4. "Université d'été de la Nouvelle Economie".

 

. Les trente ans de l'université d'été de la Nouvelle Economie (1).

(1) Le texte qui suit est un montage de textes écrits par Jacques Garello et sélectionnés par Georges Lane.

  Après les 40 ans de l'ALEPS en décembre 1966 (2), il convient de faire connaître les 30 ans que l’Université d’Été de la Nouvelle Économie, moment annuel fort de l’aleps, a atteint fin août dernier, à Aix-en-Provence (3).

(2) Cf. « L’aleps a quarante ans », Liberté économique et progrès social, janvier 2007, pp. 2-18.

(3) La XXXe « Université d’Été de la Nouvelle Économie » des 26-29 août 2007 avait pour thème « Les défis institutionnels de la mondialisation ». La Nouvelle Lettre, l’hebdomadaire de l'ALEPS, en rendra compte progressivement tout au long des prochains mois.

 

 

Depuis trente ans, des économistes sans doute, mais aussi des personnes de toutes origines, de tous âges, de toutes nations, se retrouvent pour affirmer et approfondir la pensée libérale, en rappelant sans cesse que le libéralisme n’est pas tant une recette d’efficacité économique que la version la plus complète et la plus stimulante de l’humanisme contemporain. C’est le grand espoir capable de guider les hommes et les nations dans leur quête de bonheur matériel et moral.

 

Soit dit en passant, les médias – en dehors des quotidiens locaux comme La Provence et La Marseillaise, qui ont annoncé et commenté comme de coutume notre Université d’été – ne sont toujours pas assez friands de nos informations.

C’est sans doute que nous manquons de vedettes « people », « political business as usual »... Nous n’en sommes pas moins déterminés à poursuivre avec persévérance la route de la liberté.

 

1. La Nouvelle Économie

 

Trente ans d’Université d’Été de la Nouvelle Économie, c’est d’abord l’occasion de reconnaître que la « Nouvelle Économie », qui était bannie de France alors, en 1977, est la science économique en tant que corps constitué de connaissances ou, si on préfère, d’ignorances en matière économique cernées et réduites méthodiquement.

 On reconnaît au premier plan, de gauche à droite, Baudoin Bouckaert (université de Gand) et Ejan Mackaay (université de Montréal).

La Nouvelle Économie est apparue à une époque où le débat politique en France était articulé au « Programme commun de la gauche » et aux bisbilles

qui pouvaient exister entre le parti socialiste récemment constitué sous

la houlette de son secrétaire général, François Mitterrand, et le vieux parti

communiste français « ramant » sous celle de son secrétaire général, Georges

Marchais, au sujet, entre autres, des nationalisations à effectuer en cas de victoire

aux prochaines élections législatives, ou à défaut, à la prochaine élection

présidentielle.

 

La Nouvelle Économie n’est que le courant français d’une pensée mondiale,

dont le foyer est américain, allemand, autrichien et anglais.

 

Aux États-Unis, le courant de la Nouvelle Économie est connu sous le nom

de « neo-conservatism ». D’aucuns le nomment « néo-libéralisme » mais ce vocabulaire est impropre. En effet, aux États-Unis, les « liberals » sont les alliés du

marxisme. C’est pour lever cette ambiguïté que les intellectuels américains

adeptes du marché se sont nommés les « libertariens ». Et il est certain qu’en

France, les Nouveaux Économistes qui sont des libéraux dans le sens que nous

connaissons ici, sont proches de ces mêmes libertariens.

 Autour du noyau dur initial que constituaient Florin Aftalion, Jacques Garello (4),

Henri Lepage, Pascal Salin, il y avait aussi Gérard Bramoullé, Emil-Maria Claassen, Georges Gallais Hamonno, Daniel Pilisi, Jean Jacques Rosa, Alain Wolfesperger.

(4) « Sans qui rien n’eût été possible et n’aurait perduré », diront aujourd’hui les Nouveaux Économistes.

 

Deux ouvrages de Henri Lepage ont particulièrement diffusé les thèses des Nouveaux Économistes, l’un est Demain le capitalisme (1978) et l’autre Demain le libéralisme (1980)..

 

C’était un courant puissant aux États-Unis que l’on peut créditer largement de la victoire de Ronald Reagan.

En Grande-Bretagne, même la Nouvelle Économie a profondément inspiré le « Thatchérisme » grâce, en particulier, à l’Institute of Economic Affairs, qui a été dirigé par Sir Antony Fisher et Ralph Harris, futur lord Harris of High Cross (ci-dessous à une Université d’Été).

 

La Nouvelle Économie était présente dans de nombreuses universités

anglaises, comme celle de Birmingham et à la London School of Economics.

Les Nouveaux Économistes ont donc été, en France, l’amorce d’un mouvement

de pensée mondiale qui se reconnaît comme père spirituel Friedrich von

Hayek, prix Nobel d’économie en 1974. Friedrich von Hayek s’était signalé à

l’attention du monde occidental, à la veille de la seconde guerre mondiale, en

avertissant l’Occident de la convergence entre le socialisme et le nazisme.

Antony Fisher

                                                                      Lord Harris of High Cross

 

 

 Il montrait que, dans les deux cas, il s’agissait de mettre l’homme en servitude. Il publia alors cet ouvrage fascinant que demeure La route de la servitude. A la fin de la guerre, avec quelques personnes éminentes, il fonda la Société du Mont Pèlerin dont les réunions ont inspiré la pensée libérale dans le monde entier. Ce simple rappel historique permet de montrer que la Nouvelle Économie n’a jamais été le fait d’une poignée d’extrémistes mais bien plutôt la poursuite d’une tradition qui, par-delà Hayek, remonte à Adam Smith, le père de tous les économistes.

 

L’acte de naissance de la Nouvelle Économie en France a été un colloque en 1977 qui s’était tenu à Paris à l’initiative de l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP) et de l’ESSEC. Là, de jeunes économistes décidèrent de secouer

le conformisme intellectuel français qui n’offrait le choix qu’entre un marxisme plus ou moins virulent et un interventionnisme social démocrate hérité de Keynes.

 

Cette situation apparaissait singulièrement anormale à ces jeunes qui étaient allés aux États-Unis et qui avaient constaté toute l’importance du renouveau libéral pour la direction politique et sociale du monde moderne.

