ANNEE 2011.

Sommaire.

 

1- Bulletin 137, octobre 2011.

 

Jean-Yves NAUDET

"Le maître à penser des états... c’est Madoff !"

 

Fred AFTALION

"Comment se ruiner ?"

 

Emmanuel MARTIN

"Afrique : sortir de la dépendance à l’aide"

 

Jean-Philippe HUBIN

"Confisquer le capital, c’est interdire l’emploi"

 

BONNES FEUILLES

"La vérité sur le logement social"

 

LIRE LIBÉRAL

Les deux libéralismes. Anthologie de Michel GUENAIRE

 

 

2-  Bulletin 136, juillet 2011.

 

Georges LANE

"Quel avenir pour l’euro ?"

 

Jean-Yves NAUDET

"L’éthique de l’entreprise n’existe pas !"

 

Fred AFTALION

"L’évolution des rapports entre l’état et les industriels en Occident"

 

Jacques GARELLO

"Gagner plus sans travailler plus"

 

OPINION

Pascal SALIN

"Les socialistes n’ont rien appris"

 

BONNES FEUILLES

Guido HULSMANN

"Le système international de papiers monnaies de 1971 à nos jours"

 

LIRE LIBÉRAL

De la propriété d’Adolphe THIERS

 

 

3 - Bulletin 135, avril 2011.

 

François FACCHINI

"L’entrepreneur et le développement économique"

 

Fred AFTALION

"Découvertes et innovations, l’apport de l’Occident"

 

Jean-Yves NAUDET

"Professions fermées : le modèle grec ?"

 

Nicolas LECAUSSIN

"Les cent ans de Reagan"

 

OPINION

Jean-Philippe FELDMAN

I"ndignations a propos d’un ouvrage indigne"

 

BONNES FEUILLES

Geoffroy ROUX DE BEZIEUX

"Parce que le désir d’entreprendre est au coeur du genre humain"

 

LIRE LIBÉRAL

. Si on faisait confiance aux entrepreneurs de Xavier FONTANET

. La résistible ascension de Barack Obama de Guy MILLIERE

. L’autre Jérusalem de Florin AFTALION

. Qu’est-ce qu’une société juste ? sous la direction de Jean-Yves NAUDET

 

 

4 - Bulletin 134, janvier 2011.

 

Philippe HERLIN, Victoria CURZON-PRICE, Jacques GARELLO

"Dette publique :la France en faillite ?"

 

Jean-Yves NAUDET

"Protectionnisme  commercial, protectionnisme monétaire"

 

Fred AFTALION

"L’écologie et les sciences exactes"

 

OPINION

Florin AFTALION

"Les erreurs américaines coûtent cher à Obama"

 

BONNES FEUILLES

Pascal SALIN

"Revenir au capitalisme"

 

LIRE LIBÉRAL

Le chemin de la vérité de Lech Walesa

 

- Bulletin 137, octobre 2011.

AVANT-PROPOS

En cette douloureuse période de crise, voici que tous nos économistes se penchent comme un seul homme sur l’État qui s’écroule, victime de son propre poids : comment le faire maigrir ? Comment remplacer cet obèse incompétent par l’efficacité de l’entreprise privée et les disciplines

salutaires de la société civile ?

 

Jean-Yves NAUDET est le premier à intervenir dans ces lignes et à se faire l’avocat du capitalisme et du libéralisme que l’on accuse à tort de tous les maux. Il démontre que l’économie mondiale est malade des États et que la responsabilité de la dette publique est, en fait, d’ordre politique (p. 2).

 

Sous un titre ironique, le constat est le même dans l’analyse de Fred AFTALION qui dénonce les fausses et ruineuses « générosités » de l’État, la « protection» qui déresponsabilise et fabrique ainsi des jeunes avides de « droits à » (« le droit au luxe » disait une récente publicité) (p. 6).

 

C’est ce même sujet qui a réuni les 48 intervenants de notre XXXIIe Université de la Nouvelle Économie : « quelle crise ? quelle sortie de crise ? après l’État-providence ». Plus encore que l’analyse de la crise, l’objectif était l’exposé des solutions – autrement dit, après le diagnostic, la thérapie – en l’occurrence, préparer une

éducation à la liberté et à la responsabilité, mettre en action le principe de subsidiarité, privatiser, réveiller le désir d’entreprendre que l’État-providence étouffe (voire l’article de Jean-Philippe HUBIN, p. 14), et obtenir à moindre coût ce que l’État nous « offre » en puisant dans nos poches, sans diminuer pour autant ses propres dépenses. Bien des pays ont remis de l’ordre dans les débordements de leurs États – nous en avons dénombré 14 –, pourquoi pas nous ?

 

Bref, cette Université d’été a rassemblé les chercheurs libéraux dans le même refus de suivre une société politique qui va « cahin-chaos » et un Étatprovidence démobilisateur et asservissant (voir ALEPS information, p. 28).

Jacqueline Balestier

 

Jean-Yves NAUDET

 

 

LE MAÎTRE À PENSER DES ÉTATS...

C’EST MADOFF !

 

 

Jacques Attali dit tout et son contraire, le pire y côtoyant le meilleur.

Reconnaissons que, dans son entretien au Monde à la mi-août, il a trouvé le mot juste. « Le maître à penser des États, c’est Madoff et sa capacité à construire des pyramides de dettes. » Et encore « On ne sauve pas l’économie en reportant le problème.» C’est dire « Encore un instant M. le bourreau ». Bravo ! Le seul problème,

c’est que les États ne sont pas devenus des disciples de Madoff par hasard.

Ils n’ont fait qu’appliquer le dogme keynésien de la relance... dont l’un des prophètes n’était autre que ce même Jacques Attali, auprès de François Mitterrand en 1981. Oui, l’économie mondiale est malade, malade des États, de la dette publique et du keynésianisme.

 

La comédie du pouvoir

 

Les hommes politiques nous ont joué cet été une comédie, de Paris à Washington, en passant par Athènes et Bruxelles, qui n’avait rien de divine et qui était même plutôt diabolique. Résumons : les marchés sont méchants,

myopes et irrationnels, les spéculateurs, « ces pelés, ces galeux d’où venait tout le mal », sont sans entrailles ni morale. En revanche, les hommes politiques, responsables du bien commun, voient loin, sont omniscients et sauront nous sortir du mauvais pas dans lequel marchés et spéculateurs nous ont mis. Dormez, braves gens, l’État veille sur vous.

Cessons d’écouter ces fables, et voyons les choses simplement. Personne ne peut nier que la crise actuelle, en Europe et aux États-Unis notamment, soit une crise de l’endettement public. Certes, on accuse les agences de notation, mais c’est aussi rationnel que d’accuser le thermomètre de provoquer la fièvre.

Il paraît que les agences, étant privées, ne sont pas objectives ; on imagine que si on les nationalisait, elles le seraient bien plus et critiqueraient sans hésiter les États dont elles dépendraient ! Autant revenir au temps du monopole d’État sur la radio et la télévision : l’objectivité de l’ORTF, média public, était légendaire !

Mais cet endettement public n’est pas tombé du ciel. Il n’a pas été créé par le « capitalisme immoral » ou les patrons « avides de profit ». S’agissant de dette publique, donc de déficit budgétaire, il n’y a qu’une responsabilité et elle est politique : les États, les gouvernements et les parlements. Certes, il y a toujours

eu des déficits publics, entrainés par des dépenses excessives, conduisant à des emprunts et parfois à la banqueroute ou à une création monétaire et donc à de l’inflation. Mais chacun savait que ce n’était ni un bien, ni une solution durable. C’est le keynésianisme qui a donné une soi-disant justification théorique

aux déficits publics : augmenter les dépenses publiques, en créant des déficits, c’était accroître la demande globale et, par le miracle du multiplicateur keynésien, relancer toute l’économie.

 

Tous keynésiens, toujours keynésiens

 

Les hommes politiques sont presque tous devenus keynésiens, parce que c’est une technique facile à comprendre et facile à vendre aux électeurs : dépensez de l’argent que vous n’avez pas, demandez la manne publique ; vous ferez une bonne action, car cela relancera l’économie. Si l’on prend le cas de

la France, le dernier budget équilibré remonte à 1974. Dès 1975, la relance du gouvernement Chirac faisait exploser déficit et dette. Même sous Raymond Barre, pourtant plus rigoureux, les déficits n’ont pas été résorbés. Depuis 1981 et la relance Mitterrand (sur les « bons conseils » de Jacques Attali) les déficits ont explosé. Chaque année budgétaire étant en déficit, la dette publique n’a cessé d’augmenter.

Et la crise de 2008 ? Elle s’est produite alors que les déficits publics étaient déjà élevés (plus de 3 % en France et une dette à 60 % du PIB), et elle a été essentiellement causée par le laxisme monétaire, notamment de la FED aux

USA. Le « miracle keynésien » a en fait affaibli la croissance, et la responsabilité exclusive en incombe aux États, à leur politique monétaire laxiste, mais aussi à la politique budgétaire, qui a privé les investissements productifs d’une épargne, détournée vers les finances publiques (effet d’éviction).

Mais il fallait sortir de la crise. Un esprit raisonnable aurait suggéré de s’attaquer aux causes de la crise (laxismes monétaire et budgétaire), mais le dogme keynésien est tellement présent qu’on n’a entendu qu’un cri (un peu

moins fort en Allemagne) : relançons. Relançons par la hausse des dépenses publiques. Résultat : les déficits budgétaires ont cette fois explosé, atteignant souvent des montants supérieurs à 10 % du PIB, faisant passer la dette publique à 87 % du PIB en France, à 100 % aux États-Unis, à 120 % en Italie, à 149 % en Grèce. Relisons les discours d’il y a deux ou trois ans : la relance budgétaire va nous faire sortir de la crise.

 

L’Allemagne paiera...

 

Résultat : la récession s’est aggravée. Toutes les études (en particulier celles de l’IREF) montrent que plus la dette publique est forte, plus l’économie ralentit.

Les déficits sont « comblés » au fur et à mesure par de nouveaux emprunts. Qui prête ? Les épargnants, les organismes financiers, les pays créanciers (Chine ou OPEP). Que demandent-ils ? Une rémunération qui dépend du risque. Qui serait assez fou pour prêter au même taux à la Grèce, dont la faillite est déjà là, et à

l’Allemagne, plus solide (tant que Madame Merkel résiste aux « assauts » de Nicolas Sarkozy). En France, pour l’instant, on emprunte en gros à un point de plus d’intérêt que l’Allemagne, mais dès maintenant il y a à payer chaque année 50 milliards pour les seuls intérêts. Et quelle situation pour ceux qui sont encore

moins solvables : grecs, portugais, irlandais, et demain espagnols, italiens ou chypriotes...

À ce niveau d’endettement, plus personne ne veut prêter du moins à des taux supportables et le remboursement devient de plus en plus incertain.

Qu’importe. On a trouvé deux solutions. La première, c’est la « solidarité ». Les fourmis (comme l’Allemagne) doivent prêter pour les cigales (comme la Grèce).

L’Allemagne est riche, « l’Allemagne paiera » disait-on déjà en 1920 ! Pour l’instant on n’a dépensé ou garanti « que » 417 milliards à travers le Fonds de Solidarité Financière Européen, une invention géniale qui consiste à demander à des endettés de verser des fonds pour rembourser leurs dettes. Cette « manne » financière peut suffire pour la Grèce, l’Irlande, le Portugal. Mais la Grèce c’est 2 % du PIB européen ; comment fera-t-on quand on en viendra à l’Espagne ou à l’Italie ? Combler les dettes des uns par les dettes des autres ; c’est ce qui a conduit Madoff en prison.

 

L’inflation fera le reste !

 

Autre solution : monétiser la dette. La Fed a donné l’exemple, la BCE a fini par suivre. Ces banques centrales rachètent la dette publique. En contrepartie elles créent de la monnaie (donc de l’inflation demain) ou elles essaient de « neutraliser » cette création monétaire par un tour de passe-passe : la BCE rachète les titres publics détenus par les banques, leur donne en contrepartie de la monnaie que ces banques replacent aussitôt auprès de la banque centrale, moyennant intérêt. Ainsi les actifs pourris passent des banques vers la BCE qui  risque de devenir à son tour une « bad bank ». On s’étonne qu’après ça les investisseurs privés s’inquiètent, que la bourse soit volatile, que les gens cherchent des « valeurs sûres » ! La bourse n’est pas irrationnelle ; elle ne fait que réagir à l’irrationalité des politiques. La « solidarité » européenne n’est qu’une fuite en avant où l’on ajoute de la dette à la dette et de la monnaie de singe à la monnaie de singe. Toujours Madoff. Les États-Unis font de même et la Fed est devenue le premier détenteur de bons du trésor US !

 

Montrer que l’on peut faire sans l’État, mieux que l’État

 

Les politiques semblent réaliser peu à peu qu’il faut réduire déficit et dette, après les avoir provoqués et loués. Mais ils n’ont pas pris la mesure du problème.

Promettre, comme la France, de ramener le déficit à 5,7 % cette année, 4,8 l’an prochain, 3,5 % en 2013 signifie que la dette publique va continuer à croître.

Pour réduire la dette publique, il faut des budgets en excédent ou au moins à l’équilibre. C’est affaire de volonté politique et non de « règle d’or ». Car il y avait déjà la règle, pourtant provenant d’un traité, donc impérative, du déficit maximum de 3 % : on sait comment chacun s’est empressé de la violer. Pour supprimer les déficits, il faut diminuer drastiquement les dépenses publiques.

Mais les politiques n’ont pas compris l’ampleur de la tâche. Réduire les dépenses publiques drastiquement, c’est faire maigrir l’État. Ce n’est pas pour autant faire disparaître l’éducation, la santé, la protection sociale, etc. La seule façon de résoudre ce paradoxe apparent, c’est de privatiser, de déplacer la frontière public/privé ; c’est donc de rendre à la société marchande et à la société civile ce qui aurait toujours dû leur appartenir. Les politiciens rêvent de diminuer les dépenses sans réduire l’État. Les démagogues auront alors beau jeu de dire :

« vous n’aurez plus d’écoles ou d’assurance maladie ». La grande bataille qui s’annonce doit consister à montrer que l’on peut faire sans l’État, mieux que l’État.

 

 

Fred AFTALION

 

 

COMMENT SE RUINER ?

 

« Nos gouvernements amélioreront le sort de la Nation en se cantonnant dans leurs devoirs légitimes. » Macaulay

 

Le fait de pouvoir se ruiner en tant qu’individu ou collectivement sur un plan national concerne essentiellement le monde occidental qui, depuis la Révolution Industrielle, a été un modèle de prospérité généralisée. Partout ailleurs c’est plutôt la misère qui régnait si l’on excepte quelques potentats aux richesses fabuleuses et l’accès à un niveau de vie décent des peuples d’Asie encore trop récent pour qu’ils dilapident une aisance matérielle à peine acquise. L’Europe de l’Ouest et les États-Unis d’Amérique, en revanche, ont été pendant deux siècles des lieux privilégiés pour ceux qui voulaient s’enrichir grâce au génie inventif, à l’ardeur au travail, à la constance dans l’effort et à la prise de risque des meilleurs parmi leurs habitants. Or on ne peut se ruiner que si on a été riche auparavant que ce soit par une fortune acquise ou héritée.

 

Les ruines individuelles, la faillite collective

 

Dans le passé on a vu des hommes se perdre et perdre leurs derniers biens pour l’amour d’une femme. Le souvenir inoubliable qu’elle leur laissait atténuait parfois leur regret d’avoir ainsi été dépossédés. Ce phénomène est devenu plus rare de nos jours les élans romantiques n’étant plus de mise, les liens au sein

des couples s’avérant plus ténus et les femmes ambitieuses préférant réussir par elles-mêmes dans les affaires ou la politique plutôt que d’avoir à séduire des représentants fortunés du sexe opposé. La possibilité de se ruiner au jeu existe toujours qu’il s’agisse du Casino, du Loto ou du PMU et l’on sait que les États font tout ce qu’ils peuvent pour l’encourager, tant elle leur rapporte. D’autres méthodes moins expéditives mais tout aussi sûres si elles sont poursuivies avec persévérance restent également accessibles : s’endetter en vivant au-dessus de ses moyens, investir ses économies dans des titres d’État mangés par l’inflation, miser pour ses vieux jours sur la retraite par répartition.

Pendant longtemps on a cru qu’un État ne pouvait pas faire faillite. L’exemple encore récent de l’Argentine, celui plus près de nous de la petite Islande nous ont prouvé le contraire et eurent pour conséquence une très grande

misère des citoyens de ces pays à l’exception toutefois de ceux, en petit nombre, qui avaient eu la prudence de placer une partie de leur patrimoine dans des « paradis fiscaux ». Il est certes plus difficile de ruiner tout un peuple qu’un seul individu mais la classe politique dans certains pays occidentaux a montré qu’une

telle possibilité était envisageable même si elle mettait du temps à se réaliser. Pour oeuvrer dans ce sens deux méthodes efficaces ont été notamment utilisées, l’une en Europe de l’Ouest impliquant l’instauration d’un État-Providence en 1945, l’autre aux États-Unis prenant naissance avec la crise financière à partir de 2007.

 

Quand les devoirs sont remplacés par des droits

 

Jusqu’à ce que des penseurs généreux leur proposent de se faire prendre en charge du « berceau à la tombe » par l’État les citoyens en Europe trouvaient naturel d’assumer leur destinée et de subvenir aux besoins de leur famille, mettant un point d’honneur à ne recourir à l’assistanat qu’en toute dernière

extrémité.

Cependant les droits à l’Éducation, au Travail, à la Santé, à la Retraite, qui leur furent conférés en France et en Angleterre à la fin de la Seconde Guerre mondiale avaient de quoi séduire des peuples aspirant au repos après tant d’épreuves. Les pauvres de ces pays appréciaient de pouvoir se passer ainsi de

la charité. Ceux qui avaient les capacités de veiller à leurs propres intérêts ne pouvaient que se réjouir de voir une autorité supérieure se substituer à eux en rendant « gratuits » des services réputés coûteux. Enfin pour assurer ces services l’État-Providence allait donner du travail à de nouveaux agents par centaines de

milliers et ceux-ci se verraient assimilés dans leurs prérogatives, à des fonctionnaires.

Certes l’État ne créant pas de richesses, les droits conférés allaient devoir être financés par des prélèvements sur tous les citoyens sous forme d’impôts ou de cotisations, l’égalité rétablie entre eux devant être assurée par une « juste » redistribution des sommes prélevées.

La classe politique qui, dans son ensemble, avait adhéré à cette généreuse entreprise avait cependant omis quelques détails. En premier lieu, la gratuité, même apparente, se traduit par des fraudes et des surconsommations, causes de dépenses supplémentaires. D’autre part, les recettes finançant le système

dépendent de la conjoncture économique et du nombre de cotisants. Une faible croissance, un taux de chômage élevé sont des sources de nouvelles dépenses tandis que les recettes baissent.

 

Protection implique déresponsabilisation

 

Quant à la gestion elle-même, elle ne peut être efficace en l’absence de toute concurrence. Enfin l’équilibre de l’Institution est tributaire pour une large part de l’évolution démographique. Or, pour des raisons diverses, les peuples de l’Europe de l’Ouest se dénatalisent avec la perspective d’un nombre de cotisants décroissant et d’une population vieillissante réclamant plus de soins pour des retraites plus longues. Pour toutes ces raisons les régimes de Sécurité Sociale déjà lourdement déficitaires sont condamnés à terme.

Mais surtout, depuis plus de soixante ans qu’ils opèrent, ils ont déresponsabilisé les populations concernées. Aux citoyens qui jadis croyaient à leurs devoirs ont succédé des hommes et des femmes qui revendiquent des droits que l’économiste Jacques Rueff appelait de « faux droits » mais auxquels ils ne veulent pas renoncer. Les gestionnaires de l’État-Providence, dans le cadre de monopole et de garantie de l’emploi où ils opèrent, s’en tiennent, pour leur part à leur statut et aux avantages qu’il confère.

Quant à la classe politique au sein de laquelle les plus lucides ont déjà constaté la faillite inéluctable du système, elle n’ose pas alerter des citoyens habitués aux faveurs qu’il a longtemps dispensées et dont elle redoute la colère.

Ainsi va prendre fin, non sans avoir provoqué des dégâts psychologiques et des pertes financières considérables, une expérience censée faire le bonheur des peuples et qui ne pouvait que les ruiner à terme.

 

Un facteur aggravant : la crise financière internationale

 

Depuis une trentaine d’années les pays d’Europe de l’Ouest, tout comme les États-Unis, connaissent des déficits budgétaires croissants et accumulent des dettes vertigineuses. La crise financière venue d’Amérique n’a fait qu’accentuer le problème. « Wall Street s’est saoulée et c’est nous qui avons la gueule de bois »

a dit un américain pour résumer la situation dans son pays.

Après la crise de 1929, le Glass Seagal Act de 1932 avait séparé les activités des banques d’affaires de celles des banques de dépôt. Cette loi sage fut abrogée en 1999 ce qui permit aux Banques américaines et aux Sociétés de

services financiers un développement prodigieux. Elles se mirent en effet à spéculer avec l’argent qu’elles avaient en dépôt et firent jouer l’effet de levier empruntant d’importantes sommes d’argent à bas taux d’intérêt en échange de leur capital. Par ces imprudences et la taille qu’elles avaient ainsi acquise, ces

institutions financières ne pouvaient plus se permettre de faire faillite (too big to fail) et la chute de l’une d’elles risquait d’entraîner celle des autres par « effet systémique ».

Pour rendre encore plus aléatoire les risques ainsi créés c’est sur l’immobilier que les financiers avaient centré leurs prêts avec l’assentiment politique des Démocrates désireux de favoriser l’accession à la propriété des couches les plus modestes de la population. Des prêts hypothécaires sans garantie valable, les « subprime », furent ainsi accordés à des acquéreurs insolvables.

 

La faillite de la gouvernance publique

 

Comme l’avidité des spéculateurs ne connaissait plus de limite, ces titres hypothécaires furent transformés en « produits dérivés » que les banques américaines proposèrent à leurs confrères européens pour le plus grand profit de Wall Street et des « traders » qui y spéculaient. Ainsi s’édifièrent des fortunes rapides

et spectaculaires chez ces derniers et à la direction des institutions financières.

Lorsque la bulle financière éclata, les prix de l’immobilier ne pouvant monter sans cesse, les craintes de faillites de grandes Banques et le danger systémique apparurent au grand jour et les gouvernements des pays concernés furent amenés à intervenir en dernier recours. Le système capitaliste qui reposait

sur la responsabilité des investisseurs ne pouvait plus jouer en raison de l’étendue des risques que l’on avait laissé se développer sans la moindre contrainte. C’est donc à l’État une fois de plus qu’était confié le rôle de protecteur mais, cette fois, il s’agissait de secourir des financiers trop gloutons et ce, pour sauver des

déposants innocents avec l’argent des contribuables.

Ainsi une crise financière sans précédent vient s’ajouter à celle de l’État-Providence, rendant plus difficile encore une solution aux problèmes en cours.

Dans le premier cas la faute est dûe à des promesses impossibles à satisfaire dans le second, à des excès auxquels aucun organisme de contrôle ne s’est opposé, dans les deux cas à une mauvaise gouvernance de la classe politique dont le peuple dans son ensemble est finalement la victime.

 

Errare humanum est, Perseverare, diabolicum

 

Face à la perspective de se ruiner il est toujours possible de réagir. Un joueur invétéré peut, par exemple, se faire interdire l’accès aux salles de jeu, une milliardaire trop généreuse s’expose à une mise sous tutelle, un « trader »

imprudent risque des peines sévères. Les États ont eux aussi les moyens de redresser la barre.

Un exemple probant nous est donné par la Suède qui fut à l’origine de l’État-Providence. En 1993 la Suède connaissait un déficit abyssal de 12,3 % et une dette de 73 % du PIB. Dès 2008 un excédent budgétaire de 3 % était atteint et deux ans plus tard la dette était réduite à 40 % du PIB soit deux fois moins

qu’en France et en Allemagne. Avec ses finances assainies l’économie suédoise tourne à plein régime et n’a plus à redouter que l’inflation qu’elle maîtrise en fait en relevant ses taux d’intérêt. Un tel redressement s’explique par une recette très simple qui consiste en une baisse des impôts rendue possible par une baisse

concomitante des dépenses publiques.

D’autres nations lourdement endettées auront-elles le courage d’adopter cette recette ? On peut être sceptique à cet égard pour certains pays car cette recette qui est à l’opposé de celle qui provoque la ruine exige des peuples sages et des gouvernants vertueux. Or, comme on l’a vu, les citoyens des pays les plus lourdement endettés ont été déresponsabilisés et leur classe politique pratique plutôt la fuite en avant, en fabriquant de la monnaie (quantitative easing) dans le fol espoir de faire ainsi repartir la croissance comptant sans doute aussi sur

cette monnaie affaiblie pour le remboursement éventuel de la Dette et l’amélioration de la balance commerciale de leur Nation.

Mais le pire n’est jamais sûr comme le montrent l’exemple de l’Allemagne qui a toujours prospéré avec une monnaie forte et celui de la Suisse, de l’Australie, du Canada qui, comme la Suède, ont des budgets en équilibre et ont vu leur devise se valoriser spectaculairement au cours des dernières années. Puissent tous ceux qui furent mal gouvernés réapprendre à se gouverner eux-mêmes et pour cela, exiger de l’État qu’il leur restitue les sommes qu’il prélève sur eux pour gérer leurs propres intérêts en toute incompétence.

 

 

Emmanuel MARTIN

 

 

AFRIQUE : SORTIR DE LA DÉPENDANCE À L’AIDE

 

En Afrique, le potentiel entrepreneurial, clé du développement, s’exprime sur chaque marché du continent. Il est malheureusement étouffé, rejeté dans l’informel, par des procédures bureaucratiques iniques. Ce dont les pays africains ont besoin est l’instauration d’un cadre institutionnel d’état de droit, de manière à réduire l’incertitude des acteurs économiques et poser les bonnes incitations : amélioration du

climat des affaires par la simplification des procédures

et la baisse des coûts d’enregistrement

divers, meilleure définition et protection des droits de propriété.

 

Parallèlement, après trois générations, le bilan de l’aide publique internationale

au développement en Afrique n’est pas glorieux, comme ont pu le rappeler

des auteurs comme William Easterly ou Dambisa Moyo. Depuis les indépendances,

ce seraient plus de 500 milliards de dollars d’aide qui n’ont

pratiquement rien donné. N’ont-ils pas peut-être même empêché l’instauration

d’un état de droit et donc le développement ? Il est permis de poser la question,

notamment à un moment crucial de l’histoire de certains pays, qui opèrent leur

transition démocratique ou sortent d’une crise politique, et appellent à davantage

d’aide.

 

Les effets pervers de l’aide

 

La première raison serait que l’aide génère de mauvaises incitations, et ce,

pour de nombreux acteurs qui gravitent autour. D’abord, les multiples bureaucraties

de l’aide, qui manquent d’indicateurs de performance et de mécanismes

de retour d’information, ne sont pas tenues pour responsables des résultats de

leurs actions, organisées avec de l’argent public. Comme toute bureaucratie,

elles existent en maximisant la taille de leur budget : le « je dépense donc je suis »

en somme, en se concentrant si possible sur des projets « visibles », voire inatteignables (ce qui permet de justifier toujours plus). Leurs employés n’ont-ils

donc pas implicitement intérêt à maintenir la dépendance des pays du Sud ? Et

ce d’autant que, en cas d’échec, la réponse est à coup sûr un appel à des aides

supplémentaires, et non à une remise en question du modèle...

Ensuite, les pays donateurs ne donnent pas par pur altruisme : ils avancent

leurs intérêts stratégiques et économiques. L’aide liée a impliqué par exemple

que le pays récipiendaire achète en contrepartie au donateur, à un prix généralement...

plus élevé que le marché. Ce mécanisme empêche les pays « aidés »

de profiter des bienfaits de la concurrence internationale. Quand l’aide alimentaire

est par ailleurs déversée en Afrique, les grands gagnants sont les producteurs...

du Nord : ils sont doublement protégés, par « l’élimination », à travers le

mécanisme de l’aide, des produits excédentaires risquant de faire baisser les prix

sur leurs marchés, et par le protectionnisme, que l’aide permet de moralement

justifier (une « compensation »). On empêche ainsi le développement des marchés

de producteurs au Sud, qui représenteraient une rude concurrence pour

les lobbies agricoles européens ou américains.

 

L’aide liée a eu aussi pour effet pervers, par le biais de la dépendance

forcée à certains fournisseurs extra-africains, de ralentir le processus d’intégration

économique de l’Afrique, par absence de « nécessité », du fait de la dépendance.

 

Ce processus d’intégration est pourtant crucial pour la croissance du

continent. Il permettrait de faire des économies d’échelles formidables et de

générer des opportunités pour le développement des entreprises, et leur donnerait

enfin un avantage dans la compétition mondialisée.

 

Par ailleurs, les pires dictateurs ont été particulièrement choyés par les

donateurs occidentaux. C’est ici un des effets pervers majeurs de l’aide : si elle

a permis à des gouvernants corrompus de se maintenir au pouvoir contre la

volonté de leur peuple, ne leur a-t-elle pas aussi fourni une incitation à faire

perdurer la misère... pour justifier toujours davantage d’aide ? Quel intérêt ces

gouvernants ont-ils eu à mettre en place des réformes institutionnelles permettant

la prospérité ? Même dans le cas d’autocrates « soft », le contrat entre un

peuple et son dirigeant est rompu, ce dernier n’ayant pas à rendre de comptes : le fondement de l’état de droit est sapé.

 

L’installation progressive de la corruption

 

Il y a donc un cercle vicieux : l’aide en Afrique empêche l’établissement

d’institutions efficaces, favorise la corruption et les comportements de recherche

de rentes, l’attente de charité, même de la part du simple citoyen (éteignant ainsi

peu à peu l’esprit d’initiative). En terme de géostratégie, cette situation ne

permet-elle pas aux grandes puissances de plus facilement négocier leur accès

aux ressources fabuleuses de l’Afrique ? Plutôt que devoir faire face à une vraie démocratie qui poserait ses conditions, autant maintenir au pouvoir un gouvernant « ami », alimenté par l’aide extérieure, la tenue d’élections de façade permettant de garder bonne conscience.

 

L’échec de la planification

 

Si en Afrique l’aide a été globalement un échec jusqu’à aujourd’hui, c’est

d’abord parce que derrière les bonnes intentions se cachent les intérêts de quelques

uns. Mais l’aide a aussi pour défaut d’être inefficace pour des raisons que

les économistes ont mis au jour depuis près d’un siècle en matière d’économie

planifiée. L’aide fonctionne essentiellement sur la base de la planification. Or,

cette dernière bute sur le problème de la connaissance : comment connaître les

vrais besoins locaux ? Comment coordonner les multiples projets ? Comment

évaluer les échecs et les succès ? Comment savoir qui est responsable ? Pour les

récipiendaires potentiels réellement nécessiteux, comment savoir où et comment

exprimer son besoin ? Comme a pu le noter William Easterly, en matière d’aide

les hommes ont aussi succombé à la tentation du constructivisme planificateur,

dont l’efficacité dans ce domaine n’a sans doute pas beaucoup plus d’avenir que

la planification soviétique.

 

En 2000 le Président Bill Clinton avait pu lancer le slogan « trade, not aid ».

 

Une décennie plus tard il faut toujours saluer le courage politique du Président démocrate américain, mais aussi rappeler que s’il faut sortir de l’aide publique, le « trade » nécessite l’instauration des conditions institutionnelles pour son succès, conditions qui ont été étouffées par la mécanique de l’aide durant des décennies.

 

 

Jean-Philippe HUBIN

 

 

CONFISQUER LE CAPITAL, C’EST INTERDIRE L’EMPLOI

 

La France manque d’emplois, c’est-à-dire d’entreprises. En fait, elle manque d’entrepreneurs, car il n’y aura pas plus d’entreprises (et donc d’emploi) s’il n’y a pas d’abord plus d’entrepreneurs. (Il y a même des langues où « trouver un emploi » se dit « trouver un patron »).

 

Pourquoi si peu d’entrepreneurs ?

 

À part ceux qui créent leur propre emploi (auto entrepreneurs, artisans, professions libérales), peu de personnes veulent affronter le risque, les ennuis et les contraintes de la condition d’entrepreneur. 93 % des patrons de PME, disent les sondages, ne veulent pas grandir, ni surtout dépasser le seuil des 50 employés et,

finalement, il y a 4 000 ETI (Entreprises de Taille Intermédiaire) en France, trois

fois moins qu’en Allemagne et deux fois moins qu’en Grande Bretagne et en Italie.

Succès chez nous des petits entrepreneurs, des grandes entreprises cotées,

mais faiblesse indéniable du Mittlestand français qui est le seul à pouvoir offrir

la croissance de l’emploi (peu d’emplois en TPE, à l’exception de ceux des

patrons, peu de créations d’emplois en France pour les grands groupes obnubilés

par la mondialisation). Voilà la vraie photo du tissu économique français et

cela sera encore plus exact si on focalise sur le seul tissu industriel.

 

La politique industrielle et économique du pays doit d’abord encourager de nouvelles vocations entrepreneuriales

 

Comment ?

En admettant enfin que l’entrepreneur, comme n’importe quel autre agent

économique, n’est motivé que si le rapport coût/avantage de l’aventure est positif. D’un côté, beaucoup d’obstacles à vaincre, le gouvernement doit les

réduire, de l’autre, des avantages à être entrepreneur que le gouvernement doit

maximiser.

 

Obstacles ?

– Les réglementations multiples, les freins à la liberté d’action et de décision

(notamment en matière d’embauche/débauche) – les ingérences dans la

gestion de l’entreprise, des tribunaux, des fonctionnaires ou des syndicalistes

professionnels – les frilosités bancaires et celle des investisseurs en fonds propres,

si peu nombreux chez nous.

– Sur chacun de ces points depuis 30 ans, aucune avancée réelle, bien au

contraire. C’est plus que jamais le règne des juges ! des inspecteurs ! des précautionneux

dont les principes triomphent.

 

Avantages ?

La libre création d’une oeuvre vivante – qu’est en soi l’entreprise – reste la

motivation première de celui qui entreprend, mais il le fait aussi car « son oeuvre »

vaudra un jour très lointain « quelque chose », qu’elle le conduira à une condition

économique améliorée dont lui même profitera peu (il n’a pas le temps !), mais

sa famille peut-être plus, afin qu’enfants et petits-enfants démarrent « plus haut »

et soient protégés des aléas de la vie par leur géniteur.

– L’entrepreneur veut bien s’imposer une vie « dure » mais il veut un jour

jouir et/ou transmettre les fruits accumulés de son travail, c’est-à-dire son patrimoine,

son capital !

– Il faut qu’il rêve lui aussi à des lendemains qui chanteront, sinon, il

n’entreprend plus et jouira de l’instant sans plus s’occuper de construire un

avenir meilleur pour lui, sa « boîte », ses employés actuels ou potentiels.

 

Une triste réalité

 

Or, ces « perspectives radieuses » sont réduites à néant par l’accroissement

incessant et incohérent des prélèvements sur les plus-values et les successions. Il y

avait l’ISF confiscatoire, mais il épargnait le chef d’entreprise doté de « biens professionnels

» et sa réduction au taux de 0,5 %au plus lui retire un part appréciable de son

message central : « il est mieux de dormir que de vivre en créant de la richesse !! ».

En revanche, la taxe sur les plus-values prospère (elle a doublé depuis sa

création) ; après avoir payé 33 % (IS) à 41 % (IR) des richesses produites chaque année, il faut encore maintenant – lorsque l’on veut en jouir – en retrancher

31 % pour le fisc, soit au total, sur 100 e de valeur créée, il ne restera que 45 %

au mieux. Pire encore, sur les 45 %, les héritiers devront encore payer à partir

de 900 Ke par part (un 4 pièces à Paris ! – On doit être à 18 millions d’euros

en Allemagne et les valorisations y sont « cadastrales »). 35 ou 40 % de droits

de succession, il restera pour enfants et petits-enfants des « riches », 27 % de la

somme créée au départ par leur géniteur entreprenant.

Le jeu en vaut-il la chandelle ? La réponse est clairement « non » car Bercy

a obtenu que la règle devienne : face « je » (Bercy) gagne, pile « tu » (l’entrepreneur)

perds.

 

La solution des départs

 

Alors, le départ en Suisse ou en Belgique ! C’est une solution bien triste

pour ceux qui ont voulu créer pour et dans leur pays natal. L’autre solution existe

aussi : ne pas se lancer dans l’aventure ou alors le faire dès le départ à l’étranger et pour l’étranger.

 

Pour conclure de façon concrète, il faut pérenniser de façon claire le dispositif

« Villepin » de suppression après 8 ans de détention de la taxation des

plus-values, en incluant en outre dans le mot taxation les cotisations sociales

(CSG ou autres) qui n’ont pas à taxer des revenus qui ne seront jamais remplacés

par des revenus de « solidarité » pour maladie, chômage, etc., des employés occupant des emplois créés.

