ANNEE 2012.

Sommaire.

 

1- Bulletin 141, octobre 2012.

 

Axel ARNOUX

"Mondialisation de la demande et délocalisation de l’offre, fruits de l’ordre spontané"

 

Nicolas LECAUSSIN et Lucas LÉGER "

'Le marché, l’entreprise et l’entrepreneur’ dans les manuels d’économie de 1re et de Terminale"

 

Jean-Yves NAUDET

"La méthode Hollande"

 

Fred AFTALION

"Réduire les dépenses publiques, lourde tâche"

 

Olivier MÉRESSE

"Vendus et invendus"

 

BONNES FEUILLES

Guy MILLIÈRE

"Le désastre Obama"

 

LIRE LIBÉRAL

. La doctrine sociale de l’église. Une éthique économique pour notre temps de Jean-Yves NAUDET

. Entreprenez ! De Philippe HAYAT

. Les penseurs libéraux d’Alain LAURENT et Vincent VALENTIN

2 - Bulletin 140, juillet 2012.

 

Jacques GARELLO

La France à l’heure libérale

 

Georges LANE

Que reste-t-il de notre monnaie ?

 

Jean-Yves NAUDET

SMIC : coup de pouce... au chômage

 

Nicolas LECAUSSIN

Les introuvables « licenciements boursiers »

 

Fred AFTALION

La croissance, mot magique

 

OPINION

Jean Philippe DELSOL

La morale et le pragmatisme fiscal sont-ils compatibles ?

 

BONNES FEUILLES

Florin AFTALION

Crise, dépression, new deal, guerre

 

LIRE LIBÉRAL

. Éthique et fiscalité. Ouvrage dirigé par Jean-Yves Naudet

. Pierre Bourdieu. Quand l’intelligence entrait enfin en politique ! de Jean Baudouin.

3 - Bulletin 139, avril 2012.

 

Jacques GARELLO

"Y a-t-il un vote libéral ?"

 

Bertrand LEMENNICIER

"La gauche sera-t-elle battue à nouveau en 2012 ? l’analyse spatiale du vote"

 

Jean-Yves NAUDET

"Une dette publique immorale ?"

 

Olivier MÉRESSE

"Retrouverons-nous jamais le plein emploi ?"

 

Fred AFTALION

"Les changements dans la gouvernance des grandes firmes industrielles occidentales"

 

OPINIONS

Philippe NEMO

"L’égalité contre la justice"

 

BONNES FEUILLES

Jean-Philippe DELSOL et Nicolas LECAUSSIN

"A quoi servent les riches ?"

 

LIRE LIBÉRAL

. Relire Bastiat

. Ayn Rand ou la passion de l’égoïsme rationnel d’Alain LAURENT

. 2089 ou le temps de la grâce une civilisation renaît de ses cendres de Michel de PONCINS.

4 - Bulletin 138, janvier 2012.

 

Pascal SALIN

"De la crise financière à la crise de la dette : la faillite des politiques économiques"

 

Jean-Yves NAUDET

La réforme du système monétaire international selon « justice et paix » : un texte qui doit inviter à la réflexion

 

Fred AFTALION

"L’industrie chimique, cette mal-aimée"

 

Jean-Philippe FELDMAN

"Le retour a la société civile"

 

BONNES FEUILLES

Philippe NEMO

"La France aveuglée par le socialisme"

 

LIRE LIBÉRAL

. L’École autrichienne d’économie une autre hétérodoxie de Renaud FILLIEULE

. Ces mythes qui ruinent la France d’Alain MATHIEU

. L’oligarchie au pouvoir d’Yvan BLOT

. La régression intellectuelle de la France de Philippe NEMO

. La grève d’Ayn RAND

 

- Bulletin 141, octobre 2012.

 

AVANT-PROPOS

 

Axel ARNOUX ouvre ces pages puisque, pendant les récentes journées de notre Université d’été sur le thème « Libre échange et progrès social », il était le vivant exemple de l’entrepreneur qui a survécu à la mondialisation tant décriée. En fait, non seulement il n’en a pas été victime, mais il a vu son entreprise prospérer au cours de ces dernières décennies. Comme dans les bons polars, l’assassin n’est pas celui que l’on pensait ; en l’occurrence, c’est bien l’État qui étouffe les entrepreneurs (p. 2).

 

L’image de l’entrepreneur, justement, nourrit l’étude de Nicolas LECAUSSIN et Lucas LÉGER, image peu flatteuse dans les manuels d’économies livrés à nos chères têtes blondes. On comprend, dès lors, que ces manuels n’éveillent guère chez le jeune lecteur la vocation d’entreprendre (p. 13).

 

Qui disait le « changement c’est maintenant » et se retrouve aujourd’hui à la recherche du temps perdu devant la page blanche d’un premier bilan inexistant et face à une presse déçue puisque, par définition, pressée ? C’est, bien sûr, notre Président, et Jean-Yves NAUDET n’est pas tendre pour sa « normalitude » (p. 21).

 

La première préoccupation d’un gouvernement en crise devrait être de réduire les dépenses publiques. Or, l’État continue de vivre au-dessus de ses moyens ou, plutôt, au-dessus de nos moyens. Fred AFTALION s’en inquiète à juste titre (p. 25).

 

Pub ou pas pub ? Quel est le véritable coût de la publicité, ses conséquences, ses effets paradoxaux ou pervers ? Olivier MÉRESSE, publicitaire luimême, est bien placé pour les poser... et y répondre : il connaît les arcanes de la presse et ses rapports avec la publicité « diabolique », nous dit-il, dans son essence même. Vous le verrez, presse et publicité forment un couple à hauts risques (p. 28).

 

Jacqueline Balestier

Axel ARNOUX

 

MONDIALISATION DE LA DEMANDE ET DÉLOCALISATION DE L’OFFRE - fruits de l’ordre spontané

C’est en suivant une démarche empirique que je vais vous démontrer les bienfaits du libre-échange en

matière de création et de développement dont celui de l’emploi.

 

Je vous dirai aussi pourquoi toutes les restrictions en matière de libre-échange peuvent conduire à la destruction des entreprises et de leurs équipes, et même de pays entiers.

 

Par « mondialisation », j’entends le développement des échanges entre entreprises ou individus libres et non pas les soi-disant commerces entre les gouvernements des différentes nations assimilables à du « business »

manipulé par les pouvoirs en place.

 

La démonstration consiste à présenter le processus de création, de production et de diffusion d’un produit « high tech », puis ses conséquences sur les activités humaines.

 

Présentation de l’entreprise

 

Au préalable, je tiens à commencer ma démarche par une présentation du groupe industriel que je préside et où je travaille depuis plus de 32 ans parce que son développement est une confirmation de toutes les analyses scientifiques en matières d’économie et d’ordre spontané, de droit et d’histoire, refusées par certains.

Le groupe Chauvin Arnoux est une entreprise familiale, créée en 1893, qui, depuis l’origine, conçoit, fabrique et distribue des instruments de mesure dans la filière électrique, électronique et dans celle des sciences physiques en matière de température industrielle.

 

Cela va de l’instrument portable en passant par les capteurs ou encore par les centrales de mesure dédiées aux machines, bâtiments, centrales industrielles, services techniques et laboratoires divers. Nous sommes dans le domaine du « B to B ».

 

Les produits, très techniques, sont utilisés par les électriciens, les ingénieurs, les professeurs et étudiants en ces métiers.

 

Le principe philosophique du groupe que l’on retrouve aussi en science économique est : mesurer pour connaître, connaître pour agir et réagir.

C’est un complément à la logique et la rationalité démontrée par le raisonnement et les connaissances théoriques. Dans le domaine des sciences physiques c’est aussi un point fondamental. Plus de 350 brevets ont été déposés tout au long du XXe siècle.

 

Le groupe est aujourd’hui le leader français, il fait partie des cinq premiers au monde, en particulier, en Europe.

 

Il emploie 1 100 personnes dont 800 en France dans divers sites (Vire, Villedieu, Reux, Meysieux, Annecy, diverses agences de province et, bien sûr, Paris où se trouve aujourd’hui son siège), et aussi 300 personnes dans le monde (Italie, Allemagne, Autriche, Suisse, Suède, UK, Espagne, Chine, Liban, USA) et j’espère quelques autres dans un futur proche.

 

Enfin, nous travaillons avec plus de 100 distributeurs dans le monde qui soutiennent et développent notre installation en leurs différents pays pour l’ensemble de nos gammes de matériels professionnels.

 

Avec beaucoup d’humilité, notre réputation est plus proche de celle de Mercedes que de celle de Lada pour faire un comparatif avec le secteur automobile.

 

Rétablir quelques vérités sur l’industrie

 

Second préalable, il me faut parler rapidement de l’environnement économique pendant cette période et, bien sûr, de ce qui s’est passé dans mon secteur.

 

Le secteur des instruments de mesure d’origine française a pratiquement disparu de notre pays.

 

Nous sommes à la fois survivant français et toujours conquérant.

En effet, dans les années 1970-80, environ 30 000 personnes travaillaient dans ce secteur, employées par plusieurs centaines d’entreprises alors qu’aujourd’hui, il ne reste plus que deux mille personnes dont 40 % chez Chauvin-Arnoux.

 

C’est donc plus de 90 % de ce secteur qui a été éliminé ; à ce niveau, il ne s’agit pas de restructuration « naturelle » mais bien d’un effondrement.

 

Pourtant, en d’autres pays, ce genre de production a continué à se développer, et aujourd’hui la concurrence est essentiellement américaine, japonaise, coréenne, taïwanaise ou allemande.

 

Compte tenu de ce que j’ai vécu, je peux affirmer et démontrer que ce ne sont pas les pays émergents (« la mondialisation » comme on dit aujourd’hui) qui ont tué des entreprises et des emplois français durant ces 40 ans !

Non, c’est bien l’État et la gestion paritaire française qui ont détruit l’industrie dont les fabricants d’instruments de mesure.

 

De quelle façon ? De trois façons : par la fiscalité dérivante, changeante, rétroactive, toujours violente, par les impôts sociaux du paritarisme aux mêmes caractéristiques, par les réglementations techniques, elles aussi rétroactives, obligatoires et coûteuses (1).

(1) Sans compter les aberrations monétaires de la Banque de France, puis de la Banque centrale européenne, avec leur monopole et leur production massive de fausse monnaie. En langue de bois actuelle, on appelle cela la « dette souveraine », et demain peut être « fonds de solidarité européenne » ou « mutualisation de la dette européenne » qui ne seront que de nouvelles dettes sur fond de déficit public perpétuel et de faillite des États, comme si ces dettes allaient être garanties deux fois. Pas un notaire ou une banque privée n’aurait osé ! C’est pire que du « Madoff ». Et cela me rappelle ce que j’ai vécu avec l’ostmark ou le zloty d’avant 1989-90. Nous verrons la suite des évènements, car je ne pense pas que les Allemands ou les Finlandais, par exemple, accepteront cette falsification de leur économie. Ils ont déjà donné !

 

Mais on ne saurait oublier les dommages immenses causés par la réglementation des salaires (type « accords de Grenelle » de 1969 en France où s’était montrée en plein lumière l’agressivité fiscale et sociale des systèmes public et paritariste).

 

Ainsi l’industrie aura servi de « vache à lait » au divers systèmes publics et para publics selon les statuts politiques des uns et des autres. Ne soyons donc pas surpris des résultats évoqués.

 

Rétablir quelques vérités sur le capital

 

Parmi les causes de la disparition de l’industrie française, il faut rajouter les pillages fiscaux des personnes ayant quelques biens et talents d’entrepreneurs (avec ou sans succès). Ces pillages légalisés par le parlement ont pour nom : l’impôt sur les grandes fortunes (IGF) devenu impôt de solidarité sur la fortune (ISF), les impôts sur la mort ou la générosité, les impôts sociaux à répétition et réservés uniquement à ce type de personnes.

 

Taxer le capital et les revenus du capital à la même hauteur que les taxes sur les salaires revient à taxer deux fois les revenus à des niveaux inédits.

En effet, le capital n’est pas autre chose que la somme de revenus épargnés après impôts (CSG, impôts sur les revenus fonciers, salariaux ou financiers, TVA, éco-taxe, ISF...) et après consommations personnelles.

Ce qui fait que des individus se retrouvent à payer selon leur situation des impôts annuels de 70 % à 90 % tout compris.

Dans le pire des cas, un individu qui a 42 ans de travail ou plus derrière lui, donnera, chaque année, onze mois de travail au fisc et ne gardera qu’un mois pour lui (2).

(2) Voyez l’histoire des paysans de l’île de Ré sur ces cinquante dernières années, la valeur de leurs propriétés agricoles a été multiplié par +/- cinquante ou cent selon les endroits grâce au tourisme, et l’ISF s’est appliqué à eux malgré leur faible revenu. Certains ont dû vendre leurs biens car, à l’époque, il n’y avait pas de plafonnement, ni de « bouclier fiscal ».

 

A titre de plaisanterie, le mot « bouclier » induit l’existence de « flèches fiscales » : nous espérons tous que vous mettez votre portefeuille dans la poche arrière de votre pantalon : c’est moins douloureux et moins radical qu’ailleurs !

 

Tout cela a freiné, empêché ou détruit les capacités à créer de nouvelles offres et les possibilités de s’épanouir. Et ces freins ont vraisemblablement contribué à mettre des gens en faillite ou à les pousser à l’exil (3).

(3) On parle déjà de plus de cinquante mille foyers fiscaux « riches » qui seraient partis avec

leur famille au cours des trente dernières années, soit plus ou moins deux cent mille personnes...

 

Des idées pour innover c’est bien, des capitaux qui les soutiennent, cela peut aider, la liberté en plus sur fond de droits de propriété, c’est encore mieux !

Massacrer fiscalement le riche n’a jamais réduit la pauvreté.

 

Celle-ci n’existe que parce que les droits de propriété sont réduits ou inexistants et que les pouvoirs centraux multiplient les contraintes et pillent tout le monde au titre d’une solidarité qui, depuis 1945, n’a fait qu’alimenter les gestionnaires de ces caisses publiques et sociales aux coûts exorbitants.

 

Je dis cela car le nombre de pauvres et de personnes vivant de diverses allocations n’a cessé d’augmenter. Là aussi, je peux en témoigner. Quel échec !

 

Cinquante ans de subventions destinées soit à l’industrie, à l’agriculture, à la culture... en compensation de tous ces prélèvements, soit à la fermeture d’usine, soit au copinage, n’auront abouti qu’à une désertification quasi totale dans l’ensemble de ces secteurs.

 

Les subventions sont payées pour partie par les impôts, pour partie par l’endettement (donc de futurs impôts s’il reste encore quelque chose à prélever) et, dernière partie, par le chemin de la fausse monnaie et de l’inflation résultante, réductrice de pouvoir d’achat.

 

Plus aucune subvention et moins d’impôts sociaux et fiscaux eussent été préférables.

 

Certes, tout cela a soulagé ceux qui ont survécu face à la croissance des prélèvements, dont ceux résultant des dernières lois de finance, dix en moins de trois ans. Voyez, par exemple, celles du 16 août et du 28 septembre 2012...

 

Rétablir quelques vérités sur les pays à bas coûts salariaux

 

Dans mon métier, ni les Chinois, ni les Tunisiens, ni les Indiens, par exemple, n’étaient présents en 1980, en 1990 ou même en l’an 2000.

Les Chinois, sont arrivés très tardivement sur nos marchés, et aujourd’hui, leurs produits ne sont que des produits basiques à moins de 50 euros l’unité (4).

(4) Mais ils viendront au haut de gamme si les communistes disparaissent de leur sphère, ce qui nous conduira à faire encore mieux en termes de nouveaux produits !

 

Voyez-vous, les accords d’ouverture de la Chine réalisés par Deng Xiao Ping ne datent que de 1985, et la signature des accords avec l’OMC ne datent que des années 2000.

 

Enfin, on ne réapprend pas à échanger des techniques sophistiquées du jour au lendemain, comme d’ailleurs de réaliser des contrats et de respecter pleinement les droits de propriétés.

C’est pourtant pendant cette période que l’industrie française s’est effondrée.

 

L’effondrement était logique étant donnée la bureaucratisation et la communisation croissante de notre pays, une épouvantable dérive de toutes les politiques des conservateurs de droite comme de gauche qu’on peut réunir en un seul parti : « l’étatisme », plus ou moins national, qu’ils ont imposé.

Ce fut une cause de beaucoup de soucis et de malheurs du type de ceux qu’ont connus les anciennes démocraties populaires de l’Est, mais à un rythme moins rapide.

 

Trop de misères se multiplient en notre pays.

Telles sont les réalités factuelles en France alors que les pouvoirs institutionnels se rapprochent de plus en plus d’une sorte de despotisme, avec ou sans vote démocratique. J’en suis un témoin bien placé.

Ces pays émergents ne le sont que parce que les pouvoirs locaux sont encore dans la logique du collectivisme (absence de droits contractuels et de droits de propriété).

 

Sans leurs États autoritaires et leurs banques centrales, ils seraient déjà beaucoup plus riches avec des salaires et des capitaux bien plus élevés comme le démontrent toutes les analyses historiques sur le développement des sociétés.

 

Là où la liberté, la propriété et la responsabilité ont été les moins attaquées ou les plus développées, là se trouve la richesse pour le plus grand nombre.

Pour prendre un exemple proche, ce ne sont pas les Suisses qui massivement vont travailler en France, ce sont bien les frontaliers français qui vont travailler massivement en Suisse et qui bénéficient de salaires double ou triple selon les métiers...

L’État de ce pays lève trois fois moins d’impôts que celui de la France.

Ceux-ci sont stables et le taux de chômage n’est que de 3 % depuis de nombreuses décennies.

L’économie repose à 80 % du PIB sur l’industrie électronique et mécanique high tech, sur l’agro-alimentaire et le secteur pharmaceutique. Les 20 % restants sont liés au secteur bancaire.

 

De plus, ils ont conservé les principes de la concurrence fiscale entre les vingt sept cantons, ce qui limite les pouvoirs de coercition des hommes politiques à l’inverse de ce qui se passe en France.

 

En somme, ce ne sont pas les bas salaires qui font le nombre d’emplois bien rémunérés (et payés chaque mois...), c’est le savoir associé aux droits de propriété, un savoir qui, dans un environnement institutionnel stable et respectueux de ceux-ci, ouvre la voie au plein emploi.

 

La création et son ordre chaotique (la mondialisation de la demande)

 

Venons-en maintenant au libre-échange qui nous réunit aujourd’hui.

Je partirai d’un des produits du groupe parmi les plus importants en terme de technicité et, j’espère, de marché, de reconnaissance, et de profit. Passez-moi la réclame !

 

Ce produit s’appelle le CA 8335. C’est un « Power Quality Analyser », un wattmètre très sophistiqué du XXIe siècle, et vous le trouverez sur le marché à un prix voisin de 3 000 euros, selon les versions.

C’est un produit utilisable sur des réseaux basse et moyenne tensions, c’est-à-dire où transitent des milliers de volts et d’ampères à maîtriser, à mesurer, en général, par des capteurs qui doivent être aussi sécurisés que l’appareil du point de vue électrique, car, à ce niveau d’énergie, on ne plaisante pas.

Pour le concevoir, il aura fallu plus de 20 000 heures de recherche dans notre laboratoire de Paris et plusieurs milliers d’heures d’industrialisation.

Pour le produire, il faut utiliser plus de 1 500 composants différents.

 

Et, pour le réaliser, il faut consacrer près de trois heures de production dans l’une ou l’autre de nos trois usines normandes.

Mais ce produit n’aurait jamais pu exister sans le libre-échange, sans la mondialisation car, pour financer la recherche, nous avions besoin de vendre au moins 5 000 pièces par an. C’était notre objectif !

A ce niveau de technicité, seuls les marchés mondiaux le permettent car ni le marché français ni le marché européen ne seraient susceptibles d’absorber une telle quantité !

 

La mondialisation de la demande est donc bien une opportunité de créations

et d’emplois, français dans ce cas.

 

Mais ce n’est pas la seule raison. En effet, la plupart des composants électroniques de ce produit viennent des États-Unis, du Japon, de l’Australie, de Taïwan, de Corée du sud, de Chine, mais aussi d’Europe, particulièrement de France et de nos divers sites normands (circuits imprimés et « câblés », pièces plastiques et mécaniques de précision).

 

L’instrument est bien fabriqué, testé et géré en France.

Ces composants réunissent une somme extraordinaire de savoirs que jamais le groupe n’aurait pu acquérir par ses propres moyens.

Pour chaque composant nous avons en général deux à trois sources de fournisseurs pour sécuriser nos approvisionnements sur le long terme.

Ce qui crée des centaines ou des milliers de relations internationales et nationales à entretenir et à suivre.

 

Ces réseaux sont issus de nos expériences et de nos échanges.

Nos fournisseurs font les mêmes démarches que nous avec leurs propres réseaux, le tout au travers de toutes les frontières avec leurs obligations nationales et locales.

 

Dans ce produit, nous avons aussi un microprocesseur « Intel » et des soft de « Microsoft » et quelques autres, dont les nôtres.

Cela nous permet de gérer l’afficheur, les fonctions de commande, et de permettre des masses de calcul à des rapidités inimaginables hier encore.

Il en va de même pour l’installation de nos propres soft.

Ainsi, pour quelques dizaines de dollars par puce et par licence de soft, ce produit intègre les millions d’heures de recherche des deux compagnies que je viens de citer.

 

C’est donc tout le secteur de l’informatique qui se retrouve dans nos produits.

En conséquence, jamais sans ce libre-échange, nous ne serions parvenus à créer notre produit et à nous développer. Encore un bienfait du libre-échange.

Voyons maintenant ce boîtier en double matière, dessiné à Paris et réalisé à Vire tant pour les deux moules que pour la production par injection/moulage en deux temps.

 

Ce boîtier avec ses deux matières associées, est à la fois souple et ferme, ce qui permet d’assurer la solidité de l’instrument, sa sécurité électrique, et d’absorber la plupart des chocs liés à la gravité terrestre.

 

Ces deux matières que nous achetons, testons et que nous manions font appel à toutes les technologies de l’industrie pétro-chimique. Là encore, des centaines de milliers ou de millions de personnes interviennent en ce domaine et en pleine concurrence. Nous en bénéficions !

 

Que dire encore du secteur de la métallurgie pour nos transformateurs ou de celui des machines-outils, ou encore de celui des bâtiments que nous utilisons après les avoir achetés ou construits. Je ne suis pas en mesure de vous dire que toute la planète, par un chemin ou un autre, a contribué à la création de notre produit mais ça n’est pas impossible.

 

Si nous ne pouvons pas le vérifier empiriquement, les mathématiques et leurs équations infinies nous conduisent à penser que dans tous les cas ce sont bien les fruits de l’ordre spontané, de l’ordre chaotique ou de la catallaxie.

 

La création et son ordre chaotique (la délocalisation de l’offre)

 

Parallèlement à ce que je viens de vous dire à propos de la mondialisation de la demande, il convient de constater que la délocalisation de l’offre est aussi une opportunité fondamentale pour les clients donc pour les entreprises en tous pays.

En effet, pour conquérir les marchés italiens, américains ou chinois, nous avons délocalisé étape par étape quelques finitions de produits en vue de les adapter à la demande locale. Ce qui est logique pour capter une nouvelle clientèle et la fidéliser.

 

C’est environ une vingtaine de postes de production, plus quelques postes très techniques, qui ont été délocalisés, mais les succès commerciaux qui n’étaient pas acquis à l’origine ont permis aujourd’hui et en grande partie le maintien de nos laboratoires de recherche, tout autant qu’une centaine de postes de production en France grâce à ces nouvelles parts de marché conquises de haute lutte.

Par ailleurs, offrir un service de proximité à des clients situés à plusieurs dizaines de milliers de kilomètres permet aussi de créer une dynamique de véritable croissance.

Oui, délocaliser son offre est une source de croissance y compris pour les emplois français.

 

Les chaos ordonnés

 

Ces analyses scientifiques en matière d’économie, i.e. la rationalité et la subjectivité des individus à chaque instant de la vie, correspond à des réalités humaines. C’est ce que je viens de vous montrer pour un produit et ses marchés (il y en a 500 dans nos catalogues, hors accessoires et il y a des centaines de milliers de clients potentiels).

 

De plus, il existe vraisemblablement des millions de produits différents de par notre planète répondant à cette même logique et correspondant à la créativité des êtres selon la libre expression de leurs volontés et de leurs désirs dans le cadre de ce libre-échange.

 

Grâce a ces processus de découverte, de connaissances et de motivations individuelles, un système de prix pour chaque objet s’établit naturellement, du fait de la libre concurrence entre producteurs et des libres choix des

consommateurs !

 

C’est, dans tous les cas, plus efficace que les prix faussés du fait de la réglementation de ceux-ci par les États, ou encore de leur administration via les corporatismes ou le paritarisme.

 

Qui ou quelle machine pourrait maîtriser cette somme inconnue d’informations illimitées en tous les domaines, et changeant au gré des décisions des sept milliards de décideurs que nous sommes à chaque instant. « Intuition et durée » écrivait Bergson, c’est-à-dire la spontanéité de chacun, ordonnée par une libre coopération entre tous...

 

C’est donc un ensemble naturel qui se fait sans État, guerrier ou pas, mais toujours qualifié de brigand bien organisé par la philosophe russo-américaine Ayn Rand. Elle a raison !

Dans toutes les émissions radiophoniques ou télévisées, écoutons les intervenants s’exprimer : démocratie, solidarité, misère humaine, pauvreté, patriotisme économique, redressement productif, le vilain riche, le voyou de libéral, etc.

 

C’est Le Rhinocéros de Ionesco, 1984 de George Orwell.

Il nous faut reprendre nos lectures avant que les mots ne perdent toute signification et que tout se termine en un nouveau Berlin dont le mur sera la désinformation généralisée.

 

La « route de la servitude » (selon Hayek) n’est plus à imputer au bloc communiste mais dorénavant à la social-démocratie et son caractère illimité, électoraliste, fruit sec et pourri des jeux de groupes de pression et de rentes politico-syndicaliste industrielles plus ou moins publics et/ou privées.

 

Le désordre chaotique

 

On notera, dans ce cadre, que le brigandage collectiviste est bien organisé et se renouvelle sans cesse au nom de la prétendue démocratie illimitée !

Ainsi, une mode politique depuis 20 ans repose sur le thème de l’environnement (sans aucune preuve scientifique indiscutable).

Aujourd’hui, selon certains, le thème autorise la création de nouveaux impôts et obligations comme si taxe et réglementations pouvaient rendre « purs » (5) la terre, l’air, l’eau de source et la mer.

(5) Selon des critères de sciences physiques à définir encore...

 

Propre, peut-être, mais selon qui ou quoi ?

Alors que nous savons tous qu’il existe d’autres processus plus vertueux pour obtenir de vrais résultats en la matière, nous voilà confrontés à une nouvelle « tragédie des communs », telle celle déjà vécue il y a plus de mille ans à propos d’espaces terrestres.

 

Je rappellerai que le mélange des couleurs « rouge » et « vert » donne la couleur « marron ». Et nous le sommes : « marron » ! ! Marron par la comédie écolo-politique.

 

Je vous dis cela car, du point de vue industriel, nous subissons les mêmes genres d’assauts en matière de réglementations techniques pour les produits électroniques, telles, par exemple, les normes en matière de « compatibilité électro magnétique ».

 

Il nous a fallu contrôler à nouveau et modifier en conséquence des centaines de produits.

 

Parmi les dernières plaisanteries nauséabondes du « Grenelle de l’environnement », ce fut quand même l’histoire d’une obligation technique qui a fait hurler toute l’industrie française.

 

C’est l’histoire d’une image « poubelle barrée » à apposer sur tous les produits.

Grâce à ce logo de poubelle, tout le monde devait prendre conscience de ce qu’il devait faire après usage du produit. Ainsi, avons nous dû créer un logo, imposé par le ministère, et l’apposer sur chaque produit.

 

Il a fallu inventer de nouvelles étiquettes, modifier nos tampographies ou nos « Lexan », ou encore tous nos moules après une période transitoire. Des centaines d’objets à modifier.

Nous avons perdu des milliers d’heures de travail pour rien car, bien sûr, ce n’est pas un petit logo qui empêchera les gens de faire ce qu’ils veulent avec les produits qu’ils ont payés.

 

Dans les intervalles de temps que nous ont pris les modifications de nos anciens produits, on a perdu de l’argent qui aurait été mieux utilisé à créer de nouveaux produits, dans l’intérêt de nos clients.

 

Ce n’est qu’un petit exemple de la jungle administrative de réglementations

monopolistiques, que nous sommes contraints de traverser depuis plusieurs décennies.

Grâce au marché des assurances et à la concurrence, nous pourrions avoir à la place un marché de la « réglementation », comme ce peut être le cas de n’importe quel objet, mais avec le bénéfice de ne pas avoir à subir des rétroactivités coûteuses, voire destructrices, compte tenu des engagements juridiques, voire pénaux, que nous avons.

Tel un virus infernal et impalpable, tous ces désordres nous conduisent, vicieusement, au communisme. Les corps et les esprits sont atteints !

 

La liberté créatrice

 

Si le groupe Chauvin Arnoux a survécu à l’effondrement industriel français, c’est justement parce qu’il à anticipé, il y a plus de vingt ans, ces évolutions communisantes et donc ruineuses.

 

L’heure des comptes publics va maintenant arriver.

C’est la raison pour laquelle nous continuons à encourager la recherche et l’innovation et nous nous sommes adaptés aux besoins des autres marchés (ne fût-ce que pour les traductions).

 

La libre mondialisation nous a permis de continuer à conquérir des parts de marché et 85 % de nos produits sont toujours conçus et fabriqués en France.

C’est cela l’ordre spontané et l’ouverture sur le monde, créateurs de richesses, de pouvoir d’achat, de droits de propriété.

Toutes les interventions des États et leurs divers corporatismes et régulations freinent ces processus, voire les détruisent, malgré la misère en perspective!

Voyez où en est notre pays.

Le partage des savoirs est bien la conséquence du libre-échange. La libre exploitation de nos propres savoirs et échanges font partie de nos fondamentaux existentiels et de l’amélioration de nos conditions de vie.

 

Le protectionnisme n’est pas viable et conduirait à un arrêt immédiat de l’industrie.

 

La mondialisation a donc sauvé plus de huit cents emplois en France malgré l’agressivité des hommes de l’État et de la gestion paritaire française, il a permis de créer prés de trois cents emplois dans le monde.

 

Pour quelles raisons serait-il interdit de circuler librement et de créer des opportunités de développement ?

Pour quelles raisons la rapacité des les collectivistes et étatistes de tous poils devrait avoir le pouvoir despotique, directement ou via la fiscalité et le social, de m’interdire de faire ce que je veux ?

 

Faire ce que je veux sans porter préjudice à autrui.

 

 

Nicolas LECAUSSIN et Lucas LÉGER

 

LE MARCHÉ, L’ENTREPRISE ET L’ENTREPRENEUR

dans les manuels d’économie de 1re et de Terminale (1)

(1) Étude réalisée par Nicolas Lecaussin, Directeur du développement de l’IREF et Lucas Léger, chargé de mission.

 

 

Tous les ans, un grand hebdomadaire réalise une enquête sur les personnalités préférées des Français. Et tous les ans, les résultats sont les mêmes : parmi ces personnalités, il y a un tennisman, plusieurs comédiens et chanteurs et des footballeurs. Aucun chef d’entreprise ou entrepreneur. La même enquête réalisée aux États-Unis révèle parmi les personnalités préférées des Américains de nombreux entrepreneurs : Steve Jobs, Bill Gates, Ted Turner, etc.). La différence est saisissante. D’un côté, la réussite se confond avec le travail et l’entreprise, de l’autre, avec les jeux du sport et du spectacle.

 

D’après une étude du Crédoc réalisée en novembre 2011, un Français sur deux ne sait pas ce qu’est un dividende et trois sur quatre ignorent ce qu’est une obligation. Seulement un Français sur deux est capable de calculer un simple taux de rendement et de répondre correctement à la question : « si vous placez 100 euros sur un compte rémunéré à 2 % et que vous ne faites ni versement ni retrait, combien aurez-vous une fois les intérêts versés ? ».

 

L’enquête mondiale Globescan (2011) réalisée dans 25 pays montre que seulement 31 %des Français sont d’accord avec l’idée que l’économie de marché constitue le meilleur système alors que la moyenne mondiale est à 54%. Un sondage IFOP/LH2 (octobre 2011) a montré que c’est en France que le jugement sur le système capitaliste et l’économie de marché est le plus critique : 52 % des Français considèrent que l’économie de marché fonctionne plutôt mal contre une moyenne de 30 % dans les autres pays.

De même, une très grande majorité des Français (plus de 70 %) ne savent pas que ce sont les entreprises qui créent les richesses !

 

Comment peut s’expliquer cette inculture économique et cette ignorance à l’égard de l’entreprise et des entrepreneurs ? Les grands médias ne sont pas innocents. Voit-on souvent un entrepreneur qui a réussi invité au journal de 20 heures ? Les politiques sont aussi coupables. En accusant les chefs d’entreprises et les « riches » (ceux qui ont réussi) des maux de notre pays, ils donnent une image déformée et caricaturale de l’économie de marché. Plus grave encore, ces politiques, en majorité, sont d’anciens hauts fonctionnaires qui n’ont jamais connu le monde de l’entreprise.

 

L’éducation économique commence à l’école et l’IREF s’est penché sur plusieurs manuels scolaires (2) afin de voir comment est présentée l’économie de marché et quelle place est réservée à l’entreprise et à l’entrepreneur.

(2) Manuels étudiés : SES Terminale STG, Hachette 2011/2012 ; SES Terminale, Hatier 2007 ; SES 1re, Magnard 2011 ; SES Terminale, Hachette 2007 ; SES Terminale, Travaux pratiques 2008 ; SES 1re, Hatier 2011 ; SES Terminale, La Découverte 2007.

 

Le constat est assez accablant : les auteurs des manuels privilégient la théorie économique au détriment de la pratique et le rôle de l’État et des acteurs publics dans l’économie en lieu et place de celui de l’entreprise. La création de richesses par les entreprises est suggérée dans certains manuels et occultée dans d’autres.

 

L’entrepreneur et le chef d’entreprises sont pratiquement absents des manuels. Dans presque tous les manuels étudiés, on précise que l’économie de marché doit être régulée et que l’État est là pour agir. Nulle part, on ne

met en garde contre les dangers du trop d’État ou de l’assistanat. Il est vrai, les manuels choisis ne font plus l’éloge de l’économie planifiée mais ils insistent trop sur l’importance des impôts et la redistribution. La mondialisation et le libre-échange sont abordés avec méfiance. Dans les citations qui accompagnent

les explications théoriques, la revue « Alternatives Économiques » occupe une

place quasi monopolistique ! Dans certains manuels elle semble être le seul

repère économique en France. Dans d’autres manuels, l’économiste Keynes

est cité à satiété au détriment des économistes libéraux. Enfin, l’élève n’est pas

préparé pour devenir un futur entrepreneur. Il aura trop peur des « imperfections du marché » et des « dangers de la mondialisation ». Et pour cause. Les auteurs des manuels sont tous des enseignants, donc des fonctionnaires. Nulle part on n’a fait appel aux connaissances d’un représentant du monde de l’entreprise.

 

En première, l’entrepreneur est l’abonné absent des manuels

 

La théorie de l’entreprise, que l’on retrouve dans les manuels de faculté en

microéconomie, y est bien décrite. Concurrence parfaite et imparfaite, maximisation du profit (on retrouvera même un TD qui porte sur le sujet, p. 70), monopole et oligopole. Les ouvrages reprennent et définissent tous les concepts de base utiles à l’étudiant. Cela dit, la vision se veut académique et « scientifique ».

 

On se demandera alors où sont les mathématiques (comme outil de compréhension).

Car comprendre la maximisation sous contrainte, sans étudier une dérivée,

en dehors du cadre mathématique abstrait, reste un voeu pieu. C’est un peu

comme si l’on étudiait le moteur à combustion sans connaître le processus de

transformation du pétrole en essence qui servira à nourrir ce même moteur. Par

ailleurs, la tendance à s’appuyer sur des extraits de textes, pas toujours bien

choisis, est accrue par cette décision d’évacuer les mathématiques de l’enseignement en économie. Ces extraits ne sont pas vérités « scientifiques » et on peine à saisir ce qu’ils font au milieu des concepts car ils n’apportent pas grand chose à la compréhension. Pire, on se retrouve avec un « patchwork » de textes souvent pessimistes, où le biais idéologique est plus que tendancieux. Par exemple, une illustration de la concurrence est intitulée « concurrence sauvage » (Magnard, 1re, p. 21).

 

L’illustration insinue qu’il y aurait donc une mauvaise et

une bonne concurrence. Mais ceci est laissé à la seule appréciation de l’élève et

on ne verra nulle part expliqué dans l’ouvrage que la concurrence est saine

lorsqu’il y a libre accès au marché. Sur ce thème de la concurrence, seul l’élève suffisamment curieux pourra se faire une opinion. Dans l’édition Magnard 2011 dans la catégorie « pour aller plus loin », deux ouvrages sont présentés. L’un de Pascal Salin (La Concurrence, Que sais-je ?) et l’autre de Jean Gabszewicz (La Concurrence Imparfaite, Que sais-je ?). On peut dire que des points de vue différents sont ici représentés.

