Le libéralisme au XXème siècle.

 

Traduction du texte de Ralph Raico (photographie ci-contre) intitulé "Classical Liberalism in the Twentieth Century", the Institute for Humane Studies (Université de George Mason).

 

1974, F.A. Hayek, alors à l'université de Salzbourg, reçoit la plus prestigieuse des récompenses de la profession : le Prix Nobel en sciences économiques.
1977, le Prix est gagné par Milton Friedman tandis que George Stigler, son ami et collègue à l'université de Chicago, va en être gratifié en 1982.
1986, le Prix échoit à James Buchanan, de l'Université de George Mason, un autre lauréat de Chicago.
[Et il y aura en 1991, R. H. Coase et en 1992, G. Becker].

Sauf peut-être parmi les suffragants malheureux, l'attribution de ces récompenses n'a pas donné lieu à controverse tant les contributions de chacun de ces intellectuels ont été essentielles et éclatantes pour la Science.

Mais un observateur qui se placerait dans une perspective historique et considérerait leurs apports, aurait tout lieu d'être surpris : tous ces hommes ont, d'une manière ou d'une autre, enseigné une philosophie politique qui, quelques décennies plus tôt, était entièrement discréditée - voire méprisée - par la plupart des intellectuels.
Cette philosophie, ce n'est rien d'autre que le libéralisme classique. Son avènement, sa chute, et sa renaissance constituent une histoire passionnante, qui mérite d'être racontée.

 

1. Ce qu'a été le libéralisme.

Le XVIIIè siècle a vu les débuts d'un mouvement qui, après coup, vint à être connu sous le nom de libéralisme .
Le libéralisme voulait émanciper la société du système de tutelle et de contrôle d'état qui avait marqué le monde occidental jusqu'alors.

Son objectif pourrait se résumer par le fameux slogan "laissez-faire" - laissez les gens être eux-mêmes, laissez les être dans leurs activités économiques, dans leurs affaires religieuses, laissez les penser et se cultiver, à la recherche de l'accomplissement de leur propre vie.

Beaucoup de grands penseurs ont contribué à ce mouvement qui se déploya dans l'ensemble de la communauté de l'Atlantique Nord. Dans cette période qu'on peut qualifier de "pré-histoire" du libéralisme, le XVIè siècle et le XVIIè siècle, il y eut par exemple,
- en Espagne, les derniers scolastiques en matière économique,
- en Hollande et en Amérique du Nord britannique, les prêcheurs de la tolérance religieuse, et,
- en Angleterre, une ligne de pensée à laquelle appartinrent John Milton, les Niveleurs et John Locke.
Le point d'orgue de cette philosophie de l'émancipation fut atteint en 1646 par Richard Overton, l'une des chefs du "mouvement des Niveleurs" :

"A chaque individu de la nature, la nature donne une propriété individuelle, qui ne saurait être envahie ou usurpée par qui que ce soit :
chacun, de même qu'il est lui-même, de même il a une propriété propre, personne ne saurait être lui-même, et de ce fait, personne ne saurait prétendre l'en priver, sans viol manifeste, ni affront aux principes mêmes de la nature et de la règle de l'équité et de la justice entre l'homme et l'homme.
Aucun homme ne saurait avoir un pouvoir sur mes droits et libertés, et je ne saurais avoir un pouvoir sur les droits et libertés d'un homme [...]"

Vers la fin du XVIIIè siècle, le mouvement a été largement étendu. Parmi les noms et les écoles de pensée qui se remarquent, à cette époque intellectuellement splendide, on peut citer Adam Smith, Jeremy Bentham et les philosophes radicaux, Thomas Paine, Voltaire, Turgot, les Physiocrates, Condorcet, Wilhelm von Humboldt, Thomas Jefferson et James Madison.

Tous ces penseurs n'étaient pas d'accord les uns avec les autres sur tout, bien évidemment : mais ici, nous ne parlons que de la tendance générale de leur réflexion.
Ils ne vivaient pas non plus, séparés de la vie quotidienne, dans quelque tour d'ivoire d'abstraction universitaire. Car avant tout, leurs idées nouvelles furent stimulées et conditionnées par la nouvelle vie sociale plus libre, qu'ils virent naître sous leurs yeux .

Ensuite, ils n'étaient pas isolés : les idées libérales se diffusèrent dans toutes les classes de la population, éduquées et attentives au monde, tandis qu'avec le temps, les maîtres de l'université et les salons littéraires, les revues et les journaux, aidaient à engendrer ce qui deviendra des mouvements de masse et des partis politiques soucieux de réforme.

Dans l'ensemble, l'histoire de la période des années 1780-1880 environ est l'histoire de la transformation des institutions passées, dans une certaine mesure, sous l'influence des idées libérales. L'abolition de l'esclavage et de la servitude ;
la liberté du travail, qui ouvrit tous les métiers au mérite et au talent ;
l'état de droit et les restrictions au pouvoir de police ;
les droits de propriété, garanties contre l'arbitraire ;
la liberté de la presse et de la croyance religieuse ;
la reconnaissance accrue des droits égaux des femmes ;
le commerce sans entraves à l'intérieur et entre les nations :
tels sont quelques exemples de changements qu'apporta le libéralisme .

Là où ils se produisirent, le résultat fut un rejet croissant de la guerre et un espoir de paix fondé sur le libre échange, un sentiment de dignité accru pour ceux qui n'étaient pas nés pour le pouvoir et les privilèges, l'ouverture d'un monde insoupçonné d'opportunité pour tous, et, pour la première fois dans l'histoire des hommes, un degré de prospérité, ou la perspective de prospérité pour la grande majorité des gens.
D'après la terminologie de maints penseurs libéraux, la société passait d'un régime de statut social , fondé sur la coercition, à un régime de contrat, fondé sur l'association volontaire.
Le monde moderne naissait.

Un aspect frappant de ce nouveau monde fut l'augmentation du niveau de vie de la masse des gens qui travaillaient et qui jusqu'alors avaient été condamnés à mener une vie de misère et de besoins.

Il est important de comprendre que l'objectif central des libéraux était d'améliorer les conditions matérielles de toutes les classes de la société, en particulier les travailleurs de l'agriculture et de l'industrie, qui, après tout, formaient la majorité.
Il arriva aux libéraux de croire que ce but pourrait être atteint parfaitement par la liberté économique, qui, à leur avis, entrainerait une croissance sans précédent.

La liberté de choisir son travail, l'accumulation progressive et continue du capital, des formes de l'organisation industrielle plus efficaces, le libre échange, un gouvernement peu coûteux, et un climat social perméable à l'innovation - tout ceci constituait les moyens les plus sûrs d'enrichir tous les membres productifs de la société.


2. L'avènement du collectivisme.

Dans les dernières décennies du XIXè siècle, en revanche, la marée du libéralisme avait déjà commencé à refluer.

De plus en plus, dans les cercles considérés à l'avant-garde de la pensée, on parlait de la société, non comme les libéraux l'avaient conçue - somme des relations volontaires des individus qui s'allient pour leurs bénéfice mutuel -, mais comme une entité en elle-même, supérieure à l'individu et incarnée par l'Etat.
Habituellement, cette doctrine est qualifiée de collectivisme.
Le libéralisme, qui insistait sur les limitations du pouvoir de l'Etat, fut de plus en plus regardée comme une doctrine vieillotte et désuète, bien que les points de vue adoptés fussent différents.

Des collectivistes concentrèrent leur force sur la notion libérale du progrès harmonieux de toutes les classes productives que permet le système de la propriété privée et de l'économie de marché.

S'étiquetant en général eux-mêmes socialistes ou social-démocrates, ils attaquèrent ce qu'ils appelaient le "capitalisme" qui, pour eux, était la source de tous les maux de la vie moderne.

Qu'ils s'en soient rendus compte ou non, ils encouragèrent l'extension du pouvoir d'état et la diminution de la zone de coopération libre des individus.

A cette époque, un autre groupe de collectivistes a promu plus directement et plus consciemment, le pouvoir de l'Etat.
Ce fut les nationalistes et les impérialistes qui visaient à un gouvernement fort pour conduire leur pays dans les luttes "inévitables" contre les autres pays, des luttes qu'ils considéraient comme l'essence même de la vie des hommes et de l'histoire.

Parmi eux, beaucoup pensaient que l'une des plus importantes fonctions de l'Etat était de préserver la "pureté raciale" de la nation, non seulement par l'"eugénisme", mais aussi par l'emploi à la fois de la ségrégation légale et de lois discriminatoires en matière d'immigration.

Souvent ces collectivistes nationalistes étaient aussi anti-Sémites, ils voyaient dans les Juifs les figures par excellence de ce qu'ils haïssaient dans la société libérale et individualiste moderne.

 

3. Les libéraux contre-attaquent - mais en vain.

Les libéraux resserrèrent les rangs et contre-attaquèrent.

Parmi les oeuvres littéraires de cet effort renaissant, on peut citer :
The Man versus the State (1884) de Herbert Spencer ;
les derniers essais de William Graham Sumner sur l'Homme oublié (1884) et contre la Guerre hispano-américaine (1898) ;
la collection de Thomas Mackay, A Plea for Liberty (1891) ; et
La tyrannie Socialiste (1893), de l'infatiguable défenseur français du libre-échange, Yves Guyot.

A coup sûr, le point de vue défendu par ces libéraux a été, on ne peut mieux, exprimé par Spencer et sa "loi de la liberté égale": "Chaque homme a la liberté de faire ce qu'il veut, pourvu qu'il n'empiète pas sur la liberté égale de tout autre homme" .

Depuis lors, l'adhésion à ce principe est devenue la marque distinctive de la forme la plus résolue et la plus cohérente de la doctrine libérale.

Mais les libéraux formaient une espèce en voie de disparition.
Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, jusqu'à leur nom leur était pris par les instigateurs du pouvoir d'état accru.

Quand Joseph Schumpeter en vint à écrire la monumentale Histoire de l'Analyse Economique, il éprouva le besoin de faire remarquer au lecteur que, par "libéralisme économique", il voulait dire le "laissez-faire" ou
"la théorie qui explique que la meilleure manière de promouvoir le développement économique et le bien-être général est de retirer tous les obstacles sur le parcours de l'économie d'entreprise privée et de la laisser tranquille".

"Le lecteur est prié de garder cette définition en tête parce que le terme a acquis un sens différent - en fait, un sens presque opposé - vers 1900, et surtout depuis 1930 : c'est un hommage suprême, même s'il n'a pas été voulu, que les ennemis du système de la libre entreprise aient crû sage de s'approprier le nom".

C'est pourquoi la doctrine épousée par les libéraux du XVIIIè et XIXè siècle est aujourd'hui couramment appelée libéralisme classique.

La Première guerre mondiale, elle-même en partie le résultat des courants collectivistes, accéléra l'effondrement du libéralisme.
Partout, le pouvoir passa des individus, et de leurs associations volontaires, aux appareils étatiques coercitifs.
Les grands figures du libéralisme de la fin du XIXè siècle s'étaient éteintes ; les quelques libéraux classiques qui vécurent dans les années d'après-guerre apparurent, chaque jour davantage, des morts en sursis à la recherche d'un temps perdu.
Le ton de l'époque est trés bien résumé par ce qu'a dit Benito Mussolini, le chef fasciste italien, de sa propre philosophie quand, parlant pour bien d'autres, de droite et de gauche, il déclara :

"Elle est en totale opposition avec le libéralisme classique, qui a lui-même surgi en réaction à l'absolutisme, et a atteint la fin de sa fonction historique lorsque l'Etat est devenu l'expression de la conscience et de la volonté du peuple.
Le libéralisme a refusé l'Etat au nom de l'individu ; le fascisme réaffirme que les droits de l'Etat sont la vraie essence de l'individu [...]
Le libéralisme n'a duré qu'un demi-siècle [...]
De 1870 à 1914, a commencé une période pendant laquelle même les trés grands prêtres de la religion [du libéralisme] ont dû reconnaître le crépuscule croissant de leur foi [...] aujourd'hui, la foi libérale doit fermer les portes de ses temples déserts [...] tous les espoirs politiques du jour sont anti-libéraux."

Quand Mussolini a écrit ses lignes, au début des années 30, le libéralisme semblait en effet, avoir atteint son nadir dans la sphère de la vie politique du moment, tant il était éclipsé par le fascisme et le marxisme révolutionnaire et, dans les pays démocratiques, par le socialisme fabien, le New Deal, et les autres politiques interventionnistes semblables.
En revanche, aux niveaux les plus élevés de la pensée, le libéralisme était déjà sur le point de retrouver un nouvel essor.

 

4. La puissance des idées : Ludwig Von Mises.

Rien n'est plus sous-estimé que la puissance des idées, comme en a apporté le témoignage John Maynard Keynes, lui-même l'instigateur dans les années 1930 d'une doctrine anti-libérale déterminante :

"les idées des économistes et des philosophes politiques, qu'elles soient vraies ou fausses, sont plus puissantes qu'on ne le pense habituellement.
En vérité, le monde est gouverné par peu de choses autres [...] comparé à l'enracinement graduel des idées, le pouvoir des intérêts acquis est largement exagéré [...] tôt ou tard, ce sont les idées, et non les intérêts acquis, qui sont dangereuses pour le bien ou le mal."