 

Il faut refuser la remontée des taux confiscatoires (40 % et 45 %) et à des

niveaux de valeur très basse (1,8 million d’euros à 45 % et 0,9 million d’euros

par part à 40 %) des droits de succession soit disant supprimés, mais en réalité

plus scandaleux que jamais. (Dire que le Plan de Gaulle, Pinay, Rueff les avaient fixés à 15 % !).

 

La majorité et l’opposition veulent-ils vraiment faire disparaître les patrimoines

de plus de 900 Ke ? puisqu’il faudra les « vendre » pour payer les droits !

Ce faisant, sont-ils conscients d’interdire les vocations entrepreneuriales en

France et d’inciter aux délocalisations définitives des entrepreneurs et des

emplois ?

 

Ceux qui votent ces dispositifs – sur suggestion des services fiscaux à très

courte vue – ne font que démontrer leur ignorance absolue des mécanismes de

création des richesses de la Nation.

 

 

BONNES FEUILLES

 

LA VÉRITÉ SUR LE LOGEMENT SOCIAL (1)

(1) Jacques Garello et Nicolas Lecaussin, La vérité sur le logement social, avant-propos de Jean Perrin, Président de l’UNPI (Union Nationale de la Propriété Industrielle), rapport IREF, 2011, pp. 95 et sq.

 

 

Les limites de l’engagement de l’État

 

En fait, le choix entre les degrés d’engagement de l’État est politique, il

dépend de l’idée que l’on se fait du rôle de l’État dans la société. Les étatistes

seront plutôt dans la logique actuelle de la politique du logement social. Les

libéraux iront plutôt dans le sens de l’État minimal. Compte tenu des résultats

obtenus par l’économie dirigée en matière de logement, [un désengagement de

l’État] semble s’imposer. Ce ne serait que l’application, en l’espèce, du principe

de subsidiarité. Ce principe peut se formuler de façon très simple : l’État doit

faire ce qu’il est le seul à pouvoir faire. L’État n’est appelé qu’à titre subsidiaire,

quand l’initiative privée, fondée sur le contrat et la propriété, ne peut résoudre

le problème.

Dans son ouvrage sur La Démocratie en Amérique, Tocqueville, inventeur

du concept de société civile, avait beaucoup d’admiration pour les moeurs américaines,

en particulier parce que les habitants de ce pays parvenaient à

s’entendre entre eux pour régler la plupart de leurs problèmes, ils ne portaient

éventuellement leurs conflits ou leurs revendications devant des juges ou des

autorités politiques que s’ils ne pouvaient faire autrement. Par contraste, les

Français, avait-il observé, se tournent vers le pouvoir politique dès que le moindre

problème se pose. La politisation de tout problème est toujours inscrite dans les

moeurs françaises et naturellement le logement est politisé. Si le logement était

un bien public, il ne fait pas de doute que l’État devrait en assumer totalement

la production. Mais nous avons écarté cette hypothèse parce le logement n’est pas un bien public, il est simplement un bien d’intérêt général, produisant des

externalités en général positives.

 

En revanche rien n’interdit de considérer le logement comme un bien marchand

susceptible d’être géré par des bailleurs privés. L’État ne serait donc pas

appelé à intervenir ; après tout le logement a été pendant des siècles entre les

mains de particuliers usant de leurs droits de propriété. Seules les habitations

publiques, châteaux et autres, étaient entre les mains du pouvoir politique – aux

frais des sujets qui payaient des impôts bien entendu.

 

Aujourd’hui, l’application du principe de subsidiarité consisterait à

demander à l’État d’intervenir simplement comme un filet social pour permettre

aux personnes les plus pauvres d’avoir accès à un logement. L’État a en effet

la capacité de mobiliser la solidarité nationale et de financer par l’impôt les aides

financières à apporter pour que le « droit au logement » soit respecté. Il devrait

le faire suivant les modalités que nous avons soulignées :

– une aide personnalisée, tenant compte des situations concrètes et des évolutions prévisibles des ménages ou des individus concernés ;

– une aide mesurée et provisoire, qui n’installe pas les personnes dans l’assistanat ;

– on devrait aussi préciser une aide non exclusive d’autre aides, inspirées par la solidarité privée et spontanée, dont l’importance a diminué depuis quelques décennies du fait du poids de l’aide publique obligatoire (qui a en même temps élimé les sentiments de compassion et de charité, considérés commeobsolètes sinon dégradants).

 

Exemples venus de l’étranger

 

La réduction progressive de l’engagement de l’État dans le domaine du

logement est une réalité européenne. Observons au passage qu’en dépit de la

pression de certains groupes du Parlement Européen et – cela ne surprendra

pas – des députés français, l’Union Européenne n’a pas accepté l’idée d’une

politique européenne du Logement Social. Tout au contraire la France s’est

attiré les foudres de Bruxelles qui estime que le parc public français viole les

clauses du Pacte Social européen, notamment en discriminant les attributaires

de logements suivant leur nationalité.

 

Ce n’est donc pas par concertation, mais par nécessité, que plusieurs pays

de l’Union ont rompu avec le tout État en matière de logement. La nécessité

est d’une part celle d’éviter les dérives et les gaspillages du parc public, d’autre

part celle de réduire la facture des aides de l’État à un secteur gros consommateur

de subventions. Partout, on a réinstallé des procédures marchandes et diminué

la bureaucratie des logements sociaux.

 

Allemagne : moins d’État et plus de marché

 

L’Allemagne est un des pays d’Europe où le pourcentage des propriétaires

est le plus faible (42 %) mais où les prix de vente des logements et les loyers

sont parmi les plus bas. Cela tient à la simplicité des rapports entre le propriétaire

et le locataire (un seul type de bail, que le bailleur soit public ou privé) et à

la « transparence des loyers ». Les communes publient tous les ans la liste des

loyers pratiqués selon l’année de construction du logement, son équipement et

l’état du bâti. Cette transparence incite les propriétaires et les locataires à déterminer

entre eux le juste loyer.

 

S’agissant du logement social, le système de financement laisse une très

grande part aux Länder, qui supportent 85 % du coût de l’aide publique directe

à l’investissement. L’intervention de l’État Fédéral se fait donc principalement

par l’aide à la personne, en croissance constante et dont les Länder ont refusé

le transfert.

 

Le cadre général fixé par l’État Fédéral est très flexible, et les Länder disposent

d’une grande marge de manoeuvre. En particulier, ils peuvent choisir

concurremment d’aider les organismes par une subvention à l’investissement ou

au fonctionnement. Dans ce dernier cas, le bailleur emprunte l’intégralité de son besoin de financement au taux du marché.

 

Les communes, quant à elles, devraient être davantage associées à la définition

des politiques de logement du fait d’une loi récente. Elles sont responsables

des attributions des logements et du contrôle. Le propriétaire du logement

social exige de la part du locataire une attestation de la mairie indiquant que ses

ressources ne sont pas supérieures à celles de 80 % de la population la plus

modeste. La tendance aujourd’hui est à la vente par les communes des logements

à vocation sociale à des investisseurs privés, le plus souvent en capital

risque.

 

Le système allemand ne favorise pas une catégorie de bailleurs. Les avantages

fiscaux peuvent aussi bien profiter aux bailleurs sociaux que privés.

Aujourd’hui, l’État se désengage de plus en plus du logement social à tel point

que le logement social devient plus cher que le locatif privé. Depuis 2003 et

au-delà de 15 ans de contrat, l’État n’apporte plus aucun financement aux logements

sociaux. On considère que le marché protège mieux les locataires à faibles revenus...

 

Les Pays-Bas : le marché financier pour le développement du parc public

 

Les Pays-Bas sont le pays qui dispose de la plus grande part de logements

sociaux au sein du parc de résidences principales (36 %) et qui a procédé aux

réformes les plus importantes dans les années 1990. Depuis 1995, l’État s’est

désinvesti de l’aide à la pierre, sauf pour des usages spécifiques. Il intervient par le versement de l’aide à la personne et par la fixation des règles générales qui

s’appliquent au logement social. Elles concernent notamment le mode d’évolution

des loyers inférieurs à un loyer plafond, quel que soit le statut des logements

concernés. Il exerce, de plus, le contrôle direct sur les organismes de logement

social. Les organismes recourent donc au marché pour financer leurs investissements.

Ils peuvent procéder à des péréquations de loyer sur l’ensemble de leur patrimoine. Ils sont tenus de réinvestir les éventuels bénéfices tirés de l’exploitation de leur parc.

 

Royaume-Uni : on privatise les HLM

 

Le système britannique de logement social repose sur deux catégories principales

de bailleurs : les communes et les « housing associations » (HA), organismes

sans but lucratif. les communes sont largement majoritaires en stock,

mais un des objectifs gouvernementaux des vingt dernières années a été de voir

favoriser le transfert de leur parc envers d’autres locataires ou HA dont la part

va croissante. Le système de financement est très différent pour ces deux catégories

de bailleurs.

 

L’État, pour sa part, assure le versement de l’aide à la personne, qui est

la plus coûteuse de l’Union européenne. Il fixe également le cadre d’action de

la Housing Corporation, agence qui assure la régulation du système. Cependant,

l’originalité du système anglais est, on le sait, la privatisation des HLM.

 

Lancées sous l’ère Thatcher, les privatisations des HLM ont été un succès.

Environ 3 millions de logements sociaux ont été vendus à leurs locataires. Les

méthodes de vente se sont appuyées sur l’ancienneté des locataires en proposant

des rabais de 20 à 70 %. Certains logements ont été cédés à leurs locataires.

Aujourd’hui, environ 75 % de ceux qui habitent le parc social sont

propriétaires.

 

Afin de faciliter la mobilité des locataires et les sorties du parc social, on

encourage l’intermédiation locative en recourant à un tiers (association agréée

ou entreprise commerciale qui agissent en concurrence) qui prend en charge la

relation avec le propriétaire. Ce système appelé le « temporary housing » ou

« private sector leasing » propose des loyers inférieurs de 50 % au loyer de

marché et des aides à la personne.

 

Les propriétaires bénéficient des avantages fiscaux mais ils peuvent aussi

obtenir en échange de leur collaboration une remise en état des logements à

louer et même la fourniture de meubles, tout étant pris en charge par les organismes

de leasing locatif. Pour être applicable en France, cette formule demanderait

une révision des avantages fiscaux ? comme par exemple une exonération

temporaire de la taxe foncière pendant la durée du leasing locatif. Ce système

est surtout intéressant car les acteurs du logement sont en concurrence et parce que le logement proposé est temporaire. Le but recherché est la sortie du locataire du dispositif et son relogement soit dans le privé, si ses ressources ont augmenté, soit dans le parc public.

 

*

*    *

 

Propositions et conclusions

 

En France, les pouvoirs publics seront dans les prochains mois soumis à

une pression plus forte de la part des bailleurs, des locataires, des contribuables...

et des acheteurs de notre dette publique. Si les pouvoirs publics, sous cette

pression combinée, devaient viser la subsidiarité, c’est-à-dire réduire les interventions

de l’État à la mise en place d’un filet social pour permettre aux plus démunis d’accéder à un logement dans le parc privé, cet objectif devrait être atteint en amorçant la transition par une série de mesures significatives.

 

Subordonner le droit au maintien dans les lieux des locataires

HLM au strict respect de conditions de ressources

 

On sait que les locataires des logements HLM bénéficient du droit au maintien

dans les lieux.

Jusqu’à la loi Boutin du 25 mars 2009, le fait pour un locataire de ne plus

remplir les conditions d’attribution d’un logement HLM ne l’exposait qu’au paiement

d’un surloyer et non à la perte de son droit au maintien dans les lieux.

L’article 61 de la loi Boutin (article L. 442-3-3 du code de la construction et de

l’habitation) a remis en cause ce principe, et permet aujourd’hui théoriquement

de libérer ces logements indûment occupés. Néanmoins, les conditions prévues

par le texte sont trop restrictives : les revenus du locataire doivent être au moins

deux fois supérieurs aux plafonds de ressources, pendant deux années consécutives,

et cela ne prend effet qu’à l’issue d’un délai de 3 ans à compter du

1er janvier de l’année qui suit les résultats de l’enquête du bailleur sur les ressources

de ses locataires, avec possibilité de retour en arrière si, entre temps,

les revenus du locataire sont redevenus inférieurs aux plafonds... Il conviendrait

de durcir ce dispositif pour le rendre réellement efficace, tant en ce qui concerne

les plafonds de ressources, que les délais et conditions d’application du texte.

 

Revoir le financement HLM

Les loyers des organismes HLM sont fixés en fonction de critères

complexes : année de construction de l’immeuble, amortissement du prêt, références

aux loyers plafonds (PLAI, PLUS ou PLS)... Le résultat est que deux

locataires d’un même organisme HLM peuvent payer deux loyers tout à fait

différents dans deux immeubles proches, pour des logements similaires. Cette

situation doit être revue, et les locataires doivent payer un loyer en fonction de leurs revenus, et non de la situation de financement du bailleur. Notons que

cette proposition constitue une priorité de l’action du Gouvernement en matière

de logement social (intervention du secrétaire d’État Benoist APPARU au colloque organisé à Sciences Po le 20 janvier 2011, sur le thème « Loger l’Europe ; le logement social dans tous ses états »).

 

Mieux territorialiser les politiques du logement

L’effort de l’État et des collectivités territoriales doit évidemment se focaliser

sur les zones tendues. Pour des raisons historiques, certaines régions

(comme le quart nord-est) sont suréquipées en logements sociaux, alors qu’elles

sont en déclin sur le plan économique. Cette proposition constitue également

une priorité de l’action du Gouvernement. La production de logements HLM ne doit pas dépendre de considérations politiques locales, mais des réels besoins de la population.

 

Privatiser les HLM

Pour sortir de l’impasse financière dans lequel le parc public est engagé,

le Gouvernement a enjoint les acteurs du parc public à vendre les appartements

HLM à leurs locataires : 49 000 logements, soit 1 % du parc public. Il faudrait

accélérer cette incitation. Le Rapport Attali sur la libération de la croissance le préconise, en soulignant que la vente de seulement 5 % des HLM représente environ 50 Milliards d’euros par an dans les caisses de l’État.

 

Normaliser la concurrence parc public/parc privé

Les conditions de location et d’occupation doivent être les mêmes dans les

deux parcs. Il n’y a aucune raison pour que le parc public bénéficie d’avantages

fiscaux et d’avantages de taux que ne connaît pas (ou pas autant) le parc privé.

Le financement des logements HLM doit être ouvert (via des organismes de

placement collectifs) aux investisseurs privés, qui bénéficieront des mêmes avantages que les organismes HLM, avec les mêmes contraintes en ce qui concerne les niveaux de loyers.

 

Améliorer l’information et la fluidité du marché

Il faudrait faciliter le développement d’Agences Immobilières à Vocation

Sociale qui remplaceraient les nombreux et coûteux organismes publics et parapublics

en charge du logement social. De façon plus large, il faudrait améliorer

les données statistiques sur le logement, et en particulier connaître les coûts de

fonctionnement du parc public. Comme cela existe dans d’autres pays, il faudrait

améliorer l’accès aux sources statistiques, et notamment pour les associations de propriétaires qui veulent savoir ce qui se passe dans le parc public, puisqu’il s’agit en fait de l’argent des contribuables.

 

Concentrer les moyens publics au logement sur l’aide à la personne

Diminuer ou augmenter artificiellement les coûts de la construction et les

loyers par « l’aide à la pierre » fausse les prix du marché, de sorte que la rentabilité

de l’investissement immobilier est tantôt détruite tantôt artificielle. Pour aider

réellement ceux qui ont des revenus insuffisants, il vaut mieux leur attribuer des

aides personnelles, financées par un effort de solidarité, permettant de payer le

vrai prix d’un marché ouvert à une concurrence normalisée.

 

Supprimer l’article 55 de la loi SRU qui impose aux communes un quota de

logements publics

Cette disposition traduit la volonté d’imposer une mixité sociale sans doute

souhaitable, mais qui ne trouve pas son compte dans des ghettos construits à la

hâte et peu soucieux de l’environnement. Taxer les administrés des communes qui ne respectent pas le quota est une atteinte aux libertés locales et au droit de propriété privée.

 

*

*     *

Le temps presse

 

Ces mesures ne sont indiquées qu’à titre d’illustration, elles ne constituent

pas un programme de réforme. On peut et on doit d’ailleurs couper ou ajouter

à la liste, en tenant compte de plusieurs éléments laissés de côté ici. Mais toutes

ces mesures ont en commun d’une part, de converger vers la réduction de l’engagement

de l’État jusqu’à ce qu’il ne joue plus qu’un rôle subsidiaire, notamment dans le domaine de la solidarité et d’autre part, de supposer une volonté politique soutenue, et maintenue en dépit des pressions adverses.

 

C’est bien là la vraie difficulté. Le logement social et son développement

n’ont pas été là par hasard. Ils étaient sans doute au service d’une idéologie qui

magnifie le rôle de l’État et les bienfaits de la collectivisation. Mais ils faisaient

également les affaires d’élus et de bureaucraties qui avaient tout intérêt à élargir

le cercle de leur clientèle, à négocier leurs interventions contre des suffrages ou

contre des enveloppes budgétaires mieux garnies.

 

Ce rapport, au-delà d’une description sommaire et classique du fonctionnement

du logement social, se propose d’étudier les raisons qui ont

donné la préférence à la politique du logement plutôt qu’au marché du logement.

 

Rien, dans le marché du logement, n’autorise à conclure à l’exclusion

des ménages à faibles revenus. Rien, dans la politique du logement, ne fait

apparaître leur meilleur accueil dans le parc public. Le parc public est plus coûteux pour la nation, et finalement bien moins social qu’il ne devrait l’être.

 

Peut-être même est-il anti-social, peut-être la véritable exclusion est-elle de son fait.

 

Alors, quel intérêt, autre qu’idéologique ou corporatif, peut-il y avoir à

persévérer dans cette voie ? Le temps presse au contraire d’une profonde évolution,

cantonnant l’État à un rôle subsidiaire. Comme les transports, comme

les banques et les assurances, comme l’énergie, comme les télécommunications,

comme la poste, activités nationalisées jadis ou naguère, il serait grand temps que le logement retourne à la logique du marché dont on n’aurait jamais dû le séparer. Il faut regarder au-delà du logement social.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

 

LES DEUX LIBÉRALISMES. ANTHOLOGIE

de Michel Guénaire (1)

(1) Michel Guénaire, Les deux libéralismes. Anthologie, Paris, Perrin, 2001, 24,50 €.

 

 

En fait, le titre aurait du être : comment massacrer le libéralisme ? On me trouvera injuste : comment critiquer un éditeur qui a le courage de publier un ouvrage laudateur du libéralisme ? Comment éreinter un auteur qui cite Bastiat ou Hayek ? C’est que cet ouvrage est raté.

 

Dans la quatrième page de couverture, l’éditeur parle pompeusement d’une « anthologie sans équivalent », ce qui signifie qu’il n’a sans doute pas lu grand chose. Le titre même de l’ouvrage inquiète. La thèse – simpliste – de l’auteur se

résume ainsi : il y aurait deux libéralismes, le libéralisme politique et le libéralisme

économique. Cette thèse, convenue, serait envisageable si l’on y voyait une

simple commodité pour l’exposé, mais elle est inacceptable. Le libéralisme est

un bloc qui se décline dans de multiples disciplines dont l’économie et la politique

ne sont que deux parmi bien d’autres.

 

Mais, me demandé-je une nouvelle fois : ne suis-je pas inéquitable ?

L’auteur reconnaît dans sa présentation que les « deux libéralismes » ne font

qu’un. Comment ? « Par la morale », nous répond-il obscurément. Le titre de

l’ouvrage révèle en fait que l’auteur n’a rien compris à son sujet. Pourquoi s’en

tenir d’ailleurs à « deux libéralismes » ? Jamais l’auteur ne se réfère à une philosophie

libérale. Les composantes du libéralisme sont au mieux esquissées. Certains

de ses aspects sont passés sous silence. Un exemple parmi d’autres : le

libéralisme épistémologique. Aucune référence n’est faite ainsi à l’individualisme

méthodologique. Il est vrai que le terme d’individualisme est lui-même utilisé avec

parcimonie. Sans doute s’agit-il d’un point de détail pour la doctrine libérale...

 

Distinguer « deux libéralismes » entraîne de coupables confusions. D’abord,

quant aux auteurs traités. La quatrième de couverture inquiète : « De John Locke

à Marcel Gauchet (sic), en passant par (...) Amartya Sen », il choisit vingt-neuf

auteurs « qui ont voulu associer le libéralisme à une éducation de l’homme ». Dès la première page de couverture sont représentés huit portraits ou photographies

de libéraux On a le plaisir d’y trouver Smith, Constant et Hayek, mais on observe

aussi la présence de Guizot ou de Marcel Gauchet, nous allons y revenir ! Certes,

une anthologie est par définition un florilège et il est toujours aisé de contester

le choix des textes et des auteurs. Mais ici le lecteur est perplexe. Nous sommes

manifestement en présence d’une introduction grand public – et hélas non scientifique ! – au libéralisme par le truchement de ses morceaux de choix – de ses légendes dirait une radio nostalgique –.

 

On l’a dit : des extraits « secs » de vingt-neuf auteurs, selon un plan discutable,

qui suit une présentation générale d’environ 80 pages. De manière peu

originale, Locke est le premier cité. Le lecteur ne saura rien des origines du

libéralisme, pas plus au demeurant des premiers économistes français au profit

des seuls physiocrates (qui ne sont point libéraux !). L’auteur s’en tient d’ailleurs,

toujours de manière convenue, aux rapports entre protestantisme et libéralisme

dans sa présentation, mais les relations catholicisme/libéralisme ne sont pas

explicitement analysées. Guizot – qui n’a jamais été libéral, il faudra un jour s’en

rendre compte, que ce soit dans sa politique ou dans sa doctrine – est néanmoins

étudié. Toute la lignée des destructeurs du libéralisme depuis John Stuart Mill

est, elle, bien présente jusqu’à Amartya Sen en passant par Rawls.

 

La seule originalité de l’ouvrage est de se clore par Francis Fukuyama (il

conviendrait enfin de lire La fin de l’histoire pour saisir que le libéralisme dont

il parle s’accommode aussi bien de la social-démocratie que du véritable libéralisme

!), et surtout par deux amis... François Ewald – avec un texte stimulant

d’ailleurs – et Marcel Gauchet – avec des extraits verbeux comme de coutume –.

On comprend alors pourquoi le portrait de ce dernier se trouve gauchement en

page de couverture... Rien avant Locke, on l’a dit, Yves Guyot aux abonnés

absents, Molinari, Comte (Charles !) et Dunoyer aussi, Spooner, Rand, Rothbard

également, etc.

 

Quant au choix des textes, il peut surprendre itou. Les passages les plus

importants de Locke ne sont pas tous présents, ceux des Principes de politique

de Constant sont totalement évincés. En réalité, le procédé, volontaire ou non,

se comprend à la lecture des extraits de Hayek : d’importants passages de La

route de la servitude, les plus « interventionnistes », rien de La Constitution

de la liberté, de cursifs paragraphes de Droit, législation et liberté, réduits au

droit constitutionnel tiré du troisième volume ! Pourquoi diable expédier Bastiat

en six pages et demie ? Pourquoi parler de Necker et de Chateaubriand sinon

par confusion avec le conservatisme ?

 

L’objectif, d’une colossale finesse, est en fait de montrer que le libéralisme

n’a rien à voir avec le capitalisme « financier », brocardé en deux pages très la

mode (pp. 68-69). Quoi qu’en dise l’auteur, il faut masquer l’unité du libéralisme,

il faut taire la pensée de Constant, selon laquelle le libéralisme est un tout, et

l’embrigader comme d’habitude dans le seul « libéralisme politique », il faut obombrer

les apports du libéralisme autrichien au profit d’une bouillie politiquement

correcte qui ne permet pas de comprendre l’unité de cette doctrine. On ne trouvera donc rien sur l’ordre spontané – l’expression n’est pas même utilisée –.

 

L’auteur se contente de citer un extrait de la « main invisible » de Smith, d’ailleurs

pas le passage le plus marquant, et il se réfère à l’« ordre naturel » sans saisir ce

qu’il écrit : « Les écrits des libéraux n’ont cessé de rappeler [que la morale est

en l’homme] en outre par leur naturalisme (sic). La question de la justice renvoie

selon eux à l’ordre naturel... » (p. 88).

Le livre est d’ailleurs plus marquant par ses absences que par autre chose :

pour illustration, le lecteur cherchera vainement l’idée – ô combien controversée

! – de « souveraineté de l’individu ». Là encore un point de détail. L’auteur

se permet même, dans les premières pages de sa présentation (p. 17), de critiquer,

comme « reaganienne » si l’on comprend bien, la séparation de la société

civile et de l’État – l’un des canons du libéralisme ! – en privilégiant « la volonté

d’organiser un tout incorporant la société civile et l’État », ce qui laisse sans voix !

Enfin, même si l’auteur intitule l’avant-dernière partie des textes « développement

du libéralisme juridique », de manière artificielle au demeurant, il ne permet

pas le moins du monde de distinguer le Droit de la législation.

 

On passera enfin sur les coquilles ou les oublis marquants : non, Constant

n’a pas rédigé l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, mais son

brouillon, qui fut sensiblement remanié par Napoléon et qui – non ! – n’a jamais

été appliqué (pp. 41-42). L’auteur a par ailleurs la fâcheuse habitude de qualifier

de libéral ce qui passe (à l’exception de Marx)... tout en reconnaissant que certains

n’en sont pas ou ne sont pas considérés comme tels. Thiers fait partie des

libéraux – ce qui est faux –, mais « il n’a pas laissé d’héritage dans la formation

de la pensée libérale » (p. 51)... Si ce n’est qu’il a fait paraître en 1848 un ouvrage

fort intéressant, Du droit de la propriété, bien entendu inconnu de l’auteur.

 

Nous arrêtons ici le massacre. La « bibliographie », succincte (pp. 465-468),

même si l’auteur reconnaît préalablement qu’il s’agit d’une sélection (p. 94), est

édifiante. En dehors des oeuvres choisies, celui-ci renvoie à des livres superficiels,

fussent-ils commodes (Jean-Jacques Chevallier), médiocres (André Jardin) ou qui

sont fort éloignés de la pensée libérale (Althusser, Bénichou, Nicolet, Pierre

Rosanvallon, Michel Winock). Aucun « nouvel économiste » n’a l’honneur d’une

référence, ce qui finalement devrait les rassurer.

En substance, ce n’est pas tant le style plat de l’ouvrage – ou plutôt son

absence de style – qui agace. C’est l’idée – le lecteur me permettra de paraphraser

Bastiat – que le pire n’est pas d’attaquer le libéralisme, mais de mal le défendre.

Jean-Philippe Feldman

 

 

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XXXIIe Université d’Été de la Nouvelle Économie

Aix-en-Provence, France

21-24 Août 2011

 

QUELLE CRISE ET QUELLE SORTIE DE CRISE ?

 

Après l’État-providence

 

Un climat chaleureux pour ce festival de l’Économie

Tout a commencé le soir du dimanche 21 août par un dîner de prestige, ponctué

par les très brillantes interventions de Leszek Balcerowicz, ancien ministre des

Finances du gouvernement polonais et de Michel Kelly-Gagnon, Président de

l’Institut Économique de Montréal. L’exemple de la Pologne et du Canada « qui

ne connaissent pas la crise » devait, en effet, inspirer les réflexions et les débats

passionnants des trois journées suivantes sur le thème :

 

« Quelle crise ? Quelle sortie de crise ? Après l’État-Providence. »

 

Les participants étaient rassemblés autour de 48 intervenants de nationalités

très diverses : Français en tête, bien évidemment, Américains, Anglais, Espagnols,

Grecs, Marocains, Belges, Suisses, Italiens, Luxembourgeois, Allemands,

Algériens, Slovaques... Il faut de tout monde pour faire un monde.

 

Ambiance chaleureuse, disions-nous plus haut, à plus d’un titre. La température

du grand amphithéâtre de la faculté d’économie était, en effet, en ce mois d’août,

très élevée ; heureusement les déjeuners se déroulaient à l’ombre des platanes

dans le campus de l’Université. Il fallut cependant « rafraîchir » nos troupes ! Ce

fut fait dès lundi soir dans les jardins à la française du pavillon Vendôme où nous

avait conviés la municipalité d’Aix-en-Provence et où le professeur Balcerowicz

reçut des mains du professeur Christian Louit la médaille d’honneur de la ville d’Aix.

 

Autre fête au grand air, sous forme de « barbecue party », le mercredi, dans le

parc du château Régis à Saint-Menet où l’animation était assurée par Emmanuel Martin, docteur en économie mais aussi chanteur et guitariste de grand talent.

 

SURVOL DU PROGRAMME

 

1re Journée (dimanche 21 août) :

Ouverture de la 32e Université d’Été de la Nouvelle Économie

Jacques Garello

 

Jacques Garello : La Nouvelle Économie à nouveau

Lors de sa création l’Université d’Été marquait la rupture

avec la pensé dominante de l’époque : keynésianisme

et marxisme. Aujourd’hui une nouvelle rupture est

nécessaire, pour tourner la page de l’État-Providence.

 

Leszek Balcerowicz : Genèse et nature de la crise

Il ne s’agit pas d’une crise du capitalisme, mais d’une

crise de l’étatisme. Les dérèglements financiers ont été

le produit de la réglementation des crédits immobiliers

et du laxisme monétaire aux États-Unis. Ensuite les

États ont cru trouver la solution dans les déficits budgétaires. Mais ceux-ci datent

d’avant la crise, parce que l’État a voulu étendre son pouvoir dans tous les

domaines.

 

Michel Kelly-Gagnon : Le Canada a échappé à la crise

Il y a vingt ans le Canada était le mauvais élève de la classe. C’est un gouvernement

de gauche (libéral) qui a mis fin aux déficits publics en réduisant la taille

des administrations et les effectifs des fonctionnaires, diminués de plus de 20 %.

En conséquence le Canada n’est pas endetté et n’a pas connu la crise.

 

2e Journée (lundi 22 août) : Le constat

 

Session 1 : Fausse route : changer les esprits

Pathologie de la crise (Lesezk Balcerowicz) : il y a double crise, qui chaque fois

engage la responsabilité des États puisqu’ils voient l’issue dans la relance (Pascal

Salin) et le protectionnisme (Victoria Curzon Price).

Session 2 : Les bases d’un nouveau départ

Un nouveau paradigme ? Le mouvement des idées est-il en faveur de l’État-

Providence ? (Tom Palmer). Mesurons le poids du passé, la théorie économique

d’il y a 32 ans et ce qu’il en reste (Henri Lepage), et le nouveau corps théorique

actuel et les nouvelles techiques de communication (Pierre Garello).

 

Sessions de l’après-midi

En dehors de l’hommage rendu à Ronald Coase, inventeur du coût social des

interventions publiques, ces sessions ont mis le projecteur sur quelques faits

saillants de l’actualité : les printemps arabes conduisent-ils au chaos ? le système

financier est-il en péril ? le système monétaire et l’euro peuvent-ils survivre ?

 

3e Journée (mardi 23 août) : La solution

 

Session 3 : Réduire l’État

Changer le cadre institutionnel : l’État-Providence s’est développé dans le cadre

d’un pouvoir politique jacobin, fruit du processus de décision politique (Enrico

Colombatto), la stratégie pour une réduction de l’État consiste à diviser ce pouvoir

peut-être grâce au fédéralisme (Baudoin Bouckaert), mais les réformes

constitutionnelles sont insuffisantes (Jean Philippe Feldman).

 

Session 4 : Libérer les entreprises des charges fiscales

La meilleure façon de réduire l’État est de lui couper les vivres. L’impôt doit être

voté par le peuple et non par la classe politique (Victoria Curzon Price), la fiscalité

doit respecter les choix individuels et la dignité des personnes (Pierre Bessard),

libérer la créativité au lieu de la pénaliser, et elle doit cesser d’être redistributive

et progressive : la flat tax est la solution (Jean-Philippe Delsol).

 

Sessions de l’après-midi

Toutes les missions dont s’est emparé l’État-Providence seraient mieux assurées

par des procédures marchandes ou communautaires. Environnement, logement, santé, retraites, enseignement : la privatisation est la solution réaliste et urgente.

 

4e Journée : Les exigences

 

Session 5 : Peut-on changer les comportements ?

Réduire l’État-Providence exige un changement des comportements individuels,

mais aussi un consensus social suffisant pour faire évoluer les institutions (Mario

Rizzo). L’histoire apprend que la diffusion du savoir, et en particulier l’enseignement

économique, peut changer les mentalités (Steve Davies). Mais les peuples sont aussi interpellés par la crise, comme en Grèce (Yannis Siastras).

 

Session 6 : Les stimulants éthiques

Pierre Garello

L’État-Providence a abouti à la perversion

morale (Doug Den Uyl). Le sens de

la justice, conçue comme la liberté pour

chaque être humain d’épanouir sa personnalité,

est l’antidote de l’immoralité

(Doug Rasmussen). Encre faut-il que l’on prenne conscience et confiance dans

l’héritage culturel qui est celui de l’Europe et de l’Occident (Jean-François Mattéi).

La jeunesse a un rôle déterminant à jouer (Pierre Garello).

 

Sessions de l’après-midi

La société civile a été détruite ou paralysée par l’État-Providence. Un sursaut du style « tea parties » est nécessaire. Il sera possible quand le voile d’ignorance économique aura disparu. Information et motivation des jeunes sont les clés du succès.

*

*      *

Nous nous devons de saluer le dynamisme des organisateurs : Pierre GARELLO, directeur de cette saison 32, Jacques GARELLO et le groupe toujours uni des Nouveaux Économistes et des administrateurs de l’ALEPS, Fred AFTALION, Axel ARNOUX, Jean-Philippe DELSOL, Jean-Philippe FELDMAN, Vincent GINOCCHIO, Bertrand LEMENNICIER, George LANE, Henri LEPAGE, Pascal SALIN, Benoîte TAFFIN.

 

Pour plus d’informations, La Nouvelle Lettre publiera, comme à l’accoutumée,

les différentes interventions délivrées lors de ces journées. Consultez

aussi notre site : www.libres.org

*

*     *

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

QUELS ÉCHOS À CES JOURNÉES ?

 

Un entretien avec Christian Vanneste, Député du Nord

 

Monsieur le Député, vous venez de participer à l’Université d’été de la Nouvelle Économie consacrée à la crise de l’État-Providence. Quelles sont vos impressions et quelles conclusions en tirez-vous ? Pourraient-elles être mises en pratique par notre gouvernement ?

 

Les participants à l’Université d’Été qui s’est tenue à Aix sont revenus sur les

vraies erreurs de 2008. Tout a commencé avec la politique du logement de

l’ancien président Bill Clinton et les dérives des deux organismes parapublics,

Fannie Mae et Freddie Mac. On a voulu que tous les Américains deviennent

propriétaires. Or, c’est de la démagogie politique vouée à l’échec. L’Université

d’Été a rétabli la vérité sur la crise en rappelant que ce sont bien les États qui

vivent au-dessus de leurs moyens. Des pays comme la Grèce font de la fraude

avec l’argent public. En France, on n’en est pas encore là mais on fait de la

démagogie malgré Nicolas Sarkozy qui est quand même un peu plus courageux

– sauf sur les 35 heures – que ses prédécesseurs. Le pire a été Chirac (avec

Raffarin comme Premier ministre). Il a fait une politique de gauche en laissant

l’État s’endetter sans aucun contrôle.

Les intervenants ont aussi rappelé le problème monétaire des États-Unis qui

continuent à fabriquer de la monnaie. Tout cela n’augure rien de bon. L’Université

d’Été a remis les choses dans l’ordre. C’est bien l’État-Providence qui

nous a mis dans le pétrin. Il faudrait que les politiques comprennent la réalité.

Ce n’est pas la règle d’or qui résorbera notre endettement. Il existe d’ailleurs

une règle d’or au niveau des collectivités locales (elles ne peuvent s’endetter que

pour investir) sans que leurs problèmes soient réglés. Il faudrait amorcer la baisse

des dépenses publiques par la diminution – voire l’arrêt – des dotations de l’État,

qui est d’ailleurs le principal contribuable local. L’État devrait donner seulement

aux collectivités qui ont une bonne gestion. Mais le plus important c’est de supprimer

les départements et de regrouper les régions (il y en a trop) et aussi

d’instaurer la concurrence fiscale entre les collectivités locales, comme c’est le

cas en Suisse (Victoria Curzon-Price, administrateur de l’IREF, a bien décrit cette

concurrence lors de son intervention). Enfin, il faut instaurer un référendum

d’initiative populaire pour faire participer les citoyens au débat public.

 

Monsieur le Député, vous êtes particulièrement préoccupé par le contrôle

des dépenses publiques (vous avez même fait un rapport sur les autorités

administratives indépendantes) et par les dérives de notre société. Ne

pensez-vous pas que, finalement, le contrôle de la dépense publique devrait

être un devoir moral pour tout politique ?

Il faut bien délimiter le secteur public du privé. Il existe des activités régaliennes

de l’État : défense, police, justice. L’enseignement devrait être privatisé ainsi que

la Santé. Pour ce qui est de l’aspect moral, je pense à Tocqueville : il existe une

nouvelle forme de despotisme avec un État bienveillant qui s’occupe de tout et

qui coûte très cher. C’est l’État-Providence d’aujourd’hui. Or, la base de la morale

c’est la liberté et la responsabilité. Toute faute doit être sanctionnée, toute dérive

aussi. Le système ne fonctionne que s’il est accompagné d’une éthique. D’ailleurs,

la démocratie et le marché ne peuvent fonctionner que grâce à l’éthique.

