ANNEE 2014.

Sommaire.

 

1. Bulletin 148, juillet 2014.

 

. Jean-Philippe DELSOL

"Piketty ou les avatars d’un nouveau matérialisme scientifique"

 

. Jean-Yves NAUDET

"Une leçon d’économie à l’adresse du ministre... de l’économie

 

. Fred AFTALION

"Réduire les inégalités, lourde tâche"

 

. Jean-Philippe FELDMAN

"L’ultra-étatisme du front national" ou "Quand marine se noie dans le flot antilibéral"

 

. Hommage à Gary BECKER

 

OPINION

Patrick COQUART

"Vite, Conchita Wurst a la tête de l’Europe !"

 

BONNES FEUILLES

Nicolas LECAUSSIN

"L’obsession anti libérale française"

 

LIRE LIBÉRAL

. Rome : du libéralisme au socialisme, leçon antique pour notre temps  de Philippe FABRY

. Catallaxia de Pascal DRAY

2. Bulletin 147, avril 2014.

 

Alain MATHIEU

"Les privilèges des retraites publiques"

 

. Jean-Yves NAUDET

"Économie de l’offre et contreparties"

 

. Fred AFTALION

"Le coût insupportable des écologistes"

 

. Olivier MÉRESSE

"Peut-on sérieusement être publicitaire et socialiste ?"

 

. Jean-Philippe FELDMAN

"Libéralisme et représentation proportionnelle"

 

. Emmanuel MARTIN et Dalibor ROHAC

"Tunisie : la liberté économique reniée dans la constitution"

 

. OPINION

Patrick COQUART

"Mais où va l’argent ?"

 

BONNES FEUILLES

Pascal SALIN

"La tyrannie fiscale"

 

LIRE LIBÉRAL

. Jean-François REVEL ou la démocratie libérale à  l’épreuve du XXème siècle de Philippe Boulanger

. L’étrange défaite de la france dans la mondialisation de Olivier Marteau

. La propriété en danger : sauvons-la ! de Jean Perrin

3. Bulletin 146, janvier 2014

 

. Jacques GARELLO

"Après l’échec du socialisme, si on essayait le libéralisme ?"

 

. Francis BALLE

"Les médias et le libéralisme"

 

. Christian MICHEL

"Doit-on obéir aux lois ?"

 

Pierre BESSARD

"Minimiser sa facture fiscale : un devoir moral ?"

 

Fred AFTALION

"De l’hyperinflation au surendettement"

 

Patrick COQUART

"Entrepreneur, quel drôle d’oiseau es-tu ?"

 

BONNES FEUILLES

Jacques GARELLO

"Comment sauver vos retraites"

 

LIRE LIBÉRAL

. Pourquoi je vais quitter la France de Jean-Philippe Delsol

. Plaidoyer pour L’ALTRUISME de Matthieu Ricard

1. Bulletin 148, juillet 2014.

Avant propos.

Maître Jean-Philippe DELSOL, après la lecture minutieuse des 970 pages du Capital au XXIe siècle de Thomas PIKETTY réagit à la préoccupation obsessionnelle de l’auteur : dénoncer les hauts revenus et « mettre fin à leur envol ».

 

L’ouvrage est, en effet, un tissu d’erreurs et de confusions « chiffrées », c’est un discours à forte coloration politique qui passe outre à la réalité car il oublie la définition même de la science économique, une science « humaine » c’est-à-dire attentive aux comportements des individus et à leurs fluctuations (p. 2).

 

Le ministre de l’économie ne trouve pas grâce aux yeux de Jean-Yves NAUDET : en effet, Arnaud MONTEBOURG confond le « laisser-faire », synonyme de débraillé et de dégradation des moeurs et le « laissez-faire » (laissez-nous faire) qui revendique la prise de responsabilité. La copie du ministre est à revoir et corriger (p. 10).

 

Retour sur les inégalités avec Fred AFTALION qui se penche sur le cas des milliardaires : émirs du pétrole, oligarques russes ou chinois qu’il qualifie « d’accidentels » et milliardaires américains dont la fortune n’est pas due au hasard. Dans tous les cas, même si ces milliardaires alimentent « la haine du riche », il serait vain de tenter de réduire les inégalités en leur imposant des taxes punitives ; mieux vaudrait aider les salariés à devenir capitalistes (p. 14).

 

Marine LE PEN ne se porte pas bien. Le docteur Jean-Philippe FELDMAN nous alerte sur la fâcheuse confusion mentale dont elle fait preuve en employant les mots « libéral » et « ultra-libéral » à tort et à travers. Ne qualifie-t-elle pas François HOLLANDE et Manuel VALLS d’« ultra-libéraux » ? C’était dans un discours de 1er avril il est vrai ! Quant à ses prises de position, elles oscillent de droite à gauche c’est dire qu’elles ne tiennent pas debout (p. 18).

 

Nous nous devons de terminer ces annonces sur une note grave : la récente disparition de notre ami Gary BECKER, prix Nobel d’économie (voir interview p. 20).

 

A l’ALEPS, nous avons eu l’occasion d’apprécier sa disponibilité souriante et attentive, son esprit brillant, lors de maintes réunions, dont celle – inoubliable – où il reçut des mains du professeur Jacques GARELLO le titre de docteur honoris causa : c’était bien sûr lors d’une de nos chères universités d’été d’Aix-en-Provence.

 

Jacqueline Balestier

Jean-Philippe DELSOL

PIKETTY OU LES AVATARS D’UN NOUVEAU MATÉRIALISME

SCIENTIFIQUE

 

Dans son ouvrage, Le capital au XXIe siècle, Thomas Piketty amasse de très nombreuses données sur l’évolution des patrimoines dans plusieurs pays européens et aux États-Unis. Ces informations permettent de mieux connaître le rapport de nos sociétés au capital et la distance entre les plus riches et les plus pauvres. Sauf que l’auteur en fait un usage trompeur, dénaturé à la manière du matérialisme scientifique du XIXe siècle.

 

A la façon des auteurs marxistes, il élève son discours à la prétention d’une démonstration scientifique. Il ne veut pas seulement convaincre, il veut asséner une vérité, la sienne, dont les formules mathématiques qu’il présente seraient la raison. Certes, il indique « qu’il faut se méfier de tout déterminisme économique en cette matière » (page 47), mais il utilise l’économétrie pour annoncer la répartition des richesses attendue au XXIe siècle comme s’il n’avait guère de risques, voire aucun, de se tromper. Et ce tableau considère que l’écart entre riches et pauvres tendra à s’élargir inéluctablement, quand bien même il reconnaît que ce fut l’inverse au XXe siècle. Il poursuit les courbes comme Malthus au XVIIIe siècle ou le Club de Rome dans les années 1970 le faisaient pour prédire que le monde entier allait mourir de faim ! Il conteste la courbe en cloche des inégalités de Kutznets pour tracer d’autres lignes qui méconnaissent l’humain. Il note que « Marx a totalement négligé la possibilité d’un progrès technique et d’une croissance continue de la productivité » (page 28) dans sa théorie d’une accumulation infinie du capital jusqu’à provoquer la mort du capitalisme, mais il reproduit autrement une théorie de la croissance sans fin des patrimoines.

 

1) La croissance infinie des gros patrimoines ou les limites des mathématiques

 

Son postulat est que l’accroissement inéluctable des écarts de richesse est dû à l’inégalité fondamentale qu’il note r > g où r désigne le rendement du capital (c’est-à-dire ce que rapporte le capital en moyenne au cours d’une année, sous forme de profits, dividendes, intérêts, loyers..., en pourcentage de sa valeur) et où g représente le taux de croissance (c’est-à-dire l’accroissement annuel du revenu et de la production). Il part du principe que la croissance au cours des deux millénaires précédents a toujours été inférieure à 1 %, voire d’à peine 0,2 à 0,5 % avant le XIXe siècle et sauf au XXe siècle où elle a été sensiblement supérieure, alors que tout au long de cette période le rendement du capital s’est situé à un niveau de 4 à 5% avant impôt, en notant qu’avant le XXe siècle il n’y avait guère d’impôts sur le patrimoine. « Il suffit donc, note-t-il, aux héritiers d’épargner une part limitée des revenus de leur capital pour que ce dernier s’accroisse plus vite que l’économie dans son ensemble. Dans ces conditions, il est presque inévitable que... la concentration du capital atteigne des niveaux extrêmement élevés... » (page 55).

 

Concrètement, cela signifie que les patrimoines issus du passé se recapitalisent beaucoup plus vite que la croissance de l’économie, y compris en l’absence de tout revenu du travail. Par exemple, si g = 1 % et r = 5 %, alors il suffit d’épargner un cinquième des revenus du capital... pour qu’un capital hérité de la génération précédente progresse au même rythme que l’économie dans son ensemble » (page 558). Et bien entendu, dans ce scénario, en épargnant davantage que 1 %, le patrimoine aura tendance à augmenter rapidement.

 

Le boomerang des mathématiques

 

Mais la formule mathématique, que Piketty utilise comme la clé magique du sens de l’histoire économique et sociale, semble pécher par son incohérence dans son application dans le temps. Ce nouveau prophète du socialisme avancé soutient sérieusement que le taux de rendement du patrimoine se serait situé à 4 points au-dessus du taux de croissance pendant les vingt siècles passés. Mais si tel était le cas, comment le capital aurait-il pu s’accroître ainsi à des niveaux durablement supérieurs à ceux que permettait la croissance ? Car le patrimoine ne peut pas être accaparé par les plus riches, comme le pense Thomas Piketty, au-delà des limites de la richesse existante et dont la croissance mesure, peu ou prou, l’augmentation de l’étendue. Si au cours des vingt siècles écoulés, le patrimoine s’était accru de 4 % par an en moyenne alors que la croissance oscillait à des taux inférieurs à 0,5 %, il se serait avéré bien vite que le patrimoine disponible était insuffisant pour satisfaire à la demande d’augmentation de patrimoine que l’épargne aurait exigé en placement. Ou pour le moins les taux de rendement auraient baissé beaucoup plus vite que ne l’imagine Piketty. En clair, la formule de ce dernier, à l’alpha et l’oméga de sa pseudo démonstration, est inapplicable sur le long terme.

 

En considérant, comme Piketty l’observe lui-même, que d’une manière générale le stock de capital reste dans la même proportion – plus ou moins cinq – par rapport au revenu national et en considérant que le patrimoine d’un pays, ou du monde, ne peut pas s’accroître dans le long terme plus que la croissance du Produit Intérieur Brut, il faut nécessairement admettre que la formule de Piketty ne fonctionne pas. Car si le revenu du capital était durablement supérieur de 4 à 5 points à la croissance, cela signifierait qu’en économisant seulement 1 % par an sur les 4 ou 5 % de leur rendement annuel, les plus riches ne pourraient plus bientôt trouver de capital où placer leur épargne. En effet, si un capital de 100 est investi avec une rentabilité de 1 %, après cent ans, ce capital sera passé de 100 à 270,48 et après deux cents ans, il sera passé de 100 à 731,60. Or il est plus que probable que les personnes les plus riches, qui selon Piketty détiennent l’essentiel du patrimoine, ne consomment pas la totalité de leur revenu car pour s’enrichir elles ont dû épargner et doivent normalement continuer à le faire. Et si elles n’épargnaient qu’un cinquième de leur rendement, elles multiplieraient par sept leurs avoirs en deux cents ans, ce qui ne serait pas possible si ce groupe des plus riches détenait déjà au départ, comme il le suggère, la moitié du patrimoine. Toute simulation montre que si les données de Piketty étaient justes, les plus riches se heurteraient rapidement à l’absence de capital disponible et nécessaire à leurs investissements.

 

2) Rendement et croissance à géométrie variable

 

La question est donc de savoir pourquoi ces calculs apparaissent incohérents.

Où est l’erreur ? Et la réponse est manifestement que les données utilisées sont confuses et à géométrie variable.

 

La confusion des chiffres

 

Le calcul du rendement du capital à l’échelle d’une nation n’est pas un exercice simple. M. Piketty définit le capital : « ... comme l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur un marché » (page 82). Il y a donc une première confusion délibérée entre capital (productif, financier, immobilier) et patrimoine cessible.

 

Le rendement est calculé par le rapport du revenu national (PIB - consommation de capital fixe + revenus nets du reste du monde) sur patrimoine privé (ménages + institutions sans but lucratif au service des ménages) net de dette.

 

Le revenu national est supposé se répartir en rémunération du travail et rémunération de capital. Le rendement du capital est alors le rapport de la part du revenu national attribuée aux profits au capital privé. Cette part est évaluée à partir du compte des sociétés et non pas sur l’ensemble des secteurs.

Les choix pour le calcul du rendement sont contestables et conduisent à surévaluer le rendement.

 

On constate par ailleurs que l’ensemble des courbes de rendement sont décroissantes sur la période, ce qui n’apparaît pas dans les graphiques de Piketty car il raisonne sur des moyennes décennales et de 2000 à 2010 le taux moyen, suivant ses calculs, est de 4,3 %, chiffre qu’il retient pour ses prévisions sur la suite du XXIe siècle. Cette constance supposée n’est pas sans conséquence puisqu’elle suppose que le coefficient de capital soit lui aussi constant.

 

Différentes approches de la croissance

 

Par ailleurs, dans tous les tableaux fournis par T. Piketty, on constate que l’évolution du revenu national est observée en prix courants et non en volume ou prix constant. Cela ne constitue pas une erreur en soit mais a pour effet de « gonfler » les taux de croissance du revenu national et donc de toutes les variables qui y sont liées. En effet, pour le taux de croissance du revenu national était de 6,32 % au Royaume-Uni en 2002 alors que son PIB n’avait augmenté que de 2,2 %. De même, alors que la France avait une croissance négative de son PIB en 2008, son revenu national augmentait de 1,85 %.

 

Le revenu national, observé en prix courants, a donc des variations bien plus importantes que le taux de croissance du PIB en volume, tel qu’il est présenté par les instituts de statistiques et par T. Piketty lui-même. Or, T. Piketty calcule le taux de rendement du capital à partir du revenu national en prix courants. La conséquence d’un tel calcul est que la richesse en capital ainsi que les revenus de ce capital sont aussi estimées en prix courants, ce qui implique des taux de rendements surestimés. Cela ne poserait pas de problèmes méthodologiques si T. Piketty comparait le rendement du capital avec la croissance du revenu national, mais malheureusement, lorsqu’il s’agit de comparer définitivement les deux taux (r et g), il choisit alors le PIB et non le revenu national. En effet, bien qu’il ne l’affirme pas explicitement, c’est ce qui ressort de ses tableaux statistiques dans lesquels on observe que le taux de croissance moyen du revenu national est de 6,23 % pour la France alors que T. Piketty évoque un taux de croissance moyen de 2 % pour la France, taux qui correspond au PIB et non au revenu national.

 

Ainsi, il apparaît clairement que T. Piketty compare deux taux (r et g) qu’il a définis selon des méthodes différentes (l’un en prix courants donc plus élevé, l’autre en volume) et à partir de bases différentes (le premier prenant en

 

considération les richesses à l’étranger, le second se bornant à la richesse sur le territoire national). D’après les données fournies par T. Piketty, le rendement du capital en France et au Royaume-Uni serait d’environ 6 % sur la période 1975-2010 et de 7 % pour l’Allemagne. S’il avait comparé ces chiffres aux taux de croissance du revenu national sur la même période, il aurait conclu que le rendement du capital (r) a été inférieur à la croissance (g) en France (r = 5,95 % et g = 6,27 %), quasiment équivalent au Royaume-Uni (r = 5,75 % et g = 5,13 %) et largement supérieur en Allemagne (r = 7,62 % et g = 3,30 %).

Ainsi, T. Piketty n’aurait pu en déduire aucune conclusion générale.

 

En revanche, en comparant les taux de rendement aux taux de croissance du PIB, T. Piketty observe que ces derniers sont toujours inférieurs : le PIB progresse respectivement de 2 %, 2,4 % et 1,3 % sur la période 1975-2010 en France, au Royaume-Uni et en Allemagne. Cependant, comme expliquée précédemment, cette observation est mécanique puisque les indices et les bases de calculs sont différents.

 

3) L’économie n’est qu’une science humaine

 

La réalité est aussi et peut-être surtout, que notre faux prophète méconnaît la réalité. Il oublie tout simplement que la science économique reste une science humaine, faite de l’analyse des comportements mouvants des individus et des réactions parfois inattendues de leur être fragile.

 

1. La stratification en déciles des plus pauvres aux plus riches méconnaît le phénomène central de la porosité des déciles. Il n’analyse pas le transfert des uns aux autres sous l’effet du flux de l’ascenseur social, à la montée comme à la descente. Or cette mobilité sociale est un facteur important, particulièrement dans les sociétés développées et notamment aux États-Unis. Il existe d’abord une évolution entre les déciles en fonction de l’âge, les jeunes étant habituellement plus pauvres et étant capables de grimper l’échelle sociale avec le temps.

 

2. Pour Piketty, les inégalités salariales qui avaient beaucoup baissé dans les années 1950, ont retrouvé une énorme ampleur « parce que les sociétés américaines et britanniques sont devenues beaucoup plus tolérantes face aux rémunérations extrêmes à partir des années 1970-1980 » (page 528). D’une certaine manière, dans les grandes sociétés commerciales et industrielles, les cadres supérieurs ont fini par se fixer à eux-mêmes, dit-il, leur propre salaire.

 

La réalité est probablement en partie celle-ci, mais aussi et en grande partie que la révolution technologique et managériale depuis les années 1970 a conduit les grandes compagnies à dégager d’énormes profits lorsqu’elles étaient bien gérées et que leurs dirigeants ont négocié une appropriation, qui peut être légitime, d’une partie de ces bénéfices à leur avantage.

 

3. Il part de rendements avant impôts et prise en compte des pertes en capital liées aux guerres. Après impôt, il reconnaît que le rendement du capital a été inférieur à la croissance dans les années 1913/2012. Mais il n’en déduit pas moins que les écarts de fortunes vont augmenter au cours du XXIe siècle pour des raisons qui relèvent de la spéculation doctrinaire.

 

4. Piketty ne prend pas en compte le patrimoine que représente la retraite par répartition alors que cela rééquilibrerait sans doute sensiblement les écarts.

Pire même, en matière de retraite il condamne sans appel la retraite par capitalisation alors même qu’il insiste sur l’importance des rendements pour les fortunes importantes.

 

5. Il ignore surtout ce qui semble le plus important, à savoir l’habileté nécessaire, aujourd’hui d’ailleurs sans doute beaucoup plus qu’hier, pour faire fructifier un patrimoine. Et au regard de l’importance qu’il paraît nécessaire d’attacher à cette habileté, il faut prendre en compte le multiplicateur que représente aux temps modernes l’allongement de la durée de vie, permettant à ceux qui ont ce don, cette capacité, d’amasser plus longuement, faisant jouer la boule de neige selon laquelle on prête plus facilement aux riches et la richesse contribue à l’enrichissement.

 

Mais il y a aussi des ruptures dans la lignée des familles. Heureusement peut-être, les fils ne sont pas toujours aussi bons que les pères. La descendance s’étiole le plus souvent et mange, et parfois très vite, la fortune accumulée par la ou les générations précédentes. C’est aussi oublier que les fortunes se défont parfois – souvent – entre les mains de leurs créateurs eux-mêmes.

 

Des prémisses infondées à la fausse conclusion

 

Il élucubre ses formules magiques pour parvenir à sa conclusion comme nécessaire : il faut un impôt mondial et progressif sur le capital, pouvant taxer jusqu’à 10 % par an les patrimoines des gens les plus riches pour raboter leur fortune, pour éviter cette accumulation sans fin qu’il considère comme inéluctable alors même qu’il ne le démontre d’aucune façon. Dès lors que les prémisses sont fausses, la conclusion ne peut pas être juste. Sa seule finalité est « de mettre fin à l’envol des hautes rémunérations » (page 830). C’est pour ça aussi qu’il veut un impôt progressif sur le revenu avec un taux marginal supérieur qu’il estime optimal au taux de 80 %. Et il voudrait y rajouter des droits de succession à des taux également confiscatoires. Et bien sûr, il souhaite que ce système soit instauré au niveau mondial de telle façon que tous soient contrôlés et que personne n’échappe à Big Brother.

Son objectif est de contrôler, de permettre à l’État, aux États, d’être les maîtres de tout et de tous. Pour lui, « l’impôt progressif sur le patrimoine individuel est une institution qui permet à l’intérêt général de reprendre le contrôle du capitalisme » (page 867).

 

La science n’est que l’alibi de la politique. Et dès lors, elle ne peut pas être sereine, objective, sérieuse. Il avait noté dans son ouvrage sur Les hauts revenus en France au XXe siècle que « Tout au long du siècle, une “main invisible” semble avoir fait en sorte que... » les écarts entre les salaires des déciles inférieur et supérieur conservent le même écart par rapport au salaire moyen (pages 223-224). Mais il ne s’interroge guère sur le caractère de cette main invisible qui n’est en fait que le fruit des équilibres humains qui font que les arbres ne montent pas jusqu’au ciel. Il ne prend pas en compte ses propres observations parce qu’elles troublent sa conclusion.

 

4) Une autre perspective

 

Les économies de marché ont permis de s’enrichir au plus grand nombre.

Le monde d’hier n’était pas moins dur pour les pauvres et ceux-ci n’étaient pas moins nombreux. Tout au contraire. C’est la révolution libérale en même temps que celle de l’industrie qui a permis avec le temps de sortir le plus grand nombre de gens de la misère. Et le phénomène se reproduit au niveau du monde. Entre 1990 et 2010 les écarts de revenus et de fortune se sont beaucoup accrus comme le dénoncent Piketty et le Pape François à l’unisson. Dans le même temps la pauvreté a régressé dans le monde. En 1990, 47 % de la population vivait avec moins de 1 dollar par jour. Vingt ans plus tard, 22 % des hommes connaissent encore ce sort dramatique et subsistent avec moins de 1,25 dollar par jour (l’équivalent de 1 dollar en 1990). Ce qui veut dire que 700 millions d’humains sont sortis de la très grande pauvreté. Dans un travail mené par sept chercheurs, dont certains de la Banque Mondiale, il ressort que le nombre de Latino-Américains vivant avec moins de 4 dollars par jour est passé de plus de 40 % en 2000 à moins de 30 % en 2010. Aujourd’hui en Amérique latine les pauvres sont en nombre équivalent aux classes moyennes alors qu’ils étaient deux fois et demie plus nombreux une dizaine d’années auparavant.

 

Bien sûr, il ne s’agit pas de nier les écarts qui existent entre riches et pauvres et l’évolution de tels écarts. Certes de trop grands écarts de revenus et de fortune peuvent déstabiliser une société, créer des crispations, des incompréhensions allant parfois jusqu’à la rupture. Mais lorsque la richesse est le fruit du travail, de l’innovation, du service offert sur un marché libre, et lorsque les capitaux accumulés ne peuvent plus guère survivre à ceux qui sont capables de les générer ou de les conserver dans l’intérêt commun, l’argent a moins de risques de susciter la révolution. C’est là où les écarts de fortunes et de revenus sont indus, là où ils sont le produit de régimes politiques pervertis, maffieux, collectivistes... qu’ils sont insupportables. C’est ce que note par exemple Jia Zhangke, le réalisateur du film « A touch of sin » : « Le plus grave problème de la Chine actuelle, ça n’est pas l’existence de classes sociales, mais le fait qu’il n’y ait plus de passerelles d’une classe à une autre. Les riches s’allient avec ceux qui ont le pouvoir en les corrompant, ce qui leur permet de contrôler des ressources et d’obtenir à leur tour une position politique. C’est cela qui provoque la colère ». Là où il y a la liberté d’évoluer, de changer de statut, de catégorie sociale, la possibilité de grimper dans l’échelle des revenus et du patrimoine, la disparité est moins mal vécue ; elle est même parfois très bien vécue parce qu’elle permet de percevoir ce à quoi chacun peut accéder par ses efforts, sa ténacité, son ardeur au travail... Tout imparfaite qu’elle soit et avec tous les risques qu’elle représente, l’économie de marché est celle qui repose le plus sur la responsabilisation de chacun et donc sur le respect de chacun dans sa dignité d’homme libre, capable de trouver son chemin par ses propres forces, à quelque niveau qu’elles soient.

 

Trop assister les individus les conduit à une nouvelle forme d’esclavage doux et néanmoins tyrannique, à la perte de tout sens de soi-même. C’est aux hommes, et notamment aux plus riches, aux plus doués de savoir, dans les sociétés libres, qu’ils ont en tant que tels le plus de responsabilité vis-à-vis des autres et de l’assumer. A cet égard, l’économie de marché est aussi « la moins pire » parce qu’elle permet mieux que d’autres à ceux qui ont plus réussi que d’autres, par des dons, par leur participation au développement de nouvelles entreprises créées par d’autres, par leur attention à leur environnement... de prendre encharge leur part de l’imperfection humaine qui fait que certains sont plus démunis et ne savent pas comment sortir de leur état de pauvreté. « Croire en la démocratie, disait Ludwig von Mises, implique que l’on croie d’abord à des choses plus hautes que la démocratie. » Il en est de même du libre marché.

 

 

Jean-Yves NAUDET

UNE LEÇON D’ÉCONOMIE A L’ADRESSE DU MINISTRE... DE L’ÉCONOMIE

 

C’est à propos du décret dit « Montebourg » élargissant la liste des secteurs économiques dans lesquels l’État peut s’opposer à la prise de contrôle des entreprises que la phrase : « C’est la fin du laisser-faire » a été prononcée.

C’est aussi le titre de l’interview d’Arnaud Montebourg dans le journal Le Monde.

Cette expression (y compris la faute d’orthographe) résume tout l’illettrisme économique de la classe politique.

 

Bien sûr il revenait au plus illettré de la classe de la donner en pâture au

public français : c’est l’inénarrable ministre de l’économie, Arnaud Montebourg, qui confirme ainsi qu’il n’a rien compris à ce qu’est « le laissez-faire, laissez-passer ». Au passage, on aura aussi noté qu’il ne connaît rien aux politiques menées par la Commission européenne, qu’il a taxées de « libérales ». Je propose de remettre les choses à l’endroit.

 

Legendre et Colbert.

 

Je ne reviendrai pas sur le contenu du décret lui-même, déjà traité (1), mais sur l’expression du ministre qui, à coup sûr, ne peut prétendre passer pour « un ministre du redressement intellectuel ».

(1) Cf. la Nouvelle Lettre no 1198, « Les décrets Montebourg ».

 

Écrire de cette manière « laisser-faire » est un choix ou une erreur de grande signification. Le laisser-faire fait penser au laisser-aller, au laxisme dans l’attitude, au négligé et au débraillé ; le laisser-faire, c’est l’esprit post-soixante-huitard, y compris dans la dégradation des moeurs.

Ce que les libéraux défendent est radicalement différent, c’est le « laissezfaire ». Mais Arnaud Montebourg doit en ignorer le sens : quand le verbe est à l’impératif, cela change tout. Il faut remonter au XVIIe siècle et à Colbert. Celui-ci recevait une délégation de chefs d’entreprises, menée par Legendre. Colbert, en interventionniste fondateur du colbertisme, leur demande « que puis-je faire pour vous aider ? ». Dans son esprit, cela signifie : subventions, privilèges, monopoles, réglementations, fermeture des professions... La réaction de Legendre a laissé Colbert perplexe : « Laissez-nous faire ». Nous n’avons pas besoin de votre

aide et de vos fonctionnaires, pas besoin que l’État se mêle de ce que nous savons faire nous-même. Mais au moins ne nous mettez pas de bâtons dans les roues, rendez-nous notre liberté, le reste, nous nous en chargeons.

Rien à voir avec le laxisme implicite du « laisser-faire » à la Montebourg, mais l’usage responsable de la liberté par des entrepreneurs capables d’anticiper les besoins des clients et de rendre les services que ceux-ci attendent.

 

De Gournay à la reconnaissance constitutionnelle
 

Moins d’un siècle plus tard, Vincent de Gournay, suivi par François Quesnay et les physiocrates, de Mirabeau père à l’abbé Baudeau en passant par Dupont de Nemours, précisait la formule : « Laissez-faire, laissez-passer ».

Laissez-nous faire, c’est la liberté d’entreprendre dans toutes ses dimensions, la liberté contractuelle et la concurrence, et laissez-passer, c’est la liberté du commerce, celle des échanges, alors si limitée en France, même entre les provinces, jusqu’à ce que Turgot arrive à convaincre Louis XVI de la nécessité de la liberté de circulation des marchandises, à commencer par « les grains ».

Notre droit l’a consacré sous le nom de « liberté du commerce et de l’industrie ». Ce principe a même valeur constitutionnelle depuis la décision du 16 janvier 1982 du Conseil constitutionnel : ce qui s’est passé depuis montre quel respect nos politiques ont pour la Constitution ! Ce n’est que la conséquence cohérente des articles de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen sur la liberté et sur le droit de propriété. Nier le « laissez-faire, laissez-passer », c’est nier les droits naturels de l’homme. Nos ministres ont-ils conscience qu’ils nient ainsi la déclaration de1789, qu’ils sont si fiers de défendre dans leurs discours ?

 

Pour Montebourg, l’Europe est libérale
 

Le reste de l’interview du ministre en dit long sur sa méconnaissance de la réalité économique. Ce qu’il souhaite « c’est un État éclairé qui oriente et construit les choix industriels et économiques de la Nation ». C’est beau comme la planification de la regrettée Union Soviétique. C’est la liberté d’Arnaud Montebourg

de souhaiter ce modèle économique, et nous voilà bien loin de la sociale démocratie revendiquée par François Hollande. La suite est intéressante : « Ce que nous faisons en France démontre justement qu’il existe des alternatives au laisser-faire qui domine en Europe. Les orientations définies par l’Union, poussées par des gouvernements majoritairement conservateurs et la Commission, sont libérales ». (...) « Si on écoutait les libéraux, on pourrait tout aussi bien décider de mettre en vente notre industrie de défense, fermer le ministère de l’économie et de l’industrie, en somme remplacer la démocratie par les marchés ».

 

Le ministre ne voit pas la contradiction entre les deux phrases : le libéralisme triomphe dans la politique européenne ; et le libéralisme, c’est la liberté des marchés et la fermeture des ministères économiques. Car la réalité européenne est tout sauf libérale, la Nouvelle Lettre l’a montré sous la plume de Jacques Garello pendant la campagne des élections européennes. L’Europe de la réglementation, des politiques communes, à commencer par la politique agricole, des directives tatillonnes, c’est tout sauf l’Europe libérale. C’est la réglementation publique qui impose son arbitraire aux marchés. Où Monsieur Montebourg a-t-il vu qu’on avait fermé le ministère de l’économie ou celui de l’industrie ? Il accuse l’Europe de libéralisme, en agitant l’épouvantail du libéralisme ; or la définition qu’il en donne montre que l’Europe n’est pas libérale !

 

L’ordre politique n’est pas l’ordre marchand

 

Au-delà de l’ignorance des hommes politiques, ce morceau de bravoure du ministre permet de rappeler quelques fondamentaux. Le but du libéralisme n’est pas de remplacer la démocratie par les marchés, cela n’a aucun sens, sauf à confondre les domaines. Dans l’ordre politique, on peut être pour la démocratie, si elle repose sur l’état de droit, donc sur le respect des droits fondamentaux, qui s’impose à tous, même à l’État ou aux majorités. Le vote majoritaire peut être légitime pour remplacer pacifiquement les dirigeants ; il ne l’est plus pour remettre en cause des droits fondamentaux, à commencer par le droit de propriété ou celui d’entreprendre. La démocratie ne signifie pas qu’une majorité spolie une minorité, ni qu’une majorité vienne perturber la liberté personnelle dans l’économie. La démocratie n’est pas légitime en dehors de son domaine.

Dans l’ordre marchand, si on veut parler de démocratie, il faut se référer au « plébiscite quotidien du marché », donc au vote des clients. Et aucune décision émanant d’une majorité électorale ne peut remettre en cause les libres choix des individus lorsqu’ils dépensent leurs revenus, rémunérations des services qu’ils ont rendus à la communauté. On ne peut remplacer la liberté responsable et personnelle par l’arbitraire majoritaire et collectif.

Voilà quelques principes élémentaires de la vie économique, que l’on ne saurait trop rappeler quand on veut participer au redressement intellectuel des Français, et surtout de nos éminents ministres de l’envergure d’Arnaud Montebourg.

Fred AFTALION

RÉDUIRE LES INÉGALITÉS, LOURDE TÂCHE

 

« Devant la richesse le sentiment le plus ordinaire n’est pas le respect, c’est l’envie » Fustel de Coulanges, La Cité Antique

 

Une lutte inégale

 

Les êtres humains diffèrent les uns des autres par le physique, l’intelligence et par un grand nombre

d’aptitudes qui, jointes à une plus ou moins bonne fortune, conditionnent leur existence.

Il existe d’autre part de grandes différences entre les sexes quoi qu’en pensent les adeptes du « genre » qui voudraient faire jouer les petites filles au soldat et les petits garçons à la poupée.

S’il n’est guère possible de combattre toutes les inégalités on peut s’employer par exemple à atténuer les différences entre l’homme et la femme par une « discrimination positive » qui, en instituant la « parité », permettrait notamment au « beau sexe » d’occuper 50 % des sièges des assemblées parlementaires et des conseils d’administration des grandes entreprises.

Par ailleurs, lorsque le talent ou la chance se traduisent par la production de richesses matérielles considérées par certains comme excessives, on peut espérer en réduire le montant par une taxation pouvant aller jusqu’à leur épuisement.

Cependant ces démarches vers plus d’égalité se heurtent encore à trop d’insuccès comme le démontre un peu partout dans le monde la prolifération de milliardaires de sexe masculin, dont il est vrai que la fortune a connu des origines diverses.

 

Les milliardaires accidentels

 

Les milliardaires les plus chanceux appartiennent à la catégorie des émirs du pétrole. Le hasard a voulu qu’ils naissent sur des nappes importntes d’hydrocarbures liquides ou gazeux, découvertes pour eux par des firmes pétrolières anglaises ou américaines.

Les zones désertiques où ils règnent sont peu peuplées et leurs ressources financières n’ont pas à être partagées avec trop de parties prenantes. Le gaz et le pétrole qu’ils détiennent sont d’une exploitation facile et leurs prix n’ont cessé d’augmenter grâce au Cartel de l’OPEP, aux crises pétrolières de 1973 et 1979 et à la consommation croissante qui en est faite malgré les avertissements des écologistes.

Détenteurs de fortunes immenses qu’ils ne peuvent que partiellement utiliser localement, ces émirs ont consacré une grande partie de leurs investissements à l’achat de palaces parisiens ou londoniens aux chambres à 1 500 euros la nuit, de propriétés somptueuses où ils ne se rendent que rarement, de clubs

de football, d’armements et de mille objets de luxe grâce auxquels nos ouvriers et artisans ont encore du travail. D’où l’intérêt que leur portent nos dirigeants occidentaux pourtant si épris d’égalité.

Une autre catégorie de milliardaires accidentels est celle des oligarques venus de l’ancienne URSS. Russes ou Ukrainiens, ils doivent leur fortune colossale aux privatisations douteuses effectuées sous Eltsine et à leurs liens incestueux avec les pouvoirs en place. Eux aussi sont choyés par les Européens – qu’ils séjournent à Londres ou sur la Riviera –. Ils peuvent y exhiber leurs résidences luxueuses, leurs bateaux, leurs bolides ou s’intéresser aux mises à prix extravagantes des « tableaux noirs » de Soulages ou du « homard » de Jeff Koons.

Par une même ironie du sort, la Chine avec son parti unique résolument communiste a aussi ses milliardaires et l’on peut penser qu’une partie d’entre eux a pu profiter de connivences avec le pouvoir en place, au point que le nouveau Président, lui-même très fortuné, a entrepris de lutter contre la corruption régnante.

 

Le cas des milliardaires américains

 

De tous les riches occidentaux, les milliardaires américains sont ceux dont on peut dire que généralement leur richesse ne doit rien au hasard.

Les premières grandes fortunes furent en effet celles, largement méritées, des pionniers de l’ère industrielle aux États-Unis : Rockefeller (pétrole), Carnegie (acier), Vanderbilt, Gould (transports), Ford (automobile). Peu appréciés de l’opinion publique qui les traitait de « robber barons », ils ne devaient rien à l’État-Fédéral. Celui-ci en revanche vota le Sherman Act par lequel la Standard Oil fut morcelée. Ces pionniers furent par ailleurs les plus généreux donateurs pour les Fondations qu’ils créèrent. Leurs héritiers actuels, lorsqu’il en reste, ne sont plus milliardaires, ce qui prouve que le capital initial s’est érodé avec le temps, contribuant ainsi à la réduction, tant souhaitée par certains, des inégalités.

Cependant aujourd’hui, au grand dam des égalitaristes, les milliardaires américains sont de plus en plus nombreux et de plus en plus riches.

Ici encore, ce sont des entrepreneurs qui, dans la plupart des cas, figurent parmi les gagnants mais cette fois c’est à l’Internet qu’ils doivent leur fortune, qu’il s’agisse des créateurs d’Apple, de Google, de Facebook, d’Amazon ou de Twitter.

Quant au plus riche d’entre eux, Bill Gates, de Microsoft, avec une fortune évaluée à 76 milliards de dollars, il ne sait comment faire pour limiter ses gains.