 

Il faut donc faire un choix. Soit l’on introduit ces notions dans une démarche académique, soit l’on étudie l’entreprise, pour reprendre notre exemple, sous un aspect beaucoup plus pratique, comme celui de l’entrepreneur et la création de valeur. Car cet aspect de l’entreprise n’est absolument pas étudié et les exemples d’entreprises et de création de valeur sont pour la plupart fictifs.

 

Cette dernière est vue comme une entité abstraite qui maximise ses profits différemment selon qu’elle est en situation de monopole ou de concurrence pure et parfaite. On déplore que le but de la maximisation du profit ne soit jamais expliqué à l’élève.

Car la contrainte de l’entreprise reste avant tout la satisfaction du client. Et dans un monde ouvert et mondialisé, cette contrainte est de plus en plus forte.

L’approche se veut scientifique sans jamais rentrer dans les détails des

modèles exposés ni même rattacher à la réalité quotidienne de la création de

valeur. L’élève pourra discuter de la concurrence parfaite et ses limites sans

vraiment comprendre à qui profite la concurrence. Il verra comment se finance l’économie sans jamais s’intéresser à la création de valeur. Les analyses restent

donc très superficielles et les définitions plutôt arides, quand elles existent tout

simplement. Celle de l’entreprise par exemple (Magnard) :

« [...] unité de production qui combine les facteurs de production pour vendre

sur un marché et obtenir un profit le plus élevé possible. Mais c’est aussi un ensemble de relations sociales : une organisation hiérarchique dont les membres poursuivent des intérêts communs (ce qui n’exclut pas des intérêts divergents entre les propriétaires et salariés, entre propriétaires et managers). La présence de coûts de transaction explique le recours à l’entreprise plutôt qu’au marché. »

 

La notion de risque est évacuée des manuels, à part pour le « risque de crédit », comme si cette notion était strictement financière et liée à de mauvais payeurs. On parle aussi dans les ouvrages de « risques sociaux ».

 

C’est encore une fois ignorer l’une des dimensions de l’entreprise. Quand elle investit, on prend bien évidemment en compte le risque lié à cet investissement. « Rendement économique », rendement financier » et notion de valeur actualisée. Le partage des risques est l’un des fondements des relations contractuelles, sans

lesquelles il n’y aurait simplement pas de marché, ni d’économie. C’est le contrat dans sa dimension juridique qui permet l’échange libre.

 

En science politique et des organisations, l’entreprise est vue sous le prisme

d’un rapport de force entre détenteurs du capital et les salariés. Un graphique

(p. 303) met très bien en lumière ce rapport en comparant la part des salaires

et le taux de marge dans la valeur ajoutée. On y voit une rupture dès la fin des

années 1970, où la rémunération du capital progresse passant de 25 % à un

peu plus de 30 % en 2009. Ces chiffres ne sont comparés à aucun des pays de

l’OCDE. Dans un environnement de concurrence internationale, ces chiffres

n’ont de signification que relativement à d’autres pays. Pour l’étudiant, la conclusion que les détenteurs de capitaux « spolient » le travail du salarié est donc assez logique s’il n’a pas d’autres statistiques et outils de comparaison.

Dans le manuel SES 1re (Hatier), la crise des subprimes est, bien entendu,

la conséquence des excès du marché et les politiques budgétaires de relance

ont été les bienvenues pour corriger ces excès. Les explications s’appuient sur

de nombreuses citations de la revue « Alternatives Économiques ». La partie

(20 pages sur plus de 400 pages !) consacrée aux entreprises est intitulée :

« Entreprise, Institution, Organisation », ce qui prête à confusion. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce titre, ne serait-ce que pour rendre encore plus ambigu le rôle de l’entreprise. On ne voit nulle part qu’elle crée des richesses.

 

La partie s’ouvre sur l’emploi du temps d’une contremaîtresse chez l’Oréal

(sic !) avec un titre bien choisi : « Un exemple d’organisation efficace ? ». Les

pages qui suivent concernent l’entreprise mais elles s’appuient exclusivement

sur des citations de sociologues qui mettent l’accent sur les « conflits au sein

de l’entreprise » : entre les salariés et les propriétaires du capital ou entre les

managers et les propriétaires du capital. Difficile de réaliser ce que l’élève a

pu retenir de cette partie du manuel. Ce qui est sûr c’est que la partie qui suit et intitulée « Action publique et régulation » est beaucoup plus claire : l’impôt est important et assure la régulation et la cohésion sociale au sein de l’État-providence.

 

Dans le manuel SES de 1re (Magnard, 2011), on fait l’éloge de l’État régulateur.

La puissance publique intervient dans la régulation des économies contemporaines et l’État est celui qui doit allouer les ressources. De nombreuses pages sont consacrées à l’action publique contre la précarité, le tout s’appuyant sur des photos des associations comme les « Enfants de Don Quichotte » connues

pour leurs actions d’occupation illégale d’immeubles ou des espaces publics.

Le « droit opposables au logement » y est très favorablement présenté. Par ailleurs,

le marché est présenté sous l’angle de ses « défaillances et imperfections » (pourquoi on ne trouve nulle part un chapitre consacré aux défaillances et imperfections de l’État ?). Et sur 382 pages, l’entreprise n’occupe qu’environ 18 pages !

 

En Terminale, on fait le procès de la croissance économique et de la mondialisation

 

Dans le manuel d’économie de Terminale (Hachette, 2011-2012), la troisième

partie intitulée « Libéralisme et interventionnisme » est un bon exemple

d’approche biaisée. La théorie libérale est présentée grâce à des citations tirées

de la revue « Alternatives Économiques » et d’un livre de l’économiste Jacques

Généreux, le colistier de Jean-Luc Mélenchon au sein du Parti de gauche et

l’interventionnisme est expliquée à l’aide d’un document intitulé « Le modèle

français contribue à atténuer la crise de 2009 ». S’agit-il là d’une présentation neutre pour les élèves ? Peut-on écrire cela dans un manuel scolaire alors que le fameux « modèle français » assure le chômage des jeunes (22 %) et le chômage de masse (entre 8 et 11 %) depuis plus de 30 ans ?

 

Le SES de Terminale chez Hatier (2010) aborde ouvertement le problème des « Sources et limites de la croissance économique » dans un long chapitre qui s’ouvre avec une énorme photo d’une décharge de Lhassa.

 

Alors que nous avons besoin de la croissance économique pour créer des richesses et des emplois, les

auteurs font l’éloge de la « société de décroissance ». On peut très bien débattre

de ces théories, mais doit-on le faire dans les manuels scolaires ? Le plus important pour les élèves n’est-il pas le fait d’apprendre que nous avons besoin d’entreprises pour créer des emplois ? Pour le moment, aucun autre système économique à l’exception du capitalisme n’a pu fonctionner. Ne devrait-on pas le dire aux élèves ?

 

Le SES de Terminale (Hachette) insiste, lui aussi, sur les « Sources et limites de la croissance ». La planète serait menacée par la croissance économique. On consacre de nombreuses pages aux émissions de CO2 et à la fonte des glaces en citant le film de l’ancien vice-président américain, Al Gore, « Une vérité qui dérange ».

 

Mais c’est la mondialisation qui est présentée sous un angle entièrement négatif : elle est créatrice d’inégalités et destructrice d’emplois, coupable de l’uniformisation culturelle (on nous ressort les clichés sur le cinéma américain) et destructrice des « acquis sociaux ». Conclusion : les États et les organisations internationales doivent réguler la mondialisation.

 

Le SES de terminale publié par les Éditions La Découverte est l’un des plus

orienté idéologiquement. Dès la Table des matières (page 6), on découvre une

caricature de Plantu qui illustre la Première partie intitulée « Croissance et Développement »

 

On y voit un patron qui parle à un ouvrier d’épargne, d’inflation,

de stagflation, de capital... alors que l’ouvrier pense à un morceau de pain. Le

chapitre consacré au chômage est traité sous l’angle des politiques publiques et

nullement sur le rôle de l’entreprise, créatrice d’emplois, le « social » est à la base de nos sociétés et les altermondialistes occupent une place de choix.

 

L’économie de marché est source d’inégalités et l’État est le régulateur qui assure la cohésion sociale. La fiscalité est juste car elle permet à l’État de redistribuer (on propose à l’élève un exercice de synthèse dans lequel il doit se demander « si les réformes en cours – sous la droite – ne remettent pas en cause les choix de société qui ont assuré la cohésion sociale au cours du XXe siècle !). On peut y lire dans l’introduction au commerce international (p. 239) :

« La fermeture des usines installées sur le territoire national, du fait de la

concurrence étrangère ou de délocalisations, soulève toujours la même question :

vaut-il la peine de jouer le libre-échange ? La réponse des économistes est presque toujours positive. Si l’échange et la concurrence produisent des effets bénéfiques pour le consommateur à l’échelle nationale, pourquoi en irait-il autrement à l’échelle mondiale ? Pourtant, chaque pays compte des perdants à côté des gagnants, à commencer par les chômeurs : que fait-on pour eux ? Et, au niveau mondial, que se passe-t-il si certains partenaires de l’échange sont très puissants ou possèdent des avantages concurrentiels inaccessibles aux autres ? Ne faudrait-il pas alors imposer les mêmes règles pour tous ? Comment les faire respecter ? »

 

Dans ce manuel, l’entreprise n’est présentée que sous la forme des multinationales, actrices de la mondialisation.

 

Très instructif aussi le cahier SES de Travaux pratiques de Terminale

(Hachette). L’exercice « Travail et lien social » s’appuie sur l’ouvrage « Le droit à la paresse » de Paul Lafargue, celui consacré à la mondialisation sur le film « Bamako » dont le sujet est le combat anti-mondialiste. Pour ce qui est de l’exercice consacré à la « libéralisation des services publics en Europe », les auteurs proposent aux élèves une analyse d’extraits du film « The Navigators » de Ken Loach. Cinéaste engagé à gauche, Ken Loach fait dans ce film du militantisme anti-privatisations. Peut-on et doit-on proposer aux élèves ce genre d’exercice ?

Où est la neutralité de l’Éducation nationale ? S’agit-il là de la meilleure manière de préparer les élèves aux défis de la mondialisation ? Les auteurs croient-ils vont tous devenir fonctionnaires ? Faut-il encore préciser que l’entreprise est absente des ces Travaux pratiques ?

 

Les manuels de Terminale vont changer mais il y a peu de chances de voir

leur contenu se transformer radicalement.

 

L’État est considéré comme l’acteur indispensable de l’économie

 

On s’aperçoit rapidement que l’État a toujours un rôle de premier plan de

correction des inégalités et de redistribution dans un but de « justice sociale ».

L’État corrige, l’État protège. L’État est présenté comme un but pour corriger

les inégalités et les erreurs des citoyens dans leurs choix. Keynes est encore bien vivant. Avec une grande récurrence dans les ouvrages : « Dépenser plus pour réduire le chômage... », « Une politique de relance est-elle aujourd’hui souhaitable en France ? » (sujet de préparation au bac, p. 178). Dans la rubrique « surfer », l’ouvrage de Magnard fait référence à des sites Internet comme Alternatives Économiques, dont la ligne éditoriale est très interventionniste et est loin de faire l’unanimité chez les économistes.

 

Keynes est évidemment une figure en économie qu’il faut absolument étudier

et nous ne le remettons pas en cause. Ce que l’on reproche, c’est la place

qui lui est faite par rapport aux autres courants de l’économie moderne. Par

exemple, sur les thèmes du chômage et de l’inflation on ne trouvera dans les

textes aucune référence à Milton Friedman dans l’édition Magnard de 1re, pourtant grand opposant à Keynes sur ces sujets. D’ailleurs la définition de l’inflation est parfaitement keynésienne puisqu’elle est perçue comme un « déséquilibre sur les marchés des biens et services ».

 

Quant à la fiscalité, lorsqu’elle est abordée, c’est uniquement sous le spectre

des inégalités. La conception est que l’impôt doit résorber les inégalités. Elle est correctrice et n’est plus une contribution à l’organisation de la vie en société.

 

L’État compense « l’imprévoyance des citoyens. » (p. 173, Magnard). On parle

des effets incitatifs de la fiscalité sur des sujets mineurs comme la TVA sur la

restauration ou la taxe sur le tabac (p. 184, Hatier, 1re).

« Comment justifier la mise en place d’une protection sociale collective ? » p.173. Alors que le programme met en exergue l’approche coûts-bénéfices de l’économiste celle-ci est balayée d’un coup au profit d’une approche égalitariste.

 

Pas vraiment de débat sur l’efficacité des caisses d’assurance maladie. Le modèle est acquis, bien qu’en déficit. C’est aussi ignorer les débats profonds sur la moralité et la justice sociale abordées par des philosophes et économistes de renom tels que Sen, Rawls ou Hayek.

 

On peut également déplorer la simplification à l’extrême de certains sujets aussi complexes que les difficultés de la Grèce, la crise immobilière aux USA ou la place des marchés financiers dans l’affectation de l’épargne. Les textes choisis sont plus que contestables. Sur la finance, aucun des textes ne s’appuie sur des statistiques fiables ou études empiriques ; tous occultent les apports de la finance et mettent en porte-à-faux l’approche « scientifique » et « rationnelle » défendue dans le Bulletin Officiel.

 

Par exemple : « La finance repose largement sur une illusion qu’elle entretient : qu’il soit possible de transférer de manière sûre de la richesse dans le temps. Il n’en est rien. ?... ? En se séparant d’une certaine quantité de monnaie qui donne droit à la jouissance immédiate de biens et services, on achète des droits toujours incertains sur la richesse future. » (p. 159). Oui, les revenus financiers sont risqués. C’est par ailleurs ce risque qui est rémunéré.

[...]

 

Les propositions de l’IREF

 

De nouveaux programmes ont été prévus, mais les changements apportés sont très insuffisants. Alors que le taux de chômage des jeunes bat des records en France, l’entreprise et l’entrepreneur restent les mal-aimés des manuels d’économie français. Une grande réforme est souhaitable, voici nos propositions :

1. Libérer le marché des manuels scolaires.

2. Intégrer parmi les auteurs des personnalités issues du monde de l’entreprise.

3. Rendre obligatoire l’étude de l’entreprise et son rôle dans la création des richesses.

4. Insister sur les portraits d’entrepreneurs qui ont réussi.

5. Aborder la mondialisation et l’économie de marché de manière neutre sans escamoter leur rôle dans le développement économique de la planète.

 

 

 

Jean-Yves NAUDET

 

LA MÉTHODE HOLLANDE (1)

(1) Article paru dans La Nouvelle Lettre 1125 (www.libres.org)

 

Voilà plus de cent cinquante jours que François Hollande a été élu Président de la République. Et tous ces jours pour rien : c’est la thèse dominante des médias, d’une large fraction de l’opposition et même de la gauche de Mélenchon.

Est-ce bien certain ?

 

La méthode Hollande est certes douce sur la forme, mais en fait nombre de décisions économiques

ont été prises ou annoncées, qui vont toutes dans le même sens : détruire les fondements de l’économie de

marché, au moment où, au contraire, la crise nécessite un surcroit de marché et de liberté.

 

2012 n’est pas 1981

 

2012 n’est pas 1981, François Hollande n’est pas François Mitterrand et le gouvernement Ayrault n’est pas le gouvernement d’union de la gauche de Pierre Mauroy. Le monde a changé, le mur de Berlin est tombé, les communistes sont décrédibilisés.

La crise est là, et la prudence dans la forme s’impose pour ne pas effaroucher

les marchés. Le gouvernement avance donc à petits pas. Il n’en fallait pas

plus pour que l’extrême gauche crie à la trahison et pour que l’opposition, à de

rares exceptions près, accuse le gouvernement d’immobilisme. Et si la réalité

était différente ?

Bien sûr la méthode a changé, et les communistes ne sont plus là. Mais la gauche socialiste ou écologiste garde une grande méfiance, pour ne pas dire plus, à l’égard de l’économie de marché, contrairement à la gauche social démocrate européenne.

Au mieux, elle ne comprend pas le marché, au pire, elle veut sa disparition.

 

Si les mesures annoncées, prises séparément, semblent anodines, la vision d’ensemble ne laisse aucun doute.

 

Les faux prix se multiplient...

 

Le premier fondement de tout marché, c’est la liberté des prix. Il n’y a pas d’autre régulateur du marché, et l’entrepreneur lui-même est incapable d’agir si le signal des prix ne l’alerte pas sur les changements et les besoins des clients.

Le prix indique les raretés, incite à agir dans la bonne direction et permet ainsi de répondre aux libres choix de chacun, faisant disparaître les pénuries ou les excédents potentiels.

 

Nous avions déjà signalé, dès la conjoncture du 16 juin, « le retour des faux prix ». Depuis la situation s’est aggravée.

Les prix des facteurs sont largement de faux prix. C’est évident sur le

marché du travail et la revalorisation du SMIC n’a pas arrangé les choses. Le

plafonnement de la rémunération des patrons des entreprises publiques non plus

et la chasse aux « rémunérations excessives » des entrepreneurs idem. Il en va

de même pour le marché des capitaux, où les taux d’intérêt fixés administrativement

ou manipulés par diverses techniques sont là plus que jamais.

Pour les biens et services, on a eu droit aux faux prix des logements, avec

contrôle des loyers, aux attaques contre les honoraires libres des médecins et à

l’annonce d’une action « modeste et provisoire » sur le prix des carburants. Le gaz n’échappe pas à cette tendance, en dépit des positions du Conseil d’État.

La liste est loin d’être close. On trouvera pour cela tous les prétextes, à commencer par le maintien du pouvoir d’achat.

 

Tout cela est habile. Pas question de s’attaquer de front au marché. Lénine avait compris que le plus sûr moyen de détruire le capitalisme était de détruire la monnaie. Hollande choisit une méthode plus soft, mais équivalente : les faux prix.

 

Le secteur public omniprésent...

 

Les prix ne sont rien si la propriété n’est pas libre, c’est-à-dire privée : des

droits de propriété exclusifs et transférables, qui permettent la liberté d’entreprendre

et la liberté des échanges. Là encore, pas de nationalisations brutales.

Juste des grains de sable dans la machine. Le plus visible est Arnaud Montebourg.

Tel superman, il vole d’entreprise en entreprise pour sauver les emplois

détruits par des patrons « avides de profit ».

 

On ne les nationalise pas : on convoque juste les patrons pour leur dire ce

qu’ils doivent faire. S’ils obéissent, on aura gardé les canards boiteux au lieu de

jouer la carte des entreprises compétitives.

Comme nous le soulignions dès la conjoncture du 30 juin, c’est le retour

de tout ce qui est public, au détriment du privé. Bien sûr la banque publique d’investissement est censée bien mieux savoir que les « banquiers irresponsables » ce qu’il faut faire pour financer les entreprises. Le développement du Fonds stratégique d’investissement, le maintien ou l’accroissement des participations de l’État dans un nombre invraisemblable d’entreprises : là encore, on agit en douceur grâce à des intermédiaires publics. Les plafonds des livrets A et leurs avantages fiscaux sont relevés : l’épargne remplira la Caisse des dépôts qui la dilapidera dans la construction de logements sociaux aussi coûteux qu’inefficaces.

Pour résumer le tout, on retiendra le lièvre soulevé le 9 juillet par Les Échos, titrant « Vers le retour du Commissariat du Plan », pour recréer « une instance de réflexion et de dialogue “transverse” avec les partenaires sociaux ».

Comme dit le bon M. Mailly, de Force ouvrière, « un lieu où l’on peut discuter de tout de manière démocratique ». A quand le retour de l’autogestion, chère dans les années 60 au PSU de M. Rocard et à la CFDT ?

 

La spoliation fiscale complète le tableau

 

Comme toujours, l’arme la plus subtile de ce détricotage reste l’arme fiscale.

Aux yeux de l’opinion, elle présente deux avantages : réduire les déficits et réaliser la « justice sociale ».

 

Augmenter les impôts est toujours populaire, s’il s’agit des impôts des autres. On commence donc par les« riches » : l’explosion de l’ISF et l’annonce de la future tranche d’impôt sur le revenu à 75 %. Cela permet de masquer le reste, qui touchera bien entendu les classes moyennes, puis peu à peu tout le monde.

 

Or la hausse des impôts n’a jamais réduit le moindre déficit, puisqu’elle détruit l’activité économique, donc les recettes fiscales. Quant à la justice, même le Conseil constitutionnel s’est inquiété du caractère confiscatoire des mesures sur l’ISF, qu’il a accepté si elles gardent un caractère « exceptionnel » (donc une seule année) et qu’il n’est pas prêt d’accepter pour les revenus sans au moins un « dispositif de plafonnement », sinon il y aurait« rupture de l’égalité devant les charges publiques ».

 

L’avertissement sera-t-il entendu ?

 

C’est l’élément clef : la France est championne des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires. L’urgence est donc de réduire les dépenses et les impôts. Le gouvernement ne s’attaque pas sérieusement aux dépenses (sauf sous forme anecdotique).

Quant aux impôts, il n’est question que de hausses : ceux qui le peuvent partent à l’étranger, les autres travailleront moins, la matière imposable se réduira et avec elle la croissance, alors que nous sommes déjà en récession.

Surtout, le lien entre d’une part le service rendu et apprécié par le client à son juste prix, et d’autre part sa rémunération sera encore plus distendu.

 

Le mérite du service rendu n’est plus pris en compte. Alors, 150 jours pour rien ? Pas vraiment, 150 jours pour placer des bombes à retardement pour miner le marché. Certes François Hollande ne fait qu’accentuer la dérive des gouvernements précédents, droite comprise. C’est vrai. Mais ce n’est pas une excuse ni une raison pour aller plus loin encore dans l’erreur économique, au moment où la crise réclame un surcroît de marché et de liberté. Errare humanum est, diabolicum perseverare. Et comme chacun le sait, le diable est dans les détails ou plutôt dans ce que l’opinion considère comme des détails.

 

Fred AFTALION

 

RÉDUIRE LES DÉPENSES PUBLIQUES, LOURDE TÂCHE

 

Lorsqu’un ménage est endetté il s’astreint à une cure d’austérité, surveillant ses dépenses jusqu’à l’extinction de ses dettes. De même, une entreprise déficitaire se doit, pour éviter la faillite, de réduire ses frais de fonctionnement et procéder à de douloureux allègements d’effectifs.

 

Comment rééquilibrer les comptes ?

 

Un État dispose pour sa part de plusieurs moyens pour assainir sa situation

financière. Il peut, en effet, bénéficier d’une forte croissance économique pour

augmenter ses recettes. Hélas, à l’approche d’une récession, cette méthode

pratique n’est plus à la portée des gouvernements européens. Ces derniers peuvent alors faire appel à une pression fiscale plus forte pour engranger des

recettes. Cependant un tel procédé atteint rapidement ses limites car les contribuables trop imposés réduisent leur consommation et les entreprises soumises à ce régime perdent de leur compétitivité, avec pour conséquence, à terme rapproché, une aggravation de la situation financière.

 

Il ne reste dès lors plus aux États qu’à réduire un train de vie devenu trop

dispendieux en restituant au secteur privé des fonctions non régaliennes et supprimant

par là même des activités qu’ils s’étaient appropriées au cours des décennies

passées et qu’ils ont mal gérées.

 

Or, l’instauration de l’État-Providence à partir de 1945 a rendu cette tâche

extrêmement ardue.

 

La connivence entre électeurs et élus

 

On sait qu’à l’origine de la Révolution américaine et de la Révolution française

de 1789 il y a eu de la part des citoyens la volonté non seulement d’élire

leurs gouvernants mais aussi de surveiller leurs dépenses.

 

En revanche, avec la mise en place de l’État-Providence les élus au lieu

d’être restreints dans leurs dérives dépensières par les électeurs furent au contraire incités par ces derniers à les poursuivre. C’est là que nous retrouvons Frédéric Bastiat dans ses propos lucides car les électeurs dans leur ensemble ont été invités à dépendre de la puissance publique du « berceau à la tombe » pour des services essentiels à leur bien-être et se sont trouvés ainsi « déresponsabilisés ».

 

Or, pour gérer « gratuitement » ces services, l’État qui ne produit pas de

richesses a dû ponctionner les ayants droit, prendre aux uns ce qu’il allait donner aux autres, puis faire fonctionner de nombreuses activités dans les domaines de l’Éducation, de la Santé, des Retraites, de l’Assurance chômage, recrutant pour ce faire des armées d’agents au statut privilégié par rapport à celui du secteur privé. Dès lors, des citoyens qui, en grande majorité, avaient les moyens et les capacités de s’assumer eux-mêmes sont devenus tributaires de l’État, comme le sont naturellement les fonctionnaires que celui-ci rétribue. On comprend dans ces conditions que l’ensemble des populations concernées réagisse négativement devant toute menace de voir se réduire tant l’importance des services rendus que l’emploi de ceux qui les gèrent.

 

La France, modèle accompli d’État-Providence

 

Depuis 30 ans, l’État en France vit au-dessus de ses moyens accumulant une Dette qui atteint près de 1800 milliards d’euros.

 

Parmi les anciennes puissances coloniales il est le seul à conserver des « confettis de l’Empire » qui lui coûtent cher et ne rapportent rien. Il continue à sanctuariser à grands frais sa dissuasion nucléaire bien qu’ayant réintégré le Commandement de l’OTAN et maintient des forces armées en Afrique. Autant d’obligations régaliennes qui échappent à l’Allemagne pour son plus grand avantage.

 

La France est aussi le pays d’Europe qui entretient la plus forte densité au km2 d’élus et de fonctionnaires. Mais elle se veut également la plus généreuse

sur le plan social.

 

Ainsi l’aide aux chômeurs, de plus en plus nombreux, y est des plus élevées

tant dans son montant que dans sa durée alors que par exemple la Suède, pourtant

berceau de l’État-Providence, a fait preuve dans ce domaine d’une extrême rigueur pour assurer son redressement.

 

Quant au Système de Santé qui crache des déficits par tous ses pores et qui relève désormais exclusivement de la puissance publique il est en France si

« éclairé » qu’il fait bénéficier de la gratuité jusqu’aux non cotisants en situation illégale grâce à la CMU.

 

Les Syndicats ouvriers français, formés à la lutte des classes jouissent, eux

aussi, de faveurs particulières. L’État leur verse en effet une aide financière importante

qui compense le faible nombre de leurs adhérents et il les convie à des dialogues permanents au cours desquels, ils peuvent faire part de leur intransigeance.

 

Il existe même en France, en dehors de la Chambre des députés et du Sénat, une troisième Assemblée, sans aucun pouvoir exécutif, où les syndicalistes peuvent rencontrer des économistes ainsi que des recalés du suffrage universel.

 

Cette Assemblée au lieu de disparaître, compte tenu de son coût et de son inutilité, a vu au contraire son domaine d’activité s’accroître en devenant le Conseil Économique et Social et Environnemental.

 

S’agissant des retraites, basées sur la répartition, on sait par ailleurs que c’est en France qu’elles prennent effet le plus tôt. Et que dire de l’aide à la Culture qui depuis André Malraux, cas unique en Europe, représente 1 % du Budget National, des fonctionnaires sans cursus particulier accordant des sommes substantielles à des artistes et à des manifestations culturelles qui, sans cela, ne pourraient avoir lieu.

 

La Cour des Comptes s’inquiète d’autre part régulièrement de la « dérive massive » que constituent les crédits consacrés par l’État aux Intermittents et Techniciens du Spectacle, soit plus de 100 000 bénéficiaires chaque année.

 

Ces quelques exemples montrent avec quelle ardeur la classe politique en France s’est employée à multiplier le nombre des ses affidés et expliquent l’opposition tenace que rencontre de leur part toute velléité de réduction de dépenses.

 

Pour un retour au bon sens

 

Il n’est pas sain économiquement qu’un État préempte des activités qu’un

citoyen normalement constitué doit pouvoir assurer par lui-même ou encore, au

nom de l’égalité, qu’il confonde assistanat et solidarité. On peut aussi trouver choquant

qu’une partie de la Nation vive ainsi de l’État tandis que l’autre le fait vivre.

En augmentant les prérogatives accordées à ce dernier avec la multiplication

des règlements et des charges indues que cela comporte, les citoyens s’exposent

à ce qu’il en vienne à les asservir plutôt qu’à les servir. C’est pourquoi, la majorité active d’un pays doit agir pour que lui soient restituées les responsabilités individuelles dont elle n’aurait jamais dû se dessaisir, assurant par là même la prospérité à la communauté dans son ensemble.

 

Si elle ne le fait pas volontairement, les événements se chargeront de l’y contraindre.

 

Olivier MÉRESSE

 

VENDUS ET INVENDUS

 

Par quel miracle un titre de presse n’accueillant pas de publicité peut-il être plus rentable que des concurrents bénéficiant de cette « manne » ?

Nous montrerons dans un premier temps que si la publicité peut rapporter de l’argent à un titre de presse, elle entraîne également cinq types de coûts qui

sont mal ou ne sont pas comptabilisés, qu’elle induit huit effets nocifs sur la qualité réelle ou perçue, et qu’enfin elle est quadruplement vicieuse. Dans un deuxième temps, après avoir rapidement évoqué les aspects également très positifs de la publicité, nous nous efforcerons d’analyser ses conséquences et ses effets pervers selon les secteurs de la presse. Nous conclurons alors que sa présence, particulièrement à l’intérieur de titres de la presse d’information économique et politique, explique, au moins partiellement, la servilité, la veulerie ou l’ignorance des journalistes, leurs propos lisses et ennuyeux, et, plus généralement, leur promotion débridée, quoiqu’elle soit souvent involontaire, du relativisme et de l’obscurantisme.

 

Le Canard Enchaîné, hebdomadaire satirique paraissant le mercredi (« hebdomadaire du mercredi paraissant satirique », selon le bon mot de Jalons) qui n’a jamais accueilli de publicité, dispose d’une trésorerie équivalente à trois années de chiffre d’affaire. Puisqu’il est admis que la publicité représente environ le tiers des recettes d’un titre de presse, les hebdomadaires ou les quotidiens concurrents devraient logiquement et toutes choses égales par ailleurs avoir en caisse quatre années et demie de chiffre d’affaire. Il n’en est rien, de nombreux titres supports de publicité étant même très largement et chroniquement déficitaires, souvent maintenus en vie par des subventions publiques indirectes (soutien sectoriel et publicité d’organismes publics notamment) ou plus encore directes. Ces subventions ne suffisent pas toujours et l’année 2012 a déjà vu disparaître des kiosques les très illustres quotidiens France-Soir et La Tribune.

 

Cinq types de coûts qui sont mal ou ne sont pas comptabilisés

 

Les journaux ne comptabilisent probablement pas dans leurs coûts toute la part liée à la publicité. En effet, chaque publicité occupe une surface de papier,

nécessite de l’encre et des coûts d’impression supplémentaires, représente une masse qu’il faut aussi transporter, implique de plus vastes emplacements chez

le libraire-déposant, un plus grand poids d’invendus à retourner et à détruire ou stocker... Un à un, ces coûts sont négligeables et semblent se dissoudre dans les recettes de la vente d’espaces publicitaires, mais une comptabilité rigoureuse impliquerait de bien les imputer malgré tout.

 

La publicité exige également des caractéristiques physiques que le support adopte prioritairement pour ses annonceurs et qui ne sont pas demandés par

les clients lecteurs. Le Canard Enchaîné est toujours imprimé en noir, auquel s’ajoute une touche de rouge pour la première et la dernière de couverture. Et

les lecteurs n’en demandent pas davantage car l’information qu’ils achètent n’en demande pas davantage. J’ai sous la main quelques vieux numéros du Point.

Après avoir multiplié les cahiers publicitaires en couleur durant les années 70,

ce n’est qu’au début des années 80 que l’hebdomadaire affiche de tout premiers articles en quadrichromie. Année après année, celle-ci déborde de la rubrique Civilisation pour toucher les rubriques Société puis Économie, Monde et enfin Nation, et ce n’est qu’à partir du 16 janvier 1989 que les numéros passent entièrement à la couleur. Pourquoi y a-t-il désormais des photos dans Le Monde ?

Parce que la publicité les y a amenées depuis fort longtemps. Impossible de tenir une ligne aussi stricte en ayant ici et là de magnifiques photos en couleur de Peugeot ou d’Audi qui semblent bondir hors de la page.

 

La publicité entraîne aussi une dilution de la part rédactionnelle. Le Canard

Enchaîné ne compte que huit pages. S’il y figurait des publicités sur une ou deux pages, la direction se sentirait obligée d’ajouter un ou deux cahiers supplémentaires portant le total de huit à douze ou seize pages. Il faudrait donc diluer sur dix ou quatorze pages ce qui tient aujourd’hui sur huit. C’est comme ça que quotidiens et hebdomadaires parviennent à compter des dizaines voire des centaines de pages, qui bien souvent, de la première à la dernière, n’offrent pas le moindre intérêt et ne sont d’ailleurs pas lues.

 

Il faut décompter bien sûr le coût de la régie publicitaire et de tous les

efforts entrepris pour racoler de nouveaux annonceurs. Cependant, l’honnêteté comptable exigerait d’y ajouter une bonne part des salaires des dirigeants du

titre, forcément plus élevés que la moyenne, en les extrayant des frais généraux ;

les dirigeants passant souvent beaucoup de temps à rechercher de nouveaux

annonceurs, à les séduire, à les conseiller, à renforcer les liens avec ceux qui

annoncent déjà : déjeuners, conventions, golfs, etc.

 

Enfin le maquettiste auquel on demande à la dernière seconde de retirer

un encart ou d’en ajouter deux, de transformer un quart de page en huitième,

de faire passer une publicité du cahier central en troisième de couverture ; ainsi que le journaliste auquel on demande de combler une surface laissée en blanc ou de raccourcir son article ; tout cela représente un stress supplémentaire, et des coûts, que Fluide Glacial ou Le Canard Enchaîné n’ont jamais à supporter.

 

Huit effets nocifs de la publicité sur la qualité d’un titre de presse

 

Lorsque vous offrez à vos annonceurs des emplacements préférentiels (quatrième, deuxième ou troisième de couverture, double page centrale, etc.) inévitablement vous ne pouvez plus laisser à vos éditorialistes ou à vos chroniqueurs que des emplacements non-préférentiels. Vous dévalorisez donc le coeur de votre offre. Tandis que Fluide Glacial, plutôt que de mettre une publicité Heineken ou 1664 en quatrième de couverture y place une planche soigneusement choisie pour faire rire ses lecteurs (l’umour (1) du magazine ne plaira pas à tous).

(1) C’est, nous certifie Olivier, l’orthographe usitée dans ce mensuel pour ce mot. [NDLR – Jacqueline –]

 

De nombreux titres en arrivent même à proposer leur une à leurs annonceurs, directement ou par le biais d’une « sur-couverture » (mais n’est-ce pas alors plutôt la une qui se transforme en sous-couverture ?).

 

Un de vos lecteurs décide de passer l’heure qui vient à lire votre journal. Il

s’installe dans le vieux fauteuil du petit salon, rapproche le lampadaire, bourre

une bonne bouffarde et l’allume. Il s’apprête avec gourmandise à lire cet éditorialiste

qu’il chérit. C’est le bonheur de sa semaine. Et là, hop, une publicité vient

le distraire et vous l’arracher, en lui rappelant qu’il pourrait aller s’avaler le plus grand numéro qu’une bière puisse vous faire. Il n’est pas raisonnable de

demander à votre client lecteur de s’intéresser à votre produit, soit à son contenu éditorial, et en même temps de lui demander de s’en désintéresser.

Non seulement la publicité risque de distraire le lecteur concentré, mais

elle fait même directement concurrence au journal. Le publicitaire s’efforce de

rendre son message le plus visible, le plus séduisant, ou le plus choquant, le plus impactant possible. Que reste-t-il de vos mornes titres, de vos misérables chapôs, de vos petits articles, quand juste à côté on ne s’interdit rien pour attirer l’attention ? Je me permets donc de distinguer cette impression artificielle d’appauvrissement des effets de distraction et de dévalorisation vus

précédemment.

 

Un autre effet nocif sur la qualité découle de la décorrélation que la publicité introduit entre la qualité des articles et les recettes d’un journal. Les deux progressent ou régressent souvent de pair. Mais pas toujours : une crise économique brutale peut par exemple entraîner une croissance du nombre d’exemplaires vendus et une chute des recettes publicitaires. Un journal peut donc améliorer sa qualité éditoriale et voir croître ses déficits, ou être de plus en plus boudé par le public et gagner de plus en plus d’argent. Un bon indicateur est toujours précieux et les faux thermomètres font les mauvais diagnostics. Lier les recettes à la qualité de l’offre est une valeur sûre du commerce et pour ça le mieux est de se passer de publicité. Je viens en creux de le reconnaître, cette décorrélation peut aussi avoir un effet positif sur le contenu rédactionnel. Mais c’est souvent au prix d’entorses morales supplémentaires. Je ne citerai pas de noms pour ne pas trahir de confidences, mais beaucoup de magazines de la presse spécialisée ou professionnelle, dont le modèle économique repose trop exclusivement sur la publicité, trichent éhontément sur leur diffusion réelle afin de faire monter le prix des encarts.

 

Largement plus de la moitié des exemplaires imprimés sont directement destinés au pilon, les abonnés absents, le reste offert et rarement

lu. Catastrophe écologique mensuelle, ce processus vicieux fait produire, pour un club d’initiés, de beaux articles colorés et glacés, financés par des mécènes ou plutôt des annonceurs trompés.