 

 

Un entretien avec Anne Jolis, du Wall Street Journal

 

Anne Jolis, vous venez de participer à la 32e édition de l’Université d’été de la Nouvelle Économie dont le thème principal était la fin de l’État-Providence.

Avec quels sentiments et impressions êtes-vous partie d’Aix ? Pensezvous que le personnel politique devrait écouter le message délivré par les

participants d’Aix ?

J’ai quitté l’Université d’Été de la Nouvelle Économie inspirée et instruite. J’ai

été frappée par le niveau élevé des interventions faites par les étudiants, les

professionnels ou les intellectuels connus. Les discussions ont été intenses, parfois

combatives et toujours passionnantes. Le grand succès de l’Université a été

de créer une atmosphère propice à un débat rigoureux, avec des participants

divers. Les politiciens américains et européens qui veulent améliorer le futur de

leurs pays gagneraient à se familiariser avec les idées éthiques et économiques

des participants.

Le Wall Street Journal est un journal incontournable qui n’a pas d’équivalent

en France. Qu’est-ce qui fait, d’après vous, l’authenticité de ce quotidien ?

La page éditoriale du WSJ a toujours défendu les principes du marché libre et

des peuples libres. La fidélité à ces principes, plutôt qu’à des intérêts partisans,

nous a valu la confiance de nos lecteurs et a conféré de la clarté aux écrits de

tous nos journalistes et éditeurs. Ceux-ci peuvent ainsi aborder les thèmes économiques

et politiques les plus difficiles.

 

Les États-Unis et les pays européens sont dans une crise profonde. Endettés,

ils sont obligés de baisser drastiquement leurs dépenses publiques au risque

d’une crise économique profonde. Êtes-vous optimiste sur le long terme ?

Pensez-vous que les dirigeants européens et américains ont saisi l’importance

et l’ampleur des réformes à faire ?

 

Nous espérons et nous travaillons pour le mieux mais nous nous préparons

au pire. Nos problèmes budgétaires sont déjà assez urgents. Mais pour faire

une réforme efficace, il faudra des dirigeants qui comprennent et qui peuvent expliquer les lacunes fondamentales de l’économie dirigée. Je ne vois pas encore

de tels dirigeants, ni aux États-Unis ni en Europe. Mais soyons optimistes. A-t-on

une autre solution ?

Ces entretiens ont été réalisés, à l’issue de la 32e Université d’été de la Nouvelle

Économie, par Nicolas Lecaussin, et mis en ligne sur le site de l’IREF, www.iref.org

 

*

*      *

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

L’Assemblée Générale annuelle  de l’ALEPS aura lieu

le jeudi 27 octobre 2011

dans nos locaux du premier étage au 35, avenue Mac-Mahon à Paris (métro ÉTOILE)

de 18 heures 30 à 20 heures 30

 


- Bulletin 136, juillet 2011.

 

AVANT-PROPOS

 

Pour mener une minutieuse enquête sur l’euro, Georges LANE, en véritable Sherlock HOLMES, examine à la loupe tous les détails techniques de ce système monétaire qui nous est si familier depuis douze ans. Il n’hésite pas, en comparant cette création aux expériences de physiciens ou de chimistes penchés sur leurs alambics, à créer à son tour un mot nouveau pour la désigner. Mais, au bout du compte – c’est le cas de le dire – qu’en est-il aujourd’hui de ce système monétaire ? Quel peut être l’avenir de l’euro ? Disparition ou maintien ? Le suspense est là (p. 2).

 

Sous un titre – en apparence – provocateur, Jean-Yves NAUDET souligne la confusion de certaines expressions qui entraîne une grave confusion des idées : s’il existait une « éthique de l’entreprise », comme en parle la presse, la responsabilité s’en trouverait noyée dans la masse des dirigeants, actionnaires, salariés, fournisseurs, clients, etc. Il y aurait donc responsabilité collective (autant dire, pas vraiment de responsables !). Jean-Yves NAUDET dénonce ce dangereux glissement sémantique qui aboutit à une vision « totaliste » de la société. L’entreprise n’est qu’un instrument, c’est bien à l’homme qui la dirige, à titre singulier, de le faire en toute bonne conscience (p. 18).

 

Fidèle à son projet de décrire posément les réalités de notre monde économique, Fred AFTALION s’attache aujourd’hui à l’ingérence de l’État dans les secteurs industriels. Il adopte une optique longue et comparative. Depuis la Révolution industrielle, l’Europe tient en bride ses entrepreneurs, voire développe des entreprises

d’État, alors qu’aux États-Unis on fustige les trusts des « robbers barons » mais on leur sait gré de leurs fondations caritatives (p. 24).

 

Jacques GARELLO réfute une récente mesure gouvernementale qui, en organisant un nouveau partage des rémunérations, pénalise les actionnaires des entreprises alors qu’ils en sont véritablement l’élément moteur. Cette redistribution est organisée via une promesse fallacieuse de gagner plus sans travailler plus. Décidément, l’État-providence s’obstine à nier l’incitation à l’effort et au désir d’entreprendre, pourtant seuls moyens efficaces de créer des richesses et d’augmenter ainsi le pouvoir d’achat (p. 30).

 

Ces sujets et bien d’autres, nous aurons plaisir à les débattre avec vous, chers amis lecteurs, puisque nous serons réunis pour la trente deuxième fois à l’Université d’été d’Aix-en-Provence, du 21 au 24 août. Le thème : quelle crise et quelle sortie de crise ? A ne pas manquer ! (p. 47)

 

A bientôt donc !

Jacqueline Balestier

 

Georges LANE

 

 

QUEL AVENIR POUR L’EURO ?

 

A l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’« euro » est une étape du processus monétaire qui a émergé de la nuit des temps et contribué à diminuer le coût de « l’action humaine » qu’est l’échange de biens en propriété.

Depuis le début du XXe siècle, le processus monétaire a été alourdi de réglementations et l’« euro » est la dernière en date – expérience sans précédent, « expérience » pourrait-on dire, ou plutôt écrire, et c’est ce que nous ferons dans ces lignes.

Dans ces conditions, que penser de l’avenir de l’euro ? Plusieurs réponses sont possibles. Pour les donner, un détour est nécessaire : il consiste à répondre à la question

« pourquoi s’intéresser à l’euro ? » et à passer par le concept ignoré de « coût résiduel » de l’échange qui se déduit de l’une des réponses à la question.

 

L’expérience

 

L’expérience a consisté, après accord politique, en la fusion progressive de systèmes monétaires historiques nationaux, depuis le 1er janvier 1999 (1).

(1) Cf. mon article « La vérité sur l’euro : si ex nihilo non est, sed ex quo ? », Liberté économique et progrès social, 99, février 2002, pp. 31-35.

 

A ce jour, dix-sept systèmes ont fusionné, le dernier venu est l’Estonie le 1er janvier 2011.

L’expérience en question ne doit pas être sous-estimée : elle est comparable aux expériences de chimie ou de physique, voire de biologie, les plus fondamentales, dont l’issue ne peut être attendue que dans l’inquiétude voire l’angoisse de l’échec parfois fatal, par ceux qui en sont les initiateurs, compte tenu de la seule connaissance théorique – et ô combien limitée – dans laquelle ils se trouvent au moment du passage à l’acte. Dans le cas de l’euro, le danger de l’expérience pour les initiateurs est a priori moins grand, leur vie n’étant pas en jeu, sauf en cas de révolution. L’euro a peu de choses à voir avec l’expérience de l’Union monétaire latine (UML) qui a été menée à partir de 1865 et a duré, cahin-caha, avec des interruptions, jusqu’en 1926... L’UML n’avait pas tenu d’abord dans une quelconque fusion des systèmes monétaires des pays concernés (ceux de France, Belgique, Suisse, Italie et Grèce) ni dans la création d’une « super banque centrale » (type « banque centrale européenne » – BCE –) pour l’occasion. L’objectif fondamental, beaucoup plus modeste, était que les pièces de monnaie en or ou en argent circulassent sans barrière dans les divers pays.

 

Le résultat de la fusion actuelle des dix-sept systèmes monétaires historiques nationaux est donc un système monétaire régional – « régional » à l’échelle du monde entier – centralisé, élément d’un système monétaire international décentralisé malgré les apparences (Fonds monétaire interrnational, G20, etc.) dont, en définitive, « les centres sont partout et la circonférence nulle part ».

 

L’unité de compte

 

L’« euro » est aussi la dénomination de l’unité de compte de l’expérience.

Les hommes de l’État, juges et parties dans l’accord de fusion, l’ont définie en deux temps : d’abord en mai 1998 puis le 31 décembre 1998. Pour mémoire, le taux de conversion du franc français en euro a été fixé à :

 

1 = FF 6,55957.

 

a) Depuis lors, et par exemple, les prix d’échange des biens en France ne sont plus exprimés en franc français, les prix d’échange en Allemagne ne le sont plus en Deutsche Mark, mais comme dans tous les pays membres du système monétaire régional, en euro.

Pour retracer le passé de l’expérience, intéressons-nous au prix en euro ou, si on préfère la dénomination, à l’évolution de son pouvoir d’achat intérieur.

 

Officiellement, la BCE, par la bouche de J.-C. Trichet, son président pour quelques mois encore, revendique la stabilité du pouvoir d’achat de l’euro – et assure que, jusqu’à présent et depuis l’origine, la baisse du pouvoir d’achat de l’euro a toujours été inférieure annuellement, en moyenne, à 2 % – :

« Au terme de bientôt douze années d’expérience avec l’euro, nous pouvons juger si la BCE a rempli son mandat avec succès. Or, au cours de ces douze années, le taux d’inflation annuel moyen dans la zone euro a été de 1,97 %. Nous avons donc assuré la stabilité des prix dans la zone euro sur un horizon déjà assez long. Ce résultat est meilleur que les performances enregistrées par quelque grand pays de la zone euro que ce soit au cours des cinquante années qui avaient précédé l’avènement de l’euro.

Les conditions dans lesquelles la stabilité des prix a été maintenue n’ont pas toujours été faciles, le Conseil des gouverneurs de la BCE ayant eu à affronter un certain nombre de chocs économiques et politiques depuis 1999, avec une nouvelle institution, une nouvelle monnaie et un nouveau cadre de politique monétaire.

 

Graphique 1. Évolution des prix dans la zone euro 2007-2010

 

Au fil des années, nous avons été confrontés à des évolutions extrêmement volatiles de nombreuses composantes du panier de consommation, notamment les cours du pétrole qui ont atteint près de 150 dollars le baril, à des variations considérables des taux de change, à l’éclatement de la bulle Internet et aux répercussions des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis, pour ne mentionner que quelques exemples. Les résultats

obtenus, après douze années de stabilité des prix, sont donc notables.

En France, le taux d’inflation annuel moyen entre 1999 et octobre 2010, qui s’est établi à 1,8 %, a même été inférieur au taux moyen enregistré dans la zone euro ces douze dernières années. Ce résultat est également inférieur au taux moyen (2 %) observé dans les années 1990 dans le pays avant l’introduction de l’euro. Pour mémoire, l’inflation moyenne dans les années 1980 s’était élevée à 7,4 % et à 8,8 % dans les

années 1970.

 

L’euro, dans sa capacité à protéger le pouvoir d’achat, est donc plus crédible que ne l’ont été les anciennes monnaies nationales depuis 50 ans. » (J.C. Trichet, 2010) (2).

(2) J.C. Trichet, « Les enseignements de la crise » – intervention devant le European American Press Club, Paris, le 3 décembre 2010.

 

A écouter le président de la BCE, pour les peuples de certains pays dont les gouvernements voyaient d’un bon oeil la politique inflationniste, cette « stabilité » du pouvoir d’achat de l’euro correspond à un gain, ils n’ont plus à supporter l’impôt d’inflation.

 

Il n’en reste pas moins que, d’après le graphique 1 (OCDE, mars 2011) qui fait intervenir un indice général des prix, le HICP (3), dans la zone euro, les prix, ces quatre dernières années, ont eu une évolution un peu différente de celle racontée : il y a eu une instabilité certaine des prix représentée par la courbe en pointillé. Comment expliquer l’évolution des prix en question ou cette instabilité ? Répondre à la question n’est pas l’objet du présent texte qui vise seulement à donner des éléments pour la comprendre, des éléments qui sortent de l’ordinaire.

(3) « Harmonised Index of Consumer Prices » pour « indice des prix à la consommation harmonisé ».

 

b) Les monnaies ou unités de compte étrangères ont aussi un prix d’échange en euro.

Par exemple, exprimé dans l’unité de compte des États-Unis d’Amérique qu’est le « dollar », le prix de l’unité de compte « euro » a eu, dans la période 1999-2001, l’évolution retracée dans le graphique 2 :

Seule l’évolution du prix de l’euro en dollar est envisagée pour la raison que, parmi les « monnaies publiques réglementées » du monde (cf. ci-dessous), le dollar est la monnaie qui l’est, selon toute vraisemblance, le moins et retracer l’évolution du prix de l’euro dans une monnaie plus ou moins réglementée autre que le dollar ne présente guère d’intérêt économique : les informations données sont faussées pour ne pas dire mensongères à cause de la réglementation... Cela explique que, par exemple, l’évolution du prix de l’euro en yuan renminbi – la monnaie de la Chine communiste – ne soit pas retracée en dépit de tout ce qu’on en dit ces derniers temps, voire depuis plusieurs années, cette monnaie étant le « top de la réglementation ».

 

Graphique 2. Prix de l’euro en dollar 1999-2011

Source : http://research.stlouisfed.org/fred2/series/DEXUSEU/ au 8 avril 2011

 

Comment expliquer l’évolution vaguement sinusoïdale du prix de l’euro en dollar dans la période 1999-2011 qui traduit une instabilité du prix en question ?

Répondre à la question n’est pas non plus l’objet du présent texte qui vise seulement à donner des éléments pour la comprendre, des éléments qui sortent de l’ordinaire.

 

L’euro, une monnaie réglementée

 

Quoique expérience monétaire sans précédent – expérience –, l’euro n’est

pas entièrement original du double point de vue des institutions monétaires du

XXe siècle et des véritables coups d’État successifs de la décennie 1930 et des

décennies ultérieures dans le domaine qui l’ont ponctué. L’euro est une monnaie

dont chaque possesseur sait qu’il ne peut pas demander à l’émetteur une conversion en quoi que ce soit, la « convertibilité » à taux fixe et à la demande est interdite, i.e. l’euro est sans référence à un étalon.

 

En toute rigueur, et d’une part, chaque fois que la BCE vend des actifs ou

des créances contre euro, elle rachète sa monnaie ou, si on préfère, elle la

convertit à son gré en ces actifs ou créances, mais pas à un taux fixe, ni surtout à la demande expresse des possesseurs de la monnaie.

 

D’autre part, l’euro est ainsi un « substitut de monnaie bancaire » (de formes « billet » et « compte de dépôt »), « substitut de rien », et non pas une monnaie.

 

Il faut se souvenir en effet que jusqu’à la décennie 1930, le mot « monnaie »

était réservé à ce en quoi les substituts de monnaie bancaires étaient convertibles

à taux fixe, à savoir une quantité d’or ou d’argent, dont la banque détenait

d’ailleurs un stock. Avec la convertibilité en or ou en argent interdite par les

législateurs nationaux – sans que les peuples s’en formalisassent –, le mot « monnaie

» n’avait plus de raison d’être. Force est de reconnaître qu’au lieu d’être

abandonné, le sens du mot a été déplacé et le mot a désigné désormais les

substituts de monnaie bancaire du passé, de fait substituts de « rien »...

Autres réglementations, l’émission des billets en euro est monopolisée par

la BCE – créée pour l’occasion – et l’utilisation des billets ou des quantités d’euro

sur les comptes de dépôt est obligatoire pour vous et moi sur le territoire de

juridiction de celle-ci, pour effectuer ou recevoir des paiements (4).

(4) Cela pour ne pas parler des pièces en alliage de métal dont chaque État a encore le monopole de production –.

 

Il est à souligner que, statutairement, les dirigeants de la BCE sont indépendants des gouvernements des États, parties prenantes dans l’expérience.

 

Cette règle n’est jamais que la reconnaissance juridique du fait économique que la monnaie et le budget d’un État n’ont strictement rien à voir l’un avec l’autre, sauf magie ou prestidigitation expresse.

 

Le fait est que, malgré cela, les dirigeants de la BCE sont sous pression

des gouvernements. Ces derniers ont d’ailleurs créé, au pied levé, une instance chargée pour le moins de faire pression, à savoir l’« Eurogroupe ».

 

Ils ont aussi créé ensuite, plus récemment, une « facilité européenne de

stabilité financière » (FESF) pour, du moins le croient-ils et veulent-ils en persuader

les peuples, faire face en définitive... à tous leurs abus. Cette « facilité »,

de fait véritable « fonds monétaire européen », n’est jamais qu’une règlementation

de plus dont l’esprit est diamétralement opposé à celui des « critères de Maastricht » et qui bat en brèche ceux-ci...

 

Enfin, ces derniers temps, après avoir enfreint des règles budgétaires dont

ils étaient convenus et qu’ils s’étaient engagés à respecter, certains de ces gouvernements

ont exercé une forte pression sur la BCE.

Au total, jusqu’à la création de l’euro, il existait deux grands types de monnaies

réglementées, à savoir les monnaies publiques nationales et les monnaies

institutionnelles. Étaient représentatifs du type « monnaie institutionnelle » les

« droits de tirages spéciaux » – DTS – créés à la fin de la décennie 1960 par le

Fonds monétaire international – FMI – (5).

(5) Un mot sur les DTS, que Jacques Rueff avait dénommés en 1969 du « néant habillé en

monnaie », et que certains tentent de remettre sur le devant de la scène, ces derniers temps, pour

renforcer le pouvoir du FMI.

« Aux termes du communiqué de Londres, les droits de tirages spéciaux constitueront une

nouvelle facilité destinée à compléter, dans la mesure où le besoin s’en manifestera, les avoirs de

réserve existants.

Or le détournement de la production d’or des réserves monétaires vers celles de la thésaurisation,

ainsi que le désembrayage de la régulation des extractions par les variations du niveau général

des prix feront à coup sûr naître la nécessité de compléter les avoirs existants.

Bien plus : les symptômes de ralentissement économique, qui sont apparus dans le monde

depuis que nombre de pays n’acceptent plus qu’avec réticence l’augmentation de leurs balancesdollars,

marquent que la nécessité de compléter les avoirs existants se manifeste actuellement sous

nos yeux. Les champions du maintien du prix de l’or à son niveau de 1934 auraient mauvaise grâce

à s’attendrir sur les souffrances que provoquerait une éventuelle aggravation de la récession. Leurs

jérémiades seraient pareilles à celles d’un parricide qui demanderait la pitié parce qu’il serait orphelin.

Si, contre tout bon sens, la situation présente se prolonge – je veux dire l’immobilisation du prix de

l’or – la création de liquidités nouvelles deviendra sûrement nécessaire. Les Américains auraient

même souhaité, laisse-t-on entendre, que le principe d’une création annuelle de 1 à 2 milliards de dollars supplémentaires fût dès maintenant accepté.

« Il n’y a pas », explique une haute personnalité américaine, « d’instrument plus pratique, plus

souple... qu’une unité de change abstraite ». « Il ne s’agit », ajoute la même voix, « que de transposer sur le plan international le système en vigueur partout pour les transactions intérieures ».

Souple, elle le sera certainement. Craignons seulement qu’à l’image des monnaies inconver

tibles – dont le monde a hélas une longue expérience – elle le soit trop. Y a-t-il des raisons de penser

que le collège des hautes autorités du Fonds Monétaire International s’avère plus savant, plus raisonnable,

plus indépendant et plus conscient que ne l’ont été si souvent dans le passé les autorités

monétaires nationales. Quant à l’assimilation des « droits de tirage spéciaux » aux monnaies nationales,

elle est fallacieuse. Sauf inflation caractérisée, les monnaies nationales ont pour contrepartie,

dans les actifs de l’institution émettrice, de l’or, des effets de commerce, des warrants, des promesses

de paiement émanant de débiteurs solvables ou des bons du Trésor représentatifs de recettes publiques

ultérieures. Les droits de tirage spéciaux ne seront, nonobstant une clause de remboursement

très partielle, que du néant habillé en monnaie. S’ils sont créés pour des montants importants, ils ne pourront pas ne pas conduire à une inconvertibilité monétaire totale. Ainsi prolongeant, sous une forme nouvelle, la politique maintenant usée des balances-dollar, ils ouvriront la porte à une inflation continue. » (Rueff, 1969)

Ce fut le cas en 1971-73 et le monde a connu une période d’inflation mondiale à la fin de

la décennie 1970.

 

 

A soi seul, et à l’image des DTS, l’euro a inauguré un troisième grand type de monnaie réglementée, à savoir la « monnaie régionale ». La « monnaie régionale » est une monnaie « privilégiée » pour autant qu’émise par un monopole créé pour l’occasion, elle circule « librement » dans les frontières de plusieurs pays disposant, chacun, d’un État, et que vous et moi qui vivons dans les frontières de ces pays avons obligation d’utiliser pour effectuer ou recevoir les paiements de nos échanges (6).

(6) Le phénomène est à distinguer de celui de la dollarisation qui procède d’une monnaie réglementée existante, le dollar.

 

Les règles de l’euro

 

Comme toute expérience, l’expérience repose sur des règles de diverses

natures à suivre dont l’ensemble constitue sa méthode. Dans son cas, les règles

sont des règles de conduite convenues d’un commun accord par les hommes de

l’État de différents pays de l’Union européenne dans la décennie 1990 où interviennent,

en particulier, les règles connues sous les dénominations « critères de

Maastricht » ou « pacte de stabilité et de croissance ». Ces règles sont donc ellesmêmes

un des résultats de l’accord politique intergouvernemental qu’a été au

départ l’euro. De fait, des règles n’ont pas été respectées par certains.

Pour sa part, l’accord politique avait aussi des objectifs. Parmi eux, jusqu’à

2005, l’objectif principal pour beaucoup était que l’euro favoriserait la création

d’un « État européen » étant donnée – ou non – l’idée formulée par Jacques

Rueff selon laquelle « l’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas » (7).

(7) Soit dit en passant, l’idée était malheureusement mal interprétée pour ne pas dire délibérément dévoyée.

 

Cette année-là, les « non » majoritaires aux référendums soumis respectivement aux Français et aux Hollandais sur le « traité constitutionnel » ont fait mettre de côté l’objectif.

 

Depuis lors, les objectifs sont pour le moins confus. Ils le sont d’ailleurs

d’autant plus qu’il s’avère aujourd’hui, rétrospectivement, que les règles « du jeu »

n’ont pas été respectées par les gouvernements de certains pays, malgré les

engagements pris, dès le début de l’expérience. Par exemple, la France et l’Allemagne

ont été poursuivies par la Commission de Bruxelles. Et cela a conduit à

une réforme du « pacte de stabilité et de croissance » en 2005...

 

Mais cela n’a pas suffi à ce que les engagements soient respectés par les

pays. En témoignent les cas actuels d’un certain nombre de pays qu’un humour

médiatique anglais a limités et classés sous le chapeau « PIGS » (pour « Portugal,

Ireland, Greece, Spain », le sigle signifiant « cochons », comme on le sait).

Bien plus, cela a contribué à monter en épingles un problème qui n’aurait

jamais dû voir le jour. Il consiste à prétendre qu’il existe une relation entre la

monnaie réglementée d’un pays et le budget de l’État de celui-ci, que la « bonne

tenue » de la monnaie de ce pays sur le marché dépend du budget. Dans le cas

de l’euro où il n’y a pas un État, mais des États, la « bonne tenue » de l’euro sur

le marché dépendrait des budgets des États des pays de la zone euro.

 

Pourquoi s’intéresser à l’euro

 

Étant donnés tous ces éléments, que penser de l’avenir de l’euro ? Pour

pouvoir l’envisager en quelques phrases, il faut faire un détour par le concept

ignoré de « coût résiduel » de l’échange et, d’abord, répondre à la question « pourquoi

s’intéresser à l’euro ? » car elle y conduit.

 

a) Une première réponse à la question est de l’ordre de la logique, elle

consiste à dire : il faut s’intéresser à l’euro parce que tous les éléments qui viennent

d’être rappelés ne sont pas a priori économiquement cohérents et en

conséquence des contradictions l’euro est impossible à « gérer » à terme et ses

heures ne peuvent qu’être comptées.

 

b) Mais il y a d’autres réponses possibles, à commencer par celle qui s’articule sur l’évolution de la théorie de la monnaie. Il y a cent ans, en 1911, la science de la monnaie (8) était encore dans les langes, le bébé « monnaie » n’était pas encore dans « l’eau du bain »... dont aiment tant à parler de plus en plus certains commentateurs français (9).

(8) Irving Fisher publie le livre intitulé Purchasing Power of Money (Its Determination and Relation to Credit, Interest, and Crises) qui ne sera traduit en français qu’en 1945. L’année suivante, en 1912, Ludwig von Mises publiera le livre intitulé Theorie des Geldes und der Umlaufsmittel, jamais publié en français. Traduit sur Internet en français par Hervé Dequengo par Théorie de la monnaie et du crédit.

(9) Je fais allusion à l’expression américaine « il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain » qui me semble être entrée dans la rhétorique française.

 

Les hommes de l’État ne voyaient encore dans la monnaie qu’une source de revenu fiscal, certes importante et dont ils n’hésitaient pas à abuser le cas échéant, mais rien d’autre.

Avec le XXe siècle commençant, la fin de la guerre de 1914-18 et les idées fausses de certaines idéologies malheureusement triomphantes, tout allait changer. En particulier, allait surgir de certaines théories économiques la désormais fameuse « politique monétaire » (10).

(10) Cf. Villard, H.H. (1948), « Monetary Theory », in H.S. Ellis (ed.), A Survey of Contemporary

Economics, Blakiston, Philadelphie, pp. 214-251.

 

c) Dans la décennie 1960, en préliminaire à une conférence, Milton Friedman s’était posé la question voisine : « pourquoi s’intéresser à la monnaie plutôt qu’à des épingles ? », et il avait répondu : « parce que les prix sont exprimés en monnaie ». Et on sait l’importance des variations des prix en monnaie non

provoquées par la politique monétaire : elles permettent les ajustements économiques

en douceur quand il y a des perturbations de l’activité économique et

quand, bien sûr, les prix en monnaie ne sont pas bloqués réglementairement.

 

La diminution du coût d’échange

 

Je préfère, pour ma part, répondre à la question de M. Friedman : ... parce que la monnaie a contribué à diminuer le coût de l’action d’échange de biens en propriété ou bien, si on préfère s’exprimer en termes rhétoriques, ... parce que la monnaie a contribué à réduire les frictions (11) – pour reprendre le mot de J. Hicks (1935) (12) – et autres inconvénients de l’économie ; et ce n’est pas fini.

(11) Pour J.M. Keynes, cité par J. Rueff, « l’économie était une matière pâteuse avec de fortes résistances internes ».

(12) Hicks, J. (1935), « A Suggestion for Simplifying the Theory of Money », Economica. Le mot « friction » a beaucoup été repris ces derniers temps par les macro économistes qui ne savent pas trop comment sortir de l’impasse où leurs choix méthodologiques les confinent et cherchent des branches auxquelles s’accrocher...

 

Encore faut-il, pour pouvoir donner cette réponse, reconnaître le concept de « coût de l’action d’échange » et les concepts qui vont de pair, des concepts que même Friedman et ses amis « monétaristes » de l’École de Chicago n’ont jamais fait intervenir car ils ne ressortaient pas aux hypothèses de la théorie du même nom, mais à celles de la « théorie autrichienne de la monnaie » et qu’ils s’en séparaient. Que faut-il entendre par « coût d’échange » ? Le point est résumé dans l’encadré ci-dessous.

 

Le coût d’échange

 

Il convient de reconnaître qu’avant d’être résultat convenu – ou objectif abandonné en cours de débat sur les conditions de l’échange – par les parties, l’échange de biens en propriété est d’abord une action humaine comparable à d’autres actions comme celle de production. Et il y a la question préalable que chacun se pose, consciemment ou non et à quoi l’économiste doit

répondre : produire ou échanger ? « On ne peut faire qu’une chose à la fois » !

Une fois l’action d’échange choisie plutôt qu’une autre..., à l’économiste

de dire sur quelle base, sur quels critères a été effectué le choix. Un

certain consensus tacite ne peut que régner sur la réponse : c’est alternativement le profit ou le revenu, attendu avec incertitude par les personnes concernées.

 

Reste que « on ne fait rien sans rien ». Au minimum, une action d’échange projetée prend du temps. En d’autres termes, non rhétoriques mais économiques, tout échange de biens a un coût d’opportunité – le sacrifice qui tient aux actions non menées, le revenu qui aurait pu être tiré de la meilleure de ces autres actions si elle avait été menée et qui a donc été abandonné –.

 

Reste enfin qu’on tend à faire le plus avec le moins, c’est la loi de

l’économie ou c’est la rationalité de chacun selon la façon de s’exprimer qu’on préfère employer.

 

Si l’échange débouche, i.e. s’il y a accord entre les parties, si le « marché

est conclu », il y a un prix en monnaie qui en informe à sa façon (13).

(13) Quoique l’économiste le constate – il se place donc ex post –, il ne saurait connaître l’importance du « gain à l’échange » qu’en tire chacune des parties contractantes et qui se cache derrière le prix de l’échange convenu. Il ne peut que l’induire et ce qu’il en dit doit être pris avec grande réserve.

 

Étant donnés le concept de « coût de l’échange » et le prix en monnaie, l’économiste dira que l’échange de biens qu’il a observé a abouti ou bien qu’il y a eu accord car le coût de l’échange n’était pas estimé trop élevé par les parties. Il pourra dire aussi que les biens étaient échangeables, « marchands ».

 

A l’opposé, il dira, mais en théorie seulement car il ne peut l’observer sauf cas particuliers, que l’échange de biens n’aboutit pas, qu’il n’y a pas d’échange car le coût est estimé trop élevé. Bref, si le coût de l’échange était

moins élevé, il y aurait échange... (14).

(14) A son tour, tout cela ne doit pas cacher que la recherche d’un coût de l’échange moins

élevé, moindre, est elle-même une action humaine, donc coûteuse et à profit attendu avec incertitude

si elle est menée. Mais cela est une autre question.

 

A l’aune de l’échange non conclu, il pourra toujours dire aussi que les biens ne sont pas échangeables, qu’ils sont « non marchands » ou qu’une autre action est menée.

 

Bref, si on n’a pas introduit le concept de coût d’échange des biens en

propriété, on ne saurait dire que la monnaie a contribué à réduire le coût

d’échange.  Or, à l’exception de ceux de l’école de pensée autrichienne, les

économistes ne prennent pas en considération ce concept sauf, le cas échéant,

sous une forme édulcorée (15) ou dénaturée (16).

(15) Cf. par exemple, Barre, R. (1969), Économie politique, 5e éd., Thémis, Paris.

(16) Mais alors, pourquoi ce dernier choix méthodologique ? Il s’agirait de l’expliquer, ce qui

n’est pas fait et ne sera pas fait ci-dessous car le sujet du texte est autre.

 

Le concept de « coût résiduel » de l’échange

 

Point important à souligner, la monnaie n’a pas contribué à diminuer le coût de l’échange, ni à l’origine, ni par la suite, de façon à ce qu’il soit nul. En d’autres termes, elle a contribué seulement à ce qu’on dénommera un « coût résiduel » de l’échange et ce coût, certes de moins en moins élevé, a perduré

jusqu’à aujourd’hui inclus.

 

Les « économies de coût » initiales qu’avaient suscitées, selon le mot qu’on

préfère employé, moyens, instruments, ustensiles ou intermédiaires des échanges

observables, ici ou là, ont été jugées insuffisantes. Des « économies de coût »

supplémentaires ont été recherchées... et trouvées. Les moyens, etc., ont ainsi

connu des améliorations, voire des innovations jusqu’à aujourd’hui inclus – avec la « monnaie électronique » – qui ont tendu à diminuer le coût résiduel de l’échange.

 

De fait, une fois ces moyens, etc., dénommés aussi entretemps « formes

de monnaie » et celles-ci mises en perspective sous le chapeau « monnaie », cette

dernière a démontré sa vraie nature, celle d’être un processus de réduction du

coût de l’échange, action humaine, un processus qui fait intervenir des biens

(services ou non) et des organisations... (17).

(17) Tout cela fait apparaître qu’en définitive la monnaie ou, plutôt, étant donné ce qui précède, le processus monétaire est, de fait, a priori mondial. Ce sont les réglementations qui lui sont infligées qui le voilent de l’apparence d’être national ou régional.

 

L’inversion de la causalité

 

Non cerné en tant que concept, caché par la rhétorique des « frictions », le

« coût résiduel » de l’échange fait comprendre que certains économistes, politiques

ou commentateurs ont, volontairement ou non, dénaturé le processus de

la monnaie au point d’inverser la causalité. Au lieu de mettre le doigt sur la

réalité qu’on vient de dire, à savoir qu’il contribue à réduire le coût d’échange

des biens en propriété, ils ont imputé l’apparence qu’ils avaient en tête à la

monnaie soi-même, en avançant que la monnaie était coûteuse et, à cause de

cela, l’échange de biens en propriété était coûteux (18).

(18) Quand ils n’ont pas ajouté que la règle de la propriété soi-même était « imparfaite » et contribuait au coût de l’échange, qu’ils préfèrent dénommer « coût de transaction ».

 

Par manque de concepts mais pas d’artifices, ils en sont aussi arrivés à

parler des « maladies » de la monnaie, et surtout, au prix d’un double saut périlleux

qui les a fait passer de la monnaie à l’économie, à voir dans les hommes

de l’État des « docteurs Miracle » (19).

(19) Soit dit en passant, il n’est plus à démontrer que les « maladies » en question étaient l’effet de l’action règlementaire des hommes de l’État, dans le meilleur des cas, menée en toute ignorance ou en une méconnaissance certaine du domaine de la monnaie

 

En conséquence de cette imagination débordante, ils ont appelé de leurs voeux la seule potion magique que pussent fabriquer les hommes de l’État, à savoir des règlementations de la monnaie ou, mieux encore, des « politiques monétaires ». Et c’est ainsi qu’on constate que, depuis la fin de la guerre de 1914-18, les réglementations se sont succédé, juxtaposé tant au niveau international qu’au niveau national (20).

(20) Pour un historique, on pourra se reporter à un billet de mon blog : http://blog.georgeslane.fr/category/13-Monnaie/page/19

 

Puis la politique monétaire a fait son entrée en scène et y est restée jusqu’à aujourd’hui inclus.

 

L’euro est, en définitive, le dernier grand remède en date trouvé pour faire

face aux « maladies » des économies nationales des pays concernés. Il convient

de reconnaître que, dans la perspective de sa création, nos économistes, politiques

ou commentateurs avaient effleuré le concept de coût résiduel de l’échange

en avançant que l’euro permettrait que les prix affichés soient exprimés avec la

même unité dans les pays membres de l’euro, donnant ainsi la capacité aux

consommateurs de faire des comparaisons élargies, et que les échanges dont

les prix convenus fixent en définitive, chacun, l’accord, l’équilibre des parties,

soient payés avec la même monnaie.

 

Mais n’ayant pas comme concepts d’analyse économique les éléments pertinents

de « l’action humaine » digne de ce nom, ils ne sont pas allés au-delà (21).

(21) Convenons aussi que certains auraient pu y parvenir mais ils se sont fermé la voie en employant un concept de coût d’échange dénaturé – qu’ils dénomment d’ailleurs « coût de transaction ».

 

Ils y sont d’autant moins allés qu’ils avaient en tête une autre idée, pour le moins

saugrenue : à savoir que la fusion des monnaies nationales canalisée par une

banque centrale était une étape nécessaire dans le chemin qui devait mener à

la création d’un État européen selon leur coeur.

 

La diminution du coût résiduel de l’échange et l’expérience

 

L’euro a-t-il effectivement diminué le coût résiduel de l’échange ? Il est difficile de répondre catégoriquement à cette question et nous ne le ferons pas (22).

(22) Attention néanmoins, entre autres, aux propos de ceux qui affirment que la situation aurait été pire ces dernières années si n’avait pas existé l’euro...

 

Deux éléments de réponse néanmoins.

 

Le fait est, d’une part, qu’il y a toujours des innovations monétaires (opérations monétaires par « téléphone portable » par exemple), que ces innovations contribuent à abaisser le coût résiduel de l’échange – elles en sont des manifestations –, et qu’a priori, l’existence de l’euro ne les bloque pas. Il est même difficile de démêler dans la diminution du coût résiduel de l’échange, si on la reconnaît, ce qui est dû à l’innovation seule et ce qui pourrait être dû aussi à l’euro.