Il a déjà vendu une grande partie de ses actions et consacré 28 milliards de dollars à sa Fondation et même Thomas Piketty, l’économiste à la mode, avec son livre intitulé Le Capital au XXIe siècle aurait bien du mal à réduire de tels avoirs par la fiscalité ravageuse qu’il propose et qu’il faudrait appliquer à l’échelle mondiale. Warren Buffett, l’homme le plus riche des États-Unis après Bill Gates, vit aussi simplement et témoigne autant de générosité que son compatriote, n’ayant jamais quitté sa résidence d’Omaha dans le Nebraska et participant à la fondation philanthropique du créateur de Microsoft.

Buffett est aussi un entrepreneur dans la mesure où la Société Berkshire Hathaway qu’il a créée n’a jamais cessé de produire des bénéfices depuis 50 ans par ses placements à long terme de sorte qu’un investisseur qui aurait acheté en 1964 une action valant 11 dollars aurait aujourd’hui un capital de

190 000 dollars.

Certes il existe aussi des milliardaires américains qui se sont enrichis par la spéculation purement financière sans rien créer de durable contrairement aux fondateurs d’entreprises prospères.

Ainsi Georges Soros patron d’un fonds spéculatif a gagné l’an dernier 4 milliards de dollars de cette manière tandis que Carl Icahn a accumulé à ce jour 20 milliards de dollars en jouant les « trublions » dans les entreprises où il agit comme investisseur minoritaire.

Mais les « loups » de Wall Street ne peuvent faire oublier que la grande majorité des milliardaires américains sont et ont toujours été des entrepreneurs dans le sens noble du terme.

 

Une manière inédite de tenter de réduire les inégalités

 

On peut comprendre que des nouveaux riches ou des enfants de riches provoquent l’irritation de personnes dans le besoin par l’étalage de leurs biens et la futilité de leurs distractions. Mais le problème qui consiste à réduire les inégalités entre riches et pauvres ne peut se réduire à pénaliser les premiers pour venir en aide aux seconds.

Certes, on l’a vu, certaines grandes fortunes disparaissent avec le temps en raison des droits de succession et du nombre ou de l’incapacité des héritiers.

Mais ceux qui voudraient accélérer cette tendance par une taxation immédiate et punitive des richesses se trompent car dans une économie ouverte il sera toujours difficile d’empêcher les hommes d’entreprendre et de s’enrichir en innovant partout où il leur sera permis de le faire.

Dans ces conditions au lieu de s’entêter à appauvrir les riches pourquoi ne pas chercher à enrichir les pauvres en leur permettant d’avoir eux aussi accès au capital ?

Si en effet, comme l’affirme Thomas Piketty, les revenus du capital sont supérieurs sur le long terme au taux de croissance du PIB et des salaires, ne faudrait-il pas faire en sorte que les salariés deviennent à leur tour des

capitalistes ?

On s’aperçoit alors que, contrairement aux fonds de pension investis en actions ou en obligations, le système de retraite par répartition ne permet pas de constituer des réserves et fait dépendre les retraites versées d’une démographie incontrôlable, le nombre des bénéficiaires augmentant plus vite que celui des actifs.

Aux États-Unis, l’investissement dans les fonds de pension a transformé les salariés en possesseurs de près de la moitié du capital de l’industrie américaine et la hausse des marchés qui se poursuit n’a fait que les enrichir.

En France, au contraire, tout a été mis en oeuvre pour dissuader les Français de détenir des actions, celles-ci représentant moins de 6 % de leur patrimoine financier et le CAC 40 étant contrôlé à 50 % par des étrangers.

C’est par le capitalisme populaire qu’un pays s’enrichit et non par une taxation confiscatoire des fortunes qui fait fuir les mieux lotis.

Jean-Philippe FELDMAN

L’ULTRA-ÉTATISME DU FRONT NATIONAL

ou

QUAND MARINE SE NOIE DANS LE FLOT ANTILIBÉRAL

 

Marine Le Pen (qualifiée plaisamment de « Jean-Marine » par un humoriste) n’a eu de cesse, depuis de longues années mais surtout depuis son arrivée à la tête du Front National, de stigmatiser le libéralisme.

Pour prendre quelques exemples parmi beaucoup d’autres, elle vitupérait la « discrimination positive, aboutissement cynique de l’ultralibéralisme » le 22 décembre 2009 (1).

(1) Marine Le Pen, « Débat sur l’identité nationale : la tentative d’enfumage a échoué », Le Monde, 22 décembre 2009.

 

Elle considérait que Nicolas Sarkozy et Dominique Strauss-Khan menaient la même politique « ultralibérale » le 31 mars 2010 (2).

(2) Le Figaro, 1er avril 2010.

 

Quant à son programme lors de l’élection présidentielle de 2012, il comportait la nationalisation partielle ou temporaire des banques de dépôt en difficulté, une taxe sur les transactions financières, des droits de douane en fonction de critères sociaux et écologiques, la création de nouvelles tranche d’impôts sur le revenu et d’une dernière tranche portée à 46 %, la mise en place d’une surtaxe à partir de 790 000 e de patrimoine, l’arrêt de toutes les privatisations, l’augmentation des salaires de 200 e jusqu’à 1,4 fois le smic, etc. Après une conférence de presse de François Hollande, la Présidente du Front National tonne le 15 janvier 2014 : « C’est le cap de l’ultralibéralisme, la fuite en avant dans le saccage de la protection sociale, du modèle français » (3).

(3) Loc. cit., 15 janvier 2014.

 

Enfin, à la suite de la nomination de Manuel Valls comme Premier Ministre, elle s’est exclamée le 1er avril 2014 : « François Hollande est un ultralibéral honteux, tandis que M. Valls est un ultralibéral décomplexé ».

Blanche-Neige voyait des nains partout, Blanche-Marine voit des ultralibéraux partout. Si seulement cela pouvait être vrai...

 

Un archaïsme étatiste mâtiné de nationalisme frelaté

 

Pour qui connaît l’histoire du Front National, de telles prises de positions ne sauraient surprendre. En effet, lorsque Jean-Marie Le Pen crée avec quelques autres ce mouvement au début des années 1970, il entend marier les traditions nationalistes et socialistes des groupements d’extrême droite les plus radicaux.

Il n’a alors pas de mots assez durs pour vomir le capitalisme apatride, la mainmise des intérêts américains, les grosses sociétés qui exploitent les petites, etc.

En ce sens, les déclarations de Marine Le Pen s’inscrivent parfaitement dans la vision traditionnelle de l’extrême droite.

Le Front National se veut un parti anti-système, mais en réalité, il accuse les défauts des partis modérés, de tous horizons politiques, en rejoignant l’extrême gauche et l’aile gauche du Parti socialiste dans sa haine du libéralisme.

C’est que non seulement Marine Le Pen n’est pas opposée à l’intervention tous azimuts de l’État, mais encore qu’elle souhaite son extension pour « protéger » les individus et les citoyens. Elle ne rejette pas l’État Providence en tant que tel, mais le fait qu’il ne soit pas réservé aux Français « de souche ». La doctrine du

Front National relève donc d’un archaïsme étatiste mâtiné de nationalisme frelaté.

Lutter contre le Front National en rejetant sa xénophobie, son racisme ou son antisémitisme, est voué en grande partie à l’échec, de plus fort depuis que Marine Le Pen a entendu rompre avec les « dérapages » de son père et de quelques autres cadres historiques du parti. Combattre efficacement le Front National passe par une critique précise et argumentée de l’archaïsme de ses positions économiques, et par une défense sans relâche des principes libéraux (4).

(4) V. ma tribune in L’Opinion, 3 juin 2014, « Le libéralisme seul recours contre le FN ».

 

HOMMAGE A GARY BECKER

 

En hommage au Prix Nobel d’économie, Gary Becker, récemment décédé (samedi 4 mai 2014), nous publions ici l’entretien qu’il avait reservé en 1996 à Philippe Lacoude (1), alors étudiant en économie et familier de l’ALEPS.
(1) Philippe Lacoude, docteur en économie (il a eu pour directeur de thèse Pascal Salin) est
actuellement consultant et économiste aux États-Unis.

 

Gary Becker nous parle des problèmes de la France avec une étonnante clairvoyance. C’est le point de vue d’un sage qui nous est ici présenté et 18 ans après, nos gouvernants ne peuvent que regretter de ne pas avoir appliqué ses préconisations.

 

Texte et interview de Philippe Lacoude

 

Lauréat du Prix Nobel d’économie en 1992 et de la National Medal of Science en 2000, Gary Becker a consacré la majeure partie de sa carrière scientifique à appliquer la théorie économique aux choix humains non monétaires.

Dès sa thèse de doctorat, le professeur Becker montrait que la discrimination raciale (définie comme le taux d’employés de races minoritaires ou de sexe féminin) avait tendance à être plus faible dans les industries plus compétitives (définies comme plus fortement atomistiques), prouvant que le marché est un fort facteur d’intégration raciale et d’égalisation hommes-femmes.

Plus tard, il créait de multiples branches de l’économie qui occupent aujourd’hui de nombreux chercheurs autour de ses axes de recherches : l’économie de la famille, l’économie du temps et de l’arbitrage travail-loisir, l’analyse économique de la criminalité, celle de l’immigration, celle du marché des organes humains et plus récemment l’analyse économique du marché de la drogue et de l’accoutumance.

 

Sur les questions d’organisation politique, il a été l’un des fondateurs de la théorie des choix publics (voir, par exemple, 'Competition and Democracy', JLE, Vol. 1, 1958, pp. 105-109) qui a également connu un développement volumineux et fructueux, tant sur le plan théorique qu’empirique. Cette théorie, qui est

« une science politique sans romance » – pour reprendre les termes de James Buchanan, Prix Nobel d’économie 1986 – applique les outils économiques pour comprendre les problèmes classiques de science politique. En ce sens, elle participe au programme beckerien d’analyse des choix des politiciens à travers une

vision économique.

Gary Becker restera aussi comme le premier économiste à avoir donné une définition cohérente à la notion de « capital humain » en économie. Son livre Human Capital (1964) est devenu la référence sur ce sujet. Dans la perspective e Becker, le capital humain – somme des compétences pratiques, des onnaissances théoriques, des habitudes, de la personnalité, des capacités cognitives ’un individu – est similaire aux « moyens physiques de production », par exemple, les usines et les machines. Nous investissons tous dans notre capital humain (en allant à l’école, en lisant, en échangeant, en travaillant, en se soignant).

Notre succès à accumuler du capital humain conditionne notre salaire qui n’est autre que le rendement de ce capital sur le marché du travail. Dès lors, aller à l’école, lire, échanger des idées, travailler, ou se soigner peut se résumer à de simples décisions sous l’angle de l’analyse marginaliste. A l’heure où la France envoie de par le monde un esprit insipide pour discourir pompeusement de la montée des inégalités auprès d’instances tout aussi soporifiques, les Français feraient bien de se pencher sur l’analyse beckerienne de cette question : en utilisant les outils corrects, dont la notion de capital humain, lui et ses collègues arrivent à la conclusion inverse de celle de notre marxiste de salon, à savoir que les inégalités de revenus ne croissent pas entre pays au niveau mondial.

Gary Becker devait tous ces succès à une intelligence exceptionnelle, à son travail acharné mais aussi à son accessibilité. Homme charmant, il se rendait toujours disponible pour donner son avis à des débutants en sciences économiques.

Je souhaiterais illustrer mon propos par trois anecdotes :

– Dans son article sur Gary Becker dans le Washington Post, Ilya Somin, Professeur de Droit à la George Mason University School of Law, raconte qu’il avait « échangé des emails avec lui sur un sujet de recherche mutuel, il y a plusieurs années. [Il] était peu probable qu’un lauréat du Prix Nobel réponde

à une demande d’un obscur professeur adjoint dans un autre domaine. Mais quelques heures après qu’il eut envoyé un courrier, Gary Becker avait renvoyé une réponse très instructive ».

– Mon ami Peter Boettke racontait récemment que, professeur adjoint à ses débuts à NYU, il avait envoyé à Gary Becker un papier qui critiquait son article sur la concurrence entre groupes d’intérêt (QJE). Le professeur Becker n’avait pas répondu immédiatement. Mais quelques mois plus tard, lors d’un colloque, il a vu Peter et lui a demandé de marcher avec lui pour parler de son papier. Il a passé près d’une heure avec lui, pour lui expliquer pourquoi il pensait qu’il avait tort et la différence entre Stigler, Buchanan, Friedman et Hayek sur

cette question.

– Grâce à mon directeur de thèse, le professeur Pascal Salin, j’avais rencontré Gary Becker à la réunion de la Mont-Pèlerin de 1994. Apprenant sa venue à Paris à l’occasion du colloque international « Emploi : la science économique donne la réponse », organisé par l’Association pour la Liberté Économique et le Progrès Social (ALEPS) sous la direction du Professeur Jacques Garello, j’ai appelé son secrétariat à l’université de Chicago pour lui demander une interview pour Le Figaro Économie dont les pages opinions étaient à l’époque dirigées par le très talentueux Professeur Jean-Jacques Rosa.

Quelques jours plus tard, simple thésard, je m’asseyais en compagnie du professeur Becker pour recueillir les propos ci-dessous. Dans la mesure où l’ineptie présidentielle, gouvernementale et législative n’a hélas fait qu’embellir en France, les propos de Gary Becker d’avril 1996 sont d’une actualité mordante,que ce soit à propos des déficits, de l’emploi, de l’euro ou du partage du

travail...

 

1. Philippe Lacoude –

Quel est votre sentiment sur le chômage ?

 

Professeur Gary S. Becker

L’une de ses premières causes est la réglementation du travail. Par exemple, les entreprises renoncent à embaucher une personne qu’elles ne pourront pas licencier plus tard. Pour cette raison, le secteur privé européen n’a pas significativement accru le nombre de postes offerts.

De fait, vous avez un chômage de longue durée presque cinq fois supérieur à celui des États-Unis.

J’ai bien peur que le gouvernement actuel n’augmente la réglementation plus qu’il ne la supprime.

 

2. Quel est le rôle spécifique du salaire minimum ?

 

En France, le salaire minimum est de 37 francs de l’heure, soit 75 % de plus qu’aux États-Unis. En juillet dernier, le gouvernement l’a augmenté de 4 %, ce qui est exagéré. Le salaire minimum français est l’un des plus hauts du monde et cause des dégâts considérables.

Les travailleurs dont la productivité est inférieure à ce minimum quittent le

marché du travail : ils ne peuvent pas trouver d’emploi. Ce sont généralement

des jeunes gens, des immigrés, des employés peu qualifiés, ou les femmes revenant

sur le marché du travail après une absence.

 

3. Mais si le salaire minimum n’avait pas existé, les salariés ne gagneraient-

ils pas deux ou trois fois moins ?

 

Si vous supprimez le salaire minimum, vous fournissez de nouveaux

emplois. Ceci est particulièrement vrai en France où la fraction de la population

concernée est plus importante qu’aux États-Unis.

Les personnes qui sont aujourd’hui payées au salaire minimum continueraient

à être payées à un niveau sensiblement équivalent car elles auraient toujours

la même productivité marginale. En revanche, plus de gens pourraient être

employés.

 

4. La machine tue-t-elle l’emploi ?

 

Non, certainement pas. Au contraire, la machine accroît la productivité

des travailleurs et permet de payer des salaires toujours plus hauts. C’est une

erreur courante. Nous utilisions déjà la machine il y a cent ans : l’accroissement

du chômage est un phénomène bien plus récent que celui des gains de

productivité.

Dans certaines industries, il peut y avoir une baisse de l’emploi due à son

introduction. Mais sûrement pas à l’échelle d’une économie : les emplois perdus

sont précisément dus à la demande de travail dans d’autres domaines. Même à

l’échelle d’un secteur, la réponse n’est pas évidente : si la mécanisation permet

de diminuer les prix, la demande peut s’accroître suffisamment pour permettre

la création d’emplois.

Bien sûr, ceci n’est vrai que si le marché du travail fonctionne. Si le gouvernement

ou les syndicats empêchent les ajustements de se produire, alors

l’introduction de la machine donne l’illusion statistique de détruire l’emploi mais

la cause réelle est la réglementation. Ce phénomène est probablement à l’oeuvre

en Europe et en France depuis le début des années 1980.

 

5. Le développement des marchés financiers n’est-il pas cause de chômage ?

 

Il n’y a aucun lien entre la montée du chômage et la dérèglementation des

marchés. Les exemples américains et anglais le prouvent.

Au contraire, la France n’est pas allée assez loin : il est crucial de dérèglementer

si vous voulez être compétitifs dans une économie mondialisée et éviter

une fuite des capitaux flottants. Dans votre pays, il reste trop de banques et de

compagnies d’assurances publiques et déficitaires. Le programme de privatisation

devrait reprendre.

 

6. Quel est l’impact des aides sociales ?

 

On constate en Europe, en Suède et en France en particulier, mais aussi

aux États-Unis que, s’il n’est pas profitable de travailler, certaines personnes,

notamment celles qui font des travaux peu gratifiants, travaillent au noir pour

bénéficier des aides. C’est un principe économique de base.

 

7. Le niveau du taux marginal d’imposition crée-t-il du chômage ?

 

La question est mal posée. En fait, les hauts taux n’accroissent pas directement

le chômage, mais ils réduisent l’emploi et rendent l’économie moins

prospère. Le niveau de vos impôts m’inquiète : il décourage l’offre de travail.

Mais ne confondez pas augmentation de l’emploi et baisse du chômage.

Une baisse d’impôt peut pousser les gens à rentrer sur le marché du travail,

augmentant de ce fait l’emploi, mais ne réduisant pas d’autant le chômage : les

effectifs employés augmentent mais le nombre de personnes souhaitant travailler

également.

 

8. Que pensez-vous de notre politique monétaire actuelle ?

[En 1996, la banque centrale sous la houlette de Jean-Claude Trichet faisait la politique du

« franc fort » essayant coûte que coûte de s’arrimer au mark pour préparer l’euro.]

 

Tout dépend de l’évolution du mark. Mais comme ce dernier est fort, le

soutien du franc coûte cher à vos entreprises : les produits français sont renchéris

et les exportations freinées. Vos surplus commerciaux ne sont pas forcément

un bon signe : ils ne peuvent pas s’analyser indépendamment de la balance des

capitaux.

Cela me rappelle l’époque où, au début des années 1980, le Chili a arrimé

le peso au dollar. Quand le dollar est monté, le peso a suivi et beaucoup d’entreprises

ont fait faillite. Cela a stoppé net la libéralisation qui n’a pu reprendre que

trois ans plus tard.

De ce point de vue, les changes flexibles sont une bonne politique. Je crois

en l’Europe, mais si j’étais vous, je ne poursuivrais pas la construction de l’union

monétaire. J’instaurerais une forme de concurrence entre les monnaies en

dotant chacune du cours légal dans chaque pays. On pourrait alors les utiliser

pour toute transaction, faire sa comptabilité et même payer ses impôts. Ainsi,

la demande de monnaie serait plus élastique, empêchant le recours à l’impôt

d’inflation.

 

9. Vos positions ne seront pas populaires auprès des responsables français.

 

Peut-être, mais elles le seront auprès des Français eux-mêmes. Les peuples

ne veulent pas de l’euro : les sondages montrent qu’en Allemagne un référendum

déboucherait sur un rejet de la monnaie unique.

 

10. Après cette analyse des vraies et fausses causes du chômage, pourriez-vous évoquer ses solutions traditionnelles, et en particulier la réduction des déficits ?

 

Nous avons trop tendance à nous concentrer sur la réduction des déficits.

Tout dépend de la façon dont on atteint cet objectif : si c’est par une augmentation de l’impôt, je suis contre, c’est une erreur ; si c’est par une réduction du

secteur public, c’est une bonne chose.

 

11. Que pensez-vous de la taxation de l’épargne ?

 

C’est dramatique. Taxer le capital réduit son accumulation et, par conséquent,

la croissance, la prospérité et les salaires des travailleurs. C’est une politique

perverse qui conduit à l’opposé de l’effet escompté.

 

12. Mais ne pensez-vous pas que l’on doive augmenter la consommation ?

 

Non. On devrait plutôt encourager l’investissement en supprimant la double

taxation de l’épargne.

 

13. Pourrait-on baisser le chômage en réduisant l’immigration ?

 

L’immigration ne met pas les Français au chômage : dans un marché de

l’emploi flexible, elle n’aurait presque pas d’impact. Simplement, elle affecterait

les salaires des travailleurs les moins qualifiés et accroîtrait celui des plus qualifiés.

Dans un marché très réglementé, on a l’impression statistique que l’immigration

crée du chômage parce que les immigrés ne trouvent pas d’emploi à

leur arrivée.

Les États-Unis sont là pour prouver qu’il est possible d’atteindre le plein

emploi et d’absorber une forte immigration. Cette question a été très étudiée,

mais personne n’a jamais prouvé que l’immigration accroissait le chômage.

 

14. Que pensez-vous du partage du travail ?

[En 1996, la France était en plein débat sur les « 35 heures »... Un an plus tard, c’était la loi avec les conséquences prédites par Gary Becker.]

 

Je pense que c’est une manière coûteuse et inefficace d’en organiser le

marché. L’économie fonctionnera encore moins bien. Beaucoup de gens souhaiteront

faire des heures supplémentaires, cumulant des emplois, parfois au noir.

En particulier, il est impossible de diminuer le temps de travail de, disons,

40 à 30 heures et de maintenir les salaires. Cela conduirait à une hausse du

salaire horaire de 33 %, donc à une baisse de la demande de travail. Cela entraînerait

une hausse et non une baisse du chômage.

 

15. Quels seraient les effets d’une bonne politique de l’emploi ?

 

Beaucoup de problèmes sont liés au chômage, la criminalité par exemple.

L’augmentation des chances d’embauche résoudrait en partie ce problème en donnant

un avenir aux jeunes gens en difficulté.Demême,la perte d’un emploi est souvent

à l’origine de drames familiaux : la baisse du chômage est une bonne politique familiale.

Le ressentiment envers les immigrés s’estomperait aussi probablement en partie.

En un sens, parce qu’ils touchent les pauvres, ces problèmes sont plus

importants que la seule croissance du revenu monétaire.

 

16. Quelle est la politique économique idéale ?

 

Si votre question se rapporte au marché de l’emploi, je pense qu’il faut le

déréglementer rapidement et diminuer fortement le SMIC.

Plus généralement, je pense qu’il faudrait réduire le secteur public par un

programme de privatisation massif, incluant la Sécurité Sociale à laquelle il faudrait

substituer des fonds de pensions, de façon à accroître l’accumulation de capital.

Une baisse massive des cotisations sociales et de l’impôt serait aussi très

bénéfique pour l’économie.

Enfin, il est très important de maintenir une croissance stable de la masse

monétaire. Cela rend les anticipations plus précises : il faut que les gens sachent

ce que fait la banque centrale.

 

17. Et le déficit budgétaire ?

[En 1996, le niveau de la dette publique augmentait rapidement vers la barre des 60 % du PIB.]

 

Le problème du déficit budgétaire se résoudra de lui-même si vous avez

une bonne politique de réduction de la dépense et de l’impôt.

 

18. Est-il possible de revenir au plein emploi dans les pays industrialisés ?

 

Bien sûr. La complexité de nos économies n’explique nullement le chômage, comme le prouve l’exemple des États-Unis, de Hongkong, du Chili ou de Singapour.

 

NB : Vous pouvez aussi consulter l’hommage à Gary Becker rendu par Jacques Garello dans le numéro 1196 (6 mai 2014) de la Nouvelle Lettre.

 

OPINION

 

Patrick COQUART

 

 

VITE, CONCHITA WURST A LA TÊTE DE L’EUROPE !

Une première version de ce texte est parue sur www.24hgold.com le 3 juin 2014.

 

 

Vous connaissez tous Conchita Wurst, le travesti qui a remporté le Concours Eurovision de la chanson le 10 mai 2014.

 

Après les élections européennes, qui se sont tenues du 22 au 25 mai dernier, je milite fortement pour que cette personne puisse prendre la tête de la

Commission européenne ou la présidence du Conseil européen. En effet, le drag queen représente parfaitement l’Europe. Et ceci pour de nombreuses raisons.

 

Premièrement, le concours de l’Eurovision de la chanson est organisé par l’Union européenne de radio-télévision (UER) qui rassemble des membres actifs dans 48 pays européens et 7 pays non européens, auxquels il convient d’ajouter des membres associés dans 21 pays. Donc, l’Eurovision c’est aussi une vision de l’Europe... future, à l’image de la frénésie d’élargissement dont font preuve les dirigeants européens.

 

Deuxièmement, le vainqueur du concours 2014 a obtenu plus de 67 % des

votes, ce qui est une très large majorité. En tout cas, une majorité bien plus

assurée que celle issue des dernières élections européennes. En effet, aucun

groupe ne détient la majorité à lui seul, et le PPE (Parti populaire européen),

arrivé en tête, ne détient que 28 % des sièges.

Par ailleurs, le vainqueur est désigné après une sélection nationale, et les

téléspectateurs peuvent participer aux différents votes. C’est donc parfaitement

démocratique. Et pas loin d’être aussi représentatif que ce nouveau Parlement

européen élu par 43 % des électeurs.

 

Troisièmement, les représentants français ont terminé à la 26e place en 2014 – la dernière ! –, à la 23e en 2013, ou encore à la 22e en 2012. Bref, ce concours illustre parfaitement notre décrochage vis-à-vis des autres pays

d’Europe.

 

Quatrièmement, avec un nom à consonance germanique – il est autrichien –

et un prénom d’origine ibérique, Conchita Wurst réunit l’Europe du nord et celle

du sud.

 

Cinquièmement, son nom – Wurst – signifie « saucisse » ou « saucisson » en

allemand. Des Balkans à la Baltique, la saucisse est partout présente en Europe,

sous des formes très diverses, du chorizo espagnol à la Falukorv suédoise, en

passant par la kulen croate, le pastourma chypriote, la Montbéliard en France

ou encore la luganega italienne. La saucisse est donc, tout à la fois, le symbole

de la diversité européenne, mais aussi de son unité. En effet, sa forme est toujours,

peu ou prou, la même, ainsi que sa composition, le plus souvent à base

de porc. Et avec le porc, nous avons la figure parfaite de la fraternité européenne.

Ne dit-on pas, en français, « copains comme cochons » ?

Enfin, sixième et dernier point, Conchita Wurst représente parfaitement

l’Europe qui se cherche, qui n’est pas certaine de sa nature, qui oscille entre

libertés et contraintes accrues.

Il existe, en effet, l’Europe d’inspiration libérale avec la libre circulation des

personnes, des marchandises et des services à l’intérieur de ses frontières, le

combat contre les monopoles publics et les subventions des États aux entreprises,

l’encadrement des déficits publics, la mutuelle reconnaissance des

diplômes et des qualifications, la liberté d’établissement et de prestations de

services.

Mais en parallèle, il existe l’Europe de la norme, de la contrainte, de l’uniformité,

de la restriction du libre-arbitre. Vous avez eu connaissance de ces projets

de réglementation communautaire comme l’interdiction des talons aiguilles

dans les salons de coiffure, la teneur minimale en sucre dans les confitures, le

nombre de litres d’eau que doit consommer une chasse d’eau ou encore l’utilisation

de bouteilles scellées non réutilisables pour servir l’huile d’olive au

restaurant.

 

Certes, il arrive heureusement que la Commission européenne fasse

marche arrière devant le tollé provoqué par de telles mesures, mais le fait même

que des esprits puissent concevoir de telles choses reste inquiétant. Et parfois,

ils arrivent à leurs fins.

Ainsi en 2012, une pénurie d’oeufs a frappé l’Europe du fait de l’obligation

pour les éleveurs de se conformer à la réglementation communautaire. Claude

Dumoulin, éleveur dans la Somme, affirme que cela lui a coûté 3,2 millions

d’euros pour 125 000 poules, soit 25 euros par poule. Le Monde rapporte que

« La nouvelle directive “bien-être animal” prévoit [...] quelques aménagements

censés répondre aux besoins comportementaux des animaux : les poules peuvent

désormais se mouvoir dans des cages de 20 à 60 individus (contre six dans

des cages fermées jusqu’ici), de petits perchoirs métalliques ont été posés [...], un grattoir leur propose de se faire les griffes et un “nid”, sorte d’isoloir entouré d’une jupe en plastique orange, leur permet de pondre à l’abri des regards (1). »

(1) Soren Seelow, L’oeuf, la poule et la cage, Le Monde.fr, 17 janvier 2012.

 

Bien évidemment, tout cela a un coût, supporté par le consommateur.

En ce moment, ce sont les pépiniéristes qui se battent contre le règlement

unique de commercialisation sur les plantes agricoles et ornementales, qui va

compliquer leur travail. Et, comme d’habitude, générer des frais supplémentaires.

Thierry Denis, pépiniériste dans le Morvan, affirme « que s’il devait créer

son entreprise aujourd’hui en tenant compte des exigences européennes, il ne pourrait pas le faire (2). »

(2) Catherine Saint-Jean, Courson plante l’avenir, Le Figaro, 16 mai 2014.

 

Bref, l’Europe n’est pas libérale, encore moins « ultralibérale » comme le

prétendent à peu près tous les politiques français. Elle est ambivalente. Voilà

sans doute pourquoi les « eurosceptiques » ont réalisé de tels scores à ces élections

européennes, comme cela était prévisible. Voilà aussi pourquoi Conchita

Wurst en est l’allégorie.

 

Quoi qu’il en soit, la volonté de tout enrégimenter n’est jamais loin dans

les instances bruxelloises. Espérons alors que Conchita Wurst, une fois à la tête

du continent, ne soit pas saisi de fureur réglementaire et qu’il ne cède pas au rêve des eurocrates, qui serait le cauchemar des citoyens curieux et gourmands : la saucisse

 

 

BONNES FEUILLES

 

Nicolas LECAUSSIN

 

 

L’OBSESSION ANTILIBÉRALE FRANÇAISE (1)

(1) L’obsession antilibérale française : ses causes et ses conséquences, éd. Libréchange, 225 pages, 18.

 

Pour de nombreux Français, le libéralisme est la cause de tous les maux

de la planète et l’origine surtout de tous leurs malheurs. Les politiques l’ont très

bien compris, car tous les candidats (une dizaine) aux élections présidentielles

de 2012 ont fait campagne contre le libéralisme économique (pardon, il faut

dire « ultralibéralisme » ou « libéralisme sauvage »). C’est une position typiquement

française que l’on ne rencontre pas chez nos partenaires européens, chez

lesquels l’un des candidats au moins se déclare « libéral ».

 

Chez nous, augmenter les impôts et les dépenses sous-entend faire de la

« politique sociale ». En France, le mot « social » est la clé de la réussite politique,

alors que le mot « libéral » est tabou, car il risquerait de nuire à toute carrière

politique. Durant les dernières années de sa présidence, Nicolas Sarkozy a tout

fait pour que l’on n’accole pas cette étiquette à son image. « Je ne suis pas le

président des riches », répétait-il à longueur de journée, en démontrant qu’il était

favorable à une politique « sociale », mais pas « libérale ». Dans la France antilibérale,

Sarkozy est resté comme le président libéral... Quelle méprise ! Parti

avec de belles intentions pour réformer la France, Sarkozy n’aura finalement

réalisé qu’une sorte de « perestroïka » à la française, qui a échoué tout en décrédibilisant

le libéralisme et ses réformes. Il était aussi peu attaché à la politique

de Margaret Thatcher que ne l’est François Hollande à celle de Tony Blair.

 

L’antilibéralisme ne connaît pas les frontières politiques

 

L’antilibéralisme n’est pas un phénomène étudié, bien qu’il soit extrêmement

répandu en France. Les antilibéraux se rassemblent en un pot-pourri complet (vous verrez, cher lecteur, la liste en est inépuisable...). Dans le monde

politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, en passant par la gauche, le

centre et la droite, les idées antilibérales sont omniprésentes. Être « libéral » est

devenu le synonyme d’une accusation terrible et inexcusable, tandis que l’adjectif

« libéral » est l’insulte suprême. Les économistes sont en France, à quelques

exceptions près, des antilibéraux convaincus et ne s’en cachent pas. Et que dire

des intellectuels, de gauche et de droite, en général, qui ont toujours fait de

l’antilibéralisme leur principal cheval de bataille. Après avoir fait semblant

d’oublier les inepties marxistes, nos « élites » ont décidé de se consacrer à la lutte

contre l’« ultralibéralisme » et le « capitalisme sauvage ». La crise de 2008-2009

les ayant revigorés, nombreux sont ceux qui reviennent aux vieilles lunes de la

lutte des classes et de l’exploitation des ouvriers.

 

L’antilibéralisme a bien nourri surtout le Front national, car avec son rejet

de la mondialisation, c’est son principal fond de commerce aujourd’hui. Il

n’existe aucun autre parti, dont le discours soit plus étatiste, plus antilibéral et

plus antimondialiste que celui du FN. A l’inverse, ces dogmes n’occupent pas

en priorité l’esprit des autres principaux partis populistes européens. Le PVV

néerlandais dirigé par Geert Wilders est obsédé par exemple par la condamnation

du Coran, mais sur l’un des murs de son bureau, il y a tout de même un

portrait de Margaret Thatcher... Tandis que l’UKIP britannique, bien qu’antieuropéenne,

se prononce fermement en faveur d’une zone de libre-échange.

Quant au Parti du Progrès en Norvège, il est entré au gouvernement et son chef

en est devenu le ministre des Finances.

 

(...) Un autre paradoxe de cette obsession antilibérale française c’est que

celle-ci perdure au moment où, partout ailleurs dans le monde, les idées libérales

gagnent du terrain. Depuis la chute du communisme, en effet, la très grande

majorité des États sur la planète a choisi son camp : celui de la démocratie

libérale. En France, on continue à croire au mythe de la « dictature néolibérale »

et l’on se méfie de la mondialisation qui « appauvrit » les pauvres et qui enrichit

les riches. On exècre aussi le pouvoir imaginaire des multinationales, lesquelles

seraient devenues plus puissantes que les États ; enfin, on se protège de la « main

invisible » du marché (je n’ai jamais compris que l’on puisse accuser cette chose

que l’on ne voit pas...). Mais pourquoi cette obsession ! ? Je tente de trouver la

réponse dans cet essai.

 

Pourquoi tant de haine ou les sources de la « pathologie » antilibérale française

 

Dans un article publié par le Wall Street Journal, j’avais écrit que le meilleur

remède pour soigner les banques françaises se trouvait, au contraire de ces

méthodes, dans le fait de se détacher de l’État, en évitant la mainmise des énarques

sur les conseils d’administration. Mon article déclencha alors l’ire des dirigeants

de la BNP (des énarques et d’anciens hauts fonctionnaires) qui saisirent

l’AMF (Autorité des marchés financiers). Deux ans après ma publication, pas la

moindre nouvelle des enquêteurs très efficaces... de l’AMF, qui ne m’ont même

pas interrogé ! Pourtant, deux jours après la parution de mon article, le Wall

Street Journal publia un éditorial reflétant la position du journal, qui nous apprenait

que les banques françaises sont bien à la recherche de dollars en s’interrogeant

sur les compétences de l’Autorité des marchés financiers saisie par la BNP

pour enquêter sur ce genre d’affaire... Qui plus est, bizarrement à cette époque,

la rédaction du Wall Street Journal recevait un appel téléphonique provenant

d’une « haute personnalité politique française », qui se disait « choquée » par

l’article de M. Lecaussin, tendant à « nuire au prestige de la BNP et des banques

françaises en général ». Simple coïncidence ? Dans mon article, je dénonçais

justement la connivence entre les banques françaises et l’État !

 

L’« interventionnisme » est une maladie chez nos décideurs

 

Mais qui avait pu se permettre d’appeler et d’invectiver la rédaction du

Wall Street Journal ? Le Canard enchaîné a donné la réponse à ce mystère

quelques semaines plus tard : c’était Xavier Musca, le secrétaire général de

l’Élysée... Habitué aux pratiques françaises, il n’avait pas hésité à admonester

l’équipe du Wall Street Journal pour ce qui lui apparaissait comme une faute

professionnelle. C’était comme si le directeur de cabinet de la Maison Blanche

appelait à propos d’un article sur la Bank of America. Aux États-Unis, il aurait

été obligé de démissionner... En France, où les hommes politiques s’invitent

dans les médias, ces méthodes d’apparatchiks sont monnaie courante.

 

Malheureusement, contrairement aux hommes politiques des autres pays,

nos élus et décideurs politiques vivent surtout de l’argent public : la plupart

d’entre eux sont fonctionnaires. De plus, notre Éducation nationale est phagocytée

par des syndicats marxistes et des enseignants de gauche. Un sondage

réalisé en novembre 2013 par OpinionWay auprès des enseignants du second

degré démontre à quel point ceux-ci méconnaissent ou rejettent l’entreprise.

Pour 90 % d’entre eux, le premier synonyme qui leur vient à l’esprit lorsque l’on

parle de l’entreprise, c’est le mot « stress » ! Pour 62 % d’entre eux c’est le mot

« exploitation » !

