ANNEE 2009.

Sommaire.

 

1 - Bulletin 129, octobre 2009.

 

Henri LEPAGE

Pourquoi les banques centrales n’ont rien vu venir. Essai d’analyse hayékienne de la crise

 

Étienne LAINÉ

A propos de la crise : petites causes, grands effets ou :

comment ne pas prendre des vessies pour des lanternes

 

Adrien FOULON

Redistribution ou croissance économique : Quel choix pour l’amélioration du niveau de vie ?

 

Fred AFTALION

L’avènement du consensus «mou»

 

Jean-Yves NAUDET

Caritas in veritate : une encyclique durable

 

Jacques GARELLO

Comment lire l’encyclique de benoît xvi

 

OPINION

Une taxe injuste, inutile et dangereuse : la taxe carbone

 

BONNES FEUILLES

Charles GAVE

Libéral mais non coupable

 

LIRE LIBÉRAL

Pamphlets de Frédéric BASTIAT

Qu’est-ce que l’homme ? de Chantal Delsol

 

 

2 - Bulletin 128, juillet 2009.

 

Fred AFTALION

Réflexions sur la crise

 

Guido HÜLSMANN

Une crise de l’interventionnisme monétaire et financier

 

Françoise THOM

La Russie devant la crise économique

 

Victoria CURZON-PRICE

Le temps des morilles ou quelques réflexions sur les droits de propriété

 

BONNES FEUILLES

Jacques GARELLO et Georges LANE

Futur des retraités et retraités du futur Tome III : La transition

 

LIRE LIBÉRAL

Planète Bleue en Péril Vert de Vaclav KLAUS

Les Enjeux de la Liberté de Mario Vargas LLOSA

Au secours, ils veulent la peau du capitalisme ! Petites leçons sur l’économie de marché à l’usage de ses détracteurs de Nicolas LECAUSSIN

 

 

3 - Bulletin 127, avril 2009.

 

Florin AFTALION

Le New Deal : fiction et réalité

 

Pascal SALIN

La réglementation ne peut pas remplacer la responsabilité de vrais capitalistes

 

Jacques GARELLO

L’entrepreneur, ce héros

 

Luc ROSENZWEIG

L’« abominable » Monsieur Klaus  En 2009, vous adorerez détester le président tchèque

 

BONNES FEUILLES

Mathieu LAINE

Post-politique

 

LIRE LIBÉRAL

Sciences et Éthique sous la direction de Jean-Yves NAUDET

Liberté partout et toujours de Pierre-Joseph PROUDHON

De la Ve République à la Constitution de la liberté de Jean-Philippe FELDMAN

 

 

4 - Bulletin 126, janvier 2009.

 

Jean-Louis CACCOMO

Crise bancaire, monnaie et confiance : un malentendu profond

 

Jacques GARELLO

Les origines de la crise : un peu d’histoire

 

Fred AFTALION

Problèmes de cohabitation

 

Jean-Philippe FELDMAN

Lutte contre l’obésité infantile ou infantilisation des français ?

 

BONNES FEUILLES

Alain LAURENT

La société ouverte et ses nouveaux ennemis

 

LIRE LIBÉRAL

Les deux Républiques françaises de Philippe NEMO

L’Amérique est-elle une menace pour le monde ? d’Armand LAFERRÈRE

1) Le futur des retraites : la capitalisation

2) Une soirée autour d’Alain Madelin

3) Le péril socialiste selon Vilfredo Pareto

 

- Bulletin 129, octobre 2009.

 

AVANT-PROPOS

 

Henri LEPAGE en ouvrant, à propos de la crise, le dossier crucial « pourquoi les banques centrales n’ont rien vu venir » rappelle point par point les étapes du glissement progressif vers l’échec. Or, si les banques centrales n’ont pas détecté les signaux avant-coureurs de la catastrophe, c’est parce qu’elles sont au coeur même du problème.  Le danger lancinant aujourd’hui est donc qu’elles se voient encore et toujours attribuer la régulation des systèmes bancaires.