 

A l’instant même où un titre de presse accepte une publicité, il change de

statut et confirme ce changement en changeant de nom : il devient un « support

». Les publicitaires (tribu étrange à laquelle je confesse appartenir) dévalorisent

aussi l’entreprise, qui devient « annonceur », et le client transformé en

« consommateur » (soit à peu près un tube digestif...). Un support a de fait moins de valeur, il est plus lourd, comme son nouveau nom l’indique, moins pratique, et cet encart de huit pages au milieu de votre magazine télé vous empêche d’avoir une vue synthétique de votre soirée du mardi (arrachez-le !).

 

Un support est forcément moins crédible qu’un titre de presse indépendant,

c’est-à-dire qui ne dépend que de ses seuls lecteurs. Quand bien même la

présence d’une publicité Carrefour n’aurait absolument aucune influence sur le

bien qu’en dit un journaliste quelques pages plus loin, le lecteur ne pourrait s’empêcher de penser qu’il existe un lien entre les deux. La déconnexion, à supposer qu’elle existe, ne prévient pas la suspicion.

 

Et la vérité est qu’il y a souvent un lien entre la publicité et le contenu

rédactionnel. L’article critique sera plus court, ou moins critique. Les éloges

seront discrets mais néanmoins soutenus, ou réitérés. Un journal économique

se montrera ainsi très compréhensif envers les dirigeants d’une entreprise qui

annonce... ou qui pourrait annoncer. Inutile de se voiler la face, c’est précisément le rôle, ou l’art, du rédacteur en chef de servir d’interface, et de laisser croire à ses équipes qu’elles sont libres tout en prenant en compte les intérêts supérieurs du titre : « Ton article sur Carrefour, Coco, je l’ai trouvé bêtement véhément ! Essaye aussi de compacter un peu ta prose, s’il te plaît ; on passera

peut-être ton papier dans le numéro de jeudi. Tu me reformates un peu tout

ça et tu repasses me voir ? » Il faut bien comprendre que du point de vue des

annonceurs, ce commerce paraît tout à fait normal. Au nom de quelle abnégation devraient-ils distribuer leur publicité selon d’autres critères ?

 

Quelques semaines avant la disparition des kiosques de La Tribune, à la suite d’un article jugé déplaisant, EDF a décidé de supprimer toute publicité dans ce titre. Pour quelle extravagante raison devrait-on s’attendre à ce qu’une entreprise nourrisse la bouche qui la mord ? Là où les choses vont un peu loin bien sûr c’est que personne n’ignore l’amitié qui lie Pinault avec Chirac ou les liens qui existent entre Pierre Bergé et la gauche. Qui escompte la publicité du Printemps, de La Redoute ou d’Yves Saint-Laurent est un petit peu contraint d’aimer tout le monde...

 

Ça va tellement loin que sur ce thème j’en colle un paragraphe de plus. Wikipédia nous indique au chapitre des sources du Canard Enchaîné : « [...]

leurs collègues d’autres journaux, qui, quand il ne peuvent publier leurs informations dans leur propre journal, peuvent les transmettre au Canard ». Ce que Wikipédia ne nous dit pas, et que je tiens de journalistes qui l’ont vécu, c’est que souvent c’est leur propre direction qui leur demande d’agir de la sorte. Je le redis en l’explicitant : pour avoir le droit de parler d’un scandale susceptible d’agacer un annonceur ou ses amis gouvernants (ça couvre donc une bonne partie du champ), les journalistes se font prier par leur propre direction de faire passer d’abord l’info par Le Canard Enchaîné. Une fois le fait publié, le journal à la source de l’info se sent enfin le droit de la reprendre, voire de continuer d’enquêter pour les plus opiniâtres. Le scoop, qui paraît être la matière première de la presse, son Saint-Graal, est donc concédé à la concurrence pour cause d’annonceurs fidèles en amitié, mais bougons ou ronchons dès qu’il s’agit de raquer. Les journaux se ravalent d’eux-mêmes au niveau de « producteurs de contenus » comme ceux qui alimentent industriellement tant de sites de l’Internet.

 

Des propos lisses et ennuyeux, qui n’intéressent personne et surtout pas

le grand public. Les journaux ne sont plus qu’une conversation entre dirigeants.

Un petit cercle coopté qui se parle à travers la presse, sans éclat de voix. A

l’image de ces photos de jet-setters, « name dropés » dans les pages cocktails à

la fin des magazines. C’est ce crony capitalism, capitalisme de connivence ou

de copinage, dans toute sa splendeur. Cela aboutit à un journalisme non pas

élitiste mais « élitien ». Élyséen même. Sur les 60 000 exemplaires encore distribués par La Tribune avant sa disparition des kiosques, combien l’étaient entre l’avenue de Niel et l’avenue de Breteuil à Paris ? Combien circulaient dans les sièges des grandes entreprises, des ministères, des administrations ? Aucun intérêt ; et donc une toute petite cible.

 

Où l’on voit que pour quatre raisons distinctes la publicité est d’essence diabolique

 

Pour un titre de presse, la publicité est d’essence diabolique. D’abord parce

qu’elle est irrésistible. Si une seule publicité peut « remplacer » plusieurs centaines ou plusieurs milliers de lecteurs, où puiser la force de la refuser ?

 

Mais justement, la publicité ne remplace jamais les lecteurs. Un lecteur n’est pas qu’une recette comptable, c’est d’abord et c’est surtout la seule finalité d’un titre de presse. Un lectorat se forge dans la patience et dans la durée, numéro après numéro, et même mot à mot, abonné par abonné. Rien ne peut jamais remplacer ces lecteurs fidélisés par la qualité, le travail et la rigueur. Car il n’est, en fin de compte, point de miracle ici, sinon peut-être celui de la vertu.

 

La publicité consiste à vendre ses lecteurs à ses annonceurs. Un nouveau

lecteur arrive par un côté ; il est aussitôt « revendu » de l’autre. La sagesse populaire nous enseigne qu’il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, au risque de n’en attraper aucun. Accueillir la publicité c’est plonger pour toujours dans cette schizophrénie. On cherche des annonceurs pour trouver les moyens de séduire les lecteurs ; ou on cherche des lecteurs pour attirer de nouveaux annonceurs.

 

Au final, on n’a plus qu’à se chercher soi-même.

 

Quand, à un habitant de Seine-Saint-Denis (le fameux autant que misérable

« Neuf-trois », qui abrite conjointement, comme un aboutissement révolutionnaire, notre royale nécropole et notre racaille interlope) Apple vend un iPad, Apple en tire le même bénéfice exactement qu’en vendant un même iPad à un habitant des beaux quartiers. Zéro différence. Pour un journal support de publicité, il n’en va pas de même : il y a les clients dont on est fier, qu’on revendique, qu’on recherche, et ceux dont on a honte, qu’on voudrait cacher et dont on préférerait presque se passer. Un journal veut être lu par des « CSP+ » (catégories socio-professionnelles supérieures) à fort pouvoir d’achat, afin de séduire toutes les catégories d’annonceurs et particulièrement les plus prestigieux. Le Nouvel Observateur, qui se revendique hebdomadaire de gauche (et qui ne fait pas que le revendiquer : qui suinte le socialisme comme un sport collectif la sueur) fait circuler auprès des média-planning des analyses discriminantes de son lectorat en insistant sur le nombre élevé de véhicules 4x4 qu’il possède, ou de semaines aux Bahamas qu’il consomme. Si le petit peuple est mal informé, c’est parce que les médias le fuient. Vu le contenu des médias, le petit peuple aurait tout lieu de s’en réjouir. Être respecté par Nintendo rend sans doute plus heureux que de consommer la presse gauchiste.

 

Enfin, dernier principe diabolique : c’est la qualité qui s’ajuste au prix. Si

un journal vaut trois euros et que les recettes publicitaires permettent de le

vendre moitié moins cher, soit un euro cinquante, très rapidement le journal

vaudra véritablement un euro cinquante. Car la direction, la rédaction, la

maquette, tout le monde s’ajustera et en donnera bien vite au client lecteur pour autant que le prix qu’il y met. C’est bien normal : il faut lui faire cracher

un euro cinquante ; on lui en donne donc pour un euro cinquante. La quantité

de papier sera peut-être double en effet, mais c’est alors la qualité rédactionnelle qui sera divisée par quatre. Il n’y aura plus alors qu’à afficher quelques faux scandales en couverture pour faire exploser les chiffres de vente, mais cette drogue fera comme de juste descendre chaque jour plus bas le titre.

Semaine après semaine, Le Canard Enchaîné s’efforce d’en donner pour un

euro et vingt centimes à ses lecteurs. Pour relever ce challenge, ses salariés

sont parmi les mieux payés de toute la presse française. Les meilleurs caricaturistes se bousculent pour y coller leurs dessins, et les journalistes des autres journaux viennent y placer leurs scoops.

 

La pub c’est aussi fun et cool !

 

Il n’est pas question ici de faire le procès de la publicité. Que les entreprises

puissent s’exprimer librement, défendre leur travail et ajouter leur voix au concert

de l’information est à n’en pas douter une des caractéristiques les plus flagrantes

des sociétés ouvertes. Il est souhaitable qu’elles puissent trouver facilement des vecteurs populaires pour y médiatiser leurs offres ou leurs points de vue sur le marché ou sur le monde, et la publicité est indiscutablement nécessaire au bon fonctionnement de la concurrence (2).

(2) Il existe peu d’études économiques rigoureuses de la publicité, mais il serait injuste de ne pas citer l’excellent livre de Robert B. Ekelund Jr et feu David S. Saurman : Advertising and the Market Process ; 1988 (trad. franç. par Guy Millière : Publicité et Économie de Marché ; Éd. Litec ; Coll. Liberalia). Leur étude, menée aux États-Unis montre, entre autres :

– Que l’information est achetée avec le produit et que l’une et l’autre forment un ensemble indissociable.

– Que la publicité permet au consommateur de satisfaire ses désirs sans se fatiguer à rechercher l’information avec au final une économie de temps.

– Qu’elle est un moyen d’information nécessaire au bon fonctionnement de la concurrence, qu’elle fait baisser les prix (même en y intégrant la part consacrée à la publicité) et améliore la qualité des produits et des services.

– Qu’elle ne crée pas de fidélité à la marque (les secteurs les plus investis par la publicité étant ceux où les clients se montrent les plus versatiles).

Un des enseignements les plus intéressants de ce livre est en effet que contrairement à une idée reçue, la publicité favorise les petits plutôt que les gros. Ce qu’on voit, bien sûr, c’est qu’un petit nombre de marque : Apple, Samsung, Volkswagen, etc., semblent « monopoliser » la plus large

part de l’espace publicitaire. Ce qui peut laisser l’impression que de plus petites marques sont comparativement « sous l’éteignoir ». Ce qu’on ne voit pas c’est que si moi, Olivier Méresse, inconnu de tous, je m’offre un spot sur TF1 à 20h00, je vais faire un énorme bond en terme de notoriété puisque des millions de téléspectateurs vont découvrir mon existence, ou celle de mon offre (et à moi de faire une offre suffisamment intéressante pour qu’on s’y intéresse) là où la notoriété marginale de Volkswagen, pour un même espace publicitaire, ne progresserait que de quelques personnes supplémentaires (des enfants trop jeunes pour conduire). L’accusation selon laquelle la publicité favoriserait la concentration des marchés et fausserait la concurrence ne tient donc pas. La publicité est au contraire un accélérateur de concurrence qui permet à une nouvelle offre d’atteindre rapidement un point de notoriété à partir duquel elle pourra éventuellement, si elle rencontre son public, prendre son envol commercial. Notons que la publicité est loin d’être le seul élément d’une séduction commerciale réussie. Elle n’en est au contraire que le dernier étage. La stratégie générale suivie par l’entreprise, les innovations qui devraient en émaner, et le design qui leur donne forme, sont tous trois largement plus décisifs. Seuls les produits qui se vendent tout seuls se vendent mieux avec de la publicité.

 

 

 

Je n’appelle enfin, vous l’aurez compris, à aucune législation particulière pour limiter l’offre d’espace publicitaire, où que ce soit. Je me permets juste de penser que certains médias d’information politique ou économique gagneraient financièrement à refuser la publicité dans leurs pages ou leurs colonnes. Et pour me faire mieux comprendre, je demande au

lecteur de se pencher préalablement sur les quadrants de la figure de la page suivante :

 

Le quadrant B (médias gratuits et sans publicité) est une sorte de no man’s land. En sortant de la presse on pourrait bien sûr y faire figurer nos radios

publiques (groupe Radio France) ou la BBC anglaise mais, comme chacun le

sait, leur gratuité n’est qu’apparente et le financement par l’impôt n’est pas

ouvert à tous. En restant dans la sphère commerciale, notons que les tests

comparatifs d’enseignes, comme la Fnac en édite, pourraient par exemple

occuper la case. C’est une information de valeur (les laboratoires de test de la

Fnac sont très réputés), distribuée gratuitement et sans contrepartie (vous pouvez vous en servir pour faire votre choix chez Darty) et ils sont dépourvus de publicité, le logotype de l’enseigne n’y apparaissant en couverture que comme une signature d’auteur et d’éditeur.

 

Dans le quadrant A (payants sans publicité) nous trouverons fort peu de

monde mais du beau monde, réputé pour son intégrité : Le Canard Enchaîné, Fluide Glacial ou même le Guide Rouge Michelin (il ne contient pas de publicités ;

les enquêteurs sont anonymes et paient leurs additions) Notons bien que c’est

dans ce quadrant que nous placerions la quasi-totalité des marchandises en

dehors de la presse : notre vaisselle ou nos ordinateurs sont, effet, payants et

dénués de publicités.

 

Dans le quadrant C (gratuits avec publicité) nous trouverons les titres de la

presse gratuite, tels que 20 minutes, Métro ou Direct Matin pour nous en tenir

aux principaux titres de l’offre parisienne. C’est le modèle économique adopté

par la quasi-totalité des radios commerciales (RTL, Europe 1, NRJ...) et la totalité

des chaînes de télévision en accès libre (TF1, M6...). Un journal est un objet et

à ce titre il est plus facile à commercialiser qu’une onde radiophonique (autrefois Radio Classique et encore aujoud’hui Radio Courtoisie fonctionnaient et fonctionnent encore sans publicité, grâce à leurs adhérents, mais les passagers clandestins

sont assez nombreux...).

 

Je soutiens que seuls les quadrants A et C s’inscrivent dans une cohérence

commerciale indiscutable. Soit le média est gratuit, ce qui lui permet de viser les audiences les plus larges (il n’y a pas de frein financier à sa consommation) et il peut dès lors offrir cette large audience (ce temps de cerveau disponible) à ses annonceurs. Soit le média est payant, et l’honnêteté commerciale voudrait alors qu’il s’inféode aux seuls intérêts de ses clients (intérêts dont il reste le souverain juge). Cependant, le quadrant D (payants avec publicité) dans lequel on trouvera la quasi-totalité de la presse : journaux, hebdomadaires, mensuels, magazines, etc., contient une foule d’exceptions qui, malgré tous les effets pervers que nous avons listés en début d’article, peuvent effectivement prétendre manger aux deux rateliers. Les magazines pour joueurs de guitares basses ou pour amateurs de sports mécaniques en offrent une bonne illustration. Ceux qui les achètent sont ravis d’apporter leur écot et ainsi « adhérer » à un club restreint. Ils seront encore plus ravis d’y trouver des publicités ou des annonces leur apportant plus d’informations utiles sur leur passion que la part rédactionnelle, qui se contentera le plus souvent de ressasser pour ses groupes de prière les hagiographies de Jaco Pastorius ou de François Cévert. Il en va de même pour les « féminins » ou les « masculins ». Qui veut vraiment savoir qu’il est très difficile de retrouver en moins de trois semaines ses « tablettes de chocolat » (i.e. des abdominaux dégraissés ; les anglais disent « six-pack » !) ou que telle crème hors de prix ne fait pas rajeunir ? Ces magazines n’ont que faire de la vérité : rédacteurs, annonceurs et lecteurs s’y trompent les uns les autres avec le même aplomb.

 

La presse d’information politique et économique ne fait cependant pas

partie de ces nombreuses exceptions. Elle n’appartient pas à la sphère du divertissement.

 

Pour elle, c’est au contraire la pertinence du propos, son exactitude,

la remise en cause des fausses certitudes, la liberté de ton, voire l’insolence, à

l’égard du pouvoir et des puissants qui déterminent la qualité du produit. Pour

comble, les annonceurs s’y font plus rares que dans Marie-Claire et leur timidité met en péril un équilibre financier précaire, qui selon nous fait l’erreur de tabler sur cette rentrée d’argent sans prendre assez en compte son incidence sur les coûts et sur la qualité.

 

Pourquoi la publicité fait pencher la presse à gauche

 

On peut penser le plus grand bien de la publicité et estimer cependant

qu’elle n’est pas à sa place partout. Mon front est un espace publicitaire potentiel

pour une marque qui voudrait y tatouer son logotype. Je reste libre de ne pas

le vendre et ma compagne s’en réjouira. Interrogeons-nous, d’ailleurs : pourquoi admet-on que la publicité macule la presse plutôt que les carters de nos appareils ménagers ou les carrosseries de nos voitures ? La presse a une durée de vie limitée, elle se renouvelle autant que l’actualité, elle finit à la poubelle aussitôt consommée, c’est sa part immatérielle qui est consommée, et sa surface peut être étendue puisque sa valeur matérielle est à peu de choses près celle du torche-cul sur lequel on l’imprime. Si toutes ces raisons font de la presse un vecteur de publicité excellent, elles n’en font pas un vecteur obligé.

 

Notre presse politique et économique est la pointe avancée de l’information.

Même si elle s’essouffle financièrement, c’est encore elle qui donne le ton

chaque jour en France. Les titres en une des quotidiens sont propagés par les

stations de radio et de télévision. Si les analyses des quotidiens et des hebdomadaires d’information économique et politique étaient moins mollement consensuelles, c’est tout le reste de l’information qui suivrait : télévisée, radiophonique, presse gratuite ou en ligne.

 

Dans notre pays, la gauche est parvenue à incarner la bien-pensance en repoussant tous ses contradicteurs, au premier rang desquels les libéraux, dans

le camp de la réaction. Le Canard Enchaîné et Fluide Glacial ne sont pas très

marqués à droite, eux non plus. Leur vision du libéralisme est aussi faussée

qu’ailleurs et se confond avec ce crony capitalism que nous sommes les premiers

à dénoncer. Au moins leur ton libertaire ou même anarchiste les distinguent-

ils de tous leurs confrères, béni-oui-oui des pouvoirs établis toujours prêts

à nous expliquer les nouvelles lois sans jamais prendre le temps d’en faire une

critique approfondie. Et ils savent encore rire, tels des zeks, ce que le parler politiquement correct interdit.

 

Les annonceurs préfèrent les supports lisses. Un journal qui ne choque

personne laisse mieux émerger les formidables offres commerciales qui l’émaillent.

 

Et le monde de la publicité étant trotskiste en France, pour de nombreuses

raisons qui pourraient faire l’objet d’un autre article, les raisonnements

complexes des média-planneurs aboutissent le plus souvent à confier les budgets à des titres consensuels, peu segmentants, peu discriminants, peu clivants...

« C’est un comble ! Se laisser donner la morale par des marchands de

cochon ! »

 

C’est ainsi que Jean-Edern Hallier avait réagi (3) aux propos d’un cadre de la communication de Fleury-Michon venu expliquer pourquoi son entreprise retirait sa publicité des écrans publicitaires encadrant une émission de Patrick Sébastien, celle-ci n’étant pas conforme à l’« éthique » de Fleury-Michon (Patrick Sébastien, à la suite d’une imitation, s’étant vu accusé par l’indigentsia de connivence avec Jean-Marie Le Pen).

(3) Émission A l’ouest d’Edern sur M6.

 

Nos marchands de cochon aiment bien l’Union Européenne. Est-ce pour cela que les multiples dénis démocratiques et délires bureaucratiques du triangle Bruxelles-Strasbourg-Luxembourg ne scandalisent pas plus que ça nos baveux ? Qu’ils ne donnent aucun écho aux avertissements de Vladimir Boukovski (4) ?

(4) L’Union européenne, une nouvelle URSS ? Vladimir Boukovski ; Éd. Le Rocher ; 2005.

 

Une entreprise partie à la conquête de la Chine sur deux n’y remettra jamais les pieds et ne veut d’ailleurs même plus en entendre parler. Mais les annonceurs qui font fabriquer là-bas restent très nombreux.

 

Est-ce pour cette raison que l’on évoque si rarement le système du laogai, ce

goulag chinois où des millions d’individus sont, par l’acharnement de quelques

vieux croûtons communistes, maintenus en esclavage dans des milliers de camps

de travail ?

 

On pourrait multiplier les exemples. Toutes ces compromissions, cet aveuglement aux données de l’expérience, place malheureusement la presse dans le camp des oppresseurs. Les journalistes dégoulinent de bons sentiments, détestent viscéralement la propriété, et rêvent de voir enfin réunies la Droite et la Gauche, marchant main dans la main vers un socialisme radieux. Mais la facilité ne paie pas et personne ne peut se permettre de faire l’économie de penser.

 

Surtout s’il est journaliste : s’il n’a pas le goût de réfléchir, ou de s’informer, au moins en a-t-il le devoir. La presse politique et économique a vocation de dire sa vérité au prince et à tous les coquins qui vivent à nos dépens, à tous les

bastions économiques installés, à toutes les bureaucraties, et le seul moyen

qu’elle a de ne pas en dépendre, c’est de vendre à leur prix des informations

pertinentes, des propos saillants et de percutantes analyses. Comme l’écrivait

George Orwell : « Parler de la liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre. (5) »

(5) Préface inédite à la première édition de La Ferme des Animaux ; cité par Pierre Boncenne Pour Jean-François Revel ; Éd. Plon ; 2006, p. 307.

 

Les supports de presse aujourd’hui se voudraient éco-citoyens, friendly environnementaux et hypoallergéniques. Mais que sont devenus les marchands de poil à gratter ?

 

   

BONNES FEUILLES

 

Guy MILLIÈRE

 

 

LE DÉSASTRE OBAMA*

* Guy Millière, Le désastre Obama, Éd. Tatamis, 2012, 215 pages, 15 €

 

L’agence Standard and Poor’s ayant, suite au blocage de juillet 2011,

dégradé la note de la dette américaine pour la première fois de l’histoire. Obama en a profité pour parcourir le pays en prononçant à chaque étape un discours

bien rôdé et très accusateur. « Les Républicains font passer l’intérêt de leur parti avant celui du pays. Ils sont prêts à détruire l’Amérique afin de gagner les élections, plutôt que de la laisser gagner avec moi (1) ».

(1) Cf. John Podhoretz, « Obama’s “Country Before Party” Nonsense », commentarymagazine.com, 9 mai 2011.

 

En septembre 2011, laissant entendre que la stimulation n’avait pas été

assez forte, il a décidé de présenter une deuxième loi de stimulation intitulée

« loi pour l’emploi ». Pour rendre solennelle la présentation de la loi, il a convoqué les deux Chambres du Congrès et prononcé un discours dans lequel il a souligné lui-même que la loi était « raisonnable », et « consensuelle ».

 

Après avoir accusé les Républicains de vouloir rendre « l’eau plus sale », « l’air plus irrespirable » et de vouloir laisser mourir les indigents dans le caniveau, il leur a solennellement demandé de « dépasser les clivages partisans ».

 

Comment ?

 

En acceptant quatre cent soixante-dix milliards de dollars de dépenses supplémentaires en une seule année. Ainsi, a-t-il ajouté, des routes et des ponts seront construits, des écoles rénovées, des formateurs recrutés. Ces

dépenses, a-t-il continué, seront financées. De nouveaux revenus sont immédiatement

disponibles pour le gouvernement, a-t-il conclu. Lesquels ? L’argent des

« riches », bien sûr. L’argent des « puissants ». Celui de tant d’entrepreneurs égoïstes.

 

Usant d’un ton martial et impérieux, il a répété plus de dix fois en trente minutes de discours : « La loi est là. Votez-la immédiatement ». Il n’a pas ajouté que quiconque ne voterait pas la loi serait un criminel, mais il l’a laissé entendre.

 

Et il a stipulé que ne pas voter la loi serait « anti-américain (2) ». La loi n’a, bien évidemment, pas été votée. Obama savait, bien évidemment, que la loi ne serait pas votée.

(2) Michael Barone, « Obama’s Jobs Speech : The Audacity of Weakness », nationalreview.com, 5 septembre 2011 ; Thomas Sowell, « Back to thé Future ? », townhall.com, 13 septembre 2011.

 

Depuis, il est reparti parcourir le pays, et il le parcourt toujours. Il le parcourra jusqu’à novembre 2012. Le discours n’apas besoin de changer beaucoup.

 

Les Républicains ?

 

Leur parti avant le pays ! « Ils veulent détruire le pays pour

gagner les élections ». « Ils refusent que les Américains aient du travail ». « Ils sont au service des milliardaires ». D’autres stratagèmes seront utilisés sans nul doute avant le jour de l’élection. D’autres propositions seront avancées, d’autres lois peut-être. Aucune proposition et aucune loi ne sera conçue pour redresser le pays. Rien de ce que dit ou de ce que fait Obama n’est destiné à redresser le pays. Il clive et divise, ai-je noté. Il démolit. Il manipule. Il laisse courir la pauvreté et le chômage, mais il prétend comme jamais s’efforcer de les faire disparaître.

 

Et il invoque désormais l’obstacle. Non seulement les « riches » et les « puissants » que lui, Barack Obama veut si ardemment abattre, mais surtout leurs agents : les Républicains.

 

Il laisse courir l’endettement et les déficits, mais il prétend comme jamais

vouloir les résorber. S’il ne peut pas, laisse-t-il entendre, c’est qu’il y a l’obstacle.

Les « riches ». Les « puissants ». Et bien sûr, leurs agents. Les Républicains ! Il entend dépenser toujours et dépenser encore, mais il affirme que les dépenses, fussent-elles chiffrées en centaines de milliards, sont « payables » et seraient engagées et payées. S’il n’y avait pas l’obstacle. Toujours le même.

 

Son objectif est de susciter des affrontements, des confrontations, des déstabilisations, des effets permettant de gripper le fonctionnement du pays et des institutions et de le faire tout en en attribuant la responsabilité à ceux qui lui font face et en tentant ainsi de leur attribuer toute la responsabilité de toute la situation.

 

Son objectif est de susciter le plus d’effets délétères possibles tout en faisant

retomber la faute des effets délétères sur ses ennemis. Son objectif est de

retourner la défaite de novembre 2010 en sa faveur et en laissant entendre aux

Américains qu’ils ont, sans s’en apercevoir, laissé des monstres faire irruption

dans le pouvoir législatif et qu’ils doivent maintenant ouvrir les yeux et éviter de commettre une erreur plus grave encore en 2012 (3).

(3) Jim Geraghty, « After Decrying Scare Tactics, Obama Embraces Scare Tactics », national review. com, 12 juillet 2011.

 

Son but est de pousser les Républicains à se renier, ou à prendre le risque

de devenir la proie d’une diabolisation effrénée. Barack Obama se conduit en

révolutionnaire. A la façon Saul Alinsky. Il continue à détraquer. Autrement.

Il entend transformer une défaite en victoire en s’efforçant de mettre dans

leur tort ceux qui ont gagné, en tentant de leur faire endosser le désastre même

auquel les électeurs qui les ont élus leur ont demandé de remédier. Il en profite

pour accentuer le désastre en disant qu’il veut au contraire que le désastre

s’arrête, mais que ce n’est pas sa faute. Mais celle des monstres. Son intention

est de gagner en novembre 2012, de retrouver les pleins pouvoirs, de détruire les Républicains, tout particulièrement les conservateurs, les gens issus des tea parties.

 

Il est prêt à détruire corps et biens qui pourraient lui faire obstacle. Il fera

tout, strictement tout, pour que les gens issus des tea parties connaissent la

déroute et ne s’en relèvent pas, tout, vraiment tout, pour que le conservatisme

agonise et meure, tout, vraiment tout, pour que le parti républicain connaisse

une débâcle telle qu’il ne s’en relève pas avant au moins une décennie, et d’ici

là, lui suggère-t-on, les États-Unis auront tellement changé qu’une alternance ne sera plus une alternance.

 

Il fustige les « riches », les « puissants » comme il ne l’a jamais fait auparavant: il épargnera ceux des « riches » et des « puissants » qui sont ses cronies. Le crony capitalism fonctionne ainsi. Il traitera les autres comme il le doit dans le cadre du crony capitalism, et cela a déjà commencé. Cela s’accentue et s’accentuera, simplement. Il présentera, cela va de soi, son adversaire républicain comme le candidat des riches, et l’accusera en sourdine d’être lui-même un homme riche. (4)

(4) Lloyd Marcus, « Obama’s’Hâae the Rich’ Campaign », americanthinker.com, 26 septembre 2011.

 

Alors que j’écris ces lignes, Obama parle et agit. Le crony capitalism

tourne. Des fidèles d’Obama sont aux postes clés. La campagne a lieu. Le

nombre des pauvres et des chômeurs s’accroît. Les dettes et les déficits se creusent.

Les Républicains au Congrès s’efforcent d’expliquer, de répondre aux

injures, de déjouer les stratagèmes présents et à venir. Les conservateurs, les

gens issus des tea parties sont mobilisés.

 

Le candidat républicain à la présidence fait campagne. La révolte n’a plus

l’intensité qui fut la sienne jusqu’à l’automne 2010, mais elle n’est pas retombée.

Tout un ensemble de médias conservateurs, chaînes de télévision avec Fox News,

programmes de talk radio avec Rush Limbaugh, Glenn Beck, Sean Hannity,

divers autres, magazines tels la National Review, le Weekly Standard,

Commentary informent et disent ce que les grands médias ne disent pas. Le

combat est en cours.

 

Obama et ceux qui l’entourent et l’accompagnent savent ce qu’ils veulent.

Ils n’ont cessé de savoir ce qu’ils voulaient. Ils ont avancé et ils avancent. Ce

qu’ils ont accompli est d’ores et déjà, si on regarde les choses sous l’angle de la liberté et de la prospérité à moyen terme, effroyable. Le pays n’est plus ce qu’il était à l’automne 2008. Ce qui se délitait déjà se délite davantage. Ceux qui incarnaient le refus de l’Amérique telle qu’elle a été et telle qu’elle est encore tiennent le haut du pavé. Des millions de gens ressentent le déclin qui se dessine et le remodelage du pays qui est enclenché, et ils sont inquiets, désabusés, amers parfois. Barack Obama ne parle plus d’espoir, non.

 

Un disciple de Saul Alinsky n’aurait parlé d’espoir que le temps d’une élection.

Il saurait que les idiots utiles ne servent que jusqu’au moment où ils deviennent des idiots inutiles. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama (5).

(5) Sur ce sujet, cf. David Horowitz, Liz Blaine, Breaking thé System, Obama’s Strategy for Change, David Horowitz Freedom Center, 2011. Voir aussi David Horowitz, Barack Obama’s Rules for Révolution. The Alinsky Mode/, David Horowitz Freedom Center, 2010.

 

Un disciple de Saul Alinsky aurait multiplié les pauvres, les assistés, les dettes, les dépenses inutiles pour précipiter la chute. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama. Un disciple de Saul Alinsky aurait instauré un crony capitalism pour « détruire le système de l’intérieur », pour assurer des dépendances, créer des clientèles ; il aurait placé des agents dans tous les maillons de la société ; il se serait constitué des armées de réserve pour une guerre de classe. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama. Un disciple de Saul Alinsky aurait pris la défaite de l’automne 2010 comme une opportunité à ne pas laisser passer. Et c’est ce qu’a fait Barack Obama. Un disciple de Saul Alinsky aurait cité Franklin Roosevelt, au commencement.

 

Puis, dans des circonstances telles que celles d’aujourd’hui, tout en gauchisant la tonalité d’ensemble de son discours, il serait passé à un autre Roosevelt, Théodore.

 

Et c’est encore ce qu’a fait Barack Obama.

Franklin Roosevelt fut un Président aux accents sociaux démocrates. Ce

fut le New Deal. La référence a été utile. Elle ne l’est plus. Théodore Roosevelt,

Président de 1901 à 1909, incarnation d’une aile gauche du parti républicain,

chef de file ensuite du « mouvement progressiste », mouvement imprégné de

« justice sociale » est plus utile aujourd’hui. Citer Théodore Roosevelt permet

tout à la fois d’accentuer le discours contre les « riches », d’afficher ouvertement

une volonté de remodeler l’intégralité de la société américaine et de se référer

au « progrès » et au républicanisme.

 

Barack Obama a cité Franklin Roosevelt. Il se drape aujourd’hui dans le

manteau de Théodore Roosevelt. Il s’est même rendu le 6 décembre 2011 à

Osawatomie, Kansas, là où Théodore Roosevelt avait tenu, le 31 août 1910,

un discours fondateur, et il a lui-même tenu un « discours fondateur » dans lequel il a cité Théodore Roosevelt (6).

(6) Cf. Joshua D. Hawley, « Undoing Osawatomie », weeklystandard.com, 19 décembre 2011 ; Charles Krauthammer, « Obama’s campaign for class resentment », washingtonpost.com, 8 décembre 2011.

 

Tout en citant Théodore Roosevelt, il s’appuie

sur les syndicalistes etles organisateurs de communauté. Il accepte la violence.

Il a pu, même, donnée sa caution à des actions radicales telles celles menées

par le mouvement Occupy Wall Street, dont les inspirateurs ont été, parmi

d’autres, Andrew Stern et Wade Rathke, et dont un organisateur a été Anthony

Kapel « Van » Jones, ancien tsar de Barack Obama, communiste et fier de

l’être. (7)

(7) Cf. Jacob Laskin, « Van Jones’ Tea Party Envy », frontpagemag.com, 7 octobre 2011 ;

Mark Steyn, «American Autumn », nationalreview.com, 8 octobre 2011 ; Matthew Vadum, « The

Left’s Spring Offensive », frontpagemag.com, 17 avril 2012.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

Jean-Yves NAUDET

 

LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE

Une éthique économique pour notre temps (1)

(1) Presses Universitaires d’Aix-Marseille, Collection du Centre d’Éthique Économique, 4e trimestre 2011, 332 pages, 28. http://www.centre-ethique.univ-cezanne.fr/publications.html

 

Le corpus de la Doctrine sociale de l’Église est si étendu qu’il est difficile d’en

maîtriser le détail et d’en mesurer tous les enjeux. Le dernier livre de Jean-Yves

Naudet rend le grand service au lecteur d’en proposer une synthèse, toujours

claire et fidèle : sous sa plume, la simplicité n’est pas synonyme d’appauvrissement

mais résulte d’une longue pratique pédagogique (25 ans nous séparent

de son premier livre sur le sujet, L’Église et l’économie de marché face au

collectivisme, qui sera suivi de Dominez la terre, Pour une économie au service

de la personne puis de La liberté pour quoi faire, Centesimus annus et

l’économie), et l’accumulation des citations prouve l’humilité avec laquelle le

fidèle accueille la parole du magistère. C’est un complément utile au Compendium,

un chemin bien balisé, une invitation au voyage.

23 chapitres compilent autant de conférences ou d’articles classés en trois grands

thèmes. Un panorama historique permet, tout d’abord, d’aborder les principes

fondateurs et leur fondement anthropologique car c’est l’un des apports du

pontificat de Jean-Paul II que d’avoir lancé un renouvellement de la

connaissance de l’homme, de ses aspirations et de sa destinée. Ensuite de

nombreux approfondissements mettent en évidence la diversité des problématiques

soulevées par la DSE et leur pertinence pour nos contemporains, du

travail du dimanche à la lutte des classes en passant par l’écologie. Retenons

seulement qu’ils articulent, chacun dans sa matière, les vérités de la Foi et

les lumières de la raison, autre apport marquant du pontificat de Jean-Paul

II. Enfin, deux chapitres concluent moins l’ensemble du livre qu’ils ne s’adressent

aux économistes et soulignent, notamment, le défi que Benoît XVI leur a lancé

dans Caritas in veritate à propos du don et de la gratuité.

 

On sent en effet une préférence pour les questions économiques : la

famille est bien mentionnée, au côté de la société civile, dans sa fonction éducatrice, voire civilisatrice, à propos de l’éthique sans laquelle le marché ne

peut fonctionner. Ou alors, face à l’État, pour souligner l’importance des corps

intermédiaires et de la subsidiarité. Par ailleurs, si l’on parle de précurseurs, il

s’agira non des pionniers de l’économie charitable mais de l’École d’Angers qui rassembla autour de Mgr Freppel les premiers titulaires des chaires d’économie politique ouvertes, après 1875, dans les tous jeunes Instituts catholiques. Une première, quand la discipline tardait à s’institutionnaliser dans les facultés publiques ! Jean-Yves Naudet s’intéresse à l’échange, au marché, au capitalisme mais il ne perd jamais le fil et, reprenant à son compte l’objectif de la DSE, il « cherche à éclairer nos consciences, pour essayer de rendre le monde un peu plus juste, un peu plus moral et donc un peu plus humain » (p. 11).

Arnaud Pellissier-Tanon

 

ENTREPRENEZ !

De Philippe HAYAT (2)

(2) Édition de l’Archipel, Paris 2012.

 

C’est le meilleur conseil que l’on puisse donner aux jeunes aujourd’hui.

Philippe Hayat a raison. Dans une Tribune récente publiée par Le Figaro et

intitulée « Donnez à la jeunesse des envies de conquête », le fondateur de l’Association

100 000 entrepreneurs demande aux candidats à la présidence de faire

plus pour la diffusion de l’esprit d’entreprendre en France. Il faut donner aux

jeunes l’envie de créer des entreprises. En ce qui me concerne, je pense qu’il

faudrait même commencer avec les enfants, c’est pour cette raison que j’ai créé

Entrepreneur Junior. Mais comment le faire lorsque les chefs d’entreprise sont

ignorés, critiqués et obligés de se justifier devant des syndicats non-représentatifs.