 

En 1978, fut lancée l’expression « Nouveaux Économistes » à une époque où l’on parlait aussi bien de « nouvelle philosophie » que de « nouvelle cuisine »... (5).

(5) Jacques Garello a eu l’occasion d’écrire qu’il regrettait le choix de cette expression, surtout en raison de l’usa e qui en fut fait et de l’amalgame entretenu avec la Nouvelle Droite. « Tout oppose la nouvelle droite et la Nouvelle Économie, jusque et y compris leur vision du communisme puisque, récemment, encore, un numéro de la revue Éléments (de la nouvelle droite) affirmait “plutôt les chars russes que le hit burger”. Le premier à donner le signal de cet amalgame fut le professeur Duverger, dans un article du Monde resté célèbre. » (Garello, J. (1984), « La vérité sur la Nouvelle Économie », Liberté économique et progrès social, no 49, mars 1984, p. 25.)

 

 

Cela ne doit pas faire oublier l’essentiel, qui est la communauté profonde de pensée entre les Nouveaux Économistes. Peu à peu l’expression de « Nouvelle Économie » est passée dans les faits et les travaux se sont répandus dans le grand public.

 

Et les Nouveaux Économistes se réunirent à Aix-en-Provence fin août-début septembre 1978, pour leur première Université d’Été de la Nouvelle Économie sur le thème : « la démarche scientifique en économie ».

                                                                                  Ire Université en 1978,

                                                                                    lors d’une session,

                                                                                   de gauche à droite :

                                                               Salin, Claassen, Fourçans, Aftalion, Garello.

 

Depuis lors, sans désemparer et rejoints par d’autres économistes français et étrangers, ils se sont réunis, chaque année, à Aix-en-Provence, pour une Université d’Été de la Nouvelle Économie portant sur des thèmes aussi variés

que :

 

1978: La démarche scientifique en Économie.

1979 : Les défis de la Nouvelle Économie Internationale.

1980 : L’Économie des Institutions.

 

1981 : La décroissance de l’État.

1982 : L’humanisme marchand.

1983 : Droits de propriété et propriété privée.

1984 : Communautés et individu dans une Société Libre.

1985 : Le marché peut-il tout régler ?

 

1986 : Stratégie pour une réduction de l’État.

1987 : Le libéralisme à la Française.

1988 : La révolution à refaire.

1989 : Le libéralisme à l’Européenne.

1990 : Europe de l’Est, Europe de l’Ouest : Europe des libertés ?

 

1991 : Justice sociale et économie de marché.

1992 : L’écologie de marché.

1993 : Éthique et économie.

1994 : Réflexion économique et action politique.

1995 : Sécurité Sociale et justice sociale.

 

1996 : Éducation, famille, État.

1997 : Liberté des actes, dignité des personnes.

1998 : Patrimoine, épargne, emploi.

1999 : Hayek et la route de la liberté.

2000 : Société et subsidiarité.

 

2001 : Frédéric Bastiat.

2002 : Rétrospective et prospective de la liberté.

2003 : Les vraies perspectives de la concurrence.

2004 : Élargissement de l’Europe et esprit d’entreprise.

2005 : Tocqueville, la société civile et la démocratie.

 

2006 : L’Europe : harmonisation ou concurrence.

2007 : Les défis institutionnels de la mondialisation.

 

Quoi de nouveau dans la Nouvelle Économie ?

 

L’apport de la Nouvelle Économie est double. Il est d’abord dans la rupture avec le keynésianisme comme forme de pensée économique dominante. La Nouvelle Économie représente une autre analyse des phénomènes économiques et sociaux contemporains. Certes, à partir de là, il est facile de traduire les thèmes de la Nouvelle Économie en programme politique, comme cela est parfois reproché aux Nouveaux Économistes, mais ce n’est pas le plus important.

Car ce qui importe, c’est l’élargissement de la science économique, non quant à ses conclusions, mais quant à sa méthode.

 

Il faut savoir en effet que, depuis la décennie 1930, avait sévi l’idée que l’État devait faire « quelque chose » pour harmoniser la vie économique. Et s’il en était ainsi, c’était parce que le marché, livré à lui-même, ne semblait pas pouvoir assurer l’équilibre par lui-même. Laisser les mécanismes du marché jouer librement, c’était se condamner à une certain nombre d’inconvénients et notamment au chômage.

 

Keynes aurait fait la démonstration – c’était du moins à son crédit – que le chômage était dû à l’insuffisance du marché puisque le fonctionnement normal de celui-ci n’offrait pas de débouchés, de dépenses assez grandes pour absorber la production. On en tira immédiatement la conclusion que si on voulait résorber

le chômage, il fallait que l’État intervienne et le sens de son intervention était

immédiat puisque le chômage est dû à une insuffisante de la dépense privée.

L’état doit prendre le relais par la dépense publique. Il suffisait dès lors que l’État

accepte de sortir de sa neutralité – à laquelle le contraignait certaines règles

budgétaires – pour investir et, en dépensant, « réamorcer la pompe ». A partir de

ce moment-là, le marché devenant de nouveau porteur, les entreprises devaient pouvoir reprendre leur plan de production, réembaucher le personnel. La prospérité

revenait, et tout allait au mieux. Tel était schématiquement le fil directeur classique de la politique de relance, c’est à-dire une politique de la demande qui explique les déséquilibres économiques par le comportement des demandeurs.

 

Ce langage est doublement sympathique puisqu’il dit : « quand vous avez des

difficultés, il faut et il suffit de dépenser davantage pour vous en sortir ! ». Qui serait insensible à un tel argument ? Et d’autre part, c’est une pensée qui impute toujours les difficultés aux éléments extérieurs – ce n’est pas la faute des ménages mais des

entrepreneurs – et contingents – les déséquilibres sont nécessairement passagers.

Une bonne relance du marché, et tout rentre dans l’ordre. Or, il est toujours

satisfaisant de penser « qu’on n’y est pour rien » et que « tout va s’arranger ».

 

Le renforcement de l’« État Providence »

 

Sympathique à beaucoup, le message keynésien l’aura été en particulier aux hommes politiques qui se voyaient ainsi devenir responsables de la conjoncture économique et des « grands équilibres » que sont l’emploi, les prix ou le

commerce extérieur. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à parler

de « macroéconomie », c’est-à-dire une économie où les réglages se font par les

leviers monétaires et budgétaires, par conséquent grâce au gouvernement.