 

L’Éducation nationale et les manuels d’économie contre les libertés économiques et l’entreprise

 

Les manuels d’économie aussi reflètent cette obsession antilibérale. Parmi

les sujets proposés aux épreuves du baccalauréat 2013 figurait la question :

« Que devons-nous à l’État ? » et « Le conflit social est un facteur de cohésion

sociale » (sic). En France, on s’attaque aux riches et aux chefs d’entreprise... Il

est remarquable d’observer que dans les manuels d’économie des classes de

première et de terminale, on ne voit aucun portrait d’entrepreneur français !

 

Alors qu’ailleurs, on les présente comme des exemples à suivre.

 

On dit d’un individu autiste qu’il est coupé du monde, qu’il refuse les

contacts avec l’extérieur. Les troubles manifestés par les autistes se caractérisent

la plupart du temps par un mode de communication difficile, en même temps

que des réactions apathiques et répétitives. Les mêmes symptômes se retrouvent

chez les dirigeants de la France, en particulier ceux qui conçoivent la politique

économique et fiscale du pays. Tout en tenant un discours d’un autre âge, ils

adoptent des mesures complètement déconnectées des réalités : ils sont ailleurs.

 

Bien que ne saisissant rien des réalités économiques d’aujourd’hui, ils s’obstinent

néanmoins à nous donner des leçons. Ils enfoncent la France, mais ne se rendent

pas compte de la catastrophe qu’ils engendrent. Ils sont complètement inconscients.

Aveuglés en effet par leur idéologie, ils veulent nous imposer des remèdes

d’un autre temps. Immergés dans leur doxa du « social » et dans leur doctrine de

la lutte des classes, ils écoutent les inepties de Rifkin sur la fin du travail, ou de

Stiglitz et de Stéphane Hessel sur les « ravages du libéralisme ». Ils ont besoin de

victimes et de souffrance pour distiller leurs potions étatistes. Qu’ils soient de

droite ou de gauche.

 

Intellectuels, hauts fonctionnaires, politiques : l’antilibéralisme jusqu’à la moelle

 

Mais qui sont ceux qui condamnent la France à cette tragédie économique ?

 

Un mot suffit pour y répondre : dans l’Assemblée nationale de 2012, presque

deux députés PS sur trois sont fonctionnaires... tandis que, parallèlement, ils ne

sont que cinq chefs d’entreprises ! Il est vrai que les socialistes ont obtenu la

majorité absolue en 2012 mais si l’on tient compte d’une abstention très forte,

on ne peut pas dire qu’il y ait eu une vague rose... En revanche, ce qui est

évident, c’est que les fonctionnaires entrent en masse à l’Assemblée. C’est un

mauvais signe pour l’avenir politique, économique et fiscal de notre pays, même

si les décisions importantes ne sont pas prises au Palais Bourbon. Il n’en reste

pas moins vrai que les députés sont les élus du peuple et dans une démocratie,

normale, ils devraient jouer un rôle important, surtout dans le contrôle des

finances de l’État. Ainsi donc, les députés de la nouvelle Assemblée sont en

grande majorité des fonctionnaires ou des parlementaires qui dépendent directement,

ou indirectement, de l’État. Il est donc difficile de leur demander d’instaurer

plus de réformes et d’appuyer la baisse des dépenses publiques. Malheureusement,

on retrouve la même situation pour ce qui est des ministres, où un

seul est issu du secteur privé. Leurs conseillers, tous membres des cabinets ministériels,

ne sont pas issus non plus de l’entreprise privée.

 

En Grande-Bretagne, sur 621 élus (« Members of the Parliament »), 25,1 %

sont des chefs d’entreprise et 13,5 % sont des cadres du privé. Seulement 9 %

proviennent du secteur public (fonctionnaires, enseignants, employés, etc.). Il faut

préciser une chose importante : le candidat à la Chambre des Communes, qui

travaille dans le secteur public, est obligé de démissionner de son administration

au moment de déclarer sa candidature avant même les élections ! Au total, pas

moins de 218 professions différentes sont représentées à la Chambre des

Communes, contre seulement 39 professions différentes à l’Assemblée nationale.

 

En Suède, 33 % des élus de l’Assemblée (349 membres) peuvent être considérés

comme des fonctionnaires et 12 % comme des chefs d’entreprise. Toutefois,

environ 80 % des fonctionnaires suédois sont des contractuels (ils sont

embauchés comme dans une entreprise avec des contrats de droit privé). On

peut donc difficilement les comparer aux fonctionnaires français...

Aux États-Unis, la profession la plus répandue chez les membres de la

Chambre des représentants est celle d’entrepreneur. Sur 435 membres, environ

184 (43 %) sont chefs d’entreprise. Au Sénat, 28 sénateurs sur 100 proviennent

du monde entrepreneurial. Notons aussi que chez les sénateurs, la profession la

plus répandue est celle d’avocat. Environ 172 représentants (39 %) et 36 sénateurs

(36 %) peuvent être rattachés au secteur public et à celui de la politique

(les données sont mélangées au Congrès américain, ce qui fausse un peu les

chiffres car les politiques américains sont financés surtout par des dons privés).

 

La profession la mieux représentée au Parlement du Canada (doté de

308 députés et de 105 sénateurs) est celle... « d’homme (ou de femme)

d’affaires ». Ils (elles) sont 59 (soit 20 %) à la Chambre des communes, suivis par

les avocats, au nombre de 47, les experts-conseil au nombre de 37, les enseignants

au nombre de 31, etc. Au Sénat, les hommes ou les femmes d’affaires

sont au nombre de 22 (soit 21 % du total), suivis par 19 avocats, et 13 enseignants etc.

 

Au vu de ces comparaisons chiffrées, il n’est pas étonnant de constater

que l’appareil législatif de la France est naturellement porté à prendre des

mesures étatistes. Il faudrait instaurer chez les élus français une obligation de

temps de présence dans l’entreprise privée ; l’économie française s’en porterait

mieux !

 

En 2013, 150 000 personnes environ travaillaient pour le ministère de

l’Économie et des Finances en France (pour une population d’environ 65 millions

de personnes), 148 000 employés seulement travaillaient pour le Trésor

Américain et le Département du commerce (pour une population d’environ

315 millions de personnes). Le nombre de fonctionnaires à occuper des fonctions

similaires est donc très proche, mais pour une population en France

presque cinq fois plus réduite ! Même si la comparaison est rendue difficile pour

cause de systèmes politiques différents (pays fédéral aux États-Unis contre système

centralisé en France), on retiendra que le nombre de fonctionnaires est le

même du côté américain pour gérer un budget (de dépenses) de 2,449 trillions

de dollars, alors que celles-ci se montent en France à 1,353 trillions de dollars !

 

Alors qu’aux États-Unis, 61,3 % de l’élite administrative en charge de l’économie

et des finances ont déjà travaillé dans le secteur privé, ils ne sont que

24,6 % à Bercy ! Ce sont les conclusions d’une étude que l’IREF a publiée en

décembre 2013. Ce qui montre qu’au sein même de l’administration fiscale, là

où l’on décide des impôts des ménages et des entreprises, ceux qui connaissent

le fonctionnement de l’entreprise sont extrêmement minoritaires. Comment

peuvent-ils savoir ce qui est bon, ou non, du point de vue réglementaire ou fiscal

pour les entreprises ?

 

Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen

et Pierre Moscovici, ancien ministre des Finances, se prononcent tous deux

(dans le Journal du Dimanche du 23 juin, et Les Échos du 21 juin 2013) pour

plus d’interventionnisme économique au sein de la communauté européenne

pour le premier, et plus d’interventionnisme à l’intérieur des États pour le second.

Xavier Bertrand, ancien ministre (de la Santé et du Travail) et député UMP,

dénonce dans Le Figaro (du 27 juin 2013), le Traité de libre-échange transatlantique

et le qualifie de « piège pour l’Europe et pour la France ». Il faudrait,

dit-il « une ambition normative et régulatrice avant de le signer », sinon il

deviendra « une menace pour nos industries et nos modèles socioculturels ». Le

président de l’Assemblée nationale, le socialiste Claude Bartolone, a, lui aussi,

identifié les vraies causes de la crise économique en France et en Europe. Dans

une interview accordée au quotidien Le Parisien (26 juin), il affirme que le président

de la Commission européenne, M. Barroso, représente une « erreur de

casting ». Il « n’a rien compris au film » (sic !). En fin de mandat, celui-ci est

décomplexé : chassez le naturel et son libéralisme revient au galop ! Mais, surtout,

Barroso incarne une Europe qui ne correspond plus au monde actuel. C’est

l’Europe du XXe siècle, celle de la libre circulation des marchandises et des capitaux,

de la marche forcée vers l’austérité. Barroso, ce n’est pas l’Europe du

XXIe siècle, plus protectrice, plus préoccupée par la croissance et l’emploi ». Il est

vrai que depuis « qu’elle est plus protectrice et plus préoccupée par la croissance

et l’emploi », l’Europe ne cesse de s’enfoncer dans la crise économique et le chômage de masse...

 

Lorsque Florian Philippot, porte-parole et stratège de la communication

du Front national apparait face au député socialiste Jérôme Guedj, dans l’émission Le Grand Journal (du 24 juin 2013) sur Canal +, on comprend parfaitement pourquoi les idées antilibérales ont du succès en France.

 

Ce face-à-face a été organisé après l’élection législative partielle de la circonscription

de Jérôme Cahuzac, où le candidat de l’UMP l’avait emporté au

deuxième tour face au candidat du FN, alors que celui du PS avait été éliminé

dès le premier tour. Les deux hauts fonctionnaires (les deux sont énarques) se

retrouvent de fait en plein accord :

La France est victime de la mondialisation et de la désindustrialisation, elle a besoin de plus d’interventionnisme.

 

Florian Philippot fustige cette Europe « ultralibérale », qui n’agit pas dans

l’intérêt des peuples. C’est ce que venait de dire la veille Arnaud Montebourg,

ministre du gouvernement socialiste, à propos de M. Barroso qui critique une

France fermée et son discours d’un autre âge. En réagissant aux déclarations de

M. Barroso à propos des positions françaises, Marine le Pen ne fait que confirmer ce que l’on savait : « Le problème n’est pas Barroso mais la politique ultralibérale et européiste du gouvernement ».

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

ROME : DU LIBÉRALISME AU SOCIALISME, LEÇON ANTIQUE POUR NOTRE TEMPS (1)

(1) Rome : Du libéralisme au socialisme, leçon antique pour notre temps, de Philippe Fabry ; Godefroy éd., Paris, avril 2014, 159 pages, 15.

 

Cet ouvrage a reçu le Prix du Livre Libéral décerné annuellement par

l’ALEPS. Il a déjà fait naître des controverses sur la lecture qu’il faut en faire ;

ce qui est le propre des ouvrages vraiment novateurs. Mais son auteur a précisé

sa pensée au cours de la présentation qu’il a faite devant le jury du Prix et

l’assemblée des libéraux venus l’écouter.

 

Rome est née dans la liberté et a péri dans la dictature. La chute de Rome

peut être comparée à celle de l’empire soviétique, mais pourrait tout aussi bien

expliquer le péril qui menace aujourd’hui les États-Unis, naguère nation de la

liberté. Voilà la pensée essentielle et originale de Philippe Fabry.

 

Mais quelle est la raison de ce glissement du libéralisme au socialisme ?

 

Certains commentateurs ont mis en évidence la conception étatiste du droit, la

grande idée d’Ulpien suivant lequel le droit était le fait du prince, lui-même non

soumis à la loi : le contraire de l’état de droit. L’auteur souligne au contraire que

ce sont les Romains qui ont inventé le droit, mais ce n’était pas le Code Justinien

écrit alors que l’Empire s’effondrait, mais bien plutôt la loi des Douze Tables,

un genre de « rule of law » dit Fabry : quelques principes généraux établissant les

droits individuels et leur protection par le juge « en équité ». C’est le droit de Cicéron, celui qui est à l’origine de la civilisation de libertés.

 

En fait l’altération du droit n’est que le résultat de l’altération des moeurs

sociales et économiques de Rome. Progressivement le peuple est ignoré et le

Sénat devient tout-puissant, la classe politique balaie le courage et les vertus

militaires, les grands propriétaires détruisent les domaines et l’activité économique

locale s’étiole, alors que la prospérité de Rome repose sur les esclaves, puis sur les provinces réduites en esclavage et obligées de produire pour nourrir une Rome qui a besoin de son pain et de ses jeux.

 

En un certain sens, il est dommage que Fabry soit un historien du droit et pas un économiste. Car sa thèse serait encore plus solide et convaincante s’il avait insisté sur deux évolutions de Rome : d’une part, l’abandon du libre échange méditerranéen, pourtant rendu possible par l’existence de la pax romana, les politiciens de Rome ayant vu dans les marchands une classe dangereuse ; d’autre part, l’inflation, née du monopole de la frappe des monnaies : les empereurs « faux monnayeurs » ayant cru pouvoir noyer les dettes de l’empire dans la dépréciation monétaire qui atteint son sommet avec Dioclétien et sa mise en place du contrôle des prix, ce qui faisait dire à Friedman, au vu des dérapages de la FED : « Ils n’ont rien appris depuis Dioclétien ». Un livre original, au style agréable, à la culture étendue, qui conclut avec lucidité : « Nos ancêtres “libéraux” romains n’avaient pas idée de ce qui les attendait. Nous si. C’est peut-être là notre espoir d’échapper à leur sort, en préparant mieux la défense de la liberté, chez nous, autour de nous, et dans l’esprit de nos contemporains. »

Jacques Garello

 

CATALLAXIA (2)

(2) Catallaxia ; guide à l’usage de la société civile, de Pascal DRAY, Éditions Muller, Collection

Renaissance, Paris, avril 2014, 110 pages, 9,50 e.

 

Ce petit livre a été nommé cette année pour le Prix du Livre Libéral. Le jury a été séduit par l’idée de Pascal Dray : offrir un guide aux militants du libéralisme. Il pourrait porter en sous-titre : Comment amener au libéralisme des gens qui ne savent pas qu’ils sont libéraux ? Comme l’économie, le libéralisme

est affaire de bon sens, donc accessible à tout être pensant. Il suffit de le présenter

de manière indirecte, en posant autour de soi des questions simples et

en provoquant chez l’interlocuteur une réponse... libérale. C’est d’ailleurs le

terme « catallaxie » qui traduit le mieux cette démarche intellectuelle et socratique.

Catallaxie, c’est changer par le dialogue l’esprit de quelqu’un, c’est même

chez les Grecs « transformer un ennemi en ami ». Ludwig von Mises et Hayek

ont utilisé le mot. Nous dirions « mettre quelqu’un dans sa poche », les cyniques diraient « subvertir ».

 

Donc, Pascal Dray a sélectionné dix questions, qui forment le coeur de son

ouvrage et, pour chacune d’entre elles, il donne plusieurs réponses : les fausses, qu’il démonte facilement, et les bonnes qui sont libérales.

 

Le statut de la propriété : on sait que les Français sont attachés à leurs « biens ».

 

Le taux d’intérêt : toujours trop élevé pour l’emprunteur, mais pas assez haut pour le livret de caisse d’épargne : faut-il le réglementer ?

 

L’épargne : les Français prennent leurs précautions, mais comment mettre son épargne à l’abri et, si possible, la faire fructifier : livret A ou portefeuille d’actions et d’obligations ?

 

La valeur : c’est quoi ? Est-ce le prix, et qui le fixe ? Y a-t-il un juste prix ?

 

Le même produit a-t-il la même valeur pour tout le monde ? Et la conjoncture, les hauts et les bas dans

la marche de l’économie ? Est-elle due à la spéculation, à la politique suivie par

le gouvernement ? Et la crise ? Comment en sortir ? Fatalement les Français se

tournent vers des facteurs exogènes, la mondialisation, l’Europe, mais il y a des

pays qui s’en sont sortis, voire même qui n’ont pas été touchés : miracle ? Quelle

est la bonne taille de l’État ? Les Français l’accusent facilement de les matraquer

fiscalement, de multiplier les règlements et les démarches administratives. Mais

ils n’imaginent pas qu’on puisse s’en passer. Ils aiment un État fort, bienveillant et économe : est-ce possible ?

 

Vous n’accepterez pas toujours les questions et réponses de Pascal Dray,

mais vous apprécierez la démarche : faire le tour de tous ces sujets qui éloignent

les Français du libéralisme. Certes, ils ont été immergés dans la culture interventionniste

depuis leur plus tendre enfance, mais pour autant, ils n’ont pas

perdu toute lucidité, ils sont près de leurs sous, ils n’aiment pas les tricheurs, ils

ont le sentiment d’être volés au coin du bois. Le jugement personnel est donc encore solide, même si l’environnement social les égare, même s’ils sont manipulés.

 

Une bonne cure de désintoxication ne pourra leur faire que du bien. Pascal

Dray insiste sur le fait que cette initiative charitable ne peut être prise que par la société civile, par des gens qui, au sein d’associations ou de groupes professionnels ou de réseaux d’amitiés, ont le courage et la patience de lancer la « catallaxie ». Ils en seront récompensés : ils verront que les Français sont libéraux !

J. G.

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Evangelii Gaudium : la pensée sociale du Pape François

Rupture ou approfondissement ?

 

Le VIIe colloque Actualité de la doctrine sociale de l’Église a eu lieu à Paris, paroisse Saint-Pierre du Gros Caillou, le samedi 5 avril 2014. Cent cinquante personnes se rassemblaient à l’initiative de l’Association des Économistes Catholiques et de la Fondation de Service Politique, pour parler de l’exhortation

apostolique Evangelii Gaudium, la première du Pape François. Une exhortation,

non une encyclique. L’appel que le « curé du monde » lance aux chrétiens

et à l’Église de partager la joie de l’Évangile. Non la synthèse sur la marche du

monde, que des sages rédigeraient au nom du Pape, toutes choses bien pesées,

à l’intention des hommes de bonnes volontés, comme ses prédécesseurs l’avaient

fait dans leurs encycliques sociales. Ici, l’exercice est différent : un appel à

(re)découvrir la proximité de Dieu en la personne des pauvres. A (re)trouver les

gestes simples qui permettent de partager la joie qui habite les enfants de Dieu.

En précisant, comme le fait le pape, que la pauvreté peut-être matérielle, mais

aussi spirituelle, éducative, culturelle, etc., si bien que pour François chacun a

sa part de pauvreté.

 

Alors, la joie ? Non pas l’excitation des nantis que nous sommes tous parfois

mais celle des fils aimés inconditionnellement par un père qui n’attend rien d’autre de nous que nous l’aimions dans la personne de nos frères.

 

Un appel ? Le cri du coeur du pasteur de l’Église lorsqu’il voit ses fils risquer

de devenir indifférents à leurs frères, de tenir à distance ceux qui ne possèdent

rien, de reléguer les pauvres dans l’anonymat. François, et c’est une nouveauté

apportée par son exhortation, fait un lien entre l’idolâtrie de l’argent et l’exclusion,

un lien théologique et non pas idéologique. Il ne faut donc pas, selon les

intervenants, voir dans ce texte une rupture avec la pensée sociale de Jean-

Paul II ou Benoît XVI car son exhortation ne se place pas sur le même plan que

leurs encycliques. François signera en son temps une encyclique sociale. Ici, il

s’agit de la démarche d’un pasteur qui s’adresse aux chrétiens pour les appeler

à imiter Jésus dans sa prédilection pour les pauvres, par charité. Les formules

percutantes, voire choquantes, destinées à réveiller le lecteur, ne doivent pas

cacher la démarche d’un pasteur, venu d’un pays pauvre, d’un pays qui ignore

largement les libertés économiques et le marché, et qui connait souvent le capitalisme

de connivence. Pour le reste, François dans ce texte renvoie à la parole

de ses prédécesseurs sur les aspects de doctrine sociale de l’Église.

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Assemblée plénière de l’ALEPS du 11 juin 2014

 

Le président Jacques Garello a ouvert la réunion à 17 h 15 en remerciant les membres de notre association, fidèles au rendez-vous malgré les grèves de la SNCF et des taxis qui rendent difficile la circulation parisienne. Il remercie également Maître Jean-Philippe Delsol, administrateur de l’Aleps, qui accueille

l’assemblée dans la salle de conférence de Delsol Avocats.

Le président Garello a ensuite indiqué que cette réunion se tenait à une

date inhabituelle : elle a été, en fait, organisée pour mettre en lumière le projet

d’un manifeste.

 

Il est temps en effet que les libéraux français se « manifestent » à nouveau.

On pourrait croire qu’après le temps du socialisme que nous connaissons

aujourd’hui viendra nécessairement, par un mouvement de balancier, le temps

du libéralisme. Il est probable qu’après la gauche viendra la droite mais ce sera

toujours le socialisme, car aucun homme politique ne porte les idées du libéralisme.

Il semble qu’on ait redécouvert certaines de nos idées.

 

On parle ainsi d’économie de l’offre, on dit que trop d’impôts tue l’impôt, on affirme que ce sont les entreprises qui créent des emplois... Mais, les concepts sont souvent viciés et, quoi qu’il en soit, la cristallisation ne s’opère pas.

Devant le vide sidéral de la pensée, il a semblé opportun aux administrateurs de l’Aleps de lancer un manifeste. Le manifeste ouvre la seule voie praticable : la route de

la liberté. Un projet de texte a ainsi été distribué à l’assistance et une discussion

a été engagée à la fois sur le fond et la forme du texte lui-même, et sur la manière

la plus efficace de le diffuser. Les suggestions pertinentes de nos membres ont

été bien prises en compte par le président Garello qui va remettre l’ouvrage sur

le métier. Les lecteurs de ce bulletin et, bien sûr, tous nos adhérents, seront les

premiers informés du texte définitif de ce manifeste.

 

Cette réunion a également permis de remettre le prix du livre libéral de l’Aleps pour 2014. Les auteurs ont présenté leurs ouvrages : Nicolas Lecaussin pour « L’obsession antilibérale française » (Éd. Libréchange), Pascal Salin pour « La tyrannie fiscale » (Odile Jacob) et « Libérons-nous ! » (Les Belles Lettres),  Philippe Fabry pour « Rome, du libéralisme au socialisme » (Éd. Jean-Cyrille Godefroy), Pascal Dray pour « Catallaxia. Guide à l’usage de la société civile » (Éd. Muller) (3).

(3) Une critique de ces deux derniers ouvrages figure dans ce bulletin pages 38 et 39.

 

Pascal Salin et Nicolas Lecaussin ayant déjà été couronnés, restaient en lice Philippe Fabry et Pascal Dray. Pascal Salin, président, a annoncé que le jury avait attribué le prix du livre libéral à Philippe Fabry pour « Rome, du libéralisme au socialisme ».

 

Quant au prix de la chronique libérale, le choix du jury s’est porté sur Brice Couturier, journaliste à France Culture. Pascal Salin lut la lettre de remerciements de Brice Couturier, celui-ci n’ayant pu se déplacer à cause des grèves.

 

A 19 heures, la réunion prit fin, mais les discussions animées continuèrent entre les adhérents.

 

Derniers lauréats du prix du livre libéral

 

Rappelons à nos lecteurs que l’ALEPS a couronné les auteurs et les titres suivants qui n’ont

rien perdu de leur intérêt et de leur actualité :

• 1998 : Philippe Manière pour L’aveuglement français (Stock)

• 1999 : Patrick Simon pour Peut-on être catholique et libéral ? (FX de Guibert)

• 2000 : Jean-François Revel pour La grande parade (Plon)

 

• 2001 : Christian Julienne pour Le diable est-il libéral ? (Belles Lettres)

• 2002 : Philippe Nemo pour Histoire des idées politiques (PUF) ainsi que Pascal Salin, prix spécial pour l’ensemble de son oeuvre, remis par le Cercle Frédéric Bastiat de Paris

• 2003 : Philippe Simonnot pour L’erreur économique (Denoël)

• 2004 : Michel Brûlé et Michel Drancourt pour Public/Privé : l’imposture (JC Lattès), ainsi que Guy Millière, prix spécial pour l’ensemble de son oeuvre

• 2005 : Nicolas Lecaussin pour Cet État qui tue la France (Plon) et Ivan Rioufol

Chroniques d’une résistance, prix de la chronique économique

 

• 2006 : Alain Laurent pour Le libéralisme américain, histoire d’un détournement (Les Belles Lettres)

• 2007 : Yvan Blot pour Herbert Spencer, un évolutionniste contre l’étatisme (Les Belles Lettres)

• 2008 : Alain Mathieu pour Le modèle antisocial français (éditions du Cri) ainsi que Georges Lane, prix spécial pour l’ensemble de son oeuvre, et Yves de Kerdrel, prix de la chronique économique

• 2009 : Mathieu Laine pour Post-politique (JC Lattès) et Pierre-Antoine Delhommais, prix de la chronique économique

• 2010 : Jean-Philippe Feldman pour La famine menace-t-elle l’humanité ? (JC Lattès) et Jean-Yves Naudet, prix de la chronique économique

 

• 2011 : Jean-Philippe Delsol pour A quoi servent les riches (JC Lattès) et Guido Hülsmann, prix de la chronique économique

• 2012 : Florin Aftalion pour Crise, dépression, New Deal, guerre (Éd. Economica) ainsi que Philippe François pour Nos retraites : répartition ou capitalisation ? (Éd. Le Muscadier) et Éric Brunet, prix de la chronique libérale

• 2013 : Philippe Fabry pour Rome, du libéralisme au socialisme et Brice Couturier, prix de la chronique économique

 

2. Bulletin n°147, avril 2014.

 

AVANT-PROPOS

 

A Marisol TOURAINE qui affirmait récemment que « les fonctionnaires ne sont pas des privilégiés », Alain MATHIEU répond, chiffres à l’appui, qu’ils sont tout au contraire très favorisés par rapport aux retraités du

régime privé. Hélas, il ne faut pas compter sur les élus pour redresser cette injustice flagrante ; les rapports officiels sont rédigés par des fonctionnaires qui, soucieux de leur propre confort, mettent toute leur inventivité

au service d’un astucieux camouflage (p. 2).

 

Touché soudain par la grâce, le président de la République nous a déclaré dans une très officielle conférence de presse que, pour créer la relance, il comptait sur une économie de l’offre – autrefois vouée aux gémonies

– et sur les entrepreneurs – hier encore maltraités. Pour couronner ces deux affirmations inattendues il lançait le « pacte de responsabilité ». Le président de la République se serait-il rendu aux arguments des libéraux en lisant les articles de Jean-Yves NAUDET ? Celui-ci n’en croit rien et pense que ce pacte est diabolique, compte tenu des contreparties exigées, et que le paquet cadeau est carrément empoisonné (p. 7).

 

Pour Fred AFTALION, la guerre entre scientifiques et écologistes est déclarée.

Notre vice-président dénonce ici – parmi beaucoup d’autres aberrations – l’interdiction du DDT ou des OGM, utilisés avec bonheur dans l’agriculture des plus grands pays ou le refus de l’exploitation du gaz de schiste, qui nous permettrait pourtant de confortables économies... Bref, toutes les billevesées des Verts qui exploitent des peurs irraisonnées au nom du principe de précaution. Mieux vaudrait, pour l’avenir de notre pays, refuser cette dictature aveugle et faire confiance aux lumières de la science (p. 11).

 

En France, les professionnels de la publicité penchent très nettement vers la gauche. La publicité paraît pourtant indissociable de l’univers marchand et d’un cadre de libre concurrence. Comment a-t-on bien pu aboutir à une telle incohérence ? C’est le cauchemar récurrent d’Olivier MÉRESSEqu’il vous fait généreusement partager (p. 15).

 

Jean-Philippe FELDMAN s’intéresse au choix d’un mode de scrutin pour la France : proportionnel ou majoritaire ? Voilà la question. Il ressort de ses réflexions fondées sur de nombreuses études, que le scrutin majoritaire serait moins propice à la corruption et permettrait de limiter le « marché politique ». Cette hypothèse séduit les libéraux, toujours méfiants vis-à-vis des hommes de l’État et de leur pouvoir de nuisance (p. 23).

 

Que reste-t-il du Printemps arabe ? Une nouvelle constitution a été votée en Tunisie. Est-elle l’aboutissement des espoirs exprimés lors des soulèvements populaires ? Emmanuel MARTIN et Dalibor ROHAC nous rappellent que le point de départ de cette révolution est aussi un point crucial : l’auto-immolation d’un vendeur de fruits et légumes en avait été l’élément déclencheur. Le sacrifice de ce jeune homme, symbole de l’entrepreneur, n’est pas pris en compte par la nouvelle constitution, comme le prouve l’échec de l’amendement sur la « liberté de travailler ». La Tunisie, en l’occurrence, n’a pas pris la direction du développement économique et le petit marchand de fruits est mort pour rien (p. 27).

 

Jacqueline Balestier

 

Alain MATHIEU

 

 

LES PRIVILÈGES DES RETRAITES PUBLIQUES

NB : Ce texte est celui de l’intervention d’Alain Mathieu au cours du colloque organisé par Contribuables Associés, l’IREF et l’Aleps, le 21 janvier à Paris sur le thème « Comment sauver le système de retraites français de la faillite ? ».

 

 

Le sujet que je me propose de traiter ici : « les privilégiés du système français de retraite », c’est-à-dire les retraités du secteur public, est à la fois important et emblématique des problèmes actuels de notre pays.

 

Important parce que les sommes en jeu sont énormes. Le total des pensions versées cette année aux retraités des régimes spéciaux de retraite, c’est-à-dire ceux des fonctionnaires et des entreprises publiques, comme la SNCF, EDF, et la RATP, s’élèvera à plus de 90 Mds e. Et ce montant croit très vite : de plus de

4 Mds e par an, car le nombre de retraités augmente de 3,5 % par an et leur pension moyenne de plus de 2 %. Si ces retraités avaient le même régime que les salariés du régime général, l’économie serait de plus de 45 Mds e par an, comme nous le verrons plus bas. Quand on sait que le

MEDEF demande des économies de dépenses publiques de 100 Mds e et que

le président de la République dit que c’est impossible et qu’il ne pourra pas faire

plus de 50 Mds en 4 ans, on voit l’importance d’un alignement des régimes

publics et privés, qui permettrait à lui seul, s’il était réalisé, de faire la différence

entre les demandes du MEDEF et les projets du gouvernement. Et la demande

du patronat n’est pas extravagante : si l’on voulait que les impôts et cotisations

sociales versés par les entreprises françaises soient au niveau de ceux des entreprises

allemandes, il faudrait les diminuer de 120 Mds et non de 100.

 

Emblématique de nos problèmes actuels d’abord parce que les syndicats

du secteur public ne veulent pas entendre parler de la moindre réforme, et ensuite

parce que la classe politique et administrative nie le problème et fait même le maximum pour le cacher, comme je vais vous le montrer.

 

Quels sont les privilèges

du système public ?

 

Vous avez tous entendu parler du mode de calcul des pensions : pour le

secteur public, 75 % du salaire des 6 derniers mois, pouvant aller jusqu’à 80 %

grâce à diverses bonifications ; pour le régime des salariés du secteur privé, 50 %

de la moyenne des 25 meilleures années pour le régime de base et un complément

versé par les régimes complémentaires ARRCO, et AGIRC. Ce complément est calculé en fonction du nombre de points accumulés tout au long de la carrière, et donc sur tous les salaires de cette carrière.

 

Mais peut-être ignorez-vous qu’il y a deux sortes de fonctionnaires : les actifs

et les sédentaires. Les actifs, qui représentaient un tiers des fonctionnaires partant

en retraite en 2012, sont les policiers, les douaniers, les éducateurs, les personnels

soignants des hôpitaux, le personnel des travaux publics, etc. Ils peuvent

partir en retraite à 50 ou 55 ans. Sans parler des autres régimes spéciaux : 40 ans

pour les danseurs de l’Opéra (notre plus grand danseur, Nicolas Leriche, vient de

prendre sa retraite à 42 ans, tout en déclarant qu’il n’en a pas fini avec la danse) ;

50 ans pour les conducteurs de la SNCF ou de la RATP. Si bien que l’âge moyen

de départ effectif en retraite est entre 54 ans et 55 ans et demi à la RATP, SNCF,

EDF. Pour les fonctionnaires civils, il est à 60 ans, soit 2 ans avant celui du privé.

 

La durée de la retraite, du premier jour de retraite jusqu’au décès des retraités, qui est de 17 ans et demi dans le privé, est supérieure de 30 %pour les fonctionnaires civils, et de 35 à 50 % pour les cheminots ou les électriciens.

 

Les retraités du secteur public reçoivent des bonifications de pensions pour des motifs divers : séjours à l’étranger, services aériens ou sous-marins par exemple. Les policiers, les douaniers, les contrôleurs de la navigation aérienne en reçoivent systématiquement. Tous les militaires et la moitié des fonctionnaires de l’État en reçoivent.

Pour ceux qui prennent leur retraite outre-mer les bonifications peuvent être importantes : par exemple + 75 % pour la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie.

De nombreux fonctionnaires reçoivent également une rente d’invalidité, qui peut augmenter leur pension de 30 à 50 % de leur salaire antérieur.

 

Les fonctionnaires ont un minimum garanti pour leur pension. Il est de 1 757  par mois pour 40 ans de service, soit 47 % de plus que le minimum vieillesse du secteur privé. C’est pour cela qu’un tiers des fonctionnaires territoriaux partant à la retraite touchent ce minimum vieillesse du public.

La pension moyenne est ainsi dans le secteur public plus élevée que dans le secteur privé, où elle est de 1 166 e par mois. Elle est supérieure de 51 % pour les fonctionnaires, de 75 % à la RATP et de 98 % à EDF.

 

Les pensions de réversion, c’est-à-dire principalement versées aux veuves, sont également très différentes, d’autant plus que dans le privé il y a un âge minimum, 55 ans, pour les percevoir, et des conditions de ressources, les ressources totales, y compris la pension, ne devant pas dépasser un plafond. Ces

conditions n’existent pas dans le régime public.

 

Les conditions du cumul emploi-retraite sont aussi plus favorables dans le public.

 

Il y a deux façons de calculer les économies qui seraient réalisées si les

régimes du public étaient alignés sur le régime général des salariés du privé. La

première est simplement de constater que la durée de la retraite étant d’un tiers

plus longue dans le public que dans le privé et la pension moyenne étant d’au

moins 50 % plus élevée, le coût des retraites publiques est supérieur d’au moins

1,33 X 1,5 = 2 fois ce qu’il serait si les règles étaient les mêmes.

 

Il y a une autre façon, suggérée par un rapport du COR (conseil d’orientation des retraites), qui calcule un taux de cotisation fictif de l’État pour ses retraités de 74 % des salaires versés, alors que le taux versé par les employeurs du privé est de 16 %. On arrive ainsi, pour les seuls fonctionnaires civils de l’État,

à une différence de cotisation de 30 Mds e par an. Si on y ajoute les différences

sur les pensions des militaires, des fonctionnaires territoriaux et hospitaliers et

des entreprises publiques, on arrive au moins à 45 Mds .

 

Un régime unique aboutirait

à des économies considérables

 

L’instauration d’un régime unique pourrait donc aboutir à des économies

considérables. Malheureusement, les syndicats s’opposent au moindre changement vers un alignement entre les régimes publics et privés.

 

En janvier 2010, au moment où le gouvernement lançait sa réforme des

retraites pour passer l’âge légal à 62 ans, François Fillon avait déclaré au Figaro :

« Aucune question n’est taboue. Celle du calcul de la pension sur les six derniers mois de salaire dans la fonction publique se pose évidemment. »

 

Aussitôt les syndicats réagirent. La responsable des retraites de la CFTC, Pascale

Coton, déclarait au journal Les Échos : « calculer la retraite des fonctionnaires

sur les 25 meilleures années au lieu des six derniers mois ferait chuter les

pensions de 40 % » ! Devant les réactions des syndicats Nicolas Sarkozy affirmait

« mon devoir c’est de défendre la fonction publique » et Éric Woerth

ajoutait « les “six mois” c’est un sujet qui fâche, donc je ne sais pas s’il faut

le mettre sur la table ». Après sa nomination comme ministre du Travail, il n’en a plus été question.

 

En juin 2013, une nouvelle tentative de réforme, extrêmement timide, a

été proposée dans le rapport Moreau, rapport qui préparait la réforme finalement

votée en novembre. Ce rapport rappelait qu’« il apparait largement admis

qu’une convergence (entre les régimes public et privé) serait bienvenue » et

proposait de changer le calcul des pensions publiques en passant des salaires

des 6 derniers mois à la moyenne des salaires des 3 à 10 dernières années, et

en intégrant dans le salaire la totalité des primes, alors qu’une partie d’entre

elles n’y sont pas actuellement. Le rapport précisait bien que cela ne ferait faire

aucune économie à l’État. Pour soutenir cette proposition, la ministre en charge

des Personnes âgées et de l’Autonomie, Michèle Delaunay, déclarait : « Il n’est

pas exclu que la volonté d’équité et d’égalité de notre gouvernement rapproche

les deux systèmes. » Mais Jean-Marc Canon, secrétaire général de la

CGT, a répliqué que c’était un « casus belli irrémédiable », que « le chiffre

avancé d’une perte de pension de 3,6 % si le calcul se fonde sur dix ans

n’est pas crédible » et que « cela entraînerait une baisse de 20 à 25 % des

pensions des fonctionnaires ». Marisol Touraine lui a emboîté le pas. Elle a

déclaré que « les fonctionnaires ne sont pas des privilégiés » et qu’« il faut

faire tomber les idées reçues » à cet égard. Et la question a été enterrée.