Plus encore, lorsqu’ils s’enrichissent, on les montre du doigt et on les

condamne comme s’ils avaient volé l’argent gagné.

 

L’article de Hayat n’est que le résumé de sa brochure anti-Hessel dans

laquelle il incite les jeunes à entreprendre. « Que dirait-on d’un parent qui élèverait

son enfant en le plaignant chaque jour d’être ce qu’il est », s’indigne le

père de l’auteur en voyant à la télé les manifestations des jeunes « victimes de

la société ». Que faisaient les jeunes d’une autre époque ? Réagissaient-ils de la

même manière ? Philippe Hayat fait un voyage dans le passé, celui de sa famille.

De son grand-père nommé, à force de volonté et de travail, à des postes de

responsabilité dans une banque alors que ce n’était qu’un homme à tout faire.

Celui-ci a élevé ses enfants et a transmis à ses petits-enfants la volonté de réussir

après les études. Il serait étonné aujourd’hui de voir que les jeunes ne cessent

de se plaindre. Avec d’ailleurs la complicité des politiques et aussi de leurs

parents. Au lieu de leur dire : « A l’indignation ou à la résignation, préférez l’action, la vraie, celle qui contredit la fatalité. Puisque la vie professionnelle

semble si difficile à tracer, anticipez-la, prenez-la en main et ne comptez que sur

vous. Devenez entrepreneur et accomplissez-vous », on les plaint et on les encourage dans leurs lamentations. De toute façon, ils ne peuvent être que... victimes de la société.

 

Grâce à l’association de Philippe Hayat, plus de 50 000 jeunes ont échangé

avec un entrepreneur. Et, « contrairement aux idées reçues, les enseignants les

accueillent volontiers »... Une fois acquis les rudiments de l’entrepreneuriat, les élèves entrent à l’Université avec l’envie de créer leur entreprise. Il faudrait leur offrir une filière « entrepreneuriat » et, comme dans les universités américaines, les accompagner – financièrement – dans la réalisation de leurs projets. Un pas

en avant serait la nomination d’entrepreneurs (ou d’anciens entrepreneurs) à la

tête des laboratoires de recherche universitaire. Ils travailleraient en étroite collaboration

avec les financeurs individuels, les fameux business angels. Le jeune

créateur d’entreprise doit comprendre tout de suite que son initiative comporte

des risques. Surtout le risque d’échouer.

 

« Rêvons d’un homme d’État, écrit Hayat, appelé demain aux plus hautes

responsabilités, qui s’adresserait aux jeunes en des termes nouveaux : s’il faut

vous indigner, c’est pour ouvrir un nouveau ciel. Les entrepreneurs montrent le

chemin ». Les politiques doivent d’abord comprendre que sans les entrepreneurs, la France est foutue. Et si l’on obligeait tous ces politiques à faire des stages en entreprise ?

Bogdan Calinescu

 

 

LES PENSEURS LIBÉRAUX

D’Alain Laurent et Vincent Valentin (3)

(3) Les Belles Lettres ; Collection Bibliothèque Classique de la Liberté ; 928 pages ; 29

 

L’événement de cette rentrée est la publication de la Somme – en 911 pages – sur le libéralisme et les libéraux que viennent de nous délivrer nos amis Alain Laurent et Vincent Valentin. Un travail aussi considérable que minutieux.

 

Ce livre propose au lecteur :

• un choix de plus d’une centaine de textes, illustrant toutes les écoles et sensibilités libérales, de la Renaissance à nos jours. On y trouve des écrits classiques (Smith, Kant, Bentham, Tocqueville, Spencer, Hayek) et d’autres plus originaux et inattendus (Jurieu, Courier, Cobden, Guyot, Oppenheimer, Croce...). Nombre d’entre eux étaient introuvables à ce jour.

• Une généalogie inédite du mot « libéralisme ».

• Un dictionnaire exhaustif des auteurs libéraux.

• Des « chemins de traverse » qui documentent et élargissent la connaissance des notions et figures du libéralisme, au gré d’approches critiques et d’excursions intellectuelles hors des sentiers battus.

Cet ouvrage passionnera les lecteurs par l’ampleur et la variété de son corpus. Enfin, l’éclairage est fait sur la « vraie » signification du mot « libéralisme », terme tellement galvaudé par les médias.

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Cartes postales de la XXXIIIe Université d’été de la Nouvelle Économie

Ou quelques bons souvenirs d’Aix

 

Cet été, l’université annuelle de la Nouvelle économie ouvrait ses portes pour la XXXIIIe saison à Aix en Provence, bien sûr, comme c’était le cas la toute première fois.

 

Au cours du dîner d’ouverture du 26 août, au Grand Hôtel du Roi René, le

discours du professeur Philippe Nemo – auteur, en particulier, de La France

aveuglée par le socialisme –, drôle, critique et sarcastique vis-à-vis de ceux qui

nous gouvernent (Vincent Peillon en particulier en prit pour son grade) donna

d’emblée le ton.

 

En effet, la thématique de ce cru 2012 « libre-échange et progrès social », pouvait passer pour provocatrice tant les médiats de gauche comme de droite encensent

le protectionnisme. Mais les économistes, juristes, philosophes et chefs d’entreprise réunis autour de Jacques Garello ont fait apparaître, au contraire, au cours

des trois journées suivantes, les réelles vertus du libre-échange : « dépaupérisation », découverte des savoirs, facteur essentiel de développement.

 

Le mot de la fin revint, au soir du forum du 29 août, à Nicolas Lecaussin qui

délivra un vibrant message d’optimisme : « ces dix ou quinze dernières années, nos idées ont gagné en France. Qui aurait pu imaginer fin 1990 que tout le monde – y compris les socialistes et les medias de gauche – allait parler ouvertement de la baisse de la dette et du déficit publics, de la réforme de

l’État et la baisse du nombre de fonctionnaires, de l’inévitable réforme des retraites, des privatisations et de l’ouverture à la concurrence ?

 

Aujourd’hui, on peut ouvrir n’importe quel journal et tomber sur un article d’un chercheur de l’ALEPS, de l’IFRAP ou de l’IREF...

En réalité, beaucoup s’emparent de nos idées sans pour autant parler du libéralisme.

 

Tout simplement parce qu’il s’agit des idées du bon sens et les seules qui peuvent sortir le pays du marasme économique. Il n’y a donc aucune raison de désespérer. »

A ces mots, « standing ovation » de la salle en hommage aux orateurs et organisateurs regroupés sur le podium.

 

Axel Arnoux, un peu plus tard, confiait lors du cocktail final :

« Dès que je suis à l’Université d’Aix, je vis un moment de totale sérénité, de complet bien être, je suis dans une bulle d’espoir ».

 

C’est d’ailleurs le titre qu’a choisi Carole Beretta pour le journal « La Provence » du jeudi 30 septembre 2012 :

 

L’Université d’Été : souffle d’espoir sur la « Nouvelle Économie »

 

La 33e édition s’achève sur le libre-échange et le libéralisme qui redeviendraient tendance.

Vivement l’été prochain !

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

L’Assemblée Générale 2012 de l’ALEPS

 

Le président Jacques Garello

Monsieur Fred Aftalion et le professeur Bertrand Lemennicier

vice-présidents,

les administrateurs et les membres du collège présidentiel

vous invitent à participer à l’Assemblée Générale de l’ALEPS :

 

Maison de la Chimie

(salle 262)

28, rue Saint-Dominique, Paris 7e

Le 25 octobre à 17 heures 30

 

*

*    *

 

Cette assemblée sera suivie d’un colloque de 18 heures 30 à 20 heures sur le thème :

 

Fiscalité, flexibilité et emplois en Europe

   


- Bulletin 140, juillet 2012.

 

AVANT-PROPOS

 

Voilà déjà plusieurs semaines qu’un « vague rose » a déferlé sur la France, engloutissant les rares parlementaires libéraux de la majorité précédente, pour nous ramener une gauche grand teint.

Et maintenant qu’allons-nous faire ?

Il ne s’agit pas, bien évidemment, d’attendre l’alternance qui, en aucun cas, ne

saurait être un espoir mais, plus passivement, l’acceptation d’une routine.

 

Jacques GARELLO propose une solution chirurgicale : la rupture. Du passé faisons table rase et réveillons la France libérale (p. 2).

 

La réglementation de la monnaie depuis la guerre de 1914-18 jusqu’à l’actuelle contrefaçon « le néant habillé en monnaie » n’a pas de secret pour Georges LANE. Il nous explique les coups d’État insidieux qui ont abouti à l’effondrement actuel (p. 7).

 

Parmi les promesses de campagne de l’actuel Président, l’augmentation du salaire minimum sera la première à être tenue dès juillet. C’est une décision dont les Français se seraient bien passé. Jean-Yves NAUDET nous rappelle en effet que, sous l’apparence d’un coup de baguette magique, cette mesure est, tout au contraire, un coup de pouce au chômage (p. 23).

 

Une autre méconnaissance des lois du marché – en l’occurrence du marché boursier – est apparue dans la déclaration du ministre du Travail qui veut lutter contre les « licenciements boursiers ». Or, Nicolas LECAUSSIN dresse un tableau de l’évolution du taux de chômage en parallèle avec celle de la bourse et il apparaît clairement que les emplois augmentent quand la bourse est en hausse (p. 27).

 

Le gouvernement, celui-ci comme le précédent d’ailleurs, se gargarise d’un mot mal défini mais censé donner des bouffées d’espoir : la croissance ! Pour Fred AFTALION, la seule croissance qui persiste est celle des déficits budgétaires et, par voie de conséquence, celle de la dette publique. La solution pour sortir de cette impasse serait la réduction des dépenses de l’État et du poids des impôts. On comprendra qu’un État dépensier et glouton ne prenne pas ces mesures, pourtant d’une élémentaire sagesse (p. 29).

 

Dans un tel climat, il y aurait de quoi être pessimiste. Heureusement, la XXXIIIe Université d’Été de la Nouvelle Économie va redonner à nos amis des raisons d’espérer. Nous nous faisons une joie de vous retrouver à ce rendez-vous aixois... ignoré des médias français.


Jacqueline Balestier

 

Jacques GARELLO

 

LA FRANCE À L’HEURE LIBÉRALE

 

La France est à l’heure socialiste. Qu’à cela ne tienne : nous allons la mettre à l’heure libérale.

Notre projet est réaliste, il est exigeant, il est stimulant.

 

Notre projet est réaliste

 

Je recours à l’histoire récente pour le démontrer.

 

En 1981 la venue au pouvoir de François Mitterrand a laissé la classe politique et l’électorat de droite totalement désemparés.

Comme aujourd’hui, la défaite était due aux erreurs du pouvoir en place.

Jusqu’en 1978 Giscard et Barre avaient mené une politique globalement acceptable.

 

Ils avaient bien réagi aux chocs pétroliers (1974, 1977) en chassant l’inflation, en libérant les prix, en réduisant le déficit budgétaire (apparu en 1974, il

n’a jamais plus disparu). A partir des élections législatives de 1978 se précise une dérive démagogique. Les attaques fiscales et réglementaires contre les classes moyennes et les professions libérales se sont multipliées. En quelques mois les prélèvements obligatoires ont dépassé la barre des 40 % pourtant considérée comme seuil du socialisme par le Président lui-même. A la veille des présidentielles de 1981, VGE confiait au Figaro : « Ne dites pas aux Français que je suis socialiste, ils me croient libéral (1). »

(1) On peut relire sur cette tranche d’histoire mon ouvrage « Lettre ouverte à nos dirigeants », préfacé par Louis Pauwels, qui a hélas gardé toute son actualité aujourd’hui (disponible à l’ALEPS sur demande).

 

1980 : Le libéralisme à la mode

 

Ce qui est intéressant, c’est ce qui s’est produit au lendemain des présidentielles.

 

En quelques semaines, le libéralisme est revenu à la mode. Il est vrai que la droite française a pu surfer sur la vague libérale mondiale, Thatcher et Reagan donnaient le ton. De tous les pays occidentaux, la France était la seule à marcher à l’envers, et à rêver du modèle soviétique. Il était alors facile d’expliquer

aux Français qu’il fallait une double rupture : avec le Programme Commun

de la Gauche sans doute, mais aussi avec l’étatisme qui avait dominé l’économie

et la société françaises depuis 1945. L’ALEPS a été alors à la pointe de la

reconquête intellectuelle en proposant les idées de la liberté. Tous les hommes

politiques, en quête de nouvelle crédibilité, en recherche de revanche, répondaient

avec enthousiasme à nos invitations pour des évènements qui drainaient

facilement cinq cents personnes (dîners avec Barre, avec Chirac). Le Figaro Magazine ouvrait chaque semaine entre cinq et quinze pages aux « Nouveaux économistes », le Congrès de la Société du Mont Pèlerin en 1984 était un triomphe, avec la présence de Friedman, Hayek, et la réception triomphale à la mairie de Paris.

 

Dans la foulée la « bande à Léo » fait son entrée en scène : une jeune génération de libéraux se prépare à exercer le pouvoir après le succès de la Croisière

des Libertés (novembre 1985). Hélas la victoire de la droite conduit Chirac aux affaires et à l’immobilisme, si ce n’est les privatisations « à la française »

d’Édouard Balladur (l’État contrôle le noyau dur des banques et entreprises dénationalisées).

 

Ne pas appliquer le programme libéral prévu nous coûte la réélection de Mitterrand en 1988.

 

1997 : même cause, mêmes effets

 

Le même phénomène s’est reproduit après la défaite de 1997 (dissolution

anticipée de l’Assemblée, qui conduit Lionel Jospin à Matignon). Les cercles

Idées Action, créés par Alain Madelin, couvrent l’ensemble du territoire depuis

1994, mais les meetings dans toutes les villes de France prennent de l’ampleur après la défaite. Alors que Chirac s’enferme dans une cohabitation bancale et tourne à l’altermondialisme, les libéraux sont à nouveau présents, et pour la première fois apparaît un Parti Libéral Démocrate d’une audience suffisante.

 

Hélas, maladroitement, Madelin dissout Idées Action, qui lui assurait ses racines dans la société civile : nouvelle victoire de la société politique sur la société civile, et nouvel échec en 2002.

 

Ces quelques rappels, que l’on pourrait assortir de quelques autres, montrent

qu’il y a une logique : les échecs sont dus aux oublis ou aux mépris des idées de la liberté. Une fois les échecs sanctionnés par le corps électoral, on revient aux fondamentaux oubliés.

 

Imaginer que sous le règne de Hollande les idées libérales fassent un retour

spectaculaire n’est donc pas irréaliste. D’ailleurs, à quelques semaines des élections

de mai dernier, et sans doute trop tard, Nicolas Sarkozy et une partie de

ses partisans découvraient les mérites du « modèle allemand », alors que pendant

cinq ans la France n’avait cessé d’amener l’Allemagne à adopter chez elle et

pour l’Europe le « modèle social français ».

 

C’est dire que le besoin d’idées neuves est ressenti avec d’autant plus

d’intensité que l’on s’est fourvoyé dans la tradition étatiste et socialiste. Dans le

tohu-bohu général, ou dans le silence doctrinal, on entend avec plaisir une

musique douce, une chanson de notre jeunesse. Le libéralisme c’est la jeunesse

retrouvée, c’est la nostalgie de la liberté perdue ou refusée.

 

Notre projet est exigeant

 

Certes la reconquête libérale ne sera pas facile. Tout d’abord, certains n’en

ont visiblement pas compris la nécessité. Leur montre marque toujours l’heure d’hiver, l’heure du socialisme.

 

L’UMP, devenue Union de la Minorité Parlementaire, a du mal à s’adapter.

La guerre des chefs a commencé, avant même les législatives, elle s’est ouvertement

déclarée avec le choix du président du groupe parlementaire à l’Assemblée

(dont on peut se demander ce qu’il pourra bien faire !). L’armistice a été

proclamé jusqu’en novembre prochain, ce qui signifie que d’ici là on s’interdit

de penser, de proposer, on se contentera de manoeuvrer. Les abstentions au

deuxième tour des législatives confirment l’indifférence des Français aux jeux

politiciens. Le sentiment, c’est que la droite battue n’a rien compris, et a perdu toute crédibilité.

 

L’erreur consisterait donc à attendre patiemment que le fruit socialiste mûri au soleil de la ruine tombe sans effort, la « droite » n’ayant qu’à se pencher pour

ramasser le pouvoir déchu.

L’erreur est de compter sur ces messieurs pour mener le combat libéral.

Pour la plupart d’entre eux, ils n’ont pas de conviction libérale, ni sans doute

de conviction du tout – ils ont fait le choix de l’empirisme et de l’opportunisme

là il faudrait de la doctrine et de la foi. En revanche, ils s’intéresseront assez vite

à un courant nouveau qui agiterait l’opinion publique et leur offrirait une base

de lancement.

C’est dire que la balle est dans notre camp, dans le camp de la société civile. Comme je l’ai écrit, c’est maintenant ou jamais : il nous faut entreprendre avant que la classe politique, se gargarisant facilement des échecs socialistes, reprenne espoir dans une alternance mécanique et reparte à l’assaut du pouvoir sans munition doctrinale.

Notre devoir de citoyens, mais plus encore d’hommes et de femmes de bonne volonté décidés à faire vivre une société de libertés, c’est donc de nous engager.

 

Croisade libérale : l’Université d’Été en est le premier jalon

 

Voilà pourquoi l’ALEPS se mobilise, et désire vous mobiliser. J’ai une

image pour illustrer la situation : je vous demande de pousser avec nous pour

faire démarrer la voiture libérale qui n’a pas roulé depuis longtemps. Une petite

poussée au bon moment, et le moteur repart, il n’a pas souffert.

Le redémarrage exige votre engagement et votre investissement.

S’engager c’est militer, c’est ne pas baisser les bras en attendant que çà

se passe, c’est cesser d’être un spectateur critique pour devenir un acteur responsable

(dixit Christian Saint Étienne). C’est parler, témoigner, réunir, lire.

Un exercice d’autant plus difficile que c’est au contraire la pensée unique et

socialiste qui nous est distillée quotidiennement et gratuitement (c’est-à-dire à

nos frais de contribuable). Le « politiquement correct » a ses charmes ceux de Capoue.

 

Votre investissement est nécessaire. Il est participation aux temps forts de

la croisade libérale, et je pense que l’Université d’Été est un premier jalon qui

doit être posé avec solidité ; d’autres devraient suivre. Il est création de cercles

ou de clubs locaux, sur le modèle des « Idées Action » trop tôt abandonnés,

brassages d’élus locaux, de responsables économiques, associatifs et d’experts

en libéralisme. L’ALEPS se proposera de les susciter et de les accompagner

dans leurs débuts en fournissant documents, expériences, orateurs. Elle mettra

la Nouvelle Lettre (rénovée) et le site libres.org (refondu) à pleine disposition.

Elle le fera en partenariat avec les centrales libérales existantes et efficaces (souvent

présentes dans notre Conseil d’Administration).

 

Mais rien ne sera possible sans l’investissement financier. L’ALEPS n’a

rigoureusement aucune autre ressource que celle que vous apportez à travers

vos cotisations, vos abonnements. Pour passer à la vitesse supérieure il va falloir

davantage de moyens, voilà pourquoi nous allons lancer une campagne de soutien

d’importance dès le mois de septembre. Il vous appartiendra, en toute conscience, de juger si le jeu en vaut la chandelle.

 

Notre projet est stimulant

 

Oui, rassurez-vous, votre investissement sera rentable. Il va influencer l’opinion

publique, puis la classe politique, puis la politique elle-même. Il va rendre l’espoir à un vieux pays divisé et déclinant.

 

L’opinion publique a besoin d’informations. Celles qui concernent les

échecs des socialistes au pouvoir seront surabondantes. En quelques jours nous

voilà déjà bien servis. Mais une fois que les Français auront tourné le dos au

socialisme (auquel visiblement ils n’ont pas adhéré, puisque Hollande n’est pour

rien dans sa victoire) vont-ils pour autant adhérer aux idées de la liberté ? Ils ne connaissent rien du libéralisme, se contentant souvent de lui attribuer la paternité

de la crise – puisque tout le monde l’a dit, de l’extrême gauche à l’extrême droite.

 

Il va donc falloir faire cette pédagogie du libéralisme, et expliquer aux Français

comment on peut se passer de l’État et quels bénéfices on en retirera :

sauvegarde des retraites et de la santé, qualité des écoles, abondance des logements,

diminution des impôts et des déficits, amélioration du pouvoir d’achat et diminution du chômage.

 

Si l’opinion publique commence à prêter une oreille attentive aux réformes

libérales, la classe politique elle-même va mordre à l’hameçon. Dans le contexte

actuel, nos hommes politiques ne sont pas des leaders, des pionniers, ce sont

des suiveurs, des récupérateurs. A leur tour, ils penseront tirer parti d’un courant

électoral dont ils ont jusqu’à présent ignoré ou méprisé l’existence. J’ai toujours

estimé à quelque 10 à 15 % l’électorat réellement libéral, qui s’est malheureusement

égayé dans le « vote utile » (Chirac 2002), ou l’abstention, ou le vote

rejet (Bayrou ou le Pen). Les libéraux ne prétendent pas constituer à eux seuls

la majorité silencieuse, mais ils en font partie. Mais désormais, ils ne voudront plus être silencieux.

 

Alors, sans doute verra-t-on fleurir des programmes, puis des réformes,

que beaucoup de grands pays au monde ont mis en oeuvre : Canada, Australie, Nouvelle Zélande, mais aussi Pologne, Allemagne, et maintenant Grande Bretagne.

 

Et je ne parle pas de la vertueuse Suisse qui avant d’être un paradis fiscal

est un paradis libéral (sans être pour autant le paradis sur terre). On va donc

aller vers la fluidité du marché du travail, le salaire complet et la privatisation de

la protection sociale et de la plupart des services aujourd’hui abusivement

dénommés « publics », vers une fiscalité équitable avec la « flat tax », vers la réduction

des réglementations dans tous les domaines, bref, vers une réduction du

périmètre de l’État.

 

Amis libéraux, adhérents amis ou proches de l’ALEPS, faites-le savoir

autour de vous : il existe une solution à la crise, mais surtout aux maux profonds

de la société française. Nous n’avons pas besoin de rigueur, nous avons « besoin

d’air » (Laurence Parisot). Nous avons besoin de libération. Et le seul fait

d’annoncer la bonne nouvelle remettra les Français à l’ouvrage, rendra à la France quelque crédit financier et quelque crédibilité politique.

 

Elle rendra surtout aux Français la joie de vivre, et de préparer une société harmonieuse pour les générations à venir. Mettons la France à l’heure libérale.

 

« Faisons la liberté, la liberté fera le reste (2). »

(2) Formule de notre très cher et très regretté Jean Marc Varaut.

 

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Georges LANE

 

QUE RESTE-T-IL DE NOTRE MONNAIE ?

 

La monnaie, ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui – ... curieusement « argent » en France –, est vieille comme le monde. Son émergence est l’objet d’études et de débats à n’en plus finir depuis au moins le XIXe siècle.

 

Longtemps, par le passé, pour expliquer son existence, la monnaie a été mise en relation avec l’échange de biens dans un cadre de droit.

Mais cela se faisait à l’aide de la rhétorique et non pas à l’aide de la théorie.

Il était question de sa « fonction » ou de son « rôle » de moyen d’échange, de paiement, de circulation. On disait qu’elle facilitait l’échange, rendait échangeable des biens, diminuait des obstacles à l’échange. On a donné un « pouvoir d’achat » à sa quantité totale ou unitaire, un pouvoir d’acheter des biens. Et il y a un siècle, comme pour couronner le tout, Irving Fisher (1911) en a proposé une théorie dans un livre – qui ne sera pas traduit en français avant 1945 – intitulé Théorie du pouvoir d’achat de la monnaie.

Faute de concept théorique, la relation ne pouvait que prêter le flanc à des dérives et les dérives n’ont pas manqué d’affluer au XXe siècle.

 

Les dérives

 

Nous vivons les dernières en date.

En effet, les propos tenus aujourd’hui sur ce qu’on dénomme l’« euro », de construction récente (décennie 1990), présentent la particularité d’être sans relation avec tout cela.

 

Ils ne sont pas mis en relation avec l’échange, mais en relation avec l’État, avec des États existants, avec des budgets de ceux-ci, en plus ou moins grands

déficits récurrents depuis des années, voire, selon certains commentateurs, avec

des États à créer, comme si la cause de l’existence ou de la permanence de la

monnaie avait quelque chose à voir avec l’État.

 

Ainsi, il y a vingt ans (1992), l’idée en vogue était que la construction d’une

« monnaie européenne » serait le bon chemin à suivre vers l’instauration d’un État européen, lequel était à souhaiter.

 

Aujourd’hui (2012), l’idée en vogue est double.

Elle est d’abord que les déficits des budgets des États de l’Union européenne

posent des problèmes – il y a crise de financement de ceux-ci dénommée abusivement

« crise de l’euro » –.

Elle est aussi qu’ils seront résolus si l’Union européenne s’engage sur le

chemin d’un État fédéral (dont une première marche tiendrait dans l’émission

d’euro obligations).

Il faut sortir de ces arbitraires.

 

La voie choisie dans ce texte pour y parvenir consiste à rappeler, d’une

part, les grandes étapes de la réglementation de la monnaie au XXe siècle qui ont

conduit à la situation présente où la monnaie dépend de l’État et non pas de

l’échange et, d’autre part, à montrer certaines de leurs conséquences destructrices

méconnues.

 

La « préférence pour la liquidité » et la réglementation

 

Une étape – de nature théorique, et non pas rhétorique – de la démarche

qui a conduit à cette situation se trouve, sans nul doute, dans l’hypothèse de

J.M. Keynes (1936) aux termes de laquelle, quand les taux d’intérêt sont estimés

bas et prévus augmenter, on préfère mettre l’« épargne nouvelle » sous forme

de monnaie, de « liquidité » – pour reprendre son mot – plutôt que sous forme

de créances à long terme à revenu fixe – pour reprendre son exemple –, ainsi on s’attend à ne pas supporter une perte en capital.

 

Cette « préférence pour la liquidité » supposée – selon l’expression qu’il

forge et qui va faire florès – tend à cacher, à faire oublier la quantité de monnaie

détenue, en circulation, pour cause d’échanges ordinaires, voire extraordinaires,

que, lui Keynes, ne met pas de côté, même s’il la met aux mains des autorités

monétaires puisqu’il suppose qu’elles en fixent la quantité. Comparée à la quantité

de monnaie détenue pour des motifs d’échange, la quantité de liquidité ne

peut qu’être faible...

La préférence pour la liquidité tend aussi à faire mettre l’accent sur les taux d’intérêt supposés manipulables par les autorités monétaires – taux d’intérêt à

court terme ou taux d’intérêt à long terme, on ne sait trop –, plutôt que sur les

prix en monnaie des biens échangés selon les lois du marché.

Pourquoi cette hypothèse si restrictive à propos, en définitive, de la

demande de monnaie a-t-elle été privilégiée par la suite ?

Pourquoi, sous des formes généralisées, même les monétaristes en feront-ils leurs choux gras (1) ?

(1) Cf. par exemple, Friedman, M. (1970), « A Theoretical Framework for Monetary Analysis », The Journal of Political Economy, 78, 2, mars-avril, pp. 193-238. http://www.hilbert corporation.com.ar/atheoreticalframeworkformonetaryanalysis.pdf

 

A qui profite le crime ?

Je laisse de côté les réponses à ces questions.

 

Il faut reconnaître à Keynes les mérites d’avoir mis le doigt, sans le dire ou

sans en avoir conscience, sur la réglementation qui, sous ses yeux, était en train

de détruire ce qu’on dénommait « monnaie » jusqu’alors – nous étions dans la

décennie où les législateurs nationaux ont interdit que les billets et dépôts bancaires

soient convertibles en « monnaie or », à taux fixe, à la demande, intérieurement –.

 

Il semble avoir éprouvé le besoin de ne plus parler de « monnaie » pour

cette raison, d’avoir voulu changer de mot et employer, partiellement, à la place le mot « liquidité », considération comptable jusqu’alors.

Malheureusement, la croissance de la réglementation en question va être laissée de côté par la plupart des théoriciens et, en particulier, par ceux du nouveau domaine de l’économie politique à quoi donnent naissance les hypothèses de Keynes, à savoir la macroéconomie...

 

Les autres étapes de la réglementation au XXe siècle

 

Car les autres étapes de la démarche qui a consisté à séparer la monnaie

de l’échange et, en vérité, à mettre l’acte d’échange de biens par vous et moi à

l’écart de la théorie économique, elles aussi récentes, se trouvent dans les réglementations

de la monnaie décidées au XXe siècle, en toute ignorance de leurs

effets destructeurs, et condamnées en tant que telles par certains économistes à leur adoption (par exemple, Jacques Rueff, 1896-1978).

Prenons le cas de la France.

 

Il faut savoir ou ne pas oublier qu’en relation avec la guerre qui commence

en 1914, le gouvernement de l’époque va décider de réglementations de la monnaie « franc » dont l’unité était définie alors par 5 g d’argent ou 322 mg d’or

depuis plus d’un siècle.

Il faut constater que le nombre de ces réglementations ne fera qu’augmenter,

la guerre finie en 1918, puis recommencée en 1939, puis terminée en 1945, jusqu’à aujourd’hui inclus.

 

Toutes ces réglementations seront adoptées, le cas échéant, en harmonie avec des décisions prises dans un cadre international (conférence de Gènes de 1922, conférence de Bretton Woods de 1944, conférences de Washington de 1971-1973).

 

Conséquences économiques

 

Conséquences économiques parmi d’autres de ces étapes de la

réglementation :

– d’une part, les monnaies-or ou -argent ont disparu de la circulation,

– d’autre part, et si, au début du XXe siècle, les billets et dépôts bancaires

étaient des « substituts » bancaires de la monnaie-or ou -argent, au début du

XXIe siècle, ils sont des « substituts de rien ».

Certes, ils ont des contreparties comptables qu’affichent les bilans des banques

et qui sont en majeure partie des créances.

Mais ils ne sont pas des droits, pour leurs détenteurs, sur ces créances

comme ils pouvaient l’être hier sur l’or ou l’argent des banques.

 

Cas de la « monnaie euro »

 

C’est ainsi qu’aujourd’hui la « monnaie euro » sous forme de billets et de

dépôts bancaires, de « substituts de rien », a pour contreparties comptables,

essentiellement, des créances.

Par exemple, les contreparties comptables de la situation financière consolidée

de l’eurosystème – i.e. du système européen des banques centrales (2),

banque centrale européenne et autres banques centrales nationales des pays de

la zone euro, Banque de France dans le cas de la France –, sont au nombre de neuf grands types (cf. tableau ci-contre).

(2) http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2012/html/index.en.html

 

 

Tableau.

 

Créances de la situation financière consolidée de l’eurosystème au 8 juin 2012

Soit dit en passant, le total de l’actif de la situation financière consolidée de l’eurosystème se monte à :

 

3 009,7 milliards d’euro

 

pour des capitaux propres KP d’un montant de :

85,7 milliards d’euro

et d’un « compte de réévaluation » inscrits au passif comme il se doit, d’un montant de :

399,4 milliards d’euro

Source : Banque centrale européenne http://www.ecb.int/press/pr/wfs/2012/html/index.en.html

 

 

La « monnaie euro » sous forme de billets et de dépôts bancaires n’a pas de droit sur ces contreparties comptables, elle a seulement, si l’on peut dire, un « devoir » ignoré, à savoir l’équilibre comptable de l’actif et du passif des bilans des banques, à commencer par celui de la situation financière consolidée de l’eurosystème.

 

Banques centrales et banques de second rang

 

Autre grande conséquence de la réglementation, les banques sont aujourd’hui de deux grands types :

– les banques centrales qui ont le privilège d’émission de billets, et ;

– les autres banques – dites de « second rang » ou universelles – qui se partagent avec les banques centrales la collecte des dépôts de vous et moi et qui sont plus ou moins sous la tutelle des banques centrales.

 

Soit dit en passant, on remarquera que le montant des billets qui est inscrit au passif de la situation financière consolidée de l’eurosystème et dont celui-ci a donc le monopole d’émission, est passé, entre juin 2002 et juin 2012, de :

302,9 milliards d’euro

à

888,6 milliards d’euro

ce qui fait apparaître une augmentation de

585,7 milliards d’euro,

i.e. d’un montant largement supérieur au montant des billets en circulation en juin 2002 !

 

A titre de comparaison, le total de l’actif de la situation financière consolidée

était de :

3 009,7 milliards d’euro

alors que, dix ans plus tôt, il était de :

788,4 milliards d’euro.

 

On laissera de côté les raisons pouvant expliquer ces augmentations sans précédent et les commentaires conséquents.

 

Conséquences économiques du non-remboursement d’une créance détenue par une banque

 

Cette situation d’équilibre comptable des bilans des banques faite à ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui a une conséquence importante à connaître.

 

Si les créances arrivées à maturité ne sont pas remboursées par les débiteurs à la banque créancière, il y a vol de richesses de celle-ci par le débiteur, c’est une question de droit.

 

Il y a aussi, question comptable, déséquilibre comptable entre l’actif et le passif du bilan de la banque et, plus généralement, du bilan consolidé de l’ensemble des banques, caractérisé par un actif inférieur au passif.

Il faut rétablir l’équilibre comptable.

 

Plusieurs façons de rétablir l’équilibre sont envisageables.

Une façon immédiate : la perte vient en déduction des capitaux propres de la banque concernée, encore faut-il que le montant des capitaux propres soit suffisant.

 

A défaut, le cas échéant, une partie du montant des billets et des dépôts bancaires se retrouve sans contrepartie..., et la banque est potentiellement en cessation de paiement...

Elle doit être recapitalisée, de l’« épargne nouvelle » doit lui être apportée pour qu’elle puisse continuer son action.

 

Une façon plus ou moins immédiate : il peut encore y avoir de bons résultats de la banque de sorte que le profit obtenu sur une ou plusieurs années va compenser la perte initiale due au vol.

 

Il y a deux autres grandes façons de rétablir l’équilibre comptable : soit diminuer la quantité de monnaie, soit augmenter le montant des créances exprimées en monnaie.

 

A défaut d’avoir la capacité de réduire suffisamment les capitaux propres, la banque a la capacité de diminuer de ce qu’il est nécessaire les montants des billets (si banque centrale) et des dépôts inscrits au passif, i.e. la quantité de monnaie, – « ce qu’on voit comptablement » –.

 

Une banque de second rang qui supporte un vol de la part d’un débiteur indélicat se trouve en effet avoir des dépôts d’un montant comptable supérieur à celui de ses créances.

 

Une banque centrale qui supporte un vol de la part d’un débiteur indélicat se trouve avoir des billets et des dépôts d’un montant comptable supérieur à celui de ses créances.

 

De ce fait, globalement, la quantité de monnaie, la « masse monétaire »

comme on dit en France, est supérieure au montant des créances, il y a déséquilibre

comptable.

 

Diminuer la quantité de monnaie, i.e. les montants des billets et des dépôts, c’est voler les détenteurs de monnaie, cela se voit... et ne peut se faire...

 

Dernière façon de rétablir l’équilibre comptable : à défaut d’avoir la capacité de réduire suffisamment les capitaux propres ou de diminuer de ce qu’il est nécessaire la quantité de monnaie, la banque peut avoir la capacité de bénéficier ou de provoquer – « ce qu’on ne voit pas comptablement nécessairement au départ » – une hausse du montant des créances.

 

Augmenter le montant des créances, c’est augmenter le prix en monnaie des créances. S’il s’agit de créances à long terme à revenu fixe, c’est diminuer le taux d’intérêt. Cela se voit et peut se faire à court terme...

En d’autres termes, la hausse des prix en monnaie va tendre à mettre l’actif au niveau du passif...

 

L’augmentation du prix des créances est un phénomène de marché. Elle se fait spontanément ou peut être suscitée... à l’initiative de la banque centrale qui achète des créances à long terme : on dira qu’« elle fournit des liquidités » – revoilà le terme keynésien... –, de fait, elle augmente les montants des comptes de dépôt des vendeurs de créances chez elle ou dans d’autres banques.

 

L’or de l’eurosystème

 

Il reste que les banques centrales, à commencer par la banque centrale européenne et les banques centrales nationales de l’« eurosystème », ont toujours, aujourd’hui, à leur actif comptable, en plus des créances, un montant d’or quoique l’or ait été « démonétisé » réglementairement au XXe siècle.

 

Et, comme celle des prix des créances, l’augmentation du prix de l’or est un phénomène de marché. Pour les banques centrales, elle contribue à abonder le montant de leurs capitaux propres. Dans le langage de l’eurosystème, on parle du « compte de réévaluation ».

 

Ce compte regroupe les gains et pertes en actifs dus aux variations de prix.

L’augmentation de son montant est due en majeure partie à l’augmentation du prix de l’or.

 

Par exemple, au 8 juin 2012, la situation financière consolidée de l’eurosystème, fait apparaître, à son actif, de l’or pour un montant qui s’élève à :

432,7 milliards d’euro.

 

En juin 2002, le montant de l’or inscrit à l’actif du bilan comptable était

de :

139,4 milliards d’euro.

 

Cette augmentation de 293,3 milliards d’euro ne doit pas cacher l’augmentation du prix de l’once d’or en euro (1 once d’or : 31,1 g) depuis la création de l’euro (cf. page suivante, figure 1 sur la période 2002-2012 où l’on observe une multiplication du prix de l’once d’or par 4).