Ainsi va naître le mythe de l’« État Providence » qui, par ses interventions,

arrive à faire la pluie et le beau temps, à organiser l’activité économique de telle manière qu’il n’y ait plus ni déséquilibres, ni déficits, mais « plein emploi dans une société libre », selon l’expression de Lord Beveridge.

 

La pensée de Keynes et de Beveridge a été d’une telle puissance que la plupart de leurs objectifs ont été repris par toutes les nations du monde et par la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui affirme le « droit

au travail » comme un des droits imprescriptibles de la personne humaine.

Mais cette belle construction intellectuelle s’est effondrée avec la crise économique

qui a commencé en 1973 (et, en vérité, bien avant). Si l’on en croyait

les keynésiens, il était exclu qu’un chômage généralisé existât à partir du moment

où l’État intervenait dans la vie économique, dût-il pour cela sacrifier la stabilité

monétaire. Car une autre idée keynésienne était que, en effet, puisque de deux maux, il fallait choisir le moindre, il valait mieux choisir le mal inflationniste que le chômage. Renoncer à la stabilité monétaire, c’est pratique car cela permet de réinjecter du pouvoir d’achat et de faire redémarrer la dépense globale.

 

Dans cette optique, l’inflation est donc le prix à payer pour la résorption du chômage.

Un peu de chômage ? Réponse : un peu d’inflation.

Un emballement inflationniste ? Réponse : un peu de chômage.

 

La « mort » de Keynes

 

A partir de 1965-70 – et surtout 1975 –, les gouvernants se sont aperçus que ces « recettes » ne fonctionnaient plus. Les pays qui avaient une forte inflation et pratiquaient des relances monétaires voyaient quand même leur chômage

persister. Il se produisit une conjoncture impensable pour les keynésiens, faite

d’inflation et de chômage. Il fallut inventer un mot pour caractériser cette situation

et ce fut la stagflation » « Keynes est mort » lut-on alors et les économistes

de qualité saluèrent comme il convenait la fin de cette théorie interventionniste.

Mais il fallait bien trouver des remèdes : on se mit alors à chercher dans les

archives de la Science économique un courant de pensée que l’on avait complètement laissé dans l’ombre depuis des années trente et qui n’avait survécu que par un canal très étroit, celui de l’école de Chicago.

 

La crise de 1973 a coïncidé – et ce n’est pas un hasard – avec la redécouverte (ou la découverte) de Friedrich Hayek. On se souvint alors que, en 1924, dix ans avant la « grande dépression », ce dernier avait expliqué qu’on pouvait

très bien avoir du chômage et de l’inflation en même temps. Il n’était d’ailleurs

pas le seul. Jacques Rueff, en France, avait écrit à la même période des articles

sur les liens entre le chômage et son indemnisation en Angleterre, le chômage

et la politique monétaire ou budgétaire. Ces articles laissaient entendre que la

politique des gouvernements ne pourrait éviter le chômage et, au contraire, l’amplifierait. En 1975, il enfoncera le clou en concevant un texte intitulé « La fin de l’ère keynésienne » qui paraîtra dans Le Monde, en deux articles consécutifs les 19 et 20/21 février 1976 (6).

(6) Cf. http://www.catallaxia.org/index.php?title=Jacques_Rueff:La_fin_del’ère keynesienne

 

 

L’équilibre économique selon Hayek

 

Hayek avait très bien montré comment fonctionne une économie de marché et comment ce fonctionnement risque d’être déréglé par des interventions publiques. Il mettait au coeur de son explication le phénomène des « prix

relatifs ». Une économie de marché est un système d’information qui permet de

savoir quelles sont les préférences des uns et des autres et de synthétiser de

nombreux points de vue différents qui émanent, pour la France, de 19 millions

de ménages et de 3,4 millions d’entreprises ou d’exploitations agricoles.

Comment peut-il se faire que 22 millions de centres de décision parviennent à

coordonner leurs décisions ? Hayek nous donne la réponse : il existe un mécanisme,

déjà expliqué par Adam Smith, qui va permettre de révéler les priorités :

c’est le mécanisme des « prix relatifs ». Dans l’esprit des consommateurs, certains

vont être appréciés par rapport à d’autres qui vont se déprécier. C’est le fait

qu’il y ait, au point de vue de la demande et de l’offre, un engouement pour tel

produit plutôt que pour tel autre qui va guider les efforts des producteurs. Ils doivent investir vers les produits qui ont la faveur du public et dont ils connaissent l’existence parle réseau des prix relatifs.

 

Ce mécanisme est très délicat, en équilibre toujours fragile, et toujours en train de se refaire. Voilà pourquoi Hayek est un adversaire forcené de la notion d’équilibre stable. Les équilibres économiques sont toujours remis en cause. Les prix relatifs en donnent le signal et ils en induisent les profits relatifs. Pour êtr

conforme à ces signaux, pour exécuter fidèlement les indications données par

le marché qui est un système d’information collective, il faut laisser se dérouler

les « conflits » de choix qui se déroulent tous les jours.

Si nous avons un marché du travail, un marché du capital et un marché

de l’entreprise où l’on peut modifier sans cesse les éléments qui étaient donnés

jusqu’au lendemain, alors il est vrai que les indications seront bien traduites. En revanche, si des rigueurs sont introduites sur ces marchés, alors naissent les pénuries et les excédents.

 

Dans l’optique de Hayek, la crise n’est pas due au fonctionnement du marché mais au fait que l’on refuse ses indications ce qui, pour diverses raisons, empêchent les adaptations de se faire. La crise est du domaine du qualitatif et

non du quantitatif. Keynes raisonnait en termes de millions de livres ou de dollars

qui ne se dépensent pas, Hayek songe aux micro-décisions qui forment le tissu

économique qui permet l’adaptation permanente. Il explique que les États, en

croyant bien faire, vont bloquer tout le système et que les gouvernants, au lieu

de se croire plus malins que le marché, devraient avoir la religion de son équilibre

et le plus grand souci de respecter sa fragilité. Il y a par exemple une réforme

pire que le mal, c’est celle qui a consisté à donner aux chômeurs une aide telle

qu’ils aient été incités à ne pas reprendre le travail ou à le reprendre le plus

tardivement possible. Ne nous étonnons pas si le chômage augmente, à partir du moment où l’indemnisation est proche du taux de salaire. De la même façon il ne faut pas « s’amuser » à toucher au marché monétaire en injectant de la monnaie sous le prétexte de relancer l’économie.