 

Comment font les élus et les fonctionnaires pour cacher le problème ?

 

Tous affirment d’une seule voix que les fonctionnaires ne sont pas des privilégiés.

 

Ils ressortent une étude de novembre 2012 faite par trois fonctionnaires de la direction des études du ministère des Affaires sociales intitulée « montant des

pensions de retraite et taux de remplacement ». Cette étude porte sur les personnes

nées en 1942 et calcule leur taux de remplacement, c’est-à-dire le rapport

entre le montant initial de la pension et les derniers salaires. Elle arrive à la

conclusion que le taux de remplacement médian est de 74,5 % pour le privé et de

75,2 % pour le public soit un écart très faible de 0,7 %. Comment cela est-il

possible ? « Médian » veut dire qu’il y a autant de personnes qui ont un taux de

remplacement supérieur que de personnes ayant un taux inférieur. L’explication

est simple : il y a de très nombreuses personnes dans le privé qui ont un très fort

taux de remplacement : d’abord les petits salaires, qui profitent du minimum

vieillesse, ont un taux souvent supérieur à 100 ; et surtout, alors que la quasitotalité

des fonctionnaires sont en activité complète quand ils prennent leur

retraite, dans le privé beaucoup de ceux qui partent en retraite ne sont plus en

activité totale mais partielle, ou sans activité depuis plusieurs années, en particulier

les femmes. Un quart des femmes du privé ont un taux moyen de remplacement de 114 %. En prenant les taux médians, on fausse complètement la comparaison.

 

On lit d’ailleurs dans le même rapport que les cadres du public et du privé ont des taux de remplacement très différents. Il faut ajouter que les pensions des

fonctionnaires augmentent régulièrement en fonction de l’indice des prix pendant

leur retraite, alors que les pensions des retraites complémentaires du privé

ne suivent pas la hausse des prix. Se limiter aux seuls montants initiaux des pensions fausse aussi la comparaison.

 

Et pourtant tous les rapports administratifs s’accrochent à cette faible différence des taux médians de remplacement pour justifier qu’il n’y a rien à faire.

 

Lorsqu’en 2010, au moment de la réforme Woerth, Benoîte Taffin et moi-même

sommes allés voir le ministre de la Fonction publique pour lui parler de cette

question, il nous a redit la thèse officielle : il y a très peu d’écart entre les deux systèmes.

 

Les rapports du COR le répètent et vont encore plus loin. On peut y lire

– je n’invente rien – : « l’équité entre les assurés ne passe pas nécessairement

par l’identité des règles, des règles identiques appliquées à des publics différents

n’étant pas une garantie d’équité ». Ils sont même si fiers de cette

phrase inepte qu’ils l’ont reproduite de nombreuses fois dans leurs rapports. Il

faut dire que tous les rapports officiels sont rédigés par des fonctionnaires. Tous

les membres de la commission Moreau relevaient des régimes spéciaux et 82 % des personnes qu’ils ont auditées. Le COR est entre les mains des fonctionnaires.

 

Le rapport Pêcheur d’octobre 2013, relatif aux problèmes d’avenir de la fonction publique, ne dit pas un mot des retraites publiques.

 

Une omerta quasi générale

 

Ce ne sont pas les parlementaires, qui ont un régime spécial très favorable,

qui vont lever l’omerta. Et pourtant s’il y avait un si faible écart entre les régimes

publics et privés, les syndicats ne s’accrocheraient pas aussi énergiquement au régime actuel.

 

Cependant de temps en temps apparaît une gêne sur ce sujet : « L’égalité

de traitement est une attente forte de l’opinion » dit un rapport du COR. En

effet 82 % des Français répondent dans les sondages qu’ils sont favorables à un

régime unique. « La diversité des règles alimente un soupçon d’inégalités de

traitement » dit le rapport Moreau.

Car les fonctionnaires et les politiques savent bien que les syndicalistes ont raison : l’écart est gigantesque et les gains à attendre d’un alignement considérables.

 

Mais la volonté de faire ces économies est inexistante. La défense des privilèges passe avant le sort de la France.

 

 

Jean-Yves NAUDET

 

ÉCONOMIE DE L’OFFRE ET CONTREPARTIES

 

Entendre un président socialiste français vanter l’économie de l’offre et critiquer la relance par la

demande a quelque chose d’agréable et de surréaliste à la fois ; avoir des doutes sur la réalité de cette conversion relève du bon sens et d’une hygiène libérale élémentaire.

En fait, la « politique de l’offre » évoquée par François Hollande se ramène à peu de choses, voire même à néant quand on constate l’accent mis sur les « contreparties ».

 

Quelles contreparties ?

 

Dans sa conférence de presse et ensuite dans ses voeux aux acteurs économiques et sociaux, François Hollande l’a clairement précisé : le pacte de responsabilité, centré sur la baisse des charges des entreprises et donc du coût du travail de 30 milliards, ne se produira qu’en échange de « contreparties ».

Pour souligner l’importance de ce principe, il sera créé un « observatoire des contreparties » présidé par le Premier ministre (étrange conception de la simplification que de créer des organismes nouveaux, dont un « conseil de simplification » !).

A priori, pour les Français, ces contreparties pourraient sembler de simple bon sens et obéir à une logique du donnant-donnant : l’allègement des charges est compensé par la création d’emplois, prioritairement pour les jeunes et pour les seniors. Des emplois de qualité, accompagnés d’investissements plus substantiels : voilà aussi de quoi relocaliser les activités sur le territoire national : de

quoi réjouir M. Montebourg. D’ailleurs celui-ci, enthousiaste du pacte (!), s’est lancé aussitôt dans la surenchère. Sur le million d’emplois évoqué par certains responsables patronaux, notre ministre du Redressement productif en a rajouté un second. Pourquoi pas un troisième ?

 

Ce discours sur le pacte n’a suscité que peu de réactions négatives, les « experts » approuvant cette conversion présidentielle et les hommes politiques de l’opposition se contentant de crier « au voleur » : il nous a volé notre programme ! Notons au passage que c’est une étrange façon d’essayer de récupérer

les électeurs perdus en disant que l’adversaire a piqué notre programme !

Personne n’a crié au scandale, c’est donc à qui se réjouira le plus de l’idée

de ce pacte, sinon de son réalisme. Et pourtant le « cadeau » est empoisonné.

 

Les cadeaux que l’on ne peut refuser

 

Passons sur le « cadeau » de 30 milliards. Que diriez-vous si je vous prenais

de force 1 000 euros, puis que, dans un élan de bonté, je vous en rende 100,

vous faisant ainsi un « cadeau ». Réduire les charges, c’est tout sauf un cadeau :

c’est rendre une petite partie de ce que l’on a pris de force (le terme de prélèvement

obligatoire est significatif). Surtaxer les entreprises pour ensuite les

dépouiller un peu moins est une étrange façon de faire des cadeaux. Quant au

montant, une lecture attentive du discours présidentiel montre qu’il ne s’agit pas

de 30 milliards, mais de 10, car 20 milliards de crédit d’impôts ont déjà été en

principe accordés il y a un an avec le CICE (Crédit d’impôt compétitivité entreprises)

mais ne seront pas renouvelés et seront juste remplacés par une partie

de la suppression des cotisations familiales : 30 – 20 = 10 !

L’essentiel n’est pas là. Admettons : il y a une promesse de baisse de

charges. Le surréaliste est dans l’idée de contrepartie : non seulement un ou

deux millions d’emplois, mais pas n’importe lesquels, non précaires, pour les

plus jeunes ou les seniors, etc. Quelle conception de l’économie enseigne-t-on

à l’ENA ? Celle de la macroéconomie, où l’on calcule des flux globaux et le

principe des vases communicants : tant de charges en moins cela fait telle

somme, donc tant d’emplois ? Celle d’une économie où les entreprises n’existent

pas de manière autonome, mais sont soumises aux organisations patronales : les énarques voient-ils les chefs d’entreprise comme des fonctionnaires hiérarchiquement soumis au MEDEF ou à la CGPME, qui leur intimeraient l’ordre de créer tant d’emplois et tels emplois précis ?

 

Les entreprises aux ordres

des partenaires sociaux

 

Voilà une conception de l’économie proche de l’économie de plan, avec

des directeurs d’entreprises fonctionnaires. Un entrepreneur n’obéit pas aux

ordres de son organisation professionnelle : il sait ce qu’il doit faire compte tenu

de ses projets, de ses moyens, de l’état du marché ou de la concurrence, de ses

charges, qui sont un élément parmi d’autres, de sa capacité à innover, des risques

qu’il veut ou peut prendre, des obstacles bureaucratiques ou réglementaires

et de millions d’éléments qui échappent même aux énarques.

Quel chef d’entreprise serait capable de dire : dans trois ans, j’aurai créé

tant d’emplois ; et quelle organisation patronale pourrait s’engager sur ce terrain

pour des millions d’entreprises, dont chacune a ses spécificités et son

autonomie ?

Cette conception est à rapprocher de la référence permanente aux « partenaires

sociaux », coeur de la social-démocratie chère au président Hollande.

Des syndicats « représentatifs » prennent des engagements au nom des salariés

et des syndicats patronaux feront de même pour les entreprises. Mais ils n’ont

pas de pouvoir hiérarchique et aucune entreprise ne créera un emploi sur injonction

si cela ne correspond pas à ses besoins ou projets ; c’est encore plus vrai

quand on dit quelle catégorie de demandeurs d’emplois satisfaire en priorité ou

encore combien investir en France !

 

Les contreparties, c’est la négation de l’économie de l’offre

 

Selon cette conception de la vie économique, tout se décide au sommet.

Même si les organisations patronales s’engageaient sur cette voie et signaient de belles promesses, les entreprises ne suivraient que si c’était leur choix, compte

tenu des circonstances économiques du moment ; mais dans ce dernier cas, avec

ou sans signature, les emplois auraient été créés. Jacques Rueff comparait le

plan français au chant du coq : Chantecler croit que c’est lui qui fait lever le

soleil. Les contreparties de François Hollande, c’est Chantecler.

Enfin, et c’est sans doute l’essentiel, la vision de l’économie qui a inspiré

le pacte est aux antipodes de l’économie de l’offre – la vraie. Car l’économie

de l’offre, c’est quoi ? C’est l’idée non seulement que l’offre va créer sa propre

demande, comme le président l’a rappelé, mais c’est surtout le fait qu’on libère

l’offre de deux contraintes majeures : les impôts excessifs et les réglementations

paralysantes. L’économie de l’offre, c’est défiscaliser et déréglementer. C’est

rendre aux entreprises la liberté d’entreprendre.

 

L’économie de l’offre, c’est l’action de la liberté sur chacun de nous, entrepreneurs, salariés, épargnants... Il s’agit de stimuler, par la liberté, l’incitation à produire, entreprendre, investir, épargner, travailler, innover, etc. C’est le contraire d’une régulation globale : c’est l’alliance de la liberté et de la responsabilité.

Les « contreparties » sont en fait la négation de l’économie de l’offre.

L’économie ne se fait pas à travers un pacte entre l’État et les entreprises,

ou un accord entre « partenaires sociaux », mais à travers les échanges entre

producteurs et consommateurs. Des entreprises au service de la communauté.

 

Fred AFTALION

 

LE COÛT INSUPPORTABLE DES ÉCOLOGISTES

 

En tant que tels, les écologistes pourraient apparaître comme d’aimables fantaisistes mais l’influence qu’ils exercent sur l’opinion avec la complicité des médias interpelle les pouvoirs publics et ces derniers se croient obligés d’agir en vertu du principe de précaution.

D’où une série de décisions dont

une expérience déjà longue nous

montre à quel point elles sont préjudiciables

à l’intérêt général.

 

Une maladie durable : la chimiophobie

 

On l’a peut-être oublié mais, à la fin de la dernière guerre mondiale, un

produit organique, le DDT, avait sauvé du typhus et des maladies tropicales des

milliers de militaires opérant dans la région de Naples et dans la zone Pacifique.

Un Suisse le Docteur Paul Muller qui avait découvert ses propriétés insecticides

en fut récompensé par le Prix Nobel de Médecine en 1948. En 1962 cependant

un livre Le Printemps silencieux écrit par une non-scientifique américaine,

Rachel Carson, attaqua le DDT et les insecticides chlorés pour leurs effets supposés

délétères sur les oiseaux dans nos campagnes, sans fournir la moindre

preuve de leur nocivité. Vingt ans plus tard, le DDT faisait l’objet d’un bannissement

universel alors qu’il était le seul insecticide efficace contre la malaria qui,

dès lors, continue à provoquer des morts par milliers notamment en Afrique.

La chimiophobie peut prendre d’autres aspects redoutables s’agissant cette

fois de notre santé économique. C’est ainsi que la « biochimie » que l’on appelle

désormais « biotechnologie » pour ne pas effrayer les chimiophobes et qui a

permis de produire par génie génétique l’insuline et de nombreux produits anticancéreux,

a révolutionné l’agriculture avec les OGM. Or ceux-ci, utilisés dans

de nombreux pays comme les États-Unis, l’Inde, l’Argentine et le Brésil, sont

interdits dans la France de José Bové et de Nathalie Kosciusko-Morizet.

 

Par ailleurs, une Directive de la Commission Européenne dénommée

REACH oblige désormais les entreprises chimiques opérant sur son territoire à

faire tester pour leur toxicité éventuelle plus de 10 000 produits d’usage courant

n’ayant jamais suscité le moindre soupçon dans ce domaine.

Le zèle de notre police environnementale s’exerce désormais également

sur une nouvelle catégorie de dérivés chimiques qualifiés pour l’occasion de « perturbateurs

endocriniens » et soupçonnés de provoquer toutes sortes de maux,

du cancer à l’obésité.

Le produit le plus menacé à cet égard est le bisphénol A dont on utilise

des centaines de milliers de tonnes dans le monde depuis deux générations, sans

dommage apparent, et ce, pour la fabrication de plastiques « polycarbonates »

et de résines « époxy » aux nombreuses applications traditionnelles.

Cette remise en cause de produits inoffensifs aux doses utilisées – alors

même qu’on ne saurait par quoi les remplacer – présente un inconvénient économique

évident.

Nous sommes en effet entrés dans la négociation d’une extension du traité

Transatlantique de Libre Échange entre l’Europe et les États-Unis. Or l’amélioration

attendue des échanges dépend non pas d’une baisse des droits de douane

qui sont déjà bien bas mais d’une levée des obstacles « non tarifaires » comme

ceux que nous imposent tous nos chimiophobes.

Quand on sait que certains écologistes proposent dès à présent une agriculture

« bio » sans engrais et sans pesticides, on voit les ravages qui se produisent

déjà dans leur cerveau avant de s’étendre à nos récoltes.

 

L’inaccessible transition énergétique

 

Sous l’influence des écologistes, le monde occidental a vu son avenir énergétique

défini par deux hypothèses non vérifiées et non vérifiables : le réchauffement

climatique et l’influence prépondérante des émissions de CO2 par les

combustibles fossiles sur ce réchauffement.

En effet, celui-ci est interrompu depuis quinze ans malgré une augmentation

substantielle des émissions de CO2 et les ordinateurs les plus puissants ne

peuvent livrer aucune certitude sur ce que sera la situation en 2030, date choisie

par nos futurologues.

La fragilité de ces hypothèses n’a pas empêché la Commission Européenne

de bâtir un programme ambitieux de réduction des émissions de CO2 (40 % pour

2030) et de recours aux « énergies renouvelables » en substitution des énergies

fossiles. On sait à quel fiasco et à quelles malversations ont déjà conduit la politique

des permis d’émission (cap and trade) et depuis l’échec du Protocole de

Kyoto on pouvait s’attendre à ce qu’il serait impossible de réguler à l’échelle

mondiale les émissions de CO2.

Fait plus grave, les pays qui se sont lancés avec le plus de vigueur dans la

mise en place d’éoliennes et de panneaux voltaïques en sont pour leur frais.

Ainsi l’Espagne qui, grâce à des subventions de plus de 50 millions d’euros entre

1998 et 2013, est parvenue à produire 25 % de son électricité sous forme

d’énergies renouvelables, a accumulé une dette de 30 milliards d’euros entre ce

que coûte leur production et ce que l’on peut demander aux consommateurs de

payer.

Le cas allemand est encore plus surprenant car, depuis la fin de la dernière

guerre, l’Allemagne Fédérale a été gouvernée par des gens raisonnables contrairement

aux pays latins.

On peut s’étonner en effet que la chancelière Angela Merkel, physicienne

de formation, ait cru devoir faire des concessions aux Verts de son pays avec

son « Énergie Wende ». Cette transition énergétique avec fermeture progressive

des centrales nucléaires d’ici à 2020 et accélération de l’implantation des renouvelables

a déjà coûté à l’Allemagne 100 milliards de subventions depuis l’an

2000 et augmenté la consommation de charbon et donc la quantité de CO2, à

l’inverse du but recherché.

L’éolienne et le voltaïque étant en effet des énergies intermittentes, l’apport

nécessaire ne peut provenir que de centrales à gaz ou à charbon et ce dernier

est désormais importé des USA à un prix imbattable.

Les subventions accordées se sont soldées par ailleurs par une augmentation

des prix de l’électricité de 17 % en 4 ans.

Tout naturellement, le coût de l’énergie pour ses utilisateurs – qu’il s’agisse

des entreprises ou des ménages – ne peut que s’alourdir pour les uns ou les

autres selon que l’on pénalise les industries ou les particuliers.

Devant une telle déconvenue la grande coalition qui vient de prendre le

pouvoir à Berlin a décidé de réduire de 20 % les subventions au solaire et à

l’éolien qui totalisaient récemment jusqu’à 24 milliards d’euros par an. D’autres

révisions plus drastiques seront à n’en pas douter nécessaires.

La France pourrait se passer d’une telle calamité car, le nucléaire et l’hydraulique

représentant 88,2 %de l’électricité produite, elle ne rejette que 65 grammes

de CO2 par kilowatt-heure soit neuf fois moins que les 561 grammes qu’émet

l’Allemagne. Mais ce serait trop attendre d’une classe politique soumise aux diktats

des écologistes que de la voir profiter de cette aubaine.

Les États-Unis qui ont failli avoir Al Gore comme président et qui, avec Barak Obama, ont un autre défenseur acharné de l’environnement ont pu néanmoins échapper aux redoutables perspectives européennes grâce au gaz de schiste.

 

La technique du « fracking » a pu être acceptée par les Américains qui n’ont

pas encore inscrit le principe de précaution dans leur constitution, parce qu’aux

États-Unis le possesseur du sol détient aussi des droits sur le sous-sol et tire ainsi

avantage de son exploitation.

Or les centrales à gaz émettent moins de CO2 que celles à charbon et le

gaz de schiste coûte trois fois moins cher au m3 aux États-Unis que le gaz payé

par les Européens. Cette exploitation permet par ailleurs aux Américains

d’exporter leur charbon excédentaire vers l’Allemagne, comme on l’a vu.

Enfin, un gaz aussi bon marché profite aux industries en aval comme la

pétrochimie et incite à des délocalisations vers les États-Unis.

Bien entendu en France, le président Hollande, par inconscience ou pour

ne pas provoquer les Verts de sa coalition, a fait savoir qu’il n’y aurait pas de

gaz de schiste produit par fracking sur le territoire français pendant toute la

durée de son quinquennat.

 

Refusons le terrorisme des Verts et faisons confiance à la science

 

S’agissant de domaines aussi essentiels pour notre bien-être et notre prospérité que sont d’une part ceux de la chimie et de cette nouvelle science qu’est la biochimie et d’autre part celui de l’énergie, la sagesse commanderait de ne pas tenir compte des peurs irraisonnées qu’agitent les écologistes et d’accorder toute la confiance qu’elles méritent aux connaissances scientifiques et à l’économie réelle.

 

Hélas, si les astrologues et les magiciens n’abusent qu’une minorité qui

croit en leurs prédictions, les Verts parviennent encore à imposer à toute une

société leurs mythes et leurs fausses croyances.

 

Olivier MÉRESSE

 

PEUT-ON SÉRIEUSEMENT ÊTRE PUBLICITAIRE ET SOCIALISTE ?

 

A l’instar de l’enseignement ou du journalisme, la profession publicitaire est très massivement orientée à

gauche. S’il existe des pays, plus instruits que le nôtre en matières juridique et économique, dans lesquels

être de gauche n’implique pas d’être socialiste, ce n’est pas le cas en France où même la droite et plus traditionnellement l’extrême-droite obéissent à des schémas de pensée marxistes. Rappelons que les dix

candidats à notre dernière élection présidentielle, en 2012, se proclamaient tous et étaient tous effectivement antilibéraux.

Ce 10/10 en anti-libéralisme qui semble donc s’appliquer au pays tout

entier prend un caractère quasi totalitaire dans les professions de l’enseignement,

du journalisme et de la publicité, car être par surcroît de gauche y va

tellement de soi que des opinions divergentes ne courent même plus le risque

de s’y exprimer. On n’est pas encore inquiété physiquement mais j’ai plusieurs

fois croisé d’anciennes relations professionnelles qui, dans l’atmosphère

détendue des vacances ou d’une soirée d’été, m’ont confié partager, dans le

secret, des idées politiques un peu semblables aux miennes... Découragées par

la pression du nombre ou même honteuses, elles préféraient, face au groupe,

se taire ou acquiescer.

 

La publicité dynamise la concurrence

 

L’unanimisme socialiste est nocif dans tous les domaines mais dans le cadre

publicitaire il est d’abord incompréhensible. La publicité est indissociable de l’univers

marchand et d’un cadre de libre concurrence. Elle ne se conçoit pas, sauf

à la confondre avec la propagande, hors de la société libérale ouverte dans

laquelle elle a pu naître et s’épanouir et il faut, pour justifier son existence, qu’une

large variété de producteurs aient la liberté d’offrir des biens et des services à

des clients potentiels, eux-mêmes libres de les choisir. Comment se peut-il que

toute une profession soit aussi peu attachée au cadre nécessaire de sa prospérité

? Ce ne serait pas la première fois qu’un imbécile se tirerait une balle dans

le pied mais comment l’expliquer à l’échelle d’une corporation ? Après tout, les

mineurs ne s’opposent pas à l’économie du charbon ni les sidérurgistes à celle

de l’acier.

 

Les socialistes ne sont généralement pas tendres avec la publicité. Ils fustigent

fréquemment cette irruption permanente de la logique marchande qui

exacerbe les jalousies et avilit les relations humaines. Selon le point de vue sociogauchiste

(hélas, notre « droite » culpabilise dès qu’elle s’en éloigne) la publicité

fabriquerait des besoins inutiles et gaspillerait des ressources, là où un plan démocratique

réalisé par des gens de bonne volonté nous éviterait de vaines querelles

commerciales ; tout ceci n’existant que pour permettre à quelques margoulins

de la pub de s’en mettre plein les poches. Trêve de fadaises, on a déjà montré

que la publicité était au contraire un accélérateur de concurrence indispensable qui permet à une offre innovante ou à un bon rapport qualité/prix de franchir le plafond de l’indifférence et atteindre rapidement une belle part de sa clientèle (1).

(1) Cf. Advertising and the Market Process par Robert B. Ekelund Jr et David S. Saurman ;

1988 (trad. franç. par Guy Millière : Publicité et Économie de Marché ; Éd. Litec ; Coll. Liberalia ;

1992). Voir aussi la note 2 de mon article Vendus et invendus in Liberté économique et progrès

social no 141 (oct. 2012).

 

Il n’existe pas de profits durablement simples à capter, puisqu’ils intéresseraient

une clientèle toujours plus large, et les publicitaires font donc tant

bien que mal un métier difficile.

Socio-gauchisme et publicité s’excluent mutuellement et nous devrions logiquement

voir les publicitaires plébisciter le marché et l’économie libérale.

Puisqu’il n’en est rien, demandons-nous quelles raisons historiques, politiques

ou psychologiques peuvent expliquer cette mésalliance entre publicité et gauche

socialiste ?

 

Publicité et contre-culture

 

La publicité est une information qui veut être perçue. C’est d’ailleurs à ce

titre qu’elle économise au final le temps des clientèles ciblées (caricaturalement,

on peut dire que dans le cas de la publicité c’est l’information qui paie le déplacement).

En recherchant l’impact, l’humour, le décalage, les publicitaires sont

fréquemment amenés à parler gravement de choses futiles ou au contraire futilement

de choses graves. Déclarer un amour enflammé à un savon ou à un

détergent permet de susciter l’attention mais cela met en même temps sens

dessus dessous les valeurs communes. Par ce biais la publicité a logiquement

attiré à elle toute la contre-culture et donc, en France, les soixante-huitards de

toutes époques, ravis d’adopter une profession qui les autorisait à piétiner les

églises ou les oeuvres de Mozart parmi tous caractères de civilisation.

Les conservateurs ont longtemps gardé leurs distances avec la réclame, la

rejetant de ce fait à gauche, mais l’émergence de la contre-culture n’étant qu’une

« révolution bourgeoise », la publicité a fini par s’imposer naturellement au sein

des familles. Repaire de romanciers ou d’artistes ratés relégués dans des tâches

alimentaires (parfois très bien rémunérées) en attendant de voir leur génie

reconnu, la publicité a fédéré les contempteurs de la société de consommation.

Par un ressort psychologique basique – faire payer à d’autres ses propres échecs

– ils n’ont pu s’empêcher de mordre la main qui les nourrissait en se complaisant

dans la détestation du grand capital, de l’industrie et du commerce.

De façon en apparence plus anecdotique, la publicité et le monde des

médias ont été investis par les trotskystes. Experts en « agit-prop » et doués pour

l’organisation, ils sont nombreux à avoir exercé des responsabilités au sommet

des agences de publicité, d’autant plus subrepticement qu’ils pratiquaient

l’entrisme, l’infiltration, le noyautage. Au volant de sa Ferrari ou dans un spa

multiplace, l’entriste peut singer son double avec une telle précision qu’il est seul

à savoir qu’il travaille à la victoire future du prolétariat. Idéologue à géométrie

variable, il est néanmoins pénétré de diamat (matérialisme dialectique) et sa perception

de l’histoire comme une lutte de classes sort renforcée de ce qu’il s’en

donne à voir. Dissimulé dans l’appareil de production capitaliste ou déguisé en

golfeur, le patron de publicité trotskyste est un révolutionnaire en gants blancs

qui conseille les entreprises du CAC 40 et soutient l’ultra-gauche ! Feindre

l’indifférence.

Lorsqu’en 1981 le candidat Mitterrand fut élu président après la campagne

d’affichage La force tranquille restée fameuse, quelques annonceurs quittèrent

RSC&G (l’agence de Séguéla, le publicitaire de Mitterrand) en arguant qu’on ne

pouvait pas manger à tous les rateliers. Il n’était pas encore évident que publicité

et socialisme puissent aller de pair. Aujourd’hui, les mentalités ont fait un grand

bond en avant puisque plus personne ne s’émeut de voir Matthieu Pigasse

défendre dans les médias l’impôt à 75 % du président Hollande ou une hausse

des taux de l’ISF, tout en dirigeant la banque Lazard qui trône au premier rang

des banques d’affaires et dont le siège est aux Bermudes ! Le relativisme rend

tout compatible avec le socialisme.

 

Effets boule de neige

 

Le socio-gauchisme des publicitaires connaît bien sûr autant de justifications

que d’incarnations. Pour clore rapidement ce chapitre, signalons entre

autres :

– la consanguinité qui existe entre publicité, médias subventionnés et

artistes officiels ;

– l’abandon généralisé de la « fonction dircom » des grandes entreprises à

des encartés du PS sinon gauchistes patentés (l’homogénéité des points de vue

les rend sans doute plus aptes à communiquer avec leurs agences de

communication) ;

– la surutilisation par les publicitaires de sociostyles et d’une sociologie

débridée (2) ;

(2) Sans nier les apports de grands sociologues, la sociologie est trop souvent la science qui

consiste à se prendre pour Dieu, en ajoutant une grande dose de mépris, pour regarder ses frères

humains comme on observerait une fourmilière.

 

– le « big data » ou le CRM (customer relationship management) très à la

mode aujourd’hui et qui en plus d’être des fumisteries sont de nouvelles formes

de cette désacralisation de l’être humain, réduit à sa nature chimique ou mécanique

et prétendument déchiffrable par des ordinateurs pour peu que ceux-ci

soient suffisamment alimentés en données ;

– la certitude de participer à la concentration des marchés alors que la

publicité accélère au contraire l’émergence de challengers ;

– dépassé un certain seuil de gauchisme ambiant, les conversations autour

de la machine à café deviennent un concours de parler politiquement correct ;

un cercle vicieux de l’intolérance se met alors en place qui fait rapidement de

toute personne remettant en cause les privilèges des intermittents du spectacle

un compagnon de route de la barbarie nazie (« Quand j’entends le mot “culture”,

je sors mon revolver » (3)).

(3) Cette citation souvent faussement attribuée a pour origine la phrase « Quand j’entends parler de culture, je débloque le cran de sûreté de mon Browning » (Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning) tirée de la pièce Schlageter d’Hanns Johst, jouée le 20 avril 1933 au Théâtre national de Berlin et dédiée à Hitler qui célèbre ce jour-là son quarante-quatrième anniversaire (cf. Richard J. Evans, Le Troisième Reich, Éd. Flammarion).

 

Enfin, au nombre des raisons qui rapprochent la publicité du socialisme, j’ai montré dans un précédent article (4) que la multiplication des campagnes de communication publiques à tous les échelons de la République (et jusqu’à l’Union Européenne) avait stipendié les publicitaires, transformés en propagandistes, en leur faisant avaler au passage des législations sur tous les chapitres de leur profession (lois Évin, Sapin, Néiertz, Ameline, Bachelot, Kosciusko-Morizet... et tant d’autres encore) restreignant malheureusement la liberté d’expression de leurs clients privés.

(4) De la publicité à la progagande in Liberté économique et progrès social no 144 (juil. 2013).

 

Il ne peut exister, pour ces campagnes d’information

publique, d’autres critères de succès ou de qualité que la quantité d’argent gaspillé

et elles font donc la marge bénéficiaire des nombreuses agences élues. Vient

un moment où il serait nécessaire de choisir, puisqu’elles sont incompatibles,

entre son idéologie et sa profession : publicitaire et propagandiste sont deux

métiers distincts faisant appel à des aptitudes antinomiques.

 

Marché ou planification centralisée, il faut choisir

 

Que ce soit par sens du devoir ou sous la férule d’un rude contremaître,

un ouvrier peut être diligent sans aimer le capitalisme. Les épopées industrielles

du charbon, de l’acier ou du rail sont émaillées d’actions héroïques accomplies

par des ennemis déclarés du système sauvant au péril de leur vie un puits de

mine ou une locomotive. Mais le publicitaire n’est pas un ouvrier comme les

autres. Il veut être la voix de l’entreprise cliente. Comment pourrait-il l’être fructueusement

s’il n’est pas lui-même intimement convaincu du bien-fondé du

marché en général et de la légitimité de l’entreprise en particulier ? Ainsi, les

patrons qui confient leur budget de communication à des gauchistes doivent-ils

bien s’attendre à retrouver dans le produit final les inputs ou intrants admis au

début du processus. Comme disent les informaticiens : « garbage in, garbage

out (5) ».

(5) Si vous entrez des données pourries, vous ne pourrez obtenir après traitement informatique que des résultats pourris. Cette formulation humoristique fait écho aux noms attribués à différents empilements de mémoires : « first in, first out » (FIFO) ou « last in, first out » (LIFO).

 

Mon propos ne consiste surtout pas à dire qu’aucune publicité n’est bien

faite. Il est même assez étonnant qu’il y en ait autant de réussies. Cela ne peut

s’expliquer que par l’exigence d’annonceurs avertis, seul secret d’une publicité

efficace, débarrassée des scories de l’idéologie anti-capitaliste et de ses nombreux

avatars. De grandes entreprises internationales sont aussi là pour poser

des jalons et les publicités des marques Apple, Nintendo, Nike, Coca-Cola,

Volkswagen ou McDonald’s, sans être obligatoirement des plus « créatives », me

paraissent, pour la mémoire que j’en ai, irréprochables. Elles se contentent souvent

de montrer le produit, seul dénominateur commun à l’ensemble de ses

acheteurs, et de le faire joliment, en isolant une de ses caractéristiques les plus

saillantes.

 

Des créations qui tournent en rond

 

L’humour peut permettre à une marque de s’adjuger un capital de sympathie.

C’est un art difficile qui exige de surprendre et d’emprunter des chemins

inattendus. Il n’est donc pas question de dresser une liste d’interdits et je ne veux

surtout pas m’ériger en censeur de quiconque. Je constate seulement que certains

chemins sont foulés à outrance et je soupçonne l’idéologie d’en être la

cause. La publicité française nous donne ainsi à voir un monde où les enfants

donnent des ordres aux grandes personnes et menacent les grands-mères d’être

privées d’amour si elles n’achètent pas le dessert commandé. Les moeurs y sont

très en avance et quand des LGBTIQ (6) débarquent sur les écrans c’est toujours

avec l’air d’être là par hasard (les remarquables campagnes Benetton avaient

l’intelligence et l’honnêteté d’en faire un combat quand c’en était encore un et,

contrairement aux démagogues actuels, elles en recueillaient aussi les foudres).

(6) Lesbienne, gay, bi, trans, intersexe, queer. Est-il bien républicain de signaler ainsi ces

populations ? La République devrait permettre à chaque individu de vivre suivant ses propres plans

sans qu’il soit ainsi nécessaire de s’immiscer dans la tératophilie des uns ou l’abstinence des autres.

 

Les chamailleries germanopratines s’affichent en 4x3 jusque dans les champs

de patates, et les aristocrates, les « bourgeoises » ou les patrons sont ridicules car

ce sont leurs employés qui ont raison (ces derniers sont détenteurs d’une vérité

de classe) (7).

(7) Quand les hypermarchés Auchan usent de ce poncif, ils peuvent garder l’espoir que des

secrétaires y trouveront leur compte et rempliront leurs caddies, mais SFR, entreprise mise en vente

dernièrement, a laissé réaliser pour son offre SFR Business Team, pourtant destinée aux entreprises,

une « saga publicitaire » centrée elle aussi sur le rabaissement d’un patron, gros plein de soupe

imbécile répétant comme un perroquet les recommandations de ses subordonnés. Peut-on faire plus

contre-productif ? Si encore c’était drôle !

 

On pourra m’objecter que le cinéma, même hollywoodien, véhicule les

mêmes clichés et nous ressasse jusqu’à la nausée des histoires de capitalistes

porcins désireux de contrôler le monde ou d’exploiter le tiers-monde jusqu’à ce

qu’un agent incorruptible des forces gouvernementales vienne heureusement

déjouer la machination. Dans la vraie vie, tout le monde sait que ce sont les

États qui déclarent et font les guerres tandis que le commerce instaure la paix

et la prospérité entre des personnes de toutes origines. Le socialisme est une

maladie mentale qui affecte l’ensemble du monde moderne mais la publicité

américaine appartient encore à la sphère commerciale et non, comme la publicité

française, à la sphère culturelle.

Quand on feuillette côte à côte deux hebdomadaires d’information, français

et américain, on ne peut qu’être frappé par les différences d’apparence et de

style des annonces publicitaires. Les spécificités culturelles propres à chaque

pays ne peuvent tout justifier. Il existe bien sûr une grande diversité d’annonces

mais globalement la mise en page des annonces américaines laisse davantage

émerger le sens, la signification. L’accroche et le texte sont mis en valeur, la

typographie est choisie pour sa lisibilité, le visuel dont l’importance est minorée

par rapport aux annonces françaises n’est là que pour répondre à l’accroche,

l’illustrer ou la gonfler de sens. La mise en page des annonces américaines est

souvent irréprochable et exempte d’effets graphiques gratuits. Autrement dit, le

gauchisme publicitaire des annonces françaises ne se manifeste pas seulement

dans la perversion du sens mais aussi dans l’effacement de celui-ci, dans sa

subordination à la forme et dans la laideur de cette forme. Pour comprendre

comment on a pu en arriver là, il est nécessaire d’opérer un petit détour

historique.

 

Au commencement était Jean-Pierre

 

Dans la série télévisée Ma sorcière bien-aimée (Bewitched, 1964-1972)

le mari de l’héroïne, Jean-Pierre (Darrin dans la version originale) est concepteur-

rédacteur de l’agence Macman & Tate. On le voit de temps à autre travailler

avec le patron de l’agence et un client pour trouver le slogan qui fait mouche.

Une fois le texte de l’annonce rédigé, on adjoint une photographie du produit

et l’ensemble est mis en page par un maquettiste avant d’être confié à la

fabrication.

Celui qui est sans doute le plus grand publicitaire du XXe siècle, Bill Bernbach

(1911-1982) – il est le B du réseau mondial d’agences de publicité DDB

– va bouleverser cet ordre des choses. Expert dans l’instauration d’une connivence

entre la marque et son public, Bill Bernbach a défini les codes des publicités

Volkswagen tels qu’ils sont encore aujourd’hui utilisés par la marque. Bill

Bernbach invente une publicité où visuel et accroche se répondent et c’est donc

de leur juxtaposition qu’émerge le sens de l’annonce. Cette alchimie s’opère

directement dans le cerveau du lecteur et stimule son intelligence ou déclenche

son hilarité. Pour reproduire aussi souvent que possible ce prodige, Bill Bernbach

impose donc ce qu’on appelle dans un franglais de bon aloi le « team créatif »,

constitué d’un concepteur-rédacteur et d’un directeur artistique. Un directeur de

création vient enfin chapeauter l’ensemble des équipes créatives.