 

 

Figure 1.

 

Prix de l’once d’or en euro 2002-2012

Source : http://goldprice.org/gold-price-history.html

 

Il ressort de la même comparaison de dates une augmentation du « compte

de réévaluation », inscrit au passif de la situation financière consolidée de l’eurosystème,

d’un montant de :

136,9 milliards d’euro

à un montant de :

399,4 milliards d’euro.

 

Soit dit en passant, pour autant que le montant du compte de réévaluation abonde le montant des capitaux propres de l’eurosystème, (soit 85,7 milliards d’euro pour un total de l’actif de la situation financière consolidée d’un montant de 3 009,7 milliards d’euro), il est à ajouter à ce montant.

 

Dix ans plus tôt, au 7 juin 2002, le montant des capitaux propres était de :

64,3 milliards d’euro

pour un total de situation financière consolidée de :

788,4 milliards d’euro.

 

La disproportion est certaine. On laissera de côté son explication.

 

La perte de pouvoir d’achat des détenteurs d’euro

 

Reste que, dans ces conditions, les prix en « euro » des créances ou de l’or

ne doivent pas être séparés des prix en « euro » des autres biens échangés.

Si les uns augmentent en tant que phénomène de marché, en tant que

tels, les autres augmentent aussi dans des proportions plus ou moins grandes,

qu’on le veuille ou non.

L’augmentation généralisée des prix en « euro » n’est jamais qu’une perte

de pouvoir d’achat de ce qu’on dénomme la quantité de monnaie « euro », une

perte de pouvoir d’achat supportée par les gens qui la détiennent.

En tout état de cause, si elle se produit, il faut se rendre à l’évidence : quelle

qu’en soit la cause initiale, le dindon est le détenteur de monnaie.

Le cas échéant, si le vol évident initial d’une banque a été causé par un

débiteur indélicat – particulier, entreprise ou État –, de fait, il a été transformé

en vol dissimulé de l’ensemble des détenteurs de monnaie.

Tout se passe comme s’il y avait effacement du vol initial, évident, supporté

par la banque par un vol dissimulé supporté par les détenteurs de ce qu’on

dénomme « monnaie », à savoir celui qu’est la hausse des prix en « euro », la

baisse du pouvoir d’achat des billets et des dépôts bancaires.

On peut considérer que les deux vols sont liés ou qu’ils sont indépendants,

que l’un peut se produire sans que l’autre se produise, peu importe.

 

Par exemple, dans la période 2002-2012, le compte de réévaluation, situé

au passif de la situation financière consolidée de l’eurosystème, a augmenté de :

262,5 milliards d’euro

Sauf à admettre que les prix en euro des biens autres que le prix de l’or et

les prix des créances détenues par l’eurosystème sont restés stables, ce

qu’aucune personne saine d’esprit ne démentira, il faut reconnaître que ce profit

de réévaluation cache une perte de pouvoir d’achat supportée par les détenteurs

de billets et de dépôts en euro d’au moins ce montant. Et personne n’en parle...

On peut s’escrimer à déterminer les causes précises... Nous ne le ferons

pas d’ailleurs, ce n’est pas l’objet du présent texte.

 

Retour dans le passé

 

En vérité, ce phénomène de la hausse des prix en monnaie des contreparties

comptables des billets et des dépôts bancaires, pour rétablir l’équilibre

comptable, n’est pas nouveau.

Par exemple, hier, il y a 80 ans, il y avait la fiction de l’étalon de changen or qui présidait au système monétaire international depuis la conférence de Gènes (1922). Elle était que la « monnaie papier » – de fait les « substituts de monnaie or » bancaires (SMB) qu’étaient les billets et les dépôts bancaires – était évaluée en or.

 

Seulement, la réalité était opposée : l’or était évalué en monnaie-papier et « le ver était dans le fruit ».

 

Ainsi, comme le souligne par exemple Delaisi (1932) (3), lorsque, en 1928, au terme de son texte du 25 juin, la loi française de stabilisation ramena le poids d’or du franc de 0,322 g à 0,064 g de métal brut – métal fin au titre de 900/1000 –, la Banque de France – banque centrale nationale –, dans son bilan hebdomadaire, ne réduisit pas au cinquième le montant de ses engagements en franc, comme il eût été logique, si l’or était vraiment l’étalon de mesure, « ainsi qu’on l’enseigne dans les écoles ».

(3) Delaisi, F. (1933) La bataille de l’or, 1re édition 1932, Payot, Paris.
http://books.
google.fr/books/about/La_bataille_de_l_or.html?id=GPZLAAAAIAAJ&redir_esc=y

 

Elle maintint son passif tel qu’il était écrit en franc déprécié (cf. Delaisi, 1932, p. 137n).

 

Mais son encaisse-or, qu’elle avait comptée jusqu’alors à 0,322 g fut comptée en francs à 0,064 g et se trouva du jour au lendemain portée de 11 milliards à 55 milliards de franc, soit une augmentation de 44 milliards de franc.

 

L’inversion de la causalité

 

Ce qui prouve qu’en réalité, la « monnaie papier » n’est pas évaluée en or, mais l’or en monnaie papier.

L’or – depuis qu’il ne s’échange plus directement contre des marchandises – n’est plus en aucune façon la mesure des valeurs : il est simplement un moyen d’établir un « rapport fixe » entre les divers étalons papier (cf. Delaisi, 1932, p. 137n).

 

Les 44 milliards de franc en question sont devenus « profit de réévaluation de la Banque de France » du fait des règles comptables appliquées.

 

La démarche cache qu’il y a eu perte de pouvoir d’achat des détenteurs de SMB et que les prix en franc des autres richesses échangées avaient augmenté dans la mesure du prix de l’or – et que, si on préfère, il y a eu illusion monétaire –.

 

Au lieu de s’arrêter à la hausse du prix de l’or en franc et de l’« échelle des prix » en franc, on peut bien sûr aller au-delà et s’intéresser à ses causes.

 

Dans le cas présent, on évoquera les destructions dues à la guerre de 1914-18, les politiques économiques suivies et autres réglementations appliquées depuis lors. Elles fournissent une explication.

Au nombre des destructions, il y a, en particulier, toutes les créances non honorées (au nombre de quoi les « emprunts russes » détenus par les banques...) (4).

(4) Pour le propriétaire, un vol ou une destruction reviennent au même.

 

Autant de vols ou de pertes pour les banques qui les détenaient et

qui ont été transformés en hausse des prix en monnaie et en baisse du pouvoir

d’achat de la quantité de monnaie.

Cet épisode est important car il sensibilise au fait que, de manière générale,

une hausse généralisée des prix en monnaie cache des destructions ou des vols

de richesses qui, au départ, sont supportées par les propriétaires des richesses

mais qui, à l’arrivée le sont par les détenteurs de la quantité de monnaie.

 

Dernière réglementation en date

 

Il reste qu’aujourd’hui, l’or n’est plus un moyen d’établir un « rapport fixe »

entre les divers « étalons papier » pour reprendre l’expression de Delaisi.

A la place, il y a les hommes de l’État qui se sont donnés progressivement

la mission de gérer... le rapport.

Ils y sont parvenus, entre autres, par l’intermédiaire de conférences internationales,

dont le principe est une nouveauté du XXe siècle soulignée par J. Rueff.

 

Et ils l’ont en fait remplacé définitivement depuis 1971-73.

Le moyen a reçu, toujours progressivement, diverses autres formes complémentaires

(dont la création du Fonds monétaire international en 1944...).

C’est tout ce processus de réglementation qui a tendu à faire croire à une

relation naturelle, spontanée entre ce qu’on dénomme « monnaie » aujourd’hui

et l’État plutôt qu’entre ce qu’on dénommait « monnaie » jusqu’au début du

XXe siècle et l’échange de biens par vous et moi dans un cadre de droit.

 

L’« euro »

 

Dernière forme complémentaire en date, si l’on peut dire, les États des

pays de l’Union européenne ont fusionné dans la « monnaie réglementée

dénommée “euro” » certains « étalons papier », d’abord 12, puis jusqu’à 17.

Plus qu’une fixité, cette fusion est un véritable verrouillage des étalons papier en question.

C’est ainsi que l’unité monétaire de la République française n’est plus aujourd’hui le « franc », mais l’« euro » – introduit progressivement dans les années 1999-2002 –.

L’« euro », c’était, en 1998, au départ, 1e = 6,55957 franc = 1,95583 deutschemark =, etc.

Et exprimé en dollar, la « monnaie » des États-Unis d’Amérique, l’euro a eu, depuis sa naissance (où 1e = 1,1665 $), l’évolution retracée dans la figure 2 (page suivante).

 

Figure 2. Prix de l’euro en dollar 1999-2012

Source : Banque de réserve fédérale de Saint Louis

http://research.stlouisfed.org/fred2/series/DEXUSEU/

 

Il résulte de la courbe de la figure 2 qu’il n’y a pas eu un rapport fixe entre l’euro et le dollar dans la période 1998-2012, ni d’ailleurs dans la période 2002-12, comme on pouvait s’y attendre. Que cela ait été voulu ou non par les hommes de l’État est une question qu’on laissera de côté.

 

Reste que le verrouillage des étalons papier que constitue ce qu’on dénomme « euro » est là encore réglementaire, artificiel, il n’a rien de réel, de naturel.

 

« Néant habillé en monnaie »

 

Bref, aujourd’hui, la « monnaie or » a disparu.

 

Billets et dépôts bancaires, hier « substituts de monnaie or » bancaires, sont désormais « substituts de rien », « néant habillé en monnaie » pour reprendre l’expression que Rueff avait forgé pour dénommer les droits de tirages spéciaux alloués par le FMI les premières années de la décennie 1970.

 

Fussent-ils libellés en « euro », ils ont seulement une contrepartie comptable qui tient dans l’actif du bilan consolidé des banques de la zone euro dont le noyau dur est la « situation financière consolidée » de l’eurosystème, un actif composé essentiellement de créances et d’un peu d’or.

 

Dans le cadre de l’eurosystème, sont en jeu les montants des billets libellés en euro – émis par la banque centrale européenne et inscrits au passif de la situation financière consolidée – et les montants des dépôts bancaires en euro – détenus par les particuliers et les entreprises et inscrits au passif du bilan consolidé des banques –.

 

Et le montant de l’actif doit être égal au montant du passif dont il est la contrepartie comptable.

 

Les créances qui financent les déficits budgétaires des États des pays de la zone euro et qui sont achetées par les banques sont inscrites à l’actif du bilan comptable consolidé de celles-ci...

 

Ces créances, ces « dettes souveraines » (pour reprendre la façon anglo

américaine de dénommer les « créances sur les États ») sont la contrepartie

comptable partielle de la quantité de « ce qu’on dénomme aujourd’hui “euro” »,

à savoir les montants des billets et des dépôts bancaires inscrits au passif du bilan

comptable.

 

Sauf équilibre, sauf augmentation des prix des actifs composant l’actif comptable, le montant de l’actif ne peut qu’être inférieur au montant du passif, il y a des pertes supportées sur les créances du fait des débiteurs indélicats – particuliers, entreprises et États –.

 

Sauf « épargne nouvelle », il faut s’attendre alors à une augmentation des prix en euro, à une perte de pouvoir d’achat des détenteurs d’euro.

 

Aujourd’hui, et depuis quelques années, il y a un regain de dettes souveraines non honorées, il faut donc s’attendre à une augmentation des prix en euro, à une perte de pouvoir d’achat des détenteurs d’euro.

Tout cela ne saurait laisser croire à une relation économique fondamentale quelconque entre la monnaie et l’État.

 

La monnaie a contribué à diminuer le coût de l’action d’échange de biens en propriété ou bien, si on préfère s’exprimer en termes rhétoriques... la monnaie a contribué à réduire les « frictions » – pour reprendre le mot de J. Hicks (1935) – et autres inconvénients de l’économie ; et ce n’est pas fini.

 

Encore faut-il, pour pouvoir donner cette réponse, reconnaître le concept de « coût de l’action d’échange » et les concepts qui vont de pair, des concepts que même Friedman et ses amis « monétaristes » de l’École de Chicago n’ont jamais fait intervenir car ils ne ressortaient pas aux hypothèses de la théorie du même nom, mais à celles de la « théorie autrichienne de la monnaie » et qu’ils s’en séparaient.

 

Le point est résumé dans Georges Lane, « Quel avenir pour l’euro ? » : Liberté économique et progrès social, no 136, juillet 2011, pp. 2-17.

 

Jean-Yves NAUDET

 

SMIC : COUP DE POUCE... AU CHÔMAGE

 

C’est une des promesses de campagne de François Hollande. Le salaire minimum augmentera en juillet plus vite que ne l’implique la formule actuelle : c’est le fameux « coup de pouce au SMIC ».

De plus, la formule de calcul devrait être modifiée pour tenir compte de la croissance.

On appelle cela « faire du social », pourtant les économistes du monde entier savent que le SMIC est une machine à créer des chômeurs. Plus on relève le SMIC, plus il y a de chômage.

Le coup de pouce au SMIC est une mesure profondément antisociale.

 

Le pouvoir d’achat du SMIC ne cesse d’augmenter

 

Le coup de pouce au SMIC est une tradition bien française, pas seulement

à gauche. Valery Giscard d’Estaing avait augmenté le SMIC de 23 %, en plein

choc pétrolier, François Mitterrand en 1981 avait décrété deux hausses successives

l’une à 8 %, l’autre à 10 %. François Hollande, plus flou dans ses promesses,

suivra le même chemin : le coup de pouce sera donné, ses ministres

l’ont confirmé, mais on s’interroge encore sur la grosseur du pouce.

 

L’innovation de François Hollande est ailleurs. Il devrait proposer, lors de

la conférence sociale de juillet, une modification du taux de la hausse automatique

du SMIC : à la hausse légale habituelle viendrait s’ajouter une hausse égale

à la moitié du taux de croissance économique. On sait qu’actuellement le mode

de calcul fait que le taux de hausse du SMIC est celui du taux d’inflation augmenté

de la moitié du taux d’accroissement du pouvoir d’achat du salaire de base horaire

ouvrier. Le « coup de pouce » est en plus, à la discrétion du gouvernement. Le

SMIC voit donc en permanence son pouvoir d’achat augmenter.

 

Le SMIC est actuellement à 1 398,37 euros bruts, et la CGT demande le SMIC à 1 700 euros ! Selon le cabinet McKinsey, le SMIC net a progressé de 18 % en dix ans, beaucoup plus que le salaire moyen (5 % seulement).

 

Résultat, la part des salariés payés au SMIC ne cesse d’augmenter, resserrant l’éventail des salaires. Un coup de pouce accentuerait cette dérive. Pourtant le SMIC français est déjà l’un des plus élevés d’Europe : entre 100 et 300 euros dans les

pays de l’Est, moins de 500 au Portugal, moins de 800 en Espagne et 1 138

en Angleterre. Seuls quatre pays sont devant nous, mais pour davantage d’heures

travaillées.

 

Le salaire est le prix d’un service

 

Ces discussions sur le coup de pouce ou le mode de calcul masquent l’essentiel.

Certes, si le coup de pouce est plus grand, les dégâts sont pires. Mais le

problème de fond n’est pas dans le coup de pouce, mais bien dans le SMIC lui-même.

 

Qu’on le veuille ou non, le marché du travail est un marché. Un marché,

ce n’est pas un gros mot, c’est une rencontre pour acheter ou vendre non pas

des hommes – marchandises, comme disait Marx, mais des services fournis par

des hommes. Ces services s’échangent suivant un contrat de travail qui précise

les conditions des prestations et leurs rémunérations.

 

Sur ce marché, il y a une offre de travail de la part des salariés, ou une

demande d’emploi si l’on préfère. Corollairement la demande de travail émane

des entreprises (elles demandent du travail aux salariés, elles offrent un emploi).

S’il y a une offre et une demande, il y a donc un marché et qui dit marché dit

prix. Ce prix, c’est le salaire.

 

Il faut rappeler cette vérité : sur un marché, le prix est l’élément central.

C’est lui qui indique les raretés : le prix monte quand la demande est supérieure

à l’offre (sur le marché du travail, le salaire augmente quand les entreprises ont

besoin de plus de travailleurs que les salariés ne peuvent en fournir), et c’est

l’inverse quand l’offre est supérieure à la demande. Le prix est donc ici comme

ailleurs un vecteur d’information ; et sans liberté des salaires, les agents économiques

(entreprises et salariés) ne savent plus que faire.

 

Le SMIC : un « faux prix »

 

Le prix est un élément d’incitation : si les salaires augmentent dans un

secteur et pas dans un autre, c’est qu’on manque de main doe´ uvre dans le premier,

et la hausse du salaire incite les travailleurs à se porter de ce coté là, tandis

que la baisse les pousse à quitter les secteurs en déclin. Ce sont ces incitations qui permettent le rééquilibrage permanent de l’économie, réduisant le chômage

au minimum. Comme il y a toujours des rigidités, des décalages, et comme les

salariés ne sont pas tous mobiles ni disponibles, il existe toujours un léger chômage,

dit « frictionnel » : le temps que les adaptations se fassent. Accroître ces

rigidités, c’est accroître le chômage, en revanche la mobilité et la flexibilité le

réduisent.

 

Or, la première des flexibilités, c’est celle du prix. Le SMIC est un prix

bloqué, on veut l’empêcher de baisser, puisqu’il s’agit par définition d’un

minimum. Un prix bloqué, c’est un faux prix, comme le disait Jacques Rueff ; il

fait prendre de mauvaises décisions et, dans le cas du marché du travail, il conduit

au chômage. Le niveau élevé du SMIC décourage les entreprises d’embaucher

des travailleurs peu qualifiés, dont le coût salarial est supérieur à leur productivité

; comparativement la main d’oeuvre plus qualifiée est moins chère, donc on

laissera pour compte les candidats au Smic. C’est encore plus vrai en France en

raison des charges sociales qui s’ajoutent au salaire. Résultat : le déséquilibre ne

pouvant se réduire par la variation du prix, il se reporte sur les quantités : les

smicards sont bien payés, quand ils trouvent des emplois...mais ils n’en trouvent

pas. Le Smic, c’est pas de salaire du tout.

 

Toutes les études, de l’OCDE à l’INSEE en passant par le Conseil d’analyse

économique montrent que le niveau du SMIC créé du chômage, en particulier

chez les moins productifs, les moins qualifiés, à commencer par les jeunes, les

femmes ou les personnes en difficulté.. Le chômage des jeunes est élevé là où

le SMIC est élevé. C’est un facteur d’exclusion. Cette exclusion est durable car,

en écrasant la hiérarchie des salaires, le SMIC n’incite pas à se qualifier et à

progresser et il y a en France près de 17 % des salariés au SMIC, contre à peine

1,5 % aux États-Unis où il joue juste le rôle de la « voiture balai ».

 

Le SMIC « vrai faux ami de la justice sociale »

 

En outre, tous les pays n’ont pas de SMIC, Allemagne en tête : ce sont les

conventions collectives qui fixent le salaire par branche, ce qui permet de payer

plus là où c’est possible. S’il y a moins de chômeurs en Allemagne c’est certes

en raison des réformes du marché du travail, mais ce´st aussi en raison de

l’absence de SMIC.

 

Oui, mais on rétorquera qu’avec un salaire inférieur au SMIC, « on ne peut

pas vivre ». Souvent exact, mais c’est confondre salaire et revenu : on peut être

deux à travailler, avoir d’autres revenus ; et il y a des mécanismes de soutien qui

ne pénalisent pas ceux qui travaillent, tel l’impôt négatif (en dessous d’un certain

revenu les contribuables ne paient pas d’impôts, ils reçoivent un chèque du percepteur). Cependant la seule façon d’avoir un pouvoir d’achat en hausse durable et de prévenir le risque de licenciement c’est d’inciter chacun à s’adapter,

à progresser. Or le SMIC décourage et empêche ces évolutions.

 

Le coup de pouce au SMIC n’est donc qu’un coup de pouce au chômage.

Le SMIC est un « vrai faux ami de la justice sociale » (Les Échos). Il est urgent de le supprimer ou, au moins, de le bloquer : ce qui demande courage politique et compréhension de l’économie. Difficile !

 

Nicolas LECAUSSIN

LES INTROUVABLES « LICENCIEMENTS BOURSIERS »

 

Le gouvernement socialiste a pris les choses en mains. Il s’engage à lutter contre les « licenciements boursiers ». Le ministre du Travail, Michel Sapin, l’a redit lors d’une interview télévisée : « Le gouvernement va agir, et agir vite sur les licenciements boursiers qui ont pour seul motif d’augmenter encore plus les dividendes versés à l’actionnaire. »

Le problème c’est que la réalité est très différente.

Accuser la Bourse et les actionnaires n’est qu’une preuve de plus de l’incapacité des politiques à comprendre les vraies causes du chômage en France et ailleurs.

 

Des entreprises montrées du doigt, comme Michelin et Danone, ne cessent d’embaucher

 

Prenons des exemples concrets. Lorsqu’ils veulent « s’attaquer aux licenciements boursiers », les socialistes font volontiers référence à deux entreprises : Michelin et Danone.

Dès 1999 pour l’une et 2001 pour l’autre, elles avaient annoncé une restructuration des effectifs (7 500 personnes pour Michelin et 1 700 personnes

pour Danone). A ce moment le cours de l’action de ces entreprises était au plus

haut (trois jours après l’annonce, l’action était déjà à la baisse). Entre septembre

et fin 1999, l’action Michelin aura perdu 33 % de sa valeur alors que l’indice

CAC 40 gagnait 38 %.

En fait, les licenciements n’avaient rien à voir avec la Bourse. Entre 1998 et 2005, les actionnaires de Michelin se sont contentés d’une rentabilité de moins de 8 % par an alors que la masse salariale de l’entreprise a augmenté de plus de 10 %.

 

On trouve la même situation chez Danone. En 2001, l’action Danone perd environ 3,7 % de sa valeur alors que le CAC 40 gagne 1,4 %.

Plus récemment, en 2011, Michelin a embauché 14 036 personnes dans le monde alors que le cours de son action a chuté de 20 % la même année.

Entre 2009 et 2011, Danone a embauché 20 000 personnes dans le monde alors que son action est restée à peu près stable.

 

Plus la Bourse se porte bien, plus les emplois augmentent

 

Comparons aussi de manière générale le taux du chômage avec l’évolution

de la Bourse. Entre le début de l’année 2006 et le début de l’année 2008, le

taux du chômage français baisse de 9,1 % à 7,2 %. Sur la même période, l’indice

du CAC 40 est en forte hausse et passe de 4 500 points à presque 6 000 points.

Entre 1988 et septembre 2000, l’indice du CAC 40 a connu sa plus forte

hausse passant de 1 000 à 6 500 points. Sur la même période, le taux de chômage

est resté à peu de chose près stable à 10 %.

 

Tableau.

Évolution de la Bourse et du taux de chômage

 

                                   Variation                              Bourse (CAC et Dow Jones)                      Taux de chômage

Pays

 

FRANCE (2006-2008)                                                4 500 à  6 000 points                                  9,1 à 7,2 %

ÉTATS-UNIS (1980-2000)                                        1 000 à 10 000 points                                 11 à 3,9 %

 

Aux États-Unis, l’exemple est encore plus flagrant. Le Dow Jones est passé de 1 000 points en 1980 à 10 000 points en 2000. Sur la même période, l’Amérique a créé 40 millions d’emplois nets, 4 fois plus que l’Europe ! Et son taux de chômage a chuté de 11 % en 1980 à 3,9 % en 2000.

Non, la Bourse ne détruit pas des emplois, elle en crée !

Ce qui détruit l’emploi c’est l’État et ses réglementations, ce sont les syndicats qui s’opposent à toute réforme du marché du travail.

 

Tant que ce marché ne sera pas libre et que les charges qui pèsent sur les entreprises ne baisseront pas, le chômage français continuera à augmenter.

 

Fred AFTALION

 

LA CROISSANCE, MOT MAGIQUE

 

Un nouvel impératif

 

Lors de ses premiers contacts avec ses homologues Angela Merkel et Barak Obama, le nouveau Président de la République française a pu se mettre d’accord avec eux sur un objectif commun : la croissance. Ce mot a les mêmes vertus que l’expression « développement durable » qui se prête à toutes les modalités d’application faute d’une signification précise.

 

Il s’oppose en tous cas au credo « halte à la

croissance » des « Sages » du « Club de Rome » qui, en des temps plus heureux,

craignaient qu’un développement trop intense des activités économiques ne

conduisît à un épuisement rapide de nos ressources naturelles.

Cet épuisement ne s’étant pas produit et la croissance s’étant interrompue,

ces pionniers de l’Écologie doivent être à présent doublement rassurés.

En réalité, la seule croissance qui se soit poursuivie sans relâche depuis

trente ans est celle des déficits budgétaires et donc de la dette publique dans

tous les pays qui ont cru aux bienfaits de la « Social Démocratie » et de

l’État-providence.

D’où cet appel nouveau à la croissance, des deux côtés de l’Atlantique,

face à une récession et à un chômage que ne pouvait manquer d’engendrer, un

laxisme trop longtemps pratiqué.

 

Des objectifs incompatibles

 

Depuis plus de soixante ans, l’Europe occidentale prétend faire coexister

dans son espace géographique un marché ouvert au libre-échange et des niveaux

élevés de taxation, de réglementations de syndicalisation et de protection sociale.

Or le mondialisme qui résulte de la libération des échanges et qui a conduit à une prospérité généralisée, inconnue jusque-là, de même que la liberté d’entreprendre

grâce à laquelle de nouvelles technologies ont pu se développer, ne

s’accommodent pas des exigences d’un État-providence se substituant aux

citoyens pour gérer leurs intérêts personnels à leur place et veiller à leur bien

être plus coûteusement qu’ils ne le feraient eux-mêmes.

La liberté n’étant pas divisible c’est de cette incompatibilité dont nous souffrons

aujourd’hui sous forme de récession et de chômage.

 

Les faux remèdes

 

Face à une telle situation le bon sens commanderait qu’un terme soit mis

aux libéralités excessives d’États gloutons emportés par leur désir d’intervenir

dans tous les rouages de l’économie et de poursuivre cette action jusqu’au rétablissement

des équilibres budgétaires et de là, au remboursement programmé

de dettes devenues insupportables.

L’autre exigence serait de réduire parallèlement le montant des impôts,

taxes et allocations diverses qui pèsent sur l’ensemble des citoyens de façon à

permettre aux uns de financer des technologies innovantes (politique de l’offre)

et aux autres de se remettre à consommer.

Il est facile de comprendre pourquoi les gouvernants, à supposer qu’ils

soient lucides, hésitent à appliquer ces mesures de sagesse.

D’une part, en effet, il existe, notamment dans un pays comme la France,

une telle densité au km2 de fonctionnaires, dûment syndiqués, que toute mesure

visant à en réduire le nombre ou transformer le statut, se traduirait par des

mouvements de protestation que la classe politique, toutes tendances confondues,

redoute au plus haut point.

 

D’autre part, l’alourdissement de la fiscalité (TVA, « taxe Tobin », impôts confiscatoires sur les riches et les moins riches...) fait rentrer des recettes dans les caisses de l’État, même si ce n’est que temporairement, et s’en priver, alors qu’on ne réduit pas corrélativement les dépenses publiques, c’est aggraver les déficits.

D’où le suprême espoir de nos dirigeants de faire repartir la croissance par

des investissements publics grâce au fonctionnement de la planche à billets, selon les préceptes de Keynes.

Certes, cela a déjà été pratiqué ces dernières années, aux États-Unis comme en Europe de l’Ouest, sans pour autant remettre en mouvement les activités économiques de façon durable sans réduire les taux de chômage et, en prenant le risque supplémentaire de faire redémarrer l’inflation, cet autre fléau.

 

Ne pas vouloir une chose et son contraire

 

Qualifier de politique d’austérité insoutenable le fait de vouloir rétablir les

finances publiques par une réduction des dépenses de l’État, c’est refuser les

mesures d’assainissement nécessaires. Accroître les déficits par une croissance

artificielle qui ne crée pas de richesses, c’est acheter un petit instant de grâce

au prix d’un déséquilibre aggravé.

Nous vivons en Occident un moment de vérité. Certains pays ont réagi

devant la gravité de la situation et sont repartis d’un bon pas. Puissent ceux qui

hésitent encore suivre l’exemple qu’ils nous donnent.

 

OPINION

 

Jean Philippe DELSOL

 

 

LA MORALE ET LE PRAGMATISME FISCAL SONT-ILS COMPATIBLES ? (1)

(1) « Opinion » parue dans Le Figaro du lundi 11 juin 2012.

Les marges budgétaires du gouvernement sont ténues. L’accroissement de la dette publique serait dangereux et alors que les dépenses publiques représentent déjà 10 % de PIB de plus que les recettes, il est envisagé une hausse de la fiscalité pour limiter les coupes budgétaires.

 

Mais les augmentations d’impôt, même ciblées, surtout ciblées sur les plus riches, ne seront sans doute guère productives. Ne faut-il pas alors faire preuve de pragmatisme pour faire rentrer l’argent qui est à l’étranger et non déclaré ?

 

L’histoire montre qu’au-delà d’un certain seuil le relèvement des taux d’impôt est contre-productif pour l’État lui-même et nuit aux classes moyennes.

 

L’augmentation des impôts du Président Mitterrand en 1981 et 1982 s’est révélée décevante. Dans les années 1980/85, le produit de l’impôt sur le revenu a baissé en valeur relative par rapport au PIB et par rapport aux autres ressources fiscales.

 

Pire, la contribution des plus riches au produit de l’impôt a aussi baissé par

rapport à celle des autres catégories de la population.

 

C’est d’ailleurs le même constat qui a été fait aux États-Unis lors des hausses d’impôts sous les présidents Hoover, Roosevelt, Nixon, Ford et Carter ou encore au Royaume-Uni avec le relèvement en 2010 du taux marginal supérieur qui n’a eu aucun résultat sur le produit attendu.

 

La bonne solution

 

Il vaudrait mieux réduire les taux d’imposition et élargir la base imposable.

Le chiffre avancé est d’une centaine de milliards non déclarés et détenus

par des Français sur le territoire helvétique et il pourrait y en avoir 5 à 6 fois

plus encore dans d’autres pays à fiscalité privilégiée.

Ne serait-il pas alors efficace de favoriser le retour de ces capitaux, comme

cela a été proposé aux contribuables fraudeurs par le dernier gouvernement en

2009 à des taux variables généralement de 10 à 20 % ou comme l’avait fait le

gouvernement Mauroy en 1982 au taux de 25 % ?

 

Certes une cellule de régularisation existe encore, mais les règles qui prévalent

aujourd’hui peuvent conduire à des coûts de rapatriement dirimants, de

40 % ou plus, surtout lorsque l’argent a été détenu par une structure sociale

étrangère.

 

Pourtant ces Français qui possèdent un compte en Suisse ne sont souvent

que des héritiers qui ont reçu de leurs aïeux ce cadeau empoisonné d’un compte

constitué il y a parfois plus d’un siècle.

Certains sont prêts à ramener en France, à un taux raisonnable, des

dizaines de millions. Pourquoi s’en priver ?

 

Dans les années 2009/2010, en taxant à un taux modeste ses ressortissants qui régularisaient leur situation, de 5 à 7%, l’Italie a rapatrié plus d’une centaine de milliards d’euros.

En Belgique, la mesure a eu aussi beaucoup de succès à un taux de 6 à 9 %.

 

Sous le nom de « Rubik », la Suisse propose aux États européens de taxer elle-même leurs ressortissants, tout en préservant leur anonymat.

 

Au-delà d’un coût de régularisation qui peut représenter des montants importants, 21 à 41 % de la « fortune » des Allemands ou 15 à 38 % de celle des Autrichiens par exemple, ponctionnés en une fois pour régulariser le passé,

la Suisse s’engage à prélever ensuite une taxe annuelle (25 % en Autriche, entre

34 et 41 % en Grande-Bretagne ou en Allemagne) reversée aux États de résidence

des contribuables concernés.

En échange, l’anonymat des comptes est préservé et les titulaires des

comptes sont exonérés de toute poursuite pénale ou fiscale dans leur pays de

résidence.

Cette taxe est imposée sur les revenus des comptes suisses de ces résidents

et elle est calculée à un taux fixé correspondant au taux moyen des impôts qui

seraient dus dans l’État de résidence. Ainsi, l’intérêt du Trésor est préservé autant

que le secret bancaire et la liberté des contribuables de le conserver.

L’Allemagne espère recevoir une dizaine de milliards d’euro de la Suisse à ce titre. La France pourrait en retirer le tiers ou la moitié.

 

L’angélisme nuit à l’efficacité

 

Valérie Pécresse s’était refusée à signer de tels accords et François Hollande a exprimé le même avis :

« Y souscrire revient à encourager l’évasion fiscale, et à donner son

accord au maintien de l’anonymat pour les détenteurs de capitaux dans les

banques suisses, ce que je ne peux pas accepter. »

Pourtant, la vertueuse France a déjà souscrit ce genre de « deal » dans le

cadre de la directive épargne de l’Union européenne.

La fiscalité n’a pas pour objet de punir les contribuables de leur comportement,

mais de rapporter de l’argent au budget.

L’État n’a pas pour mission de tout savoir de ses citoyens, mais de s’assurer

que tous payent leurs impôts de manière juste et régulière.

L’angélisme nuit à l’efficacité et celle-ci n’a rien de honteux tant qu’elle ne participe pas à l’immoralité. Et il n’y a rien d’immoral à adopter des solutions pragmatiques pour régulariser des situations illégales.

Plus, il pourrait être immoral d’être inefficace en l’état, critique, des finances publiques.

 

 

 

BONNES FEUILLES

 

Florin AFTALION

 

CRISE, DÉPRESSION, NEW DEAL, GUERRE (1)

(1) Florin Aftalion, Crise, dépression, New Deal, guerre, Paris, Economica, 2012, 132 pages, 23 .

 

Extrait du chapitre « Enseignements de la Grande Dépression » (pp. 122-127).

 

Leçons apprises et leçons oubliées

 

Les premières leçons de la Grande Dépression ont été tirées dès 1944 à

la Conférence de Bretton-Woods. Il s’agissait, pour la première fois dans l’histoire,

d’arriver par la négociation à définir ce qu’allaient être les relations monétaires internationales entre les quarante-quatre pays participants.

 

La Grande Dépression avait donné lieu à deux constats majeurs relatifs à

la conception d’un nouveau système monétaire international. Le premier est

qu’avec l’étalon-or et une quantité totale de réserves limitée (du moins dans le

court terme) les États pratiquent des politiques déflationnistes afin d’attirer le maximum de métal jaune dans leurs caisses (ou d’en éviter les sorties).

 

D’après le second, les prix s’ajustant difficilement à la baisse les taux de

change rigoureusement fixes entraînent des déficits de balance des paiements

non soutenables à terme.

Il était aussi apparu que les États-Unis, première puissance mondiale au

sortir de la guerre, allaient dorénavant remplir le rôle central (pour ne pas dire

hégémonique) qui avait été celui de Londres avant 1914 mais qu’aucun pays

n’avait assumé au cours des années vingt et trente.

 

Conséquence de ces constats, dans le nouveau système dit du Gold

Exchange Standard, les monnaies des différents pays membres étaient reliées par des parités de change fixes mais ajustables, les États-Unis fournissant avec leur monnaie les réserves qui avaient été trop rares au cours de la période d’entre les deux guerres mondiales.

Il s’agissait de dollars que la Fed était obligée de changer contre de l’or à la demande des autres banques centrales.

 

Deux institutions, le Fonds Monétaire International chargé de prêter des

réserves aux pays dont la balance des paiements était temporairement en déséquilibre

et la Banque Mondiale, complétaient le dispositif.

 

Malheureusement, ce système qui a perduré jusqu’en août 1971 pour le

grand bénéfice des économies qui y ont adhéré ne pouvait survivre à sa propre réussite.

En effet, l’ensemble des réserves en dollars accumulées dans le monde avait

fini par dépasser largement la capacité de la Banque centrale américaine de les

échanger contre de l’or.

 

Ce qui, ajouté à l’inflation américaine provoquée par la guerre du Vietnam

et la réussite économique allemande, engendra une spéculation en faveur du

mark et en défaveur du dollar à laquelle l’administration de Washington finit par

céder en août 1971.

Remarquons qu’un système de changes fluctuant librement n’avait été une

option ni au cours de l’entre deux guerre ni par la suite.

La plus grave des erreurs du traité de Versailles – les dédommagements

colossaux imposés aux pays vaincus – fut évitée à l’issue de la Seconde Guerre

mondiale.

L’Amérique prit même l’initiative avec le Plan Marshall (1948) d’aider la

reconstruction de l’ensemble des pays d’Europe de l’Ouest, vainqueurs comme

vaincus, (ceux sous domination soviétique ayant refusé cette aide) et de pousser à la réconciliation de la France et de l’Allemagne.

 

En même temps qu’était adopté le système monétaire dit de Bretton-

Woods, apparaissait la nécessité d’empêcher l’implosion catastrophique des

échanges internationaux à laquelle on avait assisté au cours des années trente.

La libre circulation des biens, des hommes et des services devait faire l’objet de

plusieurs cycles de négociations menées dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce.

 

Au sein de l’Europe, elle s’accéléra grâce au Marché commun (1968), qui

devint Union européenne par fusion avec la zone de Libre échange et l’adhésion

de divers autres pays et enfin, par l’adoption de l’Acte unique (1986).