Il serait difficile de trouver meilleure application du dicton de Keynes que l'oeuvre de l'homme à la source du renouvellement des idées libérales classiques au XXè siècle, (et qui a été, en fait, un critique astucieux de la politique de l'inflation keynésienne), l'économiste et philosophe social austro-américain, Ludwig von Mises.

A partir des années 1920, Mises a été le chef de file de l'école de sciences économiques autrichienne, dont l'approche mettait l'accent sur la prémisse que l'économie est une science fondée sur la logique de l'action individuelle .
En 1922, Mises publie Socialism , une critique magistrale de toutes les doctrines socialistes alors en vogue.
Maintes années plus tard, F.A. Hayek, son ami et disciple, écrira l'effet qu'eut le livre sur certains jeunes intellectuels brillants de l'époque :

" Quand "Socialism" fut publié pour la première fois, en 1922, son impact fut profond.
Le livre modifiait graduellement, mais fondamentalement, la vision de beaucoup de jeunes idéalistes, de retour à l'université, après la Première guerre mondiale. Je le sais, car j'étais l'un d'eux.
Le socialisme avait promis de combler nos espoirs dans un monde plus rationnel, et plus juste. Puis est venu ce livre. Nos espoirs furent anéantis.
Socialism nous raconta que nous avions cherché l'amélioration dans la mauvaise direction.
Nombre de mes contemporains, qui vinrent à être célèbre plus tard, mais qui, à l'époque, ne se connaissaient pas, vécurent la même expérience : Wilhelm Röpke en Allemagne, et Lionel Robbins en Angleterre en sont deux exemples.
Socialism fut un choc pour notre génération."

En fait, non seulement en Europe, mais aussi aux Etats-Unis, en Amérique Latine, et ailleurs dans le monde, Mises vint à être reconnu, par les plus qualifiés pour juger, comme le grand intellectuel porte-parole du libéralisme classique des décennies du milieu du XXè siècle.

Les travaux de Mises dans les domaines de la monnaie et du crédit, en méthodologie de la science économique, en philosophie sociale, et dans d'autres domaines encore, furent fondamentaux. L'Action Humaine (1949) est son magnum opus.
Beaucoup le considère comme le traité général de sciences économiques le plus important du siècle.

Mais sa contribution la plus célèbre est probablement contenue dans Socialism : c'est la démonstration que le calcul économique rationnel - l'allocation efficace des facteurs de production parmi la variété de toutes leurs utilisations potentiels - est impossible dans un système où la propriété privée a été abolie, c'est-à-dire, en socialisme.
Avec cela, le libéralisme classique prit une nouvelle fois l'offensive en vertu de la doctrine que combattre pour la propriété privée et le système de marché, c'est lutter pour le seul moyen réalisable d'arriver à l'idéal d'une vie décente pour tous. Il était démontré que le socialisme n'était rien d'autre qu'un mirage.
La pertinence de l'argument de Mises, en permanence au centre de l'actualité, est démontrée par les unes des journaux d'aujourd'hui, à Budapest, Varsovie, Beijing, et Moscou.

 

5. De nouveaux centres émergent : New-York, Londres, Chicago.

L'influence des idées de Mises fut démultipliée par son célèbre séminaire à l'université de Vienne, auquel assistèrent des étudiants qui, à leur tour, devinrent d'illustres personnages de la science économique, de la sociologie, de la philosophie et de l'histoire.
L'habileté de Mises, pour inspirer ses étudiants, était presque légendaire.
Henri Simons, l'un des fondateurs de l'Ecole des économistes de Chicago, en est ainsi arrivé à écrire que " si l'on en juge par les contributions de tous ses étudiants émérites et autres protégés", Mises fut "le plus grand professeur de sciences économiques en exercice."

Abandonnant Vienne pour échapper aux Nazis, Mises partit en 1940 pour New-York, où le second séminaire Mises, à l'université de New-York, attira une autre génération d'étudiants enthousiastes.
Parmi eux, Murray Rothbard, Israël Kirzner, et Hanz Sennholz, qui continuèrent à développer les doctrines de l'Ecole autrichienne, et, à leur tour, formèrent leurs propres étudiants. Hayek, entretemps, s'était établi à la London School of Economics.

Là, s'était développé un club d'économistes partisans du marché libre, autour de Edwin Cannan et de Sir Arnold Plant, dont faisait aussi partie Lionel (qui devint Lord) Robbins, W.H. Hutt, et Ronald Coase.

Les économistes de la L.S.E. menèrent une bataille acharnée contre l'orthodoxie socialiste meurtrière des cercles universitaires britanniques.
En Allemagne, Wilhelm Röpke qui, comme nous l'avons vu, avait été convaincu par Mises, dirigea un groupe d'universitaires libéraux jusqu'à 1933 ; après la guerre, le groupe de Röpke eut une influence théorique majeure sur le ministre de l'Economie, Ludwig Ehrard, auteur du "miracle économique" allemand des décennies 1950 et 60.

En 1944, Hayek publia un petit livre qui fit sensation, The Road to Serfdom. Il y avertit que la tendance à la planification économique gouvernementale, si populaire alors parmi les intellectuels, entrainerait progressivement les pays démocratiques à adopter les vraies méthodes du contrôle totalitaire contre lesquelles la guerre était manifestement menée.
Dans Omnipotent Government, publié aussi en 1944, Mises développe le même argument, mais en le plaçant dans une perspective à la fois historique et beaucoup plus fouillée.
Mais il n'y a aucun doute que c'est l'exposé de Hayek qui captiva l'attention du public, et réussit même à convertir ceux auxquelles The Road to Serfdom avait été dédicacé : "les socialistes de tous les partis".

En 1950, Hayek alla s'installer à l'université de Chicago.
Nommé à une chaire de professeur du Comité de la pensée sociale, il établit bien vite des relations personnelles et étroites avec les membres éminents des autres facultés de sciences sociales, et, en particulier, avec Milton Friedman, George Stigler, et Aaron Director. Depuis la décennie 1930, dirigés surtout par Frank Knight, les économistes de Chicago avaient leur propre conception du marché libre. S
ouvent en désaccord avec l'école autrichienne à propos de la méthodologie, ils soutenaient néanmoins et renforçaient les conclusions que les Autrichiens avaient atteintes sur l'importance de la propriété privée et des marchés.
Une supériorité particulière de l'école américaine fut la démonstration de la faillite des politiques interventionnistes des gouvernements, domaine après domaine. Formés à Chicago, des économistes plus jeunes s'en allèrent enseigner à U.C.L.A., à l'université de Virginie, à l'université de Rochester, et ailleurs, et offrèrent une voie nouvelle et autre que la sagesse alors conventionnelle du keynésianisme et de l'interventionnisme au sein de la profession.

 

6. Les racines américaines de la "vieille droite".

A la renaissance du mouvement libéral aux Etats-Unis durant la période des décennies 1930, 40, et 50, il y eut d'autres sources que la seule profession économique.
Une école remarquable de penseurs politiques, qui étaient aussi de talentueux juristes, est apparue, elle reçoit parfois le nom de "vieille droite".
En faisaient partie, entre autres, Albert Jay Nock, John T. Flynn, Felix Morley, Frank Chodorov, et Garet Garrett ; H.L. Mencken, l'homme de lettre célèbre, qui s'est intéressé d'abord à la littérature, fut associé à ce groupe.

Au coeur de leurs soucis, se trouvait le danger auquel est confronté le gouvernement limité, constitutionnel, le gouvernement du genre que les Américains ont toujours révéré.
Il a été provoqué par la vaste extension du pouvoir d'état mise en place par le New Deal et, en particulier, par la participation américaine aux guerres du XXè siècle.

Certains de ces écrivains voulurent approfondir l'analyse de la croissance de l'étatisme, en particulier, Albert Jay Nock dans Notre Ennemi, l'Etat, et Franck Chodorov, ami et élève de Nock , dans ses écrits de journaliste. John T.Flynn dans As We Go Marching et Garet Garrett dans The Revolution Was (les deux publiés en 1944) fournissent ainsi un examen critique des effets sur les libertés américaines traditionnelles d'une guerre qui n'en finit pas et de la préparation à la guerre, tout en faisant remarquer l'émergence de classes puissantes de la population désormais dépendante de la machine militaire.
Avec quelques amis, Felix Morley, ancien président du Haverford College et rédacteur en chef du Washington Post, lancèrent une lettre intitulée Human Events, consacrée à l'analyse de la manière dont le "globalisme" du New Deal était en train de transformer, graduellement mais radicalement, la République américaine.

Alors que tous ces écrivains épousaient les principes du libéralisme classique, l'accent qu'ils mettaient sur la tradition américaine de l'individualisme et du gouvernement limité - elle-même une tradition libérale classique - a conduit à les classer sous la rubrique "conservateurs" (Albert Jay Nock a fait observer qu'alors qu'il avait été réputé être un radical flamboyant dans la décennie 1920, après l'apparition du New Deal, il fut catalogué de "réactionnaire" - bien qu'il soutînt avec opiniatreté les mêmes principes) .
Ainsi, émergea une confusion terminologique entre "conservatisme" et "liberalisme classique" , qui se manifeste, à l'occasion, encore de nos jours.

Nombre de femmes écrivains, chacune de grande indépendance et de force de caractère, de vraies "individualistes trempées" dans leur propre vie, ont véhiculé les valeurs du libéralisme classique dans leurs ouvrages.
The Discovery of Freedom de Rose Wilded Lane, et The God of the Machine d'Isabelle Paterson (tous deux publiés en 1943) insistent sur l'individualisme, fondement indispensable du dynamisme et de la créativité qui marquèrent la civilisation occidentale, et plus encore, la civilisation américaine.
Destinée à avoir beaucoup plus d'influence, il y eut Ayn Rand, l'émigrée russe. Anthem, son roman anti-collectiviste, (publié d'abord à Londres en 1938) fut réédité aux U.S.A. par Léonard Read, alors directeur de la Chambre de commerce de Los Angeles.
Dans The Fountainhead (1943), Rand continua la célébration de l'individualisme héroïque, mais avec un message politique plus prononcé qui a désormais atteint des centaines de milliers de lecteurs.

En 1945, un rédacteur de The Christian Century, qui observait le glissement massif du pouvoir, de la société vers l'Etat, qui avait accompagné la Seconde guerre mondiale, se lamenta en ces termes :

" Le bon vieux libéralisme, fondé sur la croyance dans la coopération volontaire, par opposition à la coopération forcée, et sur la croyance dans le régime du contrat, par opposition au régime du statut, est tout sauf vivant dans notre monde actuel. Il en est de même du bon vieux libéral."

Mais, cet écrivain sentit qu'il pouvait discerner " d'infimes soubresauts et tressaillements".
Tandis que, de bonne heure, les voix critiques avaient été "noyées dans le choeur strident de l'heureuse société collectivisée à venir", désormais elles commençaient à être entendues.
Il mentionne à cet égard, comme auteurs, Mises, Hayek, Paterson, Nock et Flynn.

Le climat idéologique généralement aride dans l'immédiate après-guerre, aussi bien que certaines forces qui étaient déjà sur le point de le changer, est décrit dans un mémoire de Murray Rothbard, l'un des futurs penseurs les plus influents du mouvement.
Rothbard s'était accoutumé, sans aucun bonheur, à l'adulation monotone de l'interventionisme d'état et de la planification centrale de toutes les sources respectées par l'université.
Puis tandis qu'il était étudiant en sciences économiques à Columbia University, il fut soudain heureusement surpris.

"Un jeune professeur de sciences économiques de Brown University commença à enseigner à Columbia, l'automne 1946 : c'était George J. Stigler, futur membre distingué de l'"Ecole de Chicago" de sciences économiques, l'école du libre échange.
Grand, taquin, sûr de lui, Stigler, qui s'engageait dans un énorme cours de théorie des prix, se proposa de confondre les gauchistes de tout poil en consacrant ses premières interventions à attaquer le contrôle des loyers et à réfuter les lois sur le salaire minimum.
Chaque fois qu'il quitta la salle, il fut entouré de cercles mouvants d'étudiants épatés et ahuris [...]
J'étais, bien sûr, enchanté ; il y avait enfin un point de vue libre-échangiste, intellectuellement substantiel [...] Le professeur Stigler nous renvoya à un pamphlet [...] écrit par lui-même et un autre jeune économiste libre-échangiste, Milton Friedman, Roofs and Ceilings ? et publié par un centre appelé The Foundation for Economic Education [...] parce que [comme Stigler nous l'expliqua] 'personne d'autre ne l'aurait publié'."

Ainsi, contrairement à ce qui se passait dans le monde politique, des changements étaient en route dans le domaine intellectuel.

Une décennie plus tard, il était devenu plus facile de discerner la transformation révélée par ces ouvrages du début des années 40.
Un chercheur d'Harvard, historien des idées au XXè siècle, a ainsi pu écrire en 1954 :

"La publication, il y a dix ans, de The Road to Serfdom de F.A. Hayek est un événement majeur de l'histoire intellectuelle des Etats-Unis [...] elle a marqué le début de cette lente réorientation du sentiment - dans les cercles universitaires comme dans l'opinion publique - vers une évaluation du système capitaliste, qui avait marqué la décennie précédente, plus positive."