 

C’est ainsi qu’on s’aperçut combien les idées de Hayek « collaient » parfaitement à la réalité observée en 1973/74. En effet, c’était les pays où l’intervention de l’État avait été la plus forte, où l’État avait eu le plus grand goût pour

les politiques dites « de stabilisation » que la situation était la plus dégradée. Par

comparaison, l’Allemagne de l’Ouest – qui tenait sa sagesse d’un prix historique

très élevé – obtenait de meilleurs résultats... Aux États-Unis également, il était

frappant de remarquer combien la situation s’améliorait lorsque le président des

États-Unis était conseillé par des « friedmaniens » à la place des « keynésiens ». Car le parallélisme est toujours frappant entre les poussées de dirigisme et les poussées inflation/chômage.

 

Il faut donc en arriver à la conclusion que le marché n’est pas dans l’incapacité de régler la concurrence, bien au contraire, puisqu’il est le meilleur moyen de parvenir à une régulation et une adaptation permanentes des économies. En conséquence, il ne faut plus regarder du côté de la demande, mais du côté de l’offre, de la production. Avec ce retournement idéologique naissait la « supply side », la théorie de l’offre.

 

La théorie de l’offre

 

La question que pose la « supply side economy », c’est : pourquoi les entrepreneurs sont-ils empêchés d’entreprendre ? Pourquoi les investisseurs ne peuvent-ils investir ou les travailleurs travailler ? Et la réponse est toujours identique : trop d’État, trop d’interventions, de bureaucratie et de centralisation.

 

Une des raisons de la célébrité des Nouveaux Économistes est d’être intervenus

dans le débat politique de la décennie 1970 en affirmant, sur l’étude du

« programme commun de la gauche », que le mal serait aggravé si ce programme

était mis en oeuvre. Tant qu’à faire, disaient-ils, il serait peut-être temps de

donner à la France un programme commun de la liberté. Mais les hérauts du

programme de gauche rétorquaient immédiatement qu’on n’était plus à l’ère du

« paléolibéralisme » daté de 1776, lorsque Smith publiait sa Richesse des

Nations. Ce procès n’était d’aucune bonne foi puisqu’étaient en jeu un élargissement de la science économique et de son objet.

 

En effet, Keynes et son école ont présenté souvent l’économie de façon

caricaturale. Pour Keynes, l’économie n’était qu’une mécanique macroéconomique

où les grands agrégats de la compatibilité nationale peuvent se

mesurer et régler entre eux. Cette vision mécaniciste, quantitative, faite

d’ajustements globaux n’est pas recevable. D’autre part, la microéconomie

elle-même n’était guère mieux présentée. Tout d’abord, il était affirmé qu’il

n’y avait aucun lien entre la macroéconomie et la microéconomie. C’est la

célèbre théorie du « no bridge » appuyée par des exemples comme celui de

l’épargne – vertu domestique, mais tare nationale (que se passerait-il si tout

le monde épargnait et n’achetait plus ?) –. Ensuite, la microéconomie aurait

été le domaine privilégié de l’« homo oeconomicus », c’est-à-dire un être

froid, calculateur, soucieux de son intérêt en gérant son portefeuille à la perfection et en pratiquant des choix aussi rigoureux que rationnels. Ici, la rationalité s’entend comme exclusion de tout choix religieux ou croyance morale. L’homo oeconomicus est un robot inventé au début du XXe siècle par Léon Walras.

 

Ce qui fait que, au début de la décennie 1970, il n’y avait de choix qu’entre être « keynésien » et croire à une machinerie économique globale, ou être « walrassien » et penser que chaque individu est un ordinateur.

 

La Nouvelle Économie va en profiter pour reconstruire une nouvelle

microéconomie et par conséquent une autre macroéconomie. Elle sera d’abord

très sévère à l’égard de la macroéconomie keynésienne dans la mesure où on

ignore ce que sont les ajustements globaux. Nous avons la possibilité d’imaginer

une somme d’intérêts particuliers, mais qu’est-ce qu’un « intérêt général » ? Tous

ceux qui ont essayé de définir de façon précise ce concept, et parmi eux de

nombreux prix Nobel, comme Kenneth Arrow en 1950, ont conclu au théorème

dit de l’« impossibilité ». Ils retrouvaient en cela ce que de nombreux mathématiciens avaient posé, à savoir le « paradoxe de Condorcet ».

 

Que penser de l’« intérêt général » ?

 

Il est donc évident que ce qu’on nomme l’« intérêt général » est en réalité

un intérêt qui est (parfois) majoritaire, mais seulement cela. Dans ce cas, la

minorité n’a pas voie au chapitre et doit s’incliner. Mais cette majorité ellemême

n’a guère de sens puisqu’elle est le fruit de rencontres tout à fait contingentes

– dont nous mesurons l’aune à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui

dans notre pays – être des individualismes affirmés et de collectivistes forcenés.

 

C’est l’alliance de la carpe et du lapin. L’intérêt majoritaire n’est jamais qu’une coalition d’intérêts spécifiques et particuliers. Le mythe de l’intérêt général n’est qu’une excellente manière de camoufler des intérêts qui n’ont rien de

général mais sont, au contraire, très spécifiques et très particuliers. La

démonstration en a été faite par Gordon Tullock (ci-dessous à une Université

d’Été), qui est à la fois un grand économiste et un grand politique. Il a parlé

de « miracle de l’isoloir » en s’interrogeant sur l’origine de ce fameux « intérêt

général ». Serait-elle à chercher dans le suffrage universel ? Mais ce suffrage

n’est qu’un recueil d’opinions émis par des personnes qui, dans la vie de tous

les jours, sont des consommateurs et des producteurs. Comment imaginer

qu’un consommateur ou un producteur, ordinairement soucieux de son intérêt

personnel – ce qu’on lui reproche d’ailleurs – pourrait devenir tout d’un coup un citoyen « éclairé par sa seule entrée dans l’isoloir », et par là même investi de la grâce de l’« intérêt général » ? Pourquoi oublierait-il ses intérêts propres au seul nom de l’intérêt général ?