 

D’autre part, on ne peut que constater que l’instabilité des prix en monnaie canalisée par les anticipations de chacun contribue à bloquer la diminution du coût résiduel de l’échange, si elle est forte, et correspond à une augmentation des prix en euro à un rythme élevé. S’il y a illusion que les prix sont stables, tout

va bien. Quid de la stabilité des prix en euro ou du pouvoir d’achat intérieur de l’euro ? Elle n’a pas été ordinaire, mais est discutable (cf. graphique 1 par exemple). En tout état de cause, de ce point de vue, l’euro n’est pas un blocage à la diminution du coût résiduel.

 

Quel avenir donner à l’euro ?

 

Étant donnés, d’une part, les évolutions passées observables de l’innovation

et de la réglementation dans le domaine de la monnaie et, d’autre part,

le fait qu’on ne peut pas dire que le coût résiduel de l’échange soit aujourd’hui

nul, ni que sa diminution soit bloquée par l’euro, il faut s’attendre avec incertitude

à voir resurgir à l’avenir les mêmes phénomènes d’innovation et de réglementation.

 

La réglementation monétaire qu’à la fois, est et cache l’euro, est indirectement en concurrence avec le processus d’innovation monétaire de la fin du XXe siècle dénommée « monnaie électronique ». Ce dernier processus pourrait fort bien à la fois faire s’affranchir de la réglementation (23) quiconque le désire et faire ré émerger des monnaies privées – comme dans l’ancien temps –.

(23) Au début de la décennie 2000, la banque centrale des États-Unis s’en inquiétait indirectement en ces termes : « E-Money and the Reintroduction of Private Money : Is the Fed Obsolete ? » dans Meyer, L.H. (2001), « The Future of Money and of Monetary Policy » Remarks at the Distinguished Lecture Program, Swarthmore College, Swarthmore, Pennsylvania December 5, 2001.

 

Ainsi seraient affectés les monnaies publiques réglementées et, en particulier, l’euro.

 

Il reste que si l’euro est perçu comme une monnaie qui effectivement contribue à ne pas empêcher la diminution du coût résiduel de l’échange de biens en propriété que suscite l’innovation, l’euro perdurera. A l’opposé, l’euro pourrait être considéré comme une source à venir de charges nouvelles ou d’obstacles

à des baisses évidentes de charges. Il provoquerait ainsi, pour vous et moi,

un rythme d’augmentation des prix en monnaie élevé, en particulier, plus élevé

que le plafond fixé statutairement à 2 %, plafond que, par sa politique monétaire, la banque centrale européenne accepte pourtant délibérément de dépasser. En bref, dans ce cas, la survie de l’euro serait impossible.

 

Or, sur ce point, le Wall Street Journal rapportait le 24 janvier 2011 que le président de la BCE, avait déclaré la veille que la BCE ne réagirait pas à un sursaut temporaire d’inflation indiqué par des prix des biens plus élevés aussi longtemps qu’il ne donnerait pas lieu à des augmentations de salaire, phénomène dénommé aussi « effets de deuxième tour » (24).

(24) http://online.wsj.com/article/

SB10001424052748703398504576099680269779402.html?mod=WSJ_hp_us_mostpop_

read

 

Et les anticipations inflationnistes sont en augmentation, ces derniers temps (cf. graphique 3 ci-dessous) :

 

 

Graphique 3.

Anticipations inflationnistes dans la zone euro et au Japon (2007-2010)

Il ressort du graphique 3 que les anticipations inflationnistes ont atteint 3 % ce dernier trimestre, premier de l’année 2011, dans la zone euro, alors qu’au Japon elles restaient de l’ordre de 0 %.

 

Dans ces conditions, l’avenir de l’euro est ouvert : l’euro peut aussi bien prospérer que disparaître. Toutefois, si on privilégie l’hypothèse selon laquelle l’euro va contribuer, à cause d’anticipations inflationnistes croissantes, à bloquer le processus séculaire de diminution du coût de l’échange par l’innovation, alors, ses jours ne peuvent être que comptés.

 

 

Jean-Yves NAUDET

 

 

L’ÉTHIQUE DE L’ENTREPRISE N’EXISTE PAS !

 

Beaucoup de termes, en apparence équivalents, sont utilisés pour ce que les anglo-saxons appellent « business ethics » : éthique de l’entreprise, éthique en entreprise, éthique des affaires, éthique dans l’entreprise, mais aussi responsabilité sociale de l’entreprise, voire entreprise citoyenne. Le terme « éthique de l’entreprise », souvent utilisé, pose un problème de fond : une entreprise peutelle avoir une éthique ?

 

Du bon usage du terme « éthique »

 

L’Éthique, c’est la règle universelle, objective, qui doit guider les choix. Elle

rejoint ainsi la vertu et consiste à suivre en tout temps sa boussole intérieure, sa

conscience et donc la loi naturelle inscrite dans le coeur de chacun. Enfin, c’est

elle qui fait de nous des humains.

Dans ces conditions, que peut signifier l’expression « éthique de l’entreprise

» : va-t-elle transformer l’entreprise en un être humain ? L’entreprise pratique-

t-elle la vertu ? L’entreprise, en tant que telle, fait-elle des choix ? Où se

situe « la boussole intérieure » de l’entreprise ? Ces quelques phrases montrent

que parler d’éthique de l’entreprise est un non sens. L’entreprise, en tant qu’institution,

voire comme cadre juridique, ou encore, comme la désignent souvent

les économistes, comme « noeud de contrats » ne saurait avoir une éthique. Elle

ne pratique pas la vertu. Seuls les hommes, en son sein, prennent des décisions

réfléchies et agissent en conséquence, grâce à cette boussole intérieure qu’est

l’éthique.

 

Bien entendu, chaque personne qui intervient dans une entreprise, décide

et agit, en fonction de nombreux critères, dont celui, qui devrait être primordial,

de l’éthique. Il y a donc bien une éthique de l’entrepreneur, celui qui prend les décisions ultimes pour le bien commun de l’entreprise ; mais il y a aussi l’éthique

d’un cadre, l’éthique d’un ouvrier ou d’un employé, l’éthique d’un syndicaliste,

l’éthique d’un actionnaire, d’un épargnant, d’un client, d’un fournisseur, etc. On

peut donc parler de l’éthique en entreprise ou dans l’entreprise, même s’il vaudrait

mieux dire l’éthique des hommes, de chaque homme, au sein de l’entreprise.

On peut constater que ses dirigeants, qui prennent les principales décisions,

ont eu, ou non, un comportement éthique ; mais ce sont toujours des hommes qui décident et donc qui sont responsables des choix effectués.

 

Éthique et capitalisme

 

On retrouve cette confusion à tous les niveaux. C’est ainsi qu’on parle souvent de l’éthique du capitalisme, de l’éthique de l’économie : mais le système n’est pas sujet d’actes moraux. Il existe une éthique des hommes qui jouent un rôle économique dans le capitalisme : une éthique des entrepreneurs, des syndicalistes,

des salariés, des épargnants, des consommateurs, des hommes de

l’État, etc., et encore faudrait-il mettre tous ces termes au singulier. Même le

terme, à la mode et, il faut le dire, très commode, de « moralisation du capitalisme

», outre l’ambigüité qu’il implique entre morale et éthique, n’est pas tout

à fait correct, car il vaudrait mieux parler de l’éthique des hommes qui décident

et agissent dans le monde économique, qui prennent des décisions économiques,

et notamment, mais pas seulement, de l’éthique du capitaliste, de chaque

capitaliste, de chaque chef d’entreprise. Parler d’éthique économique est sans

doute moins inexact, si on comprend ce terme comme l’éthique en matière

économique, concernant des décisions et des choix économiques, de chacun

d’entre nous, suivant notre niveau de responsabilité.

 

Pourquoi cette question, apparemment secondaire, est-elle si importante,

y compris dans le débat des idées ? Après tout, ces expressions sont passées

dans le langage courant. Parce que la confusion des mots est à l’origine de la

confusion des idées. Si l’on parle de l’éthique d’une institution, comme l’entreprise,

cela va vite entrainer l’idée d’une responsabilité collective, donc d’un déni

de responsabilité individuelle. On dilue la responsabilité et on attribue la cause

de toutes les atteintes à la morale la plus élémentaire, de toutes les dérives,

(dénoncées de nos jours, mais de manière si incohérente sur le plan logique), à

l’entreprise en tant que telle, et, pour l’économie dans son ensemble, au système,

au « capitalisme ». Inversant la réalité des choses, on glisse vers une vision

holiste de la société, comme on la trouve dans le marxisme ou dans de nombreuses formes de sociologie : la responsabilité de la classe, du groupe, du système : si tout va mal, c’est la faute du capitalisme.

 

La conséquence de ce glissement est simple : changeons de système pour

retrouver une éthique satisfaisante. C’est le mythe du « grand soir », les nouvelles

structures sociales, les nouvelles institutions, qui vont faire régner la vertu partout. C’est une facilité, car il est plus facile de prétendre changer des institutions

que le comportement de chacun d’entre nous ; mais c’est un leurre, car,

sans hommes justes, sans hommes vertueux, il n’y aura jamais de véritable

éthique. Glisser de la responsabilité de chaque homme vers celle du tout, que

ce soit l’entreprise ou le système en général, revient à nier la liberté des choix

responsables de chacun d’entre nous, au profit d’une irresponsabilité généralisée.

 

On nage en particulier en plein marxisme, puisque les superstructures mentales et morales vont changer quand on aura changé les rapports de production : la matière, les éléments matériels sont premiers, la morale n’en étant que le reflet, comme chaque superstructure n’est que le reflet de l’infrastructure.

 

C’est alors la notion même de responsabilité et de liberté des choix, donc de

personne, qui disparait : on marche alors vers la société totalitaire qui est l’aboutissement

logique de ce raisonnement. Pour rétablir une vraie liberté, il faut affirmer le primat de l’homme sur les institutions ou sur les techniques. Et réaffirmer que seuls les hommes ont une éthique, font des choix ayant une portée éthique. Les responsabilités sont toujours celles des individus.

 

Redéfinition de la structure de péché

 

C’est un point essentiel, qui a été abordé souvent par les « autorités morales » comme on dit. La question a été soulevée, par exemple, à propos d’une expression qu’emploie le pape Jean-Paul II dans son encyclique sur le

développement, « Sollicitudo rei socialis » de 1987 : le terme de « structure de péché ». Cette expression, à connotation religieuse, semble éloignée du sujet,

(bien que Jean-Paul II l’applique explicitement aux questions économiques,

autour du thème du développement) mais, si l’on y réfléchit, le péché est le

terme théologique pour parler de ce qui est contraire à l’éthique, du mal par

rapport au bien. Si le péché est l’anti-éthique, parler de structure de péché

n’évoque-t-il pas une sorte de responsabilité collective, voire de faute collective

due aux structures, aux institutions, niant donc la responsabilité personnelle, la

liberté des choix éthiques personnels, donc tout ce que nous venons d’affirmer.

Voilà ce que disait Jean-Paul II « Si la situation actuelle relève de difficultés

de nature diverse, il n’est pas hors de propos de parler de structures de péché,

lesquelles, comme je l’ai montré dans l’exhortation apostolique Reconciliatio et

paenitentia, ont pour origine le péché personnel et, par conséquent, sont toujours

reliées à des actes concrets des personnes, qui les font naître, les consolident

et les rendent difficiles à abolir. Ainsi, elles se renforcent, se répandent et

deviennent sources d’autres péchés, et elles conditionnent la conduite des

hommes » (SRS § 36). Voilà qui est déjà très éclairant : il peut y avoir des situations

de coalition, voire de coagulation de comportements non éthiques, qui

induisent à leur tour d’autres comportements non-éthiques, mais ces atteintes à l’éthique (ces péchés au sens religieux) sont toujours reliés « à des actes concrets des personnes ».

 

Comme cette notion, relativement nouvelle et complexe, risquait d’entraîner des interprétations erronées, dues à des lectures superficielles, glissant de structures de péché à péchés collectifs et donc de responsabilité personnelle vers celle du groupe, voire des institutions en tant que telles, Jean-Paul II

a pris soin de donner en note (note 65) un long extrait du texte Reconciliatio et

paenitentia du 2 décembre 1984, n.16, auquel il faisait allusion ci-dessus : « Or,

quand elle parle de situations de péché ou quand elle dénonce comme péchés

sociaux certaines situations ou certains comportements collectifs de groupes

sociaux plus ou moins étendus, ou même l’attitude de nations entières et de

blocs de nation, l’Église sait et proclame que ces cas de péché social sont le

fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels. Il s’agit

de péchés tout à fait personnels de la part de ceux qui suscitent ou favorisent

l’iniquité, voire l’exploitent (...) ; de la part de ceux qui cherchent refuge dans la

prétendue impossibilité de changer le monde ; et aussi de la part de ceux qui

veulent s’épargner l’effort ou le sacrifice en prenant prétexte de motifs d’ordre

supérieur. Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes. Une situation

– et de même une institution, une structure, une société – n’est pas par

elle-même, sujet d’actes moraux ; c’est pourquoi elle ne peut être, par ellemême,

bonne ou mauvaise. »

 

Ce texte, si l’on veut bien dépasser l’obstacle que peut constituer pour certains lecteurs l’utilisation de termes théologiques, est particulièrement éclairant : les péchés sociaux (donc l’inverse de l’éthique sociale) ne sont que l’accumulation de péchés personnels ; autrement dit, des atteintes à l’éthique de la

part de nombreux hommes ; mais cette concentration n’enlève en rien la responsabilité

de chacun. La phrase clef est celle-ci « les vraies responsabilités sont

donc celles des personnes ». Une institution (on peut penser à l’entreprise), une

société (on peut penser à un système économique comme le capitalisme) ne

sont pas, par elles-mêmes, sujet d’actes moraux. Il n’y a donc pas d’éthique de

l’entreprise, ni d’atteinte à l’éthique de la part de l’entreprise. Il peut y avoir de

nombreuses atteintes individuelles à l’éthique dans une entreprise, ce qui

constitue ce que Jean-Paul II a appelé des péchés sociaux ou des structures de

péchés : mais il ne s’agit que d’une accumulation à un même endroit d’atteintes

individuelles, et en sens inverse pour un comportement éthique.

 

L’analyse économique des institutions

 

Cela permet, en terminant, d’apporter une précision sur un thème essentiel

pour les économistes, et en particulier pour l’école autrichienne, comme l’expliquait

Hayek, celui des institutions. Les institutions sont au coeur de tout le processus

économique ; elles apportent, par leur existence, des informations (qu’on

pense à la propriété, au contrat, à l’entreprise, à la monnaie, etc.) qui canalisent les comportements, d’où l’importance de l’analyse économique des institutions.

 

Ces institutions, on vient de le voir, ne sont pas sujettes d’actes moraux ; en revanche, elles ne sont pas toutes identiques ou interchangeables et les meilleures institutions, qui ont en général été sélectionnées par les hommes au fil du temps, sont celles qui sont conformes à la nature humaine, au droit naturel.

 

La propriété privée, par exemple, est conforme au droit naturel et n’est

que le prolongement de la propriété sur le fruit de son propre travail et du droit

d’en user librement ; et puis la nature humaine est ainsi faite, comme l’expliquait

déjà Aristote, et plus tard saint Thomas d’Aquin, que l’on gère mieux ce qui

nous appartient en propre ; la propriété privée, pour garder cet exemple, est

plus conforme à la nature de l’homme, à la recherche de son bien propre, que

la propriété collective, dont tout le monde se désintéresse quand il s’agit de la

gérer. Il y a donc des institutions plus adaptées que d’autres à la nature humaine

et qui permettent à l’homme d’être plus créatif, plus innovant, donc plus au service des autres.

 

Les institutions ne sont donc pas sujets d’actes moraux, ni même bonnes

en elles-mêmes, mais plus ou moins conformes à ce qu’est l’homme et adaptées

à son comportement et à sa nature ; il y a donc des institutions qui permettent

à l’homme d’exercer liberté et responsabilité, en indiquant ce qui est possible

ou non (c’est particulièrement clair pour la propriété ou le contrat, qui indiquent

ce qui est à l’un ou à l’autre, ce qui est possible ou non, etc.) et donc qui, d’une

certaine façon, poussent l’homme à une liberté plus responsable, donc à une

éthique. Cela ne signifie pas qu’elles sont sujettes d’actes éthiques, mais qu’elles

poussent, par les informations qu’elles donnent, à un comportement meilleur

qu’un autre.

 

En sens inverse, il y a des institutions comme la propriété collective ou

encore un système social d’assistanat généralisé, qui poussent l’homme à la

paresse, au renoncement, à la perte d’autonomie, à un comportement de passager

clandestin, bref à la tentation de se laisser vivre au détriment ou aux crochets

des autres, contribuant ainsi à créer des structures de péché. Le choix des institutions n’est donc pas indifférent, même du point de vue du comportement éthique des hommes.

 

Mais, quelles que soient les institutions, ce sont les hommes qui décident

et non pas la structure, ni le groupe, ni la classe sociale, quelque soient les

conditionnements divers. Ce sont les hommes qui décident en dernier ressort

des actes qu’ils posent, bons ou mauvais. Chacun décide d’adopter, ou non, un

comportement éthique. Chaque homme incarne son éthique et, quand ils travaillent

ensemble, les hommes constituent une éthique dans l’entreprise, ou

mieux une éthique des hommes de l’entreprise, mais il n’y a pas d’éthique de l’entreprise en tant qu’institution.

 

Il n’est d’éthique que d’homme

 

La philosophie est ici indispensable à l’économiste : l’éthique fait de nous

des humains. Seuls les hommes l’incarnent et la représentent et non l’entreprise.

Les hommes qui y travaillent, s’ils ont un comportement éthique, peuvent à la

rigueur lui donner un visage humain, résultat de tous les visages de ceux qui font tourner cette entreprise, mais l’entreprise ne deviendra jamais un être humain.

 

Il n’y a donc pas d’éthique de l’entreprise, prise comme un tout. Ce serait nier la liberté de chaque homme et sa responsabilité personnelle.

 

 

Fred AFTALION

 

L’ÉVOLUTION DES RAPPORTS ENTRE L’ÉTAT ET LES INDUSTRIELS EN OCCIDENT

 

« Le gouvernement est stationnaire l’espèce humaine est progressive. Il faut que la puissance du gouvernement contrarie le moins possible la marche de l’espèce humaine » Benjamin Constant

 

Une époque privilégiée

 

Au début de l’ère industrielle, l’État est dépourvu de moyens dans les pays où des entrepreneurs audacieux vont créer à partir de rien, de puissantes industries. Ses prélèvements par l’impôt sur la masse des citoyens sont modestes, de sorte que la Révolution industrielle s’est faite pour ainsi dire à son insu. Certes, en 1863,

en Angleterre, l’Alkali Act s’est proposé de protéger l’environnement en rendant obligatoire la captation des vapeurs d’acide chlorhydrique émises par les soudières.

 

Auparavant, aux États-Unis les autorités new-yorkaises étaient intervenues

pour accorder à Robert Fulton, l’inventeur de la navigation à vapeur, un monopole

de 30 ans pour l’accès de ses navires sur l’Hudson entre New-York et

Albany. Mais dans l’ensemble les créateurs d’entreprise furent laissés libres d’agir

et ne cherchèrent pas, d’ailleurs, à solliciter les faveurs des pouvoirs publics.

C’est ainsi qu’aux États-Unis, dans la période allant de 1860 à 1900, se

développèrent des activités, encore primordiales aujourd’hui, sous la conduite

d’hommes exceptionnels : Rockefeller pour le pétrole, Carnegie pour l’acier,

Frick pour le charbon, Ford pour l’automobile. Ces innovateurs accumulèrent

des fortunes considérables et les envieux de l’époque les qualifièrent de « robber

barons » mais ces entrepreneurs employèrent leur fortune à bon escient par le

biais de fondations charitables. Surtout, ils firent mentir Karl Marx en montrant que les marchés qu’ils créaient conduisaient à de nouveaux emplois donc à de nouveaux salaires alimentant de nouvelles consommations, ce qui donnait sa légitimité au système capitaliste.

 

L’Europe occidentale à la même époque se montrait, elle aussi, innovante et pour les mêmes raisons : l’industrie chimique se développa sans entraves

grâce à des savants remarquables et des industriels ayant bénéficié d’une bonne

formation technique, l’aluminium prit son essor, la liquéfaction de l’air donna naissance à des groupes à vocation internationale, tant en France, qu’en Allemagne ou en Angleterre.

 

Les premières interventions de la puissance publique

 

Le développement exubérant de certaines activités industrielles ne pouvait manquer de conduire à des positions dominantes contraires à la liberté des marchés.

 

Tel fut le cas du quasi-monopole détenu par la Standard Oil de Rockefeller

qui justifia le vote en 1890 par le Congrès américain de la première loi antitrust,

le Sherman Act, et conduisit au démantèlement de la compagnie pétrolière en 1911.

 

C’est en vertu de cette même loi que la puissante société chimique Dupont

de Nemours fut conduite, en 1913, à se séparer d’une partie de sa production

d’explosifs au profit de deux compagnies nouvelles Hercules Powder et Atlas

Powder.

D’autres interventions, moins justifiées, se produisirent en Europe dans

l’entre-deux guerres. La France, déjà détentrice d’un monopole des Poudres, se

vit attribuer une part de 25 % dans les pétroles d’Irak et constitua alors une

compagnie pétrolière à capitaux publics, la Compagnie Française de Pétroles

(CFP). Quant à l’Angleterre, sous le prétexte d’intérêts stratégiques, elle était

déjà actionnaire de l’Anglo Iranian Oil, la future BP.

C’est surtout en tolérant la formation de cartels, notamment dans l’Industrie

chimique, que des pays comme l’Allemagne et l’Angleterre prirent le contrepied

de la politique libérale américaine. Ces cartels entrainèrent, en effet, des

concentrations conduisant à la création de sociétés géantes telles l’IG Farben allemande et les ICI anglaises, qui s’entendirent pour écouler leurs productions à des prix élevés, aidés en cela par des droits de douane prohibitifs. Cette politique des gouvernements européens eut pour conséquence d’enrichir les trusts au dépens de leurs clients et de freiner la consommation.

 

L’étape décisive : l’État Patron

 

En 1945, après l’économie de guerre, les États-Unis étaient revenus à une conception libérale de la gestion des entreprises allant jusqu’à céder au secteur privé les 24 usines produisant le caoutchouc synthétique GRS (Government Rubber Styrène).

 

En Europe, en revanche, la France et l’Angleterre s’orientèrent vers des

voies opposées en pratiquant des nationalisations. Sans attendre l’élection d’une

Assemblée Nationale le gouvernement provisoire du Général de Gaulle, avec

Maurice Thorez, vice président, et le communiste Marcel Paul, ministre de

l’Industrie, nationalisa fin 1944 les Houillères du Nord et du Pas de Calais et

confisqua les Usines Renault. Peu après, selon un plan fourni par la CGT, le

ministère du socialiste Felix Gouin étendit les nationalisations à toutes les houillères,

aux entreprises de gaz et d’électricité, aux transports. Quand on sait ce

qu’il advint des Charbonnages, leurs propriétaires ne peuvent que se féliciter

d’avoir ainsi cédé leurs actions à l’État.

L’Angleterre, sous l’impulsion du travailliste Attlee et des syndicats ouvriers,

ses alliés, mit en place, à partir de 1945 et jusqu’en 1949, un programme de

nationalisations couvrant les mêmes activités industrielles que celui de la France

mais y ajouta les aciéries (British Steel). Il fallut attendre l’arrivée au pouvoir de

Margaret Thatcher, en 1979, pour commencer à réparer les dommages provoqués

par ce programme miné par les grèves et les pertes financières. La

France dut patienter encore plus longtemps en raison de l’emprise que l’État a

toujours exercée sur son économie.

 

Le cas particulier de la France

 

Le général de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, n’aurait jamais admis

que de simples considérations économiques puissent s’opposer aux ambitions

qu’il nourrissait pour la France. Dans le domaine du nucléaire, il s’en remit à

des ingénieurs des grands corps de l’État, les « nucléocrates », et l’électricité, avec

EDF, resta ainsi pour longtemps du domaine public. Concernant le pétrole,

l’existence de la CFP ne lui paraissait pas un gage suffisant d’indépendance. Il

mit donc à profit une loi de 1928 dite de « monopole délégué » pour damer le

pion aux Sociétés de pétrole existantes et créer, en 1966, l’entreprise publique

ELF Aquitaine, comptant sur la « France-Afrique » pour son ravitaillement en

pétrole brut avec les compromissions que l’on sait. Dans d’autres domaines les

initiatives du général de Gaulle ne connurent pas le succès attendu (Plan Calcul,

Supersonique Concorde, filière graphique, gaz, échec Thomson CSF...) Du

moins laissa-t-il les entreprises industrielles traditionnelles poursuivre leurs activités

sans interférence de sa part.

 

Mais il ne s’agissait là que d’un répit car, lorsqu’en mai 1981 François

Mitterrand accéda à la magistrature suprême, ces entreprises, fleurons de notre

industrie, passèrent à leur tour à 100 % sous la coupe de l’État. Le nouveau

Président de la République n’avait pas plus de respect que son illustre prédécesseur

pour les exigences d’une saine gestion industrielle. Pour parvenir au pouvoir,

après une longue attente, il lui avait fallu souscrire à un Programme Commun dicté par le Parti communiste et qu’il entendait appliquer intégralement.

 

Les contribuables français payèrent un lourd tribut à ce Programme Commun. Il leur fallut, en effet, acheter au prix fort des entreprises souvent mal

en point puis remettre au pot une seconde fois pour les restructurer et ils ne tirèrent aucun profit de leur privatisation 7 ans plus tard.

 

Cette privatisation donna lieu, du reste, à un jeu de chaises musicales avec les « noyaux durs » du Premier Ministre Balladur qui fit des Présidents de chaque société privatisée les administrateurs des autres, pensant ainsi éviter par des participations croisées la présence d’éventuels acquéreurs étrangers.

 

Le tournant des années 60 aux États-Unis

 

Trouvant sans doute que la prospérité économique du pays n’avait que

trop duré, la gauche américaine, avec l’arrivée au pouvoir de John Kennedy

puis de Lyndon Johnson, s’en prit à l’industrie. En 1961, une interprétation

sévère de la loi antitrust condamna General Electric et Westinghouse à de lourdes

amendes et certains de leurs dirigeants à des peines de prison. L’année suivante

Robert Kennedy, ministre de la justice, accusa les industriels de l’acier de pratiquer

des prix trop élevés créant un malaise à la Bourse.

Dans le même temps, un livre à succès de Rachel Carson intitulé Silent

Spring rendait les pesticides coupables d’atteintes à la survie des oiseaux tandis

qu’un autre auteur, Ralph Nader, mettait en doute la sécurité qu’offraient les

automobiles dans son ouvrage Unsafe at any speed. Sans raison véritable, l’opinion

publique américaine fut ainsi sensibilisée à des questions concernant la

protection de l’environnement et des citoyens pris individuellement. Ainsi put

prendre naissance une législation contraignante visant les industries de la chimie,

des médicaments, de l’alimentation, de l’automobile, du pétrole, toutes soumises

aux réglementations de différentes Agences Fédérales. Une armée de fonctionnaires

vint peupler ces agences et, en 1976, on calculait que l’arsenal législatif mis en place coûtait à la nation cette année là 100 milliards de dollars.

 

Par ailleurs les tâches nouvelles confiées à l’Administration ne pouvaient manquer de compliquer la gestion des entreprises et donc la vie des entrepreneurs, leur avenir dépendant désormais, pour une part importante, des décisions politiques prises à Washington. En interférant ainsi dans la marche des entreprises, la classe politique eut elle-même des arbitrages délicats à mettre en

oeuvre, à cause de la pression des « lobbies ». Le cas de l’éthanol est typique à

cet égard : incorporé dans l’essence, il mécontente les pétroliers et coûte cher

en subventions aux contribuables. Mais s’il fallait le retirer d’un tel emploi, ce

sont les producteurs de cet alcool qui viendraient se plaindre aux autorités.

 

La situation actuelle

 

A des degrés divers tous les pays en Occident ont à subir aujourd’hui la

pression qu’exerce la puissance publique sur leurs industries. Mais les perspectives

d’avenir ne sont pas les mêmes pour tous et, à ce sujet, les États-Unis et

la France offrent deux cas extrêmes. L’idée de nationaliser des industries n’est

jamais venue à l’esprit des américains et le sauvetage de la General Motors (GM)

par le Président Obama doit être considérée comme une opération temporaire

évitant une faillite. La France, au contraire, après deux séries de nationalisations

résiste avec acharnement aux pressions de Bruxelles contre les monopoles et

c’est encore l’État qui nomme les dirigeants d’EDF et de Gaz de France, fixe les

prix de l’électricité et du gaz et retarde l’ouverture des marchés pour continuer

à protéger la Poste ou la SNCF ainsi que le statut de leurs employés.

 

D’autre part, si la vague écologiste est partie des USA pour atteindre

l’Europe, les américains, bien qu’aux prises avec les coûts qu’elle provoque, ont

pu éviter certains excès. Ainsi, ils n’ont jamais signé le protocole de Kyoto et

hésitent encore à mettre en place le dangereux système d’échange de permis

d’émission de CO2 pratiqué par les Européens et donc par la France (Cap and

Trade.) On sait aussi qu’outre Atlantique un homme comme l’ancien vice-président

Al Gore a perdu toute crédibilité alors qu’en France on continue à prendre

comme parole d’évangile les déclarations d’amateurs comme Eva Joly, José

Bové, Nicolas Hulot ou Noël Mamère. De ce fait, il parait incompréhensible à

nos amis américains que nous ayons pris la tête du combat contre les OGM et

que tout récemment nous ayons reculé devant la perspective d’exploiter les gaz

de schiste ou même d’explorer leur présence dans notre sous-sol. Il est vrai

qu’aux États-Unis la propriété du sol confère automatiquement celle du sous-sol,

ce qui encourage les propriétaires à valoriser leurs ressources.

Enfin, il existe encore aux États-Unis, comme en témoigne l’aventure des

firmes de Silicon Valley, des entrepreneurs innovants de la trempe d’un Bill

Gates (Microsoft) d’un Steve Jobs (Apple), d’un Lawrence Ellison (Oracle) et plus

récemment de Mark Zuckerberg chez Facebook. Il est vrai que leur industrie ne

dégage pas de CO2 et ne pollue pas l’atmosphère, ce qui les met à l’abri des

contraintes dictées par les Agences Fédérales chargées de la protection de l’Environnement.

Mais de pareils succès, pourtant accessibles à toutes les nations,

sont improbables en France où rien n’est fait pour permettre ce genre de carrière et où l’on voit que, pour s’enrichir, mieux vaut un bon carnet d’adresses vous mettant directement en relation avec ceux qui détiennent le pouvoir politique.

 

Ainsi cette analyse comparée montre que, malgré la tendance générale en Occident à une ingérence accrue des États dans les activités de l’Industrie, il existe encore des « îlots de liberté » qui permettent à de vrais entrepreneurs de réussir, pour le plus grand bien de la collectivité.

 

 

Jacques GARELLO

 

 

GAGNER PLUS SANS TRAVAILLER PLUS

 

Travailler plus pour gagner plus : le principe est dépassé. Il avait d’ailleurs un air un peu ringard, et semblait trop évident. Lier l’effort et la rémunération n’a réellement rien d’original. Pendant des siècles les hommes ont gagné leur pain à la sueur de leur front ; ils n’avaient pas fait preuve de beaucoup d’imagination. Fort heureusement, l’imagination est au pouvoir, elle a peutêtre même inspiré l’opposition. Voici donc le nouveau principe : gagner plus sans travailler plus.

 

Un petit air de Marx ?

 

Assurément, cette innovation est appelée à avoir un retentissement européen, voire mondial. Au niveau de l’Europe la France va se hâter de convaincre les 27 qu’il faut pénaliser les dividendes, et elle sera sans doute suivie à l’unanimité : l’Union se doit s’être sociale. Au niveau mondial, Chinois, Indiens et

autres émergents demanderont à leurs travailleurs de freiner leurs efforts et de

s’en remettre à leurs gouvernements pour leur assurer un supplément de pouvoir

d’achat. Du coup, la concurrence avec ces pays où l’on travaille dur, trop dur,

sera enfin équitable. J’ai pourtant un doute sur les sources intellectuelles de cette

innovation. Ne s’agirait-il pas de la vieille lune de la lutte des classes accommodée

à la sauce électorale ? Marx nous a appris que le profit avait pour origine l’exploitation des salariés. Que l’on rende aux travailleurs l’argent qui leur a été volé ne serait que justice.

 

Toucher aux dividendes ?

Attention : danger !

 

En sens inverse le vol est-il justifié quand il atteint les actionnaires et qu’on prétend en faire bénéficier les salariés ? Je remarque d’abord que le « bénéfice » est mince, et peut se transformer rapidement en perte. Les dividendes distribués par les sociétés françaises représentent environ la moitié des profits, ce qui

représente un taux de rendement moyen de 3 ou 4 % actuellement (ce sont les

plus-values des actions qui en font leur attrait, et non leur rapport). Si on diminue

les dividendes, les actionnaires vont-ils continuer longtemps à apporter leur

argent ? Avec un marché financier mondialisé, ils choisiront bien vite des entreprises

étrangères qui échappent à notre réglementation, tandis que les étrangers

fuiront les investissements en actions françaises.

Manquant déjà des fonds nécessaires à leur compétitivité, nos entreprises

seront vite balayées du marché mondial, et les emplois disparaîtront du même

coup. Les salariés des PME sont ici concernés comme les autres : par exemple

les effectifs seront réduits pour revenir en dessous du seuil fatidique des 50 salariés.

 

Quel serait donc le crime social des actionnaires, et en quoi les dividendes

seraient-ils condamnables ?

 

Le rôle central de l’actionnaire au sein de l’entreprise

 

Je ne veux même pas invoquer ici le droit de propriété, rayé des principes

de la République Française depuis longtemps. Reconnaître la propriété c’est

garantir au propriétaire l’usage et la libre disposition de son bien, mais aussi la

propriété de ses fruits. Voilà un siècle ou plus que l’État confisque, exproprie,

taxe et limite la propriété. Une atteinte de plus ou de moins ne peut émouvoir

que les puristes ou les possédants – électoralement sinistrés. Je veux en revanche

souligner les conséquences économiques du vol des actionnaires, car je crains

qu’on n’y ait pas tout à fait réfléchi en haut lieu.

 

On ramène souvent le mérite des actionnaires à leur apport en capital. Ce

mérite n’est pas mince : accepter d’engager son argent dans une affaire n’est

déjà pas si banal ; nombreux sont ceux qui préfèrent placer leur épargne à taux

fixe plutôt que d’être soumis aux aléas du profit. Mais l’actionnaire est plus qu’un

épargnant ou un banquier : il est le personnage central de la gouvernance des

entreprises. C’est lui qui surveille la gestion des dirigeants, et il a précisément

pour baromètres le profit réalisé et le dividende qu’il percevra. C’est lui qui dira s’il veut ou non réinvestir dans l’affaire. C’est lui qui renverra des dirigeants mauvais gestionnaires.

 

Les dividendes, rouage de gouvernance

 

On m’opposera que les actionnaires n’ont pas voix au chapitre, et que les

Assemblées générales ne sont que mises en scène, en dépit des protections

légales. En fait, comme l’a démontré Henry Manne, le véritable inventeur du

concept de « gouvernance », l’actionnaire a un pouvoir redoutable : celui de

vendre son action s’il est mécontent de la gestion, s’il se sent spolié d’un dividende

par la faute de dirigeants peu performants. La vente des actions en fait

baisser le cours, et l’entreprise devient vulnérable à une offre publique d’achat

ou d’échange – et les dirigeants seront remerciés pour n’avoir pas su valoriser

les fonds que les actionnaires leur avaient confiés. En sens inverse, des dirigeants

performants et distribuant des dividendes substantiels pourront facilement attirer

l’épargne dont l’entreprise a besoin pour se développer.

Fausser la distribution des dividendes, c’est éliminer la gouvernance. C’est

aussi bouleverser l’équilibre de l’entreprise, qui repose sur un trépied : les clients,

le personnel, les actionnaires. Dépouiller les uns pour avantager les autres n’a

aucun sens. Des prix trop élevés au regard des qualités du produit et de la concurrence, des salaires sans rapport avec la qualification et la productivité, des dividendes inférieurs à ceux d’une bonne gestion : ces vices condamnent l’entreprise.

 

Le culte de l’État-providence, source récurrente de redistribution

 

Je crains que le projet gouvernemental ne sacrifie au culte de la redistribution au prétexte démagogique de « justice sociale ». L’État laisse croire que grâce

à lui le pouvoir d’achat peut augmenter, alors même que les droits acquis par les uns et les autres ne peuvent être que la contre partie de services rendus à la

communauté. Les malins ont appris à tirer parti de l’État Providence : gagner plus sans travailler plus. Et l’État de leur donner raison. Jadis les ouvriers d’URSS

disaient de leurs planificateurs : « ils font semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler ». L’État Providence français fait encore mieux : inutile de « faire semblant », puisque la hausse du pouvoir d’achat est devenue un droit social, garanti par les caisses publiques. Et quand les caisses sont vides, le miracle se produit : on puise dans les dividendes... tant qu’il y en a.

 

 

OPINION

 

Pascal SALIN

 

 

LES SOCIALISTES N’ONT RIEN APPRIS (1)

(1) Article publié dans Le Figaro du 15 avril 2011.