Selon la comparaison forte et chère à Henri LEPAGE, c’est comme si l’on confiait, pour prévenir un meurtre, tous les pouvoirs de la police à l’assassin ! (p. 2)

 

Avez-vous déjà tenté d’approfondir ce qu’est le mode d’emploi des actions et réfléchi à leurs modèles d’évaluation ? Connaissez-vous l’évolution de ces modèles, par exemple les récentes techniques d’analyse dites « comportementales » ou de « neurofinance » qui mettent sous microscope – c’est une image, bien sûr ! – le cerveau des opérateurs ? Savez-vous que ces modélisations aboutissent parfois à des paradoxes que résume la formule « ne fonctionne que si l’on ne s’en sert pas » ? La réflexion d’Étienne LAINÉ est faite pour vous : elle fait lumière sur toutes ces interrogations et bien d’autres (p. 12).

 

Le grand sujet d’inquiétude des Français, depuis longtemps et surtout depuis la crise, reste la baisse du niveau de vie. Pour contenir cette baisse alarmante,

Adrien FOULON plaide résolument pour une méthode libérale dont il détaille les bienfaits (incitation à produire, liberté d’entreprendre...) contre le principe socialiste de redistribution qui aboutit, par le jeu des prélèvements et autres « vols », à la destruction des richesses et à l’assistanat. Bref, l’État-providence tout nu sur le banc des accusés est vraiment mis à mal ! (p. 18)

 

Fred AFTALION est un observateur averti de la société et des bouleversements entraînés par une politique qui a choisi, dans un souci aveugle d’harmonisation

à tout prix, de combler toutes les aspérités et inégalités et d’éviter les vrais « sujets qui fâchent ». La voie est ouverte ainsi au « consensus mou ». Si la formule « tout se vaut » résume ce nivellement de la pensée dominante, reconnaissons qu’elle n’engendre pas le dynamisme ni le dépassement de soi (p. 23).

 

C’est bien de ce dépassement de soi et du développement de l’homme dans toutes ses dimensions que nous entretient la dernière encyclique du pape

BENOÎT XVI : Caritas in veritate. Jean-Yves NAUDET (p. 27) et Jacques GARELLO (p. 31) nous livrent leurs lectures respectives de ce texte foisonnant.

L’un et l’autre nous aident à pénétrer la pensée de BENOÎT XVI. Au creux de la crise économique, de la misère humaine et de l’immoralité ambiante, le Pape nous ouvre un chemin... durable.

Jacqueline Balestier

 

 

Henri LEPAGE

 

POURQUOI LES BANQUES CENTRALES N’ONT RIEN VU VENIR

Essai d’analyse hayékienne de la crise

 

Le consensus est que la FED a commis, dans les années 2002-2005, une erreur majeure de politique monétaire. Elle a laissé les marchés financiers américains

sombrer dans l’euphorie d’un déluge de liquidités abondantes et bon marché. La question est cependant de comprendre pourquoi. Comment cela fut-il possible de la part de spécialistes aussi intelligents et bien informés ? Comment se fait-il que personne n’ait rien vu venir, à l’exception de très rares personnalités, comme quelques économistes de la BRI (Banque des règlements internationaux, la « banque centrale des banques centrales ») ? (1)

(1) Par exemple William White, ancien Chief Economist de la BRI – cf l’article du Spiegel « The Man Nobody Wanted to Hear : Global Banking Economist Warned of Coming Crisis » http://www.spiegel.de/international/business/0,1518,635051,00.html

 

Modèles de régulation inadaptés, analyses obsolètes à l’origine de dérapages incontrôlés.

 

La réponse réside dans l’inadaptation des mentalités et des analyses des banquiers centraux face aux changements intervenus dans le monde depuis la chute du Communisme et le déclenchement de la mondialisation. Avec Alan Greenspan, puis Ben Bernanke à sa tête, la FED a continué de gérer sa politique monétaire et de prendre ses décisions en fonction d’un modèle de régulation inadapté aux nouvelles circonstances. Résultat : la banque centrale US chassait la déflation alors que les marchés financiers étaient en pleine inflation. Trompée par le fait que cette inflation ne s’accompagnait pas d’un dérapage des prix (le symptôme usuel de l’inflation (2)), elle a poursuivi une politique qui, à l’expérience, s’est révélée hyper laxiste – sans que ses dirigeants en aient conscience.