 

En réalité, l’intérêt qui sort des urnes n’est pas un intérêt général mais un intérêt personnel et catégoriel : il a la chance d’être majoritaire ou le malheur d’être minoritaire.

Comment dès lors imaginer le déroulement de la vie économique et sociale ?

 

La réponse est au coeur du comportement personnel et des décisions de l’individu.

 

C’est par là que s’explique ce qui se passe au niveau des groupes ou des États. De telle sorte que ce que nous appelons macroéconomique ne repose en

réalité que sur la convergence ou la divergence d’intérêts qui sont très personnels.

Toutefois l’homme ne se résume pas à l’intendance. Les théoriciens de

l’homo oeconomicus n’ont peut-être pas toujours compris ce qu’était l’homme

économique en le présentant comme un gestionnaire strict de son portefeuille,

oublieux du reste. Il est devenu évident qu’on ne pouvait faire abstraction des

sentiments religieux, familiaux, civiques ou autres. Les objectifs ne sont pas seulement

pécuniaires car ce que les gens recherchent, ce n’est pas seulement

l’utilité financière – comme le croyait Léon Walras – mais d’une façon beaucoup

plus large un maximum de satisfactions. Celles-ci ne sont pas forcément d’ordre financier puisqu’elles peuvent être morales, passionnelles, publiques. C’est un « recadrage » important.

 

Autre changement important, notre homo oeconomicus ne subit pas seulement des contraintes financières mais aussi une double contrainte, celle du temps et de l’information. Notre consommateur n’est pas un être infaillible. Il

décide en fonction des éléments d’information dont il dispose et qu’il reçoit par

des canaux très divers : la publicité du producteur, l’expérience du consommateur,

etc. La rationalité n’est pas de faire toujours les mêmes choses et de se conduire comme un robot mais, au contraire, de changer en fonction des nouveau

éléments d’information qu’on peut recevoir. Notre homo oeconomicus a

l’air fantaisiste et incontrôlable, mais il ne l’est pas : il a changé sa décision parce qu’il a changé son stock d’informations.

 

La contrainte du temps

 

L’autre contrainte – proche de celle de l’information – tient au temps. Tous les choix que nous faisons sont faits sous la pression du temps car nous sommes des êtres mortels. Le temps va fournir l’explication des nouveaux usages de l’homo oeconomicus. Si toutes les décisions prises par l’homo oeconomicus

sont interdépendantes, c’est qu’il y a toujours un élément temporel. Notons d’ailleurs que l’information, c’est du temps car, si nous avions une information infinie, nous n’aurions pas le temps de la consulter.

 

L’économie aujourd’hui est donc tout à fait différente de ce qu’elle était.

Elle n’est plus la science de l’argent, des choix financiers, mais la science des

choix tout court ou, plus précisément, des choix sous contrainte. Une satisfaction recherchée peut être matérielle ou spirituelle – sinon les deux à la fois – mais elle se fera toujours sous des contraintes morales, matérielles, physiques ou affectives.

 

Ainsi, l’économie devient donc la science de l’intelligence de l’homme, appliquée à des problèmes quotidiens.

Là encore un faux procès consiste à dire que les Nouveaux Économistes sont des individualistes égoïstes or, le fait de dire qu’il y a un intérêt personnel ne signifie en rien qu’il s’oppose à l’intérêt général car un intérêt personnel peut être parfaitement altruiste.

 

L’économie est alors ce que Mises nomme la « praxéologie », c’est-à-dire la science de l’action humaine (7).

(7) Cf. le maître livre de Ludwig von Mises, L’Action humaine, dans sa traduction française par Raoul Audouin paru au PUF en 1985.

 

Parmi ceux-ci, l’économie traite une branche particulière qui est celle des hommes obligés de faire des choix et qui en assument les contraintes. Choisir, c’est renoncer : on ne peut avoir ceci et cela en même temps. Il faut donc hiérarchiser, connaître les objectifs et prendre conscience de ce qu’on peut faire. L’économie est la science de la conscience de l’homme en train de décider.

 

Cette « Nouvelle Économie » nous enseigne d’abord l’humilité. Les hommes qui décident sont maladroits, ils n’ont pas d’information parfaite, ni de temps suffisant. Cela tranche avec cette vision d’un homme orgueilleux, capable de tout régler de façon optimale.

 

Elle nous présente aussi une seconde conclusion où la lutte des classes disparaît pour servir de base à la conciliation. La raison est simple : la « Nouvelle Économie » fait redécouvrir le marché et on s’aperçoit qu’il est une procédure pacifique qui permet aux hommes de régler leurs conflits d’intérêt. Le marché

n’est pas l’occasion pour les riches d’exploiter les pauvres, ni de réaliser des

profits extraordinaires. C’est un magnifique instrument vivant par lequel les

hommes peuvent régler leurs problèmes collectifs.

 

2. Les progrès de la liberté dans le monde

 

Trente ans d’Université d’Été de la Nouvelle Économie, c’est aussi l’occasion de faire le point sur les progrès de la liberté dans le monde, en bref sur le libéralisme.

 

La fin du XXe siècle a été marquée par la fin des régimes communistes et de l’assujettissement de malheureux pays à ces régimes pernicieux. Vaclav Klaus, Président en exercice de la République tchèque (ci-dessous, deuxième en partant de la gauche, entre J.P. Centi et A. Madelin, J. Garello à droite) qui a fait l’honneur

de sa présence et de son intervention à l’Université d’Été à plusieurs reprises, est particulièrement bien placé pour en parler (cf. par exemple, « Euroscepticisme et européisme », Liberté économique et progrès social, no 117, octobre 2006, pp. 2-8).

Assiste-t-on pour autant à l’avènement de l’état de droit et au renouveau de la démocratie ?

 

La fin du XXe siècle a été la période de remise en question de l’État Providence. La liberté économique a fait son chemin à travers la mondialisation, en dépit des déviations et des blocages. Mais la remise en cause de l’État Providence, de l’économie dirigée et des politiques macroéconomiques, c’est aussi la remise en cause de l’État lui-même, et de la façon dont il a fonctionné au XXe siècle.

 

La réduction de l’État, la redéfinition de son rôle et de son pouvoir : voilà des problèmes débattus depuis trente ans. Ont-ils trouvé une solution ?

La question se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, parce qu’il existe une vraie crise de la démocratie.