 

 

Les socialistes aiment tellement les pauvres qu’ils n’arrêtent pas d’en créer. C’est ainsi que l’ère Mitterrand a vu naître les SDF, a donné un élan spectaculaire au chômage et place des masses immenses de personnes dans une situation de précarité.

 

Pourquoi en est-il ainsi et pourquoi risque-t-il d’en être ainsi dans le futur ? Parce que, décidément, les socialistes n’ont rien compris au fonctionnement des sociétés humaines, comme en témoigne le projet socialiste pour l’élection présidentielle qui vient d’être rendu public.

 

Ignorant les motivations des êtres humains et les incitations qui les portent à agir, ils raisonnent

à partir de catégories arbitraires et collectives : pour eux, les individus n’existent qu’en tant que

membres de collectivités et de classes sociales. Même si le marxisme n’est plus

explicitement cité à notre époque, c’est lui qui inspire les mentalités socialistes

(et d’ailleurs pas seulement elles, malheureusement).

 

Il y aurait dans la société une classe exploiteuse – celle des employeurs – et une classe exploitée, celle des salariés (appelés « travailleurs », comme si les

premiers ne travaillaient pas !). Obsédés par le problème de la répartition des

richesses, les socialistes semblent penser que les ressources existent du fait de

quelque miracle et qu’il suffit d’en faire une répartition que l’on prétend « juste ».

 

Ils ne comprennent pas que toutes les richesses sont le résultat des efforts faits

par les individus et que ces efforts dépendent évidemment des rendements qu’ils

espèrent en retirer et des risques éventuels. Mais lorsqu’on recourt à une approche purement globale et collective, on fait comme s’il existait, par exemple,

un montant immuable de ressources taxables, alors que ce montant dépend

évidemment des taux des prélèvements obligatoires. Ignorant des véritables ressorts

de l’action humaine, le socialisme est, de ce point de vue, une doctrine inhumaine en dépit de sa rhétorique constante en faveur de l’humanisme.

 

Malheureusement, les socialistes n’ont, semble-t-il, rien appris, qu’il s’agisse

de recourir au raisonnement ou de s’inspirer des leçons de l’Histoire. Et c’est

pourquoi, s’il devait être mis en oeuvre, le programme socialiste constituerait

une terrifiante machine à créer de la pauvreté. Ainsi, contrairement à l’hypothèse

implicite de ce programme, il est illusoire de penser que l’on peut améliorer

durablement le sort des titulaires de revenus faibles en punissant les titulaires de

revenus élevés, soit par des taux de taxation élevés, soit par des contraintes

réglementaires très strictes. Il n’y a en effet pas d’emploi s’il n’y a personne pour

faire des efforts d’épargne et d’accumulation de capital. Or, c’est vers une direction

de ce type que nous conduirait le programme socialiste puisqu’il est prévu

d’alourdir les prélèvements obligatoires sur les plus riches et de taxer d’avantage

le capital. Il est d’ailleurs trompeur d’opposer le capital et le travail puisqu’il

existe en fait une seule source de la richesse, ce que Ludwig von Mises appelait

« l’action humaine » (et ce qui constitue le titre de l’un de ses grands livres). Mais

une fois la richesse créée par les efforts humains, riches ou pauvres peuvent

décider de la consommer immédiatement – auquel cas elle disparaît et elle ne

peut d’ailleurs pas constituer un base taxable – ou de faire l’effort de l’épargner

pour obtenir plus de richesse dans le futur. La sagesse voudrait donc que l’on

évite de taxer l’accumulation de capital, source de productivité accrue et donc

de salaires plus élevés, tout au moins aussi longtemps qu’elle ne fait pas l’objet

d’une destruction par la consommation. Mais, nourris d’une éducation marxisante

hostile à cet ennemi invisible qu’est le « capital », les socialistes prévoient

d’augmenter la charge fiscale qui lui sera imposée. C’est donc empêcher la croissance de la production et du pouvoir d’achat des salariés.

 

C’est encore cette même erreur de raisonnement fondamentale qui inspire

les dispositions du programme socialiste au sujet du logement. Il est en effet

prévu de contrôler les loyers. Or, si la rémunération de leur capital immobilier

est ainsi réduite (ou si leurs possibilités de récupérer leurs biens lorsqu’ils le

désirent sont strictement limitées), les propriétaires cesseront de louer, d’investir

dans leurs logements et de construire de nouveaux logements. Les expériences

passées sont pourtant là pour le prouver : rien n’est plus destructeur que le

contrôle des loyers. Il devrait pourtant être évident qu’en portant atteinte aux

incitations productives, on diminue les efforts productifs. Ce qui se passe pour

les logements est identique à ce qui se passe sur le marché du travail : en fixant un salaire minimum trop élevé ou en rendant les licenciements difficiles, on réduit le désir d’embaucher et l’on crée du chômage, de même qu’en limitant les loyers ou les droits des propriétaires, on crée une crise du logement. C’est pourquoi la mise en oeuvre du programme socialiste serait un grand malheur pour tous les Français.

 

 

BONNES FEUILLES

 

Guido HULSMANN

 

 

LE SYSTÈME INTERNATIONAL DE PAPIERS MONNAIES DE 1971

À NOS JOURS (1)

(1) Guido Hülsmann, L’éthique de la production de monnaie, Paris, L’Harmattan, 2010, 286 pages, 26,50 e, extraits du chapitre 16, pp. 247 à 261.

 

 

L’émergence d’étalons papier monnaie

 

La suspension des paiements par la Réserve fédérale en août 1971 créa

d’un seul grand coup toute une série de papiers monnaies. Avant cette date,

toutes les devises nationales étaient essentiellement des certificats gagés sur des réserves fractionnaires convertibles en or (à travers le dollar des États-Unis).

 

Cette suspension des paiements opéra une « transsubstantiation » de ces certificats en papiers-monnaies, accompagnée de tous les effets concomitants dont nous avons parlé plus haut.

 

De nombreux observateurs crurent que le monde demeurerait ainsi fragmenté.

Les défenseurs du papier monnaie y virent une avancée dans la mesure

où chaque gouvernement, désormais, était du moins autonome dans la conduite

de sa politique monétaire. Les autres furent horrifiés à la vue des taux de change

fluctuants qui minaient la division internationale du travail, entraînant ainsi la

misère et la mort pour plusieurs millions de personnes. Mais le monde ne resta

pas longtemps victime de cette fragmentation monétaire. Les événements des trente cinq années passées montrent qu’il existe une tendance à l’émergence spontanée d’étalons papiers monnaies internationaux. (...)

 

 

La fusion des papiers monnaies : le cas de l’euro

 

Après la mort du système de Bretton Woods en 1971, les pays d’Europe

occidentale tombèrent dans le désarroi monétaire et dans l’anarchie fiscale qui

va typiquement de pair avec lui. Chaque gouvernement national émit son propre

papier-monnaie et commença à accumuler de la dette publique à un niveau

inédit. Les nouveaux fonds disponibles étaient utilisés pour accroître le nombre

des services de l’État-providence. Pendant un temps, tout semblait aller pour le

mieux et seules quelques personnes conservatrices en matière fiscale se lamentaient

au sujet de ce nouveau laxisme. Mais bientôt même les défenseurs de la

nouvelle politique commencèrent à comprendre que le nouvel ordre monétaire

affectait leurs intérêts de façon très tangible et de manière négative. Les taux de

change fluctuaient très largement et empêchaient effectivement tout nouveau

développement du commerce international. La division du travail en Europe,

l’une des régions les plus densément peuplées du monde, était à la traîne de

l’économie américaine et même – ou du moins c’est ce qu’il semblait à l’époque

– de l’économie soviétique. Ce n’était donc qu’une question de temps avant que

les revenus des impôts ne chutent bien loin derrière les revenus des grands

concurrents des gouvernements européens : les gouvernements des États-Unis

et de l’Union soviétique. Il fallait faire quelque chose.

 

Les premières tentatives de stabilisation des taux de change entre les papiers

monnaies européens avaient échoué lamentablement. Dès lors, lors d’une conférence

en décembre 1978 dans la ville allemande de Brême, les gouvernements

principaux de la Communauté économique européenne, comme on l’appelait à

l’époque, lancèrent une nouvelle tentative d’intégration : le système monétaire

européen (SME). Le SME était un cartel de producteurs de papiers monnaies

nationaux, qui s’étaient mis d’accord pour coordonner leurs politiques afin de

stabiliser les taux de change entre les monnaies à certains niveaux ou « parités ».

 

Comme dans le cas des cartels bancaires internationaux qui l’avaient précédé, le

SME reposait essentiellement sur la capacité de ses membres à faire preuve de

retenue. « Coordination » signifiait en pratique que le producteur de monnaie le

moins inflationniste devait servir de référence concernant le rythme inflationniste

que pouvaient suivre les membres. Si par exemple la quantité de lires italiennes

augmentait de 30 pour cent, tandis que la quantité de francs français n’augmentait

que de 15 pour cent, il était fort probable que la lire baisserait sur le marché

des changes vis-à-vis du franc. Afin de maintenir la parité lire – franc, il était

nécessaire soit que la Banque de France augmente la production des francs, soit

que la Banque d’Italie réduise sa production de lires. Comme nous l’avons dit, le

SME reposait essentiellement sur la capacité à faire preuve de retenue : ainsi,

dans notre exemple, on devrait s’attendre à ce que la Banque d’Italie réduise sa

production de lires. Si, pour des raisons politiques, elle ne se montrait pas prête à le faire, il y aurait alors un « réalignement » de la parité, et la stabilisation chercherait dès lors à préserver la nouvelle parité.

 

Or, le producteur de monnaie de loin le moins inflationniste se trouva

être la Bundesbank allemande. En conséquence, durant les douze années suivantes

environ, le problème principal de la politique monétaire européenne,

fut que la Bundesbank n’augmentait pas le stock de Deutschemarks de façon

suffisante pour satisfaire les besoins des gouvernements étrangers. Ces derniers

furent donc obligés de réduire leur production de monnaie. Il fallut également

en venir à de fréquents changements ou réalignements de parités. Le

problème fut résolu seulement au début des années 1990, lorsque le gouvernement

allemand chercha à administrer l’ex Allemagne de l’Est communiste

et avait besoin du consentement de ses partenaires occidentaux les plus

importants. Le prix à payer pour obtenir ce consentement fut l’abdication

du Deutschemark. En quelques années, furent jetées les bases politiques et

légales autorisant la fusion des différents producteurs de papiers monnaies

nationaux en une organisation : le système européen des banques centrales

(SEBC), coordination qui reposait entre les mains des banques centrales

européennes (BCE). Le SEBC démarra ses opérations en janvier 1999 et

émit, trois ans plus tard, ses premiers billets et ses premières pièces en

euros.

 

D’un point de vue économique et éthique, l’euro – qui n’est qu’un papier

monnaie de plus ne présente aucun aspect nouveau. Dans le débat public, l’introduction

de l’euro a souvent été justifiée au nom des avantages qui naissent de

l’intégration monétaire. Ces avantages sont indéniables. Mais si, comme nous

l’avons souligné à de nombreuses reprises au cours de cette étude, ces avantages

sont bel et bien indéniables, ils peuvent être obtenus d’une manière beaucoup

plus pratique et beaucoup plus sûre en autorisant les citoyens à choisir la meilleure

monnaie qu’ils peuvent se procurer. Si cela avait été la politique des gouvernements

européens, cela n’aurait pas empêché l’unification monétaire européenne.

Mais cela aurait été une unification spontanée. Les pièces d’or et

d’argent auraient été les signes avant coureurs de l’intégration monétaire sous

les auspices de la liberté et de la responsabilité.

 

Mais les gouvernements européens n’ont jamais eu l’intention d’accorder

à leurs citoyens la souveraineté qui leur revient de droit à en croire la lettre des

constitutions écrites. Les gouvernements souhaitent avant tout garder la mainmise

sur les affaires monétaires. Il était hors de question d’abolir les privilèges

dont jouit le papier monnaie. L’intégration monétaire européenne devait reposer

sur le papier monnaie, pour l’unique raison que le papier monnaie constitue la

source de revenus quasi illimités pour le gouvernement, aux dépens de la population.

 

C’est là quelque chose qu’on ne peut trop souligner. L’introduction de

l’euro ne répondait à aucune nécessité économique. Tous les véritables avantages qu’il confère pouvaient être obtenus de bien meilleure façon au moyen de monnaies marchandises comme l’or et l’argent.

 

L’histoire de l’euro n’est pas l’histoire d’un succès, sauf à considérer que c’est l’expansion du pouvoir du gouvernement qui constitue la mesure du succès.

 

On a pourtant vu dans l’euro un modèle pour de futures intégrations monétaires à l’échelle mondiale.

 

La dynamique des étalons papiers monnaies multiples

 

L’ordre monétaire international au début du vingt et unième siècle est caractérisé

par la présence de plusieurs systèmes de papiers monnaies concurrents.

Chacun de ces systèmes est hiérarchique, avec à son sommet un étalon papier

monnaie d’un côté, et de l’autre, une pléthore de devises secondaires et tertiaires.

Les trois étalons les plus importants sont le yen, le dollar, et l’euro. Seules

ces monnaies étalons sont de véritables monnaies – des papiers monnaies ou

des monnaies électroniques. Les devises secondaires dans chacun de ces trois

systèmes ne sont en rien de véritables monnaies : ce sont plutôt des certificats

nationaux pour la monnaie étalon, émis sur la base de réserves fractionnaires

par une autorité nationale (appelée d’ordinaire « banque centrale » ou « caisse

d’émission »). Viennent alors ensuite les devises tertiaires qui sont également des

certificats gagés sur des réserves fractionnaires, en particulier, les dépôts payables

à vue des banques commerciales.

 

Nous avons déjà discuté de la relation de pouvoir dialectique entre les banques

centrales nationales et les banques commerciales sous l’étalon or. On peut

faire état de considérations similaires dans le cas qui nous occupe. La différence

est, bien entendu, qu’il n’existe plus aucune monnaie marchandise étalon qui

puisse servir de contrainte naturelle au désir d’augmenter artificiellement le stock

de monnaie. Plus pertinent encore, il est désormais impossible de contenir ce

désir par des moyens légaux, parce que le principe de souveraineté nationale

est toujours en vigueur. Par conséquent, les couches de second et troisième

niveau possèdent, dans l’ordre actuel des choses, un pouvoir inflationniste plus

étendu que jamais. Voyons plus en détail comment.

 

Les producteurs de papiers monnaies internationaux ont le privilège de

choisir ceux qui recevront en premier les billets fraîchement imprimés, et ils

exercent une influence sur les producteurs des devises secondaires en

périodes de crise. Mais cette dépendance est mutuelle. Il suffit de penser au

fait qu’au sein de chaque nation, les banques commerciales peuvent exploiter

l’aléa moral de la banque centrale. Elles peuvent augmenter l’inflation en

ayant bon espoir que la banque centrale les renflouera durant les périodes de

crises des liquidités. Dans un système de papiers monnaies internationaux, le

même mécanisme relie le producteur de la monnaie étalon et les producteurs

des devises secondaires et tertiaires. Ces derniers sont incités à encourager

l’inflation et à spéculer sur le système de cautionnement par les banques

centrales.

 

Si le producteur de la monnaie étalon cède à ces demandes, le taux de

change de sa monnaie va baisser et le niveau des prix va augmenter. Ces deux

événements vont tendre à faire de sa monnaie un actif financier moins attractif.

 

Ils vont, de plus, tendre à faire des pays au sein desquels sa monnaie est utilisée

des zones où il est moins attractif d’investir. S’il entreprend une opération de renflouement de grande ampleur, il risque même une hyperinflation et une destruction consécutive de son produit.

 

Mais notre producteur de monnaie étalon rencontre également une série

de difficultés s’il ne cède pas aux demandes de renflouement. Prenons, par

exemple, le scénario suivant. Le pays fictif de Ruritanie possède une caisse

d’émission émettant des Rurs gagés sur les dollars. Le taux de change du Rur

en dollars a été placé à un niveau très faible afin d’encourager les exportations

en direction des États-Unis. Les flots de dollars qui se déversent en Ruritanie

en paiement de ces exportations ne sont pas dépensés sur des produits fabriqués

aux États-Unis, mais amassés comme réserves dans les coffres de la

banque centrale locale. Supposons en outre que les banques commerciales de

ce pays aient créé d’importantes quantités de crédit avec du vent (l’inflation)

et qu’elles se trouvent désormais en proie à une crise de liquidités. La caisse

d’émission de Ruritanie se tourne vers la Réserve fédérale afin qu’elle lui

vienne en aide, mais la Réserve fédérale refuse de renflouer les banques ruritaniennes.

 

Face à ce refus, la caisse d’émission pourrait alors menacer de

vendre tous ses dollars pour des euros, plaçant ainsi le pays sous l’étalon euro.

 

Selon la taille de la Ruritanie, cette action aura alors un impact plus ou moins

important sur le taux de change dollar – euro. Elle pourrait nuire aux marchés

de capitaux des États-Unis et inciter les investisseurs à quitter Manhattan et

Chicago pour se tourner vers Francfort et Paris. De plus, si nous supposons

que la Ruritanie est un immense pays possédant des réserves substantielles de

dollars, alors la simple annonce que le gouvernement ruritanien s’apprête à

passer à l’étalon euro peut inciter les autres pays membres de l’étalon dollar

à faire la même chose. Cela pourrait précipiter le dollar dans la spirale de

l’hyperinflation. Les dollars finiraient tôt ou tard par revenir aux États-Unis,

le seul pays où les gens sont forcés de les accepter en raison du cours légal

dont ils jouissent. Tous les prix se mettraient alors à monter en flèche, entraînant

éventuellement une hyperinflation et l’effondrement du système monétaire

dans sa totalité.

 

Les mêmes considérations valent, mutatis mutandis, pour tous les autres

étalons papiers monnaies. Il est en effet hors de question à notre époque de flux

de capitaux internationaux pratiquement libres d’empêcher la monnaie étalon

de sortir en direction des pays étrangers. Et plus une quantité importante de

cette monnaie est accumulée à l’étranger, plus ses producteurs risquent d’être

sujets au type de chantage dont nous avons déjà discuté. Notons toute l’ironie

de la situation : c’est précisément là où les garanties institutionnelles contre les

taux de change fluctuants sont les plus importantes – le cas des caisses d’émission

et la dollarisation – que le potentiel pour un tel chantage est le plus

important.

 

La direction de la Réserve fédérale est consciente de cette situation. Afin

de se prémunir contre le danger du passage à une autre monnaie étalon, elle a

développé un programme de seigneuriage partagé, à savoir que les autorités

des États-Unis paient de fait les gouvernements étrangers pour qu’ils dollarisent

leurs économies, et surtout pour qu’ils maintiennent cette dollarisation.

 

Cependant, de tels plans d’intégration des monnaies étalons et des devises

secondaires n’ont été appliqués, jusqu’à présent, que dans des situations relativement

peu importantes. Le seul scénario réaliste susceptible de mettre un frein

à la dérive expansionniste du chantage monétaire que nous avons analysée cidessus

est la coopération entre les producteurs d’étalons papiers monnaies. Ainsi

par exemple, si lors d’une crise du dollar, les producteurs d’euros s’engagent à

stabiliser le taux de change dollar – euro à la baisse, alors les incitations financières

pour sortir des actifs libellés en dollars et acquérir des actifs libellés en euros disparaîtraient en grande partie.

 

Mais pourquoi les producteurs d’une monnaie étalon comme l’euro

devraient-ils accepter de venir en aide à un concurrent aux abois ? Il y a au

moins deux bonnes raisons d’accepter une telle coopération. Ils peuvent tout

d’abord souhaiter décourager tout chantage monétaire de la part des producteurs

de devises secondaires, de crainte d’être victimes de telles tentatives la

fois suivante. Deuxièmement, ils se trouveraient eux-mêmes durement atteints

dans l’éventualité où une crise de devises devait toucher leur concurrent. Il est

vrai qu’à court terme, ils tireraient avantage des investisseurs se précipitant pour

acheter des actifs dénommés en euros. En revanche, ils ne pourraient empêcher

que les mêmes investisseurs ne quittent à nouveau précipitamment leur

monnaie étalon après que la crise du dollar ait été résolue, à travers, par

exemple, une réforme monétaire. Les producteurs d’étalons papiers monnaies

seraient donc bien mal avisés de jouer au chat et à la souris avec les investisseurs

internationaux, dans l’espoir de tirer partie d’une crise de devises touchant l’un de leurs concurrents.

 

Le point crucial c’est que toutes les parties en question sont parfaitement

conscientes de tout cela et, par conséquent, l’aléa moral entre de nouveau en

jeu. Les producteurs de papiers monnaies sont fortement incités à étendre leur

production parce qu’ils savent que leurs concurrents, agissant dans leur intérêt,

les aideraient probablement chaque fois qu’ils sont menacés par une crise des

devises. Nous retrouvons donc ici la même forte incitation pour la collusion

expansionniste entre producteurs de papiers monnaies que nous avons décrite

dans les sections précédentes dans le cas des banques à réserves fractionnaires

domestiques. Ce chemin de l’expansion monétaire résulte de la nature même

de la concurrence des papiers monnaies, exactement comme l’expansion des

certificats à réserves fractionnaires résulte de la nature même des banques à réserves fractionnaires.

 

Existe-t-il un moyen de s’extirper de ce marécage monétaire ? Une solution

consisterait à retourner à l’autarcie, en rompant tous les liens nous unissant aux

marchés de devises et financiers internationaux ; mais cela conduirait à la misère

et à la famine, et il ne s’agit donc pas là d’une véritable option. Une autre solution

consisterait à fusionner les producteurs d’étalons papiers monnaies, en suivant

éventuellement la voie tracée par le système des banques centrales européennes

et éventuellement conjointement avec la régulation internationale des marchés

de capitaux et de l’industrie bancaire. Mais une union mondiale du papier monnaie constitue-t-elle une solution viable ?

 

L’impasse de l’union mondiale des papiers monnaies

 

Comme nous l’avons vu, il existe une tendance forte à la formation de

blocs de devises autour des papiers monnaies utilisés dans les pays possédant

les marchés de capitaux les plus importants. L’élément moteur de ce processus

est la quête des gouvernements étrangers pour des revenus supplémentaires.

Les gouvernements qui contrôlent les marchés de capitaux importants sont faiblement

incités à adopter les devises contrôlées par les autres gouvernements.

Mais les gouvernements qui n’ont accès qu’à une petite base fiscale et qui ne

parviennent pas à dompter leur appétit pour toujours plus d’argent doivent à un

moment donné se tourner du côté des marchés de capitaux internationaux ; et

cela tôt ou tard les force à adopter le papier monnaie étranger, ou à fusionner leur papier monnaie avec les papiers monnaies contrôlés par les autres gouvernements.

 

Nous avons vu également que les relations étroites entre les marchés internationaux

de capitaux créent une incitation pour les producteurs d’étalons

papiers monnaies concurrents à coopérer et, finalement, à fusionner. Ce processus

de consolidation et de centralisation est actuellement loin d’être terminé.

 

L’ordre monétaire international d’aujourd’hui constitue un ordre monétaire en

transition. Au cours de la section précédente nous avons analysé quelques uns

des problèmes qui pourraient se manifester dans les prochaines années si les

dirigeants politiques ne prennent pas les mesures adéquates. Nous avons souligné

que la seule façon d’éviter un monde pris dans la spirale de l’hyperinflation

et d’une guerre des devises est l’intégration monétaire mondiale au moyen d’un

étalon papier monnaie.

 

Le monde entier n’aurait alors plus qu’un seul papier monnaie, accompagné

éventuellement de quelques devises papier nationales servant de certificats

monétaires à la monnaie mondiale. Le grand projet que Lord Keynes avait

cherché sans succès à promouvoir lors de la conférence de Bretton Woods en

1944 finirait alors par devenir réalité.

 

Nous avons déjà indiqué toutes les implications essentielles d’un tel événement.

Si un papier monnaie national constitue déjà une source puissante de

dégradation économique, culturelle et spirituelle, que penser alors de la puissance

de dégradation démultipliée d’un papier monnaie mondial ? Un tel régime

monétaire jetterait les bases économiques d’un cauchemar totalitaire.

Il est vrai qu’un tel scénario est encore loin de pouvoir devenir réalité. Dans

la mesure où ce scénario nécessiterait rien de moins que l’unification politique

de l’humanité, d’importants obstacles se dressent sur sa route. Mais supposons

pour le moment que ces problèmes puissent être surmontés dans un futur

proche. Et supposons également que les craintes du totalitarisme puissent être

dissipées au moyen d’une éducation morale appropriée des chefs politiques, qui

excelleraient dès lors dans l’art de la retenue. Cela résoudrait-il le problème de la structure du système monétaire ? Cela permettrait-il d’offrir au monde un véritable ordre monétaire qui ne porte pas en son sein une tendance à l’autodestruction tendance inhérente à tous les systèmes imposant une monnaie à cours forcé ?

 

A la lumière de notre analyse générale du papier monnaie, la réponse est

évidente. Tous les systèmes de papiers monnaies, qu’ils soient nationaux ou

internationaux, doivent faire face au problème posé par la présence d’un aléa

moral. A long terme, par conséquent, un papier monnaie mondial est voué à

subir le même sort que tout papier monnaie national. Soit il s’effondrera emporté

par l’hyperinflation, soit il obligera le gouvernement à adopter une politique de

contrôles croissants, avant de réclamer le contrôle total, de toutes les ressources

économiques. Ces deux scénarios impliquent des bouleversements économiques

dont l’ampleur est à peine imaginable de nos jours. Avec, comme inévitable

résultat, la mort de plusieurs centaines de millions d’êtres humains. Mais tout

espoir n’est pas pour autant perdu. L’humanité est libre de retourner à tout

moment à une production naturelle de monnaie, qui est de fait le seul ordre monétaire justifiable d’un point de vue éthique et le seul ordre monétaire viable d’un point de vue économique.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

 

DE LA PROPRIÉTÉ

d’Adolphe Thiers (1)

(1) Thiers, A. (2011), De la propriété (du communisme, du socialisme et de l’impôt), 1re éd. 1848, Éditions du Trident, Paris, 328 p.

 

Comment situer le socialisme et le communisme l’un par rapport à l’autre ?

Comment situer les socialistes par rapport aux communistes ? A cette double

question de méthode, le XXe siècle a apporté des réponses factuelles terrifiantes...

N’y revenons pas, tout le monde les connaît désormais vraisemblablement. Mais

la question est malheureusement toujours bien vivante en France, en particulier

à chaque élection politique où, malgré tout, socialistes et communistes rivalisent

entre eux, voire avec les politiques d’autres partis du moment quand ces derniers

ne teintent pas certaines de leurs propositions de leurs couleurs et quand, alors

là, l’électeur non averti n’y comprend plus rien.

 

Adolphe Thiers (1797-1877) a pourtant apporté une réponse limpide à la

question à l’époque où celle-ci fleurissait : c’est le présent livre intitulé De la

propriété avec le sous-titre « du communisme, du socialisme et de la fiscalité

», publié pour le première fois en 1848, que viennent de rééditer les Éditions du Trident.

 

La réponse est certes indirecte car le fond du livre est le bien, la propriété

et sa mise en question dans la première moitié du XIXe siècle par les idéologies

communistes ou socialistes, mais elle est complète car, à la destruction de la

propriété par le communisme et le socialisme qu’il explique, le livre juxtapose

l’impôt, ce « vol légal » comme l’a dénommé Vilfredo Pareto, né justement en

1848 – mort en 1923 –, dans le Cours d’économie politique (1896-97) qu’il

donnait à l’université de Lausanne (Suisse) (2).

(2) Nous tenons à cette remarque à cause du traitement que certaines écoles de pensée ont infligé aux idées de Pareto et qui revient à leur faire dire le contraire de ce que pensait le « maître ».

 

Après une première partie – en quatorze points – où il fait un tour complet – de la question – de la propriété..., A. Thiers étudie, dans une deuxième, la négation de la propriété par le communisme, en six points, puis, dans une troisième, sa première manipulation par le socialisme, en dix points, et enfin,

dans une quatrième, sa seconde manipulation par l’impôt, en six points. Le

développement est d’une éminente clarté qui n’est pas sans faire penser à celle

des écrits de son contemporain, Frédéric Bastiat (1801-50), tant sur le fond que

sur la forme.

Il ressort de l’analyse que le communisme n’est pas réductible à un « caractère

», au sens de La Bruyère, c’est d’abord la négation absolue de la liberté

humaine. Thiers considère en particulier que, pour la propriété, la discussion du

communisme, c’est la même chose que, pour le mathématicien, la preuve par

l’absurde (ibid., p. 114).

 

Il en va tout différemment du socialisme et du « caractère » qu’est le socialiste

et à qui Thiers réserve une peinture au point « dix » de la troisième partie

(ibid., p. 251-254). A défaut de nier absolument la propriété, des adversaires

de celle-ci en dénoncent des effets néfastes qu’elle aurait et affirment avoir trois

grands remèdes pour les corriger, à savoir l’association, la réciprocité et le droit

au travail. Tout cela constitue, aux yeux de Thiers, le socialisme qu’il décrit en

détails. On remarquera en passant qu’en 1850, par exemple dans les Harmonies

économiques, Bastiat a eu, lui aussi, en ligne de mire l’association et le

droit au travail, mais pas la réciprocité.

 

Thiers considère que les socialistes, qui veulent se démarquer des communistes,

sont en définitive plus inconséquents et moins sincères. Et notre auteur,

de donner l’exemple suivant :

« ... les seuls [socialistes] qui fassent quelque chose de sérieux pour la classe dont

ils s’occupent, sont ceux qui tout simplement proposent de la payer à tant par jour,

comme l’avait imaginé M. de Robespierre, afin de l’avoir à sa disposition. [...] les socialistes

ont la prétention d’être des esprits plus pratiques et ils ne justifieraient à mon avis

cette prétention qu’en s’avouant factieux, car je ne saurais définir autrement la volonté

de payer à tant par jour pour ne leur donner rien à faire, cent mille ouvriers à Paris, cinq

à six mille à Rouen et un nombre proportionné à Lille, à Lyon, à Marseille » (ibid.,

p. 254) (3).

(3) Il convient de souligner que cette idée est non seulement toujours d’actualité en France, mais encore ne sont plus ciblés les seuls ouvriers...

 

Et l’impôt, étant donné tout cela, me demanderez-vous ? C’est, selon

Thiers, le moyen d’atteindre la propriété. Reste que, pour lui, l’impôt doit

atteindre tous les genres de revenus, ceux de la propriété et ceux du travail (4).

(4) On remarquera que Thiers ne parle pas du capital et du travail comme le font certains aujourd’hui...

 

Il doit être proportionnel et non pas progressif. Il ne faut pas (se) tromper,

comme il le souligne : en se répartissant à l’infini, l’impôt fait que chacun en

supporte sa part en raison de ce qu’il consomme (ibid., p. 239). Parce que les

réformes fiscales l’oublient, elles ne sont pas dans l’intérêt des classes laborieuses

qu’elles disent vouloir satisfaire ou défendre.

Conclusion de Thiers :

« Entre les systèmes nouvellement inventés, y en a-t-il un seul qui pourrait guérir

[le] mal, le convertir en bien ? Est-ce le communisme [...] Est-ce le socialisme [...] Est-ce l’association [...] Est-ce cette singulière réciprocité [...] Est-ce le droit au travail [...]

Serait-ce enfin en bouleversant les impôts [...] » (ibid., pp. 315-316).

 

Sa réponse liminaire à toutes les interrogations se veut factuelle et est interro-négative : « Huit mois de misère n’ont-ils pas répondu à ces vaines théories ? » J’ajouterai aujourd’hui, en 2011, les interrogations se posant presque à l’identique : cent soixante trois ans de socialo-communismes plus ou moins

achevés, ici ou là, mal finis ou en cours, n’y ont-ils pas répondu ? Le dernier

argument en date au terme de quoi « la situation des Français serait pire si l’euro

n’existait pas » n’y englue-t-il pas ?

 

En 1900, Pareto a écrit pour sa part :

« Étant donné l’absence de toute résistance de la part des libéraux, il se pourrait

qu’un jour les socialistes orthodoxes [i.e. les communistes dans sa typologie] demeurassent

les seules défenseurs de la liberté et que ce fût à leur action que notre société dût

son salut. Déjà en Allemagne [...], en Italie [...] Aujourd’hui les socialistes orthodoxes

étant opprimés réclament la liberté, mais nous la donneraient-ils s’ils étaient, demain, les

maîtres (5) ? »

(5) Pareto, V. (2008), Le Péril socialiste, Éditions du Trident, Paris, pp. 39-40.

 

La réponse principale de Thiers à la question est : « [...] on a trompé ce

peuple sur la nature du mal qu’il éprouve » (ibid., p. 319). Ce mal, c’est la « terrible

égalité de souffrance » (ibid., p. 323). On peut bien sûr considérer qu’il a

un auteur qui est un tyran et que le régime imposé à tous, c’est l’égalité de la

tyrannie, c’est la douleur. Mais, selon Thiers, « la religion va plus loin que la

philosophie » (ibid., p. 324).

 

Je paraphraserai son propos très résumé, trop résumé à mon goût, de la

façon suivante : il en est ainsi car la religion tire une sublime conjecture des

besoins de l’âme humaine. Cette conjecture est un désir pour celui qui ne croit

pas complètement, elle est une certitude pour celui qui a la foi entière.

De plus, seule la religion qu’est le Christianisme a donné un sens à la

douleur. « L’esprit humain a eu plus d’une contestation avec elle sur ses dogmes,

mais aucune sur sa morale, c’est-à-dire sur sa manière d’entendre le coeur

humain » (ibid., p. 325).

 

Dans ces conditions, solution de Thiers au mal dénoncé par les uns et les

autres, à quoi est censé faire face un type de communisme ou un type de socialisme

ou un type de fiscalité, il faudrait parler au peuple comme la religion. En

vérité, le communisme l’avait compris et l’Histoire le montrera. Mais Thiers ne

l’écrit pas expressément.

Au lecteur de mettre le doigt sur l’idée, ce qu’il peut faire étant donné le

point « six » de la deuxième partie où Thiers explique que le communisme est

une imitation à contre sens de la vie monastique, impliquant des contradictions

qui la rendent impossible (ibid., p. 149).

 

Au XXe siècle, dans plusieurs écrits, Ludwig von Mises développera un argument

semblable, mais plus spécifique car articulé à l’absence des prix en monnaie du marché dans un régime communiste, une absence qui rend le calcul économique et celui-ci impossibles. Et il y aura la disparition de la plupart des « grands » régimes communistes au XXe siècle.

 

A l’orée de la campagne pour l’élection présidentielle en France, programmée pour 2012, le livre d’Adolphe Thiers est d’une actualité brûlante quoique plus d’un siècle et demi nous sépare désormais de sa première édition, le temps a passé, les idées communistes, socialistes ou fiscales sont restées les

mêmes malgré tout, mais la vérité elle aussi reste la même.

Georges Lane

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

32e Université d’Été de la Nouvelle Économie

Aix-en-Provence, France

21-24 Août 2011

 

QUELLE CRISE ? QUELLE SORTIE DE CRISE ?

Après l’État Providence

 

Dimanche 21 août : Dîner d’ouverture de la 32e Université d’Été :

Après l’État Providence : comment concevoir la transition ?

Nos expériences.

Laszek Balcerowicz, Ancien Premier Ministre, Ancien Directeur de la Banque Nationale de Pologne

Michel Kelly Gagnon, Président de l’Institut Économique de Montréal, ancien préssident du patronat français

Changer, libérer, croire

 

Lundi 22 août : Une crise salutaire ?

La crise appelle un nouvel élan

L’État Providence a créé la crise.

Il est temps de changer les idées et lespolitiques.

Débat du soir : Crise des Finances publiques ou crise de l’État ?

 

Mardi 23 août : La route de la liberté.

Se passer de l’État ?

Nécessité de réduire l’État pour réduire les dépenses et les charges publiques.

Ne pas avoir peur de l’après État Providence : libérer concurrence et marchés.

Débat du soir : Protections sociale ou responsabilités personnelles ?

 

Mercredi 24 août : La société de confiance.

Responsabilités et exigences morales, bases de l’espoir.

La société politique et l’État laissent place à la société civile et l’entreprise.

Nécessité d’un cadre institutionnel et d’une vision éthique. Croire à l’homme et à l’harmonie sociale.

 

Localisation

Université Aix Marseille, campus d’Aix-en Provence, 3 avenue Robert Schuman.

Accès facile par train (gare TGV), avion (aéroport Marseille Provence).

Toutes les informations définitives seront précisées dans le formulaire d’inscription qui vous sera adressé prochainement.

 

 

- Bulletin 135, avril 2011.

AVANT-PROPOS

 

Il était temps d’essayer de faire comprendre aux Français le rôle essentiel que joue, dans notre économie, l’entreprise. Elle est toujours critiquée au prétexte de n’avoir pour but que la maudite course au profit. Mais

pourquoi le profit serait-il honteux ?