Les directeurs artistiques ne dirigent que l’orientation artistique des

annonces (et éventuellement un stagiaire maquettiste). Recrutés pour la plupart

à la sortie d’écoles d’art, ils vont faire entrer non pas simplement la contre-culture

mais un véritable esprit révolutionnaire dans la publicité française. Formés par

des guévaristes barbus pétris d’esthétique stalinienne et pourfendeurs de la

société de consommation, ce sont souvent eux qui vont s’imposer au sein des

équipes créatives. Ils sont les détenteurs d’un savoir initiatique, le code graphique

et stylistique, difficile à contester, là où les concepteurs-rédacteurs n’ont à faire

valoir que des idées et des mots que tout le monde peut décoder et discuter.

Jean-Pierre a été enfermé dans un bureau avec un communiste et c’est Boris

qui est sorti vainqueur. La plupart des directeurs de création sont ainsi d’anciens

directeurs artistiques. Tous ne sont pas talentueux, sinon dans la maîtrise des

jeux de pouvoir, et cette erreur organisationnelle a pour conséquence une subordination

généralisée du fond à la forme.

 

La laideur comme exutoire

 

Peu d’annonceurs laissent à leurs agences la liberté de faire n’importe quoi.

La haine anti-capitaliste doit donc trouver des exutoires à sa portée. Si l’accroche n’est pas assez perverse, elle peut perdre en puissance en étant écrite en rouge clair sur rouge foncé, par le choix d’une typographie illisible ou en faisant danser les mots. Une mise en page un peu laide, une illustration un peu moche ou un

graphisme inutile pourront achever l’oeuvre. Au risque de me répéter, le gauchisme

publicitaire ne se manifeste pas seulement par la perversion du sens mais

aussi dans l’effacement de celui-ci, dans sa subordination à la forme et dans la

laideur de cette forme. Raymond Loewy, l’inventeur du design, soulignait pourtant

sans relâche que « la laideur se vend mal » (il en a même fait, en 1953, le

titre de son unique livre).

L’image est beaucoup plus ancienne que l’écrit, comme se plaisait à le

rappeler André Frossard. Les peintures rupestres précèdent de plusieurs milliers

d’années l’écriture. L’écrit est donc LE nouveau mode de transmission de l’information.

La voix, l’image, c’est la préhistoire (littéralement puisque l’histoire

commence avec l’écriture). D’ailleurs, les spécialistes continuent de s’interroger

sur le sens à donner à ces peintures rupestres tandis que les doutes sur la signification

d’écrits, même très anciens, sont rares. Une photo sans légende ne veut

rien dire. Me montre-t-on un train ? La vache qui le suit des yeux ? Le beau

temps près de Limoges ? L’intégration harmonieuse du rail dans le paysage ?

 

Un nouvel espoir

 

Une jolie perle d’espoir est venue saluer les premiers beaux jours de cette

année 2014. Une campagne Kindy sur deux affiches présentant une femme et

un homme, nus à l’exception de leurs chaussettes, tenant chacun une pancarte

IMPÔTS masquant sexe et poitrine. « Tout sauf mes chaussettes Kindy », dit

l’accroche. Impact, agrément, le produit en situation, un érotisme qui fleure bon

les années 70, la parité en plus, le petit « gimmick » à la Bill Bernbach puisque

l’image ne veut rien dire sans les mots et que les mots ne deviennent amusants

qu’en commentaire de l’image, l’intégration de la marque dans l’actualité la plus

brûlante et la plus pertinente, une prise de risque commercial courageuse, le

désir de défendre les intérêts des clients, une orientation politique dont on appréciera

la fraîcheur... Rien n’est donc perdu pour la France, tout est encore

possible !

 

Jean-Philippe FELDMAN

 

LIBÉRALISME ET REPRÉSENTATION PROPORTIONNELLE

Réflexions autour des élections législatives allemandes de septembre 2013

 

On entend fréquemment des libéraux français se lamenter au sujet de notre mode de scrutin actuel et prôner l’instauration d’un scrutin proportionnel ou, à tout le moins, d’une « dose » de proportionnalité aux élections législatives. Les dernières élections générales en Allemagne invitent à s’interroger sur la pertinence de cette proposition.

 

Le mode de scrutin allemand et ses conséquences

 

Rappelons que l’Allemagne, comme la plupart des pays européens, pratique un système mixte à prépondérance proportionnelle. En effet, l’électeur

allemand possède deux voix : avec la première, il choisit un député au scrutin

majoritaire à un tour ; avec la seconde, il sélectionne une liste de parti présentée

au niveau de son Land. Mais, c’est la seconde voix qui est prépondérante, car

les vainqueurs des scrutins uninominaux sont pénalisés : le résultat de la distribution des sièges doit correspondre à la représentation proportionnelle des voix conquises par les listes des partis dans les Länder (1).

(1) V. e.g. Dominique Chagnollaud, Droit constitutionnel contemporain, Paris, Dalloz, t. 1, 5e éd., 2007, no 471, p. 320.

 

Les élections législatives du 22 septembre 2013 se sont traduites par la

claire victoire des chrétiens démocrates, une déroute pour les sociaux-démocrates,

qui recueillent en gros 25 % des voix, à 17 points de ces derniers, enfin

l’échec des libéraux. La logique du système parlementaire eût voulu que les

chrétiens démocrates gouvernassent seuls. Mais c’était sans compter avec le

mode de scrutin. Une nouvelle fois, aucun parti ne remportait une majorité des

sièges et un gouvernement de coalition s’avérait indispensable. L’élimination des

libéraux, le poids des conservateurs, l’extrémisme du parti de gauche et de certains

Verts ne laissaient d’autres choix qu’une nouvelle « grande coalition » entre

les deux principaux partis, pourtant opposés avant les élections.

 

La « grande coalition » à l’allemande n’en demeure pas moins choquante.

 

Alors même qu’un parti politique s’est indiscutablement trouvé sanctionné lors

d’un scrutin, il n’en finit pas moins par gouverner à son issue ! Certes, les élections

n’ont pas été inutiles. En l’occurrence, elles servent à définir qui doit diriger

la coalition, autrement dit qui doit détenir les ministères les plus nombreux et

les plus importants. Mais le procédé diminue l’intérêt d’une alternance, il est

susceptible d’accroître l’audience des extrémistes et il mène à des compromis.

 

Qu’en retenir pour la France ?

 

Un tel système peut recevoir les suffrages des centristes en France, qui ne rêvent que de gouvernements d’union nationale en croyant mêler l’« efficacité »

de la droite à la « justice » de la gauche, tout en omettant de préciser que la droite

peut être aussi incompétente que la gauche et que celle-ci peut être aussi injuste

que celle-là... Mais qui dit compromis dit compromissions. L’accord conclu entre

les chrétiens démocrates et les sociaux-démocrates aboutit à la suppression d’une

partie du programme antisocialiste et à l’obligation de mettre en place certaines

propositions socialistes, à commencer par un salaire minimum national que, jusque-là, les Allemands s’étaient bien gardés de consacrer.

 

Certes, aujourd’hui, plus personne ne défend une proportionnelle intégrale.

 

L’émiettement des partis politiques représentés dans la chambre serait tel

qu’il interdirait tout gouvernement stable. Mais beaucoup défendent les scrutins

mixtes ou une « part de proportionnelle » comme étant de nature à limiter l’injustice

du scrutin majoritaire, tout en évitant les effets pervers de la proportionnelle

intégrale. Beaucoup constatent aussi les conséquences néfastes du mode de

scrutin actuel en France : le système uninominal majoritaire à deux tours, à savoir

la surreprésentation des grands partis, l’écrasement des petites formations, le

localisme des députés qui les transforme en « assistantes sociales » plutôt qu’en législateurs.

 

Cela étant, les systèmes proposés pour accroître la représentation des

partis aboutissent – on l’oublie trop souvent – à des résultats très décevants au

regard de l’objectif poursuivi. Notamment, les partis extrémistes ne tirent pas

forcément avantage de la proportionnelle, alors même qu’on entend les inclure

dans le système politique pour les vider de leur venin (2).

(2) V. e.g. Elvire Fabry (dir.), Plus de proportionnelle pour mieux représenter la société civile ? Expériences européennes et scénario français, Paris, Fondapol, 2007, p. 81.

 

Ensuite et surtout, on met l’accent sur la représentation à la Chambre en

oubliant de penser au gouvernement et à sa majorité. Dans un régime parlementaire

– ceci exige d’être martelé –, un gouvernement doit disposer d’une

majorité claire et stable autant que possible. Or, un parlement fragmenté y fait

obstacle. On parle de la volonté des électeurs lors des élections, mais on l’oublie

à leur issue. En l’occurrence, les électeurs allemands voulaient-ils une « grande

coalition » ? Souhaitaient-ils des tractations de couloir après le scrutin pour tenter de former un gouvernement ? Auraient-ils accepté l’accord de gouvernement ?

 

Ici, nous sommes proches du « parlement sans fenêtre » qui caractérisait tristement notre IVe République.

 

De plus, le scrutin majoritaire présente un avantage décisif par l’apport à

la représentation proportionnelle : il permet de « mettre à la porte » le député

sortant. Ce n’est pas un hasard si Hans Kelsen, le juriste autrichien socialiste, voulait la proportionnelle pour la « démocratie de partis » qu’il appelait de ses voeux dans l’entre-deux-guerres...

 

Les scrutins majoritaires permettraient de limiter le « marché politique »

 

De nombreuses études ont été menées, notamment aux États-Unis, sur les conséquences des différents modes de scrutin. Il en ressort généralement que les scrutins majoritaires sont mieux à même que les scrutins proportionnels de limiter le « marché politique ». Là encore, cette donnée n’est guère en odeur de

sainteté en France, notamment parce que les travaux de l’École du public choice

y sont méconnus. Or, dans une perspective libérale, les institutions doivent

autant que possible permettre d’enserrer le pouvoir de nuisance des hommes

de l’État. A cet égard, s’il est indéniable que notre mode de scrutin actuel est défectueux, donc perfectible, il serait regrettable de le réviser pour en aggraver les effets.

 

Le système le moins sujet à la corruption est le scrutin majoritaire à un

tour, qui se trouve pratiqué dans la plupart des pays anglo-saxons. Certes, objectera-

t-on, ce mode de scrutin n’a jamais empêché la socialisation d’un pays, à

commencer par celle de l’Angleterre jusqu’aux années 1970. Mais il ne faut pas

donner à un mode de scrutin plus d’importance qu’il n’en a. Celui-ci dépend du

système de partis, mais surtout il ne peut que s’insérer dans une réforme bien

plus globale des institutions. L’émergence d’une constitution libérale n’est pas

un long fleuve tranquille...

 

Emmanuel MARTIN (ci-contre) et Dalibor ROHAC

 

 

TUNISIE : LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE RENIÉE DANS LA CONSTITUTION

 

Les commentateurs s’accordent à dire que la nouvelle Constitution tunisienne, parce qu’elle garantira en théorie l’égalité hommes-femmes et la liberté

de culte, sera sans doute désormais un modèle pour la région MENA. Pourtant elle s’avère très faible sur un point crucial pour le développement tunisien – surtout au regard de l’histoire de la révolution tunisienne elle-même.

 

En effet, pour les gens ordinaires du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord,

les événements du Printemps arabe ont été causés autant par une frustration devant le manque d’opportunités économiques que par un mécontentement à l’endroit des régimes autoritaires et répressifs de la région.

 

Rappelons-nous : les soulèvements populaires ont été déclenchés par l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi, un petit vendeur de fruits et légumes tunisien, qui avait été harcelé par les autorités locales. Quand ces dernières lui avaient interdit de vendre ses marchandises et confisqué sa carriole et sa balance, sa vie – et celle de ceux qui étaient à sa charge – a été instantanément ruinée.

 

D’où son geste de désespoir.

 

Trois ans plus tard, les choses ne s’améliorent pas en Tunisie : alors que l’Assemblée nationale constituante du pays votait peu à peu la nouvelle Constitution

tunisienne, un débat houleux a fait rage le 9 janvier à propos d’un amendement

à l’article 48, qui traite des droits et libertés individuels : « L’État garantit

la liberté du travail et la liberté de l’initiative économique. »

 

Le refus de l’amendement sur la liberté de travailler

 

L’amendement visait à intégrer la protection de la liberté économique dans la constitution et ainsi prévenir les cas de harcèlement arbitraire qui avaient

motivé l’acte désespéré de Bouazizi, mais aussi à freiner l’excès de réglementation

populiste qui alimente notamment une corruption incontrôlée de la part de certains responsables.

 

Malheureusement, l’amendement a été rejeté par un vote tenu le lendemain, avec seulement 93 voix en sa faveur, alors que 109 étaient nécessaires.

 

Pour les adversaires de l’amendement, comme la députée Samia Abou, cet

amendement imposerait au pays « une orientation économique, celle du néolibéralisme

sauvage ». Mourad Amdouni, un autre député, avertissait que si l’on

faisait « passer cet article, ce serait la plus grande traîtrise faite au peuple tunisien et à la révolution ».

 

En réalité, quand on se souvient de la façon dont a été déclenchée la révolution

tunisienne, de telles réactions ne manquent pas de surprendre : Mohamed

Bouazizi petit entrepreneur ambulant vendant des fruits et des légumes, s’est

immolé pour réclamer sa liberté à l’initiative économique. C’est précisément

l’absence de liberté de l’initiative économique qui étouffait Bouazizi comme l’immense majorité des Tunisiens.

 

Dès lors, comme le notait Habib Bribech, député d’Ennahdha, « ça aurait

été l’article le plus révolutionnaire de toute la constitution ». Mohamed Tahar

Ilahi, député indépendant de Sidi Bouzid, où s’était immolé Mohamed Bouazizi,

ne s’y trompe pas : « l’ouverture, c’est ce dont notre économie a besoin. Nous

sommes à une étape où une révolution économique et un nouveau modèle de

développement s’imposent ». Pour un autre député en faveur de l’amendement,

Abdel Monem Krir, du mouvement NidaaTounes, « l’État n’en peut plus... Ce

sont les businessmen qui créent la richesse ». L’État tunisien étrangle en fait le pays économiquement parlant ; le taux de chômage, notamment chez les jeunes, explose.

 

Près de 95 % du paysage économique de la Tunisie se compose de microentreprises.

 

Elles font face à de redoutables barrières à l’entrée et au cours de leur croissance. Selon le rapport Doing Business de la Banque mondiale, le démarrage d’une entreprise est devenu plus difficile que les années précédentes.

 

L’obtention d’un permis de construction simple nécessite 94 jours et coûte près

de 256 % du revenu annuel moyen dans le pays. La Tunisie se classe également 109e dans le monde en ce qui concerne l’accès de ses entrepreneurs au crédit.

 

La raison pour laquelle la tradition méditerranéenne de l’entrepreneuriat

et de la liberté économique ne s’est pas traduite dans les institutions et les politiques

facilitant la libre entreprise est simple. L’ouverture des marchés menacerait

les secteurs qui avaient été « nationalisés » par le passé et dans lesquels certains

dirigeants et leurs acolytes bénéficient de privilèges monopolistiques et

autres formes de protection. La Tunisie de Ben Ali était caractérisée par un

système de copinage et de clientélisme. Aujourd’hui, certains « parrains » ont peut-être été remplacés, mais la logique sous-jacente d’une petite élite vivant au détriment du grand public reste la même.

 

L’échec de l’amendement sur la « liberté de travailler » risque de compromettre

l’une des dernières chances qu’avait la Tunisie de pouvoir respecter le

message profond des événements du Printemps arabe. Ses détracteurs se trompent

s’ils pensent que l’amendement pourrait en quelque sorte transformer la

Tunisie en un pays de capitalisme débridé à la Dickens. L’amendement, par

exemple, n’empêcherait pas le droit de grève, comme certains l’ont prétendu,

puisque ce droit est également garanti par la constitution.

 

La développement économique trahi

 

Alors que la Tunisie est à la recherche d’investissements étrangers pour sa

croissance économique, les attitudes anti-business au sein de son spectre politique

envoient un très mauvais signal sur la direction que prend le pays. Si les

responsables politiques de la Tunisie ne parviennent pas à comprendre que le

développement nécessite l’entreprise et l’initiative économique, la crédibilité du

pays auprès des investisseurs potentiels n’en sortira pas indemne.

C’est le développement économique et social du pays que vient de compromettre

une élite politique engluée dans des schémas idéologiques éculés. En

refusant de se lever pour la liberté économique, l’Assemblée constituante tunisienne

a trahi exactement ce pour quoi Mohamed Bouazizi s’est battu – et est mort.

 

 

OPINION

 

Patrick COQUART

 

 

MAIS OÙ VA L’ARGENT ?

 

Où va l’argent ? Le nôtre bien sûr, celui que l’administration des impôts nous a prélevé par les innombrables et ténébreux canaux qui sont les siens ? La question peut sembler saugrenue, mais nous sommes en droit de nous la poser.

Je dirais même qu’il s’agit d’un devoir impérieux.

 

D’un côté, nous avons tous constaté l’augmentation sans précédent des prélèvements depuis l’arrivée de François Hollande à l’Élysée. Une augmentation qui fait suite à celle de ses prédécesseurs depuis des décennies, et qui s’ajoute à celle des collectivités territoriales – communes, communautés de communes ou agglomérations, départements, régions – et des organismes dit « sociaux » – Sécurité sociale, organismes de retraite complémentaire, etc. A tous les niveaux, les impôts, taxes, cotisations croissent. Et il semble impossible d’arrêter leur ascension.

 

De l’autre côté, les déficits se creusent et les dettes gonflent car les dépenses ne baissent pas. Les chiffres ne sont pas encore définitifs, mais l’on parle de 26 milliards d’euros de dépenses publiques supplémentaires en 2013, et d’une augmentation de la dette de 83 milliards d’euros. Une dette qui est en passe d’atteindre les 100 % du produit intérieur brut (PIB).

Malgré tout, certains, à l’instar de Dominique Jamet, estiment que « nombre de services publics semblent être à l’os » et se demandent si François Hollande « peut encore réduire les dépenses ».

 

Les services publics sont-ils à l’os ? De nombreux exemples semblent le confirmer.

C’est ainsi que l’on a entendu dernièrement un officier strasbourgeois se plaindre du manque de casques lourds dans son unité, ou ces soldats protester parce que contraints d’acheter eux-mêmes leur papier toilette. Sans parler des troupes qui sont transportées au Mali ou en Centrafrique par l’armée américaine car l’armée française ne dispose pas d’avions pour le faire.

Dans le Nord, 30 % du parc automobile du commissariat de Roubaix et 40 % de celui de Tourcoing sont immobilisés, en attente de réparation.

La justice n’est guère mieux lotie. Derrière l’idéologie victimaire de Christiane Taubira, il y a aussi le manque de moyens : près de 100 000 peines de prison ne sont pas exécutées, en partie parce qu’il manque des places dans les prisons.

 

Un maire de Vendée me disait avoir acheté un radar de contrôle routier aux gendarmes de sa commune, car il n’avait pas de crédits pour cela.

Enfin, c’est une inspectrice du travail qui me demandait de lui envoyer un courrier par la poste, et surtout pas par email car elle n’avait pas de papier pour imprimer.

 

A première vue donc, les services publics sont à l’os. Mais alors, comment les dépenses continuent-elles d’augmenter et les déficits de se creuser ? Où va l’argent ?

En cherchant bien, nous devrions encore trouver des dépenses à réduire ou à supprimer. Nous pourrions parler du train de vie des élus qui n’est que peu concerné par l’austérité, ou des dépenses de prestige et d’image des collectivités locales rarement à la baisse.

Mais il est probable que cela ne permettrait pas de faire beaucoup d’économies.

Voilà pourquoi certains se demandent s’il est encore possible de réduire les dépenses.

 

On le peut, à condition de s’attaquer aux deux plus gros postes, qui représentent 70 % de la dépense publique : la masse salariale et les prestations sociales.

Rendez-vous compte que les prestations sociales sont passées de 32 % du PIB en 1960 à 46 % en 2011, soit une augmentation de près de 906 milliards en euros courants. Ou encore qu’entre 1981 et 1986, sous François Mitterrand, 330 000 fonctionnaires ont été embauchés (si l’on prend une moyenne basse de 2 000 euros par mois, cela représente au bout de 60 ans – les fonctionnaires d’État continuent d’être payés pendant leur retraite – plus de 475 milliards d’euros !).

 

Nous ne pouvons entrer ici dans le détail des mesures à prendre. Beaucoup de propositions existent déjà. Il est urgent de les mettre sur la place publique et dire la vérité aux Français. Certes, cela sera douloureux et fera de nombreux mécontents.

 

Mais aujourd’hui, l’État et ses satellites ne sont qu’un immense tunnelier qu’on ne peut plus arrêter. Il creuse, creuse encore, creuse toujours.

Il n’y a que deux façons pour ce tunnelier fou de terminer sa course :

rejoindre le noyau terrestre dont la température atteint les 6 000 oC, s’enflammer et disparaître en explosant ; ou bien continuer à creuser pour percer la planète, disparaître dans le vide sidéral et nous entraîner à sa suite.

A moins que quelqu’un en prenne vraiment les commandes et inverse la progression de la machine.

 

NB : Cet article a été publié sur le site www.24hgold.com en février 2014

 

 

BONNES FEUILLES

 

Pascal SALIN

 

 

LA TYRANNIE FISCALE

Éditions Odile Jacob.

 

Extraits du livre, pages 213 à 218.

 

 

L’État mauvais assureur (1)

(1) La sortie des deux derniers ouvrages de Pascal Salin, Libérons-nous (Les Belles Lettres) et La Tyrannie fiscale (Odile Jacob) a été saluée dans le Figaro du premier mars dernier sous la forme d’une interview de Pascal Salin par Charles Jaigu, intitulée Essayons la baisse des impôts.

 

Même si les hommes de l’État ont intérêt à mélanger l’assurance et la solidarité, il n’en reste pas moins que les deux questions sont logiquement séparées et qu’elles devraient l’être en fait. Or l’État est un mauvais assureur, tout d’abord parce qu’il renforce le risque moral dans un domaine où il est particulièrement

menaçant. L’assureur privé, lui, a intérêt à le diminuer en exerçant

des contrôles ou en imaginant des systèmes d’incitation variés pour atténuer

l’irresponsabilité des assurés. Bien sûr, la suppression de tout risque moral dans

l’activité de l’assurance aurait un coût infini, mais c’est à chaque assureur, soucieux

d’optimiser l’utilisation de ses propres ressources, qu’il revient de

comparer le coût et le rendement de la lutte contre le risque moral. Dans un

système public ou dans un système qui bénéficie d’un privilège de monopoleur,

du fait de l’intervention de la puissance publique, les gestionnaires sont beaucoup

moins incités à lutter contre le risque moral, sauf si certains d’entre eux

ont un sens moral particulièrement développé et qu’ils répugnent à récompenser

l’irresponsabilité et la recherche de profits aux dépens des autres. Il n’y

a aucune raison de penser que, par quelque miracle, les agents d’un système

public ou parapublic d’assurances « sociales » seraient tous dotés d’un immense

sens moral qui les pousserait par exemple à passer leurs jours et leurs nuits à

débusquer les « profiteurs ». Après tout, on n’a jamais entendu dire que les

agents de l’administration de la Sécurité sociale étaient recrutés au moyen d’un

concours de moralité ! Et de même, on n’a jamais entendu dire que les assurés sociaux étaient admis à adhérer au régime de Sécurité sociale dans la mesure où leur sens moral garantissait qu’ils ne profiteraient pas de la situation de risque moral délibérément organisée. Pour une administration parapublique chargée d’une activité d’assurance, il est en général beaucoup plus facile d’augmenter les cotisations des assurés que de lutter contre les « abus ». Et ce n’est évidemment possible que s’il n’existe pas de concurrent fournissant les mêmes services à moindre prix. Contrairement à ce qu’on entend dire trop souvent, c’est la concurrence entre des assureurs privés, préoccupés d’accroître leurs profits, qui moraliserait les activités dites d’assurances sociales, par exemple l’assurance-maladie ou l’assurance-chômage.

 

Le monopole public dans l’assurance des risques de la vie est également

mauvais parce qu’il est indifférencié. Les assurés sociaux n’ont pas la liberté de

choisir les risques qu’ils désirent couvrir ni dans quelle proportion ; ils sont obligés

d’accepter, pour des affaires qui ne concernent qu’eux-mêmes, les décisions

prises par une petite poignée de gens qu’ils n’ont aucun moyen d’influencer,

par exemple les membres du Parlement ou du gouvernement ou les membres

des conseils d’administration des caisses, prétendus représentants des salariés

– qui sont en fait des bureaucrates syndicaux – ou prétendus représentants des

employeurs, qui sont d’autres bureaucrates syndicaux. Et c’est ainsi que tous les

Français sont obligés de s’assurer contre le « risque » de tabagisme, même s’ils

ne le pratiquent pas, et qu’ils sont en tout cas obligés de payer les abus des

autres, même s’ils estiment en conscience qu’ils n’ont pas à être « solidaires » de

ceux qui y ont recours.

Puisque les hommes de l’État sont les plus mauvais des assureurs, la réforme

fiscale consiste tout simplement à dénationaliser les activités correspondantes et

à supprimer le monopole qu’ils se sont attribué (ou qu’ils ont attribué à des

organismes spécifiques), en utilisant les moyens que leur donne l’exercice d’un

autre monopole, celui de la contrainte et de la violence légales. La privatisation

de toutes les activités dites d’assurances sociales présenterait les trois grands

avantages suivants :

• La moralisation de l’activité d’assurance par la diminution du risque moral.

• La diminution du coût de l’assurance, précisément parce que le risque moral serait réduit, mais aussi parce que la gestion d’une organisation privée est plus efficace. La privatisation des institutions d’assurances sociales et l’introduction de la concurrence seraient donc un puissant moyen d’atteindre l’objectif souvent proclamé, mais rarement atteint, de diminuer les prélèvements obligatoires.

• Une meilleure adaptation de l’assurance aux besoins, chaque assuré choisissant lui-même les risques qu’il désire couvrir, compte tenu des coûts de couverture de ces différents risques et des propositions des différentes compagnies d’assurances. Bien entendu, on peut imaginer que tous les habitants d’un pays soient obligés dans une première étape de s’assurer contre certains risques, par exemple les risques les plus graves et les plus coûteux. En effet, le sentiment de solidarité existe chez les hommes (et pas seulement chez ceux qui prétendent détenir le monopole de l’exercice de la solidarité, les hommes de l’État) et personne ne laissera « tomber » l’imprévoyant atteint d’une maladie grave dont les soins sont trop coûteux pour qu’il puisse les payer ou les rembourser ultérieurement.

 

Cette obligation d’assurance minimale – qu’on trouve par exemple,

quoique pour d’autres raisons, dans le cas de l’assurance automobile – ne devrait

évidemment pas impliquer l’obligation de s’assurer auprès d’un assureur public

disposant d’un monopole.

 

La seule idée que l’assurance-maladie, par exemple, devrait être dénationalisée

paraît à beaucoup iconoclaste et même franchement obscène. Il existe

plus de réticences encore à l’égard de la dénationalisation d’une activité d’assurance

comme celle du chômage. La raison en est peut-être que le chômage

paraît une sorte de fatalité plus difficile même à saisir que la maladie : on peut

espérer trouver des médicaments ou des interventions chirurgicales efficaces

contre telle ou telle maladie, mais on ne pourra jamais trouver la pilule antichômage.

 

Et pourtant, la privatisation de l’assurance-chômage répond exactement

aux mêmes justifications que celle de l’assurance-maladie et elle aurait exactement

les mêmes types d’avantages. Certes, les assureurs n’ont pas la maîtrise

du niveau de chômage, mais ils n’ont pas non plus, par exemple, la maîtrise

d’une épidémie. Leur activité dépend, dans un cas, des microbes qui répandent

la maladie et, de l’autre, des parasites sociaux qui, par leur politique économique,

sont responsables de la croissance du chômage.

 

Devant l’extension d’une épidémie, comme devant la croissance du chômage,

la réponse d’ensemble des assureurs consiste évidemment à augmenter

les cotisations. Contrairement au cas de l’assurance publique où l’augmentation

des cotisations peut être due au laxisme dans la gestion ou à l’absence de lutte

contre le risque moral, dans ce cas l’augmentation résulte de l’apparition d’un

phénomène d’origine extérieure qu’aucun assureur ne peut maîtriser. C’est d’ailleurs

pourquoi cette hausse globale des cotisations ne met pas en cause la concurrence

entre les assureurs et leur liberté de gestion.

 

Dans la mesure où chaque assuré paie lui-même sa cotisation d’assurancechômage

et n’est pas sujet à l’illusion de la gratuité que fait naître l’existence

d’une prétendue cotisation patronale, il peut constater que les cotisations demandées

par tous les assureurs augmentent et qu’il existe donc, non pas un problème

propre à son assureur, mais un problème global. Les salariés sont alors incités

à s’interroger sur les causes de cette croissance du chômage et, éventuellement, à faire pression pour que telle ou telle politique soit modifiée.

 

Les hommes de l’État sont un peu comme des pyromanes qui se prétendraient

pompiers. Proclamant qu’ils vont assurer les citoyens contre les risques

de la vie, ils le font plus mal que d’autres et allument eux-mêmes le feu puisque

le caractère non contractuel de leurs décisions leur permet d’en changer

n’importe quand et sans préavis. Une épée de Damoclès est alors constamment

suspendue au-dessus de la tête des citoyens : à tout moment une décision étatique

peut être prise arbitrairement, ruiner leurs espoirs, anéantir des années d’efforts. Alors qu’ils prétendent assurer contre les risques, les hommes de l’État en sont devenus les plus grands producteurs. Dans cette tâche destructrice ils dépassent désormais de loin la nature dont ils se distinguent par deux caractéristiques essentielles 4 :

• Les risques que produit l’État sont le résultat de la volonté humaine ou, plus

précisément, de la volonté de quelques hommes, les mêmes qui prétendent – avec

l’appui d’intellectuels fascinés par le Pouvoir – que l’État a un rôle stabilisateur. En

fait, cette prétendue action stabilisatrice se traduit par la poursuite de quelques

objectifs macroéconomiques définis arbitrairement et qui n’ont rien à voir avec le

risque qui affecte l’environnement des individus. La « recherche des grands équilibres

» constitue l’un des mots clés de l’imaginaire politique moderne. Il n’est en fait

que le paravent d’une action sans principes et sans lien avec la réalité concrète. Peu

importe alors que les décisions prises au nom des « grands équilibres » soient ellesmêmes

à l’origine des pires incertitudes pour les citoyens 5. La machine tourne

pour elle-même, dans un univers purement rêvé, auquel s’accrochent politiciens,

journalistes, universitaires, syndicats de patrons et de salariés, sans s’apercevoir qu’elle égratigne ou mutile les hommes et les femmes sur son passage.

 

• Cette action étatique présente par ailleurs la pénible caractéristique qu’il est particulièrement difficile de s’assurer contre les risques qu’elle produit. On peut s’assurer contre les inondations, contre le feu, contre les accidents et même contre les mauvaises récoltes car ces phénomènes « naturels » ont tout de même une certaine régularité qui permet de dégager des lois de probabilité et donc de développer des activités d’assurance.

Mais quel citoyen n’a jamais pu trouver un assureur capable de l’assurer contre le risque d’augmentation des taux de l’impôt progressif sur le revenu ? Quel entrepreneur a pu s’assurer contre le risque que le gouvernement renforce demain le contrôle des changes ou rende plus défavorables les règles d’amortissement

des investissements ? Qui n’a jamais pu s’assurer contre le risque que la monnaie contrôlée par les hommes de

l’État se déprécie, c’est-à-dire que l’impôt d’inflation s’accroisse, alors même qu’on lui interdit d’utiliser une autre monnaie ? Et si même il était possible de s’assurer, pourquoi faudrait-il que les hommes aient à faire face à ces risques inutiles et à supporter le coût de l’assurance correspondante ?

 

• Ainsi, non seulement l’État est-il devenu la source essentielle du risque

et de l’instabilité dans nos sociétés, mais encore produit-il des risques contre

lesquels il est pratiquement impossible de s’assurer. Et il en est ainsi, répétons-le,

parce que ces risques sont des produits de la volonté humaine.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

JEAN-FRANÇOIS REVEL OU LA DÉMOCRATIE LIBÉRALE A L’ÉPREUVE DU XXe SIÈCLE (1)

de Philippe Boulanger

(1)  Éd. Les Belles Lettres, février 2014. 441 pages, 29 .

 

C’est la bonne surprise de février : Philippe Boulanger et les éditions des

Belles Lettres ont eu l’excellente idée de consacrer un bel ouvrage au personnage

et à l’oeuvre de Jean-François Revel. Qui plus est, ce livre est placé sous la

bannière de la démocratie libérale, et ce thème couronne toute l’évolution intellectuelle

de Revel, lequel a parcouru le chemin du marxisme au libéralisme. Il

n’est pas le seul dans ce cas, une étude publiée il y a une dizaine d’années

démontrait que parmi les intellectuels qui ont marqué notre époque il y avait

8 personnalités qui passaient de la gauche à la droite contre deux qui faisaient le parcours inverse (par exemple Bertrand de Jouvenel).

 

Le marxisme de Revel était purement « scolaire », appris sur les bancs de

la rue d’Ulm, une usine à fabriquer des penseurs de gauche à l’époque (les années

quarante) ; peut-être est-ce encore le cas aujourd’hui ! Mais Revel a reconnu ne

jamais avoir été convaincu, et l’un de ses tout premiers livres Pourquoi des

Philosophes (1957) est une attaque en règle de la vulgate marxiste qui règne

dans les milieux « pensants » français. Par contraste, le libéralisme de Revel c’est

celui qu’il a découvert, en même temps que les ravages concrets du marxisme,

en Amérique latine. Revel a en effet longuement séjourné au Mexique, il a connu

toutes les révolutions inspirées par Castro, avec leur cortège de meurtres et de

dictatures. Quand il entame une carrière d’écrivain journaliste, d’abord à

l’Express (qu’il quitte en s’opposant à Jimmy Goldsmith), puis au Point, c’est

pour alerter le grand public français sur ce qu’est réellement l’URSS et les projets

du Kremlin. C’est La tentation totalitaire (1976). Peu de temps après, Revel

montre les illusions de la classe politique occidentale qui fait le jeu du communisme

mondial et ne se rend pas compte que les valeurs de la liberté et de la démocratie sont délaissées, et que les convictions disparaissent au profit de La Grande Parade (2000), ce désir de pouvoir et de gloire des gouvernants de tous partis.

 

Jean-François Revel, par ses écrits lumineux et puissants, devient l’un des

libéraux les plus écoutés à la charnière des deux siècles. En 2001, il reçoit le

Prix du Livre Libéral, décerné par l’ALEPS, et le récipiendaire donne une grande

leçon d’histoire de la pensée en même temps que de géopolitique. Jean-François

Revel avait en particulier compris que l’une des armes les plus puissantes de

pénétration des idées marxistes en Occident était l’anti-américanisme. La haine

des États-Unis, symboles du capitalisme dans l’esprit des gens, le pays du matérialisme,

de l’argent roi, de la corruption. Les bonnes âmes sont malades de

L’obsession anti-américaine (2002) : de quoi fragiliser l’Occident, caricaturer

le capitalisme et se livrer sans défense à la pensée marxiste. Académicien, Jean-

François Revel n’a jamais cherché les honneurs ; mais c’était un bon vivant,

gastronome à ses heures ; sa personnalité simple et souriante lui valait beaucoup de sympathie et d’amitié dans les milieux libéraux. Merci de l’avoir fait revivre pour nous.

Bogdan Calinescu

 

 

L’ÉTRANGE DÉFAITE DE LA FRANCE DANS LA MONDIALISATION (2)

de Olivier Marteau

(2)  Éditions Eyrolles Atlantico, 2013. 36 pages, 2  49 (e-book).

 

Chef d’entreprise, après des études en France et en Angleterre, Olivier Marteau est acteur dans la mondialisation : ses partenaires et ses clients sont épars dans le monde entier, de sorte qu’il passe la moitié de son année à l’étranger. Il est donc un observateur perspicace et qualifié de cette « étrange

défaite » : la France ne tient qu’une place mineure dans la mondialisation.

Évidemment, cette défaite est masquée par les quelques réussites que l’on

se plaît à souligner en haut lieu : les entreprises du CAC 40, Airbus, etc. Les

grands du CAC 40 ne doivent pas faire illusion (1re partie). Largement devant

l’Allemagne ou le Royaume-Uni, la France est le pays européen qui classe le

plus de champions nationaux dans le classement des multinationales. Mais ces

champions sont-ils nationaux, quand ils réalisent le plus clair de leur chiffre

d’affaires et de leurs profits à l’étranger ? S’il en est ainsi par exemple, pour Vinci ou Bouygues, dont les entreprises sont plutôt hexagonales, c’est parce

qu’elles bénéficient de la protection de l’État actionnaire, du monopole des marchés,

des rentes sectorielles et des commandes publiques. En revanche, les PME

ont beaucoup de mal à entrer en compétition sur les marchés mondiaux. Au

total, la France n’a pas (ou pas encore) bénéficié de l’élan de la mondialisation. Olivier Marteau y voit trois raisons principales.

