie 1930, le mot "liquidité" n'a fait qu'augmenter son audience auprès des économistes comme des non économistes (cf. ce texte de décembre 2013).
Il n'est pas sans cacher les créances des banquiers, les "devises" de toute sorte dont il était question auparavant.

Malheur à J.M. Keynes (1883-1946) qui a contribué à son extension dans son ouvrage de 1936 avec son faux concept de "préférence pour la liquidité", fondement des socialismes des banques centrales (cf. Keynes, 1936, chap. XV), composante de la demande de monnaie à concurrence de sa prétendue relation avec "le" taux d'intérêt".

Quelques temps plus tard, à sa façon, John Hicks (1904-1989)s'en était pris à son tour, si on peut dire, au sujet de Machlup au travers de la notion de "liquidité"
.

Il en était arrivé à s'interroger sur ce que le mot pouvait bien dire dans une conférence donnée à Londres (1)
(1) Hicks J. R. (1962), “Liquidity”, The Economic Journal
, Vol. 72, No. 288, Décembre, pp. 787-802

après que William Hutt (1920-2007) avait eu la même démarche et l'avait écrite en 1956 dans un ouvrage collectif (2)
(2) Hutt, W.H. (1956) “The Yield from Money Held”, dans Sennholz, M. ed., On Freedom and Free Enterprise: Essays in Honor of Ludwig von Mises, Mises Institute.

Ces interrogations sur le mot "liquidité" rejoignent celle de Fritz Machlup dans son article de 1958 qui, à propos de l'équilibre économique (cf. ce texte d'août 2015), considérait que l'expression "équilibre économique" ne voulait plus rien dire tant elle avait des définitions nombreuses et différentes.

Soit dit en passant, quoique Machlup ne l'évoquât pas, il faut savoir que c'est Keynes... qui a fait valoir dans le livre de 1936 que David Hume (1711-76) aurait convaincu les économistes, au XVIIIème siècle, de s'intéresser à l'équilibre économique plutôt qu'aux situations économiques changeantes...


Pour sa part, Murray Rothbard (1926-1995) est revenu sur la dénaturation de la notion de l'équilibre de l'économie dans un article de 1987 dans The Review of Austrian Economics, volume 1 (pp. 97-108) et s'en est pris à ce qu'avaient pu écrire Joseph Schumpeter (1883-1950) et Alvin Hansen (1887-1975) avant que Guido Hülsmann s'en prenne à d'autres (cf. http://www.guidohulsmann.com/pdf/REALISTE.pdf ).
 

 

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