Non seulement l’accès à la démocratie a été chaotique

dans les pays naguère soumis à des régimes totalitaires, mais la pratique de la

démocratie s’est dévoyée dans les nations réputées libérales. On voit les citoyens

se désintéresser de la chose publique, parce qu’ils ne croient plus à l’efficacité

et encore moins à la probité des élus et des dirigeants, parce qu’ils ont le sentiment

que les groupes de pression ont fait le siège du pouvoir et que l’État est

devenu, comme le disait Bastiat, « cette grande fiction sociale à travers laquelle

tout le monde s’efforce de vivre aux dépens des autres ». Les hommes de l’État

ont voulu élargir ses compétences, pour élargir leurs clientèles.

 

Mais ce qu’il a gagné en pouvoir apparent, l’État l’a perdu en crédit. Le

paradoxe est qu’il est incapable d’assumer ses missions naturelles, au moment

où il prétend multiplier ses missions nouvelles.

 

L’État ne peut plus garantir les droits individuels, en particulier la sécurité

des personnes et des biens. Pour assurer les libertés fondamentales, il faut donc

délimiter son domaine, et pour ce faire recourir au principe de subsidiarité.

Ce principe veut que l’État intervienne seulement lorsqu’il y a impossibilité

pour les autres cellules de la société de régler leurs propres problèmes à leur

niveau. Que les individus, les communautés et les diverses organisations privées

soient libres d’agir par priorité, puis en cas de nécessité absolue que l’on puisse

recourir à la puissance publique, au niveau local d’abord, puis enfin, en dernier

recours, au niveau central, celui de l’État.

 

Le principe de subsidiarité permet de deviner ce que pourra être le futur de

l’État au XXIe siècle. L’État sera soumis à une double pression ; du bas et du haut.

En bas, on observera – et on observe déjà – une renaissance des entités et

des aspirations régionales : le jacobinisme a certainement vécu, les rigidités et

les gaspillages de la centralisation sont devenues intolérables.

 

En haut, on observera – et on observe déjà – la nécessité pour l’État de se

fondre dans des structures politiques plus larges, et de prendre en compte un

phénomène inattendu et inconnu depuis le Moyen Age : les pouvoirs politiques

sont en concurrence, les souverainetés s’effritent. Les frontières actuelles, produits artificiels de l’histoire moderne, n’ont guère plus de sens.

 

Certains en viennent à pronostiquer et à souhaiter l’émergence d’un État mondial. Ce « mondialisme », au sens strict, reviendrait en fait à reconstituer au niveau planétaire le pouvoir perdu par l’État au niveau national.

Un gouvernement mondial aurait tous les défauts de la centralisation jacobine,

et toutes les tares d’un monopole sans contrôle possible.

Pour la bonne entente entre les peuples, pour assurer la liberté, mieux

vaudra, aussi bien au niveau mondial qu’au niveau continental, une concurrence

entre États, avec une totale liberté de circulation ou, au pis aller, un fédéralisme

flexible assorti d’un droit de sécession.

Mais la meilleure garantie contre l’arbitraire des États et du pouvoir politique

à tous les échelons demeurera longtemps la mise en place et le respect de

règles de droit fixant les pouvoirs et les obligations des gouvernants.

 

Cependant, comme l’enseigne l’histoire de la poule et de l’oeuf, il

est aujourd’hui difficile d’imaginer un état de droit s’imposant à

l’État quand c’est l’État qui fait le droit !

 

Cette emprise des États sur le droit contemporain a été dénoncée notamment

par Hayek. Il a expliqué comment les législations mises en place par les

élus et les dirigeants s’éloignaient de plus en plus du vrai droit. Et quand la

législation revient à nier le droit, il n’y a plus moyen de garantir la liberté. La

pensée de Hayek est en écho du constat de Bastiat, dès le début du XIXe siècle :

« La loi n’est plus le refuge de l’opprimé, mais l’arme de l’oppresseur. La

loi n’est plus un bouclier mais une épée. »

 

Ce « déclin du droit » est dû, comme l’avait montré Bastiat, à cette croyance

bien ancrée dans les esprits suivant laquelle le législateur a tout pouvoir pour imposer sa loi, pour faire le droit.

 

En réalité le droit est antérieur au législateur, parce qu’il est inscrit dans la

personne humaine elle-même : la liberté, la propriété, le respect de la vie sont

de droit naturel et aucune loi d’aucune assemblée ne peut les atteindre, les limiter ni, a fortiori, les violer.

 

Or, pour les besoins de leur carrière politique, élus, partis et dirigeants

s’arrogent la possibilité de réaménager à leur façon les droits individuels, jusqu’à

les vider de leur sens, voire à les supprimer. Ainsi en est-il en particulier du droit

de propriété, jugé contraire à la « justice sociale », alors que « l’homme naît propriétaire », disait Bastiat, puisque la propriété fait le lien entre la liberté et la responsabilité.

 

De la même manière le législateur (ou le juge) s’est mis en tête de réécrire les contrats et conventions librement passées par les particuliers.

 

Le « contrat de travail » est évidemment un exemple extrême de cette caricature

du droit, puisque employeurs et employés se voient imposer la quasitotalité

des clauses de ce pseudo-contrat : durée, rémunération, contenu, contentieux, responsabilité sont établis suivant les prescriptions des gouvernements ou les interprétations des juges.

 

Fort heureusement, en parallèle avec la contestation de la souveraineté

étatique, la liberté contractuelle refleurit, notamment dans les échanges extérieurs,

qui laissent peu de prise à la souveraineté. La mondialisation se développe

à travers de telles relations interpersonnelles. L’économie de réseaux appelle une renaissance du contrat.

 

Les vertus de la propriété privée réapparaissent aussi, dans des domaines où on ne les attendait pas.

 

La protection de la propriété intellectuelle est un premier exemple, d’une

grande importance pratique à une époque qui donne une prime à l’innovation,

l’information et la diffusion des connaissances.

Un autre exemple est celui de la protection de l’environnement. Face aux

échecs et aux scandaleux privilèges nés de « l’écologie politique » bâtie autour

de l’idéologie du « développement durable » et réalisée à travers la réglementation

étatique anti-marchande, « l’écologie de marché » a pris son essor et contribuera

sans aucun doute à assurer, grâce à la propriété privée, la conservation et la reconstitution des ressources naturelles devenues rares, qu’il s’agisse des espèces, des essences, de l’air ou de l’eau.