(2) Au point que l’on identifie le plus souvent l’inflation à la hausse générale des prix alors que celle-ci n’en est qu’une conséquence, un symptôme.

 

Les macro économistes qui peuplent les institutions monétaires sont les héritiers de trois grands personnages – Irving Fisher, John Maynard Keynes et Milton

Friedman – dont les apports à la science économique ont fusionné dans la synthèse néo-classique des manuels. Leur postulat est que la stabilité de la croissance économique est liée à la neutralisation des mouvements de prix (Price Stability). Ceux-ci ne doivent ni monter, ni, a fortiori, baisser (3).

(3) Rappelons que pendant la plus grande partie du XIXe siècle les prix ont en moyenne baissé de 1 à 2 % par an, au rythme des progrès de la productivité.

 

Tel est l’objectif qui doit être poursuivi si l’on veut assurer une croissance stable, sans fluctuations majeures. C’est elle qui nous protègera de la répétition de grandes crises économiques.

 

Dans les années soixante-dix, sous l’influence de Milton Friedman et des idées monétaristes, on avait considéré que stabiliser la conjoncture passait par

le respect d’une norme de croissance régulière de la masse monétaire. Mais cette norme « friedmanienne » supposait que la vitesse de circulation de la monnaie

(la vélocité) reste à peu près constante. Or on s’est aperçu que, du fait notamment des innovations financières, cette hypothèse ne s’appliquait plus. A

partir de la fin de années 1980, les banques centrales ont donc changé d’outil.

L’objectif n’est plus de contenir directement la croissance monétaire en dessous d’une borne maximale pré annoncée, mais de maintenir la hausse de l’indice général des prix à la consommation à l’intérieur d’une fourchette étroite (estimée entre 1 et 3 %) en agissant par le maniement des taux d’intérêt et l’usage d’indicateurs complexes plus élaborés. C’est ainsi qu’est adoptée, au milieu des années 1990, souvent de manière informelle, la célèbre Règle de Taylor qui indique aux autorités monétaires, selon les circonstances, quel taux d’intérêt pratiquer pour ne pas dépasser les objectifs d’inflation.

 

Fondée sur d’impressionnantes collections de corrélations statistiques, cette politique (Inflation targeting) s’est traduite par un succès indéniable. L’économie

US a connu un lissage appréciable de ses fluctuations économiques avec, en moyenne, un taux de croissance plus élevé d’un point. C’est ce que les économistes

américains appellent aujourd’hui l’ère de la « grande modération » (The Great Moderation). D’où l’incontestable aura dont Alan Greenspan a bénéficié durant toute cette période, jusqu’à son départ (2005).

Cependant les banques centrales n’ont pas tenu compte de ce que, pendant ces années-là, le monde changeait, et que la validité de leurs modèles était sérieusement remise en cause.

 

Le choc déflationniste et ses conséquences

 

L’événement fondamental est qu’au cours de cette période l’économie mondiale a connu un gigantesque choc déflationniste (Supply shock) lié à l’intégration

de plus d’un milliard de nouveaux travailleurs à faibles salaires aux circuits de l’économie marchande, mais aussi aux formidables progrès de la productivité enregistrés par l’économie américaine (une conséquence de l’avènement dunumérique).