 

7. Une renaissance commence.

La Foundation for Economic Education, qui avait publié la critique de Stigler et Friedman sur le contrôle des loyers, avait été fondée en 1946 par Leonard Read, et son quartier général établi à Irvington-on-Hudson (Etat de New-York).
L'insistance que la FEE mettait sur les droits de l'individu, fondement de la justice aussi bien que l'efficacité économique, lui constituait un véritable sceau .
Le jugement que portait Read sur la diversité et le pluralisme culturel, fut exprimé dans l'un de ces slogans favoris : "Pourvu que ce soit paisible".

Sous sa direction, la FEE, à laquelle il était dévoué, aida à disséminer les oeuvres de nombre de libéraux classiques, parmi lesquels Mises ; Frédéric Bastiat, le brillant économiste français du XIXè siècle ; et Henry Hazlitt, le maitre du journalisme économique, auteur de Economics in One Lesson , qui se vendit en des centaines de milliers d'exemplaires.

L'équipe dirigeante, réunie à Irvington, incluait F.A. Harper et Bettina Bien Greaves (qui avait participé au séminaire de Mises à New-York University).
La démarche de Read et son optimisme fondamental sont suggérés par la constatation suivante qu'il fit en 1951:

"La matière d'une une révolution intellectuelle profonde au XXè siècle est en fabrication, elle fait montre d'une vitalité qui ne peut s'expliquer que par l'esprit inextinguible de l'individualisme [...]
Que cet esprit soit à présent évident chez seulement une minorité ne devrait pas décourager le fervent de la liberté. Toute chose commence avec un minorité de un, s'étend à quelques uns, et puis à beaucoup."

Les activités en matière de journaux et d'organisations continuèrent.
Henry Hazlitt et d'autres ranimèrent The Freeman, la revue des années 1920 d'Albert Nock.
En 1953, Franck Chodorov fonda une association concernée par les principes d'une société libre, I.S.I. - acronyme de 'Intercollegiate Society of Individualists' [en français, Société collégiale des individualistes].
A travers la Société du Mont Pélerin, association internationale informelle d'intellectuels qu'Hayek avait permis de réunir, furents tissés des liens entre intellectuels vivant aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Europe continentale, et en Amérique Latine.

Vers 1960, le noyau d'un mouvement libéral classique, revigoré et nouvellement combatif, se constitua aux Etats-Unis, ses relations avec l'étranger étaient élargies.
Avec la sortie d'un nouveau "best seller", son roman Atlas Shrugged (1957), Ayn Rand commença à attirer des adeptes de la vision détaillee du monde qu'elle proposait, qui, dans le domaine de la politique et de l'économie, était fermement libertarienne.
Mais l'avancée de ce mouvement intellectuel, plus large, moins sectaire, s'avéra plus important à long terme.

En 1960, Hayek présenta dans The Constitution of Liberty, l'exposition la plus compréhensive des fondations de l'ordre légal libéral classique qui était apparu il y a, au moins, plusieurs générations.
Contre les mauvaises interprétations possibles de sa position, il inclua sa défense dans un épilogue, " Pourquoi je ne suis pas un conservateur."
Deux ans plus tard, Milton Friedman présenta la démarche et les vues politiques de l'Ecole de Chicago dans Capitalism and Liberty.
Bien que bref, dur et iconoclaste, ce livre ne reçût pas le moindre commentaire dans un quotidien ou une revue de premier plan, il se vendit à 400 000 exemplaires.
Soudainement, les gens bien pensant étaient obligés de mettre en parallèle des questions bizarres et inhabituelles : Pourquoi ne pas rompre le monopole virtuel qu'a l'Etat sur l'éducation ?
Pourquoi ne pas privatiser la Poste ?
Pourquoi ne pas abolir le système des professions autorisées, même en médecine ?

Plus peut-être que tout autre ouvrage de l'époque, Capitalism and Liberty aida à réveiller l'Amérique libérale de son sommeil dogmatique.

Point déterminant, Friedman protesta aussi contre ceux qui qualifiaient ses conceptions de "conservatrices".
Il insista sur le fait que, plutôt que d'être conservatrices, elles étaient une affirmation radicale du rôle central de la liberté individuelle. Pour cette raison, il préférait être connu comme un libéral.

L'un des disciples américains de Mises, Murray N. Rothbard, ne célèbra pas seulement les idées de son maître en sciences économiques, il les amplifia aussi, en particulier, dans un traité de premier ordre, Man, Economy, and State (1962), pour en venir à développer une philosophie sociale, originale et compréhensive, ayant pour base l'application cohérente et sans faille des principes de la liberté individuelle et de la propriété privée.

A cette occasion, Rothbard réussit une fusion de la science économique, d'une théorie des droits naturels ranimée, et des pistes des penseurs politiques de la "Vieille droite".

Avec Leonard Liggio, un historien [cf. ci-dessous à droite sur la photographie]


 

il remit à neuf les éléments antimilitaristes et anti-impérialistes du libéralisme traditionnel, démontrant que, loin d'être de vieilles reliques du paroissialisme victorien, ils étaient plus pertinents que jamais, en ces milieu et fin du XXè siècle.

Liggio devint aussi le plus influent d'un groupe d'intellectuels (à l'époque jeunes) qui se lançaient dans l'étude approfondie de la riche tradition de la pensée libérale classique américaine et surtout européenne, dont la plus grande partie avait été perdue de vue dans les décennies interventionnistes de la prédominance socialiste.

Quant à Rothbard, la meilleure expression de sa position de fond est probablement For a New Liberty (1973).
Dans cet ouvrage, mais aussi dans bien d'autres qu'il a écrit, le terme libertarien est utilisé pour qualifier cette position, de sorte qu'aujourd'hui, ce terme est souvent substitué au plus ancien, libéralisme classique, à cause des confusions, que peut comporter ce dernier, avec ce qu'on appelle couramment libéralisme dans les pays de langue anglaise.

 

8. La matrice institutionnelle.

Capitalism and Freedom avait été une version revue et corrigée des conférences que Friedman avait données sous les auspices du William Volker Fund, une petite, mais trés importante fondation de la Côte Ouest des U.S.A..
Dans la décennie 1950, le Volker Fund fut indispensable pour soutenir toute une pépinière de chercheurs libéraux classiques.

Mis à part le “challenge” que constitua le livre de Friedman, la série de conférences des aînés généra plusieurs autres oeuvres fondamentales, parmi lesquelles on peut citer Freedom and Federalism (1959) de Felix Morley et Freedom and the Law, la percée décisive de Bruno Leoni (1961).

Pour plusieurs des participants plus jeunes, les séminaires et les colloques, que finança le Fund, s’avérèrent un véritable raz de marée intellectuel.

En conséquence, et pour utiliser la terminologie du monde des finances des années 1980, les budgets du Volker Fund - minuscules comparés aux budgets standards des grandes fondations plus prestigieuses - furent rapidement multipliés.

Le travail du Volker Fund fut une application de la procédure esquissée par Hayek dans son essai riche de conséquences, intitulé "The Intellectuals and Socialism".

Il y soutient qu’il existe une sorte de hiérarchie dans la diffusion des idées qui peuvent changer une société. Elles sont conçues et affinées par un trés petit nombre de penseurs originaux ; mais, pour être concrétisées, il faut qu’elles soient adaptées et diffusées par une plus large classe d’intellectuels, au travers d’ouvrages qui éventuellement atteignent le public éduqué.

C'est ce qu'on fait les socialistes, d’après Hayek, et c’est bien ce qui devrait être fait par les promoteurs de la société libre.
Comme on peut le constater, un exemple remarquable du modèle d’Hayek en vigueur est donné par les écrits d’Ayn Rand qui avait largement dérivé de Mises ses vues sur l’économie et l’histoire économique moderne, et puis dans ses romans et ses essais populaires, transmis à des millions.

Un autre exemple de la méthode suggérée par Hayek est illustré par l’établissement de l’Institute for Humane Studies en 1961 par F.A. Harper. Harper, qui avait été professeur de sciences économiques à l’Université de Cornell, fut, comme je l’ai déjà noté, un membre fondateur de la FEE.

Il alla par la suite travailler avec le Volker Fund, où il formula graduellement sa conception d’un communauté de “scholars” “pour rétablir et revigoré” la tradition libérale classique dans un cadre interdisciplinaire, au plus haut niveau intellectuel”.

Influencé par l’exemple du Comité sur la Pensée Sociale, à l’université de Chicago, Harper croyait qu’aucune discipline a elle seule pouvait faire valoir une vraie compréhension de la société libre ; plutôt, une telle compréhension se manifesterait seulement à partir de l’interaction de toute les “sciences humaines”.

A la poursuite de cet objectif, lorsque le Volker Fund fut dissout, Harper fonda IHS, qui devint [l'héritier] du Volker Fund et continua ses projets.
Au début, IHS se limitait à un budget minuscule, et à une direction réduite à une seule personne. La conception de base, néanmoins, attira de plus en plus de support.

Avec Léonard Liggio, à la présidence jusqu'à 1988, et John Blundell depuis, IHS a développé un réseau de plus de mille [senior et junior] "scholars" de par le monde, et toute une panoplie de programmes pour promouvoir sa mission particulière. En 1989, IHS-Europe fut établi à Paris.

La matrice institutionnelle du mouvement libéral classique continua à s’épanouir sur une échelle que personne n’aurait crû possible juste quelques années plus tôt.
Parmi ces organisations, on trouve le Liberty Fund, fondé à Indianapolis en 1960, une extension des idées et de la générosité de Pierre Goodrich, un chef d’entreprise indépendant qui connut un grand succès dans les affaires.

Le Liberty Fund sponsorise des douzaines de séminaires et symposiums de trés haut niveau où des chefs d’entreprises, des scholars, et d’autres intellectuels repensent, raffinent et développent l’idée de la liberté.
La Liberty Press du Fund fabrique de magnifiques reproductions des classiques du libéralisme accessibles même aux moyens maigres d’un pauvre étudiant.

Un autre entrepreneur qui connut beaucoup de succès, feu Anthony Fisher, se dévoua à aider la création de nombre de centres pour la dissémination des idées libérales classiques.
Fisher, un héros de la Royale Air Force décoré, fut convaincu par le livre de Hayek Road for Serfdom.

Hayek l’encouragea à affecter ses efforts au monde des idées ; fortune faite, Fisher fit exactement cela, en créant à Londres le désormais trés influent Institute of Economic Affairs , et plus tard, la Atlas Economic Research Foundation, qui aide à la création, à travers le monde, d’organisations semblables.

Le réseau Atlas a maintenant plus de quarante membres - en Europe, en Asie, en Afrique, et en Amérique du Nord et du Sud. La Atlas Foundation est maintenant formellement affiliée, et travaille étroitement, avec IHS.

 

9. Applications récentes des principes libéraux classiques.

Dans les années 1970 et 80, la fertilité du libéralisme classique a été démontrée par son application continue dans les disciplines dites “humaines”.

Dans le domaine de la philosophie, Anarchie, Etat et Utopie (1974) de Robert Nozick fut un critically acclaimed et prize wining exploration de ce qui suit de la prémisse selon laquelle” les individus ont des droits, et il y a des choses qu’aucune personne ou aucun groupe ne peut leur faire (sans que cela ne soit une violation de leurs droits)” .

Une école de philosophes libertariens, dont font partie Tibor Machan, Eric Mack et Loren Lomasky, a travaillé pour ranimer la tradition de droits naturels dans le contexte rigoureux de l’analyse critique de la dernière moitié de ce siècle.

En jurisprudence, Richard Epstein a mis l’accent sur la protection des droits des individus par l’élaboration du droit public et sur le besoin d’intégrer la loi et la théorie économique ; sa prémisse est que “la fin de l’état est de protéger la liberté et la propriété, du fait que ces conceptions sont comprises indépendamment et antérieures à la formation de l’état."

Dans les domaines de la psychiatrie et de la psychologie, Thomas Szaze a bravé le puissant courant culturel qui travaille à la diminution de la liberté individuelle et de la responsabilité.

Il a parallèlement plaidé pour les droits constitutionnels de ceux qui sont classés “malades mentaux”, aussi bien que pour la responsabilité de punir tout ceux qui violent les droits des autres.

Récemment, H. Tristram Engelhardt, Jr., a examiné avec une patience et une subtilité impressionnante, les problèmes complexes qui se posent à la bioéthique, en plaçant d’un point de vue qui respecte les gens et leurs droits de propriété.

L’école qui récolta le plus de succès, peut-être, est celle du "Public Choice", en économie et en sciences politiques.
Emmenée par James Buchanan et Gordon Tullock, cette approche cherche à analyser l’action politique à travers les catégories des sciences économiques.
Déjà, elle a permis de révéler la nature vraie (plutôt qu'idéalisée) de l'action du gouvernement.

Où dans le passé il était généralement supposé que l’intervention gouvernementale était un remède à la “faillite” du marché, le "Public Choice" indique que de telles interventions sont souvent biaisées - systèmatiquement - en faveur des groupes d’intérêt et au détriment du bien-être de la majorité.