 

Le traité de Rome (1957), à l’origine de ces avancées vers le libre-échange,

prévoyait la suppression, une à une, des barrières internes à la libre circulation des biens, des services, des capitaux et des personnes.

 

Malheureusement, en période de crise, lorsque le chômage augmente, nombreux sont les responsables politiques qui cèdent aux tentations protectionnistes.

 

Leurs arguments sont soit que d’autres pays ont institué des mesures protectionnistes

(à ce propos, les États-Unis sont souvent montrés du doigt), soit

qu’ils pratiquent des salaires anormalement bas (en faisant travailler les enfants

ou en ne respectant pas l’environnement comme cela serait le cas en Chine),

mais en oubliant que les dispositifs protectionnistes entraînent des mesures de

rétorsion de la part des pays lésés.

C’est la raison principale pour laquelle entre 1930 et 1933 le commerce

mondial s’est totalement effondré et a ainsi fortement aggravé la crise.

 

Plusieurs leçons de la Grande Dépression furent également tirées bien plus tard.

 

Lorsqu’on 2008 est survenue la crise la plus sévère depuis celle des années trente, Ben Bernanke était à la tête de la Fed.

Cet économiste connu et estimé depuis longtemps pour ses travaux sur la

monnaie et en particulier sur le rôle de la monnaie pendant la Grande Dépression

était de l’avis général the right man in the right place.

 

Il paraissait heureux que l’un des chercheurs ayant le plus contribué à la

connaissance de la Grande Dépression fût en charge à ce moment-là de la politique

monétaire américaine. Conformément à la principale leçon tirée de la

transformation de la crise de vingt-neuf en Grande Dépression, la Fed devait

faire tout son possible afin de ne pas répéter l’erreur commise de 1930 à 1933

lorsqu’elle n’était pas intervenue pour fournir aux banques les liquidités dont elles

avaient besoin et avait laissé la déflation s’installer.

 

Au cours des années suivantes, la Fed continua à injecter massivement des

liquidités dans le système bancaire américain en achetant des obligations longues

des secteurs privé ou public. Ce furent les programmes « non conventionnels »

dits de Quantitative Easing (« assouplissement quantitatif ») I et IL

 

Ces programmes furent inspirés par la crainte de voir les banques manquer

de liquidités mais aussi par le désir de réduire les taux à long terme. La déflation

redoutée put être évitée, mais après la fin de la récession l’économie américaine

ne retrouva qu’un taux de croissance inférieur à celui observé dans le passé lors

de situations similaires de sortie de crise.

 

Pourtant, le gouvernement du président Obama avait adopté dès le mois de

janvier 2009 un plan de relance de 787 milliards de dollars provoquant un fort

déficit budgétaire (relativement inférieur toutefois à ceux des années 1942 à 1945 donnés comme explication de la reprise américaine des années 1942 et suivantes).

 

Christina Romer, chef des conseillers économiques du Président, avait

prédit en janvier 2009 que le plan de relance réduirait le chômage de 7,8 % à

7,0 %. Une année plus tard, il avait augmenté à 9,7 %. Situé encore à 9,0 % au début de 2011 (2), il n’avait décru qu’à 8,5 % au début de l’année suivante, malgré les injections de monnaie et les déficits budgétaires.

(2) En décembre 2010, il y avait 130,7 millions d’emplois dans l’économie américaine, 6,8 millions de moins que n’en avait prédit l’administration Obama en janvier 2009.

 

Était-ce parce que la relance par la dépense et les déficits ne « marche »

pas ou parce que les montants engagés étaient insuffisants (3) que la reprise fut

si molle ?

(3) Comme l’a prétendu Paul Krugman, prix Nobel d’économie et inaltérable néokeynésien, dans ses chroniques du New York Times.

 

Quoiqu’il en soit, d’autres pays adoptèrent vers la même date des plans de

relance prétendument keynésiens, avec malheureusement partout les mêmes

résultats décevants sur l’emploi et des alourdissements considérables des endettements

publics.

 

II apparaît donc qu’une leçon de politique économique a été bien apprise : les banques centrales fournirent des liquidités plus qu’abondantes à leurs systèmes bancaires.

 

Concernant les plans de relance, il semble que leurs adoptions ne résultent pas d’une leçon de la Grande Dépression puisqu’à l’époque, nous l’avons vu, les politiques keynésiennes ne furent pas essayées, mais plutôt de l’interprétation théorique de la Théorie générale ainsi que de la crainte de voir les banques devenir illiquides.

 

Si l’idée selon laquelle la relance par les déficits n’a pas donné de résultats au cours des années trente aux États-Unis parce qu’elle n’a pas été essayée, il n’en va pas de même pour les années 1941 à 1945.

 

Nous avons vu que la croissance économique et la baisse du chômage de la période sont données comme argument du bienfondé des politiques de relance par les déficits à condition que ces derniers soient suffisamment conséquents.

 

En revanche, si les statistiques correspondant à l’économie de guerre sont

considérées comme fallacieuses, il est impossible de prononcer un jugement sur la question.

 

En dehors des États-Unis, l’Allemagne nazie a connu d’importants déficits

budgétaires au cours des années 1930.

 

Insuffisants toutefois pour expliquer l’apparente croissance économique des années 1933 à 1938 (4).

(4) Albrecht Ritschl, « Deficit Spending in the Nazi Recovery, 1933-1938 : A Critical Reassessment

», University of Zurich, WP ISSN 1424-0459, 2000.

 

La crise dans la crise de 1937-1938 que nous avons interprétée comme résultant d’une politique monétaire brusquement restrictive est citée par Christina Romer (5) qui ne partage pas ce point de vue comme un exemple des conséquences d’un plan de relance arrêté avant qu’une économie ait pleinement repris sa croissance.

(5) Christina Romer, « The lessons of 1937 », The Economist, 18th June 2009.

 

Mais nous avons vu que d’autres explications de la crise dans la crise existent et sont plus convaincantes que celles de l’ex-conseillère économique du Président Obama.

 

Si des leçons concernant les politiques monétaires en temps de crise ont été bien apprises, deux des leçons majeures qui auraient dû être tirées de la Grande Dépression ne l’ont pas été et, par conséquent, n’ont pas été appliquées.

 

La première de ces leçons est que l’hostilité manifestée par le Président

Roosevelt et ses collaborateurs à l’encontre du monde des affaires ; si elle n’a

pas provoqué la « grève des investissements » dénoncée par la Maison blanche,

a certainement soulevé la méfiance de Wall Street et du patronat. Pourtant, le Président Obama a repris à son compte une rhétorique anti-Wall Street qui n’est pas sans rappeler celle de son illustre prédécesseur.

 

La crise de l’endettement excessif de certains pays de la zone euro

commencée au début de l’année 2010 a provoqué un débat sur la nécessité de

voir la Grèce abandonner l’euro afin qu’une nouvelle drachme dévaluée permette

à ce pays de rétablir une balance des paiements excédentaire, son économie

repartir à la hausse et son déficit budgétaire faire place à un excédent. Cette option ne fut pas choisie.

 

Les autorités de Bruxelles, la Banque centrale européenne et le FMI préférèrent

imposer à Athènes, parmi d’autres mesures, une politique de déflation

intérieure (baisse autoritaire des salaires) qui n’est pas sans rappeler celle menée

par Laval en 1935 (6).

(6) A propos de la France, rappelons que si, contraint et forcé, le gouvernement du Front Populaire dévalua le franc, l’économie française n’en bénéficia pas, – l’imposition des quarante heures venant de son côté aggraver le chômage dans notre pays. La leçon de cette mesure catastrophique ne fut pas tirée lorsqu’un demi-siècle plus tard fut décidée la semaine de trente-cinq heures.

 

Malgré les résultats catastrophiques de cette dernière, elle ne servit pas de (seconde) leçon dans les choix politiques imposés à la Grèce.

 

D’après la troisième des principales leçons non apprises, l’incertitude juridique,

institutionnelle et surtout fiscale, caractéristique des deux New Deals, a

découragé à l’époque nombre d’investisseurs incapables d’estimer la rentabilité

qu’ils pourraient attendre de leurs placements et qui, de ce fait, ont dû renoncer

à les entreprendre.

 

Or, de fortes incertitudes continuent à planer sur nombre d’économies (dont la française, particulièrement exposée aux choix fluctuants de gouvernements incapables d’en faire baisser le taux de chômage).

 

A la question de savoir pourquoi ces diverses leçons ont été oubliées voire n’ont jamais été tirées, deux types de réponses viennent à l’esprit.

 

D’une part, parce que ces leçons impliquent des facteurs non quantifiables

– comment en effet mesurer l’hostilité, l’incertitude, la méfiance, le découragement

– ils n’ont pu être l’objet d’études quantitatives de la part d’économistes

ou d’historiens.

D’autre part, lorsqu’un déficit de croissance entraîne chômage et troubles

sociaux, les pouvoirs politiques, incapables de résoudre les problèmes qui se

posent, offrent des séries de pseudo solutions dépourvues de logique économique

(ce qui fut typiquement le cas du New Deal).

 

Devant l’échec de ces politiques, un gouvernement se trouvant dans la situation qui fut celle du Président Roosevelt, prisonnier de son idéologie et des attentes de son électorat, est dans l’incapacité d’adopter la ligne économique claire qui devait être celle de son successeur Harry Truman.

 

Précisons que s’il n’existe pas de justification économétrique du bien-fondé

de ces leçons, la concomitance de la reprise de la production non seulement

pendant la guerre mais surtout après 1945 avec le retournement d’attitude du

Président Roosevelt envers le monde des affaires puis l’abandon des mesures

« antibusiness » du New Deal et le choix d’une ligne politique claire et rectiligne

plaident en faveur de leur pertinence.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

ÉTHIQUE ET FISCALITÉ

Ouvrage dirigé par Jean-Yves Naudet (1)

(1) Presses Universitaires d’Aix-Marseille (Collection du Centre d’Éthique Économique), 2e trimestre 2011, 320 pages, 25 . http://www.centre-ethique.univ-cezanne.fr/publications.html

 

 

Voici des universitaires, philosophes, économistes, politologues, juristes et autres spécialistes de finances publiques réunis deux jours durant pour débattre de l’éthique et de la fiscalité, de l’impôt et de sa justice, sans oublier deux députés de bords opposés. Voici les actes de ce colloque (2) et le lecteur demeure perplexe.

(2) XVIIe colloque d’éthique économique, Aix-en-Provence, organisé par le Centre de Recherche en Éthique Économique et des Affaires et Déontologie Professionnelle.

 

La diversité des points de vue fait ressortir l’aporie du sujet : l’impôt est une imposition ; le fisc s’impose à la volonté du contribuable ; on peut dénoncer sa violence ou, au contraire, y consentir en lui trouvant ou non des justifications ;

payer ses impôts, ou s’y soustraire, n’est pas un acte éthique mais tout

au mieux une (in)convenance sociologique.

 

Si on n’accorde à l’impôt pas plus d’autorité qu’à la coutume, on dénoncera

l’arbitraire de toute fiscalité qui n’aurait pas été votée par la représentation

nationale. On lui trouverait ainsi une source de légitimité. Le fait

est, en effet, que le consentement à l’impôt est la première prérogative arrachée,

outre-manche, au pouvoir royal par les parlements. L’impôt deviendrait-il pour

autant l’objet d’un libre choix ? La fiction de la volonté générale pourrait le laisser

croire. Mais la pratique de nos démocraties représentatives en dévoile l’artifice :

le plus grand nombre se coalise pour faire reconnaître par le législateur de petits

avantages même si certains riches prônent la redistribution qu’ils appellent de

leurs voeux.

 

Si on remet en cause la primauté de la législation sur le droit, on considère

l’homme, son caractère social, les biens appropriés, le bien commun, l’autonomie

qu’apporte la propriété, la dévolution de la charge du bien commun. A

l’opposé de la féodalité, nos sociétés confient cette charge non à une famille

mais à une organisation, l’État. Se pose alors la question de la justice de l’impôt, précisément de sa répartition au regard des facultés contributives.

 

Le débat oppose les partisans de la progressivité de l’impôt à ceux du

taux unique. La question porte sur les moyens, devient technique. Mais, à

constater l’âpreté des débats sur l’arbitraire fiscal, le lecteur comprend que la question de la répartition de l’impôt est subsumée par celle de l’État, de son rôle, de l’extension de son pouvoir.

 

Le lecteur regrettera qu’aucun moraliste ou psycho-sociologue n’ait participé

au colloque. Le contribuable ne dispose-t-il vraiment d’aucune marge de

manoeuvre ? La dissimulation, pour ne pas parler de la fraude fiscale, administre

la preuve du contraire, sans parler de la désobéissance civile et des autres

protestations non violentes. Dans cette marge étroite, le contribuable peut choisir, plutôt que consentir, de contribuer ou non au financement d’un État dont il peut approuver ou blâmer l’extension et la pratique. Il en garde, au for interne, la responsabilité quoiqu’il puisse se cacher à lui-même sa lâcheté en arguant de la violence fiscale. Quant on parle de fiscalité, l’éthique doit être cherchée plutôt du côté du contribuable que du côté de l’impôt.

 

Arnaud Pellissier-Tanon

 

PIERRE BOURDIEU.

QUAND L’INTELLIGENCE ENTRAIT ENFIN EN POLITIQUE !

de Jean Baudouin (3)

(3) Jean Baudouin, Éditions du Cerf, 2012, 122 p., 14 .

 

 

Qui osait critiquer les diktats du sociologue Pierre Bourdieu, celui dont les analyses sociologiques voulaient changer le monde ? Rares étaient les courageux...

 

Parmi eux : Philippe Bénéton, Raymond Boudon et, bien entendu, Jean-François Revel. Ils ont bien révélé les tromperies de Bourdieu et démasqué l’indigence de ses écrits. Mais c’est bien Jean Baudouin qui décortique le « champ » bourdivien. Parmi les duperies scientifiques de Bourdieu figurent à une place de

choix ses théories sur l’école. Il soutient que l’éducation n’est réservée qu’à une

élite et que les enfants d’ouvriers, de paysans... ne peuvent pas réussir comme

ceux provenant des familles aisées. Bourdieu soutient cette thèse dans les années

1970 au moment où l’école donnait vraiment encore la chance à tout le monde et

lorsque le nombre d’enfants issus des classes populaires qui réussissait dans les

bonnes écoles était significatif (Philippe Bénéton a démontré dans ses livres,

chiffres à l’appui, cette réalité). A partir des années 1980 et l’application des

théories gauchistes uniformisant les capacités des élèves (il n’y a pas de bon ou de mauvais élève, il n’y a que des élèves en retard ou en « échec scolaire » à cause de

leurs origines), la théorie de Bourdieu a bel et bien été appliquée et les élèves des

familles favorisées ont quitté les mauvaises écoles pour se réfugier dans les bonnes.

Bourdieu est aussi celui qui dénonçait la mainmise d’une caste sur le monde

médiatique (il affirmait ne pas être invité, mais, en réalité il refusait les invitations

et, de toute façon, on a rarement vu un intellectuel aussi omniprésent lors des

débats politiques) et sur le monde des prix littéraires qui serait réservé aux journalistes.

Il suffisait d’un regard rapide pour constater que les lauréats ne sont

nullement ceux dénoncés par Bourdieu. Mais c’est contre la « théodicée néolibérale

» que vise surtout le combat idéologique de Bourdieu. Et là, il faut remercier Jean Baudouin de faire ce que des libéraux auraient dû faire depuis longtemps : démonter cette haine antilibérale.

 

Pour Bourdieu, la société est habitée par un « mal radical », la « mondialisation

néolibérale ». Le monde est dirigé par la « la main invisible du marché »

(si elle est invisible, comment pouvait-il savoir ?). Sa pensée, écrit Baudouin, est

celle du « soupçon et de la haine ». Dans la première partie (la plus longue) de

sa période, le sociologue ne propose pas d’alternative au monde libéral. Pas de

futur radieux. Il souhaite juste la fin de « l’incarnation du mal ». Dans une

deuxième période, et surtout à l’occasion de ses engagements contre les propositions

de réforme de Juppé en 1995, il se déclare comme le défenseur de

l’État providence. Le communisme n’est pas invoqué directement. On sent son

idéologie malgré l’« amnésie volontaire » du sociologue. Bien entendu, il ne

condamne jamais les crimes communistes, ce qu’il faut combattre, ce sont les

« victimes du libéralisme ». Jean Baudouin a raison de remarquer cette obsession

antilibérale chez Bourdieu. D’ailleurs, la fin du communisme n’est qu’un « répit »

en attendant le grand soir. C’est pathologique ! Les suppôts du libéralisme sont

des « collabos », y compris les intellectuels des revues « Esprit » et « Débat » (qu’on

ne peut pas vraiment soupçonner de libéralisme acharné...) car elles ont soutenu

les réformes – avortées – d’Alain Juppé. Bourdieu va très loin : non seulement

le symbole (l’épicentre) du libéralisme, les États-Unis, est un État « pénal », mais la démocratie même est « une façade hypocrite qui dissimule sous des principes chatoyants le jeu implacable des violences de classe ».

 

La pensée bourdivienne arrive à des cimes insoupçonnées dans cet article de 1989 intitulée « L’histoire se lève à l’Est. Pour une politique de la vérité. Ni Staline, ni Thatcher ». L’URSS et la Grande-Bretagne de Thatcher, même combat. Le comble c’est que Bourdieu va complètement à l’encontre de ce qu’il veut défendre.

La classe ouvrière britannique a voté en très grande majorité pour Thatcher (réélue trois fois de suite) ! Mais c’est sûrement l’une des tares de la démocratie...

 

Bogdan Calinescu

 

* * *

 

Signalons aussi, en ce premier semestre 2012 trois oeuvres dont il ne faut pas manquer la lecture et déjà recensées dans la Nouvelle Lettre (respectivement No 1116, 1121, 1118) :

Pour une libération fiscale ou, pour parodier Woody Allen « tout ce que vous vouliez savoir sur l’inanité du programme économique de François Hollande, sans oser le demander ».

Ce petit livre bleu dénonce, en effet, point par point, les arguments apportés par Thomas Piketty dans son petit livre rouge Pour une révolution fiscale.

Pourquoi ne pas le dire ?, miscellanées qui reprennent les billets d’humour et

d’humeur publiés dans notre cher Bulletin de l’ALEPS par notre non moins cher viceprésident

sur les sujets les plus divers et en général les plus irritants : des femmes – notre

auteur ne serait-il pas un peu misogyne ? – à l’écologie en passant par le monde de l’entreprise, les dérives de la social-démocratie, la gestion de la santé, la crise financière, j’en passe et des plus savoureux.

– Et pour finir sur une Somme, voici le Dictionnaire du libéralisme qui réunit les 65 contributeurs les plus prestigieux et les mieux qualifiés pour donner du libéralisme un panorama clair dans sa diversité et ses richesses (300 entrées) et tordre ainsi le cou à toute les caricatures trop souvent répandues par les médias.

Remercions donc Mathieu Laine – à qui l’ALEPS avait décerné en 2009 le prix du

livre libéral pour Post politique – pour cet ouvrage indispensable dans la bibliothèque de

tout « honnête homme » donc dans la vôtre bien évidemment.

* Jean-Gilles Malliarakis, Éditions du Trident, http://www.editions-du-trident.fr/liberationfiscale.htm 2012, 202 p., 20 .

** Fred Aftalion, Éditions du Trident, (vente par correspondance 39 rue du Cherche Midi 75006 Paris, Tel 06 72 87 31 59 http://www.editions-du-trident.fr) 2012, 137 p., 18 .

*** Mathieu Laine, Éditions Larousse, 2012, 639 p., 28,50 .

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

L’argument avancé par les pays qui limitent le libre échange est essentiellement

celui de préserver les emplois nationaux menacés par la concurrence,

jugée inégale ou « dommageable » à cause des « dumpings » social, fiscal, monétaire,

environnemental.

 

Par contraste, les avocats du libre échange font apparaître que les prix

diminuent grâce aux importations et accroissent le pouvoir d’achat des consommateurs

nationaux. L’ouverture au monde permet des transferts de technologie,

facilitant ainsi le développement et la croissance. Les marchés se développent,

ce qui constitue un débouché pour les producteurs.

La compréhension entre les peuples n’est-elle pas plus aisée dans un monde sans entraves, où les personnes, les produits, les idées circulent facilementn ? Le libre échange n’est-il pas facteur de progrès humain ?

La science économique dispose de réponses pour guider les décideurs, tant publics que privés, et pour éclairer l’opinion publique, en dehors de tout esprit partisan.

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

LIBRE ÉCHANGE ET PROGRÈS SOCIAL

 

Dimanche 26 août

18:30 Cocktail d’accueil au Grand Hôtel du Roy René Aix-en-Provence

19:30 Dîner et discours d’ouverture.

 

Présentation de l’Université : Pr. Jacques Garello, Président de l’ALEPS

Pr. Philippe Nemo : L’expression politique du libéralisme en France

Pr. Pierre Garello : L’incertitude des choix européens

 

Lundi 27 août :

8:30 | Accueil et Inscriptions

9:00 – 10:30 | Session 1 : Le Libre Échange en recul

11:00 – 12:30 | Session 2 : Le Libre Échange en accusation

12:30 – 14:00 | Déjeuner en commun à l’Université

14:00 – 17:30 | Séminaires optionnels : Délocalisation et emploi. US and thé free trade : Come back to Roosevelt ? La pétition des marchands de chandelle : analyse Public Choice du protectionnisme

 

Mardi 28 août :

9:00 – 10:30 | Session 3 : Le Libre Échange et le pouvoir d’achat

11:00 – 12:30 | Session 4 : Le Libre Échange, l’innovation et la compétitivité

12:30 – 14:00 | Déjeuner en commun à l’Université

14:00 – 17:30 | Séminaires optionnels : Le dumping social, fiscal, environnemental – Prix et concurrence – Tax Cut and the Competitiveness

 

Mercredi 29 août :

9:00 – 10:30 | Session 5 : Libre Échange et inégalités

11:00 – 12:30 | Session 6 : Libre Échange et Humanisme

12:30 – 14:00 | Déjeuner en commun à l’Université

14:00 – 17:30 | Séminaires optionnels : The Free Trade and International Gaps – Les termes de l’échange – La société de confiance – Globalization and the Ethics of Capitalism

 

Programme plus détaillé avec le nom des intervenants, informations, inscriptions

sur le site www.summeruniv.com ou par courrier (fiche page suivante)

à

ALEPS, BP 80026,13545 Aix en Provence Cedex 4

 

Bulletin d’inscription

Ce bulletin est à renvoyer par courrier à

ALEPS, BP 80026, 13545 AIX-EN-PROVENCE CEDEX 4

Tel. : 33 (0)4 42 90 85 27 Fax : 33 (0)4 42 90 85 35

NOM ............................................. Prénom .............................................

Adresse ....................................................................................................

E-mail .......................................................................................................

S’inscrit à l’Université d’Été de la Nouvelle Économie en qualité de

(cocher les cases correspondantes) :

 

Étudiants

Inscription

L’inscription couvre votre participation à toutes les sessions et tous tes ateliers, les documents de travail, 4 nuits en cité universitaire, 3 déjeuners pris à l’Université

 

Non étudiants

Inscription (avant le 20 juillet) 150

Inscription (après le 15 juillet) 175

Inscription (sur place) 200

 

L’inscription donne accès à toutes les sessions et tous les ateliers et aux documents de travail. Elle couvre aussi 3 déjeuners pris à l’Université.

Réservation d’une chambre à la cité Universitaire Les Gazelles pour 4 nuits

Logement en Cité Universitaire (4 nuits) 100  

Repas et cocktail d’ouverture le 26 août 2012 60

Soutenir le Programme de bourse de l’Université d’Été (en partenariat avec l’IES Europe), qui prend en charge les frais de participation, d’hébergement et de repas d’un étudiant pour la somme de 100.

 

TOTAL DES PRESTATIONS

Ci-joint un chèque de ....................... e à l’ordre de Nouveaux Économistes

Je désire recevoir confirmation de mon inscription à l’adresse postale suivante

ou par e-mail : ...........................................................................................

 

- Bulletin 139, avril 2012.

AVANT-PROPOS

 

Jacques Garello ouvre ces pages sur un « état des lieux » de la France politique à la veille des élections présidentielles. Son propos est sans doute quelque peu désabusé mais sa confiance en un futur libéral – quelques années encore à attendre ! – ne faiblit pas (p. 2).

 

Toujours à propos des élections toutes proches, les Instituts de sondage se mobilisent pour « croiser les courbes » et celles-ci se suivent à une cadence frénétique... et ne se ressemblent pas. Si vous restez perplexe devant

les prévisions des sondeurs, vous allez apprécier la grille de lecture que nous propose Bertrand LEMENNICIER pour démêler cet enchevêtrement de voix cacophoniques. Son analyse spatiale du vote non seulement constitue une méthode efficace de prévision mais aussi décrypte et anticipe les comportements des acteurs politiques (p. 8).

 

La crise que nous continuons à subir a une triple cause, à la fois économique, politique et morale, mais son origine est unique : c’est la dette publique. Jean-Yves NAUDET déplore cette situation en France et dans l’ensemble de la zone euro. Cette dette publique est un véritable tonneau des Danaïdes où les emprunts nouveaux s’additionnent pour tenter de combler les vides creusés par les emprunts précédents. Une méthode immorale dite « de cavalerie » et passible de poursuites judiciaires dans la sphère privée mais que les États ne s’interdisent pas. Dans cette fuite en avant, irresponsable, le plus terrible est de penser que nous laisserons ce souci – le mot est à la mode – à la génération suivante (p. 21).

 

« Tout désir satisfait laisse émerger de nouvelles insatisfactions. » Cette jolie formule d’Olivier MÉRESSE n’est pas à prendre dans le sens pessimiste de l’aquoibonisme mais, bien au contraire, à considérer comme l’expression d’une stimulation à l’action. En effet, le travail se crée, c’est une évidence. Dommage que cette évidence ne saute pas aux yeux des hommes d’État, ils cesseraient d’administrer le chômage qui est, en fait, le plus sûr moyen d’empêcher le retour au plein emploi (p. 29).

 

Fred AFTALION dénonce la nouvelle gouvernance des firmes industrielles : les grandes entreprises avaient été fondées par d’authentiques techniciens et ceux-ci choisissaient pour successeurs des ingénieurs formés par leurs soins à tous les rouages de la firme. Aujourd’hui, les patrons ont changé de profil : ils sont généralistes plutôt que spécialistes, plus avertis des cours de la bourse que de la science des techniques et du management. Nous sommes loin des pionniers d’origine et, hélas, depuis quelque trente ans, de belles entreprises en Europe comme aux États-Unis ont fait les frais de cette évolution (p. 36).

 

Jacqueline Balestier

Jacques GARELLO

 

Y A-T-IL UN VOTE LIBÉRAL ?

 

C’est une question que les intellectuels libéraux et leurs amis réunis autour de l’ALEPS doivent se poser. La diffusion des idées libérales, qui est notre première mission, a et aura toujours son importance. Mais elle ne suffit pas à faire notre bonheur.

Nous aimerions aussi que ces idées aient un écho dans le monde politique et inspirent son action. Mais le monde politique a sa logique, électorale avant tout.

Voilà près d’un siècle qu’en France les

convictions et les doctrines ont déserté le

débat public. « La doctrine du gaullisme est de ne

pas en avoir », écrivait Michel Debré, un expert. Mais la famille centriste a également

accepté le principe (elle y était prédisposée, à vrai dire), et la famille

radicale ne tient plus que par son commun attachement à la laïcité. Au prétexte

que l’idéologie marxiste avait conduit à la ruine et à la servitude, son effondrement

a été compris comme une rupture avec toute idéologie et le « dogmatisme »

a été évacué au profit de l’« empirisme ». La gauche française est demeurée plus

« idéologue », parce qu’elle n’a toujours pas compris, soixante ans après, les

errements du socialisme ni même les horreurs du marxisme.

Ainsi, aborder une campagne électorale en arborant les couleurs de « l’idéologie

» libérale n’est pas un avantage pour nous, et nous avons peu de chances d’être écoutés. Des oreilles plus attentives pourraient cependant percevoir que les libéraux, bien qu’utopistes, idéologues et doctrinaires, sont des électeurs.

Alors, les candidats peuvent-ils s’intéresser à un vote libéral ?

 

Ma réponse est non et oui. Non, parce que le choix entre des candidats

qui n’ont rien de commun avec le libéralisme est difficile et renvoie à des votes rejets ou « par défaut ». Oui, parce qu’il y a dans le peuple de France un attachement plus important qu’on ne le croit à un programme libéral. Ce choix pour « autre chose » pourrait se concrétiser non pas tellement au cours de ce scrutin, mais dans les échéances suivantes, surtout dans un contexte national et international en évolution. Alors, enfin, notre effort pourrait être récompensé.

 

Les idées de la liberté absentes de la campagne

 

De tous les candidats, Nicolas Sarkozy est certainement celui qui aurait pu

porter les couleurs libérales, ou du moins introduire quelques doses de libéralisme

dans son programme. Dans les rangs de l’UMP n’y a-t-il pas quelques personnalités

qui connaissent (sans toujours les partager) nos idées ? Hervé Novelli avait

organisé en novembre dernier le « dîner de la galaxie libérale ». Elle avait connu

un franc succès, en ce sens que tout ce que la France compte d’hommes politiques,

de chefs d’entreprises et d’intellectuels se réclamant de Bastiat et d’Hayek

s’étaient retrouvés. Cinq cents personnes de qualité, avec une rencontre prometteuse

entre générations. La vieille, la mienne, l’actuelle, celle des organisateurs,

et la future, avec beaucoup de brillants jeunes esprits (faut-il rappeler que

le Conseil d’Administration de l’ALEPS par exemple a vu sa moyenne d’âge

abaissée de vingt-cinq ans ?). Quelques semaines plus tard Jean-Michel Fourgous,

Olivier Dassault et les députés de « Génération Entreprise » réunissaient à

l’Assemblée Nationale un panel où d’authentiques discours libéraux ont été prononcés,

où le mot « libéralisme » n’était plus honteux. Mais cette « sensibilité »

s’exprime ponctuellement à l’intérieur d’une formation UMP où étatistes, dirigistes

et vrais socialistes se mêlent et s’unissent autour d’un seul point commun :

ils appartiennent à la majorité présidentielle. Ce qui signifie qu’ils ont besoin de

l’investiture et du soutien de leur parti pour être élus ou réélus, et qu’ils doivent

à cet effet faire allégeance au Président, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse.

Nicolas Sarkozy, modèle d’empirisme, n’a jamais été libéral, en dépit des

pressions de son éphémère compagnon de route, Alain Madelin. Ils avaient

organisé tous deux les « États généraux de l’opposition » sous le règne finissant

de François Mitterrand. Ils allaient d’ailleurs se séparer en 1995 quand l’un faisait

le choix d’Édouard Balladur et l’autre de Jacques Chirac. Mais en 2007 Nicolas

Sarkozy rassurait son monde : « Je ne pense pas à Hayek et Margaret Thatcher

lorsque je me rase le matin ». Ni à midi, ni le soir. Sa conviction est celle de

Michel Debré : la France a besoin d’un chef d’État, et pas d’une doctrine. Cela

explique que ses discours et ses propositions soient illisibles. A quelques minutes

d’intervalle il se fait le défenseur des riches et le pourfendeur des grandes

sociétés : grand écart. Il critique les excès de la redistribution mais remplace une

allocation par une autre.

Fondamentalement il ne choisit pas la voie libérale pour sortir de la crise :

– l’équilibre budgétaire serait rétabli par des hausses d’impôts plutôt que

par la réduction des dépenses publiques ;

– le chômage, par un « traitement social » plutôt que par la libération des

entreprises de leurs entraves sociales, fiscales et réglementaires ;

– le problème des dettes européennes serait réglé au niveau européen par un appel à de nouveaux emprunts et à l’action de la Banque Centrale pour

fournir des liquidités au système bancaire ;

– l’enseignement ne serait ni privatisé, ni libéré du dirigisme d’une bureaucratie

parisienne et d’un syndicalisme agressif ;

– le logement social demeurerait le remède contre la crise du logement ;

– l’État continuerait à mener une politique de « grands investissements »

stratégiques financée à partir d’organismes financiers qui monopolisent

l’épargne populaire ;

– quant à la réforme des retraites, elle a été saluée comme une victoire

majeure, alors que le système par répartition va nous exploser à la figure dans

moins de cinq ans.

 

Je vous fais grâce du reste de la liste ; au demeurant vous la connaissez

aussi bien que moi. Si Sarkozy avait été un président libéral, nous n’en serions

pas à 10 % de chômage et une récession qui s’annonce longue. Le comique de

l’histoire, c’est que les échecs successifs ont été mis au débit de « l’ultralibéralisme

» ! Nicolas Sarkozy s’en défend avec énergie, jusqu’à reprocher à deux

ministres qui peuvent passer pour libéraux, Novelli et Longuet, de garder leur

amitié à Madelin. La presse n’a pas manqué de relever le propos.

En fait, Nicolas Sarkozy a été « politiquement correct », c’est-à-dire keynésien,

partisan de la relance au prix des déficits et de l’endettement. Ce n’est qu’à

quelques encablures des élections qu’il a découvert le « modèle allemand », c’està-

dire l’inverse de ce qu’il a fait : fluidité du marché du travail, privatisations et

réduction drastique de la fonction publique, retraites notionnelles, et bien sûr

respect de la Constitution Fédérale qui interdit de voter un budget en déficit.

Tant qu’il y était, il aurait pu se convertir au tout dernier moment, reconnaissant

non seulement ses erreurs de jeunesse (il a bien fait son mea culpa sur ces affaires

ridicules du Fouquet’s et du yacht, qui montrent la médiocrité de nos médias et

la mauvaise foi de la gauche), mais aussi son entêtement à adopter les idées à

la mode. Non : au lieu de définir une nouvelle ligne il préfère donner un coup

de barre « à droite », puis à gauche, flatter successivement l’électorat de Le Pen,

puis de Bayrou, puis même de Hollande. En ce qui nous concerne, nous n’avons

eu droit à rien.

 

Dans ces conditions, pas de vote libéral. Les libéraux vont essaimer leurs

votes entre plusieurs candidats, qu’ils jugeront sur des mesures ponctuelles. Certains

reconnaîtront à Sarkozy des positions assez nettes sur les questions sociétales

(dans son discours sur les « valeurs » écrit pour le Figaro-Magazine) : non

au mariage et à l’adoption d’enfants pour les couples homosexuels, non à la

laïcité militante (résurrection de la loi Combe par Nicolas Hollande), oui aux « valeurs chrétiennes » fondatrices de l’Europe et de notre nation. D’autres récompenseront François Bayrou pour son calme et pour quelques formules heureuses, alternant avec des idées saugrenues. D’autres enfin verront dans Marine Le Pen non pas une néo-marxiste redoutable, mais un vestige d’un passé pré-gaullien. Ces votes seront inspirés par la colère, le mépris, le dépit, ou au contraire l’utilitarisme, la peur d’une alternance aventureuse. Mais, même à ce niveau, certains feront le calcul qu’il vaut mieux lever une fois pour toutes l’hypothèque de la gauche surannée, pour redémarrer avec un paysage politique totalement recomposé, après l’éclatement d’une droite défaite. Une grande partie de la troupe ira à la pêche, rejoignant le premier parti de France, celui des abstentionnistes. Vote sanction ? Vote contraint ? Vote prospectif ? Abstention ?

En tous cas, pas de vote libéral...

 

Et pourtant l’électorat libéral existe

 

Si nous sommes aujourd’hui condamnés au silence ou à la perplexité, il

n’en a pas toujours été ainsi, et ce ne sera pas pour toujours. Interrogeons

d’abord le passé. Mon âge me permet de dire aux plus jeunes que l’expression

politique du libéralisme, à plusieurs reprises, a bien été une réalité. Les élections

de 1986 ont été un triomphe pour les idées libérales. Elles sont intervenues

après plusieurs années de lutte contre le premier règne de Mitterrand, le plus

agressif. A cette époque est créé le groupe des Nouveaux Économistes, en émulation

avec les Nouveaux Philosophes qui marquent la rupture de l’intelligentsia

française avec le marxisme : Nemo, Benoit, Glücksman, voire BHL. Le Congrès

de la Société du mont Pèlerin se tient à Paris : Hayek et Friedman sont là, et la

presse (avec Louis Pauwels et le Figaro Magazine à sa tête) n’a d’yeux et d’oreilles

que pour ces intellectuels qui parlent de Bastiat et admirent Thatcher et Reagan.

Jacques Chirac, maire de Paris, accueille Hayek avec un discours qui surprend

par son « volontarisme libéral ». Le programme sur lequel la nouvelle majorité

se fait triomphalement élire en 1986 est résolument libéral, rédigé en grande

partie par la « bande à Léo » (Léotard, Madelin, Longuet, Douffiagues). Les Nouveaux

Économistes tiennent meetings sur meetings.