 

Ces deux éléments ont entraîné une baisse des coûts réels de production de l’industrie mondiale, et donc des prix des biens importés dans les pays riches

(d’où l’explosion des importations et du déficit commercial US). Une telle baisse des prix mondiaux implique que désormais les gens du monde développé, pour

couvrir un même niveau d’achats, ont besoin de moins de monnaie (moins d’encaisses) que précédemment. En conséquence, à un objectif de PNB qui continue de progresser à un même rythme de croissance stable, devrait correspondre, toutes choses égales d’ailleurs, une croissance moins rapide de la masse

monétaire. Si au contraire la masse monétaire continue de progresser au même rythme que par le passé, cela signifie que la banque centrale injecte dans les circuits économiques plus de monnaie que les agents ne souhaitent réellement en détenir. Autrement dit, l’offre de monnaie augmente plus vite que sa demande ; ce qui, pour un économiste est la définition même d’un processus d’inflation (4).

(4) Sur ce concept de choc déflationniste, et ses conséquences monétaires, voir Jerry O’Driscoll, « Money and the Present Crisis », Cato Journal, Vol. 29, No 1, Winter 2008, ainsi que George Selgin, « Guilty as Charged », Mises Daily, 7 novembre 2008 http://mises.org/story/3200 – deux textes auxquels le contenu de cet article doit beaucoup.

 

Deux conséquences en découlent :

1/ les agents économiques vont se débarrasser de l’excédent d’encaisses qui ne leur rapportent rien, en investissant dans des placements financiers, immobiliers ou industriels ;

2/ les taux d’intérêt vont baisser (ils représentent le coût de l’argent, désormais plus abondant), ce qui incite les promoteurs immobiliers et les industriels,

qui ont la tête pleine de projets, à développer leur offre, mais également

à s’endetter davantage, par exemple en utilisant les services d’intermédiaires

financiers spécialisés dont les produits, de plus en plus élaborés et complexes, trouvent plus facilement preneurs. A la fin des années 1990, les industries de télécommunication et d’informatique ont massivement profité de cette manne, d’où l’explosion des valeurs boursières des entreprises de dot-com, et la formation d’une bulle qui implose en 2001. A partir de 2000, c’est l’immobilier qui prend le relais et attire les capitaux (on a vu pourquoi). Les prix des maisons explosent, les profits des firmes immobilières, mais aussi des intermédiaires financiers décuplent, la spéculation s’en mêle, et l’on a la bulle des subprimes.

 

Ce processus inflationniste dure aussi longtemps que la banque centrale continue son offre excédentaire de monnaie.

Mais cette inflation est d’une nature particulière : elle affecte les prix des actifs, qui flambent, mais pas les prix à la consommation. Autrement dit, elle

reste invisible. Pour les autorités monétaires, elle n’existe pas, puisque l’instrument qui sert habituellement à la mesurer, l’indice général des prix – qui est

principalement un indice d’évolution des prix à la consommation – ne révèle rien d’anormal. Tout se passe en quelque sorte dans les tréfonds de l’économie et de la finance, mais rien à la surface qui enverrait à la banque centrale un signal l’informant qu’il est temps de changer de comportement et de réduire son offre monétaire – autrement dit de relever les taux (5).

(5) Les autorités monétaires se posent bien des questions. Une telle situation est anormale.

Elle ne correspond pas aux modèles traditionels du cycle conjoncturel. Mais comme elles n’ont pas les moyens d’identifier si la hausse du prix des actifs est le produit d’un processus inflationniste, ou seulement un ajustement de prix relatifs correspondant à des changements réels dans la structure de l’économie, elles préfèrent ne rien faire. C’est la fameuse Greenspan Doctrine formulée en 2002 : si la bulle fait courir le risque de plonger l’économie dans la déflation, j’interviens ; autrement, je ne bouge pas. Une décision qui, elle aussi, a pesé lourd dans le déclenchement des événements.

Cette règle d’acton politique asymétrique a été immédiatement intégrée dans les calculs des marchés et a donc entretenu la formation de la bulle.(autre exemple particulièrement marqué d’aléa moral résultant d’une décision publique).