Entre parenthèses, Buchanan a exprimé la dette qu'il considère avoir à l'égard des théoriciens européens qui l'ont précédé dans le domaine des finances publiques, en particulier Knut Wicksell, l’économiste suédois, et plusieurs autres “scholars” italiens, notamment Amilcare Puviani.

Entretemps, plusieurs des intellectuels mentionnés ci-dessus continuèrent leur travail.
Même Hayek, dans sa quatre-vingt-dixième année, a composé un nouveau livre, The Fatal Conceit, qui est le premier volume de ses oeuvres complètes, et a été publié par un groupe d’éditeurs de premie plan aux Etats-Unis, en Allemagne, en Grande-Bretagne, et au Japon.

Un aperçu de la vitalité, et de la diversité, du mouvement libéral classique contemporain peut être obtenu en lisant les contributions de quinze "scholars" au symposium sur The Fatal Conceit, dans la Humane Studies Review.

 

10. Encore une fois, une force vitale.

Vers la fin des années 1980, partout dans les pays dévelopés (et même dans les pays en voie de développement), un libéralisme classique, mais revitalisé et enrichi, était devenu une force dans le domaine des idées et aussi dans celui de l’action.

Même ses ennemis - qui auparavant l’avaient méprisé et triomphaient du fait qu’elle était démodée et presque morte - sont forcés de constater l’importance centrale d’au moins certains de ses principes.
Par exemple, Robert Heilbroner, le socialiste-économiste et polémiste de carrière, eut à admettre que :

“Il y a malgré tout une généralisation surprenante qui peut être extirpée de l’histoire autrement indéterminable de la démocratie.
C’est que la liberté politique dans les temps modernes[...] n'a paru que dans les états capitalistes.
Pour mettre cette généralisation dans la forme négative, plus puissante, les libertés démocratiques n'ont pas apparu, sauf trés brièvement, dans n'importe quel pays qui s'est déclaré être fondamentalement anti-capitaliste...".

En d‘autres termes, la base de l’argument de Hayek dans The Road to Serfdom, de Mises, dans Omnipotent Government, et de Friedman, dans Capitalism and Freedom, est formellement reconnue.

A cause du pouvoir évident du raisonnement qui lie les marchés libres, les libertés individuelles et l’efficacité économique, le parti socialiste français cite, depuis 1980, Hayek et Friedman dans son programme.
Début 1989, le ministre des finances suédois, social-démocrate conclut que :

“La facilité de l’économie de marché pour les changements, les développements et par conséquent la croissance économique, a fait plus pour éliminer la pauvreté et l’’exploitation de la classe ouvrière’ que toute autre intervention politique dans le système de distribution du marché”.

Ces exemples sont offerts seulement comme évidence de ce qui est clairement une tendance à proportion mondiale.

L'échec du socialisme marxiste, de la planification centrale et de la nationalisation dans les pays du Tiers-Monde, plus maints programmes interventionnistes dans les pays industrialisés ont entrainé une recherche presque universelle d’une autre voie.

A la tête de cette recherche, une communauté de “scholars”, d’écrivains, et autres intellectuels est née qui répond à l'appel de Hayek il y a quarante années :

faire des fondements philosophiques d’une société libre encore une fois une question intellectuelle vivante, et de leur achèvement un travail qui défie l’ingénuité et l’imagination des esprits les plus clairs.

Ainsi les dernières années du vingtième siècle ont vu une révolution du destin du libéralisme classique.
Pour un nombre toujours croissant de gens instruits, cette doctrine offre un idéal juste et rationnel : le modèle d’une société fondée sur la propriété privée, des marchés non entravés, le droit et la paix, où aucun homme n’a de pouvoir sur les droits et les libertés d’un autre, où chaque individu peut librement poursuivre ses propres valeurs et le projet de sa vie “pourvu qu’il n’empiète pas sur la liberté égale de tout autre homme".

Les arguments et les événements ont contribué à discréditer ses adversaires idéologiques et c’est bien le libéralisme classique qui, pour de plus en plus d’esprits indépendants, semble le mieux en harmonie avec le monde du XXIème siècle.

[Fin du texte de Ralph Raico.]

 


II. Le libéralisme américain.
écrit par Alain Laurent.


"un éclairage utile et méconnu de l'histoire des idées"

par Fabrice Ribet,

fondateur de Catallaxia, et président de liberaux.org.

- Samedi 29 juillet 2006 -.

Dans son nouvel ouvrage, "Le libéralisme américain - histoire d'un détournement" [cf. extraits ci-dessous dans III], Alain Laurent s'attarde sur la lexicographie.

Ce qui l'intéresse, c'est le sens qui se terre derrière les mots, au surplus lorsqu'on emploie, d'un continent à l'autre, les mêmes mots pour désigner des réalités intellectuelles radicalement différentes.
C'est très exactement le cas du mot «libéralisme» qui, en Europe continentale, n'a pas, mais alors pas du tout, le même sens qu'aux États-Unis.
Et pour comprendre comment on a pu en arriver là, Alain Laurent se lance dans une généalogie de l'usage des mots depuis la fin du XIXe siècle.

Il pose tout d'abord son regard sur l'Angleterre des années 1880-1930, pays dans lequel l'un des plus grands libéraux de son temps, John Stuart Mill, a progressivement sombré, sous l'influence de sa femme et de sa fille, à une sorte de social-démocratie d'avant l'heure ; il expose aussi les thèses, fort méconnues en France, du New liberalism, celui de Green et de Hobhouse, qui, sous des formulations trompeuses, est une vraie théorie constructiviste, organiciste et socialisante, et n'a strictement rien à voir avec le libéralisme au sens classique du terme.

Il évoque ensuite le moment américain, celui des années trente, où, sous l'influence d'un John Dewey et de ses disciples, les liberals viendront à régner en maître, tant sur les idées, que dans les universités, les médias, le show-biz et finalement, grâce à Roosevelt d'abord et le tandem Kennedy-Johnson ensuite, sur la Maison blanche.
S'ils reprennent à leur compte le terme de « liberalism », c'est dans le sens d'un contrôle social des forces économiques, qui n'a rien à voir avec le libéralisme au sens continental du terme.

Alain Laurent suggère, et on ne peut que souscrire à cette analyse, que, dans une Amérique en combat idéologique naissant contre le communisme, il était impossible de s'afficher clairement collectiviste, et que le drapeau du libéralisme plus ou moins écorné a pu servir de cache-sexe à d'authentiques socialistes, tant le mot avait encore un sens attractif aux États-Unis.
Laissé à lui-même, le liberalisme ira sans cesse dans le jusqu'au-boutisme, à coup d'affirmative actions, de multiculturalisme relativiste, de politiquement correct et de tiers-mondisme culpabilisateur.
Mais par leur seule présence, ces liberals ont redonné à des penseurs jusque-là isolés l'envie d'en découdre, afin de défendre l'héritage, par eux bafoués, de l'authentique libéralisme (au sens continental).

Bien sûr il y a eu des partisans de la « troisième voie », ni socialisme, ni libéralisme. Il y a eu le solidarisme français, le socialisme libéral italien.
Mais ces faux libéralismes ont été anéantis par le renouveau du libéralisme dans la France de la fin du XIXe, celle de Guyot, de Faguet, du Journal des Économistes.
C'est lui qui sera la matrice du renouveau continental du libéralisme.

Grâce à l'influence sinon le magistère moral de Mises, de jeunes intellectuels venus de l'Europe entière, et aussi des États-Unis, se retrouve en 1938 à Paris pour réfléchir, à l'initiative de Louis Rougier et de Walter Lippmann, à la crise du libéralisme et aux moyens d'y remédier.

Le débat qui oppose les plus interventionnistes aux plus laissez-fairistes est rude et tendu, mais rien de concret n'en sortira à cause de la guerre.
En 1947, les mêmes (pour partie) et de nombreux nouveaux (bien plus pro-market qu'en 1938) se retrouvent, cette fois-ci à l'invitation d'Hayek, au Mont-Pèlerin.
Nonobstant les courants qui s'y font jour (ordo-libéralisme, libéralisme social et néo-libéralisme), une entité nouvelle, qui se réunira régulièrement, est créée.

L'histoire retrouve ensuite les États-Unis. C'est dans ce pays que le revival libéral (au sens classique) se fera jour.
D'abord par quelques précurseurs isolés (Albert Jay Nock, Henry Hazlitt, Rose Wilder Lane, Ayn Rand ou Isabel Paterson), puis grâce à l'arrivée sur le sol américain de Mises et Hayek, enfin célèbres.

Ce sont ces mêmes néo-libéraux ou libertariens américains qui défendront une éthique individualiste, basée sur la primauté du droit de propriété, et sur l'égale liberté de droits politiques réciproques.
Certains, comme Milton Friedman, revendiqueront même en leur faveur l'usage du terme « liberalism », s'estimant à bon droit les seuls héritiers du libéralisme, mais sans succès.

Alain Laurent insiste surtout sur la controverse qui a opposé Rand à Rothbard.
Si la première a fondé une philosophie originale néo-aristotélicienne, qui la classe un peu « à part » des autres libéraux, elle est sans doute la plus individualiste de tous.
Favorable à un gouvernement limité qui défende de manière volontariste la liberté et les droits individuels, sa philosophie est fort éloignée de l'anti-étatisme absolu de Rothbard, pour qui l'Etat est le mal incarné.

Au surplus, les deux protagonistes s'opposent violemment au sujet des guerres en général, et de la Guerre froide en particulier.
Si Rand considère qu'il faut combattre l'impérialisme soviétique pour défendre la liberté (en cela, elle ouvre la voie aux néo-conservateurs), Rothbard s'oppose à toute guerre en général, qui pour lui n'est que le produit de l'étatisme.

A en lire certaines des critiques formulées à l'encontre de l'ouvrage d'Alain, la controverse, la plus violente de l'histoire contemporaine du libéralisme, n'est pas vraiment enterrée1.

C'est précisément aux néo-conservateurs qu'Alain consacre son dernier chapitre.
Ce ne sont ni les new conservatives, violemment anti-libéraux, ni les « conservateurs libéraux » (qui, eux, se rattachent bel et bien à la tradition libérale, Meyer et Burnham en tête).

Ces néo-conservateurs donc, issus des milieux liberals, Kirzner ou Podhoretz en tête, sont en revanche bien peu libéraux, dans leur attachement à la loi naturelle immuable, au service d'un messianisme géopolitique musclé.

Rand et les objectivistes ne sont pas si éloignés des néo-cons que cela, et l'ARI (Ayn Rand Institute) est là pour nous le rappeler.

On peut toutefois regretter qu'Alain ne creuse pas un peu plus les liens étroits qui lient les néo-cons américains, du moins ceux de la première génération, et les « libéraux sociaux » français, car, aussi étrange que cela puisse paraître a priori, Raymond Aron a été le vecteur historique de diffusion des idées néo-cons en France sinon en Europe continentale (2).

Qu'on critique Alain Laurent pour le travail fort utile qu'il a accompli, de discernement et de précision lexicographique, me semble un peu spécieux.
Je craignais à titre personnel que l'auteur se montre par trop indulgent, sinon allié, des néo-conservateurs.
Au prix d'une distinction un brin équilibriste, celle qui sépare les « conservateurs libéraux » des néo-cons, il parvient à s'en sortir sans trop de mal.

Qu'il insiste sur l'attitude particulière de Rothbard à l'égard de toute guerre d'origine étatique me semble parfaitement légitime.
Faire le contraire serait taire le vrai débat de fond, celui qui oppose depuis quinze ans les faucons de l'occident, pour lesquels le choc des civilisations de Huntington impose de porter le fer partout où la tyrannie progresse ou menace, et les anti-militaristes anti-étatistes, pour qui toute guerre ne fera que renforcer le poids du Léviathan.
C'est pour moi le point aveugle de l'anarcho-capitalisme, lorsqu'on en vient à préférer le communisme à l'impérialisme, invisible pour les seuls imbéciles, de l'URSS, au capitalisme à l'impérialisme vital des États-Unis.

Il n'est pas neutre qu'un membre important du Mises Institute, George Riesman, en vienne à considérer que Rothbard était un admirateur sincère de l'URSS, le paradis des bouchers tchékistes et autres nostalgiques de la Loubianka.
Ceci devrait faire réfléchir, tout autant pour faire bonne mesure que les fanatiques d'Israël, prêts à soutenir le plus fort et le plus riche État socialisto-militariste dans toutes ses exactions et massacres.

Mathieu Bédard affirme qu'Alain Laurent

« commet la même erreur que les Américains de cette époque, c'est-à-dire qu'il ne comprend pas la nature interventionniste du communisme et la multiplication législative et la dérive fiscale qui l’accompagnent.
Pour voir la fin du communisme, il suffisait d’attendre qu’il implose puisque le calcul économique socialiste est impossible, et non pas sombrer dans une lutte tout aussi socialiste contre un système qui de toute façon n’est pas viable.
Rothbard l’avait bien compris. ».

Face à la menace nucléaire qui, elle, était tout sauf froide, voilà qui est assez piquant.
Il fallait seulement attendre que les G.O. Soviétiques marchent tout seuls sur une peau de banane, sans les y aider, en faisant donc mine de ne pas voir le danger bien réel qu'ils représentaient.
Et il aurait fallu que Kennedy fasse de grosses bises à Castro et à Krouchtchev en 1962.