 

La première est une élite incapable de relever le défi (2e partie) parce qu’elle

est incapable de comprendre les réalités de l’entreprise. Les hauts dirigeants

politiques et économiques sont presque exclusivement issus de la sphère

publique. S’agit-il des grandes entreprises ? Vraisemblablement acquise à un étatisme

protecteur, cette élite économique n’entreprend aucune réforme qui

remette en cause l’emprise de l’État sur l’économie, trop soucieuse de préserver

ses avantages. S’agit-il de la haute administration ? Elle est incapable d’intégrer

les changements économiques survenus avec la mondialisation. Et ses leaders ont fait toute leur carrière dans la sphère publique.

 

La deuxième raison est la taille de la fonction publique (3e partie). Alors

que dans beaucoup de pays la crise a poussé à reconsidérer le nombre de fonctionnaires,

en France, on a préféré conserver voire créer des emplois dans le

public. Et, pour payer ce chômage déguisé, on a maintenu la dépense publique

à un très haut niveau (57 % du PIB), ce qui n’a pas manqué de creuser les déficits,

mais a permis de « sauver la face ». Mais, tandis que le pouvoir d’achat depuis

dix ans n’a augmenté que de 8 %, l’ensemble des pays de l’Union Européenne

a bénéficié d’une hausse de 10 % et aujourd’hui les réformes réalisées dans la plupart des pays voisins portent leurs fruits.

 

La troisième raison est la domination de la société civile par l’État (4e partie).

L’État Providence étouffe ceux qu’il étreint. La redistribution sociale a détruit

tout le réseau d’initiatives personnelles et associatives. L’immigration est suspendue

aux aides sociales (« motivations familiales » dans 72 % des cas) plutôt qu’à la recherche d’emplois (7 % des immigrés).

 

Pour autant, la bataille de la mondialisation est-elle perdue pour la France ?

Beaucoup de Français le pensent, et notamment beaucoup de jeunes, qui quittent

le pays pour exprimer leurs talents, ou pour éviter une fiscalité confiscatoire.

 

D’autres, tel Olivier Marteau, font de la résistance interne, et essaient d’informer

leurs compatriotes des réalités de la mondialisation, pour provoquer tôt ou tard

une salutaire réaction contre les vices des institutions et de la classe dirigeante française. Bien documentées, bien argumentées, les quatre parties qui constituent cet ouvrage s’inscrivent fort bien dans une campagne pour la libération des Français et de leurs entreprises.

B. C.

 

 

LA PROPRIÉTÉ EN DANGER : SAUVONS-LA ! (3)

de Jean Perrin

(3) UNPI, janvier 2014, 7 .

 

Le propriétaire est, comme le riche ou le patron, le mal-aimé des collectivistes.

Les attaques contre le droit de propriété sont légion : fiscales, réglementaires,

écologiques. Les rapports locatifs sont vus à travers le prisme de la lutte

des classes. Pourtant, la propriété, droit individuel, est aussi un facteur de stabilité

et un vecteur de liberté dans la société. La propriété est menacée, il faut la sauver.

 

Ce plaidoyer est celui de Jean Perrin, réélu récemment Président de l’UNPI,

Union Nationale de la Propriété Immobilière. Dans son dernier ouvrage, il

dénonce l’image que la classe politique et les médias ont présentée à l’opinion

publique : les propriétaires bourreaux des locataires. Voilà qui légitimerait une

législation répressive : le propriétaire doit être puni, la société doit défendre les

locataires contre les abus de la propriété. Du même coup, c’est la propriété

elle-même qui est attaquée. Mais Jean Perrin ne se contente pas de prendre la

défense de ses ouailles. Il s’adresse à la nation entière pour lui rappeler les vertus de la propriété.

 

Les menaces qui pèsent sur la propriété s’accumulent au fil des ans. En

premier lieu, il y a l’encadrement des loyers, que l’on croyait naguère écarté à

jamais. Mais la pénurie de logements a persuadé les gouvernants au cours des

dernières années de rétablir un contrôle des loyers, d’abord limité, puis généralisé.

Au contrôle des loyers s’ajoute celui des normes. Il existe ici des atteintes au droit de louer le bien (l’auteur en fait l’historique), ou au droit de construire.

 

Les propriétaires subissent l’arbitraire du droit de préemption (les monopoles

dont jouit les SAFER sont un véritable scandale). Les normes environnementales

sont de plus en plus nombreuses, de moins en moins réalistes. La protection de

l’environnement prime sur le droit de propriété. L’idéologie écologiste a aggravé

la situation des propriétaires qui doivent prouver la conformité de leur bien aux

normes écologiques. S’il y a quelque rentabilité de l’investissement locatif, elle

tombe sous le coup d’une fiscalité arbitraire. Plus d’une trentaine de taxes et impôts s’abattent soit sur les revenus soit sur le capital immobilier.

 

Enfin et non le moindre, les « rapports locatifs » sont à sens unique : le

locataire dispose de tous les droits et a toujours raison face au bailleur. C’est

comme si la propriété était un titre de noblesse et non pas, comme c’est le cas

en très grande majorité, le fruit du travail et de l’épargne. A partir de cette

approche, la stigmatisation du propriétaire est devenue un sport national. Voilà de quoi sans doute expliquer la crise du logement !

 

Même si les trois quarts de l’ouvrage sont consacrés à la dénonciation des

atteintes au droit de propriété, Jean Perrin rappelle avec justesse l’importance

de ce droit. Le droit de propriété a une utilité morale dans la société et le bailleur

est un prestataire de services. On oublie trop souvent le caractère patrimonial

du droit de propriété : ce sont les propriétaires qui achètent, rénovent et sauvent

des immeubles faisant partie du patrimoine d’un pays. C’est aussi un créateur

de richesses, nombre de propriétaires faisant de leurs biens une ressource pour

la retraite.

 

Enfin, la propriété a une force émancipatrice et c’est un facteur de stabilité dans la société grâce au contrat qui la régit. « La propriété est vecteur indispensable de la défense de la liberté », écrit avec justesse Jean Perrin dans la conclusion de ce livre pédagogique : à faire lire à tous les décideurs politiques !

B. C.

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Comment sauver le système français de retraites de la faillite ?

 

Le premier colloque du premier trimestre 2014 fut organisé par Contribuables Associés en partenariat avec l’IREF et l’ALEPS le mardi 21 janvier à Paris. Au programme de cette manifestation animée par Benoîte Taffin, porte parole de Contribuables Associés, les différents orateurs furent Victoria Curzon-Price de l’Université de Genève, Alexander Fink du Département d’Économie de Leipzig et chercheur associé de l’IREF en Allemagne, Jacques Garello, professeur émérite de l’Université d’Aix-en-Provence et Alain Mathieu, président d’honneur de Contribuables Associés, dont vous avez trouvé en page 2 de ce bulletin la remarquable intervention Les privilégiés du système français.

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Deux Forums des Libertés au cours de ce premier trimestre 2014 témoignent de la vitalité de la société civile telle que la conçoit notre président Jacques Garello.

 

Le premier s’est déroulé le jeudi 20 février à la Maison du Bâtiment à Marseille. L’ALEPS avait pour partenaires le Lions Club Marseille Prospective,

et SFL (Students For Liberty).

Sur le thème : Les finances de l’État et la Cour des Comptes, le débat fut lancé par un brillant exposé de Julien Aubert, conseiller référendaire à la Cour et député du Vaucluse, le coeur des discussions étant les dérives budgétaires qui, bien que régulièrement dénoncées par la Cour des Comptes, ne modifient

guère les comportements de nos gouvernants qui ne baissent toujours pas les dépenses publiques.

 

Le second forum, à l’initiative de notre ami Pierre Bessard, membre du

conseil de fondation de l’Institut Libéral à Genève, a eu pour thème Quelles

stratégies face à la surenchère fiscale. C’est donc à Genève, dans les salons de l’Hôtel Métropole que nous nous sommes réunis le jeudi 13 mars 2014.

 

Ceci prouve que la pensée libérale n’a pas de frontières et nous nous

réjouissons de voir les Forums des Libertés s’exporter jusqu’en Suisse. Deux

administrateurs de l’Aleps et non des moindres répondaient à la question posée : Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste et auteur de Pourquoi je vais quitter la France (Tatamis, 2013) et Axel Arnoux, président du groupe Chauvin-Arnoux.

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Fred Aftalion à l’honneur

 

Nous avons le plaisir d’annoncer à nos lecteurs que notre vice-président,

Fred Aftalion, ingénieur diplômé de l’École Nationale Supérieure de Chimie de

Paris et de Brooklyn Polytech (États-Unis), chroniqueur fidèle de notre bulletin

(voir son article p. 11) et auteur de maints ouvrages libéraux vient d’être récompensé

par un prix prestigieux.

 

En effet, également auteur d’une somme : Histoire de la Chimie (Masson, 1988) Fred Aftalion a reçu le 3 avril dernier le « Prix Franklin-Lavoisier 2014 » pour sa contribution à la connaissance des sciences chimiques et moléculaires et au développement de la coopération franco-américaine.

 

Le prix lui a été remis à la Chemical Heritage Foundation à Philadelphie par Monsieur Bernard Bigot, Président de la Fondation de la Maison de la Chimie et Monsieur Carsten Reinhardt, Président de la Chemical Heritage Foundation.

 

 

Prix du Cercle Renaissance 2014 de l’Économie

 

Ce prix récompensera Agnès Verdier-Molinié directrice de l’IFRAP (Institut Français pour la Recherche sur les Administrations et les Politiques publiques) pour son ouvrage 60 milliards d’économie ! Oui... mais tous les ans.

 

Cette distinction lui sera remise par Alain Mathieu, président d’honneur de Contribuables Associés le mercredi 21 mai 2014 à 19 h 30 dans les salons de l’Aéro-Club de France, 6, rue Galilée, 75016 Paris.

Tous renseignements au Cercle Renaissance, 138, rue de Tocqueville, 75017 Paris, tél. : 01 42 27 48 22.

 

3. Bulletin n°146, janvier 2014.

 

AVANT-PROPOS.

 

Puisque voici venue la saison des voeux, c’est au président Jacques GARELLO d’exprimer, dans les premières pages de ce numéro, aux premiers jours de cette nouvelle année, celui qui nous est le plus cher : Puisse la France trouver la route du libéralisme (p. 2).

 

Dans cette perspective, il est encore long le chemin ! Il nous faudrait mobiliser davantage l’attention des médias, ce qui est loin d’être le cas. Francis BALLE a mis en évidence ici la fameuse « exception française » en matière médiatique (p. 5).

 

En attendant, doit-on obéir aux lois ? Christian MICHEL pose une question qui vous surprendra peut-être et pourtant l’auteur nous démontre avec force arguments que les lois sont inutiles puisque notre société est déjà ordonnancée par le Droit, les Morales et les Règlements. Faire des lois est donc une activité superfétatoire, souvent malfaisante puisque, toute entière fondée sur la recherche de l’exercice du pouvoir, elle aboutit à la violence (p. 9).

 

L’évasion vers un paradis fiscal a tenté tous ceux qui vivent un enfer pavé de feuilles d’impôts insupportables. Certains sont passés à l’acte et aussitôt désignés à la vindicte publique. Ils trouvent un excellent avocat en la personne de Pierre BESSARD qui justifie l’évitement fiscal, souvent la seule issue pour échapper à une spoliation destructrice (p. 24).

 

Après la crise liée à l’inflation dans les années 70 – suivie d’un bénéfique mais trop bref intermède libéral dans les années 80 – puis d’une autre crise due aux dettes souveraines, l’économie du monde occidental se porte bien mal actuellement. Est-ce grave docteur ? Pour Fred AFTALION il existe de bons remèdes pour s’en sortir et, de mauvais pour s’enfoncer plus encore. Entre l’« offre » et la « demande », la France, hélas, ne balance pas vers le bon choix (p. 31).

 

Pour terminer sur un sourire, chers lecteurs, la dernière chronique de ce bulletin est largement teintée de l’humour de Patrick COQUART, qui se fait en l’occurrence spécialiste du monde des oiseaux (p. 35).

 

Jacqueline Balestier

 

Jacques GARELLO

 

APRÈS L’ÉCHEC DU SOCIALISME, SI ON ESSAYAIT LE LIBÉRALISME ?

Article paru dans le Figaro du 15-11-13

 

 

Puisque nous ne parvenons visiblement pas à sortir de la « crise », il me semble instructif de faire

un rapprochement avec la formule de Lénine en 1916 « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme

» et de rappeler que le libéralisme est le stade suprême du capitalisme. Ce rappel est politiquement nécessaire, il est historiquement prouvé.

 

Politiquement nécessaire car nous devons en France passer de l’attaque du socialisme à la construction du libéralisme. Dénoncer les erreurs du socialisme est facile : partout et toujours le socialisme a échoué non seulement sur le plan économique mais aussi et surtout sur le plan humain, les Français vivent aujourd’hui

une expérience cent fois répétée. Mais une fois le socialisme auto-ridiculisé, autodétruit, « victime de ses contradictions internes », quelle perspective s’ouvre devant les Français ? La simple alternance politique, le seul changement de majorité, n’a en soi aucun sens : que le socialisme soit fait avec des élus de gauche ou de droite n’a aucun intérêt. La droite française (y compris le centre bien entendu) se complaît depuis des lustres dans l’étatisme, la réglementation, la centralisation, et elle ne croit toujours pas à l’alternative libérale, balayée d’un revers de main.

 

Aujourd’hui, si les Français vouent une massive défiance à la classe politique, c’est qu’ils attendent certainement autre chose. Mais l’offre politique libérale ne leur a jamais été présentée, par aucun parti, et la plupart ignorent encore que de nombreux pays ont pu éviter la crise ou en sortir sans dégâts majeurs en

acceptant les réformes libérales, réalisées aussi bien par des gouvernements de gauche (Canada, Australie, Suède, Allemagne) que de droite. Il est donc plus que jamais nécessaire de proposer le libéralisme, et, pour ce faire, de l’expliquer à un peuple qui ne l’a jamais vraiment connu. C’est la seule façon d’éviter le

chaos et la peur qui conduisent aux extrémismes sans lendemain ou aux immobilismes sans succès.

 

Lorsque Lénine liait le sort du capitalisme à celui de l’impérialisme, il soutenait que les pays riches pouvaient neutraliser la lutte des classes chez eux en la transférant au niveau international : les « nations prolétaires » (G. Ardant) étaient pillées par les économies développées, permettant d’enrichir et d’embourgeoiser les travailleurs européens. Le capitalisme ne pouvait survivre sans le complément de l’impérialisme.

 

La crise est le sous-produit d’un capitalisme frelaté, amputé de sa dimension libérale

 

Dans une démarche voisine, je crois que le capitalisme ne peut aujourd’hui survivre sans le complément. Car ce que l’on entend par « capitalisme » aujourd’hui, et surtout en France, n’a plus rien à voir avec les principes de la libre entreprise et du libre-échange, ni a fortiori avec la philosophie libérale.

Pascal Salin l’a écrit dès les premières manifestations de la crise en 2008 : il faut « revenir au capitalisme », ce qui exprime bien que ce que nous vivons, les déboires et les injustices que nous subissons, n’ont rien à voir avec le vrai capitalisme.

 

La crise est le sous-produit d’un capitalisme frelaté, d’un capitalisme amputé de sa dimension libérale.

 

Capitalisme frelaté que les Anglo-Saxons appellent « crony capitalism » : nous dirions le capitalisme des coquins et des copains. Le succès économique n’est plus la récompense de services rendus à la communauté, passés au filtre de marchés libres et ouverts. Le succès économique, c’est le carnet d’adresses

et les pots-de-vin, c’est la collusion entre le monde des affaires et les hommes de l’État, c’est la corruption sous des formes subtiles et souvent légales : octroi de privilèges et de monopoles, souscription aux marchés publics, exercice des professions, subventions, discriminations et exemptions fiscales. C’est évidemment le dirigisme qui nous a valu tous ces avatars du capitalisme. Paradoxalement, le socialisme a progressé en prenant le masque du capitalisme, simplement parce qu’il y a les apparences marchandes : des contrats, des sociétés, des directeurs des crédits, des profits. Pas de plan, pas de soviets, mais des montages savants et des oligarques. Nous en sommes largement pourvus en France, pays du tout État et tout ENA.

 

Dans ce capitalisme frelaté, la mondialisation a ouvert des brèches, car elle a mis les États en compétition, et certains ont misé sur la vraie liberté économique, pour se développer et croître. Voilà une catastrophe pour tous les corporatismes, toutes les fonctions publiques, tous les arrivismes, tous les « droits acquis ». On comprend l’hostilité de la classe politique à la concurrence, qu’elle avait réussi à « réguler » dans son pré carré, mais qui émerge brutalement au niveau mondial. Alors le G20 et tous les grands de ce monde crient à la crise du système, et se concertent pour reprendre la main. En vain pour l’instant : ce sont les moins corrompus qui réussissent le mieux.

 

Car le capitalisme ne peut se vivre et se comprendre que dans sa dimension libérale. La liberté économique n’est qu’un aspect du libéralisme. D’ailleurs, de façon générale, la liberté est-elle un absolu ? Non, ont dit depuis des siècles la plupart des penseurs libéraux : la liberté n’est qu’un vecteur de choix. L’usage qu’on en fait peut être bon ou mauvais. Mais bon ou mauvais par rapport à quoi ? La dimension humaniste donne la réponse : la liberté des actes est ordonnée à la liberté des personnes.

 

En d’autres termes, nous avons trop tendance à associer libéralisme et efficacité, capitalisme et croissance. Nous aurions intérêt à rappeler que c’est la dignité de la personne humaine qui inspire et légitime le système d’économie de liberté, appelé capitalisme. Le système capitaliste est celui qui permet de restaurer la créativité de l’être humain, sa propriété et sa responsabilité, de développer le sens du service de la communauté car nul ne peut y réussir sans satisfaire les besoins des autres, de choisir la confiance et la foi en la parole donnée plutôt que la méfiance et la contrainte.

 

Voilà comment le libéralisme, humainement compris, peut et doit être le stade suprême du capitalisme, honnêtement vécu.

 

 

Francis BALLE

 

LES MÉDIAS ET LE LIBÉRALISME

 

Toutes catégories confondues, les médias d’information, depuis les journaux imprimés jusqu’aux sites de la Toile, sont les premiers bénéficiaires du libéralisme.

Et la liberté d’informer, comme le droit d’être informé, est première, à la fois logiquement et chronologiquement : non seulement elle a été conquise avant d’autres libertés, mais elle apparaît, plus encore aujourd’hui qu’hier, comme la condition d’existence des autres libertés, civiles ou politiques, personnelle ou publiques. « Pas de liberté sans liberté de la presse. »

 

Pourquoi les médias d’information, qui en seraient les premiers bénéficiaires, ne sont-ils pas, en France notamment, les chantres du libéralisme ? Alors qu’ils clament inlassablement la primauté de la liberté pour eux-mêmes, pourquoi sont-ils à ce point rétifs, lorsqu’il s’agit des autres, à défendre toute liberté d’agir ou de penser ?

 

Les éléments de la liberté de la presse furent énumérés pour la première fois par une loi suédoise, en 1766 : interdiction de toute censure préalable ; désignation d’un responsable de la publication ; droit de ne pas révéler ses sources d’information ; détermination des cas de diffamation afin de protéger les particuliers. Institué au fil des décennies, le régime de la presse, comme celui de la radio ou de la télévision, trouve sa légitimité dans la concurrence, au moins là où l’économie de marché est la compagne de la démocratie politique, dans les pays par conséquent qui sont fidèles, autrement qu’en paroles, au libéralisme.

 

Les médias : des entreprises comme les autres

 

Les médias d’information, en France, n’ont pourtant de cesse de jouer contre leur intérêt bien compris, jetant l’opprobre sur la concurrence et le marché qui seuls leur garantirait la liberté. Ils vont jusqu’à se glorifier eux-mêmes, croyant témoigner de leur éminence, jusqu’à prétendre que les médias ne sont pas des entreprises « comme les autres », justifiant des protections ou des bienveillances souvent indues et toujours compromettantes. Allant plus loin, les médias d’information vouent aux gémonies le marché, cause à leurs yeux de tous les maux, qu’il s’applique à eux-mêmes ou aux autres activités humaines. La logique de la consommation maximale, obéissant aux lois du marché et de la concurrence, conduisant immanquablement au conformisme, voire à un relativisme corrosif ou destructeur : tout se vaut, donc rien ne vaut, Isaac Stein et les Beatles, Shakespeare et le Top 50.

 

Pareil diagnostic, inlassablement propagé par les journalistes, oublie en réalité la diversité croissante des médias. « Il y en a pour tous les goûts » et les médias excellent pour le meilleur comme pour le pire, d’autant plus qu’ils sont libres et nombreux. Ces diagnostics confondent pareillement, dans leur empressement, l’Audimat et le marché. L’Audimat est la dénomination commerciale d’un appareil connecté à un téléviseur afin d’enregistrer les périodes pendant lesquelles il est allumé. L’usage a fini par imposer le mot pour désigner non seulement les mesures que cet appareil permet d’opérer, mais également le fait, pour les dirigeants d’un média, de choisir les programmes en fonction des indications fournies par ces mesures. La tyrannie de l’Audimat, en l’occurrence, n’est rien d’autre que le « suivisme » des médias, qui consiste à ne jamais proposer que des programmes ayant déjà « marché », à écarter par conséquent tout ce qui pourrait surprendre, étonner ou dérouter leurs publics habituels.

 

Ainsi entendu, l’Audimat n’est pas, à l’évidence, le marché. Tout entrepreneur sait qu’il doit en même temps suivre et précéder ses clients. Renoncer à anticiper leurs désirs, leurs besoins, leurs caprices reviendrait pour lui à ne jamais innover, à ne jamais prendre le risque de conquérir de nouveaux marchés, ou celui de ne pas conserver les anciens. Telle est bien la loi du marché : c’est courir un grand risque que de ne jamais prendre de risques. Les responsables d’un média qui suivraient seulement l’Audimat seraient comparables au chauffeur d’une voiture qui se contenterait de regarder ce qu’il vient de passer, derrière lui, dans le rétroviseur. Le résultat est assuré : s’il ne regarde pas devant lui, il va dans le mur, au sens propre ou au sens figuré de l’expression.

 

L’objectivité : idéal indispensable et inaccessible

 

Le marché, certes, n’est pas une école de vertu. A l’instar de la démocratie

selon Churchill, il est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Nécessaire,

le marché ne suffit pas pour garantir la qualité de l’information. Le marché

commande au journaliste de répondre à toutes nos curiosités, qu’elles soient du

reste nobles, ou médiocres. Mais le journaliste doit aussi répondre à notre attente

informulée d’objectivité et de vérité. Nous attendons de lui qu’il nous relate les

faits d’actualité dans leur exactitude ou leur véridicité, qu’il les interprète de façon

argumentée et qu’il les commente, le cas échéant, à la lumière de convictions

clairement affichées : qu’en d’autres termes certains faits importants de l’actualité,

de cette histoire « écrite au présent », ne soient pas occultés ou édulcorés, et que d’autres faits ne soient ni déformés ni grossis, par négligence ou bien au gré d’un parti pris gardé secret.

 

Le constat s’impose : la prétention des médias à dévoiler la vérité n’est pas

infondée. Leurs récits ne sont pas, contrairement à ce que l’on voudrait parfois

nous faire accroire, des constructions arbitraires, idéologiques, vouées immanquablement

à flatter ou à manipuler. Contrairement à l’affirmation de Nietzsche

prétendant qu’il y a seulement des interprétations, l’homme étant pour lui la

mesure de toute chose, la seule mesure de toute chose, les faits sont bien réels,

les faits existent bien, et ils peuvent être rapportés avec exactitude. Ils doivent

par conséquent être rapportés avec exactitude. Et ils doivent être analysés et

commentés avec une sincérité absolue. Ce qui donne tout son sens à la recommandation

adressée au journaliste : « Les faits sont sacrés, le commentaire est

libre. » A condition d’y voir une invitation à l’humilité, face à une réalité toujours

équivoque et énigmatique. A condition surtout de rappeler que les faits valent

seulement par la signification qui leur est donnée, et qu’ils ne peuvent jamais

être séparés de leurs commentaires aussi aisément qu’on le voudrait. L’exigence,

par conséquent, est double : non seulement les faits doivent être rapportés avec

autant d’exactitude que possible, mais ils doivent également être analysés et

interprétés avec une absolue sincérité. Sans la double passion de l’exactitude et

de la sincérité, le journaliste perd la confiance de ceux auxquels il s’adresse : il

perd, en même temps que sa crédibilité, sa légitimité ou, si l’on préfère, sa raison d’être.

 

L’autorité d’un Raymond Aron ou celle d’un Albert Camus s’enracinait

dans ce souci permanent d’exactitude et de sincérité, ce qui les distinguait de

leurs détracteurs, dans cette véracité ou cette recherche courageuse de la vérité

qui fait pareillement l’honneur – ou la vocation – d’un professeur et celui d’un

journaliste, cet honneur qui ne procède de rien d’autre que de l’honnêteté intellectuelle.

 

L’historien et le journaliste savent qu’ils n’accèdent jamais qu’à des

vérités partielles, imparfaites, approximatives et provisoires, mais ils veulent,

comme ceux auxquels ils s’adressent, que ces vérités ne soient entachées d’aucun

esprit partisan, d’aucun esprit de système, d’aucun esprit de certitude, qu’elles

soient, en d’autres termes, aussi peu subjectives que possible. Et lorsqu’ils doutent

eux-mêmes de leur objectivité, ils n’ont alors d’autre secours, l’un comme

l’autre, – le journaliste au même titre que l’historien ou le professeur-, que

d’avouer leur propre subjectivité, dans un ultime et indispensable élan d’honnêteté.

 

Soustraite à cette exigence d’objectivité, ou de vérité, la liberté du journaliste

est sans boussole, sans garde fou. Au nom de ce droit parfois revendiqué

à la subjectivité, les médias d’information oublient de garder le cap sur cet idéal

d’objectivité qui, à l’instar de n’importe quel idéal, est tout à la fois indispensable

et inaccessible.

 

Les clichés liberticides

 

Le cliché du « quatrième pouvoir », au moins égal sinon supérieur aux trois

autres, favorise l’intervention intempestive du législateur, à l’instar de cette suspicion

à l’endroit du marché et, pareillement, d’une impossible objectivité. Pourquoi

en effet l’État ne serait-il pas fondé à intervenir dans l’organisation et le

fonctionnement des médias d’information dont on a décrété qu’ils constituent

un « quatrième pouvoir » ? Au point de plaider, au nom de la « responsabilité

sociale » des médias, au contrôle de ce qu’ils doivent faire ou ce qu’ils doivent

dire, contrôle ou « moralisation » qui n’a rien à voir avec les limitations que le

législateur et les tribunaux ont le devoir d’apporter à la liberté de « publication »,

limitations qui doivent elles-mêmes être clairement déterminées et circonscrites

très strictement.

 

Titulaires de la liberté d’information, du devoir qu’ils ont d’informer leurs

citoyens, les journalistes sont les premières victimes du mépris dans lequel ils

tiennent le libéralisme et ses lois. Telle est bien en effet la loi d’une démocratie libérale : donner le dernier mot aux lecteurs, aux éditeurs ou aux téléspectateurs, préférer leur souveraineté au bon plaisir de tous ceux qui voudraient les assujettir.

 

N.B. : Le professeur Francis Balle vient de publier la 16e édition de Médias et sociétés (éd. LGDJ-Lextenso)

 

 

 

Christian MICHEL

 

DOIT-ON OBÉIR AUX LOIS ?

 

Doit-on obéir aux lois ? Il y a quelques années, ma réponse à cette question était très indulgente : Si obéir aux lois vous fait plaisir, si vous avez l’impression que cette soumission favorise votre épanouissement personnel, il ne faut pas vous priver. Soyez respectueux des lois de votre pays.

Je dois ajouter qu’en ce qui me concerne, l’obéissance aux lois ne m’apporte aucune satisfaction.

Au contraire.

 

Pour la plupart, les lois de mon pays et de ceux où j’ai résidé me paraissent arbitraires, stupides, contradictoires, humiliantes pour ceux auxquels elles s’appliquent et singulièrement partiales en faveur de ceux qui les font.

Mais enfin, pensais-je à l’époque, s’il y en a à qui ça convient d’être asservis, qu’ils le soient ; tout ce que je leur demande est de me laisser tranquille.

 

Aujourd’hui, mon point de vue a changé. La tolérance envers ceux qui se soumettent aux lois ne me paraît plus une position moralement défendable. C’est l’évolution de ma réflexion à ce sujet que je voudrais partager ici.

 

Dans notre quotidien, nous en faisons tous l’expérience, nous sommes tenus de nous plier à une série de règles. Je vous suggère de les classer en 4 catégories.

1. Les morales, comme celles que nous proposent d’anciennes sagesses, des religions, des philosophies, mais pas seulement elles.

2. Les contrats, qui créent des obligations entre les parties, et ces formes

particulières de contrats que sont les règlements des différentes associations,

au sein desquelles nous passons la plus grande partie de notre vie, que ce soit une entreprise, un club sportif ou de bridge, ou une co-propriété d’immeuble.

3. Le Droit, qui est comme la trame de fond de tous ces contrats et règlements.

4. Et enfin, la législation des différents pays.

 

Chacun de ces ensembles de règles remplit une fonction différente.

 

1. Les morales

 

Une morale est comme notre législation personnelle. Nous effectuons des

choix en fonction de nos valeurs et nous établissons une hiérarchie entre ces

valeurs. Le désir d’argent ou de pouvoir polarise l’activité de certains, d’autres

trouvent leur vocation dans la famille, la culture, la spiritualité... Nous ne faisons

pas l’économie d’une morale, même si elle est souvent lourde d’exigences, car

nous avons conscience que notre existence, à l’instar de tout système, doit être

organisée selon des lois. Sans elles, nous vivrions dans la dissipation, de même

que trop de rigidité dans leur application nous ferait manquer tout ce que la vie

dans son imagination nous offre de chances.

 

Une longue tradition de sagesses nous est transmise pour nous aider dans

nos choix de vie. Les familles d’abord en sont les vecteurs, mais aussi de façon

plus élaborée, les églises et la philosophie. Aucune de ces traditions, ne s’est

développée en vase clos. Toutes se sont enrichies de la rencontre avec d’autres

sagesses (le christianisme juif avec la philosophie grecque, le bouddhisme avec

les cultures d’Extrême-Orient...), et cette fertilisation croisée ne cesse de s’accélérer.

 

Une poignée seulement d’européens avaient eu l’occasion de suivre l’enseignement

d’un gourou indien ou de maîtres soufis avant le XIXe siècle, peu

aujourd’hui échappent à l’influence de sagesses venues d’ailleurs.

 

Le dialogue avec de multiples traditions nous aide à prendre conscience de

ce que pourrait être la « bonne vie ». Les grecs l’appelaient eudaimonia et elle

était pour Socrate une existence consciente, réfléchie, intégrée à la Cité. Les

chrétiens, eux, nous parlent d’une toute autre « bonne vie » que celle idéalisée

par les grecs, un pèlerinage terrestre illuminé par l’amour pour le Christ. Et

celle-là même n’est pas non plus la vie libérée des passions et des entraves

terrestres à laquelle aspirent les bouddhistes, ni celle des humanistes, des objectivistes

(et finalement aucune n’est la course quotidienne des travailleurs/

consommateurs endettés et stressés que mène la majorité de nos

contemporains).

 

La Vérité ne donne aucun droit

 

Toute grande morale se présente comme la Vraie Voie. Si elle se donnait

d’emblée comme fausse, quel serait son attrait ? Néanmoins, nos modernes maîtres

à penser soutiennent qu’il ne faut tenir aucune de nos convictions morales

pour vraies, ce serait de l’intolérance. Ce relativisme est logique dans le contexte

du paradigme politique dominant à notre époque. Lorsque tout est politique,

c’est-à-dire lorsque des hommes et des femmes, au nom de quelque institution

appelée l’État, s’arrogent le monopole légal de nouer et dénouer les relations

au sein de la société, lorsque nous avons besoin de leur autorisation pour passer

un contrat d’achat, d’embauche, de location, même de mariage, le contrôle de

l’État est un enjeu vital. La possession de la Vérité devient l’argument de choix

pour légitimer la conquête du pouvoir. Tout se passe alors comme si nos contemporains

craignaient tant la résurgence des atrocités perpétrées au cours de l’Histoire

par les porteurs de Vérité qu’ils en venaient à commettre une erreur de

logique. Car le danger n’est pas, comme ils l’estiment, que certains se proclament

détenteurs de la Vérité, mais que l’organisation politique leur en confère

le monopole et interdise aux autres de vivre dans l’erreur. Posséder la Vérité

m’oblige en conscience à la révéler, rien de plus, et si d’aucuns préfèrent persister

dans l’erreur et en supporter seuls les conséquences, qui d’autre est lésé,

et qui donc serait fondé à s’y opposer et au nom de quoi ?

 

Il faut bien qu’il en soit ainsi. Ce ne pourrait pas être notre vie si les lois

qui lui donnent du sens nous étaient imposées de l’extérieur. La recherche de

l’eudaimonia requiert notre engagement personnel. Celui qui n’agit pas de son

propre chef, mais sous la contrainte d’autrui, c’est-à-dire sans être responsable

de ses actes, ne saurait être récompensé ni condamné. Car ce n’est pas l’acte

qui fait de nous un sujet moral, mais la liberté de le poser. C’est pourquoi nous

ne jugeons pas un otage qui emmène des terroristes dans sa voiture sous la

menace d’une arme ; bien qu’il ait aidé ces criminels, ce n’était pas son intention.

Et de même, le musulman de La Mecque n’est pas vertueux pour être tempérant.

Grand au contraire doit être le mérite aux yeux d’Allah de celui qui respecte les

interdits du Coran en terres infidèles, où la tentation est permanente. Et on ne

reconnaîtra non plus aucune générosité à l’acte du contribuable qui règle ses

impôts. Ainsi les politiques « d’ordre moral » aboutissent paradoxalement à

étouffer la vertu, puisqu’il ne saurait y avoir de vertu sans la liberté de choisir le

vice.

 

La spécificité des lois morales est de se présenter comme universelles, mais

de ne s’appliquer qu’à ceux qui les désirent. Car les lois morales sont un don.

Elles nous sont proposées, élaborées par une longue tradition de sagesses pour

éclairer notre vie, et comme n’importe quel don, il nous appartient de nous

l’approprier ou de le refuser.

 

2. Les règlements

 

Souvent ceux qui partagent les mêmes convictions souhaitent se relier au

sein d’une association. Elle leur facilite la pratique d’une vie disciplinée au milieu

de gens qui en partagent l’idéal et peuvent s’entraider. Les exemples caractéristiques

de ce type d’associations sont les syndicats, les églises, les organisations

humanitaires et militantes, les entreprises... Mais, en fait, il est peu de projets

que nous pouvons mener en solitaire, c’est pourquoi il existe une telle diversité

d’associations, depuis la famille jusqu’aux groupes ethniques, aux cercles culturels

et aux clubs de loisirs. Certaines associations, plus ou moins structurées, peuvent compter des millions de membres de par le monde, comme celles que forment les grandes religions, l’internationale socialiste, les diasporas juive et chinoise, et nous en recenserions bien d’autres si l’organisation forcée des sociétés humaines en États, et même en États-nations, n’en avait empêché l’émergence.

 

Chacune de ces associations édicte des règles. Contrairement aux lois morales, ces règles peuvent être imposées.

 

Des règles contraignantes sont justifiables en effet au sein d’une association,

puisqu’elles ont été acceptées par tous les membres et dans tous leurs

effets. Adhérer, en fin de compte, n’est rien d’autre qu’approuver le règlement.

 

Chaque candidat appose sa signature aux statuts, ou à un bulletin qui leur fait

référence, ou à une lettre d’embauche. Selon l’expression consacrée, une association

est un « noeud de contrats », liant des adultes consentants entre eux, et

liant l’association et le monde extérieur. Il est bien clair que de tels contrats

dûment souscrits sont aussi réels et valides que le mythique « Contrat social » est bidon.

 

L’adhésion libre et volontaire à l’association est le critère de légitimité de

son règlement. On peut encore discuter à l’infini de savoir ce qu’est un consentement

« libre et volontaire ». L’amoureux qui dit « oui » consent-il aux obligations

du mariage ou est-il ensorcelé par la femme qu’il aime ? Disons que le fait de

s’engager par écrit pour qui n’est ni un enfant ni mentalement déficient constitue une preuve suffisante d’accord, ou alors rien ne saurait l’être.

 

Le règlement peut prévoir des sanctions en cas de manquement à ses

obligations. Suivant la nature de l’association, un club de bridge n’ayant pas les

mêmes exigences qu’une milice, le candidat à l’adhésion s’assurera prudemment

que les sanctions sont raisonnables. Il les voudra proportionnelles à la faute

commise. Il s’assurera qu’une procédure indépendante et contradictoire est

prévue avant tout jugement. Les journalistes, les juristes, les syndicats, entre

autres observateurs de la société, comptent parmi leurs attributions de repérer

et mettre en garde l’opinion devant les pratiques déraisonnables et dangereuses de certaines associations.