 

Redécouvrir la propriété privée, le libre contrat, la sécurité des biens et des

personnes, rétablir les droits individuels contre l’inflation législative : voilà les bases d’un retour à un véritable état de droit. Une situation où les gouvernants sont là pour protéger le droit, et non pour le façonner à leur manière.

 

Une situation où les gouvernants eux-mêmes sont soumis à la règle de

droit. Hayek disait qu’à tout prendre l’égalité devant la règle, l’isonomie, est plus

importante pour la liberté que la démocratie. Car la démocratie peut engendrer

les privilèges, les lois d’exception, faites par et pour les hommes de l’État.

 

Aujourd’hui, il faut déconnecter le droit et le pouvoir. Pour maintenir la

société politique à l’intérieur de ses limites, il faut restaurer l’état de droit.

 

 

3. Le libéralisme, éthique de la liberté

 

Trente ans d’Université d’Été de la Nouvelle Économie, c’est enfin l’occasion de faire le point sur la difficulté de donner à la liberté toute sa place et d’en retirer tous les bienfaits. Certes, en trente ans, la face de l’économie s’est transformée, le fait de la mondialisation s’est imposé, les frontières se sont abaissées.

Mais les anti-libéraux veillent au grain, ils ne désarment pas et le protectionnisme n’a pas disparu.

 

. Le siècle dernier s’était terminé sur une lueur d’espoir, quelles sont aujourd’hui les chances de la liberté dans le nouveau millénaire ?

 

Les prochaines étapes sur la route de la liberté commencent maintenant à

se dessiner : la liberté économique appelle une concurrence généralisée, un retour à la propriété et à la responsabilité, la liberté politique exige une redéfinition de l’État et une restauration de l’état de droit.

 

Franchir ces étapes implique une mobilisation des esprits et des coeurs. Il

serait utopique d’attendre cette initiative du seul côté de la société politique. Si

l’on doit reconnaître le charisme de certains hommes d’État réellement acquis

aux idées de la liberté, le système politique en lui-même et la majorité des politiciens

 

sont avant tout soucieux de garder le pouvoir, ou de le conquérir. Il ne

faut pas demander au chat de veiller au bol de lait. C’est donc du côté de la

société civile qu’il faut chercher la solution.

 

Hélas, elle a été souvent laminée par l’État Providence et les régimes totalitaires,

et un véritable travail de reconstruction est maintenant nécessaire. La

base solide de cette reconstruction, c’est l’éthique de la liberté.

L’éthique de la liberté tient dans l’éthique de la responsabilité et de la

communauté. Elle requiert des vertus morales pratiquées par les individus et

reconnues par la communauté, qui permettent l’épanouissement personnel et

l’harmonie des relations entre les personnes.

Ces vertus ne sont pas innées, elles sont le fruit d’une éducation et d’une expérience.

 

Le meilleur cadre éducatif est celui de la famille qui est réellement la cellule

de base de la société civile. Non seulement parce qu’elle assume un

grand nombre de fonctions indispensables à la vie, mais aussi parce qu’elle

est une préparation à la vie, elle enseigne le service, le partage, le respect

des autres. Le cadre scolaire est aussi indispensable, à condition de ne pas

couper l’enseignement de l’éducation, et de prolonger l’éducation familiale. Enfin, il y a la grande école de la vie, qui permet à l’individu de se parfaire à travers son action.

 

. Que peut-on apprendre de l’éducation et de l’expérience éclairées

par l’éthique de la liberté ?

 

La première leçon est qu’on est responsable de ses actes, qu’on doit relier

sans cesse ses actes et les conséquences de ses actes. Dans l’action nous prenons

la mesure de nous-mêmes, nous pouvons repérer nos erreurs et nos faiblesses

pour les éviter à l’avenir. Si la liberté permet à chacun de s’épanouir par l’action,

elle peut aussi conduire à l’anéantissement. La liberté des actes n’a de valeur

que quand elle s’ordonne à la dignité de la personne.

 

La deuxième leçon est que la responsabilité de nos actes se révèle essentiellement

dans nos relations avec les autres. D’abord parce qu’aucune action

humaine ne peut se concevoir de façon isolée, et que nos comportements individuels

modifient toujours la nature et la qualité de ces relations.

Ensuite parce que la plupart des actes de notre vie impliquent tantôt

l’échange, tantôt le partage, tantôt le pouvoir, qui sont ou devraient être trois

sortes de service des autres. Si elle s’ordonne à la dignité de la personne, la

liberté s’ordonne aussi au service de la communauté. C’est ce que l’on apprend

dans le jeu des solidarités familiales. C’est ce que l’on pratique dans l’échange

marchand et dans l’entreprise. C’est ce qui justifie le pouvoir.

 

Enfin, et non le moindre, chacun d’entre nous détient seulement quelques

éléments de la connaissance et de l’information, et nous ne pouvons agir qu’à

travers des processus de coordination et de rencontre avec les autres. Ainsi

liberté, responsabilité et communauté vont-elles de pair.

 

Malheureusement, tout comme le sens de la responsabilité, celui de la

communauté, et les communautés elles-mêmes, ont été mis à mal soit par les

dictatures, soit par la philosophie et les moeurs de l’État Providence, qui a balayé

tout ce qui était intermédiaire entre les individus et l’État.

 

« Chacun pour soi, l’État pour tous » : voilà qui oriente à la fois et paradoxalement vers l’égoïsme et l’assistanat. L’administration tient lieu de communauté.

 

La dramatique opposition de l’État et des individus peut-elle cesser

aujourd’hui ?

 

L’État s’est déconsidéré et n’inspire plus confiance. Mais il tient encore

une telle place que bien des gens ont peur du vide que laisserait son retrait. Voilà

pourquoi il est urgent de réhabiliter et de reconstruire la société civile, pour

qu’elle prenne le relais de l’État. Relais salutaire et efficace : pour obtenir le plein

emploi, pour assurer la protection sociale et faire jouer la solidarité, pour prodiguer

l’éducation et la culture, les entreprises, les associations, les clubs peuvent faire mieux que l’État. Les communautés sont donc appelées à jouer un rôle décisif au cours des trente prochaines années.