L'ouvrage d'Alain Laurent apporte un éclairage majeur à une partie fort méconnue de l'histoire des idées, celle du new liberalism anglais et du modern liberalism américain.
C'est à raison qu'il insiste tant sur l'influence de John Dewey, véritable fondateur de la gauche US contemporaine, même si de la sorte il minore sans doute l'influence non moins important d'un John Kenneth Galbraith, à peine cité au détour d'une phrase.
Ces deux-là ont sans doute plus fait pour le liberalism américain que Keynes et tous les keynésiens, y compris ceux de la vingt-cinquième heure.

Enfin, contrairement à ce qui a pu être écrit par ailleurs, Alain Laurent ne soutient pas spécialement une tendance dans son exposé, ce qui est tout à son honneur et plus objectif que son précédent ouvrage, La pensée libérale, ni le néo-conservatisme je l'ai dit, ni le « libéralisme de gauche », lequel n'est pas directement l'objet de cet ouvrage qui, bizarrement, s'arrête au début des années quatre-vingt.

 

 

III. Quelques extraits du livre Le libéralisme américain.

Les extraits du livre qui suivent sont tirés du site internet :

http://www.copeau.org/index.php?2006/07/28/646-alain-laurent-le-liberalisme-americain-chapitre-1-angleterre-1880-1930-le-new-liberalism

Chapitre 1 – Angleterre 1880-1930 : le New liberalism

En 1884, Herbert Spencer[1] déplore le changement de signification du terme "libéralisme", jusque là compris au sens classique du terme (libre-propriété, droits individuels, lutte contre la coercition de l'Etat, liberté des contrats, etc), en une sorte de quasi social-démocratie. Il s'indigne d'ailleurs moins du caractère coercitif des mesures prises par les derniers gouvernements de l'époque, que du fait que ce soient des soi-disant libéraux qui les prennent.
Comme Spencer l'ajoute :


De même que dans le passé le vrai libéralisme s'opposait à l'extension de l'autorité illimitée de la monarchie, de même le vrai libéralisme actuel doit s'opposer au développement d'une autorité parlementaire illimitée.

Spencer sera d'ailleurs très clairvoyant en affirmant que si les libéraux dévoient le libéralisme, ce seront des conservateurs éclairés, ceux qui défendent l'individualisme contre le socialisme (Thomas MacKay, Auberton Herbert) qui marqueront le renouveau du libéralisme (ce sera le cas en Angleterre avec Maggie, bien évidemment).

Qui sont les auteurs incriminés par Spencer ? quels sont ceux qui confirmeront, dans l'Angleterre Victorienne et après la Première guerre mondiale, ses dires ? Alain Laurent en distingue quatre, Stuart Mill, Green, Hobhouse, Keynes.

a. Mill et la voix de sa mémère.

John Stuart Mill est un auteur très particulier, qui a considérablement évolué au cours de sa carrière intellectuelle, sans toujours renier ses écrits d'origine, un peu à la manière d'un Proudhon, par exemple.
Partisan du laissez-fairisme, il est à la fois l'une des plus grandes figures du libéralisme moderne (Principles of political economy, 1848), anti-étatiste et partisan du libre-contrat (On Liberty, 1859), et un précurseur d'une sorte de socialisme light, essentiellement sous l'influence de sa femme et de sa fille.
La troisième édition de ses Principles, ne datant pourtant que de 1852, constitue déjà une considérable évolution de Mill, bien que On Liberty ne la mentionne pas.

Entre-temps, la révolution de 1848 a porté ses fruits, et son «esprit» a atteint l'Angleterre.
Son «socialisme tempéré », comme il le nomme lui-même, vise tout particulièrement la notion de propriété, pourtant cardinale pour tous les libéraux.
Il considère sur la fin de sa vie que la propriété, et partant l'héritage, doivent être tempérés par l'évolution du progrès social, et que la distribution, que la propriété vient contrecarrer, doit résulter de conditions dépendantes de la volonté humaine (autrement dit, du gouvernement).

Mill n'est pas un socialiste pour autant dans son dernier essai, On Socialism, paru après sa mort, il est attentif au sort des plus défavorisés, en pleine crise de paupérisme industriel, reprend à son compte certaines thèses socialistes, mais uniquement celles qu'il estime compatibles avec l'idéal de la liberté individuelle, qui ne l'a jamais abandonné. Il écrit :


"Les socialistes ont généralement une notion imparfaite et unilatérale de la concurrence [...]
L'intérêt personnel sera pour longtemps encore un stimulus plus efficace pour la plus vigoureuse et prudente conduite de l'économie que les motifs moralement les plus élevés."


Il pense donc qu'il faut refonder autrement l'institution de la propriété, qui, sous réserve de compensations adéquates, en abandonnant les formes excessives et non méritées de propriété (l'héritage).

Utilitariste, Mill dénie à la fois le droit naturel de la propriété, d'ordre axiomatique, mais plus encore en lui donnant le statut d'un instrument politique comme un autre, il altère la base même de la théorie du libéralisme économique.
Il va bien plus loin que les pourtant modérés Constant et Tocqueville (le premier ne croyait pas au droit naturel de la propriété, mais lui conférait tout de même un caractère inviolable une fois acquise ; le second a vigoureusement défendu la propriété, quoi qu'on en dise[2]).

Alain Laurent note avec esprit que la conception de l'intervention de l'Etat finalement défendue par Mill va à l'encontre de Mill lui-même, qui s'est plus que tout autre opposé à la tyrannie de la majorité.
Or, c'est bien de cela dont il s'agit quand une majorité politique peut décider de ne plus reconnaître le droit de propriété d'une minorité.

b. Green et le holisme réactionnaire.

Thomas Hill Green est plutôt un défenseur de la liberté qu'un libéral. C'est lui qui a inventé la summa divisio liberté négative (ne pas être entravé dans son action) et liberté positive (pouvoir effectivement réaliser ses projets), que reprendra
Isaïah Berlin.

Il considère que les libéraux (auxquels il ne s'assimile pas) se sont limités à la seule dimension négative de la liberté, celle du laissez-faire. pour atteindre la liberté positive, l'intervention de l'Etat serait alors nécessaire[3].

La loi et l'Etat doivent selon lui modeler l'activité socio-économique, très inquiétante en son temps. Allant bien plus loin que Mill, Green considère que la loi et l'Etat sont un «tout organique », qui sont non pas en droit mais en devoir de jouer le rôle d'instruments de moralisation des individus, afin de les faire accéder à la « liberté morale ». pour lui, et on est très très loin du libéralisme classique, les droits individuels n'ont de valeur que s'ils s'appliquent à la poursuite des fins morales ancrées dans le bien commun de la société.

La parution quasi simultanée des écrits de Mill et de Green va amener nombre d'intellectuels à réfléchir à ce qu'il faudrait changer dans le libéralisme classique, tout en répondant au défi des revendications croissantes d'égalité sociale proféré par les socialistes fabiens. Hobhouse en sera le principal contributeur.

c. Hobhouse, inventeur du New Liberalism.

Au tournant du XXeme siècle, Leonard Hobhouse est un proche du parti travailliste, à peine naissant.
Ce sont dans les années 1908-1911 qu'il écrira sur la nécessaire refondation du libéralisme.
Dans Liberalism, paru en 1911, attaque frontalement la conception lockéenne de l'individualisme, ainsi que le libéralisme manchestérien (celui des utilitaristes, Bentham, James Mill, etc).

Il considère tout particulièrement que ce libéralisme-là a échoué. La liberté du plus grand nombre est fictive, seule reste l'inégalité et la pauvreté des masses.
Il considère lui aussi qu'une société saine est nécessairement organique, au sens de Hegel.
Ce qui bien sûr renvoie à une conception holiste du social : l'individu n'est rien en dehors de son étroite intégration à un tout social.
La référence biologisante à ce qu'il entend par «tout» n'est bien sûr pas sans rappeler les hérauts de la contre-révolution française, de Maistre en tête.
Pour Hobhouse, c'est au nom du bien commun arrimé au «tout organique» de la société, que les individus sont invités à corriger la notion qu'ils ont leurs droits.

L'idéologie de Hobhouse est donc nouvelle. Il la nomme malgré tout «libéralisme », ou plus exactement « New Liberalism », puisque son objet est d'accompagner l'évolution intellectuelle de libéraux sincères qui, selon lui, se sont fourvoyés face au paupérisme et à la misère.

d. Keynes et le labour-libéralisme.

Lloyd George, Premier ministre de 1916 à 1922, s'inspire fortement des thèses de Hobhouse.
Ce sera du reste la seule véritable expérimentation pratique des thèses du New Liberalism, puisque dès 1918 le parti travailliste a rompu son alliance parlementaire avec le parti libéral, à son grand avantage puisque dès 1922, il le supplantera – et définitivement jusqu'à nos jours.
Le parti libéral ne cessera alors de se gauchir, pour finalement épouser les thèses socialistes, à l'image de Hobson, l'un de ses doctrinaires.

Keynes, qui commence à être connu, est alors proche de Hobhouse et de Hobson.
Il s'affirme libéral car partisan du libre-échange, mais souscrit complètement à l'inflexion interventionniste imprimée entre 1880 et 1920.
Il réfléchit même aux points de jonction entre libéraux et travaillistes, et a fortement inspiré le programme électoral du parti libéral pour les élections de 1929.

Par un étonnant chassé-croisé, les conservateurs des années quatre-vingt ont épousé le libre marché ; les LibsDems (héritiers du parti libéral) sont à présent plus à gauche que le parti travailliste, mais au final, tout le pays épouse à présent les concepts de l'économie libérale.
Ce qui est tout de même très enviable pour le Français que je suis.

S'il ne reste quasiment rien du New Liberalism des années vingt, cette séquence anglaise a toutefois servi de terreau à une plante plus persistante, qui, elle, a poussé aux États-Unis peu après.

Notes.
[1] Herbert Spencer, "The New Torysm", Contemporary Review, février 1884.
[2] Alexis de Tocqueville, Discours contre le « droit au travail », 12 septembre 1848.
[3] On est proche de la distinction marxienne entre liberté formelle et liberté réelle, me semble-t-il.


Chapitre 3 – 1890-1925 : « socialisme libéral » contre libéralisme classique


En France, la tentative de renouvellement du libéralisme prend la forme du solidarisme. Cela étant, il semble que les solidaristes soient plutôt des défenseurs d'une «troisième voie» que du libéralisme.

Les solidaristes français n'ont jamais été des libéraux.

Emile Boutroux désigne très clairement l'ennemi du solidarisme : le libéralisme et l'individualisme.

Léon Bourgeois a bien précisé que pour lui la solidarité ne saurait provenir du libre choix ou de la coopération volontaire des individus, comme chez les libéraux, mais de l'obligation de s'acquitter d'une « dette sociale » contractée par la société pour eux.

L'homme naît débiteur de l'association humaine.
L'individu n'est qu'un fragment d'un organisme vivant, la société, et se trouve donc en son fond collectivisé dès sa naissance ; il doit alors vouer une part de son activité au collectif.

La doctrine solidariste en tire la notion de « quasi-contrat », qui lie les individus entre eux sans leur consentement, à l'opposé de la référence libérale au libre-consentement et à la souveraineté individuelles.
Célestin Bouglé, un autre solidariste, fait sans doute preuve de grande clairvoyance lorsqu'il affirme que le solidarisme est un anti-libéralisme.

Léon Bourgeois, lui, préfère le terme de «socialisme libéral »[1], ce qui au final est assez évocateur : le solidarisme c'est avant tout du socialisme, qui a la particularité d'être libéral, et non un « libéralisme social », un libéralisme particulièrement social.

La présence de ce passage consacré au solidarisme n'apporte pas grand-chose à la démonstration de Laurent, dans la mesure où jamais les solidaristes n'ont tenté de redéfinir, ni même de s'approprier, le terme de libéralisme.

Le moment européen du « socialisme libéral ».

Aux côtés des new liberals anglais et des solidaristes français, des penseurs allemands ou italiens viennent apporter leur pierre à l'édifice d'un « socialisme libéral », qui n'a plus rien à voir avec le libéralisme.

Laurent commence par un cas particulier (ce qui est étrange d'un point de vue didactique), celui de Franz Oppenheimer, qui certes emploie le terme de « socialisme libéral », mais pas du tout dans le sens du recours à l'Etat pour redistribuer ou collectiviser.

Ce qu'il souhaite, dans Der Staadt (1908), c'est qu'aucune discrimination n'empêche les pauvres et les « opprimés » d'entrer dans le libre jeu du marché, rien de plus.

Il est du reste considéré par Rothbard comme un précurseur de l'anarcho-capitalisme, de par sa distinction désormais classique entre les deux moyens de conservation de soi[2].

En réalité, Oppenheimer n'est pas un socialiste libéral, mais un libertarien de gauche, qui a fortement influencé les tenants de l'ordo-libéralisme par exemple.