 

Hélas, l’élan est rompu du jour où le programme libéral est mis entre les

mains de deux personnalités qui ont vite mis le libéralisme dans leur poche :

Chirac et Balladur. A nouveau, en 1993 le programme de la droite est plutôt

libéral, elle l’emporte, et Balladur cohabite avec Mitterrand. Et en 1995 c’est

Madelin, soutien de Chirac, qui l’emporte sur Sarkozy, qui a fait le choix de

Balladur. L’une des raisons du succès : la création des cercles « Idées Action »

qui ont uni étroitement société civile et société politique : tous les Français désireux

de participer à la vie publique sans pour autant adhérer à un parti peuvent

le faire, et dialoguer avec la classe politique à laquelle ils apportent leur expérience,

leurs idées et des propositions concrètes. Conséquence : le premier

ministère Juppé comprend 15 personnalités issues de la famille libérale (dont

cinq femmes). Il ne durera que quelques semaines, en août 1995 Madelin et sa

troupe sont renvoyés sans ménagement (Alain Madelin avait osé donner une

interview critiquant fonctionnaires et syndicats). Puis Madelin construit le parti

« Démocratie Libérale » : un échec total car il détruit les cercles Idées Action, bien que je tente de maintenir le réseau en créant « Génération Libérale », destiné

à réconforter les orphelins d’Idées Action.

 

Ce rappel historique, que vous me pardonnerez, permet de faire une double constatation :

 

1o Les électeurs aiment les programmes libéraux.

2o Les électeurs sont tout de suite déçus car un programme libéral entre les mains de la classe politique est immédiatement trahi.

En 2000, en dépit de la disparition d’Idées Action, les idées libérales ont

encore la cote. C’est pourquoi l’ALEPS, pour la première fois de son existence,

prend un engagement électoral : soutenir la candidature d’Alain Madelin en

2002. Les débuts sont excellents : un tour de France couronné de succès, des

salles pleines et enthousiastes, des élus locaux prêts à s’engager dans une nouvelle

formation pour les législatives qui suivront. Au début de 2002, Alain

Madelin est crédité par les sondages de plus de 10 % : de quoi peser et dans la

campagne et dans le deuxième tour et dans les législatives.

L’effondrement de la cote de Madelin vient de deux côtés :

– d’une part « le vote utile » et la peur des socialistes précipitent l’électorat

libéral chez Chirac (on sait que Jospin ne sera pas au 2o tour !) ;

– d’autre part Madelin, très incisif et très clair devant ses militants, devient

hésitant et illisible, surtout devant les journalistes qu’il cherche malheureusement

à séduire, n’osant pas dire ouvertement qu’il se présente contre Chirac. Apparaître pour le Chirac bis tendance libérale ne donne évidemment aucune chance.

 

Le vote libéral a disparu dans la trappe chiraquienne, et Alain Madelin, Démocratie Libérale, et toute expression politique officielle du libéralisme passent à la trappe aussi. Quelques ministres naguère étiquetés « libéraux » appartiendront aux gouvernements Raffarin, Villepin et Fillon. Mais leur libéralisme s’émoussera (ainsi le veut la fonction) ou sera mal récompensé (Novelli, instigateur des auto-entrepreneurs, une initiative plutôt libérale, sera mis sur la touche).

 

Le vote libéral se reconstituera

 

Cela ne signifie pas que le vote libéral ne ressortira pas tôt ou tard de la trappe. Je suis persuadé que le vote libéral se reconstruira, et c’est cet espoir qui me soutient, comme il soutient l’équipe de l’ALEPS et ses nombreux amis.

 

Mon pronostic est fondé sur une prévision économique et sur une détermination politique.

 

La prévision économique, c’est l’écart grandissant qui se marquera entre

les pays qui auront réalisé des réformes libérales et les autres. Cet écart s’est

déjà mesuré au moment du déclenchement de la crise : y a échappé le « groupe

des 14 » où l’on trouve en particulier le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande et la Suisse. Il se mesure tout autant au moment de la sortie de la crise : s’en

sortent les Allemands, les Scandinaves, les Autrichiens, les Hollandais, les Slovènes,

les Polonais, les Tchèques et sans doute bientôt les Anglais, tandis que

s’enlisent les pays du Sud de l’Europe. D’ici à la fin de l’année, on aura assisté

à l’effondrement de l’économie française et à l’accroissement du chômage, qu’il

s’agisse à coup sûr de l’arrivée des socialistes au pouvoir, ou sans doute de la

poursuite de la ligne étatiste actuelle. L’opinion publique sera donc sans doute

plus réceptive au message libéral puisqu’« on aura tout essayé » (Mitterrand)...

sauf le libéralisme.

 

La détermination politique, c’est celle des libéraux eux-mêmes, qui vont

pouvoir enfin s’exprimer. Dans le scénario Hollande catastrophe, il se reproduira

certainement ce que nous avons vécu après 1981 : l’onde de choc a été tellement

forte que tout le monde devient enfin conscient des erreurs du passé et

revient aux choses sérieuses, donc au libéralisme. Dans le scénario Sarkozy sauvé

des eaux, avec des législatives dans la foulée, il sera temps pour les élus ou les

battus de se lancer dans l’émergence d’un nouveau parti ou au moins d’une

initiative du genre d’Idées Action (les deux pouvant d’ailleurs s’articuler). Ce sont

ces deux éventualités que l’ALEPS explore dès maintenant. Elles inspirent le

choix du sujet de notre Université d’Été : Libre Échange et Progrès Social. Car

il faut décider la classe politique à rompre avec le protectionnisme qui a recueilli

tous les suffrages de tous les candidats pendant cette campagne, et à proposer

les vraies solutions : en finir avec le « modèle social » et avec l’État Providence.

Les solutions de la liberté.

 

Pour conclure, je pourrais vous dire que les chants désespérés sont les chants les plus beaux. Mais je ne suis pas désespéré. Indigné, ou révolté, peutêtre ; mais pas désespéré. Car comme vous, amis fidèles de l’ALEPS, j’ai choisi de défendre une cause qui va au-delà des contingences, qui élimine tous les doutes, qui efface toutes les fatigues, et stimule toutes les énergies : la cause de la liberté, elle-même ordonnée à la dignité des êtres humains. Nous savons que toute société qui ignore ou dégrade la personne est condamnée à disparaître, et que la civilisation a progressé en dépit d’épisodes, parfois longs, de barbarie.

Je continuerai, nous continuerons, à travailler au progrès de la civilisation. Au travail !

 

Bertrand LEMENNICIER

 

LA GAUCHE SERA-T-ELLE BATTUE À NOUVEAU EN 2012 ?

L’ANALYSE SPATIALE DU VOTE (1)

(1) Cette méthode originale, ainsi que ses applications dans des configurations politiques diverses, est présentée dans Lemennicier, Lescieux-Katir et Grofman (2010), Lemennicier, Lescieux-Katir (2010), et Lemennicier, Lescieux Katir et Vuillemey (2011). Elle a donné lieu à une conférence délivrée dans le cadre de l’Institut Turgot, dans les locaux de l’Aleps, le mardi 13 mars 2012. A notre grand regret, la place nous a manqué pour reproduire l’intégralité du texte et des graphiques.

 

 

Les sondages sur les intentions de vote constituent la méthode la plus répandue et la plus ancienne pour tenter d’anticiper les résultats des élections. Ils consistent en la réalisation d’un questionnaire auprès d’un échantillon jugé représentatif de l’ensemble d’une population. Si ces techniques ont été progressivement affinées, elles ne sont cependant pas les seules. Ainsi les économistes ont introduit dans la sphère politique des techniques de prévision propres à leur discipline. Depuis, les économistes font concurrence

aux politologues, produisant parfois des

prédictions sensiblement différentes. Aux États-

Unis, où l’analyse économique de la sphère politique

est plus développée qu’en France, les élections présidentielles de 2008

ont montré la diversité des méthodes employées : fonctions de votes estimées

par des techniques économétriques, simulations probabilistes, sondages

médians, panels d’experts, marché des futures ou betting odds (Jones, 2008).

Pour les élections présidentielles françaises de 2007, nous avons innové en

fondant nos prédictions sur l’analyse spatiale du vote. Cette méthode a donné

un excellent résultat un mois avant le premier tour. Nous nous proposons ici de

renouveler cette expérience en cherchant, sur la base des sondages de janvier

2012, à prédire le pourcentage de votes que peut obtenir le candidat de gauche

au second tour des élections présidentielles.

 

L’élection de 2012 vue par l’analyse spatiale

 

La méthode d’analyse spatiale de la démocratie, inspirée des contributions

de H. Hotelling (1929), A. Downs (1957) et S. Merrill III & B. Grofman (1999),

peut permettre d’éclairer les enjeux des élections présidentielles de 2012. Les

mérites de l’analyse spatiale sont doubles : non seulement elle constitue une

méthode efficace de prévision électorale, mais elle permet aussi d’interpréter le

comportement des acteurs politiques (candidats ou partis) lors d’une campagne.

Elle peut également permettre d’anticiper les comportements que l’on observera

lors du mandat politique suivant l’élection.

Afin de décrire le paysage politique français, nous effectuons un découpage

en cinq blocs : l’extrême gauche, la gauche, le centre, la droite et enfin l’extrême

droite. Il s’agit là d’une simplification mais cette représentation unidimensionnelle

permet néanmoins de rendre compte des changements dans la structure

de la compétition électorale française. Le modèle spatial des votes présuppose

donc des hypothèses. Nous en retiendrons trois :

1) que la position des candidats puisse être identifiée le long d’un axe

gauche-droite ;

2) que les électeurs votent pour leur candidat préféré, et non de manière

stratégique. La distribution des votes doit donc représenter les préférences réelles

des votants. Pour gagner, les candidats cherchent à se rapprocher des préférences

des électeurs ;

3) enfin, nous ne tenons pas compte des tentatives de manipulation du

système de vote qui consistent à favoriser les divisions à l’intérieur de son propre

camp ou dans le camp de l’opposition.

La première hypothèse recoupe des catégories habituelles en sciences politiques.

Ici, la classification est facilitée par une agrégation en cinq classes. De

manière générale, on peut supposer que la localisation des cinq groupes le long

de la dimension idéologique est figée dans la mesure où la localisation des partis

est contrainte par leur histoire et par les paradigmes que l’activité militante,

notamment à gauche, a imposés. La deuxième hypothèse est plausible, dans la

mesure où un système électoral à deux tours favorise souvent le fait que les

électeurs votent pour le candidat le plus proche de leurs idées au premier tour.

La dernière découle de la compétition entre les candidats des divers partis politiques

et de la multiplicité des candidatures, comme en 2002. Pour cette élection,

il semble raisonnable de la formuler.

Une fois ces hypothèses admises, Downs affirme que le parti qui remporte

les élections est celui qui est le plus proche de l’électeur médian. Dans un pays

comme la France où la distribution de l’électorat apparaît bimodale sur la longue

durée (avec deux pics de concentration de l’électorat à gauche et à droite, plutôt

qu’un seul au centre), cette approche spatiale doit être modifiée pour prendre en compte cette structure particulière de la distribution des votes : dans une

élection à deux tours, la gauche et la droite ne peuvent trop dériver vers le centre

dès le premier tour, car elles perdraient alors une fraction trop importante de

leur électorat, qui se reporterait respectivement sur leur gauche et sur leur droite

(vers les extrêmes). Pour prendre en compte ce fait, nous considérons que le

vainqueur d’une élection est le parti qui présente le mode le plus élevé à proximité

de l’électeur médian.

Le tableau 1 donne la distribution des votes et intentions de votes aux élections

présidentielles de 2007 et 2012. Il indique aussi la distance entre le mode

le plus élevé de chaque camp et l’électeur médian global en excluant l’hypothèse

que les électeurs de chaque camp votent pour le camp opposé. Ils reportent

leurs voix sur le candidat le plus proche.

 

Tableau 1.

Distribution des votes et intentions de votes aux élections présidentielles de 2007 et 2012

Selon l’analyse spatiale des votes c’est le candidat de droite qui devrait l’emporter car c’est lui qui a le moins de votes à saisir sur sa gauche en direction

de l’électorat centriste comparé à son adversaire qui doit en remporter beaucoup

plus sur sa droite. La représentation graphique du tableau 1 a l’avantage de faire

percevoir immédiatement la bimodalité de la distribution des votes à la présidentielle

de 2007 par famille politique et celle prévue par les intentions de votes

au 19 janvier 2012. Une distribution unimodale signifie que 90 % des électeurs

sont proches des préférences de l’électeur médian. Cela traduit un fort consensus des citoyens quant à la gestion politique que doit mener le gouvernement. En

revanche, une distribution bimodale voire multimodale traduit l’inverse. Les électeurs

s’opposent très fortement quant au rôle du gouvernement et de la politique à mener. Cette caractéristique est bien française et n’est pas nouvelle.

 

Graphique 1.

Distributions des intentions de votes en 2007 (pointillés) et 2012 (tirets),

distribution réelle en 2007 (trait plein)

Dans le cadre d’un scrutin proportionnel, d’une répartition uniforme des préférences et trois partis politiques, le parti qui s’installe au centre capte des

votes sur sa gauche comme sur sa droite, tandis que les deux autres partis captent

les votes aux extrêmes. Avec un scrutin majoritaire, il en va autrement. Lorsque

le parti de gauche déplace son idéologie vers le centre, il conserve son électorat

sur sa gauche tant qu’aucun parti dissident, ne cherchant pas à gouverner, ne

décide de s’installer à l’extrême gauche. Il en va de même pour le parti de droite

lorsqu’il déplace son idéologie vers le centre, il garde les électeurs d’extrême

droite tant qu’aucun parti, ne désirant pas gouverner, ne s’installe pas sur sa

droite. La base électorale du parti centriste se réduit alors rapidement. L’expérience

montre que, dans des régimes à scrutin majoritaire, les partis centristes

disparaissent au sein des autres partis de droite ou de gauche. L’UDF de François

Bayrou est le dernier exemple d’un parti centriste victime de cette loi et qui n’a pas encore été absorbé entièrement par le grand parti de droite qu’est l’UMP.

 

À gauche, depuis longtemps, les partis centristes ont été absorbés par le parti

socialiste (souvenons-nous des radicaux de gauche). Cela illustre l’importance du

mode d’élection, scrutin proportionnel ou majoritaire sur le positionnement des

partis sur l’axe politique gauche-droite.

 

Si nous supposons que les préférences des électeurs sont distribuées symétriquement

à gauche comme à droite selon une loi statistique normale, le mode

le plus élevé et la médiane sont confondus au centre sur l’axe gauche-droite.

Dans une telle constellation des préférences, deux grands partis vont émerger

et se situer près de l’électeur médian qui est juste au centre. En effet pour avoir

des députés, ils sont contraints de capturer l’électeur médian, et le déplacement

de leur idéologie vers le centre leur rapporte plus de voix qu’ils n’en perdent sur

leur gauche (si le parti est de gauche) ou sur leur droite (si le parti est de droite)

du fait même de la distribution des préférences des électeurs puisqu’il y a de plus

en plus d’électeurs quand on se rapproche du centre.

 

Les deux partis vont poursuivre des programmes politiques similaires qui,

en s’étendant un peu sur la droite comme sur la gauche, vont satisfaire la grande

majorité des électeurs. La démocratie est politiquement stable et consensuelle.

 

Si la distribution des préférences est biaisée à droite (le mode le plus élevé et la

médiane sont sur la gauche de l’axe gauche-droite avec un aplatissement à

droite), il y a un grand nombre d’électeurs qui partagent les mêmes préférences

situées à gauche sur l’axe gauche-droite. La localisation de l’électeur médian est

telle que c’est le parti avec le mode le plus élevé et le plus proche de l’électeur

médian qui prend le pouvoir. Le pouvoir passe dans les mains d’autres hommes

politiques et électeurs, situés idéologiquement plus à gauche. Il est alors difficile

aux partis centristes ou de droite de s’adapter à cause de l’immobilité idéologique,

mais, avec le temps, si les hommes politiques des partis centristes et de

droite veulent gouverner, ils vont malgré tout modifier leur image de marque et

déplacer leur idéologie vers l’électeur médian situé à gauche. (...)

 

Pour gouverner, la coalition des partis de gauche et de droite doit se rapprocher

du centre et en même temps offrir un programme qui n’amène pas les

électeurs du parti de gauche à se reporter sur le parti d’extrême gauche. Ce qui

vaut à gauche vaut à droite. Mais en offrant des politiques économiques et

sociales qui donnent satisfaction à des électeurs situés à gauche, on crée une

tension dans le pays car une majorité d’électeurs s’y opposent : tous ceux situés

à droite de la gauche. Si la coalition n’offre pas ce large spectre de politique,

elle perd les élections car les électeurs de gauche reportent leurs votes sur le

parti d’extrême gauche. Cette distribution n’est sans doute pas stable. Elle tend

au mieux vers une distribution bimodale (biaisée à droite ou à gauche), les électeurs

des extrêmes se ralliant au mouvement des partis de gauche à gauche et

de droite à droite. Avec une distribution bimodale extrême où le poids des

extrêmes excède celui des partis situés à l’intérieur ou une distribution plus

modérée, on s’attend à une instabilité de la vie politique car les deux partis

dominants sont idéologiquement opposés. Cette situation est jugée par

A. Downs comme prérévolutionnaire, car aucun gouvernement ne peut plaire

à une majorité franche d’électeurs.

 

Le poids de l’incertitude

 

Le problème principal que rencontre l’homme politique est l’incertitude qui pèse :

1) sur la localisation de l’électeur médian global (celui qui permet d’emporter 50 % des votes plus un) et celui de son propre camp ;

2) sur les profils de l’électeur médian global et de son camp.

 

En effet, dans un scrutin majoritaire à 2 tours, si le candidat veut gouverner,

il devra proposer un programme politique correspondant aux préférences de

l’électeur médian global mais aussi à celui de son camp. Or, les préférences de

l’un et l’autre peuvent être très éloignées rendant impossible un programme

gouvernemental satisfaisant les deux types d’électeurs médians. Cette incertitude

sur la localisation et sur le profil de ces deux électeurs pivot est à la politique ce que le sel est à la vie. Sans sel, la vie est fade.

 

Paradoxalement les sondages offrent une information privilégiée sur la distribution

des électeurs et donc sur la localisation de l’électeur médian global ou

de chaque camp. Cette incertitude peut alors être réduite par une bonne compréhension

de la structure de cette distribution (la bimodalité ou l’unimodalité) et

non pas sur les intentions de votes en tant que telles. C’est cette information

que nous utilisons pour prédire les résultats des élections en postulant un

comportement rationnel de la part des hommes politiques qui disposent de la

même information que nous. S’ils sont rationnels, ils ont compris la structure de

la distribution des votes et agissent en conséquence. Nous allons revenir un peu

plus loin sur cette question.

 

Nous appliquons la théorie spatiale de l’électeur médian à la distribution des intentions de vote fournies en janvier 2012, à 100 jours des élections, par la presse quotidienne. Le tableau 2 suivant présente les résultats des intentions de votes selon divers instituts de sondages entre la première semaine et la troisième semaine de janvier 2012. Ils convergent, par famille politique, plus ou moins vers la même distribution bimodale à 1 ou 2 % près. En nous reportant au tableau 1, on observe une remarquable stabilité de la distribution bimodale à 9 mois de distance quand on prend l’hypothèse de François Hollande. En mai 2011, la distribution est fort semblable à celle de janvier 2012.

 

Tableau 2.

Intentions de votes en janvier 2012 pour différents instituts de sondages.

Le candidat de droite est toujours le plus proche, et ce d’une façon plus

marquée, de l’électeur médian global. Il devrait donc l’emporter. Il lui faut capter

beaucoup moins de votes sur sa gauche au centre que son adversaire de gauche

sur sa droite en direction du centre. (...) On le voit, nos estimations sont fort éloignées de celles avancées par les différents sondeurs qui annoncent la gauche largement victorieuse en 2012. Les prévisions des sondeurs dévoilent une anomalie soit quant à nos estimations, soit quant au rôle joué par la pression des médias sur l’opinion publique. En effet, pour les précédentes élections, l’écart de prévision entre le sondage et la réalité ou notre estimation de 2007 n’a jamais excédé 6 %. Or cette fois, il s’agirait d’un écart proche de 10 %. En 1981, 9 mois avant les élections, les sondages sous-estimaient de 8 % le score de François Mitterrand. (...)

 

Le seul candidat de gauche susceptible de l’emporter sans l’appui de la droite, avec notre méthode de prévision, était Dominique Strauss Kahn (DSK).

 

Ce candidat se trouvant dans l’impossibilité de se présenter, aucun candidat de gauche, avant les primaires socialistes, n’était dans la capacité de remporter l’élection présidentielle de 2012. Le choix de François Hollande (le mieux placé des candidats socialistes) par les électeurs socialistes ne modifie pas notre prédiction.

 

Si les hommes politiques sont rationnels, ils comprennent la structure d’interaction dans laquelle ils sont immergés. Ils comprennent donc les contraintes imposées par la structure bimodale de la distribution des votes à laquelle ils font face, compte tenu du mode de scrutin majoritaire à deux tours.

 

Au premier tour, ils doivent repérer la localisation de l’électeur médian de

leur propre camp et situer leur programme politique en référence à cet électeur

médian. En effet, par définition de la bimodalité, le mode et la médiane de

chaque camp sont proches l’une de l’autre. Se rapprocher de l’électeur médian

de son camp permet alors de gagner plus de votes qu’en situant son programme politique à proximité de l’électeur médian global car dans ce mouvement on perd plus de vote sur sa gauche (respectivement sur sa droite) que l’on en gagne.

 

En revanche, au second tour, il faut gagner le vote de l’électeur médian global et donc avoir un programme politique qui permette de perdre moins de voix que son adversaire de l’autre camp (contraint lui aussi à la même manoeuvre) dans ce déplacement vers l’électeur médian global. Tout dépend de la forme et de l’épaisseur du point-selle de cette distribution bimodale au centre de la distribution.

 

L’électeur médian global est-il au centre gauche ou au centre droit ?

Le candidat de gauche va-t-il perdre plus de voix en déplaçant son programme vers l’électeur médian global que son adversaire de l’autre camp ?

 

Quelle stratégie pour la gauche ?

 

Pour passer le premier tour, François Hollande doit se positionner à proximité

de l’électeur médian de son camp (gauche et extrême gauche), qui se trouve

à 20 % à partir de l’axe de gauche. Face à lui, si l’extrême-gauche parvenait à

proposer une candidature unique se situant sur l’électeur médian de gauche –

positionnement de Jean-Luc Mélenchon, Montebourg et Aubry –, il se retrouverait

alors en situation défavorable sur sa droite. En « gauchisant » son discours,

donc en se rapprochant de l’électeur médian de son camp, François Hollande

laisserait le centre récupérer jusqu’à 15 % des votes (la moitié de 30 % qui est

la distance entre l’électeur médian de gauche et celui global qui se situe au

centre). Dans l’hypothèse d’une candidature unique du centre (François Bayrou,

qui cependant est loin d’être seul sur son segment politique), il risquerait de ne

pas franchir le premier tour au profit de Bayrou. Auquel cas ce dernier risquerait

de devenir Président de la République en 2012. S’il colle trop son programme politique sur l’électeur médian global, il peut se faire dépasser par le candidat qui est sur sa gauche et être éliminé au premier tour.

 

Face à ces deux pièges, on comprend mieux rétrospectivement la tactique de François Hollande : pratiquer ce que, depuis les remarques de Downs, les politologues appellent l’ambiguïté. C’est-à-dire être le plus obscur possible sur sa position partisane entre l’électeur médian global et l’électeur médian de son camp.

 

Cela permet d’expliquer la critique qui lui est faite par les médias et la droite.

François Hollande est rationnel dans son attitude. En janvier 2012, le programme

de la gauche devant les militants était ancré sur l’aile gauche du parti, mais une

semaine après les mesures concrètes étaient beaucoup plus proches du centre

gauche ! Ce qui est une démonstration de la théorie spatiale du vote in vivo.

 

Quelle stratégie pour la droite ?

 

L’UMP, si l’on en reste aux sondages, aurait des chances infimes de remporter

les élections présidentielles de 2012. A l’heure actuelle, Nicolas Sarkozy

est menacé dès le premier tour par Marine Le Pen. Au-delà de cette vue assez

simple donnée par les sondages, l’analyse spatiale permet une compréhension

plus fine des mécanismes en jeu, à trois niveaux au moins. Premièrement, elle

permet de mieux comprendre le piège dans lequel Nicolas Sarkozy est tombé

au lendemain des élections de 2007, et qui explique la faiblesse relative de sa

popularité actuelle. En outre, elle permet de comprendre la stratégie en cours de « re-droitisation » de Nicolas Sarkozy, qui devrait être poursuivie tout au long de la campagne. Enfin, l’approche spatiale permet de relativiser fortement l’avance que certains sondages donnent au candidat de gauche en cas de second tour gauche-droite.

 

Revenons en arrière. En 2007, Nicolas Sarkozy a gagné les élections par

un discours ancré à droite qui, plutôt que de partir à la « chasse aux voix » du

Front National, lui permettait de se situer exactement sur l’électeur médian de

droite. Ainsi notamment s’expliquait son score élevé au premier tour (31,18 %,

bien au-delà des 19,88 % réalisés par Jacques Chirac en 2002, qui se situait

plus loin de l’électeur médian de droite). Dès le soir du premier tour, Nicolas

Sarkozy a recentré son discours, avec pour objectif de se rapprocher de l’électeur

médian. Au lendemain de son élection, il a poursuivi ce mouvement en pratiquant

l’« ouverture » à plusieurs personnalités venues du PS (Bernard Kouchner,

Jean-Pierre Jouyet ou Éric Besson, dont le rapprochement s’est opéré avant

l’élection) ou de la gauche plus largement : Fadela Amara, Martin Hirsch. En

outre, cette stratégie de récupération a eu pour conséquence de déstabiliser

profondément le Parti Socialiste. En ce sens, Nicolas Sarkozy a commencé dès

2007 la campagne de 2012 en affaiblissant le parti adverse.

 

Si l’on songe à la distribution bimodale de l’électorat français, un tel recentrage

a eu pour conséquence nécessaire une baisse de la popularité de Nicolas Sarkozy sur sa droite. Alors que le Front National avait atteint en 2007 son étiage sur le coeur de son électorat (10,44 %), il est logiquement remonté dans les intentions de vote jusqu’à 21 %. Une partie de ses électeurs de 2007 s’est

retournée vers Jean-Marie Le Pen, puis aujourd’hui vers sa fille. Dans le même temps, Nicolas Sarkozy a fortement baissé dans les sondages : il a perdu sur sa droite une popularité qu’il n’a pas regagnée sur sa gauche. D’une part, d’autres candidats potentiels incarnent mieux que lui les idées du centre-droit (François Bayrou), d’autre part, comme la distribution bimodale le suggère, en se rapprochant de l’électeur médian global, il perd plus de voix qu’il n’en gagne.

 

La seconde partie du mandat marque un revirement. Depuis le remaniement

du 14 novembre 2010, l’ouverture est terminée et le gouvernement s’est

recentré sur quelques personnalités historiques de la droite (Alain Juppé, Gérard

Longuet). Le discours gouvernemental est également plus marqué à droite, ainsi

qu’en témoignent les déclarations de Claude Guéant sur l’immigration ou la

présence musulmane en France, ou le débat polémique sur la laïcité initiée par

Jean-François Copé. Par cette stratégie nouvelle, il apparaît clairement que

Nicolas Sarkozy entend se situer à nouveau sur l’électeur médian de droite, ce

qui lui avait permis de l’emporter en 2007.

 

Pour Nicolas Sarkozy, cette re-droitisation est indispensable s’il entend

passer le premier tour et gagner le second tour en 2012, car elle lui permet

d’approcher de l’électeur médian de droite. Dans les 3 mois qui précèdent l’élection

présidentielle, elle devrait donc se poursuivre. Cependant, cette stratégie

n’est pas sans coût. Ainsi, elle accroît la distance de Nicolas Sarkozy avec la

partie gauche de son électorat. La candidature de François Bayrou (13,5 % des

votes en janvier mais seulement 12 % en mars) et de Dominique de Villepin (2,5 % des votes en janvier et 1 % en mars) démontre cependant que Sarkozy ne perd pas trop de votes dans ce déplacement.

 

Quelle stratégie pour le centre ?

 

Il est toujours étonnant de voir qu’un homme politique (François Bayrou)

cherche à se positionner au centre, à proximité de l’électeur médian, avec un

scrutin majoritaire à un ou deux tours et une distribution bimodale des votes !

Par définition, ce mode de scrutin est fait pour éliminer les partis centristes qui

sont contraints d’intégrer les partis de droite ou de gauche pour avoir des élus

par opposition à un scrutin proportionnel qui fait du parti centriste celui qui

retrouve ses représentants au parlement dans tous les gouvernements car dans

cette configuration le député centriste est le décideur médian. Par ailleurs, la

bimodalité fait que si François Bayrou était élu, il n’obtiendrait pas de majorité

stable pour gouverner. Même si 15 à 20 % des électeurs souhaitent que l’on gouverne au centre, ces derniers oublient qu’ils ne représentent qu’une minorité de citoyens dans l’arène politique et ne pourraient dégager une majorité parlementaire pour pouvoir gouverner.

 

Si François Bayrou déplace son positionnement

idéologique à gauche, il va perdre des votes sur sa droite. Il suffit

alors à François Hollande de faire un petit pas vers le centre pour éliminer ce

candidat dès le premier tour. Ce qui est vrai d’un déplacement à gauche est vrai

aussi pour lui à droite. On voit donc que lui aussi cultive l’ambiguïté quant à son

positionnement pour maximiser le nombre de ses votes. En effet, même avec

un petit parti, peu représentatif (puisqu’absorbé en majorité par les deux grands

partis PS et UMP), Bayrou est en mesure de tirer un bénéfice privé pour luimême

et son petit parti du fait du mode de financement public des partis politiques

en France fondé sur leurs résultats aux élections. Ce peut-être une explication

« rationnelle » de la présence d’un candidat centriste qui sait que

« normalement » dans un régime électoral avec scrutin majoritaire à un ou deux

tours, les chances de l’emporter sont faibles.

 

Quelle stratégie pour les extrêmes ?

 

A l’inverse des partis proches du centre, les partis à l’extrémité (gauche ou

droite) de l’axe droite gauche, pour le premier tour des présidentielles, cumulent

30 % des votes soit le tiers de l’électorat. L’extrême gauche (respectivement

l’extrême droite) n’a aucune crainte de voir un parti s’installer sur sa gauche

(respectivement pour l’extrême droite sur sa droite). Chacun de ces partis peut

afficher clairement son programme. En revanche, pour gouverner ou peser sur

le futur gouvernement, ils doivent se rapprocher de l’électeur médian de leur

propre camp (gauche ou droite). Comme dans chaque camp la distribution des

votes est à un seul sommet, ils gagnent plus de vote à se rapprochant de cet

électeur médian qu’ils n’en perdent sur leur gauche (respectivement sur leur

droite). Se rapprocher de l’électeur médian de chaque camp impose une ressemblance

entre les programmes de gauche et d’extrême gauche (respectivement

de droite et d’extrême droite) accentuant ainsi pour l’électorat la bipolarité

de la distribution des votes. Le point crucial, dans cette histoire est la montée

des extrêmes facilitée par l’abstention. 2007 a été exceptionnel : le taux d’abstention

a été très faible pour la présidentielle et le poids des extrêmes a diminué.

Si la tendance observée avant 2007, et en excluant cette présidentielle, se prolonge,

le poids des extrêmes peut excéder celui des partis du gouvernement.

 

Nous entrons alors dans une période d’instabilité politique où les partis de gouvernement sont devenus minoritaires. Comme le souligne A. Downs nous entrerons alors dans une période révolutionnaire. (...)

 

L’impossibilité de prédictions en économie peut-elle s’étendre à la politique ?

 

On peut terminer cette réflexion sur la question de la validité des prédictions ou prévisions en sciences politiques par rapport à la finance de marché. On peut se poser la question de savoir pourquoi, sur ce marché, on peut prévoir les résultats alors que sur un marché financier il en va tout autrement. Imaginez la

petite histoire suivante. Vous êtes un nuage. Lors des prochaines courses de

chevaux sur l’hippodrome de Saint-Cloud, un météorologiste, qui prévoit avec

une grande exactitude que les nuages vont arroser le champ de course pour le tiercé de dimanche prochain, décide de parier sur les chevaux qui courent vite en terrain lourd. Vous qui êtes un nuage, vous avez eu vent de cette prédiction.

 

Que faites-vous si vous êtes rationnel ? Vous allez voir vos copains les nuages

et vous décidez de contourner l’hippodrome de Saint-Cloud et d’arroser le Bois

de Boulogne. Entre-temps vous pariez sur des chevaux qui courent vite en terrain

sec. Vous déjouez la prédiction et vous empochez les profits. Le météorologue

peut prédire parce que les nuages n’agissent pas et ne sont pas rationnels. La

théorie financière moderne a développé ce concept à la suite de tests empiriques

sur l’évolution des prix sur les marchés financiers. Les changements de prix

d’une semaine à l’autre sont totalement indépendants comme si on avait tiré au

hasard le prix d’une période à l’autre. Ce résultat est une surprise pour le statisticien

et l’a été un court instant pour l’économiste, le temps qu’il se rende

compte qu’un tel résultat est justement ce que prédit la théorie de l’arbitrage sur

un marché quelconque.

En fait, les prévisions électorales se situent entre ces deux extrêmes. Les

électeurs ne sont pas des nuages mais des êtres humains rationnels. Cependant,

pour des élections, faute de profits prévisibles à la clef, (les électeurs peuvent de

manière non intentionnelle bénéficier individuellement des conséquences de la

politique menée par leurs ennemis idéologiques ou de classe) ils agissent rationnellement

de manière irrationnelle contrairement à ce qu’ils font sur un marché

boursier. C’est cette différence essentielle qui laisse une marge à notre méthode

mais aussi aux astrologues comme aux prévisionnistes, sondeurs, économètres

et parieurs, de tenter leur chance en prédisant l’avenir et peut-être de réussir.

 

Le marché alors retrouve une supériorité qui est due au fait que les individus

décisifs dans la détermination des prix et donc dans la prévision des pourcentages

de votes qui iront aux candidats sont les offreurs et demandeurs marginaux et non infra-marginaux. Ils sont en général les plus motivés et ceux qui investissent le plus dans la prévision. Ils sont en fait les vrais spéculateurs. Or sur un tel marché des futurs, seuls les bons ou les plus chanceux survivent. Ce qui explique la performance du marché des prévisions électorales.

 

Conclusion

 

Il sera intéressant de confronter les estimations proposées dans ce texte

avec les résultats du premier et deuxième tour de 2012 pour valider cette

méthode d’estimation qui a été si performante en termes de prédiction ex ante

en 2007. En effet, l’analyse spatiale de la politique française permet de nuancer

fortement les résultats annoncés par les sondeurs, qui prédisent pour les élections

présidentielles de 2012 une large victoire de la gauche dans la plupart des

scénarios. Compte tenu de la distribution bimodale de l’électorat français (qui

prévaut sous la IVe et la Ve République), l’analyse spatiale nous permet aussi

d’analyser les stratégies et tactiques des candidats et des partis. Pour les candidats des deux grands partis dits « de gouvernement » (UMP et PS), le fractionnement du centre et des extrêmes demeure la meilleure garantie de succès au premier tour, aussi longtemps qu’ils parviennent à réaliser l’unité de leur propre camp. De surcroît, la multiplicité des candidats leur laisse davantage de marge de manoeuvre pour se rapprocher de l’électeur médian, au centre, sans encourir un risque trop grand d’être battu au premier tout.

 

Jean-Yves NAUDET

 

UNE DETTE PUBLIQUE IMMORALE ? (1)

(1) Intervention délivrée lors du 6e Colloque sur l’actualité de la doctrine sociale de l’Église

organisé par la Fondation de Service Politique et l’Association des économistes catholiques, le samedi

11 février à Paris, sur le thème Crise économique, crise politique, crise morale.

 

 

Notre rencontre porte un titre qui évoque la triple dimension de la crise : économique, politique, morale. La question de la dette publique est au coeur de cette problématique : c’est une question économique, puisqu’elle porte sur un problème financier et budgétaire ; c’est une question politique, puisqu’elle concerne les déficits cumulés des finances publiques et que le vote du budget est un acte politique ; mais c’est aussi une question morale. Mais pour bien poser une question d’ordre éthique en économie, il faut d’abord comprendre la question économique elle-même : quelle est l’ampleur de la dette publique et d’où vient-elle ?

 

Une dette publique faramineuse

 

Ce n’est pas dans l’histoire la première crise des dettes souveraines et

certaines ont déjà conduit des États à la banqueroute. Mais la crise actuelle est

d’une ampleur exceptionnelle par les montants concernés comme par le nombre

de pays touchés. Une dette publique vient d’emprunts faits par la puissance

publique à l’occasion de déficits budgétaires non couverts pas la création monétaire.

 

Si les dépenses publiques dépassent les recettes (fiscales pour l’essentiel),

le déficit doit être comblé par appel à l’épargne et donc par l’emprunt. Si le

phénomène se poursuit dans le temps, les emprunts de l’année s’ajoutent aux

emprunts non encore remboursés des années précédentes, ce qui donne le total de la dette publique. Celle-ci trouve son origine dans les déficits du budget de l’État, mais aussi dans ceux des organismes publics de protection sociale et des collectivités locales.

 

Le montant exceptionnel de la dette actuelle provient de l’accumulation de

trois phénomènes : un déficit durable, structurel des budgets publics (le dernier

budget français à l’équilibre remonte à 1974), les politiques keynésiennes de

relance de 2009, par hausse des dépenses publiques, face à la récession, qui

s’ajoutent aux politiques de relance plus anciennes, comme en France celles de

1975 ou de 1981, et enfin la récession elle-même (qui entraine moins de recettes

fiscales à taux d’impôt inchangé, puisque la masse imposable diminue).