 

Le nouvel adhérent accepte les contraintes d’un règlement tout simplement

parce qu’il leur reconnaît une certaine efficacité dans la réalisation de son projet.

 

La vocation du comédien étant de monter des spectacles, celle du pompier

d’éteindre des incendies, ils se soumettent à la discipline d’apprendre leur texte

et d’entretenir le matériel.

 

Puisque toute association est constituée volontairement par ses membres

dans le seul but de réaliser leur projet, la contrainte du règlement peut être levée

dans nombre de cas, notamment lorsque le but de l’association est atteint, ou

devient hors de portée, ou lorsqu’un membre déclare qu’il ne veut plus être

soumis au règlement. Ce retrait de l’association est parfois coûteux moralement

et financièrement, à la mesure de la solennité de l’engagement pris. Un mariage,

une entrée en religion, un contrat d’emploi, ne seraient pas la conséquence de

décisions graves et responsabilisantes si les remettre en cause ne provoquait pas

un déchirement. La faculté pour chaque être humain de se plier à des règlements

lorsqu’une association peut faire aboutir son projet, et de se défaire de ces mêmes règlements pour ne plus connaître que les disciplines de la morale et du Droit, cette faculté s’appelle tout simplement la liberté.

 

3. Le Droit

 

Surplombant la mise en oeuvre des lois morales et des règlements, le Droit

établit le cadre général des relations humaines. En effet, au sein d’une association,

les relations sont limitées à la coopération nécessaire pour faire aboutir le

projet commun. Or notre vie ne se limite pas aux activités professionnelles et associatives.

 

Il existe un très grand nombre d’individus (en fait, quelques 6 milliards) avec

lesquels nous n’entrerons jamais en relation. Nous ne le souhaitons d’ailleurs

même pas. Le hasard seul nous les fera un jour coudoyer. Ce sont les passants,

les étrangers, héritiers parfois des traditions les plus éloignées des nôtres. Aucun

règlement ne naîtra d’un projet avec eux. C’est pourquoi en leur présence nous

nous référons à une règle donnée d’avance, une loi valable pour tous les

humains, qui assure au moins la sécurité de ces rencontres aléatoires.

 

En la qualifiant d’universelle, nous comprenons que cette règle prévaut

aussi sur les règlements des associations. En effet, que pourrions-nous opposer

au règlement d’une milice qui réclamerait de ses membres qu’ils aillent tabasser

régulièrement quelques allogènes, ou aux diktats d’un État racketteur et

expansionniste ?

Nous appelons cette méta-règle : le Droit, et les caractéristiques du Droit

nous apparaissent alors clairement :

• il doit être universel, applicable à tous les humains ;

• pour être recevable universellement, les jugements rendus selon le Droit

doivent se référer à des critères objectifs, connus d’avance, vérifiables, indépendants

de la culture et du degré de développement économique des populations.

 

Droidloms

 

Le Droit dont nous venons de définir les caractéristiques ne se confond donc nullement avec les chimériques « Droits de l’Homme », tels ceux proclamés par l’Assemblée Constituante de 1789 et ceux (encore plus fantaisistes) de l’ONU. Les rédacteurs de ces textes (en tous cas, celui de 1789) avaient pourtant

bien vu deux éléments essentiels. Ils avaient compris que le Droit prévaut sur

tous les règlements, y compris sur ceux de ces organisations particulières qu’on

appelle les États. Chacun doit pouvoir faire appel au Droit contre les lois de

son propre pays qui ne s’y conformeraient pas. Ils avaient correctement perçu

en outre que le Droit est déjà là, il n’est pas l’oeuvre d’un juriste inventif ou de

quelque assemblée démocratique, il est « déclaré » à un moment de l’Histoire,

mais il existait de tout temps (comme existent d’autres lois, celles de la physique

ou de l’hérédité, avant qu’elles ne soient reconnues par les scientifiques et énoncées

de plus en plus finement à mesure de l’avancement de leur connaissance

du sujet).

 

Mais ce tâtonnement dans la découverte du Droit que représente la Déclaration

de 1789 trahit encore la confusion des juristes de la Constituante entre

morale, règlement et Droit. Ils ne pouvaient accepter de perdre le contrôle sur

la société. La liberté qu’ils nous proposent n’est pas celle des hommes et des

femmes, mais celle du « peuple », sous la houlette de ses guides. Il suffit de lire

quelques articles de ce texte pour comprendre que les droidloms ne remplissent

aucunement les critères d’universalité et d’objectivité que nous attendons :

• article 10 : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses,

pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi

par la loi » ;

• article 11 : « ... tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement,

sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la

loi » ;

• article 17 : « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut

en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée,

l’exige absolument... »

 

Il existe donc des lois supérieures à ces « droits » si solennellement proclamés,

puisque ces lois peuvent les rogner, voire les annuler, selon le bon plaisir

du législateur. En termes clairs, cette majestueuse et universelle Déclaration ressasse

à chaque article la définition pernicieuse de Montesquieu, que n’aurait pas

désavouée Staline : « La liberté consiste à faire tout ce que les lois permettent », et si elles ne le permettent pas, c’est le même prix.

 

Quant aux « droits » énumérés par la Déclaration des Nations Unies de

1948, ils ont encore plus l’allure d’une lettre au Père Noël et écrite par quelqu’un

qui aurait l’âge mental d’en envoyer. Comment garder son sérieux quand une

assemblée de diplomates, dont la moitié vient de pays où l’on meurt de faim et

où l’on persécute avec enthousiasme les minorités ethniques, affirme « le droit

à une nationalité », « le droit à la sécurité sociale » et autres « droits sociaux »,

comme l’hilarant « droit à des congés payés » ?

 

Le principe de non-agression

 

Il faut donc revenir à la raison d’être du Droit, qui est de garantir à chaque

homme et chaque femme, seul ou en association, la poursuite de ses projets.

Or, pour que chacun puisse poursuivre ses projets, il est au moins nécessaire

qu’autrui ne l’en empêche pas. En d’autres mots, la liberté de chacun de mener

ses projets et sa vie selon sa loi morale est garantie si nul ne l’agresse physiquement

dans sa personne et dans ses biens.

 

La non-agression par autrui est une condition nécessaire de la « bonne vie »

et de la réalisation de nos projets. Nous savons qu’elle n’est pas suffisante. Par

exemple, en hiérarchisant nos valeurs, nous pouvons nous tromper. Beaucoup

ont ainsi consacré leur existence à la quête du pouvoir et des plaisirs, en découvrant

trop tard leur caractère trompeur. Mais pour nous qui sommes adultes,

serait-ce encore notre vie si quelqu’un dictait nos actes, même dans l’intention

de nous protéger contre nous-mêmes ? Vivre, n’est-ce pas prendre le risque de

vivre ? Il est évident aussi que la poursuite de nos projets serait facilitée (sans

être garantie) par la mise à disposition de moyens matériels et l’assistance

d’autres personnes. Mais si nous avions le droit d’exiger de tels moyens de ces

autres personnes, c’est nous qui interviendrions dans leur vie, en les empêchant

de poursuivre leurs projets, ou, à tout le moins, en les gênant. Le critère d’universalité

serait violé puisque certains jouiraient d’une créance sur les ressources

d’autrui qu’autrui n’aurait pas acceptée.

 

En revanche, le caractère d’universalité est pleinement respecté par une

règle énoncée sur le mode négatif, du type : « Nul ne prendra l’initiative d’une

agression physique contre autrui ou ses biens. » En effet, il est à la portée de

n’importe quel être humain, jouissant de ses facultés mentales, de ne pas

agresser physiquement ses semblables. Ne pas agresser autrui, contrairement

aux droidloms, est une règle simple, compréhensible par les représentants de

toutes les cultures, et qui ne dépend pas de leur standard de vie.

 

Formulée ainsi, la règle « Nul ne prendra l’initiative d’une agression physique...

» reconnaît à l’agressé le droit de légitime défense. La loi morale de

beaucoup de gens ne leur permet pas l’usage de la violence, même pour se

défendre. Mais si nous avons un droit, alors nous avons aussi la faculté d’y

renoncer. Cependant, si nous-mêmes pouvons renoncer à notre Droit de légitime

défense, pouvons-nous accepter sans intervenir que soit violé celui de personnes

qui n’y renoncent pas ou, plus grave encore, qui ne sont pas en mesure

d’en juger, comme les enfants ? C’est pourquoi le Droit, si fort que nous le

souhaitions, ne peut pas prohiber toute violence physique, mais seulement le

premier recours à celle-ci.

 

La menace d’une violence physique est déjà une violation du Droit. En

effet, si celui qui la profère n’a pas l’intention ou les moyens de la mettre à

exécution, elle ne mérite qu’un haussement d’épaules ; mais comme nous avons

généralement lieu de croire que ceux qui nous menacent ne sont pas dénués de

raison, la certitude du passage à l’acte va nous contraindre à modifier nos projets

(si notre intention était de faire ce qu’exige l’agresseur, la menace eut été inutile).

Nous sommes donc fondés de déclarer illégitimes autant la menace d’une agression

physique que sa réalité.

 

Le Droit de l’être humain

 

Le commandement « Nul ne prendra l’initiative d’une agression physique...» est une garantie que chaque être humain reçoit de tous les autres, mais cette formulation sous forme d’interdiction ne constitue pas à proprement parler un droit. Le juste énoncé, qui est le mode positif de la non-agression, dirait

plutôt : « Chacun peut faire ce qu’il veut avec ce qui lui appartient, et seulement

avec ce qui lui appartient. »

 

A la suite de beaucoup de libéraux conséquents, nous venons de déclarer

le seul Droit de l’Homme. Il n’existe fondé en raison qu’un seul Droit de l’être

humain, prévalant universellement, et c’est celui-là : Chacun peut faire ce qu’il

veut avec ce qui lui appartient et seulement avec ce qui lui appartient. Tous les

autres prétendus droits, proclamés ici ou là, dans le meilleur des cas, ne déclinent

que des applications particulières de ce Droit fondamental, et plus souvent, ne

font que le restreindre ou l’invalider.

 

Nous pouvons tout de suite écarter l’objection que ceux qui ne possèdent

rien ne pourraient rien faire. Car chaque être humain possède au moins une

chose, et c’est la plus précieuse : la capacité de modifier ce qui existe pour le

mettre au service d’autrui (une activité que nous appelons l’économie). Ainsi ce

qui existe prend plus de valeur. Et partout dans le monde les propriétaires recherchent

les hommes et les femmes qui, par l’intelligence et le travail, peuvent

donner plus de valeur à leurs biens. C’est pourquoi nous n’agissons pas seulement

avec ce que nous possédons mais avec ce qu’on nous a confié, si bien que

ceux qui méritent cette confiance jouissent de plus de moyens d’action et d’autonomie

que bien des propriétaires.

 

Justice et Paix

 

Les associations possèdent des biens à leur nom, mais qui sont en réalité le bien commun de leurs membres. La saine gestion de ce bien commun est en fait le but de l’association. L’humanité aussi possède un bien commun, et c’est le Droit. La bonne gestion de ce bien commun produit un certain type d’ordre que nous appelons indifféremment la Justice ou la Paix.

 

La Paix exclut la violence physique, certes, mais elle n’est pas l’harmonie

béate du jardin d’Éden. C’est un fait de notre condition humaine, tous les projets

ne sont pas compatibles. Werther aime Charlotte, mais n’a-t-elle pas le droit d’en

épouser un autre, même si Werther en mourra ? Lorsque Octave Mouret ouvre

son grand magasin Au Bonheur des Dames, il gêne les petits commerces déjà

installés, mais pourquoi n’aurait-il pas le droit lui aussi d’offrir ses idées et ses

produits aux clients ? L’innovation et la concurrence, qui font fluctuer les prix,

reflètent que le Droit nous rend propriétaires de choses, mais jamais de leur valeur

(la valeur étant la rencontre des désirs d’un acheteur et d’un vendeur, comment

pourrions-nous être propriétaires de ces désirs ?). L’ordre qu’instaure le Droit est

donc celui de l’humanité vivante et non des choses figées, il est mouvement,

tension, ouverture à l’imprévu. Le Droit n’est qu’une règle, il n’est pas un état. Il

ne dit pas comment les choses doivent être, mais comment nous pouvons légitimement

les changer. Sa fonction se limite à créer des espaces où chacun, préservé

de la violence, peut faire l’expérience de ses convictions et de ses relations.

 

Tout le monde n’est pas pacifique et n’observe pas le Droit. Il existe des

agresseurs et des tricheurs qui doivent réparer. Et même sans qu’il y ait agression

délibérée, des malentendus peuvent se produire, qui doivent être arbitrés. C’est

pourquoi à toute société humaine il faut une instance de Justice.

 

La Justice consiste à rendre « à chacun le sien ». Les romains la définissaient

déjà ainsi. La Justice n’est donc pas une vague aspiration à un idéal inaccessible.

En effet, une société est réputée juste lorsque toutes les relations y sont

conformes au Droit. Comme le Droit est fondé sur une règle simple, à la portée

de tous, dont le respect peut être vérifié objectivement (quelqu’un a-t-il violé le

droit de propriété d’autrui sur sa personne et ses biens ?), il n’est pas déraisonnable

de vouloir instaurer une société juste ici et maintenant. Ainsi qu’à toute

institution humaine, il lui manquera l’infaillibilité. Il pourra se trouver qu’un juge

soit trompé par quelque stratagème. Il pourra arriver que des parties agissent de

bonne foi dans un litige complexe en réclamant ce qu’elles croient leur appartenir.

 

Le Droit n’en reste pas moins une science fondée sur l’analyse d’éléments

objectifs, donc il est possible d’établir un monde où chacun « aura le sien », où

les structures d’injustice auront été identifiées et abolies.

Le Psalmiste chantait : « Justice et Paix s’embrassent. » Elles sont soeurs,

en effet, la Paix n’étant pas l’absence de conflits, mais l’absence de sources de

conflits, c’est-à-dire que la Justice régnant, personne n’a de grief à faire valoir

en Droit contre autrui.

 

Une société conforme à la Justice n’est pourtant pas en soi la société douce

et chaleureuse à laquelle nous aspirons. Car le Droit peut nous être imposé, et

rien de ce qui nous est imposé ne saurait causer notre bonheur. Exercer la Justice

consiste à appliquer le Droit dans toute sa rigueur, quels que soient les sentiments

que nous éprouvons. Les pauvres peuvent avoir tort, les salauds avoir raison, le

coupable être mon frère... C’est pourquoi les morales nous enjoignent la pratique

d’autres vertus, telles la compassion et la générosité, qui tempèrent ce que

la Justice a d’inflexible. Il va sans dire que la pratique volontaire et responsabilisante

de ces vertus morales ne se confond en rien avec une politique de « justice

sociale », qui ne saurait être juste puisqu’elle repose sur l’arbitraire, et ne saurait

être morale puisqu’elle est un racket.

 

Droit et morales

 

Robinson dans son île a besoin d’une morale, il se pose chaque jour la

question des valeurs et de leur hiérarchie, à commencer par la question essentielle : vaut-il la peine de lutter pour sa survie ? Mais aussi, quel est le sens à

donner à la vie dans cette solitude ? Est-ce une épreuve divine ? Est-il permis de

se masturber ? En revanche, Robinson n’a pas besoin du Droit, le Droit n’a pas

de sens pour lui.

 

Vivre implique d’agir sur la nature, la transformer, la consommer. Ainsi

Robinson établit un lien entre lui et divers éléments de la nature : les pièces de bois

qu’il taille et qu’il assemble, qui vont former une hutte ; le lopin de terre qu’il va

planter... Ce bois, cette terre, ne sont plus indifférenciés, ils ne sont plus naturels,

ils ont été sortis de leur état d’origine pour recevoir le projet de Robinson. Et ce

projet n’aura pas le même effet sur la nature selon la vie morale de son auteur, s’il

est végétarien, gaspilleur, paresseux, économe... Robinson, comme chacun de nous, imprime la marque de sa conscience morale dans la nature.

 

Débarque Vendredi. Dès que deux personnes se rencontrent, le Droit est

là, entre elles. A l’instant où Vendredi pose le pied sur la plage, le Droit délimite

deux espaces dans l’île, celui de Robinson, imprégné de ses projets, et celui,

encore vierge, que Vendredi pourra faire sien. En attendant l’installation de

Vendredi, Robinson peut l’inviter chez lui, partager, lui offrir ce qu’il a, mais

Vendredi n’a aucun droit à aucune des ressources de Robinson. La faim ne

donne aucun droit. Si c’était le cas, Vendredi pourrait exiger un repas, le jeter

à la mer et, ayant toujours aussi faim, exercer son droit à une nouvelle ration,

et ainsi de suite, jusqu’à l’avant-dernière réserve de Robinson, qu’il pourrait alors

dévorer, avant de repartir rassasié, et en laissant juste assez à son hôte pour

qu’il ne puisse pas clamer famine à son tour. Ce n’est pas parce que les socialistes

nous habituent à cette pratique qu’elle est fondée en Droit.

 

En revanche, si Robinson a promis sa hache contre trois poissons, dès que

Vendredi apparaît chargé de sa pèche, il a droit à la hache. Robinson et Vendredi

ont créé du droit, comme nous le faisons tous, comme il en naît de chaque

contrat et de chaque promesse. Les politiciens français ont une hantise, celle du

« vide juridique ». Les biotechnologies, Internet, la propriété intellectuelle des

logiciels... seraient perdus dans ces limbes du Droit, d’où il urgerait de les faire

sortir. Or, il n’existe jamais de « vide juridique ». Le Droit est toujours présent.

L’îlot de Robinson, sans démocratie et sans drapeau, est déjà un espace de

Droit. Ce que les politiciens veulent dire est qu’il existe parfois des vides législatifs,

c’est-à-dire des espaces de liberté. Et c’est cela qui est leur hantise.

 

Le Droit est conforme à la morale, mais c’est une règle morale imparfaite,

incomplète. Le Droit interdit d’agresser, c’est-à-dire de commettre le Mal ; il ne

nous dit pas de faire le Bien. Encore moins comment il faudrait le faire. C’est

pourquoi une société conforme au Droit – une société d’hommes libres – donne

tant le vertige à ceux qui n’ont pas développé une conscience morale.

 

Morale, règlements, Droit

 

Parvenus à ce stade de notre réflexion, nous pouvons récapituler les caractéristiques de ces trois ensembles de règles : les morales, les règlements et le Droit.

• Les morales appellent les projets au travers desquels l’humanité s’accomplit

dans chaque être humain. Les contrats et les règlements visent à la coopération

et à l’efficacité dans la réalisation de ces projets. Le Droit définit la norme

permettant la coexistence des projets individuels et associatifs.

• Le Droit est universel. Les morales et les règlements, même lorsqu’ils

ont vocation d’universalité, ne sont applicables qu’à ceux qui en souhaitent la

discipline pour eux-mêmes.

• Les morales et les règlements sont prescriptifs ; ils obligent à faire. Le

Droit oblige seulement à ne pas faire (ne pas agresser physiquement autrui),

ce qui est à la portée de tous les humains.

• L’obligation, née des traditions morales et des contrats, tire sa légitimité

de son acceptation. Le Droit n’a pas besoin d’être accepté ; l’obligation de nonagression est une conséquence de la nature sociale de l’être humain.

 

4. Les lois

 

A la fin de cet inventaire des figures du Droit et des règlements, constatons

une absence : et les lois ? Nous avons posé la question des lois de chaque pays et

de l’obéissance que nous leur devrions en tête de cette intervention, et voilà que

nous ne voyons plus à quoi les appliquer. Car les règles que nous avons énoncées

structurent déjà adéquatement la vie en société. Le Droit nous apporte la Justice

et la Paix ; les morales nous montrent les gestes à faire avec autrui, les plus

démunis, et sur la nature ; les contrats et les règlements assurent la coopération

et l’efficacité dans la réalisation des projets, qu’ils soient communautaires, culturels, professionnels... Quelle place reste-t-il donc aux lois ? A quoi servent-elles ?

 

Alors que les champs d’application du Droit, des règlements et des morales

sont bien délimités, les lois les confondent. Parce qu’elles ne naissent pas spontanément

de la relation de l’homme et de la nature, qui est la source du Droit

et des morales, ou de la volonté même des hommes, qui fonde les règlements,

les lois doivent s’imposer en usurpant la légitimité d’un type de règles pour faire

accepter les contraintes d’un autre type :

• ainsi, nous avons vu que le Droit est universel. Les lois aussi se veulent

applicables à tout le monde, au moins dans une juridiction nationale, personne

ne peut se dire au-dessus des lois. Mais le Droit n’oblige à rien, il ne fait que

permettre. Les lois ordonnent. C’est pourquoi l’universalité du Droit est légitime

et celle des lois inacceptable ;

• dans la société aussi, il existe des règles qui ordonnent. Ce sont les règlements

et les contrats. Mais ils sont formellement approuvés par les parties. Ce

n’est pas le cas des lois. L’escroquerie intellectuelle est flagrante qui veut nous

faire croire que les lois sont l’expression de la « volonté collective ». Ou bien je

ne fais pas partie de la collectivité, et ces lois ne me concernent pas, ou bien je

veux voir ma signature sur le document où je les aurai approuvées, comme elle

figure au bas des contrats qui me lient ;

• les lois prétendent agir pour le Bien et lui donnent différents contenus.

 

La « justice sociale » est le plus à la mode aujourd’hui. Mais il appartient à la morale, pas aux lois, de nous conduire vers le Bien, et en rendant la morale

obligatoire, les lois ne créent que l’apparence du Bien, le pharisaïsme, l’hypocrisie,

que tous les sages tiennent pour la plus méprisable des perversions morales.

 

Nous repérons les idéologies nauséabondes tapies derrière cette confusion

des lois avec les autres règles de la vie en société. Confondre tout à la fois les

lois avec les règlements et la morale est le totalitarisme.

 

Confondre les lois avec les règlements, traiter la société humaine comme

une organisation toute entière mobilisée en vue d’un grand dessein, c’est le fascisme.

 

Confondre les lois et la morale, vouloir réaliser le Bien sur terre par l’action

politique (et non par la conversion des esprits), c’est le fondamentalisme.

Les lois ne sont pas seulement redondantes lorsqu’elles ne font que décliner

le Droit dans ses applications particulières : à quoi sert une loi pour prescrire

« Tu ne tueras pas », « Tu ne voleras pas » ? (Certes, en usurpant la prérogative

de légiférer, les politiciens peuvent se réserver des exceptions : ne pas tuer, sauf

raison d’État ; ne pas voler, sauf par le fisc...). Les lois ne sont pas seulement

étouffantes lorsqu’elles nient la volonté des adultes : quel mépris pour leur capacité

de jugement que de leur interdire de se marier, de tester, d’éduquer leurs

enfants, de prendre un emploi, de se soigner, de commercer, de publier et de

lire... autrement que selon la loi ? Les lois exercent en plus une fonction bien

précise qui est de consolider les rapports d’exploitation. Les marxistes ont correctement

décelé comment les lois protègent la classe dominante, aujourd’hui

celle des hommes de l’État. Mais le matérialisme de Marx lui a caché l’enjeu

au-delà de la lutte des classes : les lois sont la manifestation du Mal dans le

monde. Suprême ruse du diable, les lois institutionnalisent le Mal en lui donnant

l’apparence du Bien.

 

Car il ne saurait exister de bonnes lois. Il a semblé à certains que faute de

pouvoir surpasser Dieu en recréant les lois de la Nature, ils pouvaient au moins

L’égaler en promulguant celles de la société. A l’évidence, il y a des ratés. Car

la seule mission légitime de la puissance publique doit rester frustrante dans son

manque d’ambition. Elle est de faire respecter le Droit. Gouverner implique de

renoncer à faire le Bien et se contenter d’éviter le Mal. Ne pas agresser, ne pas

tuer, ne pas voler. Gouverner consiste à ne pas faire de lois afin de laisser sa

place à ce qui n’est pas la politique, aux morales, aux contrats et au Droit,

c’est-à-dire à la sagesse et à la liberté.

 

Le paradigme politique

 

L’affirmation que les lois, dans leur essence même, sont l’expression du

Mal demande une explication. Selon la définition classique, l’État est l’institution

qui détient le monopole de la violence sur un territoire donné. Pourquoi penser

un monopole de la violence (et pas sa prohibition), et pourquoi en termes de territoire ? L’idée qu’un homme doit obéir à un gouvernement parce que le

hasard l’a fait naître au milieu d’un certain peuple sur une certaine terre est

bonne pour des manants. N’est-il pas temps de sortir du Moyen-âge ? Notre

technologie et notre économie sont planétaires, mais notre philosophie charrie

encore les valeurs du paysan attaché à son champ et débiteur de son seigneur.

 

Le seul gouvernement nécessaire est celui d’une association. Peu importe alors

la forme qu’il prend – monarchie héréditaire ou élective, démocratie, tirage au

sort des dirigeants... – puisque ne seront sujets de ses lois que ceux qui le souhaitent.

Si le caprice du pouvoir devient insupportable, la démission y mettra

fin. Ainsi il existe deux moyens de mettre fin à aux excès du pouvoir : soit les

dirigeants se retirent, soit leurs sujets se retirent.

 

Cette faculté toujours ouverte de dire : « Sans moi ! » transforme les lois en

règlement, l’État en association d’hommes libres, et rend caduque la notion

même de politique. Le gouvernement d’une association la gère en vue d’un

objectif extérieur à lui, qui est le but de l’association (monter des spectacles,

éteindre des incendies, honorer Dieu...), et la mesure de son efficacité est dans

la réalisation de cet objectif. Le gouvernement d’un État exerce le pouvoir pour

lui-même, sans autre objectif (car quel pourrait être l’objectif d’un pays ? De la

France, de la Norvège... ?). Si efficacité il y a, elle mesure la seule capacité de

ce pouvoir à se projeter partout, à ne laisser personne lui échapper.

 

Or, l’unique façon de limiter le pouvoir est de s’y soustraire. Le droit de

sécession, comme tous les autres, n’est pas celui des peuples, mais des individus.

Pour entraver l’absolutisme, la philosophie politique depuis le XVIIe siècle, à

l’exception de quelques anarchistes cohérents, n’a su proposer que des contrepouvoirs.

 

Mais combat-on le mal par le mal ? Arrêter le pouvoir par le pouvoir

ne mène qu’au conflit. Incapable de s’extraire de cette conception moniste des

relations humaines, la philosophie politique, précisément parce qu’elle est politique,

n’a jamais pu penser ce qui n’était pas elle : le non-pouvoir.

Le paradigme politique inverse le sens de la relation entre l’être humain et

la société. Au lieu que l’être humain se joigne à une société, dans un mouvement

de confiance, et puisse s’en retirer si cette confiance est brisée, la société politique

s’empare de chaque nouveau-né, en fait un sujet, et si elle ne l’a pas causée

dans quelque aventure guerrière, ne le laisse à sa mort qu’après l’avoir dépersonnalisé,

enrégimenté et taxé.

 

Ainsi la société politique est un lieu de tragédie, on ne peut pas plus s’y

soustraire qu’aux verdicts des dieux. Parce que la sécession n’est pas permise,

toute question politique se pose nécessairement en termes de vie et de mort, de

vainqueurs et de vaincus, de dominants et de dominés.

 

L’État, parce que telle est sa nature, ne peut pas éviter l’affrontement entre

socialisme et capitalisme, monarchie et démocratie, fondamentalisme religieux

et laïcité... Chaque option exclut l’autre. Car c’est le but même des lois que de

transformer une association en monopole et d’interdire tout autre projet de

société que le sien. Une société régie par le Droit accueille la coexistence des

modes de vie, toutes les fins y sont acceptables pourvu qu’elles respectent le moyen, qui exclut la violence. La société politique n’admet qu’une seule fin et

ne connaît pour y parvenir qu’un seul moyen, la violence policière ou la menace

de cette violence. Ainsi la guerre n’est pas « la continuation de la politique par

d’autres moyens », comme le notait Clausewitz dans une formule célèbre. Les

moyens de la politique sont déjà ceux de la guerre ; lorsqu’elle n’éclate pas, c’est

seulement que l’un des adversaires a déposé les armes avant de combattre.

Mettre la violence hors-la-loi passe par l’abandon de la res publica, la dissolution

de la « chose publique » dans la sphère privée.

 

Faire des lois est donc l’activité la plus malfaisante au sein de la société,

puisqu’elle est toute entière recherche du pouvoir à exercer sur autrui, sans autre

contrepartie que de dire : « Si ce n’est pas moi qui prend le pouvoir sur lui, ce

sera lui sur moi. » A ce stade de l’évolution de l’humanité, n’est-il pas temps de

dépasser cette conception primaire des rapports humains ? Si on comprenait

enfin que le pouvoir n’est pas à prendre mais à détruire. ? Car pourquoi imposerais-

je mes lois à ceux qui souhaitent vivre autrement ? Je leur demande seulement

de ne pas m’infliger les leurs. Ce qu’aujourd’hui, ils ne feront pas, évidemment,

ce serait insupportable. La souffrance d’avoir fait le choix de la

servitude serait trop douloureux si d’autres avaient le droit de vivre libres.

 

Citoyenneté

 

La production de lois participe d’une pédagogie de la citoyenneté. Le

citoyen n’est pas l’homme du dialogue, mais du militantisme. Son intégration à

la société n’est pas celle, horizontale, du marché, où clients et fournisseurs traitent

entre eux, sans autre médiation que le Droit. La société du citoyen est

verticale, hiérarchique. Elle n’est pas structurée par des accords, mais des ordres.

Chaque citoyen y apprend à faire appel au législateur (« il faut des lois contre

ça... »), et à ne pas négocier lui-même avec ses pairs la résolution des problèmes.

La paix sociale ne passe que par la soumission. Ainsi se consolide le pouvoir

des hommes de l’État.

 

Il est certes plus facile quand on est une bande d’hommes armés face à des

citoyens désarmés de commander plutôt que de négocier. Il est plus spectaculaire

d’imposer une unique solution, surtout lorsqu’on y trouve un intérêt personnel,

que d’en laisser plusieurs en concurrence. D’où cette fonction des lois : elles ne

doivent pas laisser apparaître qu’une autre solution que celle imposée par les

hommes de l’État était meilleure. Plus le champ politique est élargi, par exemple

à travers la coordination de législations entre États, moins la possibilité existe pour

le public de comparer les décisions de ses politiciens avec celles prises dans

d’autres lieux. Par son ampleur même, la « Politique agricole commune », première

expérience de législation paneuropéenne, est une calamité économique et

écologique, qui préfigure celle à venir de la « Charte sociale ».

 

Une raison de l’attrait des sociétés politiques sur les esprits sans scrupules

est de faire partager par tous le coût de leurs préférences. Le mécanisme est

patent dans le cas des paiements directs. Fonctionnaires, agriculteurs, nombre d’industriels et d’intellectuels subventionnés, vivent sans honte d’argent volé. Il

est plus subtil lorsqu’il s’agit de déresponsabiliser, c’est-à-dire d’effacer la différence

entre le bien et le mal. Donner aux pauvres me coûte l’argent que je

donne. Il peut y avoir deux raisons de le faire. Soit je suis vertueux, et je m’enrichis

de la joie de donner, et il m’est assez égal que les radins ne connaissent pas

cette joie. Soit je donne aux pauvres par devoir, ce qui veut dire que je n’ai

aucun plaisir à aider les pauvres, et il est insupportable que je sois seul à me

sacrifier et que les autres utilisent leur argent pour partir en vacances. Je réclame

donc un impôt. Ainsi, tout le monde étant obligé de donner, il n’existe plus de généreux ni d’avares. [...]

 

Alors... ?

 

Alors, doit-on obéir aux lois ? Elles ne sont pas seulement inutiles, puisque le Droit, les morales, les règlements, ordonnancent déjà la société ; elles ne sont

pas seulement, dans le cas de « mauvaises lois » et de « mauvais régimes », le

surgissement de violences pathologiques (et il n’est pas fortuit que tant de psychopathes

se lancent en politique) ; elles sont la nouvelle ruse du Mal dans le

monde. En feignant de satisfaire des aspirations légitimes, la défense des droits

humains, des pauvres, de la culture, les lois institutionnalisent la violence pure

et l’hypocrisie. Quand on a vu la vraie figure de cette violence, on ne peut plus

répondre : « Obéir aux lois, pourquoi pas, si ça vous plaît ? »

 

De même qu’il n’existe pas une seule voie vers l’accomplissement du Bien,

notre engagement dans la lutte contre le Mal peut prendre plusieurs formes. Elle

sera pour chacun celle que lui souffle sa conscience. Appelés à la résistance,

jusqu’à quel point sommes-nous prêts à mettre en jeu notre situation personnelle

et celle de notre famille pour vivre honnêtement et hors-la-loi ? Sommés de

collaborer avec le Mal, jusqu’où acceptons-nous de chercher le pouvoir sur autrui

dans le jeu démocratique ? De bénéficier du produit de la violence en étant

receveur net d’argent volé ? De faire porter par d’autres le coût de notre injustice

et notre imprévoyance ?

 

Certains actes de dissidence ne réclament pas d’héroïsme, et ils maintiennent

l’exigence de vigilance : refuser les fonctions citoyennes, ne pas voter, ne

pas être complice du pouvoir, tromper le fisc à la première occasion... Le devoir

moral pour nous qui avons compris le mécanisme de la violence légale est de le

dénoncer. C’est à cette seule exigence qu’est tenu le Rebelle.

Car que pourrait la violence contre la violence ? On ne la combat pas sur

les barricades, mais là où elle règne, dans les consciences. C’est par la prise de

conscience de tout ce qui est violence dans notre relation aux autres et à la nature que l’humanité devient plus humaine.

 

Emporter la victoire contre le Mal, c’est d’abord le démasquer.

 

 

Pierre BESSARD

MINIMISER SA FACTURE FISCALE : UN DEVOIR MORAL ?

Cette conférence a été délivrée le 14 septembre 2013 à la Maison des Mines (Paris) au cours du colloque d’ESFL (European Students For Liberty).

 

Il est bien sûr toujours agréable de payer moins d’impôts, surtout sous le gouvernement actuel en France – un récent éditorial du Figaro titrait « Impôts un grand cri de douleur ». Mais en plus du montant fiscal souvent démesuré et insupportable à payer, la fiscalité est aussi le facteur qui détermine dans une large mesure la sphère de l’État, la sphère de la contrainte, et qui diminue donc d’autant la sphère de la liberté et de l’échange. La fiscalité suscite donc à juste titre des considérations plus larges que les techniques de minimisation de ses impôts.

 

Il nous semble d’autant plus urgent de nous pencher sur cette problématique que nos gouvernements et nos cartels de gouvernements, en particulier le G20 et l’Union européenne, intensifient leurs efforts contre ce qu’ils appellent l’évasion ou la fraude fiscales, les pratiques fiscales dommageables ou encore la planification fiscale agressive, autant d’excuses pour maximiser la charge fiscale.

 

Une campagne pour la transparence fiscale globale

 

L’Organisation de coopération et de développement économiques, l’OCDE, est l’instigateur de cette campagne qui dure depuis une quinzaine d’années déjà, en raison d’une plainte à l’origine des États à forte imposition.

Cela doit aboutir à ce que l’OCDE appelle la « transparence fiscale globale » par un échange automatique d’informations. Et le fait est que les grands États sont aujourd’hui, en 2013, plus déterminés que jamais à traquer les citoyens et les entreprises pour des motifs fiscaux.

 

L’endettement, déjà énorme, qui a explosé avec les politiques de prétendue relance, qui n’ont bien sûr rien relancé du tout à part la dette, tout comme les promesses non finançables de l’État social, et en particulier des systèmes de retraites par répartition – font qu’un appétit fiscal déjà insatiable est en passe de devenir pantagruélique.

 

La campagne de l’OCDE a conduit de nombreuses juridictions, dont la Suisse, à revoir leur législation pour désormais accepter d’échanger des informations bancaires à des fins fiscales pour les déposants d’autres pays – ceci sous la menace très explicite de sanctions économiques et financières.

 

Évitement fiscal et économie souterraine

 

Or l’évitement fiscal – et je préfère la notion d’évitement à celle un peu trop connotée d’évasion, qui suggère une prison fiscale, même si c’est en grande partie la réalité de la perception des impôts – l’évitement fiscal donc, a lieu aujourd’hui dans tous les pays et dans tous les segments de la population.

 

D’abord sous la forme de l’économie souterraine. Les dernières estimations indiquent que l’économie souterraine est de 14,6 % du PIB en France, ce qui représente tout de même plus de 280 milliards d’euros. En Italie, l’économie souterraine représente le double, soit quelque 26,7 % du PIB.

En Suisse, elle se monterait à 8 % du PIB.

 

S’ajoute à l’économie souterraine traditionnelle l’évitement fiscal sous la forme d’arrangements spécieux parfois rocambolesques. Une enquête récente en Italie a révélé que 61 % des voitures et des bateaux de luxe dans ce pays appartiennent à des gens qui officiellement n’ont pas de revenus ou des revenus très bas. Souvent il s’agit de retraités qui servent de prête-noms aux propriétaires effectifs soucieux de ne pas attirer l’attention du fisc. Cette enquête a dévoilé qu’une Lamborghini était même immatriculée au nom d’une personne au bénéfice d’une rente d’aveugle, ce qui n’était peut-être pas la meilleure stratégie de dissimulation.