 

Normalement, au bout de quelque temps, la hausse des prix des actifs (maisons, actions, matières premières, équipements industriels et technologiques) devrait se transmettre au secteur des produits de consommation. Le boom immobilier signifie par exemple que les industries du bâtiment et dérivées drainent vers elles de plus en plus de ressources (matières premières, équipements) qu’elles détournent des autres secteurs d’activités par une surenchère sur les prix. Ce qui fait monter le coûts de production de ces derniers. Par ailleurs, elles embauchent massivement, elles attirent la main d’oeuvre en offrant des salaires plus élevés. L’excédent de monnaie drainé vers les activités liées à l’accumulation d’actifs retourne ainsi vers les secteurs de la consommation et y nourrit à son

tour une pression à la hausse des prix.

 

Quand la crise asiatique s’en mêle

 

Cependant ce processus de transfert est entravé par un autre événement exceptionnel : la transformation du système monétaire international, suite à la crise asiatique et à l’émergence de la nouvelle puissance économique chinoise.

Les asiatiques ont été tellement échaudés par les événements de l’année 1997 qu’ils se sont jurés de ne plus jamais être victimes de monnaies surévaluées.

 

Quant à la Chine, dès la fin des années 1980 et de son ouverture au monde, elle a fait le choix d’un développement mercantiliste fondé sur l’exportation à outrance grâce au maintien d’un Yuan sous évalué. Contrôle des changes, cession obligatoire des recettes en devises, maintien d’une parité rattachée au dollar (Dollar peg) – alors que, normalement, on devrait avoir une lente appréciation de la monnaie au fur et à mesure du développement de la puissance économique chinoise –, le mécanisme a fonctionné au-delà de tout espoir.

 

La Chine est devenue la grande fabrique mondiale de produits bon marché.

Depuis les années 1990 l’Europe et les États-Unis bénéficient d’une situation inédite où l’afflux des produits chinois concurrents impose de sévères limites à

la hausse des prix des articles de consommation. Sans en avoir l’intention, les Chinois ont ainsi contribué à enrayer le mécanisme de transmission des hausses

de prix d’un secteur à l’autre. Ils ont cassé le thermomètre de l’inflation.

 

L’aveuglement des autorités américaines

 

Si le monde avait vécu en véritable régime de changes flottants – comme c’est le cas pour l’ensemble des grandes monnaies occidentales les unes par

rapport aux autres – l’alerte serait arrivée beaucoup plus tôt. La réévaluation automatique du Yuan par rapport au dollar, et donc la hausse des prix chinois

à l’exportation, aurait évité l’explosion du déficit extérieur US. Le couvercle chinois n’aurait pas limité la hausse des prix américains. Le caractère inflationniste

de la politique monétaire aurait été immédiatement révélé, contraignant la FED à donner un coup de frein et à crever la bulle dès sa naissance. De même,

si le monde vivait en régime d’’étalon-or, ou même seulement d’étalon de change-or, la régulation des excédents et des déficits de balance de paiements se ferait automatiquement par sorties ou entrées d’espèces qui viendraient étouffer dans l’oeuf tout excès d’offre monétaire. Dans les deux cas, l’information sur la réalité de la politique inflationniste de la FED aurait immédiatement circulé.

Elle n’aurait pas attendu (peut-être cinq ans, si l’on veut un ordre de grandeur) pour apparaître au grand jour.

 

Le mode de fonctionnement du système monétaire international, tel qu’il a évolué à partir de la fin des années 1980 – et qui émule pour une large part l’organisation mise en place entre l’Europe et les États-Unis, au lendemain de la guerre, par les Accords de Bretton Woods (6) – a ainsi conforté les autorités monétaires américaines dans leur aveuglement.

(6) Pour des détails, voir Michael P. Dooley, David Folkers-Landau et Peter M. Gruber, « An Essay on the Revised Bretton Woods Agreement », 2003, NBER Working Paper 9971.

 

Elles croyaient serrer les boulons juste ce qu’il fallait, alors qu’en fait elles étaient trop laxistes, mais elles ne pouvaient pas le savoir.

 

Scénario de la crise en six épisodes

 

Les pouvoirs publics n’ont pas imaginé que l’une des conséquences de la mondialisation, couplée avec la grande révolution du monde numérique, serait

de susciter l’émergence d’une forme très inhabituelle d’inflation : une inflation sans accélération visible de la hausse des prix à la consommation. Une hypothèse incroyable, impensable pour des économistes formés aux canons de la macro économie néo-classique héritée de l’après-guerre, et surtout préoccupés de ne pas voir resurgir le diable par excellence qu’est la déflation (7).