En Italie, la donne est différente. Existe le terme de « libérisme », équivalent au libéralisme économique de laissez-faire, en sus du libéralisme (politique).
Piero Gobetti, dans la Rivoluzione liberale (1923) dénonce la confusion entre libéralisme et libérisme, tout en reconnaissant à l'individualisme économique la paternité de l'opulence de l'Italie du Nord.
Si donc le libérisme n'est pas tout le libéralisme, ce n'est pas non plus pour lui une perversion.
Il reproche au libérisme d'ignorer et d'exclure le prolétariat, sans toutefois vouloir un « socialisme libéral ».
Le libérisme doit reconsidérer ses principes, contre la mainmise des oligarchies mais aussi la mystification de l'harmonie universelle des intérêts.

Intégrant (à la manière de Comte et Dunoyer) la lutte des classes au libéralisme, Gobetti allait peut-être refonder véritablement le libéralisme, s'il n'avait été assassiné par les fascistes à l'âge de 26 ans.

Benedetto Croce, dans Liberismo e liberalismo (1928) indique que si les deux notions partagent une commune opposition à l'autoritarisme, se séparent dès lors que le libérisme tend indûment à se constituer en « loi suprême de la vie sociale »[3].

Il considère que l'économie de marché est nécessaire, mais qu'elle ne doit pas sortir de son champ paradigmatique, et qu'elle ne doit pas contaminer l'éthique de la société globale par son utilitarisme réducteur.
Pas plus que Oppenheimer ou Gobetti, Croce n'adhère à la notion de socialisme libéral, se considérant lui-même fort peu socialiste.

En Italie, seuls Guido de Ruggiero et Carlo Rosselli s'engagent dans la voie du «socialisme libéral ». De quoi s'agit-il ?

Il y aurait d'une part une évolution socialisante du libéralisme, et d'autre part une libéralisation des pratiques socialistes. Le tout sur un fond organiciste, bien entendu.
L'organicisme est bel et bien le symbole même de la rhétorique réactionnaire, invoqué dans pratiquement toutes les offensives idéologiques anti-libérales et anti-individualistes.

Apuré du libérisme, le « socialisme libéral » se réduit à la méthode politique (self-government, pluralisme, etc) et à la démocratisation, ce qui vide le libéralisme de toute référence à la souveraineté de l'individu et à la liberté économique. Plus rien du libéralisme ici, tout du socialisme en revanche.

En Espagne enfin, José Ortega y Gasset a cherché à réinterpréter dans un sens constructif le libéralisme classique.
Dans La Révolte des masses (1930), il choisit de défendre, de manière chevaleresque et désintéressée, le « vieux libéralisme », en donnant à celui-ci un sens nouveau, mais pas celui du new liberalism, du solidarisme ou du «socialisme libéral» : celui d'un renouveau d'un «individualisme» libéré des interprétations «collectivistes» de Stuart Mill ou de Spencer, en préservant l'individu d'être absorbé dans le culte et le règne des « masses ».

1890-1925 : résistance du libéralisme classique en Europe continentale.

Le libéralisme classique a toujours eu des partisans et défenseurs en Europe continentale, ce qui interdit de s'emparer du mot et de l'idée de libéralisme pour en usurper le sens.
C'est particulièrement vrai en France.

Emile Faguet par exemple, publie en 1903 son Libéralisme. Il définit ce dernier comme les droits de l'homme, dont le droit de propriété est le premier.
Le droit de propriété nécessite alors un respect absolu et une protection sans faille de la part de l'Etat.
S'il rejette le droit naturel, Faguet justifie pourtant la souveraineté de l'individu dans un sens radicalement différent de celui des socialistes. Comme il l'écrit dans Socialisme (paru en 1907) :

Hors du collectivisme, point de socialisme.
Et le collectivisme est impossible. (...) On ne peut s'évader du système capitaliste et il faut savoir qu'on y restera toujours.

Yves Guyot constitue une autre figure française majeure.
Il établit le caractère indivisible du lien entre une liberté économique qui inclut la liberté du travail et une liberté politique calée sur une conception individualiste de la démocratie.

Par ailleurs, alors qu'il est membre du parti radical (comme Bourgeois), Guyot déploie toute son énergie pour mener un combat implacable contre le socialisme accusé de faire renaître le despotisme jacobin et de conduire tout droit au collectivisme[4].

A ces deux auteurs, on peut ajouter les contributeurs réguliers du Journal des économistes (Leroy-Beaulieu, Léon Say, Schatz, d'Eichthal ou encore Follin).
Tous s'attaquent tout particulièrement au solidarisme, accusé, sous couvert de générosité humanitaire, de mener tout droit au socialisme.

Ils pensent donc que le solidarisme est une véritable machine de guerre lancée contre le libéralisme.
Notons au passage que l'ambigu Pareto viendra leur apporter sa contribution dans ledit Journal.

Cela étant, après la Première guerre mondiale, le libéralisme français s'étiole, puis devient totalement silencieux.
Il n'y a guère qu'Alain pour défendre une éthique républicaine individualiste et méfiante à l'égard de l'Etat.
Dans ses Propos d'économiques (1934), il ose, dans un contexte très difficile pour la pensée libérale, se prononcer en faveur du libre marché et d'un retour à la propriété individuelle.

C'est dans cette fin des années trente, alors que le libéralisme classique est moribond et que nombreux sont ceux qui veulent se partager sa dépouille, qu'un groupe d'intellectuels venus de divers horizons décidera de saisir le taureau par les cornes et de faire renaître un libéralisme authentique, pas un socialisme plus ou moins libéral.


Notes
[1] Léon Bourgeois, La Philosophie de la solidarité.
[2] Les moyens économiques (le travail et l'échange équitable de son travail contre le travail d'autrui) ou les moyens politiques (le rapt, appropriation violente et sans compensation du travail d'autrui). Voir par exemple Murray Rothbard, Anatomie de L'Etat.
[3] Ce texte est une réponse de Croce à Luigi Einaudi, le principal libériste italien de l'époque.
[4] Voir la Tyrannie socialiste (1893), Les principes de 1789 et le socialisme (1894), La Comédie socialiste (1897) et Sophismes socialistes et faits économiques (1908).


Chapitre 4 – 1938-1947 : d'un « néo-libéralisme » à l'autre : colloque Walter Lippmann et Mont-Pèlerin Society.

De jeunes auteurs venus de toute l'Europe, aux idées parfois très contrastées les uns les autres, et néanmoins tous puissamment contribuer à régénérer la tradition libérale classique en l'amendant, la révisant ou l'adaptant, sans cependant céder quoi que ce soit de fondamental aux divers partisans de la social-étatisation du libéralisme.

Parmi eux, s'impose celui sans qui, sur le fond, rien n'aurait été possible de ce retour en force du libéralisme, et qui fut sans doute le protagoniste central des deux réunions.

Mises, l'homme-clef.

Auteur du Socialisme en 1922, puis du Libéralisme en 1927, Ludwig von Mises est le digne représentant d'une déjà longue lignée d'auteurs dits « Autrichiens » : Menger, Böhm-Bawerk, von Wieser. L'interprétation qu'il propose du libéralisme dans Socialisme s'éloigne au possible de Hobhouse et des new liberals.
Le libéralisme, selon Mises, c'est effectivement la paix, la tolérance, l'égalité devant la loi, les droits individuels fondamentaux, mais c'est aussi le primat du libre-contrat, le respect intégral du droit de propriété – la propriété privée des moyens de production est le vecteur de l'économie de marché.

Contraint de fuir le régime nazi, Mises rejoint jusqu'en 1940 l'Institut des hautes études internationales de Genève, qui devient le sanctuaire des intellectuels libéraux germaniques proscrits.
C'est là qu'il nouera les contacts, divers et cosmopolites, qui serviront de base à la réunion du colloque de 1938.

Acte I : les ambiguïtés du « néo-libéralisme social » de 1938

Du 26 au 30 août 1938, 26 participants se retrouvent à Paris, à l'invitation de Louis Rougier, pour débattre des thèses issues de la Cité libre de Walter Lippmann. Rougier, obscur professeur de philosophie à Besançon, veut découpler « l'identité libérale » du « laissez-faire, laissez-passer manchestérien ».
A cette fin, il faut élaborer un néo-libéralisme « positif ».

Parmi les principaux participants au colloque, on trouve quelques figures qui deviendront célèbres après-guerre.

C'est le cas par exemple de Friedrich von Hayek, déjà connu, Michael Polanyi, théoricien de l'ordre spontané, Wilhelm Röpke, Charles Rist, Etienne Mantoux, Gaétan Pirou, Robert Marjolin, ou encore Raymond Aron (simple secrétaire de séance) et Jacques Rueff (sans doute le plus libéral des Français, et de loin, qui peaufine ce qui deviendra en 1945 l'Ordre social).
Si tous considèrent que le temps du laissez-faire intégral et de la croyance en une harmonie sociale naturelle est passé, ils ne s'accordent pas sur les solutions à y apporter.
Il ne faut pas un État-providence bureaucratique, ni un « socialisme libéral ».

Trois points de friction opposent une majorité « révisionniste » à une minorité plus radicale.

1. L'attitude à adopter envers l'héritage du vieux libéralisme
Lippmann et Mantoux s'opposent à la « secte des économistes du XIXe siècle ».
Mises estime au contraire que le libéralisme n'a pas démérité en soi, pour peu qu'on le libère de toute collusion avec l'Etat.

2. Les origines de la crise de 1929 et les remèdes à y apporter
Baudin, Mantoux, Rustow, Rougier et Lippmann incriminent le dogme du laissez-faire.
Les autres, au contraire, que ce sont les interventions de l'Etat protectionniste qui ont engendré la crise. Pour Mises, les monopoles sont le « résultat de la législation politique ».

3. Les degrés et modalités d'intervention de l'Etat dans la sphère économique et sociale
La majorité préfère un libéralisme « social » disposant d'une certaine capacité d'intervention positive, à base juridique ou fiscale.
A contrario, les Autrichiens s'en tiennent au principe libéral classique d'intervention « négative » limitée de l'Etat.

Puisqu'il fallait trancher sur la forme comme sur le fond, Walter Lippmann choisit une voie sociale et la baptise « néo-libéralisme », faute de mieux.
On ne saura jamais si ce néo-libéralisme social aurait pu notablement infléchir le libéralisme classique, car les application pratiques du colloque de 1938 (création d'un Centre international d'études pour la rénovation du libéralisme, publication des actes du colloque) sont renvoyées à plus tard à cause de la guerre. Plus tard qui ne viendra jamais.

Acte II : le néo-libéralisme radicalisé de 1947.

Le 1er août 1947, se réunissent dans les salons de l'hôtel suisse du Mont-Pèlerin 36 personnalités libérales venues de toute l'Europe et des États-Unis.

A l'invitation de Hayek, on retrouve Mises, Polanyi, Röpke, Rustow et Rueff, et personne d'autre de 1938.
Rougier a été exclu pour cause de collaboration pétainiste, Raymond Aron affiche des sympathies socialistes.

Les nouveaux venus sont bien moins interventionnistes que les précédents : certains sont encore relativement modérés (Walter Eucken, Bertrand de Jouvenel, Lionel Robbins ou Karl Popper).

D'autres sont franchement plus pro-market (Frank Knight, Henry Hazlitt, Leonard Read, Felix Morley, John Chamberlain, George Stigler, Milton Friedman ou Luigi Einaudi).

Hayek est entre-temps devenu célèbre grâce à la Route de la servitude, dans laquelle il ne prétend pas qu'il suffirait de revenir au libéralisme du XIXe siècle.
Il prône au contraire un libéralisme ouvert à une pleine liberté économique source de progrès social, à condition d'être juridiquement encadrée par un état de droit enforcé par un État limité, ce qui n'est pas la même chose.
Il évoque la tradition empirique anglo-écossaise de l'ordre spontané.

On retrouve toutefois en 1947 la même opposition qu'en 1938 entre libéraux « interventionnistes », adeptes d'une « économie sociale de marché » (Röpke, Rustow, Eucken) et libéraux adeptes du libre marché (Mises, Friedman).
Cela étant, la conférence de 1947 débouche sur une décision commune capitale : créer une société de pensée, qu'Hayek voulait d'ailleurs dénommer initialement « Acton-Tocqueville Society », et qui, de réunion en réunion, définira le corpus du néo-libéralisme au sens contemporain du terme.

Ordo-libéralisme, libéralisme social et néo-libéralisme européen.

Michel Foucault, dans son cours de 1978-79 au Collège de France, a été indiscutablement le premier à se pencher sur l'héritage néo-libéral en France, alors que la pensée libérale allait renaître dans ce pays[1]. 

On peut considérer, à la différence de Foucault du reste, que l'ordo-libéralisme allemand, partisan d'une « économie sociale de marché », prolonge les préoccupations de 1938, mais il n'influence pas du tout les orientations totalement anti-interventionnistes des néo-libéraux autrichiens ou américains fréquentant les sessions de la Mont-Pèlerin Society.