 

Ce type d’évitement fiscal peut toutefois s’organiser de façon plus subtile à l’aide de constructions légales comme les trusts, les fondations, voire de sociétés anonymes offshore et d’autres montages qui ne servent qu’à éviter l’impôt.

 

Toute l’épargne non déclarée et accumulée à travers les générations dans le monde est évidemment immense. Les personnes ayant souhaité se préserver de l’inflation dans des pays traditionnellement instables, voire d’une imposition discriminatoire et confiscatoire dans le cas de grosses fortunes, voire encore de cacher une partie de leurs biens d’une famille ou d’amis accaparants – toutes ces personnes ont d’excellentes raisons d’avoir dissimulé une partie de leurs avoirs du regard et des documentations du fisc.

 

Il en va de même des personnes vivant dans des juridictions défaillantes, en Afrique, en Amérique latine, ou en Asie, des juridictions qui sont souvent incapables de faire respecter les droits les plus fondamentaux qui vont de soi dans nos sociétés civilisées. La corruption, l’expropriation, la criminalité et la persécution de minorités diverses demeurent des risques endémiques dans la plus grande partie du monde. Le dernier rapport annuel de la liberté dans le monde publié par Freedom House estime que seuls 45 % de la population mondiale vivent dans des pays qui peuvent être considérés comme libres.

 

Dans tous ces cas, la dissimulation d’avoirs du fisc peut permettre d’éviter la perte indue de biens légitimes et même de sauvegarder le droit le plus fondamental, le droit à la vie.

 

Émigrés et paradis fiscaux

 

Enfin, mentionnons encore l’arbitrage de tous ceux qui émigrent vers des environnements plus cléments, ce que l’on appelle le vote par les pieds. Je crois l’acteur Gérard Depardieu tout à fait sincère lorsqu’il a affirmé que son exil ne relevait pas de la fiscalité, même si 87 % d’impôts lui semblait exagéré. Son exil ne relevait pas de la fiscalité au sens étroit d’économiser quelques centaines de milliers d’euros par an, mais de principes bafoués par une fiscalité excessive :

« Je pars parce que vous considérez que le succès, la création, le talent, en fait, la différence, doivent être sanctionnés. »

 

Monsieur Depardieu, qui n’est bien sûr qu’un exemple parmi des millions de Français persécutés par leur gouvernement, à commencer par les Huguenots du dix-septième siècle, devrait être admiré pour avoir mis le doigt d’une façon aussi franche sur les conséquences perverses de l’excès d’impôt.

 

L’idée du gouvernement de lier la fiscalité à la nationalité en réaction à ce type d’exil est une fuite en avant qui n’est pas non plus une solution, comme le montrent les milliers de double nationaux américains qui ont rendu leur passeport ces dernières années pour échapper à une législation qu’ils perçoivent comme de plus en plus oppressante.

 

Il en va de même des entreprises qui minimisent leur facture fiscale en recourant à une répartition des bénéfices dans les « paradis fiscaux » – une autre forme de vote par les pieds. Ces entreprises ont en réalité un aussi grand mérite.

 

Elles préservent par ce biais d’importantes ressources de capital qu’elles réinvestiront

dans les facteurs de production précisément dans les enfers fiscaux.

 

L’emploi, les revenus et la prospérité générale en Europe serait nettement moindre si les entrepreneurs, comme Monsieur Depardieu, et les entreprises ne se servaient pas des possibilités offertes par le vote par les pieds et si les ressources qui échappent aujourd’hui à l’impôt allaient simplement alimenter la dissipation étatique.

 

Voilà donc, dans les grandes lignes, le contexte actuel de l’évitement fiscal.

 

L’évitement fiscal, seule issue pour les victimes de la spoliation

 

La logique de la traque contre l’évitement fiscal est connue : les citoyens failliraient à leur devoir civique. Mais payer le moins possible d’impôts peut-il vraiment être considéré comme une transgression de son devoir civique ? Les partisans de la répression estiment bien sûr que oui.

 

Ils partent de l’idée angélique, pour ne pas dire simpliste, que le niveau d’impôt est toujours juste et optimal, que l’État fait un usage toujours efficient des moyens à sa disposition et fondamentalement que les politiciens sont mieux habilités que les propriétaires légitimes de leurs revenus à les allouer. L’école des choix

publics nous a appris pourtant que l’État a sa propre dynamique et que sa structure de dépenses reflète avant tout les intérêts électoraux, budgétaires ou financiers de

ses agents, qu’il s’agisse de politiciens, de fonctionnaires, de lobbies organisés – qui

redistribuent en leur faveur ou à leurs clientèles le maximum qu’ils peuvent obtenir,

sans jamais assumer personnellement les conséquences de leurs décisions.

 

Le grand philosophe des Lumières Benjamin Constant, né à Lausanne

mais très actif à Paris, était en quelque sorte sans le savoir un précurseur de

l’école des choix publics et il mériterait d’être découvert ou redécouvert. Constant

avait observé que les États ne sont qu’une forme particulière d’association

humaine. Toute vision mystique de l’État comme entité intrinsèquement bienveillante

ouvre la porte selon Constant au pouvoir de l’arbitraire. L’Histoire nous

en offre suffisamment d’exemples. Il en va de même des redistributions abusives

de richesses qui se font aujourd’hui par l’intermédiaire de l’État-providence.

 

La redistribution directe des richesses représente aujourd’hui souvent la

moitié des dépenses publiques. Or, pour une analyse de ces défis, il faut s’interroger

sur les possibilités d’un individu de s’y soustraire par le processus politique

habituel. Dans la plupart des grands États, il n’est pas exagéré de dire que nous

avons affaire à des castes politiques de type oligarchique. Il n’y a le plus souvent

aucune différence notable entre les partis politiques principaux et donc aucune

option démocratique réelle.

 

Même ce qui a été la révolution Thatcher en Grande-Bretagne et la révolution

Reagan aux États-Unis durant les années 1980 étaient tout au plus des pas

dans la bonne direction. Dont la baisse de taux d’imposition marginaux incroyablement

élevés, de l’ordre de ce qui est envisagé en France aujourd’hui. Mais les

dépenses de l’État n’ont baissé nulle part. En France, les dépenses publiques ont

augmenté de 10 points de pourcentage du PIB sur les trente dernières années.

 

L’évitement fiscal reste ainsi souvent la seule issue pour un contribuable

victime de ce qu’il vit comme une spoliation. En France, un quart des contribuables

paie 84 % de l’impôt sur le revenu. Et le premier pourcent paie le quart de l’impôt. Des proportions similaires, plus ou moins aggravées, se retrouvent dans tous les systèmes d’imposition progressive.

 

Une des objections à l’évitement fiscal des personnes les plus prospères

prétend que la charge se reporte sur les contribuables moins fortunés et moins

à même de recourir à des structures et à des services d’évitement. Mais la responsabilité

n’en incombe-t-elle pas plutôt à l’État ? Un citoyen qui protège sa

propriété ne cause bien sûr aucun préjudice aux droits des autres. Seul l’État

peut faire porter le fardeau fiscal de façon discriminatoire à une catégorie de

résidents ou à une autre. En aucun cas le contribuable qui se défend tant qu’il

le peut contre les violations de ses droits ne peut être critiqué pour une injustice

dont il n’est pas à l’origine, en particulier dans le cas de l’imposition progressive.

 

... la propriété, voilà l’homme

 

Il n’est peut-être pas complètement inutile de rappeler pourquoi les droits

de propriété doivent être également reconnus vis-à-vis du fisc. Ces raisons peuvent

être objectivement trouvées dans la nature humaine. Les droits d’un individu

sur sa propre personne et les fruits de son travail sont en effet nécessaires à rien

de moins que la vie : pour subvenir à ses besoins et accroître son bien-être, l’être

humain doit avoir la possibilité d’utiliser ses ressources et ses compétences à la

production de biens et de services créant de la valeur pour eux-mêmes ou pour

autrui. Les droits de propriété sont donc indispensables à l’échange par la division

du travail et reflètent la nécessité d’une activité productive pour vivre. Frédéric Bastiat l’a brillamment formulé – je cite :

« Nous tenons de [la nature] le don qui pour nous les renferme tous, la vie

– la vie physique, intellectuelle et morale. Mais la vie ne se soutient pas d’elle-même.

[Celle] qui nous l’a donnée nous a laissé le soin de l’entretenir, de la développer, de la perfectionner. Pour cela, [elle] nous a pourvus d’un ensemble de facultés merveilleuses ; [elle] nous a plongés dans un milieu d’éléments divers.

C’est par l’application de nos facultés à ces éléments que se réalise le phénomène

de l’assimilation, de l’appropriation, par lequel la vie parcourt le cercle qui lui a été assigné. Existence, facultés, assimilation – en d’autres termes, personnalité, liberté, propriété – voilà l’homme. »

 

Les droits de propriété sont fondés parce qu’ils renvoient à l’origine de la

valeur des biens et des services produits, à savoir à l’individu. Et c’est précisément

parce que ces droits précèdent toute législation que les hommes ont fait des lois,

et non l’inverse.

Même les richesses naturelles n’acquièrent de la valeur qu’une fois qu’un

individu leur a trouvé une utilité. Le processus de création de richesses implique

nécessairement qu’il ne peut y avoir de revendication préalable sur quelque chose

qui n’existerait pas sans la décision d’un individu d’entreprendre une activité

productive et de le créer.

 

Les systèmes d’imposition actuels impliquent que l’État aurait un droit a priori sur les fruits du travail de quiconque résidant sur son territoire. Une telle conception est clairement erronée. Un État ne peut légitimement s’attribuer un chèque en blanc sur les revenus provenant de l’effort individuel.

 

Une autre objection tenace à l’évitement fiscal se manifeste dans les craintes exprimées à propos du financement des « services publics » : la baisse des recettes fiscales ou du niveau d’imposition exigée par « l’évasion » des bons contribuables mettrait donc en danger les tâches de l’État.

 

En réalité, l’État est par nature incapable d’évaluer correctement la demande

de « services publics ». Il prend invariablement ses décisions selon des critères

arbitraires, car il ne les fonde pas sur un marché, sur un échange contractuel, mais

sur la contrainte. L’État ne dispose ni de la mesure du profit ni du signal des prix, et

ainsi ni de la capacité de déterminer les mérites supposés de sa production, ni de la

possibilité d’établir le rendement de ses soi-disant « investissements ».

 

Le coût fiscal dépasse les avantages de l’activité étatique

 

L’État ne fait le plus souvent que se substituer aux institutions civiles, à but

lucratif ou non, qui pourraient tout aussi bien le remplacer dans des tâches jugées

nécessaires et pour lesquelles une demande existe, comme c’est le cas pour

d’innombrables biens essentiels, à commencer par l’alimentation et l’habillement,

dont se chargent parfaitement les marchés.

 

L’expérience illustre abondamment que le coût fiscal dépasse les avantages

présumés de l’activité étatique. Les études empiriques qui englobent un grand

nombre de pays sur une longue période, montrent que plus le poids fiscal de

l’État est lourd, plus la prospérité sera moindre.

 

Cela ne signifie pas que le niveau zéro de l’État soit nécessairement le plus

approprié pour la prospérité, mais que les niveaux actuels sont clairement surélevés

et dommageables pour la prospérité. Il ne peut donc y avoir aujourd’hui

de rationalisation d’une collecte des impôts qui atteint des niveaux arbitraires

pour financer les services publics.

 

En évitant le plus possible l’impôt, les « évadés » fiscaux, loin de nuire à

l’intérêt général, rendent donc un service énorme à l’ensemble de la communauté.

Non seulement ils préservent du capital précieux du gaspillage fiscal, mais

ils contribuent à attirer l’attention sur l’inefficacité de l’État.

 

Il faut cependant bien voir qu’avec les limites répressives posées par les

États, l’évitement fiscal n’agit qu’en tant qu’indicateur d’oppression fiscale ou

de la pauvre qualité des politiques publiques. L’État, avec son monopole de la

force et son monopole de la monnaie n’est pas réellement mis en danger par

les possibilités actuelles d’évasion fiscale.

 

Il y a donc une dimension à la fois morale de respect des droits individuels

et une dimension utilitaire de ne pas pénaliser la prospérité qui sous-tend la minimisation fiscale. Dans les mots de Benjamin Constant, « l’excès des impôts conduit à la subversion de la justice, à la détérioration de la morale, à la destruction de la liberté individuelle. Et le peuple n’est pas misérable seulement parce qu’il paie au-delà de ses moyens, mais il est misérable encore par l’usage que l’on fait de ce qu’il paie ».

 

Des droits de propriété qu’il est urgent de défendre

 

Malheureusement, dans le contexte étatisé de la réalité actuelle, le respect des droits légitimes de propriété, sur lequel repose pourtant notre civilisation, n’est plus défendu comme il le devrait, et les actions de répression des gouvernements font qu’il apparaît de plus en plus difficile de trouver des endroits dans

le monde où le respect de ces droits s’applique encore à la fiscalité.

 

Les possibilités d’éviter le fisc deviennent donc de plus en plus limitées.

Que faire alors ? Benjamin Constant estimait que tant que les lois arbitraires des

États ne nous forcent pas à des actes inhumains, il pouvait être préférable de

s’y soumettre dans la mesure nécessaire pour maintenir la paix sociale.

Cela ne doit pas nous empêcher de poursuivre le débat. Il me semble important

d’agir sur la culture politique à trois niveaux.

 

Premièrement, il faut défendre la propriété de ses revenus et de sa fortune

en tant que telle, en reconnaissant qu’elle est une dimension légitime des droits

individuels, auxquels le monopole légal d’un État véritablement démocratique

doit se soumettre. Ce premier point se rattache à l’idée que l’État est au service

du citoyen, et non le contraire.

 

Deuxièmement, il faut reconnaître que la concurrence fiscale des « paradis

fiscaux », loin de représenter une menace, joue tout au plus un rôle préventif ou

correctif d’arbitrage face à une imposition excessive. Les « paradis fiscaux » permettent

de mieux protéger les droits individuels, de moins pénaliser l’activité

économique à la source de la prospérité et d’encourager un meilleur équilibre entre les prestations publiques et la charge fiscale.

 

Troisièmement, il est important de s’engager pour une sphère limitée de l’État et pour une diminution des impôts.

 

Dans le contexte actuel, minimiser sa facture fiscale doit faire figure de premier devoir de tout citoyen. Notre liberté ne peut pas faire l’économie de ce civisme bien compris.

 

 

Fred AFTALION

 

DE L’HYPERINFLATION AU SURENDETTEMENT

 

 

« Il semble que les peuples aiment les périls et que lorsqu’ils en manquent, ils s’en créent » J. Joubert

Dans les années 70 le monde occidental, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, a connu les méfaits de

l’inflation.

Puis, après une période de trop peu d’années où le libéralisme a pu produire ses effets bénéfiques, nous sommes entrés dans une ère marquée par la hausse inexorable des dettes souveraines.

 

Le souvenir mitigé de l’inflation

 

A ses débuts, l’inflation peut faire des heureux. Ainsi, elle permet à certains d’acquérir un bien immobilier grâce à un prêt à bas taux d’intérêt que l’on remboursera par la suite en monnaie dévaluée avec le double avantage que les intérêts versés auront été déduits des impôts et que le bien acquis vaudra davantage, au moins nominalement.

 

En revanche, en s’accélérant, l’inflation finit par conduire à la ruine des épargnants et à la stagnation économique.

C’est ainsi qu’un taux d’inflation de 13,5 % fut atteint, tant aux États-Unis lorsque le Président Carter dut quitter le pouvoir, qu’en France à la fin du mandat

de Valéry Giscard d’Estaing.

 

Quant aux Anglais avec un taux voisin de 40 % en 1975, ils avaient vu leur Premier Ministre travailliste Callaghan solliciter du FMI le prêt le plus important

jamais consenti à un État.

 

Il est vrai qu’une partie de ces emballements allaient trouver leur source dans les deux crises pétrolières de 1975 et 1979 mais il n’en reste pas moins

que dans leur gestion de l’État-Providence les gouvernants avaient commencé à faire vivre leur pays à crédit.

 

Des mesures drastiques devinrent nécessaires pour conjurer le péril inflationniste, ce qui donna leur chance aux libéraux.

 

Le temps béni de l’intermède libéral

 

Pour redresser la situation, tout au moins en Grande Bretagne et aux États-Unis, on se souvint de l’École Autrichienne.

Friedrich Hayek, qui avait autrefois combattu Keynes, reçut le Prix Nobel d’Économie de même qu’un peu plus tard Milton Friedman, le chantre du monétarisme.

 

Le slogan « trop d’impôt tue l’impôt » illustré par la courbe de Laffer redevint à la mode et sous la conduite de Paul Volcker nommé en 1980 à la tête de la Banque Fédérale de Réserve, la lutte contre l’inflation devint un objectif prioritaire.

 

Après les deux mandats du Président Reagan et les onze années passées par Margaret Thatcher au 10 Downing Street, la situation économique de leurs

deux pays était redevenue florissante. On ne pouvait pas en dire autant de la  France.

 

En effet, le « libéralisme avancé » de Valéry Giscard d’Estaing n’avait libéré

que les moeurs et non l’économie et l’accès au pouvoir de François Mitterrand

ne fit qu’aggraver les choses... De fait, ce dernier en cédant aux exigences des

communistes avec son « Programme Commun » s’était lancé dans une série de

nationalisations à 100 % et l’explosion des dépenses publiques dès le début de

son mandat avait conduit à trois dévaluations successives entre octobre 1981 et

mars 1983, le franc perdant ainsi 44 % de sa valeur par rapport au dollar.

 

Néanmoins, après de rudes efforts, les pays occidentaux dans l’ensemble allaient parvenir à réduire l’inflation et les Banques Centrales se virent fixer comme objectif qu’elle ne dépasse pas le taux de 2 %.

 

Le problème des dettes souveraines

 

Le fait que l’inflation fut contenue ne pouvait faire oublier la nature dépensière

de la classe politique dans les pays démocratiques. En effet, pour assurer son élection puis sa réélection cette classe politique s’est persuadée qu’il lui faut

accorder sans cesse, aux frais de l’État, des faveurs à ses concitoyens.

 

Cette tendance permanente est particulièrement irrépressible là où l’État-

Providence se fixe pour objectif d’aider l’ensemble de ses ressortissants « du

berceau à la tombe » alors que la grande majorité d’entre eux pourrait se suffire

à elle-même si elle n’était pas accablée d’impôts et de charges sociales et bénéficiait

d’une gestion publique assainie.

De là des budgets en déséquilibre, les recettes attendues n’étant pas à la

hauteur des dépenses engagées.

 

Or, à partir du moment où les déficits ainsi engendrés ne peuvent plus être réglés par des dévaluations monétaires et par l’inflation, le recours à l’emprunt

devient la seule issue.

 

Ainsi s’explique l’ascension spectaculaire des dettes souveraines depuis des décennies. Aux États-Unis, la dette publique est passée en 10 ans de 6 000 à 16 700 milliards de dollars soit 110 % du PIB.

Au Japon, où elle représente 245 % du PIB, elle devient insoutenable.

Dans la zone Euro, elle atteint en 2013, 93,4 % du PIB ce qui est aussi le taux

pour la France avec un endettement de 2 000 milliards d’Euros. Il va s’en dire

qu’à de tels niveaux les dettes souveraines ne peuvent que peser négativement sur la croissance et l’emploi.

 

Face à cette escalade impressionnante et aux dégâts qu’elle provoque, on

peut s’étonner que nombre de gouvernants ne se fixent pas comme premier

objectif de réduire les déficits budgétaires, première étape vers une résolution

du problème de la dette.

 

Bien au contraire, des dépenses supplémentaires sont régulièrement programmées

comme celles, considérables, consacrées à l’Environnement qui, à

supposer qu’elles soient justifiées, ne présentent aucun caractère d’urgence ou

comme le programme de Santé du Président Obama dont les américains s’aperçoivent qu’il va leur coûter très cher.

 

Le désordre est tel dans certains esprits à ce sujet que l’on voit aux États-

Unis un Prix Nobel d’Économie Paul Krugman préconiser un accroissement de

l’émission de monnaie donc de la dette pour provoquer la croissance alors que

c’est précisément le niveau insoutenable de cette dette qui empêche toute

croissance.

 

Vrais et faux remèdes

 

Le monde occidental a été confronté au cours des 40 dernières années à

deux crises majeures liées l’une à l’inflation, l’autre aux dettes souveraines. Il en

est résulté dans chaque cas un arrêt de la croissance et l’envolée du chômage.

A part quelques malins qui ont su profiter de ces crises pour s’enrichir par

la spéculation, les populations concernées en ont été les principales victimes qu’il s’agisse des travailleurs, des épargnants ou des retraités.

 

Deux types de remèdes ont été proposés pour mettre fin au carnage.

 

Le premier est basé sur l’offre, c’est celui appliqué par les États-Unis de

Ronald Reagan et l’Angleterre de Margaret Thatcher et plus récemment par

l’Allemagne de Gerhard Schröder et de Angela Merkel.

Il se fonde sur la baisse des impôts qui redonne confiance aux investisseurs

et aux consommateurs et fait ainsi repartir la croissance. Il s’accompagne en

contre-partie d’une baisse des dépenses publiques permettant de réduire les déficits

et d’un assouplissement des règles d’embauche et de rémunération remettant les chômeurs au travail.

 

L’autre remède d’inspiration keynésienne vise à provoquer au besoin par des artifices la reprise de la demande.

 

C’est à ce modèle que se réfère la politique monétaire de la Federal Reserve

aux États-Unis en faisant fonctionner la planche à billets (quantitative easing) et

en pratiquant des taux d’intérêt voisins de zéro, ceci sans effet sur la croissance

mais au détriment des épargnants et des retraités et pour seul profit du gouvernement,

des marchés financiers et des banques.

 

Ce laxisme accentuant les inégalités séduit également certains gouvernants Européens qui blâment l’Allemagne pour sa rigueur et voudraient voir la Banque Centrale Européenne s’inspirer du modèle américain dans sa politique monétaire, leur crainte étant à présent celle d’une déflation à la japonaise.

 

On ne s’étonnera pas, en l’occurrence, de voir la France, choisir une fois de plus le mauvais exemple dans l’espoir qu’en s’épargnant les remèdes, parfois

douloureux, qui ont réussi, elle trouvera, le miracle aidant, bonheur et prospérité.

 

 

Patrick COQUART

ENTREPRENEUR, QUEL DRÔLE D’OISEAU ES-TU ?

 

Plusieurs espèces existent chez les entrepreneurs, « drôles d’oiseaux » qui ont fait beaucoup parler d’eux dernièrement. Nous avons les Pigeons, Moineaux, Poussins et autres Plumés. Tous se révoltent contre les mesures gouvernementales qui les empêchent de prendre leur envol. Avec le danger que tous mutent en un seul et même volatile : le Grand Pingouin.

 

Voilà que réapparaissent les Pigeons dans le ciel de l’actualité, attirés par l’examen du projet de budget au Parlement. Rappelons, pour ceux qui l’auraient oublié, que les Pigeons sont nés à l’automne 2012 à l’initiative d’entrepreneurs qui dénonçaient notamment la taxation accrue du capital.

Puis sont arrivés les Moineaux, jeunes entrepreneurs s’estimant mal représentés par les Pigeons. Pour les Moineaux, l’important n’est pas la taxation des plus-values à la revente de leur entreprise (perspective qu’ils estiment encore lointaine), mais les parcours administratifs du combattant, les charges et les taxes qui grèvent les budgets, un code du travail trop rigide, les recherches de financement déjà compliquées, le déséquilibre face aux grandes entreprises qui payent peu d’impôts.

Les Poussins, mouvement d’auto-entrepreneurs opposés à la loi Pinel limitant leurs activités, ont fait beaucoup de bruit en tentant de faire comprendre au gouvernement qu’ils peuvent devenir de grands coqs si l’on ne tue pas dans l’oeuf leurs projets.

 

Les derniers nés semblent être les Plumés qui, eux, dénoncent la multiplication des contrôles Urssaf.

Il est probable que les Dindons apparaissent bientôt. Ils existent à l’initiative d’enseignants souhaitant participer à la refondation de l’école. Les cadres de la CFE-CGC se demandent s’il ne faudrait pas lancer un tel mouvement pour manifester contre la fiscalité grandissante sur les classes moyennes. Mais le plus probable est que ce soit les Pigeons qui se transforment en dindons de la farce, car

les promesses faites lors des Assises de l’Entrepreneuriat ne se retrouvent guère dans le budget 2014.

 

Évoquons les Tondus, qui entendent lutter contre les charges patronales.

Mais il ne s’agit manifestement pas là d’oiseaux, ou alors d’une espèce très rare de volatiles à poils.

 

D’habitude, c’est plutôt au Palais Bourbon que les noms d’oiseaux sont

prononcés. Alors, que signifient exactement ces nuées d’animaux à plumes

s’abattant sur la France ? Elles montrent que les entrepreneurs sont excédés par

l’action des gouvernements, l’actuel ne faisant qu’aggraver une situation déjà passablement difficile.

 

A ce sujet, le deuxième baromètre « Entrepreneuriat » d’Ernst & Young met

en avant la complexité et le poids toujours accrus de la fiscalité et de la réglementation

en France comme de sérieux freins au développement des

entreprises.

 

Pourtant, si l’on en croit Jean-Marc Ayrault dans une interview aux Échos,

« les entreprises doivent se sentir entièrement soutenues ». Dans ce domaine,

le gouvernement met en avant un grand nombre d’actions comme le pacte pour

la compétitivité avec, notamment le CICE, la loi de sécurisation de l’emploi, les

investissements d’avenir, le plan d’action pour le commerce, le crédit d’impôt

innovation, l’installation du Conseil national éducation économie (CNEE), la

future réforme de la formation professionnelle, les aides pour la rénovation thermique

des logements, etc.

 

Manifestement, les Pigeons, Moineaux, Poussins, Plumés et autres dindons

ne semblent pas d’accord.

Il est vrai qu’aujourd’hui en France, la tendance est plutôt à l’augmentation

des charges sur les entreprises, au renforcement de la réglementation dans tous

les domaines, à l’érection de barrières à l’entrée de certains secteurs...

Si les hommes de l’État continuent cette politique de la terre brûlée, le

risque est grand que les entrepreneurs empêchés de décoller par les taxes et

réglementations, ne deviennent vite que des Grands Pingouins. Vous savez, cet

oiseau qui vivait sur le pourtour de l’Océan atlantique, et qui finit exterminé car

il était chassé pour sa chair, ses oeufs et son duvet.

 

Il est grand temps que nos dirigeants se mettent à lire Joseph Schumpeter,

souvent cité pour définir l’entrepreneur. Pour l’économiste, « L’entrepreneur est un homme dont les horizons économiques sont vastes et dont l’énergieest suffisante pour bousculer la propension à la routine et réaliser des innovations ».

 

Jean-Marc Daniel (1) rappelle que Schumpeter soutient que « l’économie obéit à un processus dynamique entretenu par quelques individus, les entrepreneurs, qui combinent esprit de décision et capacité à découvrir,

dans la masse des innovations scientifiques, celles qui permettront l’augmentation de la productivité et celles qui satisferont une demande non encore révélée. La croissance économique résulte d’un mécanisme de création- destruction, où des entreprises obsolètes font faillite et cèdent la place à celles dont les fondateurs ont conçu des produits nouveaux correspondant à l’attente des consommateurs ».

(1) Jean-Marc Daniel, « Joseph Schumpeter et le rôle de l’entrepreneur », Le Monde, 30 octobre 2000.

 

L’entrepreneur est donc un innovateur : il découvre les applications

concrètes que peuvent avoir une invention technique, il détecte de nouveaux

besoins en termes de services, il optimise un circuit logistique, il développe de

nouvelles façons de vendre, il repère un marché de niche, etc. Bref, il est persuadé

d’avoir une idée qui va permettre de mieux satisfaire les besoins humains.

Et il la met en oeuvre pour le plus grand profit de la société tout entière et... le

sien si les consommateurs acquiessent à son idée.

L’entrepreneur est indispensable à la croissance. Sans entrepreneurs et

sans nouvelles entreprises, l’on doit se contenter des entreprises existantes dans

lesquelles, toujours selon Schumpeter, l’innovation est faible. La croissance sera

donc lente.

 

Les entrepreneurs ne demandent pas d’aides : ni dispositifs compliqués de

crédit d’impôt, ni subventions, ni plans d’actions, ni lois... Non, ce qu’ils souhaitent,

c’est qu’on les laisse faire leur travail avec un minimum de contraintes.

Ils ont besoin de liberté, et de stabilité, pour faire ce que l’on attend d’eux.

A cette condition alors, ces « drôles d’oiseaux » que sont les entrepreneurs,

plutôt que de se transformer tous en Grands Pingouins avant de disparaître,

pourraient devenir des goélands qui, comme Jonathan, ont l’ambition d’aller

toujours plus vite, plus haut, plus loin... dépasser leurs limites, améliorer leurs

performances, parfaire leur geste, atteindre la perfection...

 

 

 

de placement collectif dans des valeurs mobilières (OPCVM), ou à des fonds

de pension, dont la vocation est précisément de travailler sur le long terme pour

servir à leurs clients des revenus substantiels.

Le contrat passé peut contenir diverses clauses concernant le taux :

– il peut indiquer un taux d’intérêt fixe : quel que soit le rapport de l’argent placé, l’épargnant recevra toujours le même taux ; l’avantage est la sécurité de la rente, mais les taux de ce type de contrat sont en général faibles (exemple : les obligations d’état) ;

– le contrat peut prévoir un taux qui varie en fonction des résultats obtenus par l’emprunteur ;

– le contrat peut être établi avec un taux « réel », c’est-à-dire varier avec le niveau général des prix.

Le contrat passé peut aussi contenir diverses clauses concernant la durée, la possibilité de l’arrêter ou de le réviser. Il peut en effet être avantageux pour le futur assuré de changer de partenaire pour améliorer sa rentabilité ou sasécurité.

 

Le miracle économique

 

Quel que soit l’usage de l’argent investi ou collecté par ces divers organismes

et fonds, l’économie dans son ensemble va être stimulée. Les entreprises

vont avoir les ressources financières durables dont elles ont besoin pour se lancer,

se développer et prospérer.

C’est en cela peut-être que réside le plus grand gâchis de la répartition. En

engloutissant chaque année des milliards d’euros qui ne feront que transiter dans

un tiroir caisse, le système par répartition assèche non seulement le pouvoir

d’achat (puisque les cotisations sont surpayées) mais aussi l’investissement,

source de création d’emplois et de croissance.

Comme cela a pu être constaté dans tous les pays recourant à la capitalisation,

la croissance est activée.

C’est bien la différence fondamentale entre répartition et capitalisation :

un système par répartition repose sur le taux de croissance démographique

(il s’équilibre à condition que la population active s’accroisse

sans cesse) tandis qu’un système par capitalisation repose sur le taux

de croissance économique.

Or, la répartition ne stimule en rien la natalité : ce n’est pas parce que les

jeunes payent des cotisations plus lourdes qu’ils ont davantage d’enfants, bien

au contraire. De plus, le taux d’activité de la population tend aussi à fléchir.

Par contraste, la capitalisation est, par elle-même, source de progrès de la

production, à laquelle elle apporte un financement permanent. La capitalisation

crée donc des ressources permanentes et croissantes pour le service des

pensions.

A votre avis quel est le plus logique, le plus cohérent, des deux systèmes?

 

 

BONNES FEUILLES

 

Jacques GARELLO

 

COMMENT SAUVER VOS RETRAITES

Argent gaspillé ou argent placé ? (1)

(1) Chapitre 3 du livre Comment sauver vos retraites, lettre ouverte aux retraités actuels et futurs, par Jacques Garello, Les éditions Libréchange, 2014, 130 p., 12.

 

Vous avez déjà compris qu’il n’y a aucun avenir pour le système de répartition obligatoire ; c’est ce qui fait que 87 % des Français s’inquiètent pour l’avenir de leurs retraites, et à juste titre.

 

Cette crainte est également celle de tous les observateurs du système actuel, qu’il s’agisse du COR (Conseil d’Orientation des Retraites), de la Cour des Comptes, des instances internationales (Commission de Bruxelles, OCDE, FMI).

Le rapport de Madame Moreau sur lequel les « réformateurs » ont travaillé pendant l’été 2013 souligne également la dramatique impasse dans laquelle se trouve le régime vieillesse

 

Toutefois, rares sont les rapports qui sortent de la logique de la répartition et évoquent ce que l’on pourrait faire avec l’argent des cotisations.

Car, faut-il le répéter, votre argent n’a pas été mis en réserve, il ne vous attend pas sagement pendant des années. Il ne « travaille pas », il est immédiatement « réparti ».

 

Que se passerait-il si votre argent était « capitalisé » ?

Il serait placé, et année après année, tout au long de votre période de

cotisation, il rapporterait un intérêt, qui viendrait grossir votre apport. Votre

capital serait ainsi accumulé au lieu d’être immédiatement dépensé. La répartition

c’est la cigale, la capitalisation c’est la fourmi.

 

La répartition c’est la rentabilité zéro, c’est une promesse de remboursement de plus en plus incertaine. La capitalisation c’est la rentabilité assurée, qui augmente sans arrêt, et qui sera d’autant plus élevée que le placement sera durable et fructueux.

 

La rente perdue

 

Si l’on vous donnait un choix à faire entre continuer à verser à la Sécurité

Sociale des cotisations pour votre retraite et placer l’argent de ces cotisations

en capitalisation, comment réagiriez vous ?

 

Trois remarques sur cette éventualité :

1o elle est purement imaginaire, car la loi française ne vous donne aucun choix ;

2o elle suppose que votre choix se porterait sur la solution qui vous donne la perspective de gain la plus élevée, alors même que d’autres critères pourraient guider votre choix, par exemple la carrière ou la situation de famille actuelle (j’y reviendrai plus tard) ;

3o elle suppose aussi un choix entre sortie en capital et sortie en rente. La sortie en capital signifie que le jour de la retraite vous touchez tous vos droits d’un seul coup, libre à vous de le dépenser instantanément ou de le gérer durant tout le reste de votre vie. La sortie en rente signifie que vous allez être bénéficiaire d’une pension tout au long de la retraite, ce qui implique que le montant global de la retraite que vous toucherez va dépendre de votre longévité.

 

Je me risque donc à un exercice d’école en faisant la comparaison entre

ce que vous pouvez attendre d’un changement de système. Dans la répartition

obligatoire actuelle, un salarié qui touche 1 400 e de salaire net mensuel verse

mensuellement (au taux actuel des cotisations sous plafond de 24,2 % du salaire

brut comprenant régime de base et complémentaire obligatoire) 320 e environ.

 

Sur 40 ans cela représente une somme de 128 000 e, en supposant qu’il n’ait aucune augmentation toute sa carrière durant, et que la valeur de l’euro soit inchangée. Les promesses actuelles (en 2013) de la Sécurité Sociale sont de lui verser une pension mensuelle (pension de base, sans compter les complémentaires) qui ne pourra pas dépasser la moitié du « plafond de la sécurité sociale ».

 

Dans un système de capitalisation, avec les mêmes versements mensuels, mais placés en intérêts composés au taux de 3 % durant 40 ans, vous vous trouveriez à la tête d’un capital d’environ 300 000 e (dont la moitié vient des intérêts perçus). Vous avez donc triplé votre mise par rapport à la répartition.

 

A son tour ce capital, si vous choisissez la sortie en rente pourra vous rapporter une pension d’un montant impressionnant : avec un placement à 3 % pendant 15 ans (je suppose que vous viviez jusqu’à 75 ans tout en souhaitant que vous alliez plus loin) c’est 5 991 e que vous toucheriez par mois, et avec un placement à 5 % ce serait 8 887 e ! En cas de décès précoce, et à la différence des droits à retraite de la Sécurité Sociale, qui sont intransmissibles (et d’ailleurs purement virtuels), le capital va à la famille ou à quelque personne ou institution choisie par le titulaire de la rente.

 

Pour fixer les idées, j’indique que les études faites aux États-Unis sur plusieurs années démontrent que la capitalisation est d’un rapport 2,6 fois supérieur à la répartition quand le fonds de pension a investi en obligations du Trésor américain, et 5,4 fois supérieur quand le fonds de pension a investi pour 60 %

en actions et 40 % en obligations d’état.

 

Diminuez vos cotisations des deux tiers

 

Une autre façon de voir le même problème consiste à dire qu’avec la capitalisation vous arrivez à la même somme que ce que vous pouvez attendre de votre système actuel avec des versements mensuels diminués des deux tiers.

Pour un salaire mensuel net de 1 400 .

Cotisation en retraite par répartition : 320 par mois.

Versement à un compte par capitalisation : 105 par mois.

 

Pour arriver au même résultat, à supposer que l’on capitalise les sommes versées chaque mois, il ne faut plus qu’un cotisant au lieu de 3 pour assurer le même niveau de retraite.

 

Le « miracle » arithmétique

 

J’appartiens à une génération que l’on gavait de calcul et d’arithmétique

dans les classes du primaire. Les problèmes de robinet et de baignoire à remplir

étaient un cauchemar, il fallait aussi savoir à quel moment deux trains circulant

en sens inverse à des vitesses différentes devaient se croiser, et