 

François FACCHINI réhabilite le personnage de l’entrepreneur : si celui-ci guette les occasions de créer des richesses en imaginant les moyens d’obtenir un profit et qu’il y réussit, c’est qu’il a, plus que tout autre, « l’initiative, l’esprit aventureux, le coup d’oeil le plus prompt ». Il lui faut le flair pour évaluer le futur, le courage de le construire au lieu de le craindre, ce que l’on appelle, en fait, le sens de la responsabilité. Qui s’en plaindrait si le résultat de tous ces talents sert une entreprise dont la prospérité rejaillit sur chacun d’entre nous ? (p. 2)

 

A cette théorie, l’expérience de Xavier FONTANET et celle de Geoffroy ROUX de BEZIEUX font écho dans leurs ouvrages respectifs, Si on faisait confiance aux entrepreneurs (p. 32) et Pour sortir de la crise, le capitalisme (p. 26). Tous deux témoignent du rôle décisif des entrepreneurs : ils sont la source même du développement économique.  Faire confiance au dynamisme de l’entreprise remonterait sans doute le moral des Français qui se disent plus inquiets de leur avenir que les Irakiens.

 

En évoquant l’origine des grandes découvertes que nous devons à l’Occident depuis plus de deux siècles, Fred AFTALION souligne lui aussi la supériorité du capitalisme et l’importance des entrepreneurs – savants, ingénieurs ou techniciens – pour créer des richesses, via les Innovations exceptionnelles ; mais il déplore les obstacles que dressent, face aux découvreurs, une classe politique myope et une bureaucratie incompétente (p. 11).

 

Jean-Yves NAUDET va en étonner plus d’un en choisissant pour son article un titre frondeur : Le modèle grec. Il se penche, en effet, sur une mesure que les Grecs ont été poussés à prendre : celle de l’ouverture des marchés à la concurrence. Nombreux sont les bienfaits de la concurrence, elle est stimulante, fait baisser les prix et favorise la croissance. Bien sûr, il faut obtenir de l’État qu’il détruise les barrières imposées à l’intérieur même du pays. Une telle initiative est louable. Elle manque singulièrement chez nous où la France, depuis Colbert, reste figée dans un modèle lourdement étatisé. A ce jeu-là, devrons-nous craindre un jour la concurrence des Grecs ? (p. 15)

 

Le centenaire de la naissance de Ronald REAGAN a été célébré le 6 février dernier. Nicolas LECAUSSIN, en rendant l’hommage qu’il mérite au président américain, rappelle qu’il s’est ouvert aux idées libérales après lecture de l’oeuvre de Frédéric Bastiat (p. 19).

 

La bonne nouvelle de ce bulletin, vous la savourerez en pages d’information, avec l’annonce de l’Université d’été de la Nouvelle Économie à Aix-en-Provence.  Retenez dès à présent, chers amis, les dates prévues : du 21 au 24 août 2011.

 

Vivement l’été prochain ! (p. 39)

Jacqueline Balestier

 

 

François FACCHINI

L’ENTREPRENEUR ET LE DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE

 

Les causes de la richesse et de la pauvreté des nations occupent, depuis Adam Smith, le coeur des sciences économiques.

 

A la suite de David Ricardo, on explique généralement la croissance durable et autoentretenue du revenu par tête par la manière dont s’organise la quantité des facteurs de production. En conséquence, l’économie modélise la croissance économique par une fonction de production et

cherche à préciser l’apport respectif du

capital humain (formation de la maind’oeuvre),

du capital technique et du capital

physique aux gains de productivité. Elle

explique ainsi son évolution. A la question

de savoir pourquoi il y a des pays riches et des pays pauvres, la macroéconomie ricardienne répond que les pays riches sont plus riches que les pays pauvres parce qu’ils disposent de plus de ressources par tête, plus de capital humain, physique et technique.

 

Cette réponse est sans doute pertinente mais appelle aussitôt une question : pourquoi certaines économies ont-elles des niveaux de capital par tête plus élevés que d’autres ?

 

Les rôles respectifs de l’esprit d’entreprise et de la propriété

 

Pour répondre à cette question il faut changer de perspective et adopter

le point de vue d’Adam Smith. Il faut prendre en compte le fait que les institutions en vigueur dans l’économie incitent plus ou moins à accumuler du capital physique, technique ou humain. La croissance de la production s’explique par les

gains de productivité induits par la spécialisation et la division du travail. Mais

cette dernière ne trouve son origine que dans l’échange. Une baisse des coûts de l’échange favorise alors le développement économique et la croissance de la

production. Cette affirmation, défendue par Ronald Coase (prix Nobel 1991)

dans sa théorie des coûts de transaction et développée par Douglass North (prix

Nobel 1993), conduit à penser que le respect du droit est un préalable institutionnel au développement économique.

 

En d’autres termes, la propriété privée du capital est une condition du calcul

économique. Elle rend les investissements plus sûrs en protégeant les entrepreneurs de l’expropriation et conditionne la liberté contractuelle. La Banque Mondiale a adopté ce point de vue et en a fait son principal credo.

 

Pour favoriser la réduction des inégalités de croissance et de développement entre les pays, chacun doit pouvoir mettre ses talents et ses ressources au service d’activités à haute productivité, il faut

instaurer les institutions du marché (1).

(1) www.worldbank.org/wdr/2001fulltext/bibliopdf

 

Le bien fondé de cette politique est confirmée

par les expériences coréenne, tchécoslovaque ou allemande. L’expérience institutionnelle

collectiviste en est le contre-exemple. Tout ceci conduit à penser que des

territoires de niveaux de développement équivalents qui s’engagent dans des voies

institutionnelles différentes aboutissent à des niveaux de développement différents.

Les institutions ne font pas pour autant le tout de la croissance : elles ne créent

aucune richesse par elles-mêmes, si bien qu’aucun décret ne peut décider du développement

économique. Le moteur du développement économique ne réside pas dans la

volonté du législateur mais dans l’intelligence des agents économiques. Jouent un rôle

d’entrepreneur – promoteur ceux qui « ont plus d’initiative, d’esprit aventureux, un

coup d’oeil plus prompt que la foule », pour reprendre la définition de Ludwig von

Mises. François Perroux avait raison de dire que le développement économique repose

avant tout sur un processus de changement des mentalités. Sans entrepreneur il n’y

aurait pas de croissance de la production. Et c’est la rencontre de l’esprit d’entreprise et des institutions du marché qui crée une tendance durable au développement économique.

Tel est la position de l’école autrichienne. Nous allons maintenant l’approfondir, en présentant tout d’abord l’esprit d’entreprise puis les institutions du marché.

Nous découvrirons, pour finir, leurs dimensions culturelles et psychologiques.

 

L’entrepreneur, l’innovation et l’échange

 

Les traditions initiées par Schumpeter et par Mises sont très attentives au

rôle que l’entrepreneur joue dans le développement économique et la croissance de la production. Elles sont rejointes, dans cette direction, par les sciences de gestion qui montrent empiriquement que l’intensification de l’activité entrepreneuriale entraîne de plus fort taux de croissance (2) et concourt ainsi d’une façon durable au développement économique d’une nation.

(2) GEM Global Entrepreneurhsip Monitor (2002), Executive Report. www.Gemconsortium.org. ou http:// www.abcr-venture.com.br/ publique/media/ gem2002.pdf

 

L’école néo-schumpétérienne développe, cependant, une explication du

développement économique fondée sur le progrès technique et l’innovation. Le

développement s’explique principalement par la nouveauté et les ruptures avec

les anciennes pratiques. C’est un modèle de développement par le haut qui

requiert beaucoup de capital et d’investissement. L’école autrichienne, notamment Mises et Kirzner (3), généralise ce résultat et rétablit la chronologie des événements en faisant remarquer que c’est pour saisir une opportunité de profit inexploitée que l’entrepreneur initie un changement technique.

(3) Rappelons à nos lecteurs les traductions par Raoul Audouin de ces oeuvres maîtresses : L’Action humaine de Ludwig von Mises (Paris, PUF, 1985, épuisé mais en ligne sur : http://herve.dequengo.free.fr/ Mises/AH/ AH.htm) et Concurrence et Esprit d’entreprise d’Israël Kirzner (Paris, Economica, 2005). NDR

 

Autrement dit, il ne sert à rien d’innover à propos de biens qui n’ont pas de demande. L’URSS était, par exemple, un pays où le capital humain était élevé et les capacités

techniques importantes, mais qui ne créait que très peu de richesses, c’est-à-dire de biens capables de servir les besoins humains. Les directeurs d’usines suivaient un plan préconçu, mais non toujours les besoins que les consommateurs auraient aimé satisfaire en premier. Le préalable à l’innovation est donc l’existence d’un

besoin à satisfaire, besoin qui s’exprime par une demande sur le marché.

 

La façon économique de procéder, avons-nous vu, pour satisfaire ses

besoins, c’est de tirer profit de la division du travail. En ce sens, tout le monde

est entrepreneur : pourquoi exploiter les opportunités de profit qui se présente

à nous, si ce n’est pour satisfaire nos besoins, indirectement par l’échange ? En

bref, l’échange permet d’acheter moins cher ce qu’on aurait dû acheter plus

cher. Ce faisant, on révèle l’existence de gains de productivité ou d’écarts de

prix inexploités jusqu’alors. D’autres en profitent à leur tour. Et, sans que personne

l’ait voulu, l’économie du pays exploite peu à peu toutes les opportunités

de profit qu’elle recèle. C’est donc par l’activité incessante de ses entrepreneurs

qu’une nation exploite son potentiel de croissance et s’engage dans le cercle

vertueux du développement. Les besoins à satisfaire, les profits monétaires réalisés

lors de l’échange, en bref l’enrichissement, n’est que le motif de l’activité

de découverte de l’entrepreneur. Mais rien n’impose à tous les agents de découvrir de nouvelles sources de profit. L’appropriation du profit n’est donc pas une

condition suffisante de la vigilance des opportunités de profit. Elle n’est pas la

cause du développement, ni a fortiori celle des écarts de développement ni des

inégalités de revenu entre agents.

 

L’amour des richesses et le coup d’oeil de l’entrepreneur

 

Ces écarts s’expliquent, en revanche, par le regard que les agents portent

sur le commerce et le profit. Une nation est riche parce qu’elle est composée d’entrepreneurs qui ne manquent pas les occasions de s’enrichir, mieux : qui

guettent de telles occasions avec vigilance, comme Kirzner l’a mis en évidence.

 

La première condition de cette vigilance est une culture favorable à la richesse

et au commerce. Pour certains économistes, le mépris que les intellectuels et les

élites religieuses vouent au commerce et à l’argent est l’une des causes du

manque de dynamisme entrepreneurial des nations (4).

(4) Voir Stigler G.J. (1963), « The Intellectual and the Market Place », in Hayek F. (ed.), Capitalism and the Historian, Glencoe, I 11 : Free Press, pp. 85-99. Voir aussi Hayek F. (1994, p. 75).

 

Autrement dit, une nation qui ne valorise ni la richesse matérielle ni l’activité commerciale n’exploite pas entièrement son potentiel de croissance. C’est parce que les hommes aiment la richesse qu’ils imaginent les moyens qui leur permettront de saisir un profit.

 

Il ne suffit pas, cependant, pour être entrepreneur, de vouloir s’enrichir. Il

faut aussi penser que faire du commerce le permettra, que c’est, du moins, un

moyen meilleur pour nous qu’exploiter, par exemple, les relations qu’un mandat

électoral procure. L’agent économique juge ainsi s’il a quelque chance de s’enrichir.

Et il évalue ses chances de succès, non pas dans l’absolu mais dans tel ou

tel cas particulier : il reconnaît dans tel concours de circonstances une occasion

de profit. Et s’il cherche à anticiper de tels concours de circonstances, c’est pour

mieux en tirer le profit qu’ils recouvrent. Le jugement de l’entrepreneur est, par

conséquent, fondé sur une connaissance du futur. Cette connaissance n’est pas

scientifique car elle ne porte pas sur le général ni sur le certain. Elle est pratique et ne sert qu’à évaluer une situation probable et particulière, en un mot, contingente.

 

Et il s’agit d’une connaissance tacite, car il n’est pas nécessaire d’en

prendre conscience pour l’utiliser : il suffit qu’elle sous-tende le comportement

de l’entrepreneur.

L’attitude que l’entrepreneur adopte face à l’inconnu est à l’opposé de celle

du savant : il ne recherche pas des informations pour mieux connaître quelque

partie du monde mais il observe constamment le monde qui l’entoure et y

découvre des opportunités de profit inexploitées. La connaissance que l’entrepreneur

mobilise n’est pas en ce sens l’objet d’un investissement, mais le résultat

d’une action. La connaissance de l’entrepreneur n’est pas dans le temps long

de l’apprentissage, mais dans le temps instantané de l’esprit qui prend une décision.

L’entrepreneur ne recherche pas des opportunités de profit. En revanche,

il a le mérite, selon Shane, d’identifier un concours de circonstances comme

une opportunité (5).

(5) Shane S. (2000, p. 450), « Prior Knowledge and the Discovery of Entrepreneurial Opportunities », Organization Science, vol. 11, no 4, July-August, pp. 448-469.

 

C’est pourquoi les coûts de recherche d’information ne sont

pas un moyen de distinguer les agents et d’expliquer pourquoi certains d’entre

eux sont meilleurs entrepreneurs que d’autres. Tous sont appelés à réussir dans

les affaires, dans la mesure où il en a un tant soit peu d’expérience.

 

Et si certains n’y réussissent pas, c’est que des obstacles culturels se dressent

à l’acquisition et à la diffusion d’une telle connaissance pratique. Et comme

elle est tacite, il s’agit de l’expliciter et de la montrer en exemple. Une nation

riche en entrepreneurs dispose d’une abondante connaissance pratique des affaires, au contraire d’une nation pauvre en entrepreneurs. C’est une cause des

inégalités de développement. Parallèlement, une nation où sont dispensés des

enseignements sur la nature de l’enrichissement, autrement dit la théorie de

l’entrepreneur, et sur l’expérience des entrepreneurs, autrement dit l’histoire

d’entreprise, diffuse le capital de connaissance pratique des affaires dont elle

dispose. C’est une autre cause d’inégalité de développement, complémentaire

à la première. La question semble tranchée : quel est le pays dont l’une des

grandes figures politique est aussi un homme d’affaire, auteur, qui plus est, de

Conseils pour s’enrichir (6) ?

(6) Le lecteur aura deviné qu’il s’agit des États-Unis et de Benjamin Franklin (1728-1789), auteur de Conseils pour s’enrichir, traduit de l’anglais par Édouard Laboulaye, Arléa (1997).

 

La propriété privée, une incitation à s’enrichir

 

Les inégalités de développement s’expliquent aussi par une autre cause. Si

le nombre des entrepreneurs et la qualité de l’enseignement entrepreneurial

importent pour capitaliser et diffuser la connaissance pratique qui est à l’origine

de la croissance, encore faut-il que ceux qui détiennent cette connaissance puisse

modifier le monde qui nous entoure à leur avantage. Il importe donc que l’avenir

soit ouvert ou, techniquement, que les futurs soient contingents. Faisons une

analogie. C’est parce que telle situation exige du courage que les hommes qui

l’affrontent se révèlent courageux. De même, c’est parce que l’avenir est ouvert

que l’homme est obligé de décider de ce qu’il doit faire pour réaliser ses projets, en l’occurrence, satisfaire ses besoins, mobiliser ses connaissances et faire

preuve d’intelligence pratique.

 

A contrario, dans un monde déterministe, c’est-à-dire un monde où les

conséquences de l’action humaine sont déterminées ex ante, il n’y a pas besoin

d’esprit d’entreprise. Dans un tel monde, chacun est assuré de son avenir, quelle

que soit la manière dont il agit. Tous ceux qui ont peur de l’incertitude et préfèrent

la sécurité cherchent à réaliser, artificiellement, un tel monde et réclament,

par exemple, la création d’une sécurité sociale qui garantisse leurs revenus.

 

Mais ils oublient ou négligent que, dans un tel monde, personne n’est incité à prendre

son avenir en main et que tous vont à la ruine. Les institutions du marché, au

contraire, favorise l’esprit d’entreprise parce qu’elle crée un monde ni déterministe

ni arbitraire, un monde dans lequel l’homme peut s’insérer et qu’il peut

modifier à son avantage.

 

La propriété est la plus importante des institutions du marché. D’elle

découle la liberté d’échanger ainsi que la responsabilité. La propriété fige précisément

les règles du jeu, tout en laissant incertain le résultat. Elle détermine

ex ante qui seront les bénéficiaires de l’action mais ne précisent pas le montant du profit que chacun d’entre eux en retirera ex post. La règle de distribution

des gains et des pertes est clairement déterminée par la distribution des droits

de propriété. Mais le montant du résultat à distribuer, lui, n’est pas déterminé.

Les institutions du marché créent ainsi un monde où chacun est conscient qu’il

supportera les conséquences de ses décisions. Tout le monde est incité à être

responsable, à agir avec intelligence, à mobiliser ses connaissances pratiques, à

imaginer de nouveaux échanges, en bref, à être un meilleur entrepreneur.

Le respect de la propriété apporte à l’entrepreneur la garantie qu’il profitera

des résultats de ses décisions. Ils favorisent ainsi les gains de productivité

et, notamment, l’investissement. A contrario, leur absence incite les entrepreneurs

à ne pas exploiter les occasions de profit qu’ils découvrent. Et leur instabilité

limite le potentiel de croissance d’une économie. Mais l’incertitude portant

sur le montant du profit de chacun a un tout autre effet. Elle encourage l’entrepreneur

à modifier les termes de l’échange quand il découvre qu’il pourrait faire

un autre échange plus profitable. Elle favorise ainsi l’innovation entrepreneuriale : entrer sur de nouveaux marchés, lancer de nouveaux produits, proposer

de nouvelles formes d’échange, etc. Elle ouvre l’économie à la surprise. Elle crée un monde où le futur peut être très différent du passé.

 

La liberté contractuelle, une incitation à entreprendre

 

Pourtant certains désirent figer l’avenir et passent des contrats précisant

ce que chacune des parties va recevoir de l’échange. C’est d’un commun accord

qu’elles déterminent ex ante ce que chacune d’entre elles gagnera ex post.

Chacune restreint le champ de ses actions possibles. La liberté de contracter

est, en ce sens, une liberté de s’imposer mutuellement des restrictions sur ses

décisions futures. Un contrat produit, de ce fait, un monde déterministe, mais

seulement pour la durée du contrat. La sortie sans condition n’est pas, cependant,

permise. Les institutions du marché imposent une règle de compensation,

à savoir la responsabilité. Elle veille à ce que chacun supporte bien les coûts de

ses décisions et incite ainsi les agents économiques à ne pas causer arbitrairement

à autrui un dommage, du moins un dommage qu’ils ne peuvent indemniser.

Elle rend ainsi les contrats exécutoires.

 

La liberté contractuelle donne ainsi aux agents le moyen de s’assurer

mutuellement de leur avenir. Mais elle n’interdit à personne de sortir du déterminisme

créé par ce cadre. Interdire de rompre un contrat empêcherait les

agents de saisir une opportunité de profit qu’ils n’avaient pas perçu avant la

signature du contrat et d’utiliser les connaissances qu’ils ont acquises après la

signature du contrat. La règle de responsabilité permet aux agents de reprendre

leur liberté sans porter atteinte aux droits de leurs cocontractants. Elle fait prévaloir

la justice sur le déterminisme. Les institutions du marché forment alors les fondations d’un ordre ni déterministe ni arbitraire qui encourage l’entrepreneur

à saisir les opportunités de profit inexploitées et à favoriser le développement

économique.

 

Il est donc juste d’affirmer avec Mises (1985, p. 310) « que la source ultime

d’où dérivent le profit et la perte d’entrepreneur, c’est l’incertitude quant à la

constellation future des offres et des demandes ». Il faut cependant ajouter que

cette incertitude est garantie par les institutions du marché qui encouragent les

agents à prévoir les situations mieux que ne le font les autres entrepreneurs.

 

C’est donc parce que les institutions du marché laissent une place aux changements

qu’elles conduisent les hommes à croire qu’ils peuvent agir et modifier

ainsi le futur à leur avantage. Un monde artificiellement déterministe déconnecte,

au contraire, l’action de ses résultats. Les écarts de développement économique

ont donc aussi pour cause la plus ou moins grande incitation à entreprendre

que les institutions font peser sur les agents économiques.

 

Le pouvoir d’influencer l’avenir, ressort de l’esprit d’entreprise

 

Malheureusement, pour devenir entrepreneur, il ne suffit pas de croire que

l’avenir est ouvert et que le marché nous offre de multiples occasions de nous

enrichir. Il faut croire aussi qu’on a le pouvoir de commander aux événements

et de traiter, sur un pied d’égalité, avec les autres hommes. La vigilance aux

occasions de profit se trouve rarement chez les esclaves ou les sujets d’un pouvoir

tutélaire. Elle est une qualité propre aux hommes libres. Pour être prompt à

accomplir ce qu’il doit faire, il doit pouvoir le faire. C’est pourquoi une société

d’hommes qui se croient libre a plus de chance de conduire les hommes à adopter

une posture de vigilance qu’une société d’esclaves ou de sujets.

Les institutions du marché donnent l’autorisation légale d’agir selon son

droit. Ce qui explique pourquoi plus de liberté économique implique une activité entrepreneuriale plus intense. En d’autres termes, plus de liberté c’est plus de croissance (7).

(7) Pour une synthèse de la littérature et de nouvelles études sur cette relation voir le numéro spécial de la revue European Journal of Political Economy, vol. 19 (2003), pp. 395-403, Special Issue « Economic Freedom ».

 

Cependant, le droit ne suffit pas. L’agent doit croire aussi que

son action sera à l’origine des événements futurs et qu’il aura toutes les chances

de réussir. Cet acte de foi explique pourquoi des hommes qui ont le droit de

saisir des occasions de profit inexploitées ne le font pas forcément. Ils n’entreprennent

rien parce qu’ils nient que l’avenir est ouvert ou qu’ils pensent ne pas

pouvoir réaliser leur plan avec succès.

Ils nient que l’avenir est ouvert car ils croient vivre dans un monde où

l’avenir est écrit, où l’activité des hommes n’a aucun effet sur le cours des événements. Ils ont adopté une attitude fataliste, ils n’imaginent pas que le

monde qui les entoure présente des occasions de profit inexploitées et leur sont

donc insensibles. Il a été constaté que les religions qui conduisent les hommes

à croire qu’ils contrôlent leur destin et sont responsables des résultats de leurs

actions induisent des attitudes plus favorables au développement économique

que les religions aux yeux desquelles l’homme n’a pas d’influence sur son destin,

tel l’animisme par exemple.

 

Ils pensent ne pas pouvoir réaliser leur plan avec succès car ils croient ne

pas maîtriser leur avenir ou ne pas contrôler les forces auxquelles ils sont soumis.

Ils se sentent, de fait, incapables d’atteindre une fin quelconque ou de remplir

telle ou telle mission. Ils ont adopté une attitude défaitiste. La psychologie cognitive

analyse ce sentiment personnel d’inefficacité. Si l’individu croit que ses

actions n’influencent pas les événements futurs, ses gains et ses pertes sont, à

ses yeux, indépendants de ses décisions. A contrario, l’individu peut croire qu’il

est à l’origine de ses gains et de ses pertes. Il cherche alors à générer des gains

et à éviter des pertes. Personne, en fait, ne sait si ses réussites ou ses échecs

peuvent lui être attribués mais l’important c’est qu’on le croît pour agir. Les

hommes se montrent vigilants quand ils sont animés par un sentiment personnel d’efficacité.

 

La dimension culturelle et psychologique des institutions du marché

 

Nous venons de mettre en évidence des causes des écarts de développement

ignorées le plus souvent. Une culture fataliste étouffe l’esprit d’entreprise car elle

conduit les agents à nier qu’ils ont un pouvoir sur leur avenir. Une attitude défaitiste

a le même effet car elle conduit les agents à penser qu’ils ne réussiront pas à mener

à bien les plans qu’ils pourraient concevoir. Au contraire, tant sur le plan culturel

que sur le plan psychologique, les cultures valorisant la réussite personnelle et,

notamment les cultures individualistes, conduisent les agents à se croire responsables

des conséquences de leurs actions et les incitent à être plus entreprenants.

Ainsi, les écarts de développement peuvent refléter des différences culturelles et psychologiques.

 

Ces nouvelles causes des écarts de développement viennent plutôt approfondir

les causes institutionnelles que les contredire. Des institutions déterministes

nuisent à l’esprit d’entreprise. Mais des institutions, comme celle du

marché, favorisent le développement économique parce qu’elles diffusent une

culture opposée en tous points au fatalisme et une psychologie contraire au

défaitisme. La propriété, par exemple, renforce les sentiments d’efficacité personnelle

parce qu’elle donne un pouvoir sur soi et sur les fruits de son travail, comme Locke a pu le relever. Ce faisant, elle donne à l’agent le sentiment de maîtriser les événements, si bien qu’il peut penser que l’avenir s’ouvre devant lui.

 

La théorie autrichienne du développement accorde une place très importante

à l’entrepreneur et aux institutions. Mais, pour elle, le respect des institutions

du marché n’est qu’une condition nécessaire de la diffusion de l’esprit

d’entreprise. Pour que tous se montrent vigilants aux occasions de profit inexploitées,

il faut que des facteurs psychologiques et culturels soient respectés. Le

mépris de l’enrichissement matériel initié par les intellectuels et les religions,

l’absence d’entrepreneur, l’absence concomitante de connaissance pratique des

affaires, l’absence d’enseignement sur l’expérience des affaires, le fatalisme, le

défaitisme, la peur du changement et de l’incertitude, voici autant d’obstacles

qui se présentent à l’émergence d’entrepreneurs et à la diffusion de l’esprit

d’entreprise. Ce sont de tels facteurs psychologiques et culturels qui creusent les écarts de développement économiques entre les nations.

 

Fred AFTALION

 

DÉCOUVERTES ET INNOVATIONS, L’APPORT DE L’OCCIDENT

 

« Cette impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation – tous éléments créés par l’initiative capitaliste. » Joseph Schumpeter

 

Le Bilan à ce jour

 

Depuis la Révolution Industrielle anglaise à la fin du XVIIIe siècle jusqu’à

nos jours les développements scientifiques et techniques qui ont donné naissance à de puissantes industries et fait notre prospérité, sont l’oeuvre d’un petit nombre de savants, d’ingénieurs, de techniciens et d’entrepreneurs. Cette élite à laquelle il est rarement rendu hommage est originaire de quelques pays d’Europe de l’Ouest d’où certains ont émigré vers l’Amérique du Nord au cours du XIXe siècle.

 

Elle se compose d’individus du sexe masculin, les femmes n’ayant jusqu’ici joué qu’un rôle mineur dans ces développements. Les pessimistes diront qu’il leur manque le génie créateur, les optimistes répondront qu’elles n’ont accédé que

récemment, du reste avec brio, aux grandes Écoles et aux Instituts scientifiques.

 

L’avenir arbitrera entre ces deux points de vue.

 

Quoi qu’il en soit la Chine, l’Inde, les pays émergents qui provoquent à la

fois notre effroi et notre admiration par leur croissance rapide se contentent

pour l’instant d’emprunter les technologies occidentales dans leur progression

et continuent à envoyer leurs meilleurs étudiants dans les Universités américaines.

 

L’Occident pourrait donc encore conserver sa maîtrise dans ce domaine

si les peuples qui le composent et la classe politique qui les représentent comprenaient les conditions dans lesquelles cette maîtrise s’acquiert.

 

Les grandes découvertes

 

La genèse des grandes découvertes scientifiques, bien qu’émanant d’une

recherche sur des sujets précis, présente parfois des aspects imprévus. Ainsi

l’apparition d’un génie scientifique est un phénomène rare et non programmé :

Newton comme Einstein étaient tous deux des autodidactes n’ayant suivi aucun

curriculum ni brillé dans leurs études et qui ne se révélèrent que dans leur vingtième

année. Louis de Broglie se destinait aux Lettres avant de se voir décerner

le Prix Nobel de Physique pour avoir conçu la Mécanique Ondulatoire. Pierre

et Marie Curie qui partagèrent le Prix Nobel de Chimie en 1903 avec Henri

Becquerel furent aidés dans leur tâche d’isoler le Radium et le Polonium par

la découverte inattendue de la radioactivité que fit ce dernier en étudiant des sels d’uranium pour leur fluorescence.

 

Il n’est pas plus facile de prédire la genèse des grandes découvertes que de

prévoir leurs conséquences qui se font généralement longtemps attendre. Ainsi

l’étude sur les semi-conducteurs des chercheurs de la Bell Téléphone avaient

débouché sur le transistor en 1947 mais ce n’est qu’en 1959 que la firme Fairchild proposa ses circuits intégrés et qu’en 1971 qu’Intel produisit les premiers « micro chips. » De même si l’ADN fut décrit par Crick et Watson dès 1953, le génie génétique ne prit son impressionnant essor qu’une vingtaine d’années plus tard.

 

L’avantage des Innovations

 

L’Innovation qui met en jeu la recherche appliquée et non la recherche

fondamentale a l’avantage d’aboutir à des résultats rapidement valorisables. En

ce sens, elle correspond aux objectifs des entreprises en cette période de crise

car il s’agit pour elles, soit de répondre à de nouvelles demandes du marché,

soit de créer de nouveaux marchés ou encore de produire dans des conditions

améliorées ce qu’elles ont à offrir. C’est, en effet, comme l’a montré J. B. Say

(Loi de l’offre), par la production et non par la consommation que l’on peut

faire repartir la croissance, l’argent distribué par les États à des consommateurs

repus ou endettés n’ayant jamais servi à redynamiser les économies et donc à

réduire les taux de chômage. James Watt notamment qui fut à l’origine de la

première Révolution Industrielle doit être considéré comme un innovateur dont

le but n’était pas d’inventer la machine à vapeur mais d’améliorer la machine

de Newcomen déjà en service, ce qu’il fit en s’associant pour la production

avec Boulton, l’industriel de Birmingham.

 

Par la suite, certains innovateurs se firent eux-mêmes industriels en créant

leur propre entreprise ce qui arriva à Bell pour le Téléphone, à Marconi pour

les Télécommunications, à Edison pour les lampes à incandescence (General Electric) à Eastman pour les appareils de photographie (Eastman-Kodak), à

Baekeland pour les matières plastiques (Bakelite).

 

Certes, de nos jours, les résultats des innovations sont moins spectaculaires,

ce qui a déjà été inventé ne pouvant l’être à nouveau, mais les perfectionnements

auxquels nous assistons quotidiennement sont encore le fait le plus

souvent de PME ayant à leur tête des entrepreneurs restés près de leurs équipes

de recherche et de développement et prêts à assumer les risques inhérents à

l’exploitation de toute innovation. La réussite actuelle des firmes allemandes

est due précisément à des entreprises souvent familiales faisant partie de ce

que l’on appelle le « Mittelstandt » qui, dans le domaine de la mécanique notamment,

savent combiner l’ingénierie, la technologie et le service sur les marchés

internationaux. Dans de tels cas, c’est la notion de qualité qui l’emporte sur

celle de prix comme critère de compétitivité, ce qui n’exclut pas un effort parallèle

pour baisser les coûts de revient par des progrès de productivité. Dans ces

efforts d’innovation les firmes du « Mittelstandt » sont, par ailleurs, aidées par

les puissants centres de Recherches que sont la Fraunhofer et l’Institut Max

Planck.

 

Les résultats encourageants de l’Industrie allemande ne doivent pas cependant

nous faire oublier qu’en Occident aujourd’hui de nombreux obstacles se

dressent devant ceux qui croient encore à l’avenir de la Recherche industrielle.

 

Des obstacles redoutables

 

La foi dans le progrès par les Sciences s’est singulièrement émoussée

dans nos pays où l’on se remet à croire à des influences mystérieuses (astrologie,

scientologie...) et où l’on écoute avec bienveillance les déclarations d’un Al Gore

aux États-Unis ou de Nicolas Hulot et José Bové en France, ces personnages

n’ayant jamais reçu la moindre formation scientifique.

Par ailleurs, les nantis capricieux et peureux que nous sommes devenus ne

semblent plus s’intéresser comme auparavant aux carrières qu’offrent la

Recherche et l’Industrie. L’École Polytechnique qui comptait à sa création des

savants célèbres tels Berthollet et Gay Lussac ne voit plus que 5 % des X d’une

promotion opter pour une carrière scientifique. Les autres s’orientent vers l’administration

publique ou la gestion des grandes entreprises privées ou encore vers

des positions plus lucratives dans les Banques et leurs salles de marché. On sait

aussi que l’Industrie Chimique qui intervient dans la plupart des processus industriels et continue de rendre les plus grands services à l’Humanité a acquis une mauvaise réputation dans l’opinion qui l’accuse d’être polluante et dangereuse.

 

C’est au point que l’Unesco, pour redresser son image, a décidé de faire de 2011

« l’Année de la Chimie ». Il n’en reste pas moins que de plus en plus de fabrications

chimiques se délocalisent, notamment celles des matières colorantes, toutes d’origine

européenne et produites à présent en Inde ou en Chine. D’où des problèmes de recrutement d’ingénieurs et de techniciens de haut niveau pour les usines chimiques

qui n’auraient pas encore déménagé.

A cette désaffection pour certains métiers il faut ajouter les contraintes que

nos États imposent aux entreprises qui cherchent à innover. Sur le plan financier les banques en Europe ne prêtent qu’avec réticence aux PME et il n’existe que peu d’investisseurs privés qui, comme aux États-Unis, seraient les « business angels » de « start up » prometteuses.

 

Quant aux réglementations foisonnantes que les bureaucraties occidentales

imposent à leurs propres entreprises nationales, elles ne font que

s’ajouter à celles que l’ONU, Washington et Bruxelles concoctent quotidiennement

avec l’encouragement de la classe politique acquise au « Principe de précaution

». Le grand Pasteur n’aurait pu de nos jours sauver de la rage le jeune

Joseph Meister car il n’était pas médecin et son vaccin n’avait pas encore été

testé sur des humains.

 

Un autre obstacle pour ceux qui croient encore au progrès des sciences

trouve son origine dans la volonté de la classe politique d’intervenir auprès

d’eux pour leurs suggérer son propre programme de développement. C’est ainsi

que des investissements coûteux sans rentabilité prévisible ont été décidés avec

l’aide financière des États notamment dans le domaine de l’économie verte.

Or, comme l’ont montré de cruelles expériences passées, les hommes politiques qui comptent rarement parmi eux des chefs d’entreprise ou des scientifiques n’ont aucune compétence pour inciter ainsi des dirigeants responsables vers des voies sans issue.

 

Conclusion

 

Si nous voulons conserver la maîtrise que nous n’avons pas encore perdue

dans le domaine des découvertes et des innovations, il faudrait laisser ceux qui,

chez nous, croient plus que jamais à l’avenir qui nous reste offert mettre leur

savoir-faire au service de l’intérêt général sans subir les pressions d’une bureaucratie toute-puissante et d’une classe politique à courte vue, trop souvent au service d’intérêts catégoriels.

 

Jean-Yves NAUDET

 

PROFESSIONS FERMÉES : LE MODÈLE GREC ? (1)

(1) Article paru dans La Nouvelle Lettre no 1066 du 12 février 2011.

 

Parler de modèle grec peut paraître provocateur, au moment où ce pays est

montré du doigt pour les dérives de ses dépenses publiques, ses dettes et ses

déficits. Mais d’un mal peut parfois sortir un bien. La Grèce est allée si loin dans le laxisme qu’elle semble commencer à

comprendre que les mesures conjoncturelles

ne suffiront pas et qu’il faut donc

s’attaquer aux réformes de fond. Il

semble que ce soit le cas au moins dans un domaine, celui de l’ouverture à la

concurrence des professions fermées. Nul ne sait si ces réformes aboutiront, mais sur ce point la France ferait bien de suivre « le modèle grec ».

 

La championne des déficits publics

 

Tout a été dit sur la crise des finances publiques grecques. A vrai dire, les

pays européens sont ravis de montrer la Grèce du doigt, mais la plupart d’entre

eux avaient suivi le même chemin ; chez les Grecs, cela a juste été un peu plus

caricatural, mais la dérive est la même partout. Le principe en est simple : les

dépenses publiques explosent, parce que l’État a tout promis, veut tout prendre

en charge, prétend avoir la solution à tout. Les électeurs n’ont pas compris qu’il

était, comme disait Bastiat, « cette grande fiction à travers laquelle chacun

croit pouvoir vivre aux dépens de tous les autres », ce qu’on donne aux uns

est perdu pour les autres, et finalement tout le monde s’appauvrit.

Comme les impôts ne sont pas très populaires, les dépenses ont augmenté

plus vite que les recettes, creusant les déficits, et les politiques keynésiennes de

relance, qui devaient sauver du désastre, l’ont amplifié. Personne n’a plus voulu

prêter aux Grecs, sauf à des taux très élevés. De la sorte, les Grecs ont été

pionniers, si l’on ose dire, tout en rajoutant quelques trucages statistiques de leur crû. Mais la plupart des pays avaient pris le même chemin, et ont eux aussi

cherché la solution dans la fuite en avant (de nouvelles dettes, garanties par les

plus solvables), et aussi dans la réduction des dépenses publiques.