 

La dette publique française au sens de Maastricht est de 1693 milliards

d’euros à la fin du second trimestre 2011, soit 86,2 % du PIB. Certains éléments

n’y figurent pas, comme les retraites des fonctionnaires, que l’État devra bien

payer, ce qui nous mène au delà de 2 000 milliards. Mais restons sur les chiffres

officiels. Ceux-ci sont abstraits pour nos compatriotes, mais cela représente une

dette publique par habitant de 25 884 euros, soit environ 57 000 euros par

ménage (au sens de l’INSEE) ou encore 100 000 euros pour une famille

moyenne (deux parents, deux enfants). La comparaison est pertinente, puisque

ce sont bien les Français qui devront rembourser. A titre de comparaison, la

dette privée des ménages (pour leur logement ou leurs achats à crédit) est de

15 273 euros par personne. La dette publique représente donc presque le

double de la dette privée.

 

La dérive est ancienne, puisqu’en 1978, la dette publique française était

encore à 20 % du PIB, 36 % à la fin des années 80, 60 % à la fin des années

90n bien plus de 80 % aujourd’hui et la dérive se poursuivra mécaniquement,

selon les prévisions officielles, pour se rapprocher cette année des 90 %

(88,3 %). Les contraintes des traités européens (60 % du PIB maximum pour la

dette, 3 % pour le déficit annuel) n’ont pas empêché, ni en France, ni ailleurs,

de faire exploser cette limite, qui n’était pourtant qu’une « règle d’or » très atténuée.

De telles digues se révèlent bien fragiles en l’absence d’une volonté politique

claire.

 

Une dérive ancienne,

un déficit de croissance

 

Les Français n’ont pas toujours conscience d’autres caractéristiques de cette dette. D’abord, le budget est alourdi chaque année du poids de la charge de la dette, ce qui veut dire du seul paiement des intérêts : environ 50 milliards d’euros, presque autant que toutes les recettes de l’impôt sur le revenu ou encore

que les dépenses de l’enseignement scolaire : c’est devenu pratiquement le premier

poste de dépenses du budget. Cela plombe durablement les finances publiques

et souligne aussi l’enjeu du taux d’intérêt auquel on emprunte (d’où les

débats autour de la notation des États, qui indique le degré de confiance qu’inspirent

ceux-ci) : une hausse du taux de l’emprunt, c’est une hausse de la charge de la dette, d’où l’importance des différentiels de taux entre l’Allemagne et les pays les moins solvables. Plus encore que les agences de notations, c’est le différentiel de taux d’intérêt qui traduit l’opinion de marchés, c’est-à-dire des préteurs, sur la solvabilité d’un pays. Quand les taux dépassent 20 % comme en Grèce, on comprend que c’est la survie du pays qui est en jeu.

 

Un autre élément essentiel est l’internationalisation de la dette : la dette française est à plus de 70 % détenue par des non-résidents, dont les deux tiers vivent en dehors de l’Union européenne : un pays surendetté est un pays dépendant et une dette excessive détenue par de non résidents implique une perte de souveraineté (ce qui n’est pas le cas de tous les pays : la dette publique japonaise est considérable, mais elle est détenue par des résidents).

Autre question dont nos compatriotes n’ont pas conscience : le remboursement

du capital. Pour l’instant, il est impossible, puisque les budgets continuent

à être en déficit (même si ceux-ci ont été réduits) : il ne reste rien pour rembourser.

 

Dans ces conditions, lorsque les emprunts arrivent à échéance, l’État

emprunte à nouveau. Emprunter, pour rembourser les emprunts, dans le secteur

privé cela s’appelle de la cavalerie et conduirait un chef d’entreprise devant les

tribunaux ; mais les États, eux, se le permettent.

 

C’est ce qui explique qu’année après année, les besoins de financements

publics dépassent largement les déficits de l’année. Ainsi, pour 2012, la France

devrait emprunter sur les marchés 178 milliards d’euros, dont environ 78 milliards

pour le déficit 2012 (la réalité sera plus élevée avec la récession qui diminue

les recettes fiscales, mais restons aux chiffres officiels) et environ 100 milliards

d’emprunts pour rembourser les emprunts venant à échéance : il y a là une fuite en avant pathétique. Pour l’ensemble de la zone euro, c’est 811 milliards d’euros qu’il faudra trouver pour la seule année 2012 : Où et auprès de qui ? A quel taux ? Au prix de quels sacrifices ? Tout cela passe le sens commun.

 

La France n’est qu’un exemple, pas le pire, pas le plus sage non plus,

puisque son endettement se situe au dessus de celui de la moyenne de l’union

européenne (80 %). C’est en Europe et notamment dans la zone euro que la

crise des dettes souveraines est la plus aigue. Certes, les Américains ont une

dette publique colossale (100 % du PIB), mais le dollar reste la monnaie de

référence et leur banque centrale monétise largement leur dette (ce qui peut se

traduire un jour en inflation) et on vient devoir ce qu’il en était pour le Japon,

dont la dette publique atteint 229 % du PIB. En Europe, la Grèce en est à 139 %,

l’Italie à 120 %, l’Irlande à 101 %, l’Allemagne à 80 % (mais avec des perspectives

meilleures car son déficit annuel est plus faible qu’ailleurs).

Notons quelques autres pistes de réflexion. D’abord, la dette est essentiellement

dûe en France à l’administration publique centrale (près de 80 %), le reste

se partageant entre les collectivités locales et la sécurité sociale. La responsabilité

politique (gouvernement, parlement) est donc au coeur de la question des dettes

publiques. Cet endettement sert avant tout à financer des dépenses de fonctionnement,

puisque les dépenses d’investissement ne représentent qu’environ 4 %

du budget. Sans engager la discussion sur les moyens de réduire la dette, notons

que la France détient le record des dépenses publiques par rapport au PIB, soit 56,6 % du PIB en 2010.

 

Autrement dit plus de la moitié du PIB passe par des organismes publics ou parapublics (État, sécurité sociale, collectivités locales) ; sans vouloir faire de polémique, cela relativise le discours de ceux qui dénoncent la dérive « ultralibérale » de la politique française.

 

Tout ceci est connu ; les conséquences économiques sont évidentes : la

dette pèse sur la croissance et crée un effet d’éviction en détournant l’épargne

des investissements productifs, plombe l’avenir, menace l’équilibre financier des

préteurs confrontés au risque de non-remboursement, entraîne un risque d’inflation

si la dette est monétisée, menace la souveraineté du pays, peut provoquer

un effet domino quand les pays ont la même monnaie, sans que ces déficits

n’aient aucun effet positif sur la croissance. Le mur de la dette est devenu un

enjeu majeur, qui paralyse toute initiative et imposera des sacrifices pour sortir

de cette impasse. Cette erreur économique est aussi une faute morale.

 

Une immoralité majeure

 

Le Conseil permanent de la Conférence des évêques de France a publié le

3 octobre 2011 des « éléments de discernement » en vue des élections de 2012.

On y trouve des rappels concernant la vie naissante, la famille, l’éducation, la

fin de vie, etc. mais « pour aller plus loin », notamment sur les questions économiques,

les évêques nous invitent à relire « grandir dans la crise », un texte du

Conseil famille et société de mars 2011 ; on y trouve ceci : « La crise couvait

depuis longtemps. Elle s’est manifestée d’abord dans le domaine écologique.

 

Puis les crises alimentaire, financière, économique, monétaire et sociale se sont succédées rapidement, révélant une crise bien plus profonde, une crise spirituelle, une crise de sens ».

 

Monseigneur André Vingt-Trois, lors du discours d’ouverture de l’assemblée

de printemps des évêques, pointe un élément plus précis : « L’illusion d’une

grande distribution des fonds publics continue de masquer les failles structurelles

de notre pays et contribue à prolonger les rêves d’une société de consommation

sans rapport réel avec les moyens disponibles, ni dans les foyers, ni dans la

société. ». Le cardinal-archevêque de Paris ne met-il pas l’accent sur une question

morale centrale, celle du mensonge : persuader que chacun, individuellement

ou collectivement, peut vivre au-dessus de ses moyens. Le cas de l’État est pire,

car il ne trouve ses ressources qu’auprès des contribuables. Il y a donc mensonge

quand on fait croire que l’État peut vivre au dessus de ses moyens, c’est-à-dire

de nos moyens, et qu’il lui suffit de fixer ses dépenses sans référence aux recettes,

et de trouver ensuite des pseudo-recettes grâce à l’emprunt. Même un État n’est

pas au dessus de la réalité et nul ne peut vivre éternellement à crédit, pas même

lui. La réalité se venge, comme on le voit avec la crise des dettes souveraines.

Il y a immoralité à faire croire qu’on peut avoir des dépenses publiques sans

rapport avec la capacité contributive du pays.

 

N’y a-t-il pas aussi une fuite en avant vers le toujours plus, vers l’illusion

que l’on peut attendre de la manne publique, donc des autres, de quoi dépenser

plus. Ce que les évêques résument par la formule « dans nos sociétés, chacun

revendique toujours plus ses droits sans beaucoup s’inquiéter de ses devoirs ».

Et l’un des devoirs, c’est de se demander quelle charge on fera peser sur les

autres, via la manne publique. Comme celle-ci ne suffit pas à satisfaire toutes

les demandes, le recours au déficit et à l’emprunt est la conséquence de cette

méconnaissance de nos devoirs. Les politiques, responsables ultimes du bien

commun, n’ont-ils pas pour fonction de montrer les limites de ce mécanisme

dans lequel chacun croit pouvoir vivre au détriment de tous les autres ? Les

évêques nous rappellent que « le mode de vie qui est le nôtre depuis quelques décennies ne pourra pas être celui de tous les pays du monde, ni même se maintenir perpétuellement tel quel chez nous ».

 

Lors du discours d’ouverture de l’Assemblée plénière de novembre 2011,

le président de la conférence épiscopale française a souligné la gravité de la crise

« qui n’est pas simplement », selon lui, « une crise de la gouvernance » ou « une

crise de la distribution des revenus ». Parmi les risques, il évoque celui-ci : « laisser

croire que nous pouvons indéfiniment continuer de vivre à crédit. En accumulant

les déficits et le poids de la dette, qui obère les investissements pour l’avenir, on

consommera les chances des jeunes générations et on mettra sur leurs épaules

un fardeau insupportable. Même si nous savons que la consommation est un

des leviers de la croissance, nous ne pouvons pas continuer à laisser dépendre

toute l’activité économique d’une énième relance de cette consommation par

l’aggravation de la dette publique ».

 

L’archevêque de Paris met l’accent sur l’immoralité principale de la dette

publique : celle qui consiste à faire payer aux générations suivantes nos folles

dépenses d’aujourd’hui. On nous a parlé, à propos de la réforme des retraites,

des liens intergénérationnels ; on se heurte là à un problème démographique :

des générations de moins en moins nombreuses devant prendre en charge les

générations précédentes plus nombreuses, à un moment où l’espérance de vie

s’accroit. Voilà qu’à cette question déjà si lourde des retraites, nous ajoutons la

dette publique. Il faudra la rembourser. Qui le fera ? La génération suivante.

 

La dette :

un poids pour les générations à venir

 

Voilà l’immoralité. Qu’on finance à crédit des dépenses d’investissement,

cela peut se discuter, mais cela a un sens. Ces investissements sont durables ;

ils profiteront aussi aux générations suivantes ; on peut admettre qu’ils en paient

leur part. Mais l’ampleur des déficits est tel que la dette publique actuelle a servi

avant tout à financer nos dépenses de fonctionnement. S’il s’agit de la protection

sociale, cela veut dire faire financer par les générations futures nos dépenses de santé ou de chômage d’aujourd’hui. Est-ce moral ? S’il s’agit des dépenses de l’État, cela veut dire faire financer les salaires des fonctionnaires d’aujourd’hui par les générations à venir. Est-ce moral ?

 

On a pu lire dans un quotidien que « nous sommes une génération de

voleurs. Nous volons nos propres enfants », ce qui est le comble de l’immoralité.

La vérité consiste à dire ceci : où nous voulons maintenir nos 56 % de dépenses

publiques, nos dépenses de l’État, notre nombre de fonctionnaires, nos services

publics, notre protection sociale, etc. à leur niveau actuel, et alors nous devrons

en payer nous-mêmes le vrai prix, ce qui implique d’augmenter le taux de prélèvements

obligatoires d’autant. On peut douter du réalisme de cette proposition

alors que la France a les prélèvements obligatoires parmi les plus élevés du

monde, que nous sommes dans une économie ouverte où la compétitivité est

centrale, et qu’aller au delà du taux actuel de prélèvements réduirait encore plus

la croissance économique. Ou bien nous disons la vérité : nous avons les

dépenses publiques les plus élevées du monde, de dix points supérieures à celles

de l’Allemagne. Au-delà de la façon de résoudre la crise actuelle de la dette, dont

mes collègues parleront, c’est bien le choix à long terme qui nous est offert.

 

Nous avons, depuis plus de trente ans, choisi une troisième solution : des

dépenses publiques toujours plus lourdes, en refusant de les payer cash et en en

reportant la charge sur la génération suivante. C’est ce que les économistes

appellent l’équivalence ricardienne, du nom de David Ricardo, classique anglais

du XIXe, ou l’effet Ricardo-Barro : la dette publique d’aujourd’hui se traduit par

les impôts de demain, ce qui fait qu’un comportement rationnel consiste face à

une politique de relance par hausse du déficit et de la dette, à accroitre son

épargne pour faire face aux impôts futurs. Comme on emprunte parfois à très

long terme, cela veut dire qu’on pénalise nos enfants sur des dizaines d’années.

 

Faute d’avoir su choisir entre ramener les dépenses au niveau de la recette ou

amener les recettes au niveau des dépenses, nous avons choisi la fuite en avant

de la dette ; cette erreur économique est une faute morale. Ne voulant pas toucher

à notre confort actuel, nous avons sacrifié le confort futur de nos enfants,

qui devront en outre financer nos retraites, alors que notre refus de la vie réduit

le nombre d’actifs futurs. Ils seront moins nombreux pour supporter une charge

alourdie.

Si nous avons tous une part de responsabilité dans cette immoralité, les

politiques y ont une responsabilité majeure. Responsables ultimes du bien

commun, ils présentent ou votent le budget ; ils expliquent que le marché est

myope, que seuls les politiques voient loin et parlent du développement durable,

qui doit se préoccuper des générations à venir ; et ils offrent aux générations à

venir l’endettement durable, semblant avoir pris pour devise l’expression de

madame de Pompadour, « après nous, le déluge ».

 

Incohérence et cynisme des représentants politiques

 

La dette publique présente d’autres signes d’immoralité. Les déficits

annuels, supérieurs aux 3 %, et la dette, supérieure aux 60 %, ne respectent pas

les traités signés ; on peut ne pas apprécier le traité de Maastricht, mais, quand

on est au pouvoir, ne pas l’appliquer, sans l’avoir juridiquement dénoncé, c’est

ne pas respecter les engagements signés.

 

Face à la crise des dettes souveraines, la pression des organismes européens,

des États dominants et des institutions internationales, qui font la leçon

aux autres, refusent le jeu démocratique interne aux nations, conseillent ou imposent

des changements de gouvernements, souhaitent ou imposent des gouvernements

de technocrates, pose un problème de souveraineté et la question de

la légitimité démocratique de ces décisions. Pour un système démocratique, n’y a-t-il pas une interrogation sur la légitimité et la moralité de décisions dont le peuple semble écarté ?

 

Les solutions à la crise de la dette, dont mes collègues parleront, ne posentelles

pas d’autres questions éthiques ? Si l’on cherche, comme le suggèrent certains,

à monétariser la dette, et à créer de l’inflation, pour alléger les remboursements

futurs, ne crée-t-on pas un nouvel impôt, l’impôt inflation, le plus injuste

de tous, qui frappe d’abord les plus fragiles et n’a été voté par personne ? Quel

cynisme immoral de proposer d’alléger les remboursements futurs par l’inflation,

ce qui signifie voler l’épargnant en le remboursant en monnaie dépréciée.

Réduire la dette en diminuant les dépenses publiques, après les avoir augmenté,

n’est-ce pas rendre la rigueur plus injuste et dure : il est plus sain d’empêcher

le dérapage des dépenses publiques que de constater après coup qu’elles

sont devenues excessives et de les réduire brutalement, alors que l’on a habitué

les citoyens à la manne publique. La rigueur dans la gestion a priori est toujours

préférable à la conversion brutale à la rigueur imposée par la réalité que l’on

avait refusé de voir. Dire à quelqu’un qu’il a droit à quelque chose, puis le lui

retirer brutalement, est-ce moral ? Les solutions, nécessaires, à la crise, sont

injustes et immorales. Ceux qui supportent le poids du redressement nécessaire

ne sont pas ceux qui ont pris la décision qui a conduit à la dérive des dettes

souveraines.

 

Finalement, le péché qui a conduit les hommes politiques à la dérive des

finances publiques, outre l’ignorance économique, n’est-il pas l’impatience, le

refus d’accepter les contraintes et les lenteurs du réel, la volonté du tout, tout

de suite, dans une focalisation maladive sur le court terme ; on reproche à

certains actionnaires une focalisation sur les résultats trimestriels sans perspective

à long terme ; que dire des hommes politiques, qui veulent forcer le rythme

de la croissance, oublier le réel, distribuer une manne qui n’existe pas, faire vivre l’État au-dessus de ses moyens et des nôtres.

 

L’ignorance du bien commun

 

Benoît XVI a rappelé que « la sagesse de l’Église a toujours proposé de tenir compte du péché originel même dans l’interprétation des faits sociaux (...).

 

A la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie. Nous en avons une nouvelle preuve, évidente, en ces temps-ci » dit-il (CIV §34).

 

Par quel « miracle de l’isoloir », selon l’expression du Nobel James

Buchanan, un homme serait-il à la fois pécheur et juste, capable d’immoralité

et de moralité dans son comportement économique et deviendrait-il exempt des

faiblesses humaines, oublieux de son intérêt personnel ou électoral, dans le

domaine politique ? Jean-Paul II ne nous avait-il pas rappelé qu’une « démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois » (CA §46). Dénonçant la « crise des systèmes démocratiques », Jean-Paul II expliquait que « les requêtes qui viennent de la société ne sont pas toujours examinées selon les critères de la justice et de la moralité, mais plutôt d’après l’influence électorale ou les poids financier des groupes qui les soutiennent » (CA §47).

 

Dans la crise actuelle de la dette publique, au-delà de toutes les considérations techniques, n’y a-t-il pas ce refus de prendre des décisions en fonction de critères de justice et de moralité ? Pour le dire autrement, la crise de la dette publique ne vient-elle pas du fait que beaucoup d’hommes politiques ignorent ce qu’est le bien commun ?

 

Olivier MÉRESSE

 

RETROUVERONS-NOUS JAMAIS LE PLEIN EMPLOI ?

 

L’idée qu’un taux de chômage élevé est un nécessaire tribut payé à la modernité s’installe peu à peu dans la société française. Surprenante à plus d’un titre, cette croyance s’appuie probablement sur la persistance

d’un fort pourcentage de chômeurs dans notre pays depuis le début des années 70.

Les justifications fournies durant une quarantaine

d’années par nos dirigeants politiques

ont pourtant fini par s’imposer, relayées par

des commentateurs de la vie publique peu

soucieux de leur porter la contradiction. Les

travailleurs immigrés, les robots, les Chinois

ou les financiers se sont ainsi succédé pour

en endosser tour à tour la responsabilité. Le chômage reste ; seules les causes

varient...

De plus savants que nous ayant déjà, en cette matière, démonté tous les

mensonges et démontré toutes les vérités, nous nous efforcerons plutôt ici d’aligner

quelques évidences qui nous paraissent faire trop souvent défaut dans le

débat public.

 

Tant que tout n’est pas parfait,

il y a du travail

 

C’est bien là la première de toutes les évidences. On ne travaille pas que

pour le plaisir de travailler. On travaille pour résoudre des problèmes, apporter

des solutions, anticiper des désirs. Aussi, tant que subsistera cette petite coulure

de peinture dont l’apparence disgracieuse souille le tuyau du radiateur qui jouxte

votre bureau, et quelque discrète qu’elle puisse être, il restera un travail à accomplir.

Et quand elle sera gommée, il faudra encore faire disparaître le tuyau luimême,

ou inventer un nouveau radiateur pour remplacer ce nid à poussière d’un autre âge, et notre acuité aux disgrâces qui nous entourent ne connaît aucune

borne, tout désir satisfait laissant émerger de nouvelles insatisfactions.

Du travail il y en a donc. Ce doit être l’argent qui manque. Navré d’aborder

si tôt les sujets qui fâchent mais la taxation des revenus du travail est fort peu

incitative. Sur un salaire minimum et sans impôt sur le revenu, les seules charges

(charges salariales et charges dites abusivement patronales, puisqu’elles aussi

sont payées au prorata des salaires versés) représentent déjà plus de la moitié

de la part laissée au travailleur (on voudrait donner des chiffres, on ne le peut

pas : les charges sur le salaire minimum varient suivant les branches d’activité

et les zones géographiques). Dès lors, de nombreux travaux qui trouveraient

preneurs sont abandonnés à la rouille ou au stade de l’esquisse. Quant au salaire

minimum, le nombre de stagiaires et de statuts dérogatoires (contrats d’apprentissage,

de professionnalisation, en alternance, etc.) ayant franchi en France les

limites du défendable, nous ne le défendrons pas.

 

Taxer le travail et rémunérer

l’oisiveté : un pari audacieux

 

Les différentes aides : allocations de chômage ou revenus minima, aides au

logement, allocations familiales, versements et avantages divers sous conditions

de ressources, secours municipaux, etc. permettent à bien des foyers de vivre ou

de survivre sans travailler. Ou plutôt en fournissant un travail peu utile à leurs

contemporains et assez peu gratifiant : faire la queue dans des administrations

publiques, remplir des formulaires, contacter des services sociaux, geindre... Si en

taxant le travail et en rémunérant l’oisiveté nous n’obtenions pas du chômage, ce

serait sans doute le signe d’une dégénérescence irréversible des cerveaux humains.

Aussi, félicitons-nous de ce fort taux d’inactivité qui frappe la France : ce qui est

désolant du point de vue économique est très rassurant du point de vue biologique.

La matière grise n’est toujours pas atteinte. Au plan génétique s’entend. Le clonage

d’hommes nouveaux n’est encore qu’un projet.

Il n’est bien sûr pas question de taxer les chômeurs pour subventionner

ceux qui travaillent, mais entre cette proposition outrancière et la situation

actuelle nous disposons d’une marge confortable. La charité participe de la

noblesse de nos civilisations et il est bien naturel de tendre la main à ceux qui

connaissent un passage difficile ou de soutenir ceux dont la naissance est marquée

par le malheur. C’est l’érection d’un système vicieux et inique que nous

fustigeons bien plutôt que ce qu’il laisse intact de notre part d’humanité. Et, à

condition d’être libres et concurrentielles, les assurances sont une des plus louables

réalisations du marché.

Si nous cessions de tout mettre cul par-dessus tête, les demandeurs

d’emploi redeviendraient des offreurs de travail. Un pâtissier n’est pas un « demandeur de gourmandise ». C’est à lui que revient le devoir de proposer des

gâteaux appétissants, de faire saliver les passants, de fidéliser ses clients. Le

demandeur d’emploi est un objet social ; l’offreur de travail est propriétaire de

lui-même, comme un adulte, libre de choisir son salaire ou ses horaires. Le statut

de profession libérale ou d’entrepreneur devrait d’ailleurs nous être donné de

naissance, du simple fait d’être Français, et c’est le salariat qui devrait être une

exception contractuelle à ce statut d’invidividu libre. Le salariat est d’une certaine

façon un double esclavage, en effet, le salarié n’ayant pas le droit de travailler

en même temps pour un concurrent, et son patron n’ayant pas le droit de le

licencier abruptement. Le salariat ou les « droidloms », il faut choisir.

 

Le plein emploi exige

le plein dividende

 

Nicolas Bruni, notre bien-aimé président, proposait récemment de partager

les dividendes en trois parts égales : un tiers pour les salariés, un tiers

réinvesti automatiquement dans l’entreprise, et enfin le dernier tiers généreusement

concédé aux actionnaires (c’est très gentil d’avoir aussi pensé à eux ; il n’y

était pas obligé). Tout le débat public a porté sur les pourcentages : un tiers, un

cinquième, un quart ? chaque famille avait sa recette et souhaitait la promouvoir.

Ce projet inepte nous aura pourtant donné la chance d’entendre Jean-Marc

Daniel, dans sa chronique radiophonique matinale On redécouvre la Lune (1),

nous rappeler que le débat avait déjà eu lieu en 1966-67 lorsque le Général

avait instauré « la participation ».

(1) BFM Business, 3 mai 2011.

 

Tout le monde était contre pour des raisons variées et le dispositif passera par ordonnance. Ainsi, les syndicats de salariés s’y opposaient par refus de la « collaboration de classes ». Plus intéressant : les

patrons de l’époque, manifestement moins décérébrés que ceux d’aujourd’hui

sur le plan politique, arguaient que le dispositif serait contre-productif parce qu’il

aurait pour effet d’amoindrir les profits, donc l’investissement et la croissance,

quand cette dynamique de la croissance est la meilleure alliée du pouvoir d’achat

des salariés.

Les salaires augmentent plus du fait de la concurrence que les entreprises

se livrent à l’embauche que du fait des luttes syndicales pour leur revalorisation.

L’offre de travail répond, elle aussi, qu’on l’accepte ou qu’on le déplore, aux lois

du marché, et un taux élevé de chômage ne peut que faire baisser les salaires.

Les choses sont liées : plus d’investissement c’est plus d’activité, donc moins de

chômage et de meilleurs salaires. Libre à chaque salarié d’investir alors son

revenu dans les actions de son choix, celles de son entreprise comme celles d’un

concurrent. Concernant la diminution du chômage, la marche à suivre est donc

très claire : supprimer la participation et baisser l’impôt sur les bénéfices. Plus on se rapprochera de l’idéal de 100 % des dividendes laissés à la discrétion des

actionnaires et mieux l’emploi se portera, c’est certain. La spéculation n’a rien

de nocif, mais de meilleurs dividendes rééquilibreront à la baisse sa part dans les

placements.

 

Licencier est la dynamique même de toute entreprise, une de ses fonctions essentielles

 

C’est la croissance des entreprises d’une part, et la multiplication des entreprises

d’autre part, qui font l’emploi. Mais chaque entreprise, prise séparément,

s’efforce de faire plus avec moins. Tel atelier qui fonctionne aujourd’hui avec

sept ouvriers fonctionnera l’an prochain avec seulement cinq personnes, dont

certaines moins expérimentées. On ne s’en rend pas toujours compte car les

entreprises qui fonctionnent bien se développent et continuent d’embaucher,

mais la fonction la plus importante de l’entreprise, son job number one, c’est

de licencier. Si elle ne fait pas en permanence ce travail d’ajustement ou d’élagage,

ce seront ses concurrents qui le feront à sa place, et plus douloureusement

puisque cela conduira l’entreprise à arrêter l’activité qui n’est plus concurrentielle

ou même à fermer.

Comme il n’est pas si simple de trouver des gens compétents, qui comprennent

les tenants et les aboutissants de votre activité, qui connaissent le trajet de

chez eux à votre usine, qui supportent les manies de vos autres collaborateurs

ou qui adhèrent à l’esprit de la maison, l’intérêt des entrepreneurs est le plus

souvent de réaffecter les personnes libérées par ces gains de productivité.

Cette « destruction créatrice » a été rendue manifeste par Joseph Schumpeter

: « [...] processus de mutation industrielle – si l’on me passe cette expression

biologique – qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique,

en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant

continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice

constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en

dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal

gré, s’y adapter. » (2)
(2) Joseph Schumpeter,
Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942.

Lecteur attentif et revendiqué de Schumpeter, Geoffroy

Roux de Bézieux rappelait récemment à une tribune qu’il n’y avait pas d’économie

dynamique, en croissance et créatrice nette d’emploi qui ne détruise au

minimum – condition nécessaire mais non suffisante, soulignait-il – 15 % de ses

emplois chaque année.

Les très grandes entreprises, celles qui faisaient la croissance des décennies

passées, licencient généralement plus qu’elles ne recrutent. Les activités d’aujourd’hui ou de demain présentent un solde positif, mais c’est une illusion

d’optique qui ne doit pas nous empêcher de voir qu’elles débauchent, elles aussi,

à tour de bras. Rien n’est donc plus contraire à la croissance et ne peut nuire

davantage à l’emploi que d’« interdire les licenciements ».

 

La sécurité des uns fabrique

mécaniquement la précarité

des autres

 

Lorsque le personnel de l’État, toujours très joueur, nous fabrique une nouvelle

crise monétaire, nous ne la recevons pas tous de la même façon. Certains

bénéficient de la sécurité de l’emploi. Ils ne peuvent être licenciés et même leurs

revenus sont garantis. Mais il faut bien pourtant que cette crise se traduise à un

endroit ou à un autre par un effet donné. Il faut bien qu’elle soit absorbée quelque

part. Quand le salaire du clown des rues ou de l’agent d’ambiance est budgété,

et donc reconduit d’années en années, ou que les jardiniers de nos squares

continuent de planter, d’arroser, de tailler comme s’il ne s’était rien passé, que

rien ne se passait, comme s’il ne se passerait jamais rien d’autre que le doux

rythme des saisons, c’est bien parce qu’ailleurs la misère se répand, que des

gueux meurent de froid et que des enfants pleurent.

En cas de crise, qui paie la note pour ces tripotées de hauts fonctionnaires,

pour ces kyrielles de revenus garantis, pour ces myriades de budgets irrécusables

? En premier lieu tous ceux qui ont pris des risques finalement moins profitables

que ceux prévus. Pour bénéficier du talent et des exploits d’un Zidane,

il faut que beaucoup de gamins doués embrassent la carrière de footballeur.

Zidane a procuré du travail à beaucoup de gens : chez les fabricants de vignettes

ou les vendeurs de T-shirts, à la télévision ou dans ses clubs, chez les buralistes

ou les brasseurs. Et il a tiré lui-même un bon revenu de cette richesse qu’il a

engendrée. Mais c’est un choix de carrière très risqué. Il aurait pu être au final

moins habile, ou se faire casser par Gillhaus ou Koeman en défense.

Il n’y aura pas d’emplois pour les uns si les autres n’innovent pas (la roulette

pour Zidane...). Les carrières de ceux qui prennent des risques ne peuvent pas

être linéaires. Ils peuvent gagner beaucoup les années fastes et subitement plus

rien. Les carrières sans accidents sont d’ailleurs de plus en plus rares. La progressivité

de l’impôt est un des pires freins à la prise de risque et une des pires

calamités pour tous ceux qui connaissent des vies professionnelles en dents de scie. Puisqu’il est un peu tôt pour rêver à un impôt de capitation ou mieux encore à la disparition de tout impôt, l’instauration d’une flat tax permettrait déjà de ne pénaliser ni les uns ni les autres.

 

Sus à l’euthanasie des rentiers !

 

Comme nous le disions plus haut, du travail il y en a. Faut-il s’en réjouir ?

Les anciens Grecs tenaient le travail en piètre estime, trouvant plus nobles la

méditation et la contemplation. C’est le christianisme, particulièrement dans sa

version réformée, qui fera du travail une valeur suprême. Le socialisme s’en

emparera dès l’origine pour en faire un dénominateur commun et égalitariste

du collectif social d’individus-fourmis. Nous en sommes là et, chaque matin, c’est

au nom de cette idéologie que des nuées de fonctionnaires prennent le métro

pour aller faire un travail que d’autres, aussi nombreux, devront aussitôt défaire.

L’euthanasie des rentiers, chère à Keynes, a eu pour conséquence

d’envoyer au « turbin » bien des personnes prêtes à céder leur place. L’impôt sur

la fortune ou sur le capital fait du bien aux aigris et aux envieux mais il avive la

concurrence à l’embauche et fait grossir les statistiques du chômage en plus

d’assécher le capitalisme. Et nous manquons en France de business angels et

de venture capitalists. Passer d’un système de retraite par répartition à un

système de retraite par capitalisation est une des voies qui nous permettraient

de reconstituer un vivier de rentiers.

Avant de se partager des richesses, il faut les créer, ce que seules peuvent

faire des entreprises privées vendant des produits ou des services concurrentiels

sur des marchés libres. La liberté engendre la richesse puisqu’elle laisse aux

individus le soin de choisir ce qu’ils préfèrent : aller là où il y a de quoi manger

par exemple, ou échanger des biens ou du travail avec d’autres individus libres.

La contrainte exercée par un pouvoir engendre tout aussi automatiquement la

misère puisqu’elle force des individus à faire autre chose que ce qu’ils auraient

fait s’ils avaient été libres. Ainsi, toute somme qui chemine par le fisc fabrique

de la misère puisqu’en plus du coût du cheminement lui-même, elle implique un

coût d’opportunité : même très judicieusement investie, elle ne l’est jamais là où

elle l’aurait été par son propriétaire légitime et cette perte, même infime (elle

ne l’est pas souvent) est enregistrée pour tous. Bien mal acquis ne profite jamais :

ni au voleur ni au volé ni à personne d’autre.

Pierre Bessard l’a très bien formulé : « Un marché, qui ne traduit rien d’autre

qu’un ensemble de relations contractuelles librement consenties, ne peut, par

définition, être défaillant. Un marché est toujours fondé puisqu’il reflète les choix

des parties contractantes. Que celles-ci acceptent de conclure l’échange en est

une preuve suffisante. » (3)

(3) Pierre Bessard, Le Temps, 20 février 2008, La crise financière reflète la défaillance

de l’État.

 

Puisqu’il n’y a pas de défaillance du marché, c’est donc toujours dans ce qui prétend l’encadrer que nous devons chercher la source des calamités que nous aurions la tentation de lui attribuer.

Les politiques de l’emploi ne pourront rien faire d’autre qu’administrer le chômage. Légiférer sans résultat pour favoriser tantôt les séniors, tantôt les juniors, ou la « diversité », ou les non-diplômés, puis les jeunes diplômés, et de nouveau les séniors, ou les chômeurs de longue durée... Seul le retour de la

prospérité nous permettra d’en sortir. Celle-ci ne pourra revenir qu’avec une

forte diminution de la part des échanges contraints, qui consomment de la

richesse. Autrement dit, avec une baisse des prélèvements obligatoires et des

dépenses publiques, et la suppression de ces multitudes de législations qui prétendent

orienter l’investissement et la consommation. Le plein emploi est au

bout. Le moins qu’on puisse dire est que nous n’en prenons pas le chemin.

 

Concluons par ces mots d’un sermon de Bossuet : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. »

 

Fred AFTALION

 

LES CHANGEMENTS DANS LA GOUVERNANCE DES GRANDES FIRMES INDUSTRIELLES OCCIDENTALES

 

L’ère des Entrepreneurs et des Ingénieurs

 

Un certain nombre d’entreprises industrielles portent encore aujourd’hui le nom de leurs créateurs : E.I. Dupont de Nemours, Ford, Dow Chemicals, Eastman Kodak aux États-Unis, Renault, Michelin, Peugeot en France, Siemens en Allemagne, Solvay en Belgique, Philips en Hollande.

Ces pionniers avaient à la fois des connaissances techniques, un don de l’organisation et le courage d’assumer des risques financiers qui en firent d’authentiques entrepreneurs. Ils surent aussi former leurs successeurs qui étaient le plus souvent des ingénieurs soumis à une longue initiation dans les différents services de l’Entreprise avant d’accéder aux fonctions exécutives. Ces hommes faisaient généralement carrière dans la même Société

dont ils connaissaient tous les rouages ce qui leur permit de contribuer à sa

croissance organique grâce à d’importantes innovations qu’ils eurent la pertinence

de guider et de soutenir. Sous leur gouvernance des groupes puissants se

constituèrent de part et d’autre de l’Atlantique.

 

L’apparition des généralistes

 

Dans les années 1960-70 on vit se développer aux États-Unis des Sociétés

de consultants (Boston Consulting Group, Mc Kinsey...) qui offrirent leurs services

aux grands groupes. Elles avaient recruté de brillants diplômés de « Business

Schools » prestigieuses qui se considéraient comme des « généralistes » munis de tous les outils d’analyse nécessaires à la bonne gestion des Entreprises.

Après avoir proposé leurs services aux dirigeants en place ces jeunes cadres fiers

de leur « MBA »se mirent à briguer les postes occupés par ces derniers. N’étant

pas spécialisés dans des techniques particulières comme les « professionnels »

qu’ils allaient remplacer, ils se flattaient d’être des « professionnels du management

» ce qui leur ouvrait des horizons plus vastes et les rendait plus mobiles,

leur permettant de passer d’une entreprise à une autre dans le souci d’améliorer leur carrière.

 

Au même moment se produisait en Amérique une révolte des actionnaires à l’initiative des gestionnaires d’importants fonds de pension qui exigeaient une

meilleure valorisation en Bourse des actions détenues dans leurs portefeuilles.

Une telle revendication ne pouvait que séduire cette nouvelle classe de dirigeants

qui comptaient profiter eux aussi sous forme de « bonus » ou de « stock options »

d’une amélioration rapide des résultats des Sociétés placées sous leur responsabilité.

Désormais la rentabilité à court terme telle qu’elle apparaitrait à la lecture

des bilans et des comptes d’exploitation devint l’objectif prioritaire.

 

Les nouveaux concepts de gestion

 

S’inspirant d’un langage pratiqué par les firmes américaines de consultants

(flux tendus, externalités, benchmarking, core business...) les généralistes pensaient

qu’il existait une Science du management applicable à toutes les entreprises