 

Mais, au cours des trente prochaines années, le sens de la communauté

ne devra-t-il pas prendre en compte la mondialisation, et ne devra-t-il pas se déduire du sentiment d’appartenance à la grande famille humaine ?

 

Pour l’instant, en héritage de l’étatisme du XXe siècle, nous assistons à de

nombreuses et dangereuses flambées de nationalisme et de xénophobie. Le

conservatisme économique et social qui fait rejeter la concurrence des étrangers

se double d’un conservatisme politique et culturel qui multiplie les tensions entre

les peuples. Certains n’hésitent pas à diagnostiquer un choc des civilisations.

C’est une possibilité, c’est une lecture du monde moderne.

 

On peut cependant lui opposer la tendance à la reconnaissance universelle

de certaines valeurs, qui sont celles de la liberté : respect de la personne humaine,

tolérance de la diversité, libres choix politiques et religieux. Aujourd’hui et

demain, nous serons confrontés à cette difficile combinaison de l’universalité et de l’individualité. Nous en trouverons la formule bien plus sûrement dans la mutuelle compréhension que dans le fondamentalisme.

 

On le voit : la route de la liberté n’est pas une voie royale, mais bien plutôt

un passage étroit, une brèche ouverte dans le mur de l’ignorance, de la violence

et des égoïsmes. On pourrait céder à la tentation du scepticisme, voire de l’abandon, si on ne pensait pas à tous les progrès réalisés depuis vingt-cinq ans, et à la formidable dynamique de la liberté.

 

Cette formidable dynamique de la liberté est portée par les idées, par la raison

et la passion des hommes. Elle est stimulée par les attentes de l’humanité entière.

« Les idées mènent le monde » : cette formule commune à Keynes et à

Hayek est corroborée par les évolutions les plus récentes. Ce qui a permis la

diffusion des idées de la liberté, c’est la reconquête des esprits.

 

De la même façon que les esprits avaient été subvertis et corrompus par le

marxisme et les philosophies collectivistes, ils ont été éclairés par les enseignements et les initiatives de très nombreux intellectuels : Hayek et son oeuvre, et sa création de la Société du Mont Pèlerin, mais aussi des chefs d’entreprises comme Antony Fisher et le réseau d’instituts qu’il a mis en place dans le monde entier, et encore tous ces « think tanks », toutes ces sociétés savantes présentes dans le débat des idées.

 

De grands foyers universitaires ont élargi et approfondi la « Nouvelle Économie » et la philosophie libérale : à Fribourg, à Chicago, en Virginie, en

Californie, à New York, etc. Tous ont guidé et accompagné les changements

majeurs, et ne cessent aujourd’hui de travailler au succès de la liberté.

Nul doute que l’obstination, la compétence scientifique et l’enthousiasme

de ces « légionnaires de la liberté » trouveront progressivement un écho dans la

grande opinion publique. Car les formules de la liberté sont complètement adaptées

à une humanité en attente.

 

Attente des jeunes, qui veulent rompre avec des schémas d’où la générosité,

la spontanéité et la convivialité sont exclues. Ils veulent aussi avoir leur

chance, montrer ce dont ils sont capables, et refusent l’étouffement et la massification des sociétés dirigées par des castes.

 

Attente des pauvres, de tous les pauvres de tous les pays, qui veulent

accéder au mieux-être et faire la preuve de leurs capacités, de leurs mérites : ils

savent, et ils sauront chaque jour un peu plus, qu’ils peuvent vivre autrement

pourvu qu’on leur en laisse la liberté, pourvu que leurs enfants puissent être

instruits et intégrés dans le réseau des échanges locaux et extérieurs, pourvu que

cessent la corruption, l’oppression des dictateurs et des mafias.

Attente de ceux qui doutent, désespèrent et craignent les changements du

monde actuel. Ils assistent impuissants aux barbaries et aux soubresauts du passé,

ils ne perçoivent pas la lumière du progrès dans la liberté. Ils ont besoin de références, de repères dans le monde nouveau. Ils ont besoin d’espoir. Nous avons tous besoin d’espoir.

 

Toutes ces attentes peuvent être comblées, et au-delà, par la liberté. La

tâche à accomplir maintenant est de démontrer le lien entre liberté et progrès.

Certes le bilan de ces trente dernières années nous fournit des éléments pour cette démonstration. Mais ce bilan a été occulté par les résistances au changement, par les douleurs de l’enfantement.

Il nous reste alors à continuer à dire la vérité et à pratiquer l’exemplarité.

La vérité pour aider les autres à y voir clair dans l’histoire contemporaine, pour séparer le bon grain de l’ivraie. Ce qui a réussi, ce qui réussira, c’est ce qui relève de la liberté, tous les échecs et tous les drames naissent des atteintes à la liberté. Il nous faut décliner cette antienne à tous les problèmes de la vie quotidienne, à tous les événements marquants : par exemple, la cérémonie de 1999 conférant le titre de docteur honoris causa de l’université d’Aix Marseille III à Gary Becker, professeur de science économique à l’université de Chicago, prix Nobel d’économie (1992) (8).

(8) Cf. Lane, G. (1993), « Gary Becker, prix Nobel de sciences économiques 1992 », Liberté économique et progrès social, no 67, mars, pp. 2-14. Réédité dans « Prévoyance Sociale, Passé, Présent, Avenir », no 37, octobre 1998.

 

 

Certes, nous mesurons ses progrès à l’aulne de notre propre vie. Mais, si nos quelques années comptent beaucoup pour nous, elles pèsent peu pour elle

                                              A droite Gary Becker,

                                                 à gauche Jacques Garello

                                                 au centre, Madame Becker.

A plusieurs reprises d’ailleurs, l’Université d’Été de la Nouvelle Économie s’est honorée de recevoir Gary Becker.

 

 

Mais nous serons crédibles et suivis d’autant plus facilement que nous donnerons

nous-mêmes l’exemple d’hommes libres, responsables et communautaires, que nous cultiverons à titre personnel ces vertus indispensables à créer un monde d’harmonie.

 

La liberté est la dignité de la personne humaine. La dignité de la personne humaine est de porter l’image de la liberté, avec ses exigences et ses espoirs. Dans les trente ans à venir, soyons des témoins de la liberté.

 

Non, il n’y a pas lieu de désespérer.

Quelles que soient les impressions que fassent sur nous des circonstances très voisines, l’humanité est en marche.

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