Röpke, dans la Crise sociale de notre temps et Civitas humana, a défini les principes directeurs de l'ordo-libéralisme.
S'il critique très vertement le libéralisme du XIXe siècle, et le « darwinisme social du laissez-faire », « l'économisme » et « l'aveuglement sociologique », rappelant les conclusions du colloque Lippmann de 1938, Röpke prône un révisionnisme constructif.
Ce dernier s'éloigne toutefois du new liberalism anglais et plus encore des liberals américains, car il intègre à sa pensée aussi bien la libre concurrence que la propriété privée, ainsi que la valeur de la responsabilité individuelle.
L'Etat doit dès lors s'opposer aux tendances monopolistiques du capitalisme abandonné à lui-même, doit être le gardien de l'ordre de marché concurrentiel, le protecteur d'un tissu social de coopération volontaire.

L'ordo-libéralisme considère que le laissez-faire ne peut aboutir qu'au désordre et à sa propre auto-destruction.
L'ordre de marché, qui n'est ni naturel ni spontané, doit au contraire être construit et soutenu.
Comme cet ordre de marché est imbriqué dans un ordre social global, qui serait constamment menacé si une partie de ses acteurs était (sur le marché du travail) spoliée du résultat de leur activité ou était handicapée dans ses efforts pour entrer sur ce marché, un minimum d'interventions sociales limitées de l'Etat peut être indispensable à la régulation d'une économie de libre marché[2].
Loin d'être des descendants du « socialisme libéral »[3], les tenants de l'ordo-libéralisme représentent plutôt une troisième voie entre le néo-libéralisme social de 1938 et le néo-libéralisme radicalisé de 1947.

Seul peut-être Raymond Aron représenterait la continuité, sinon la synthèse, entre libéralisme classique et social-démocratie.

A contrario, le néo-libéralisme radicalisé tendance 1947 n'est peut-être rien d'autre que le libéralisme historique restauré, car l'insistance des néo-libéraux (au sens contemporain) sur le caractère indissociable entre liberté politique et liberté économique les amène naturellement à considérer que le marché est la conséquence logique du primat conféré aux droits individuels fondamentaux sous le règne d'un état de droit.
Ce n'est donc pas tant un « économisme » que cela.

Si Rueff ne peut être considéré comme le prophète européen du néo-libéralisme radicalisé, car il a légitimé la « contrainte fiscale » en opposition à la plupart des autres libéraux de tendance autrichienne, ce sont les Italiens Einaudi et Leoni qui apporteront la parole nouvelle.

Einaudi, intellectuel de renom, ministre des Finances en 1947 et premier président de la République italienne, est un anti-keynésien radical et n'a cessé de défendre en les réactualisant les principes les plus classiques d'une pleine liberté économique associée à la liberté politique et à la souveraineté de l'individu[4].

Bruno Leoni, futur président de la Mont-Pèlerin Society, a été, avec son ouvrage majeur La Liberté et le droit (1960), le concepteur d'une critique quasi libertarienne de la démocratie représentative et majoritaire au nom des droits individuels fondamentaux. Sa conception évolutionniste du droit opposé au positivisme de la législation a du reste fortement influencé Hayek.

Bien évidemment, ce sont des États-Unis que viendront les principaux acteurs du renouveau libéral.
Le paradoxe est que ceux-ci n'aient pu se présenter comme libéraux, tout en y réinstallant en force le libéralisme classique. Tandis que les principaux de ces acteurs étaient d'origine européenne.

Notes
[1] En 1978 paraît le premier numéro de la revue Commentaire dirigée par Raymond Aron ; Henri Lepage, à la tête des Nouveaux économistes, publie Demain le capitalisme ; Pierre Rosanvallon, l'année suivante, Le Capitalisme utopique.
[2] On est loin de la vision autrichienne, pour qui l'ordre de marché est par nature auto-organisé et spontané ; son auto-régulation catallactique ne peut subsister que s'il échappe à toute intrusion constructiviste étatique.
[3] Röpke rejette avec férocité le socialisme, notamment dans Au-delà de l'offre et de la demande (1958).
[4] Voir ses Lezioni de politica sociale e economica (1944).

 


Chapitre 5 – 1920-1947 : préhistoire anti-étatiste et individualiste du « revival » libéral classique aux États-Unis

L'American way of life a été intellectuellement théorisé par des penseurs anarcho-capitalistes défenseurs de la souveraineté absolue de l'individu (Lysander Spooner ou Benjamin Tucker). C'est dans le même esprit que cette tradition anti-collectiviste typiquement américaine va s'exprimer, dès avant le New Deal, et qui ne fera que s'amplifier avec le développement des liberals.

1920-1940 : les réfractaires de la première heure

Albert Jay Nock rappelle que la philosophie politique individualiste du gouvernement limité léguée par Jefferson est le meilleur point d'appui doctrinal.
Dans le célèbre Our enemy the state (1935), Nock oppose le « gouvernement » (un syndic de copropriétaires gérant la coordination des droits naturels et facilitant leur coopération volontaire) et l' « État », de nature constructiviste.

Nock est suivi par Henry Simons, Frank Knight (le seul à utiliser aux États-Unis le terme « libéral » au sens européen du terme), mais surtout par des journalistes ou écrivains, qui, à la différence des économistes, défendent un anti-liberalism sur un plan essentiellement éthique.
Ainsi, Nock est secondé au sein de son hebdomadaire The Freeman par Franck Chodorov.
Ce dernier collaborera par ailleurs avec Henry Louis Mencken, partisan d'un individualisme farouche.
Il considère Roosevelt comme sa bête noire, compagnon de route des premiers anti-étatistes plutôt que refondateur précoce du libéralisme classique.

Henry Hazlitt, à la tête de l'American Mercury puis en tant que chroniqueur du New York Times, devient un activiste néo-libéral célèbre et fait connaître Mises aux lecteurs américains dès la fin des années trente.

Enfin, des intellectuels marxistes ou trotskistes se convertissent au néo-libéralisme (William Chamberlin par exemple).

1943 : le coup de tonnerre de trois femmes

Par un heureux fruit du hasard, l'année 1943 marque trois coups de semonce du renouveau individualiste, de la part de trois femmes, dont aucune n'est économiste.
Chacune de ces insoumises fondent leur démarche sur des considérations morales où la réaffirmation des vertus de la responsabilité individuelle et de la propriété privée tient la première place.

The Discovery of Freedom, de Rose Wilder Lane, et The God of the machine, d'Isabel Paterson, dénoncent les méfaits du Welfare state et la notion de bien collectif, dénuée de sens pour elles.
Seule la propriété privée est un principe d'organisation sociale conséquent.

La célèbre Ayn Rand choisit, elle, la voie de la fiction.
Elle publie en 1943 La Source vive, que King Vidor adaptera peu après au cinéma.
Howard Roark, un architecte qui lutte seul contre tous pour faire reconnaître son droit de libre créateur, est dans ce roman traduit devant un tribunal pour y répondre d'une accusation d'asociabilité et de sabotage hostile au sort des masses ; il y défend sa propre cause dans un plaidoyer retentissant en faveur de l'indépendance individuelle, qui connaîtra un succès littéraire important.

1944-1947 : du libéralisme classique retrouvé au « libertarianism »

C'est à partir de 1944 que les précurseurs du renouveau du néo-libéralisme vont être épaulés par deux auteurs originaires d'Europe continentale : Mises et Hayek.
Mises reprend à New York son séminaire d'avant-guerre, qu'il animera jusqu'en 1969, et que fréquenteront de futurs libertariens de renom (Israël Kirzner ou Murray Rothbard).
Il publie en 1944 The Omnipotent government et Bureaucracy.

Hayek publie quant à lui la Route de la servitude, ouvrage couronné d'un grand succès en librairie, et qui l'amènera à traverser le pays pour de multiples conférences, et par la même à nouer des contacts avec ceux qui fonderont la Mont-Pèlerin Society (Friedman, Hazlitt, Chodorov, Chamberlin, Morley).

Hazlitt connaît à son tour un grand succès de libraire avec Economics in one lesson en 1946.
Il va, par un langage simple et accessible, montrer à des milliers de lecteurs les effets calamiteux à long terme des politiques keynésiennes et du New Deal.
Il participe aussi à la création de la Foundation for Economic Education (FEE), initiée par Leonard Read, lequel diffuse des centaines de milliers d'exemplaires de la Loi de Frédéric Bastiat (dont un certain Ronald Reagan fera son livre de chevet).

C'est ce même Read qui propose en 1947 de récupérer le terme « libertarian » (et qui avait un sens voisin du français « libertaire »), en lui conférant une signification nouvelle, moins anarchisante et plus libre-marchéiste.
Cela étant, ce terme a été récusé par nombre d'auteurs, y compris de premier plan (Hayek, Mises, Rand).
Il semble donc que coexistent depuis deux sens différents du terme « libertarien », qu'il ne faut pas confondre : un sens pointu, équivalent à anarcho-capitalisme (Rothbard) ; un sens plus large, équivalent à libéralisme au sens européen[1] (et conforme à ce que voulait Read).

Certains iront même jusqu'à revendiquer le terme de « libéraux » pour leur propre compte, comme l'histoire des idées les y autorise.

Notes
[1] Par exemple chez Charles Murray, What it means to be a libertarian, ou David Boaz, Libertarianism – A primer.


Chapitre 6 : la revendication libérale des «néo-libéraux»

Aux côtés de Mises et Hayek, une ribambelle de nouveaux universitaires forment la garde rapprochée des néo-libéraux à l'assaut du Welfare state (Friedman, Knight, auxquels s'adjoignent des universitaires plus confirmés, Davenport, Director, Harper, Machlup).
Leur montée en puissance durera en gros jusqu'en 1974, date de la reconnaissance de certains d'entre-eux, qui obtiennent le prix Nobel d'économie[1].
Du reste, très vite après la date charnière de 1947, plusieurs écoles vont essaimer, signe de vitalité de ce courant de pensée.
Aux Autrichiens s'opposent les monétaristes de l'école de Chicago, les théoriciens de l'école du Public Choice de Virginie, les objectivistes.
Quelles sont les lignes de force théoriques de ces nouveaux venus ?

Priorité à l'éthique individualiste et au droit

La forte présence au Mont-Pèlerin d'économistes ne doit pas tromper : c'est avant tout la dimension morale et normative qui lie ces auteurs.
Cette éthique libérale préalable s'adosse à un refus initial de la coercition lorsqu'elle émane d'interventions arbitraires ou excessives de l'Etat dans les relations entre « adultes consentants ».
On donne donc la priorité à tout ce qui est « volontaire » (échange et coopération).
Leur réflexion est basée sur la primauté du droit de propriété, car il est le mieux en mesure d'assurer à l'individu une réelle indépendance envers le pouvoir politique et une effective liberté de choix et d'action dans sa vie courante.
En cela, les néo-libéraux américains sont fidèles à leurs devanciers européens du XIXe, et fort éloignés de l'homo aeconomicus étroit.
L'individualisme les caractérise, même s'il n'a pas nécessairement le même sens partout : il est « spontanéiste » et « évolutionniste » chez Hayek, il est autodétermination morale et libre volonté chez Mises, sinon rationaliste chez Buchanan.
Chodorov publie the New Individualist Review, qui redécouvre les libéraux historiques des XVIIIe et XIXe siècles (ce qui marque clairement leur filiation et leur dette envers eux).
L'écrivain John Dos Passos est un de leurs contributeurs réguliers.

Ayn Rand est l'individualiste par excellence. Elle écrit que

"L'individualisme est le seul principe qui bénéficie à la fois à l'individu et au reste de la société – mais ce n'est pas le bien social qui en est le critère et la justification, c'est le droit de l'individu de vivre sa propre vie pour son propre compte, ce qui signifie sans se sacrifier aux autres ni sacrifier les autres à soi-même."

L'immense succès populaire de Atlas Shrugged, son épais roman paru en 1957, constitue le socle de sa doctrine individualiste-rationnelle, l'objectivisme.

Leur laissez-faire n'est pas absolu mais limité ; dans la pratique sociale, il ne consiste certes pas à laisser faire n'importe quoi, et d'abord pas ceux qui violent le droit des autres ni des mécanismes aveugles à leurs effets pervers.
L'édification d'un état de droit est l'indispensable condition de possibilité du déploiement de l'individualisme néo-libéral et du capitalisme de libre-marché.

Le « libéralisme » disputé aux liberals.

La doctrine des néo-libéraux reprenant point pour point les fondements du libéralisme historique, ceux-ci s'indignent logiquement de se voir dépossédés de l'usage du terme « libéralisme » par leurs adversaires. Mises, Hayek, Knight, et surtout Milton Friedman consacrent de longs développements à ce qu'ils considèrent comme une contrefaçon des liberals.

Ce dernier, dans Capitalism and Freedom, n'hésite pas à revendiquer à son compte et à employer dans le sens originel qui était le sien le terme de libéralisme. Mais ce ne fut qu'un baroud d'honneur, le terme liberalism gardant par la suite sa connotation gauchiste aux États-Unis.

Rand vs Rothbard.

Ayn Rand a toujours été un peu à part, par son souci de construire une doctrine globale néo-aristotélicienne, une philosophie totale de la vie baptisée « objectivisme ».
Pour survivre et se développer en tant qu'être pleinement humain, l'individu ne peut que recourir à la raison, laquelle doit logiquement le pourvoir d'un « code de valeur » issu d'une « nécessité objective » fondée sur l'appréhension du réel.