Cela ne suffira sûrement pas ; en tous cas cela ne va pas résoudre la langueur

européenne de la croissance. Il faut donc des réformes de fond. Parmi

celles-ci, on en retiendra une, emblématique : celle de la concurrence. On

connaît les effets bénéfiques de la concurrence : elle profite au client, stimule

l’adaptation des entreprises, fait baisser les prix, contribue à la création

d’emplois, favorise la croissance. Toutes les atteintes à la concurrence sont

néfastes pour le client, empêchent les adaptations nécessaires, et détruisent le

potentiel de croissance.

 

Les Grecs découvrent la concurrence

 

Une des pistes de redressement, parmi bien d’autres, est donc, pour les

Grecs comme pour nous, de rétablir la concurrence. Encore faut-il avoir une

vision nette de ce qui la menace. On a longtemps cru, et c’est encore largement

l’opinion de juges ou d’autorités de la concurrence, sous l’influence des thèses

néo-classiques, que la concurrence était une question de nombre d’entreprises.

Ainsi, tout ce qui menace le nombre, de la concentration aux positions dites

dominantes, réduirait la concurrence ; voilà de quoi justifier les attaques insensées

des autorités de la concurrence contre Microsoft, au prétexte que l’entreprise

réussit trop bien !

Tout cela n’a aucun sens, et la concurrence « pure et parfaite » est un mythe

qui a fait beaucoup de dégâts. La concurrence est avant tout une question

d’ouverture des marchés : à partir du moment où un marché est ouvert, où on

peut s’y installer librement, même s’il n’y a qu’une entreprise, dès qu’un concurrent

potentiel peut arriver en faisant mieux ou moins cher, la concurrence existe.

 

Les atteintes à la concurrence viennent de la fermeture des marchés ; le rétablissement

de la concurrence passe par l’ouverture des marchés. C’est vrai aux

frontières. Et c’est vrai dans les professions également.

Mais qui a le pouvoir de fermer les frontières ou d’empêcher l’entrée dans

une profession ? L’État et lui seul. Les atteintes à la concurrence viennent donc

avant tout de l’État. Certes, bien des entreprises souhaitent verrouiller le marché

et s’y emploient mais, seules, elles n’en ont pas durablement la possibilité ; elles

ont besoin de l’appui de l’État.

Voilà ce que les Grecs semblent avoir compris pour les professions fermées.

Cette atteinte à la concurrence doit disparaître ; et l’ouverture de la profession

exige le retrait des barrières à l’entrée imposées par l’État. Il faut reconnaître

que les Grecs ont eu du mal à comprendre cela et que, pour une fois, le

FMI et l’Union européenne ont fait pression dans la bonne direction en exigeant cette ouverture.

 

Des grèves pour paralyser les réformes des professions

 

Comme toujours, les mesures d’ouverture se heurtent à la résistance de

ceux qui sont déjà dans la profession et veulent y rester seuls, d’où les grèves

en Grèce de médecins, d’avocats ou de pharmaciens. Ces derniers sont devenus

un symbole de ce combat.

En raison du clientélisme politique, ce sont au total 150 professions qui

bénéficiaient d’une totale protection. On y trouve les camionneurs et les taxis,

les notaires ou les kiosquiers, les architectes ou les experts-comptables... Bien

sûr, chaque gouvernement avait promis une réforme, mais cette fois elle figure

dans le mémorandum signé avec le FMI, la BCE et l’UE. C’est une des conditions

du prêt accordé.

Pour ces professions, Athènes veut supprimer les tarifs minimaux garantis

par la loi et remettre en cause le numerus clausus à l’entrée. Ainsi, les avocats

pourront désormais plaider dans toutes les régions, au lieu de le faire dans le

barreau où ils sont inscrits. Les enfants de pharmaciens, eux, bénéficiaient

d’avantages pour ouvrir leurs officines, et la loi garantissait un tiers de bénéfices

sur les ventes. Les pharmacies faisaient donc peu d’efforts et étaient souvent

fermées ; la disparition de ces privilèges va réveiller la profession. Et ainsi de

suite pour les principales professions fermées.

Il est difficile de mesurer l’impact économique, mais un think tank

d’Athènes l’évalue à 13 % du PIB. Ce n’est qu’un ordre de grandeur, mais

il est impressionnant. Le directeur des recherches de cette fondation pour

la recherche économique et industrielle, interrogé par Le Monde, précise :

« Si vous ouvrez les professions, les prix vont baisser. Cela aura des effets

positifs et favorisera l’emploi. Aujourd’hui, une personne qui a réussi des

études de pharmacie ne peut pas ouvrir de magasin, sauf si elle achète une

licence. »

 

Timeo Danaos...

 

On verra bien si ces projets vont jusqu’au bout et si le gouvernement saura

résister aux grèves pour le maintien des privilèges et autres avantages acquis.

On n’en est pas encore à dire en Europe « Timeo Danaos... », on ne prend pas

encore peur pour cette « nouvelle Grèce ». Mais l’initiative des Grecs tranche

avec l’immobilisme qui règne en France.

Ce n’est pas nouveau : en 1959, le rapport Rueff-Armand présentait les

professions fermées comme l’un des principaux obstacles à la croissance française.

C’était il y a plus de 50 ans et rien n’a vraiment changé.

 

Lorsque Nicolas Sarkozy a demandé à Jacques Attali d’examiner à nouveau

ce qui pouvait freiner la croissance, il a été confirmé dans le rapport final

(300 propositions) que les professions fermées constituaient en général un des

obstacles à la croissance, tout en ayant quelque indulgence pour certaines de

ces corporations. Pourquoi y a-t-il à Paris moins de taxis que dans d’autres

capitales ? Parce qu’une loi de 1937 a fixé leur nombre à environ 14 000.

Avez-vous un diplôme de pharmacien ? Vous ne pouvez pas vous installer où

vous voulez, le nombre d’ouvertures étant fonction de la population et les tarifs

étant bloqués. Il en va de même pour des professions juridiques et faire d’excellentes

études de droit en notariat ne suffit pas pour ouvrir une étude. Et ainsi de

suite.

 

Il est vrai que les professionnels visés, qui ont vécu de leurs privilèges depuis

fort longtemps, se voient tout d’un coup spoliés (certains ont acheté des licences

ou des charges ou des fonds payés très cher). Mais ne pourrait-on pas envisager

des mesures transitoires ?

En fait, depuis Colbert, et en dépit des édits de Turgot et de la nuit du

4 août, notre pays est resté celui des passe-droits, des charges officielles, des

corporations. Et la plus puissante des corporations est celle des gens du service

public, qui ne veulent pas entendre parler d’ouverture à la concurrence et de

privatisations.

Parler de modèle grec est sûrement exagéré aujourd’hui. Mais constatons

que la crise actuelle oblige nos partenaires Grecs, Irlandais, Portugais, Espagnols

à bouger. Si la France reste attachée à son modèle étatique, centralisé, anti

concurrentiel et, pour tout dire, archaïquement antilibéral, elle pourrait bientôt craindre la concurrence des Grecs. Timeo Danaos... Je crains les Grecs, même quand ils font des cadeaux et dona ferentes.

 

 

Nicolas Lecaussin.
 


LES CENT ANS DE REAGAN (1)

(1) Article paru le 10 février 2011 sur le site de l’IREF : http://www.irefeurope.org/content/les-cent-ans-de-reagan

 

Celui que l’on surnommait le « cow-boy de série B » aurait fêté son centième anniversaire le 6 février. Lorsqu’en 1983, il appela l’URSS l’« empire du mal », il déclencha des rires et des protestations ironiques en Europe et – vous

avez deviné – surtout en France. Pourtant, presque trente

ans après, l’Histoire lui a donné raison. On aurait du mal

à qualifier l’empire soviétique comme ayant été l’« empire

du bien ». Sa politique précipita la désagrégation du communisme alors que la politique de « détente » n’avait fait que prolonger l’agonie.

 

La lutte contre le communisme

 

A une époque où l’inflation et le chômage régnaient aux États-Unis, où de

nombreux « spécialistes » (y compris le célèbre Paul Samuelson) croyaient à la

victoire du système communiste sur le capitalisme, Reagan voyait juste. Il écrivait

déjà en 1975 que « le communisme n’était pas un système économique, ni politique,

mais une forme de folie, d’aberration temporaire qui un jour disparaîtrait

de la surface de la Terre ». Mais, reconnaissait-il, « nous sommes tellement

menacés qu’il nous faudrait des vaccinations fréquentes pour éviter d’être

contaminés ».

 

Les salutaires réformes fiscales

 

Concernant la politique intérieure, il était très préoccupé par la réforme

fiscale et les réglementations, véritables obstacles à la croissance économique et à la baisse du chômage.Ala fin des années 1970, le taux de chômage frôlait les20 %

de la population active. Entourés de ses conseillers, Laffer, Friedman, Schultz, il

affirme que la meilleure réforme fiscale est la baisse des taux d’imposition. Elle

serait accompagnée d’une réduction drastique des dépenses publiques et d’une

privatisation de nombreux services publics. Une partie de ces mesures avaient déjà

été appliquées au niveau local, dans l’État où il était gouverneur, la Californie. En

faisant appel à la volonté des citoyens par l’intermédiaire du référendum, il avait

réussi à baisser la fiscalité locale et souhaitait faire de même au niveau national.

En août 1981, il réduit les taux d’imposition passent de 70 % à 50 % pour

les plus élevés et de 14 % à 11 % pour les plus bas. Avec le temps, le taux le

plus élevé chutera jusqu’à 28 % et l’impôt sur les sociétés passera de 46 % à

34 %. Durant les premières années de sa présidence, l’inflation chute de 13,5 %

en 1981 à 3,2 % en 1983. Et entre 1982 et 1990, l’économie américaine a

créé 21 millions d’emplois net, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant.

 

La chute du mur de Berlin

 

Une autre grande particularité de Reagan – qu’on retrouve rarement chez

d’autres politiques – a été le fait que, une fois arrivé au pouvoir, il a mis en pratique

ce qu’il avait théorisé des années auparavant. Il a endigué le communisme et a

avancé sa faillite (on se souvient de la célèbre phrase prononcé par Reagan en

1987, devant le mur de Berlin : « Monsieur Gorbatchev, qu’attendez-vous pour

faire abattre ce mur ? ») ; il a baissé les impôts et les dépenses publiques (la

fameuse Grace Commission fondée en 1982 a permis la fermeture de dizaines

d’agences gouvernementales et l’économie de plus de 400 milliards de dollars) ;

il a sorti son pays de la récession en facilitant la création de millions d’emplois et

en éradiquant l’inflation. Cet ultralibéral que les médias français ignorent ou traitent

avec mépris a été réélu en 1984 dans 49 États américains sur 50 !

 

La fidélité à Bastiat

 

Un dernier détail qui pourrait rendre Reagan plus sympathique aux Français

: sa carrière politique a commencé avec l’animation de séminaires organisés

par la FEE (Foundation for Economic Education) à destination du personnel de

General Electric. Les gens de la FEE sont allés à Hollywood chercher un acteur

qui ferait le travail, et le secrétaire du syndicat, Ronald Reagan, leur dit « Pourquoi

pas moi ? ». En quoi consistait le message de la FEE ? A faire lire la traduction des pamphlets économiques d’un certain Frédéric Bastiat ! C’est la lecture de Bastiat qui a converti Reagan à la pensée libérale, et il ne cessa toute sa vie de lire et relire Bastiat.

 

 

OPINION

 

Jean-Philippe FELDMAN

 

INDIGNATIONS A PROPOS D’UN OUVRAGE INDIGNE

 

Le battage médiatique autour de l’opuscule de Stéphane Hessel ne faiblit pas. Indignez-vous ! est devenu le point de ralliement de la « pensée unique » (1).

(1) Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Montpellier, Indigène Éditions, 2010, 29 p.

 

Quatorze pages de texte aéré pour 3 , la note est salée, surtout pour une indignation anticapitaliste, mais passons. Le lecteur constate que l’ouvrage est publié par les Éditions Indigène, sises (cela ne

s’invente pas !) Impasse Jules Guesde,

qui entendent « rompre avec les logiques

mercantiles, protectionnistes », selon un

programme plutôt inconséquent. Il

apprend que les titres parus concernent

le « fascisme économique », la désobéissance

des fonctionnaires (traduisons : c’est le fait de ne pas travailler, et cela aux

frais du contribuable), la « réhabilitation » du « dernier Sartre » (le grand bienfaiteur

de l’humanité avec une majuscule) et que l’on attend avec force impatience,

L’argent danse pour toi ! du grand libéral Karl Marx.

 

Vive le programme de la Résistance !

 

Venons-en aux quelques pages écrites à la diable (le style est celui d’un

enfant attardé de huit ans, mais ne dit-on pas que les vieux retournent en enfance ?) par Stéphane Hessel dont on nous rappelle à moult reprises qu’il

est âgé de 93 ans et qu’il entend, du fait de sa longue expérience (le nom

que l’on donne à ses erreurs selon Oscar Wilde) asséner quelques vérités premières

aux jeunes générations. Car le bon Stéphane a tout connu ! A

commencer par la Résistance, non pas tant l’action de cette dernière à

laquelle il a participé activement, mais son programme. En effet, l’auteur

verse des larmes de crocodile sur la remise en cause du programme de la

Résistance adopté en 1944. Ah ! La belle époque : sous la férule des

socialo-communistes, nourris au lait marxiste, que de prodiges ! La sécurité

sociale, les nationalisations, la « démocratie économique et sociale », le « juste

partage des richesses » (Poincaré rappelait dès 1926 qu’avant de les partager,

il fallait encore les créer, mais sans doute s’agissait-il d’un « point de détail »),

la primauté de l’« intérêt général » (définition ?) sur l’« intérêt particulier », etc.

(pp. 9-10) ! Oui, vraiment, on s’indigne de la disparition des nationalisations,

même si les lois de 1982-1983 avaient heureusement remis au goût du jour

cet indispensable progrès. Quant à la Sécurité sociale, on s’indigne aussi des

atteintes qui lui sont actuellement portées avec acharnement par la droite

ultralibérale.

Toutefois, c’est justement parce que le programme de la Résistance marque

toujours de son empreinte la France qu’aucune réforme structurelle d’ampleur

n’a été vraiment opérée depuis des décennies. La faillite de la Sécurité sociale,

les dispendieux comités des entreprises publiques, le préambule marxiste de la

Constitution de 1946, tout cela continue de faire sentir ses effets délétères sur

l’Hexagone au XXIe siècle.

 

L’indignation vertueuse

 

Le lecteur apprend ensuite que le motif de la Résistance, c’était l’« indignation

», laquelle ne se trouve d’ailleurs pas conceptualisée. Jamais dans l’Histoire,

prétend Stéphane Hessel, nous n’avons eu autant de raisons de nous indigner

qu’aujourd’hui. En effet, le « pouvoir de l’argent » règne, « égoïste » qu’il est (alors

que M. Hessel est, lui, un grand altruiste). Deux fois dans le texte, il est mentionné

que « l’écart entre les plus pauvres et les plus riches n’a jamais été aussi

important » (pp. 11 et 14). On conseillera à l’auteur de ne plus lire Combat ou

les premiers numéros du Monde, et de mettre à jour ses connaissances, car

toutes les études démontrent que les « inégalités » ont régressé de manière considérable

en France ces dernières décennies, ce qui était bien le moins, compte

tenu de l’interventionnisme croissant au nom de la « justice sociale » (2).

(2) V. Nicolas Lecaussin, Au secours, ils veulent la peau du capitalisme ! Petites leçons sur l’économie de marché à l’usage de ses détracteurs, Paris, First, 2009.

 

Mais il faut lire précisément le texte : « C’est une innovation des XXe et XXIe siècles. Les très pauvres dans le monde d’aujourd’hui gagnent à peine deux dollars par jour.

 

On ne peut pas laisser cet écart se creuser encore » (pp. 14-15). Ainsi, selon

Stéphane Hessel, jusqu’au XIXe siècle, il n’y avait pas d’immense écart entre les

très pauvres et les très riches. C’est exactement l’inverse qui est vrai.

 

L’immonde capitalisme a d’abord permis aux pauvres de subsister. Ils ne gagnaient pas deux

dollars, ils mouraient de faim. Il a ensuite permis aux « classes moyennes »

d’émerger entre les très pauvres et les très riches. D’une ignorance crasse sur

le passé, Monsieur Hessel ne peut rien comprendre au présent et encore moins

envisager le futur.

Puis, l’auteur nous donne sa philosophie : il faut s’indigner – avoir un « motif

d’indignation » (p. 12) – comme lui a été indigné par le nazisme (pas par le

communisme, selon va de soi). La leçon du grand ancien est limpide : puisqu’il

y a aujourd’hui un peu moins de nazis que dans les années 1930-1940, il faut

s’indigner contre le capitalisme, cette « liberté incontrôlée du renard dans le

poulailler » (ah ! Lacordaire quand tu nous tiens !). D’ailleurs, Stéphane Hessel

n’a cessé de s’indigner dans sa vie, même s’il eût mieux valu qu’il s’indignât

moins et qu’il pensât plus...

 

Le monstre juridique de la Déclaration universelle des droits de l’homme

 

Ensuite, vient le morceau de choix : le rappel, émouvant, de la grande

Déclaration universelle des droits de l’homme à laquelle le jeune Stéphane a

eu l’honneur de collaborer, pardon de participer. Voilà un beau texte dont

l’auteur nous gratifie de quelques passages sur le « droit à une nationalité » ou

« à la Sécurité sociale », un document qui a permis les grands combats pour

l’indépendance des peuples colonisés et la création d’organisations non-gouvernementales

(parfois d’associations lucratives sans but...) qui oeuvrent pour

le genre humain, telle Attac (p. 16). Au risque de chagriner notre auteur, nous

ne partageons guère son admiration pour le chiffon de 1948. Certes, peu de

monde a lu la Déclaration et, instinctivement, on se dit que, si elle est universelle,

elle ne peut être que meilleure que notre Déclaration des droits de

l’homme et du citoyen de 1789 avec laquelle elle est si souvent confondue.

Il faut donc relire ce texte des Nations unies pour comprendre son incohérence

: le préambule mêle la conception occidentale des droits de l’homme

comme droits naturels et la conception marxiste des libertés comme une

conquête à organiser. Ce bric-à-brac juridique aboutit à la création de toutes

pièces de droits-créances qui ne sont donc pas des droits appartenant à

l’homme en tant que tel, mais des créances sur la « société » arbitrairement

inventés par de prétendus juristes. Les faux droits finissent par massacrer les

vrais, à commencer par le droit de propriété. En 1966, Hayek a réglé le sort

de ce document lorsqu’il a ridiculisé la promotion de lubies, même si ses rédacteurs avaient omis de mentionner le droit aux congés payés de l’abominable homme des neiges (3)...

(3) Friedrich A. Hayek, « Justice et droits individuels », appendice au chapitre 9 de Droit, législation et liberté. Volume 2 . Le mirage de la justice sociale, Paris, PUF, 2e éd., 1986, pp. 121 s. V. Jean-Philippe Feldman, « Hayek’s Critique of the Universal Declaration of Human Rights », Journal des Économistes et des Études Humaines, vol. IX, no 4, décembre 1999, pp. 529 s. ; « Faut-il commémorer la Déclaration universelle des droits de l’homme ? », Le Figaro, 12 décembre 2008.

 

Sus à Israël !

 

Par la suite, Stéphane Hessel dévoile sa « principale indignation »

aujourd’hui en politique internationale. Le suspense est haletant : s’agirait-il de

la Corée du Nord ? De Cuba ? De la Chine ? De l’Algérie ? De l’Iran ? Que

nenni, il s’agit de la Palestine (pp. 17-18) ! Le lecteur suppose alors que Stéphane

Hessel va s’indigner contre la fermeture des frontières et l’atteinte aux

libertés économiques en Israël et dans les « territoires occupés ». Non, il s’agit

d’une critique en règle contre les « crimes de guerre » des Juifs (p. 18). Le fait

d’avoir été résistant et déporté autorise-t-il à dire n’importe quoi ? Le passage

suivant vaut son pesant d’or : « Je sais, le Hamas qui avait gagné les dernières

élections législatives n’a pas pu éviter que des rockets soient envoyées sur les

villes israëliennes en réponse à la situation d’isolement et de blocus dans lequel

se trouvent les Gazaouis. Je pense bien évidemment que le terrorisme est inacceptable,

mais il faut reconnaître que lorsque l’on est occupé avec des moyens

militaires infiniment supérieurs aux vôtres, la réaction populaire ne peut pas être

que non violente. Est-ce que ça sert le Hamas d’envoyer des rockets sur la ville

de Stérot ? La réponse est non. Ça ne sert pas sa cause, mais on peut expliquer

ce geste par l’exaspération des Gazaouis. » Après ces mots que l’on qualifiera

gentiment d’ambigus à l’égard du terrorisme, l’auteur nous rassure. En effet,

c’est un apôtre de la non-violence. Il offre au lecteur captivé les raisons de son

rejet du terrorisme : la violation des droits de l’homme ? Une barbarie ? Pas du

tout : le terrorisme « n’est pas efficace » (p. 19), justification utilitariste bienvenue, on en conviendra.

 

Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde !

 

Sonne l’heure de la conclusion, d’une remarquable originalité : « la pensée

productiviste, portée par l’Occident, a entraîné le monde dans une crise dont il faut sortir par une rupture radicale avec la fuite en avant du “toujours plus” dans le domaine financier, mais aussi dans le domaine des sciences et des techniques.

 

Il est grand temps que le souci d’éthique, de justice, d’équilibre durable devienne

prévalant. Car les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un

terme à l’aventure humaine sur une planète qu’elle peut rendre inhabitable pour

l’homme » (pp. 20-21). Une fausse appréciation des difficultés économiques se

double d’un catastrophisme écologique tout aussi convenu que risible (4).

(4) V. Jean-Philippe Feldman, La famine menace-t-elle l’humanité ?, Paris, Jean-Claude Lattès, 2010.

 

Dans ses derniers mots, Stéphane Hessel se réfère aux termes de l’appel

du 8 mars 2004 délivré à l’occasion du soixantième anniversaire du programme

du Conseil national de la Résistance, signé par des grands libéraux comme Lucie

et Raymond Aubrac, Germaine Tillion, etc. : « Le nazisme est vaincu, grâce au

sacrifice de nos frères et soeurs de la Résistance et des Nations unies contre la

barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas totalement disparu et notre colère

contre l’injustice est toujours intacte » (p. 22). Donc, si l’on comprend bien, la

menace fasciste n’a pas été jugulée. Jean-François Revel a pourtant rappelé

dans nombre de ses ouvrages que le nazisme et le fascisme avaient disparu en

1945, et qu’il était ahurissant de brandir leur menace tandis que le totalitarisme

communiste continuait, lui, de sévir (5).

(5) V. notamment Jean-François Revel, La connaissance inutile, Paris, Bernard Grasset, 1988.

 

L’indignation n’a jamais constitué un programme philosophique ou politique,

encore moins lorsqu’elle est mal placée. La colère est mauvaise conseillère.

Sous couvert de progressisme, l’ouvrage de Stéphane Hessel apparaît fort

frelaté. La vieillesse est vraiment un naufrage.

 

 

BONNES FEUILLES

 

Geoffroy ROUX DE BEZIEUX

 

 

PARCE QUE LE DÉSIR D’ENTREPRENDRE EST AU COEUR DU GENRE HUMAIN (1)

(1) Geoffroy Roux de Bézieux, Pour sortir de la crise, le capitalisme, Paris, Éditions du moment, 2010, 180 pages, 16,50 , extraits du chapitre de IV, pp. 63 à 74.

 

« Les pauvres ne sont pas responsables de leur pauvreté.

Ils ne sont ni des incapables ni des fainéants, mais des victimes. C’est la société qui les a faits pauvres. Il faut donner à chacun la possibilité de devenir entrepreneur. » Muhammad Yunus, inventeur du microcrédit

 

Si le capitalisme d’entrepreneur est celui dont nous avons un besoin vital

en Europe, il s’agit ensuite, bien entendu, de mieux comprendre la dynamique

de cette version du capitalisme. Y a-t-il un génie des entrepreneurs ou des entreprenants

? Est-ce un modèle réservé à certains pays, à certaines périodes ou à

certains secteurs ?

A mon sens, au-delà de tout déterminisme, on ne naît pas entrepreneur,

on le devient. Et la plupart des êtres humains sont appelés à le devenir, pour

peu que le système dans lequel ils évoluent le leur permette. C’est le « coup de

génie » du capitalisme tel que je le conçois : il repose sur un désir universel qui

est au coeur du genre humain. Créer son activité, monter sa société, c’est presque

un choix philosophique. Une posture dynamique. Entreprendre ne s’apprend ni

dans les amphis ni dans les livres. Cela se vit. Cela se sent. Cela répond à une

envie. Ni une profession ni une rente de situation, c’est un leadership particulier,

« non pas du type prestigieux qui fait les généraux ou les hommes d’État, mais

requérant un talent, beaucoup moins reconnu socialement, pour percevoir et

saisir l’occasion de faire des affaires », analysait le professeur d’économie Robert L. Heilbroner (2).

(2) Les Grands Économistes, Le Seuil, 2001.

 

L’entrepreneur est en fait un leader économique, pas toujours

rationnel, qui se focalise sur ses chances de réussite. Il pousse son ou ses idées

fortes à leur maximum sans s’embarrasser des contingences.

 

Risquer son capital ou son emploi en allant au bout de son idée. On touche là

à un point fondateur, quasi immémorial : l’individu éprouve un besoin viscéral de porter un projet, de le défendre, de l’accompagner de A à Z. Tout être humain au fond a en lui cette flamme entrepreneuriale qui ne dit pas son nom.

 

Depuis la nuit des temps, l’Homme a cherché à progresser, à améliorer ses conditions de vie en

prenant en main sa destinée. Je suis intimement convaincu que ce désir de liberté

et d’autonomie est au coeur de l’être humain. Au risque de provoquer certains, je

pense sincèrement que l’homme n’est pas né pour le salariat, en tout cas pour le

salariat « taylorisé », mais pour l’entrepreneuriat. Sous toutes ses formes et sous

toutes ses latitudes ! Le meilleur exemple que je puisse donner est tiré de mon

expérience personnelle quand je travaillais pour L’Oréal en Pologne au début des

années 1990 : après quarante-cinq années de dictature communiste, il a suffi de

quelques mois à peine pour que surgissent des dizaines de milliers de patrons en

herbe... dont certains bien sûr étaient d’anciens communistes ! Les pays d’Asie du

Sud-Est sont un autre exemple frappant : malgré près de cinquante années de

collectivisation très violente, le moindre espace de liberté ouvert donne lieu à un foisonnement fécond d’initiatives entrepreneuriales en tout genre.

 

Le paradigme vertueux de la micro-finance

 

Que dire aussi du microcrédit, sinon qu’il est la preuve avérée de cette soif

entrepreneuriale inextinguible ? Où l’on voit les plus pauvres des hommes, à la

fois dénués de ressources et de garanties collatérales, s’extirper de la misère en

se comportant comme de vrais entrepreneurs. Ou comment rester économiquement

actif quand le chemin de la banque classique vous est fermé. Le microcrédit

solidaire, inventé au Bangladesh par Muhammad Yunus au milieu des années

1970 – mais diffusé très largement depuis seulement une poignée d’années –,

est la meilleure preuve du génie entrepreneurial de l’individu.

Pour le prix Nobel de la Paix 2006, l’idée consistait à offrir une autre chance

aux exclus de la finance traditionnelle, condamnés à basculer rapidement dans la

marginalisation et la stigmatisation. La micro-finance en tant qu’arme de destruction

massive de la pauvreté en somme, avec toute la palette des prestations qui sied

aux systèmes traditionnels : des prêts aux garanties de prêts, des dépôts rémunérés

à l’assurance, de biens ou de personnes, de l’encaissement de chèques au

transfert de fonds, sans oublier la domiciliation des revenus. Et bien sûr, l’épargne.

Tout ceci associé à un accompagnement et une formation pratiquement aussi

importants que le prêt d’argent. Sans devenir la panacée, la micro-finance n’est

pas une finance au rabais. Elle donne seulement le coup de pouce à une catégorie

d’exclus pour revenir dans le jeu économique en se prenant en main. Le phénomène

s’est propagé un peu partout depuis trois décennies. En 1996, la Banque

mondiale dénombrait dans une centaine de pays un millier d’organisations de plus de 10 000 clients (3).

(3) Banquiers aux pieds nus, J.-M. Servet, Odile Jacob, 2006.

 

Aujourd’hui, selon la Campagne des Sommets du microcrédit,

la micro-finance toucherait plus de 92 millions de membres ou clients.

Là micro-finance n’est rien d’autre qu’une extension de l’esprit capitaliste

sous d’autres latitudes dans d’autres contextes économiques et sociaux. Car elle

incite les individus à se mettre à leur compte en s’adossant à la solidarité d’une

communauté. Des caisses villageoises du Mali en passant par les self help groups

en Inde sans oublier la BRI en Indonésie ou la Grameen Bank au Bangladesh,

la « star » du système.

Lancée en 1976, la Grameen Bank, qui signifie littéralement la « banque du

village » en bengali, fonctionne sur le principe de la caution solidaire au sein d’un

groupe de cinq femmes, jugées généralement plus aptes que les hommes à faire

fructifier l’argent familial : le two-two-one. En clair, deux femmes reçoivent un prêt,

et ce n’est que si chacune de ces deux premières bénéficiaires honore sa dette que

les deux suivantes peuvent contracter le même crédit. Puis, la cinquième du groupe

en profite à son tour après que les troisième et quatrième eurent assumé leurs

obligations. La pression sociale au remboursement est supposée pallier l’absence

de garanties matérielles par gage ou hypothèque. Et ça marche ! La Grameen Bank

compte à présent plus de 1 260 agences réparties dans quelque 46,500 villages.

Muhammad Yunus a suscité depuis de nombreux émules partout dans le monde,

notamment en France : l’Adie, Planète Finance, Entrepreneurs du Monde, et bien d’autres associations encore, ont osé suivre les traces de ce précurseur de génie.

 

Loin des bonus des traders de la City, on est simplement dans une logique

de confort minimum sinon de survie. A chaque fois, le même cycle vertueux se

répète : un petit crédit – même infime – accordé à une personne démunie lui

donne le moyen soit de se lancer dans une nouvelle activité, soit de gonfler la

sienne. Et grâce à l’effet multiplicateur du revenu par le crédit, le bénéficiaire

améliore petit à petit son pouvoir d’achat. Parce qu’il porte en lui cette envie

de bâtir quelque chose. Même Robinson sur son île déserte est un entrepreneur

dans l’âme. A son échelle, à force d’efforts et de labeur, ce héros du XVIIIe siècle

s’est inventé un destin en self-made man. Sous la plume du romancier Daniel

Defoe perçait aussi celle de l’économiste avisé selon qui le salut de la société

passait par l’émergence de la figure de l’entrepreneur « honnête et créateur ».

Un faiseur de projets, généralement pour le bien du plus grand nombre.

 

Entreprendre, ce n’est pas créer une entreprise

 

Cette dynamique entrepreneuriale qui est au coeur de l’homme s’exerce

tout aussi bien hors du champ marchand. Dans le microcrédit ou les autres formes d’entreprenariat social, on l’a vu, mais aussi dans l’essor des associations

caritatives. Les Restos du Coeur, l’opération Pièces Jaunes... Au départ, ce

sont juste de bonnes idées, nobles et généreuses, que d’aucuns, plus frileux,

s’empressent pourtant de torpiller. Pour beaucoup, ces projets ne sont pas viables

quand ils ne sont tout simplement pas réalistes. On n’y croit pas. Sauf que

la vision d’un homme – en l’occurrence Coluche et le professeur Claude Griscelli

– et la ténacité de leur entourage finissent par lever toutes les hypothèques.

Comme pour les patrons de start-up ou de PME de croissance, ils identifient un

besoin, en l’espèce un besoin d’ordre caritatif que les grandes structures privées

ou publiques ne savent pas gérer. Là aussi, c’est un homme ou une femme face

au système. Et exactement comme dans la sphère marchande, les petits sont

plus rapides et plus souples que les gros et, donc, vont mieux répondre aux

besoins qui s’expriment. Vingt-cinq ans après, Les Enfoirés ont toujours autant

de succès, signe que le diagnostic établi par Coluche sur la France qui souffre

demeure toujours tristement d’actualité. Coluche comme incarnation du capitalisme

d’entrepreneur, certains vont penser que j’y vais un peu fort ! Et pourtant,

je suis convaincu que la démarche est la même et que les motivations ne sont

pas aussi éloignées qu’on peut le penser. La France possède d’ailleurs un don

particulier dans la création d’associations : nous sommes champions du monde...

du nombre d’associations créées, à raison d’environ soixante mille par an !

Certes, le statut de 1901 explique peut-être en partie ces chiffres, mais s’il fallait

une preuve que la France est une terre d’entreprenants, la voilà !

Que l’on crée une association de philatélistes ou de micro-crédit, la

démarche est (presque) la même : insatisfait des structures existantes, un homme

ou une femme décide de bâtir sa propre entité. Bien sûr, selon que l’on crée

l’Amicale des pêcheurs de bar de Bréhat ou que l’on multiplie la taille de son

entreprise par cinq, l’effet de levier sur la création de richesse du pays ne sera pas

le même. Mais chacun sa vocation après tout. Ce parallélisme des démarches

entre l’économie marchande et l’économie dite solidaire fait partie du capitalisme

que je défends. Les deux sphères se nourrissent l’une de l’autre. Les entreprises

deviennent plus solidaires et le monde associatif gagne en productivité.

 

La joie d’entreprendre

 

Mû par une irrépressible envie de créer et d’innover, l’entrepreneur est

l’exact inverse du rentier qui ne cherche qu’à accumuler. Son but ne se borne

pas à amasser pour amasser. Il n’accumule ni par vice ni par frénésie. La cupidité

n’est pas son ressort premier. Historiquement, du reste, l’entrepreneur n’a pas

toujours été capitaliste. Les deux termes se confondent seulement depuis la fin

du XVIIIe siècle. Au Moyen Age puis durant la Renaissance, l’entrepreneur n’était jamais qu’un maître d’oeuvre, un super-exécutant en somme, un technicien de terrain. Il participait à l’édification des cathédrales, des châteaux ou des petites villes. Puis, peu à peu, il commença à déléguer et à s’entourer. Il s’est mué en marchand et a coordonné l’activité d’autrui. Il supervisait la mission qui lui était

confiée ou qu’il s’était attribuée. Bref, il sortait de la production pour fournir la

matière première à d’autres parties prenantes.

L’entrepreneur au sens plein du terme n’est pas obnubilé par l’argent. Bien

sûr, l’argent fait partie des motivations pour démarrer un projet, mais parmi

tous les créateurs de start-up que j’ai pu côtoyer, par exemple dans la période

un peu folle de la bulle Internet, ou comme président de l’association Croissance

Plus, rares étaient ceux dont c’était la motivation première. D’ailleurs, ceux qui

étaient dans ces dispositions n’ont généralement pas créé grand-chose ! Et

même si certains ont réussi un « hold-up » en revendant très vite leur société

avant que la bulle n’explose, ils sont en réalité une minorité. Évidemment, l’entrepreneur

ne dénigre pas le profit, sans cela il courrait à sa perte. Mais ce qui le

fait avancer, c’est avant tout le challenge. Le goût du jeu. La satisfaction de créer

et de gagner (un marché, un produit, etc.) l’emporte largement sur la perspective

du gain immédiat. Au fond, les sommes récoltées viennent couronner sa tentative d’imposer ses idées. Il a surtout envie de construire plus que de posséder.

 

Schumpeter, lui-même, ne disait pas autre chose dans son ouvrage Business

Cycles : « Il crée sans répit car il ne peut rien faire d’autre [...] Il y a d’abord en

lui le rêve et la volonté de fonder un royaume privé, le plus souvent, quoique

pas toujours, une dynastie aussi [...] Puis vient la volonté du vainqueur [...] La

joie enfin de créer une forme économique nouvelle est un troisième type de

mobile. » Cette joie de créer dont parle Schumpeter, c’est probablement la même

que connaît le peintre, le sculpteur ou l’écrivain quand il façonne son oeuvre...

C’est Nicolas Hayek, le fondateur de Swatch, un des rares entrepreneurs européens

à vocation mondiale, qui déclarait : « Nous sommes une famille d’artistes

entrepreneurs, plutôt fous, des provocateurs... » Adam Smith avait tort de ravaler

le comportement des agents économiques à un simple calcul rationnel où la

main invisible du marché corrige la somme des égoïsmes individuels. La joie

d’entreprendre est le moteur le moins connu mais peut-être le plus efficace du

capitalisme. Tous les créateurs d’entreprise vous le diront, ils n’ont jamais été

aussi heureux que dans les premiers mois après la création, pourtant les plus

stressants et les plus difficiles. Quand, jour après jour, on voit dans la douleur

émerger ce à quoi on a rêvé pendant des mois ou des années ! Et inversement,

si un jour ils vendent leur société, le nombre de zéro sur le chèque leur fait surtout

l’effet de la « cigarette après l’amour »...

 

Le Mandrake du capitalisme

 

Mais si l’entrepreneur demeure un artiste à sa manière, c’est aussi une

sorte d’alchimiste, un magicien malgré lui. C’est le Mandrake de l’économie,

capable de transformer en or (emplois, croissance, revenus, etc.) ce qu’il touche.

C’est d’ailleurs pour cette raison que je conteste le terme « d’économie solidaire » appliqué par exemple au micro-crédit ou aux entrepreneurs sociaux et a priori

opposée à l’économie non solidaire. Pourquoi ? Parce que toute économie est

par nature redistributrice et donc solidaire. Car l’argent ne va pas seulement au

patron mais aussi à toutes les parties prenantes de l’entreprise : les salariés, les

sous-traitants, les actionnaires... et bien sûr l’État à travers la fiscalité. Je dis

souvent en souriant à mes amis socialistes qu’entreprendre, c’est déjà « être de

gauche », car on enrichit le pays bien avant de s’enrichir soi-même !

Évidemment, la motivation profonde de nombre de patrons n’est pas aussi

noble. C’est la face sombre du personnage. Il peut vouloir créer sa société par

soif de reconnaissance ou par volonté de puissance. L’homme ou la femme qui

entreprend a presque toujours un ego très développé, suffisamment en tout cas

pour croire en lui malgré les critiques des uns ou les doutes des autres. Cet ego

parfois surdimensionné risque de rendre le personnage détestable (on pense

notamment à Larry Ellison, le fondateur d’Oracle, aussi insupportable que

génial). Dans la plupart des cas, les « bonnes raisons » se cumulent avec les

« mauvaises » pour sculpter un entrepreneur. Le cocktail est détonant. Mais

qu’importe au fond, aux yeux des autres – ses investisseurs, ses clients, ses

partenaires, ses actionnaires –, l’essentiel est ailleurs : il a fait acte d’entreprendre.

L’ancien trader de la City qui monte son hedge fund est-il moins

entrepreneur dans l’âme que l’apprenti viticulteur chilien ? Pas sûr. Il n’est pas

de voie unique, seulement des trajectoires personnelles nourries de ce désir

d’aller de l’avant.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

 

SI ON FAISAIT CONFIANCE AUX ENTREPRENEURS

de Xavier Fontanet (1)

(1) Xavier Fontanet, Si on faisait confiance aux entrepreneurs, L’entreprise française et la mondialisation, éditions Manitoba/Les Belles Lettres, Paris, 2010, 242 pages, 17,50 €.

 

Il était une fois deux PME : Essel, coopérative ouvrière de lunetiers, et Silor,

entreprise familiale, filiale de Lissac, productrice de verres et de montures.

Elles décidèrent de fusionner en 1972 pour devenir Essilor. Dans le mariage de ces

deux entreprises, Essel et Silor, il y eut tout de suite respect et écoutes mutuelles,

bon départ pour une vie heureuse. Faut-il ajouter qu’elles donnèrent naissance

à quantité de salariés ? 40 000 dans le monde aujourd’hui ! Essilor compte, en

effet, près de 4 milliards de chiffres d’affaires et 11 milliards de capitalisation

avec une implantation industrielle dans plus de cinquante pays.

 

C’est cette réussite exemplaire que Xavier Fontanet détaille dans le premier

chapitre de son ouvrage. Il nous l’avait annoncé en avant-première le 2 mars

2010, chiffres, graphiques, courbes à l’appui, à l’occasion d’une conférence

organisée en Sorbonne par Arnaud Pellissier-Tanon pour ses étudiants de la

maîtrise de gestion de l’Université Paris 1 (2).

(2) On consultera une présentation de la conférence et on pourra en visionner un enregistrement, en surfant sur la page : http://epi.univ-paris1.fr/1267038449271/0/fiche_actualite/

 

Le temps nous était compté alors et l’histoire avait été brossée à grands traits. C’est donc avec impatience que nous attendions la sortie du livre de Xavier Fontanet.

 

Depuis, nous avons appris qu’au classement des patrons de décembre

2010, Xavier Fontanet, président d’Essilor, leader mondial de l’industrie optique, occupait la première place.

 

Cela dit, le propos de Xavier Fontanet dans son ouvrage Si on faisait

confiance aux entrepreneurs n’est pas seulement de faire le récit d’une réussite

personnelle et l’apologie de son entreprise, mais, à l’appui de cette réussite, de

rappeler l’histoire et les bienfaits de l’économie de marché et de partir en guerre contre la « grogne » affligeante des Français et la haine, trop souvent colportée par les médias, de la propriété, du profit et du patronat.

*

*    *

Tout commence donc par un vaste panorama de l’entreprise depuis la

perception que l’employé a de sa tâche jusqu’au rôle de l’employeur (qui n’est

pas celui qui commande, puisque la personne qui donne des ordres est bien le

client), en passant par l’indispensable climat de confiance. Le lieu même du

travail, un lieu où nous passons la moitié de notre vie, doit être perçu comme

confortable, au sens plein du terme (on pense au « J’aime ma boîte », le slogan

de Sophie de Menthon).

Voilà le décor idéal planté, et comme on comprend toujours plus vite les

grandes démonstrations à travers les petites histoires, Xavier Fontanet rappelle

l’anecdote des bâtisseurs de cathédrales au Moyen Age : à la question « que

faites-vous ? », le premier répond : « je casse des cailloux », le deuxième : « je

taille des pierres », le troisième : « je bâtis une cathédrale ». Voilà trois personnages

forts différents pour parler d’une seule et même tâche : un automate, un

artiste, un aspirant à la postérité... De son expérience dans les pays de l’Est,

l’entrepreneur avait pu constater par lui-même que, si les employés étaient

devenus des automates, c’était bien parce que le concept de travail forcé avait

anéanti toute perspective d’avenir et, partant, tué en eux tout espoir de liberté.

*

*     *

Xavier Fontanet passe alors à un éclairage plus vaste des réalités économiques

dans le contexte de la mondialisation, cette mondialisation qu’on évoque

comme un épouvantail alors que la France a besoin de l’énergie de l’Inde et de

la Chine. Ces deux pays, en l’occurrence, ont tiré Essilor « vers le haut ».

D’autres, comme les États-Unis et le Japon, ont forcé l’admiration de Xavier

Fontanet par leur ferveur dans l’accomplissement de la tâche, très supérieure à

celle des équipes françaises, dont il salue en contrepoint la plus grande créativité.

Les échanges internationaux ont toujours été enrichissants dans tous les

sens du terme et la réussite d’Essilor tient essentiellement aux investissements

hors d’Europe. C’est « la firme qui a su prendre l’avion plus tôt que tout le

monde ». Si le XXIe siècle devient ainsi le siècle des grandes entreprises mondiales,

ne peut-on supposer que cette « globalisation » est la meilleure façon de

construire la paix entre les peuples ?

Non, ce n’est pas un monde impitoyable celui qui génère l’énergie. Tout

métier est un « système concurrentiel » qui vise à l’obtention du meilleur produit

possible pour le consommateur. Le « marché » est vilipendé et assimilé au

désordre or rien n’est plus faux : il est une mécanique qui obéit à un « ordre

naturel ». La théorie de la catallaxie de Frédéric Hayek et le concept de « destruction

créatrice » sont là pour mieux nous faire comprendre les grands bouleversements qui ont surgi et qui peuvent encore surgir en France et en Europe.

*

*      *

 

Une série de trois chapitres, très pédagogiques et très « grand public »,

forment un véritable précis d’économie. L’auteur nous fait comprendre en citant

Frédéric Bastiat que de la liberté découle le désir et la possibilité de faire de

mieux en mieux. Il déplore les critiques faites à la concurrence en qui il voit, au

contraire, ce qu’elle a de plus constructif : le chemin vers le dépassement de soi,

la recherche de l’excellence.

La crise financière grecque a fait prendre conscience de la fragilité d’un

État, ce qui paraissait impensable à certains : oui, un État peut faire faillite ! La

sphère publique doit être revue et corrigée. Le déficit public n’est pas celui de

l’économie de marché et des entreprises, c’est bien l’État qui doit être réformé.

En opposition à la Grèce, Xavier Fontanet évoque le cas du Canada où la baisse

des dépenses publique a permis d’assécher le plus gros de la dette. En Nouvelle-

Zélande, même souci d’équilibre entre sphère privée et sphère publique et même

réussite.

Pour revenir en France, dont la dette est considérable (plus de 150 milliards

d’euros, rappelons-le), il y a encore et toujours – malgré la situation d’urgence

– des freins à la moindre velléité de réforme, des opposants, des grèves qui

paralysent le pays. Y aurait-il dans notre passé et notre « mémoire collective »

une explication à cette néfaste habitude qu’ont beaucoup d’entre nous de s’en

remettre à l’État-providence, pour cacher peut-être leur profonde inaptitude à

la responsabilité ? Mais oui, bien sûr, c’est « la faute à Colbert », c’est « la faute à Rousseau » !

 

Louis XIV était l’incarnation de l’État et Colbert sa doublure. Celui-ci excellait

dans la collecte des impôts. « L’art d’imposer, disait-il, consiste à plumer en

obtenant le maximum de plumes avec un minimum de cris. » Quant à Jean-

Jacques Rousseau, il tenait pour certain que la propriété est la source de l’inégalité

entre les hommes : « la propriété s’introduisit (...) et l’on vit bientôt l’esclavage

et la misère germer et croître avec les moissons ». C’est sonner là le glas

de l’entreprise et de sa création de valeurs. (Dans le même temps, on fait la

sourde oreille au conseil, pourtant judicieux, de Voltaire : « il faut cultiver son

jardin ».)

Maintenant encore les écoliers français récitent une fable de la Fontaine,

qui n’est pas anodine, celle de Perette, traitée avec dérision, alors qu’elle voit

sa petite entreprise s’écrouler avec son pot-au-lait. Ainsi, dès leur plus jeune

âge, les Français apprennent à faire peu de cas de l’initiative individuelle. C’est

dommage ! Tout ce passé culturel explique en partie, sans doute, le scepticisme

des Français face à l’entreprise et à sa moralité.

*

*      *

Au moment où les entreprises ont mauvaise presse ou pas de presse du

tout (dans l’émission d’Arditi, Cohen et Orsenna, diffusée le 11 janvier dernier

sur France 2 et qui avait pour thème « Fric, Krach et Gueule de Bois », le mot

« entrepreneur » n’a pas été prononcé une seule fois), il était courageux de la

part de Xavier Fontanet de se faire l’avocat de l’entreprise et de l’économie de

marché. Il a accompli sa « mission » avec enthousiasme, sans hésiter à employer

des adjectifs « forts » :

« Je suis toujours émerveillé quand je constate les progrès qu’ont pu réaliser les

personnes que j’ai rencontrées tout au long de ma vie en entreprise (...) la personne en

situation de responsabilité est capable de progrès (...) L’entreprise est, par excellence, le

lieu où l’on contribue et où l’on se développe. »

Bien sûr, il y aura des critiques pour qualifier l’ouvrage d’iréniste, mais

beaucoup seront là pour reconnaître qu’il fait oeuvre salutaire, dans le souci

constant de réconcilier les Français avec l’entreprise et de les réconcilier aussi

avec eux-mêmes puisque, au quotidien, chacun d’entre nous est entrepreneur

de sa propre vie.

Souhaitons que nos concitoyens abandonnent les prises de Prozac et autres

anti-dépresseurs dont ils sont si friands (les plus gros consommateurs dans le

monde, hélas !) et qu’ils lisent, sans plus tarder, l’ouvrage d’un humaniste nommé Xavier Fontanet.

Jacqueline Balestier

 

 

LA RÉSISTIBLE ASCENSION DE BARACK OBAMA

de Guy Millière (3)

(3) Guy Millière, La résistible ascension de Barack Obama, Éditions l’àpart, 2010.

 

Après avoir été encensé comme un Dieu, le président Obama déçoit. Son

camp démocrate se prend même une raclée aux élections de mid-term. Rares

ont été ceux qui ont mis en garde les gens sur les dangers que représente ce

Président. Je veux dire en France car aux États-Unis la société s’est organisée

tout de suite pour s’opposer à ses délires étatistes. Mais en France nous avons

heureusement Guy Millière. Il voit ce qui se passe réellement aux États-Unis. Sa

connaissance du pays, des individus, du monde économique et politique nous

aide à comprendre et à anticiper. Cela a déjà été le cas avec d’autres livres. Je

mentionnerai juste Pourquoi Bush sera réélu ou bien Michael Moore : au-delà

du miroir. Guy Millière est non seulement un analyste lucide et compétent mais

aussi un visionnaire. Il a bien expliqué les raisons d’une réélection du président

Bush malgré les attaques féroces dont il était victime. Ce dernier ouvrage a été

écrit avant ces élections de mi-mandat. Et l’auteur nous explique très bien pourquoi les démocrates allaient perdre ces élections après une baisse vertigineuse de la popularité d’Obama. Sa réforme de la santé, ses gaspillages d’argent public,

les centaines de milliards de dollars distribués à tout-va, ses incohérences dans

la politique extérieure, tout cela, les Américains n’en veulent pas. Donneront-ils

plus tard un nouveau mandat à Obama ? Difficile de le savoir. Si l’actuel président

se transforme en un nouveau Clinton (celui d’après les élections de 1994),

tout est possible. On n’en est pas encore là !

Revenons à cette biographie politique. Guy Millière a bien creusé son sujet

et on apprend énormément de choses inconnues en France. Dans sa première

jeunesse, Obama a fréquenté divers individus plus louches les uns que les autres.

Il y avait un certain Frank Marshall Davis, militant communiste à Chicago ou

bien William Ayers, un autre excité fanatique. Il a aussi côtoyé une Église chrétienne

reposant sur la théologie noire de la libération. Et aussi le Developing

Community Project, une organisation affiliée à la Gamaliel Foundation dont les

principes ont été élaborés par Saul Alinski, un radical gauchiste. Ses objectifs ?

Démanteler les forces militaires américaines et abolir la propriété privée. Les

études à Harvard de Barack Obama ont été financées par une levée de fonds

effectuée par un des fondateurs du Black Panther Party, Don Warden, converti

à l’islam wahhabite.

Il y a aussi le comportement ambigu du politicien Obama avant d’être élu

à la Maison Blanche. Dans un entretien radiophonique accordé en janvier 2001,

il compare la politique américaine au nazisme. En 2006, il affirme que les États-

Unis sont le pays le plus cruel du monde. En politique étrangère il fait des déclarations

évasives en souhaitant « l’ouverture » vers les dictateurs...

Guy Millière dissèque intelligemment la politique intérieure catastrophique

d’Obama depuis janvier 2009. Il doute de ses capacités à rebondir. On verra si

les Républicains à la Chambre pourront le forcer à changer de cap. L’ouvrage

se termine par un très utile index des « amis » d’Obama, d’une bibliographie et

des notes très utiles ainsi que d’un recueil de textes du regretté Laurent Murawiec,

un des plus intelligents et des plus cultivés analystes politiques.

Bogdan Calinescu

 

L’AUTRE JÉRUSALEM

de Florin Aftalion (4)

(4) Florin Aftalion, L’Autre Jérusalem, Éditions l’àpart, 2010.

 

L’auteur restreint ses recherches aux communautés ashkénazes de Russie,

Ukraine, Pologne, Lituanie, Galicie, Moldavie et Bessarabie qui ont décidé d’émigrer en masse vers l’Amérique. Il ne s’agit pas des Juifs qui ont fui le nazisme ou le communisme mais de ceux qui sont partis à cause de la pauvreté et des

innombrables persécutions subies régulièrement. Grâce aux progrès technologiques,

ces Juifs ont pu prendre les trains et les bateaux et s’installer à des milliers

de kilomètres de leurs lieux de naissance. Installés surtout entre la Pologne,

l’Ukraine et la Russie, les communautés juives sont victimes de nombreux

pogroms. On mentionne déjà en 1658 des massacres perpétrés contre les Juifs

à la suite de la révolte des serfs orthodoxes d’Ukraine. Leur situation s’améliore

sous Catherine II, le premier souverain russe à être vraiment confronté au « problème

juif ». Elle leur accorde même le statut de « citadins » tout en les cantonnant

dans des zones strictement délimitées. S’ensuivent des périodes de tentatives

d’assimilation forcée des communautés juives. Un des exemples est la politique

du tsar Nicolas Ier qui oblige les enfants juifs à rejoindre les forces armées. Il

pensait qu’ainsi on pouvait corriger leurs mauvais penchants et les rendre inoffensifs.

Les enfants étaient enlevés à leurs parents dès l’âge de 6-7 ans par des

employés... juifs appelés khappers (en yiddish ceux qui attrapent). Jamais dans

le passé une telle violence ne s’est déclenchée au sein de la communauté.

La situation de la communauté s’améliore sous le tsar Alexandre II qui abolit

la conscription forcée mais le vent tourne alors qu’il meurt assassiné en 1881.

Une jeune femme juive faisait partie des terroristes responsables de l’assassinat.

Les pogroms et les persécutions s’ensuivent. Les Juifs veulent fuir mais où ? Il

ne reste que les pays éloignés comme l’Amérique à propos desquels des légendes

circulent : « Imaginez les merveilles de l’Amérique. Pour commencer, il y a le

pays. Il y coule du lait et du miel. Les gens font des tas d’argent, ils font des

fortunes, ils ramassent littéralement de l’or dans les rues ». Les jeunes sont les

premiers à partir. Sans argent, sans papiers très souvent. L’immigration des

Juifs russes vers les États-Unis avait commencé vers 1870 et s’est accélérée par

la suite. Cette vague d’immigrés Juifs de Russie comportait quelques différences

par rapport aux autres vagues d’immigrés européens qui arrivaient à l’époque

en Amérique : tout en étant plus jeune, elle comportait beaucoup de familles et

d’ouvriers qualifiés. Les membres de cette communauté partaient pour s’y établir

définitivement contrairement aux Italiens, Irlandais et autres nationalités qui n’y

allaient que pour faire fortune et rentrer ensuite au pays.

Ils arrivent en masse à New York dans des conditions déplorables mais

vont profiter de l’extraordinaire croissance de cette ville entre 1870 et 1914.

 

Le rêve américain était bien là, entre Ellis Island et le quartier Lower East Side

où ils vont s’établir. Florin Aftalion explique parfaitement le succès de la communauté

dans les affaires (banques, institutions financières) et l’entrepreneuriat (Hollywood)

mais aussi les succès scientifiques : la moisson des prix Nobel. « Enfin

libres d’entreprendre » tel s’intitule l’un des chapitres du livre. En effet, leur grand

succès s’explique surtout par la liberté. Un très bel exemple.

B.C.

 

QU’EST-CE QU’UNE SOCIÉTÉ JUSTE ?

Sous la direction de Jean-Yves Naudet (5)

(5) Qu’est ce qu’une société juste ?, sous la direction de Jean-Yves Naudet, Actes du XVIe colloque d’éthique économique, Aix-en-Provence, 25 et 26 juin 2009, Centre de Recherche en Éthique Économique et des Affaires et Déontologie Professionnelle, Presses Universitaires d’Aix-Marseille, Collection du Centre d’Éthique Économique, 2e trimestre 2010, 350 pages, 28€  (centre.ethique@univ-cezanne.fr)

 

 

Un colloque, ses actes, des philosophes, des juristes, des économistes, des

sociologues ou politologues. Une diversité de points de vue, des propos érudits,

parfois teintés d’humour, toujours profonds. Un constat unanime : l’impossibilité

d’atteindre une société parfaite. Pourquoi donc ? La bascule entre la force et la

justice, frappée définitivement par Pascal : « Ne pouvant faire que ce qui est juste

fut fort, on fait que ce qui est fort fut juste » (pensée 285).

Quand on a perdu la source de la justice, l’ordre du monde ou la perfection

de Dieu, il reste, en effet la volonté des hommes. La porte est alors ouverte à

la démesure, diraient les philosophes grecs, au règne de la violence, diraient nos

contemporains. Il nous est devenu difficile de le comprendre tant nous sommes

habitués à voir dans le pouvoir la source du droit, alors que l’État, lorsqu’il légifère,

se contente de définir l’usage de la violence dont il détient le monopole

ultime.

Toutes les théories qui cherchent à fonder des principes de partage buttent

tôt ou tard sur l’affirmation de la liberté individuelle. Au contraire, les progrès

de la civilisation découlent de l’effort patient que chacun fait de discipliner sa

violence originelle. En bref, la société juste résulte de la pratique de la vertu de

justice, en un chantier sans cesse à reprendre. Telle est la leçon qui sous-tend

l’ensemble des communications et débats de ce colloque. Leçon qui peut être

une maxime pour les individus comme pour les gouvernements.

Arnaud Pellissier-Tanon

 

 

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Colloque

 

La logique du don et de la gratuité dans l’économie selon “Caritas in Veritate”

 

Fondation de Service Politique et Association des économistes catholiques

Samedi 30 avril 2011 Paris VIIe, paroisse catholique Saint-Pierre-du-Gros-Caillou

 

Renseignements et inscription par courriel :

colloque@libertepolitique.com

 

Depuis 2007, la Fondation de Service politique et l’Association des

Économistes catholiques (AEC) organisent un colloque « Actualité de la

doctrine sociale de l’Église ». Elles poursuivent cette année leurs travaux sur

l’encyclique Caritas in Veritate. Après une l’étude de la place de la société civile

dans la pensée de Benoît XVI (2010), le colloque 2011 est consacré à la logique

du don et de la gratuité dans l’économie.

« Le grand défi qui se présente à nous, écrit le pape, est de montrer que

le principe de gratuité et la logique du don peuvent et doivent trouver leur place

dans l’activité économique normale. » Cette perspective est en effet une « question

décisive ». Dans Centesimus annus, Jean-Paul II avait identifié la société

civile comme le cadre normal de l’économie de la gratuité, sans l’exclure du

marché ou de l’État. Aujourd’hui, dit Benoît XVI, « la vie économique doit être

comprise comme une réalité à plusieurs dimensions [où la] la réciprocité fraternelle

doit être présente ». C’est l’objet de ce colloque de comprendre ce que veut

dire le pape, et d’explorer les voies ouvertes par son encyclique.

Programme

13h45 : Accueil

14h15 : Ouverture

14h30 : Introduction par Francis Jubert, président de l’Association pour

la Fondation de Service politique

14h40 : Mgr Alain Castet, évêque de Luçon, chancelier de l’Institut

catholique d’études supérieures (ICES, La Roche-sur-Yon) : « La relation entre

Dieu et les hommes : échange et/ou gratuité ? »

 

15h00 : Jean-Yves Naudet, président de l’Association des Économistes

catholiques, professeur à l’université Paul-Cézanne d’Aix-Marseille : « Vol,

échange ou don : comment se procurer des ressources rares ? – Les pistes

ouvertes par Benoît XVI »

15h20 : Gérard Thoris, professeur à Sciences Po, Paris, AEC : « La place

du don dans l’économie marchande »

15h40 : Discussion

 

16h00 : Pause

16h20 : Jean-Didier Lecaillon, professeur à l’Université Panthéon-

Assas, AEC : « Le marché du don »

16h40 : Jacques Bichot, économiste, professeur honoraire à l’Université

de Lyon III, AEC : « La charité légale de l’État-providence »

17h00 : « L’école du don dans la société : expérience et témoignage »

17h20 : Thierry Boutet, Association pour la Fondation de Service politique

: « Comment la politique peut-elle ordonner l’économie au bien commun ? »

17h40 : Discussion

18h00 : Conclusion

18h20 : Cocktail

*

*       *

« Le grand défi qui se présente à nous, qui ressort des problématiques du

développement en cette période de mondialisation et qui est rendu encore plus

pressant par la crise économique et financière, est celui de montrer, au niveau

de la pensée comme des comportements, que non seulement les principes traditionnels

de l’éthique sociale, tels que la transparence, l’honnêteté et la responsabilité

ne peuvent être négligées ou sous-évaluées, mais aussi que dans les

relations marchandes le principe de gratuité et la logique du don, comme

expression de la fraternité, peuvent et doivent trouver leur place à l’intérieur

de l’activité économique normale. C’est une exigence de l’homme de ce temps,

mais aussi une exigence de la raison économique elle-même. C’est une exigence conjointe de la charité et de la vérité. »

Benoît XVI, Caritas in Veritate, 36

Sites : FSP : http://www.libertepolitique.com

AEC : http://aecfrance.new.fr

 

 

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32e Université d’Été de la Nouvelle Économie

Aix-en-Provence, France

21-24 Août 2011

 

Quelle crise et quelle sortie de crise ?

 

Objectif :

L’université est le lieu par excellence où sont façonnées et débattues les

idées qui inspirent les politiques économiques et sociales et les réformes législatives

qui les mettent en oeuvre. L’université est aussi, comme son nom l’indique,

un espace qui n’admet aucune frontière. C’est dans un souci de fidélité à cette

double tradition qu’ont été conçues les « Universités d’Été de la Nouvelle Économie

», il y a plus de trente ans déjà.

L’Université d’Été de la Nouvelle Économie rassemble durant trois jours

des scientifiques-économistes, certes, mais aussi juristes, philosophes, historiens

– pour débattre des évolutions récentes et avancer des propositions concrètes.

Elle s’affranchit donc des frontières disciplinaires qui souvent encombrent la

réflexion. Elle nécessite pour cela un effort de clarté de la part des intervenants ;

effort de clarté qui ne doit pas se faire aux dépens de la rigueur scientifique.

Offrant une présentation claire et abordable des récents débats qui animent

la réflexion scientifique, l’université d’été est accessible à un large public. Si les

étudiants de tous horizons et de tous niveaux y sont bien sûr les bienvenus, il

n’y a pas d’âge pour comprendre et contribuer et toutes celles et tous ceux qui

sont intéressés sont invités. Cela inclut les femmes et les hommes du monde des

medias et du monde politique, ces derniers d’autant plus que leur expérience de

la mise en oeuvre de réformes – ou de leurs échecs – peut être précieuse pour

tous.

 

Enfin, cette université est internationale. Depuis 1978 se sont ainsi

retrouvés à Aix-en-Provence des scientifiques et étudiants des quatre coins du

monde. L’échange n’en est que plus fructueux tant il est vrai que le seul fait de

confronter son point de vue à celui de celles et ceux qui viennent de contrées

éloignées est éclairant, surtout dans notre monde globalisé.

 

Thème :

L’Université d’Été entend non seulement faire le bilan des avancées

récentes dans le domaine des sciences humaines et sociales mais encore tirer les enseignements pratiques de ces avancées pour la recherche de solutions aux

problèmes courants.

Lors de la précédente Université d’Été, en 2009, nous nous interrogions

sur les causes de la crise financière de 2007-2008 afin de trouver les remèdes

les plus appropriés. Les analystes s’accordaient alors pour dire que la crise n’était

pas due à une absence de réglementation des marchés financiers mais plutôt à

la déresponsabilisation des acteurs économiques : de nombreuses politiques gouvernementales

(politiques du logement, politiques monétaires, etc.) et réglementations

(bancaires en particulier) avaient brouillé les signaux et entretenu une

attitude délétère. Ce n’est pas dans une réglementation renforcée ou encore

dans un souci plus pressant de réguler les marchés que se trouvera la sortie de

crise, mais en redonnant aux acteurs des marchés les outils d’une gestion

responsable.

 

Depuis, une autre crise a frappé les finances publiques de nombreux états.

Il y a eu la Grèce à l’Automne 2009, puis l’Irlande, le Portugal, l’Espagne, etc.

Mais les autres économies, de l’Union Européenne aux États-Unis, ne sont guère

mieux loties. Cette crise, peut-être sans précédent, est d’une ampleur tout autre

que celle qui l’a juste précédée et nécessite des interrogations d’autant plus

profondes.

 

Une fois encore, il importe de fonder la recherche de solutions sur une

analyse exacte des causes. Doit-on voir dans cette crise de 2009-2010 une

conséquence des politiques mises en oeuvre pour sortir de la crise précédente

de 2007-2008 : les États ont dû consentir de gros efforts pour sortir les économies

de la crise dans laquelle les marchés les avaient plongées au point de mettre

en danger leurs propres finances ? Ou bien doit-on voir dans la crise de

2007-2008 les prémices de la crise de 2009-2010 : les États, par un excès de

régulation et un souci permanent de redistribution, auraient déstabilisé les marchés

et, de façon plus générale, pris des engagements qu’ils ne peuvent

assumer ? En d’autres termes, sommes nous confrontés à une crise profonde

du capitalisme ou à une crise de l’État Providence ?

Si la crise est réellement profonde, et quelle qu’en soit la nature exacte,

une remise en cause des principes de fonctionnement de l’État et/ou du marché

sera nécessaire et cela soulève une nouvelle série de questions. A supposer qu’il

s’agisse d’une crise de l’État Providence, comment faire en sorte que, dans le

futur, l’État n’élargisse pas ses missions de façon incontrôlée ? Faut-il placer des

limites constitutionnelles à ses missions et repréciser son pouvoir de taxer ou de

recourir à la dette ? Faut-il revoir entièrement les mécanismes de création monétaire ? Et comment expliquer à ceux qui en bénéficient que « la Providence » ne sera plus ? Le changement de mentalité requis pour suivre une nouvelle direction est-il significatif ? Comment s’est-il opéré là où les missions de l’État ont été redéfinies ?

 

Pour aborder ces multiples questions trois journées de réflexion ne seront

pas de trop et l’apport de chercheurs de différentes disciplines et horizons sera

fort appréciable.

 

Programme :

L’Université d’Été sera structurée comme à l’habitude :

 

Dimanche 21 Août : Ouverture de l’Université lors d’un

dîner-débat

 

Du lundi 22 au mercredi 24 : Matin : sessions plénières (traduction

simultanée : français et anglais)

Après-midi : sessions parallèles (soit en

français, soit en anglais)

 

Mercredi 24 : Cocktail de clôture

 

Deux sessions spéciales sont d’ores et déjà prévues :

– Une session sur l’apport de Ronald Coase, dont nous fêtons cette année

le centième anniversaire, à l’analyse des institutions. Cette session est organisée par le groupe d’Analyse économique du droit de l’Université d’Aix-Marseille.

– Une session sur les possibilités d’un contrôle, par la constitution ou par d’autres moyens, des politiques fiscales et budgétaires.

 

Intervenants (liste provisoire et incomplète) :

Jose Maria Aznar (Ancien Premier Ministre, Espagne), L. Balcerowicz (Économiste et ancien Ministre, Pologne), B. Bouckaert (Juriste, Université de Gent, Belgium), E. Colombatto (Économiste, Université de Turin, Italie), J.-Ph. Feldman (Juriste, France), Y. de Kerdrel (Économiste et Journaliste, France),

Mat Laar (Historien et Ancien Premier Ministre, Lithuanie), B. Lemennicier (Économiste, Université Paris 2, France), P. Minford (Économiste, Université de Buckingham, United Kingdom), G. O’Driscoll (Anciennement Banque Fédérale de Dallas et Citicorp, US), D. Rasmussen (Philosophe, Saint John University, US), P. Salin (Économiste, France), G. Schwartz (Journaliste, Suisse et Allemagne).

 

Localisation :

Université Aix-Marseille, Campus d’Aix-en-Provence, 3 Avenue Robert Schuman.

Accès facile par train (Gare TGV), avion (Aéroport Marseille Provence), voiture.

 

Hôtels :

Les participants peuvent bénéficier d’une offre d’hôtels très variée à Aixen-

Provence. La possibilité leur est également offerte de demander une chambre

en Cité Universitaire pour la durée de la conférence.

Les déjeuners sont pris en commun sur le lieu même de la conférence.

*

*     *

Toutes autres informations seront données ultérieurement avec les formulaires

d’inscription.

 

- Bulletin 134, janvier 2011.

AVANT-PROPOS

 

Difficile de commencer ces lignes en vous souhaitant, comme le veut la coutume, une bonne année. Il vaudrait mieux, chers lecteurs, vous souhaiter « bon courage » pour affronter 2011 que Philippe HERLIN définit

comme « l’année de tous les dangers ». Mais c’est stimulant aussi, les voeux de bon courage : ils évoquent la résistance aux difficultés, le désir de les combattre et de se prendre en charge pour les vaincre. Une sorte de credo libéral !

En 2011, la France devra donc faire face à l’énormité de sa dette publique – une somme de plus de 150 milliards d’euros qui s’accroît chaque jour de 600 millions d’euros ! –. Trouver des solutions pour la rembourser paraît une épreuve d’autant plus difficile à surmonter que 2011 est une période pré-électorale donc peu propice à une prise de position définitive (p. 2).

 

Victoria CURZON-PRICE, toujours de belle humeur, ironise sur la manière dont les gouvernements prétendent faire passer le « pétrin » dans lequel nous sommes tombés pour une relance ! La solution choisie par les pays de l’OCDE, fondée sur un modèle keynésien, passe, en effet, par la certitude que la croissance découle de la dépense, opinion opposée à celle des économistes autrichiens. Qui a raison ? Qui a tort ? En mettant dos à dos KEYNES et HAYEK, Victoria CURZON-PRICE ménage le suspense – tout en montrant le bout de son oreille – et nous donne rendezvous dans deux ou trois ans pour refaire un état des lieux (p. 7).

 

Pour Jacques GARELLO (optimiste, comme tout économiste libéral, sur le long terme), il faudra résolument réduire les dépenses publiques et modifier la fiscalité pour sortir de la crise et donner aux Français la possibilité d’entreprendre. Si c’est une « porte étroite » qui conduit à la liberté, la voie n’en est pas moins accessible (p. 10).

 

Jean-Yves NAUDET plaide une fois de plus pour le libre marché, seul garant du bon fonctionnement économique. Le « doux commerce », comme l’écrivait MONTESQUIEU, la liberté des échanges est un facteur de paix. En finir avec les obstacles créés par le protectionnisme et avec l’artifice des manipulations monétaires (comme en Chine et aux USA) permettrait de redresser la situation mondiale. On parle de guerre des monnaies, il n’y en aurait certainement pas dans un marché libre (p. 15).

 

L’écologie peut-elle se targuer d’être une science exacte ? Fred AFTALION en doute sérieusement en rappelant les tâtonnements et les échecs des spécialistes en météorologie, en climatologie, en physique du globe. Dans le cheminement par essais et erreurs, beaucoup d’erreurs depuis l’époque où les trous de la couche d’ozone nous ont donné le vertige avant de se combler d’eux-mêmes, tout naturellement.  Pourvu qu’il en soit ainsi de toutes les menaces et autres calamités que les écologistes font peser sur nos têtes et notre budget ! (p. 19)

Jacqueline Balestier

Philippe HERLIN, Victoria CURZON-PRICE, Jacques GARELLO

 

DETTE PUBLIQUE : LA FRANCE EN FAILLITE ? (1)

(1) Extraits des actes du colloque organisé par Contribuables Associés et par l’IREF le jeudi 25 novembre 2010, avec la participation de François d’Aubert, ancien ministre, Délégué à la lutte contre les juridictions et territoires non coopératifs au ministère de l’Économie et des Finances, animé par Benoîte Taffin, porte-parole de Contribuables Associés, introduit par Nicolas Lecaussin, directeur du développement de l’IREF, et conclu par Alain Mathieu, président de Contribuables Associés.

 

 

Philippe HERLIN

 

Les scénarios de crise de la dette

 

La dette publique de la France s’élève à 1 591 milliards d’euros. C’est un chiffre calculé tous les trimestres par l’INSEE avec des normes qui sont communes aux différents pays européens.

Le trimestre précédent, le 31 mars, il s’agissait de 1 535 milliards d’euros, ce qui représente une augmentation de 56 milliards d’euros en trois mois. Quand ce chiffre est divisé par 90 jours, cela revient à dire que la France s’endette chaque jour de 600 millions d’euros ! Voilà un premier chiffre qu’il faut avoir présent à l’esprit et qui montre que nous sommes dans une sorte de cavalcade un peu incontrôlée.

D’autre part, la charge de la dette, c’est-à-dire le paiement des intérêts de tous ces emprunts, qui est un swap obligé de l’État sous le titre service de la dette ou charge de la dette, est devenu le premier budget de l’État : plus de 40 milliards, 45 milliards. C’est plus que l’Éducation nationale, plus que la Défense. Ceci est de l’argent qui ne sert à rien d’autre qu’à payer les intérêts de la dette.

 

L’évaluation du danger

 

Maintenant, pour répondre à la question concernant le risque de faillite, le

chiffre en valeur absolue n’est pas suffisant pour évaluer le danger que représente la dette. Il faut prendre en compte trois indicateurs importants.

 

Le premier concerne la part des non-résidents : cette dette de 1 500 milliards est détenue au 2/3 par des non-résidents, c’est-à-dire par des investisseurs étrangers (des banques allemandes, des fonds de pension américains, des fonds souverains du Moyen-Orient, des banques centrales asiatiques, etc.) et cela est un indicateur de fragilité, car si jamais il y a un problème de défiance vis-à-vis de la dette de la France, tous ces investisseurs étrangers se détourneront très vite des bons du Trésor émis par la France, alors que les investisseurs nationaux, les banques et les assurances françaises, sont des gens que l’on connaît, que le gouvernement connaît et l’on peut donc les inciter à continuer à acheter de la dette ; mais si c’est un fonds de pension américain, s’il n’a tout à coup plus confiance dans la dette française, il élimine tout ça de ses achats, ce qui fait que l’État pourrait très vite se retrouver en rupture de trésorerie, donc en situation de faillite.