Rand en déduit une éthique anti-sacrificielle et anti-collectiviste affirmant la légitimité exclusive de la poursuite du self-interest calé sur le droit individuel de propriété, l'échange librement consenti et le principe de non-initiation de la force.
Ses conclusions sont proches de celles des autres néo-libéraux, mais ses prémisses si particuliers tiennent Rand à part de la tradition libérale classique.

Ce qui n'est pas sans intérêt lorsqu'on sait que Rand a eu une influence considérable, notamment sur les campus[2].

Dès 1958, l'un de ses tout premiers admirateurs, Murray Rothbard, rompt avec elle, excédé par son autoritarisme dogmatique et par sa volonté de maintenir un État minimal.
Ancien étudiant de Stigler et Mises, Rothbard est un adversaire absolu de l'Etat, thèse qu'il expose dans For a New Liberty en 1973.
Il y expose que l'idée libertarienne est née du libéralisme classique des XVIIe et XVIIIe siècles, et spécifiquement de la révolution anglaise du XVIIe siècle.

Au cours du XIXe siècle, ce libéralisme classique s'est essoufflé, et a peu à peu renoncé à son idéal initial (introduire la liberté individuelle dans tous ses aspects inter-reliés : économie, religion, libertés civiles).
S'il formule le même diagnostic que Hobhouse ou Dewey, Rothbard lui donne une solution totalement inverse : devenus des « utilitaristes technocratiques » et de prudents réformateurs soucieux de préserver le statu quo, les libéraux du XIXe siècle ont toléré sinon accueilli la croissance du pouvoir exécutif et de la bureaucratie oligarchique des fonctionnaires.
Ils ont donc laissé le champ libre au socialisme.

Il faut donc retrouver l'esprit et la virulence des premiers libéraux classiques et reprendre le chemin vers un laissez-faire intégral porté par le droit naturel de propriété de l'individu souverain.
Rothbard veut donc la disparition totale de l'Etat et l'avènement d'une société complètement privatisée, reposant uniquement sur la coopération volontaire pacifique d'individus propriétaires d'eux-mêmes qui choisissent librement avec qui et comment ils échangent.

Au même moment (1973), David Friedman (le fils de l'autre) sort The Machinery of Freedom, qui, fondé sur le primat absolu du droit individuel de propriété privée, aboutit à un anarcho-capitalisme de type utilitariste.
Tandis que Robert Nozick, dans Anarchie, État et utopie (1974) pense l'Etat ultra-minimal, détenteur légitime et exclusif du droit d'user de la force pour protéger les droits de propriété d'individus souverains.
Il illustre la variante dite minarchiste, à mi-chemin entre le libertarianisme radical et le libéralisme classique.

Le désaccord et la rupture entre Rothbard et Rand ne portent pas seulement sur des considérations philosophiques.
Il s'agit aussi d'une opposition liée à l'actualité internationale du moment.
Les anarcho-capitalistes se joignent dans les années 60 aux pacifistes opposés à la guerre du Viet-Nâm, tandis qu'Ayn Rand prend fermement parti pour l'intervention militaire des États-Unis.
Elle considère que les anarcho-capitalistes sont des traites irresponsables, car il faut partout combattre, sous l'étendard de la liberté, le régime soviétique.
Les anarcho-capitalistes, eux, considèrent que les guerres ne sont rien que le produit de l'étatisme, contre lequel il faut lutter toujours et partout.
Rothbard s'engage dans une véritable croisade contre les « cold warriors »[3].
Ayn Rand, pour qui il faut faire la guerre pour la liberté, a été rejointe dans son combat par d'autres intellectuels qui ne comptent pas parmi les néo-libéraux : d'ex-marxistes puis d'ex-liberals revenus de leurs premiers amours et convertis à une version particulièrement musclée du conservatisme libéral.

Notes
[1] Hayek (1974) , Friedman (1976), Stigler (1982), Buchanan (1986), Coase (1991), Becker (1992), Lucas (1995).
[2] Hillary Clinton elle-même a reconnu avoir eu « un moment Rand ».
[3] George Riesman, dans Capitalism – a Treatise on Economics, qualifie Rothbard d' « admirateur de l'Union soviétique ».


Chapitre 7 – l'anti-liberalism et le libéralisme des premiers néo-conservateurs 1940-1970

Alors que la plupart des libéraux répugnent à se nommer « conservateurs », d'autres, moins axés sur la liberté économique, ont en revanche revendiqué ce label de « conservateurs libéraux », avec un sens précis : conserver et défendre la liberté dans l'esprit premier de la constitution américaine.
Ce « credo jeffersonien » les distingue radicalement des new conservatives, qui, eux, sont des réactionnaires traditionnalistes franchement anti-libéraux.
Les premiers, qui sont comme on le verra d'anciens marxistes, préparent dans une large mesure l'arrivée des néo-conservateurs au sens contemporain (Kristol, Podhoretz).
Mais ils sont aussi d'une certaine manière des artisans du renouveau libéral classique, dont ils proposent une version plus imprégnée d'histoire et de réflexion philosophique.

Des new conservatives anti-libéraux au libéralisme du National Review.

Richard Weaver est le pape des new conservatives.
Il publie en 1948 Ideas have consequences, qui fustige le liberalism mais aussi l'individualisme, lequel a détruit le bel « ordre social organique » ancien, fondé sur la soumission à une transcendance. Vierek, Kirk, Kendall, Chambers et Nisbet lui emboîtent le pas.
Ces penseurs s'affirment les descendants de Burke, Maistre, Santayana et Eliot, auquel s'ajoute un certain fondamentalisme catholique.
S'ils tiennent la propriété pour un bien infiniment précieux qu'il faut protéger, ce n'est qu'une convergence partielle avec les libéraux, car la conception qu'ils en ont est exclusivement patrimoniale et fort peu capitaliste.
Ils n'hésitent pas à fustiger à la fois le liberalism et le libéralisme historique, car la « perversion » du second a engendré celle du premier.

Pourtant, l'improbable synthèse entre libéralisme classique et new conservatism est réalisée par William Buckley, qui conjugue un anti-liberalism virulent (Up from liberalism, 1959) et un anti-communisme particulièrement offensif.
Il s'attire la sympathie d'anciens communistes et trotskistes repentis, pour qui la défense de la liberté occidentale passe par la lutte contre l'impérialisme soviétique, la subversion communiste de l'intérieur et le liberalism qui en fait le lit.
Buckley fonde en 1955 le National Review, qui deviendra l'organe officiel des néo-conservateurs, avec deux éditorialistes de choc.

Le premier, Frank Meyer, est un ancien responsable du parti communiste américain, qu'il a délaissé en 1945.
Le second éditorialiste est le célèbre James Burnham, qui a été un activiste trotskiste jusqu'en 1940.

Frank Meyer, le libertarian conservative Meyer promeut le « fusionnisme », l'alliance entre les libéraux classiques et les new conservatives.
Il rédige en 1962 In defense of freedom – a conservative credo où il attaque férocement les liberals.
C'est un jusnaturaliste individualiste, partisan de la liberté du marché et de l'Etat minimal.
Il s'identifie aux libéraux classiques, les accusant d'avoir au fil du temps sombré dans un utilitarisme pernicieux.
Toutefois, la liberté individuelle ne peut selon lui être préservée qu'adossée à un ordre moral objectif, issu du respect des traditions autant que de l'adhésion à la raison.
Il considère enfin que les new conservatives sont des extrémistes dont la mentalité n'est rien moins que collectiviste.

Pour lui, le liberalisme est aussi collectiviste, et n'est rien d'autre qu'une tentative sournoise de préparer le lit communiste aux États-Unis.

Meyer prend une part active à la campagne présidentielle de 1964, en soutenant contre Johnson Barry Goldwater, et rencontre à cette occasion Ronald Reagan, dont il devient le mentor.
Il s'oppose au début des années 70 aux nouveaux courants liberals, ceux de la contestation contre-culturelle étudiante, qui annonce la montée du relativisme multiculturel, et des politiques d'affirmative action.

James Burnham, le « freedom fighter » Le célèbre auteur de l'Ere des organisateurs ne rejette pas totalement le Welfare State, et concentre ses textes sur les dérives étatiques du liberalism (plutôt que d'offrir un plaidoyer positif du libéralisme).
En 1947, il publie une retentissante déclaration de guerre antisoviétique (The Struggle for the world, suivi de The Coming defeat of communism en 1950 et de Containment or liberation en 1953), en soutenant qu'il ne faut pas seulement contenir l'URSS mais la faire reculer et l'anéantir.
Il considère que la faiblesse occidentale face aux soviétiques vient des liberals, ce qu'il expose dans un ouvrage dévastateur, le plus violent à l'encontre du liberalism : Suicide of the West : an essay on the meaning and destiny of liberalism, en 1964. Il accuse le social-étatisme des liberals, et, ce qui est moins classique, propose un diagnostic de fond, d'ordre psychologique, moral et culturel, du liberalism.
Pour Burnham, et sa thèse a été plusieurs fois reprise depuis, au fond du liberalism se trouve un sentiment hypertrophié de culpabilité.
C'est cette culpabilité qui amène les liberals à la compassion permanente, à l'irresponsabilité des criminels, au relativisme culturel dégénérant en tiers-mondisme, et donc à l'auto-destruction du monde libre.

Ensuite, son combat pour la liberté prendra exclusivement le visage de la lutte contre l'impérialisme soviétique, surtout dirigé contre ceux qui pactisent avec lui[1].

Le virage modérément libéral des ex-liberals devenus les premiers néo-conservateurs
A la différence des new conservatives et des « conservateurs libéraux », les néo-conservateurs naissent dans les années 70 parmi des transfuges authentiques du liberalism.
Bien évidemment, la parenté est évidente avec Meyer et Burnham, mais aussi avec Sydney Hook et Max Eastman (qui participera à la création de la Mont-Pèlerin Society).
Ce qui les distingue tous des futurs néo-cons, c'est leur attachement à la sécularisation de la société, ce qui est peut-être un héritage de leur passé de gauche ou d'extrême-gauche.

Le néo-conservatisme, lui, prend forme autour de deux figures centrales venant d'entamer leur divorce d'avec le liberalism : Irving Kristol et Norman Podhoretz.
Le premier est un ancien élève de Dewey, connu pour la qualité des revues intellectuelles qu'il anime (The Public interest, Commentary).
Le second est le rédacteur en chef de Commentary[2].
Ni l'un ni l'autre ne veulent rejoindre la mouvance du National Review, car ils se considèrent toujours comme des liberals, proches du parti démocrate mais dénués de toute complaisance envers le pacifisme, le tiers-mondisme, le culpabilisme occidental et la contre-culture.

Ils défendent l'idée d'une intervention importante mais améliorée de l'Etat dans la vie sociale, et se réclament de Leo Strauss, ce qui rend difficile toute filiation avec le libéralisme classique, qui, loin de prôner un retour à la loi naturelle, a érigé des droits naturels individualistes.

La nouvelle génération de néo-conservateurs, celle d'aujourd'hui, a en revanche intégré les fondamentaux du libéralisme classique, en les mettant au service d'un messianisme géopolitique musclé.
Leur doctrine n'est ni celle de Bush, plus traditionnellement conservatrice, ni celle des fondamentalistes chrétiens (Jerry Falwell, Pat Buchanan), ni celle des paléo-conservateurs (héritiers des new conservatives), lesquels sont tous d'anti-libéraux acharnés.

Épilogue : l'usage intellectuellement légitime du mot «libéralisme» en 8 points :

 

le libéralisme, c'est l'idéal de liberté individuelle + la volonté de limiter la sphère légitime d'intervention de l'Etat + la garantie par celui-ci de l'exercice de la liberté politique, de la liberté économique et du droit pour chaque individu de librement choisir sa vie et d'agir en conséquence.

Le new ou le modern liberalism n'ont rien à voir avec le libéralisme, mais tout à voir avec la social-démocratie.
Si le libéralisme historique était de gauche, l'apparition du socialisme et du communisme l'ont décalé sur sa droite.
Ceux qui veulent sauver le libéralisme de ses dérives « ultra » le comprennent moins bien que ses adversaires sincères qui, eux, ne le travestissent pas (allusion à Monique Canto-Sperber).
On ne peut même pas assimiler démocratie libérale et démocratie sociale l'idée de «socialisme libéral» ne veut donc rien dire. On y travestirait soit le libéralisme, soit le socialisme.
Le problème de l'égalité est central : si les libéraux adhèrent à l'idéal de juste égalité des chances, ils s'opposent à toute égalisation des conditions matérielles coercitive et spoliatrice.

Bien entendu, le libéralisme peut évoluer. Mais si les mots veulent encore dire quelque chose, ceux qui s'éloignent d'une école de pensée dont ils se réclament malgré tout, feraient mieux de choisir un nouveau nom de baptême.


Notes
[1] The War we are in : the last decade and the next, 1967.
[2] Tous deux, de même que Daniel Bell, le co-animateur de Public interest, sont même du comité de patronage de la revue Commentaire fondée par Raymond Aron.

Liens

Comment nous joindre

ALEPS

35 avenue Mac Mahon

75017 Paris (France)

 

tel: 33 01 43 80 55 18

 

alepscontact@gmail.com