(7) Chez les économistes il n’y a pas de terme qui provoque plus de terreur instinctive. Depuis le milieu des années 1990, la peur de la déflation était entretenue précisément par les effets de la concurrence asiatique, et notamment par le fait que, pour la première fois depuis très longtemps,

on voyait l’évolution des indices des prix d’un certain nombre de secteurs industriels, produisant notamment des biens intermédiaires, redevenir négative. Pour une défense de la déflation, et la dénonciation des idées reçues entretenues à son sujet par les économistes, voir le petit livre de Jorg Guido Hulsmann, « Deflation and Liberty » (http://mises.org/story/3231) ainsi que les article de Robert Higgs (« Nonsense about Deflation », http://mises.org/story/3236) et de George Selgin « Deflated Expectations » (http://www.independent.org/newsroom/article.asp?id=2456).

 

Une hypothèse qui avait été cependant fort bien analysée à l’époque de la Grande Dépression par quelques savants comme Hayek et von Mises (Théorie autrichienne du cycle), mais que le succès populaire des thèses keynésiennes avait totalement discrédité, au point de la faire disparaître des manuels, même des

ouvrages d’histoire de la pensée économique. Une hypothèse qui, notamment avec sa théorie du malinvestissement, rend pourtant très bien compte des conditions particulières de la croissance accompagnée, depuis quinze ans, par une succession d’épisodes d’investissements spéculatifs (Assets inflation) – dont la bulle internet de l’année 2000 et la méga bulle financière des dernières années sont les plus récents avatars –, puis de la manière dont tout ceci se retourne en méga-crise, selon le scénario suivant :

 

1. La baisse des taux qui résulte de l’injection initiale de monnaie excédentaire n’a pas seulement pour conséquence de stimuler l’activité de certains

secteurs (ceux qui sont très sensibles au niveau des taux du fait de cycles de production relativement longs comme l’immobilier ou l’investissement industriel

et technologique), elle a aussi pour incidence d’encourager les industriels à multiplier les détours de production (qui allongent les cycles de production) et à se lancer dans la réalisation de projets qui, en réalité, ne sont pas économiquement rentables.

 

2. En faisant baisser les taux d’intérêt en dessous du taux d’intérêt naturel de l’économie (une notion que l’on doit à l’économiste suédois du début du siècle,

Knut Wicksell), l’excès de monnaie envoie un signal, une information erronée aux entrepreneurs. Il leur laisse croire que le volume d’épargne réel disponible pour financer les projets d’investissement est plus important qu’il n’est réellement.

Plus de projets pour l’avenir sont donc entrepris que l’économie ne peut en fait en supporter financièrement.

 

3. Conséquence : un certain nombre n’arriveront jamais à terme et devront être abonnés avant même que d’être achevés (pensons à ces lotissements entiers

de maisons inachevées abandonnés par leurs promoteurs ; ou encore à ces milliers de kilomètres de câbles en fibre optiques posés à la fin des années 1990

et dont les entreprises ont fait faillite lors de la crise de 2001). C’est le phénomène que les économistes autrichiens désignent par le terme malinvestissement. (Aujourd’hui, on pourrait ajouter à la liste de ces malinvestissements une bonne part de ces nouvelles activités financières productrices de produits

complexes ou exotiques, qui sont au monde de la finance l’équivalent de ce que sont les détours de production dans le monde industriel).

 

4. L’excédent de monnaie orienté par la baisse initiale des taux vers les secteurs d’amont finit, au bout de quelques temps, par refluer en aval vers les

secteurs de la consommation (suivant le mécanisme évoqué plus haut). Ceux-ci se mettent à surenchérir pour se procurer les ressources supplémentaires et

biens intermédiaires dont ils ont besoin (main d’oeuvre, matières premières, machines). Les prix montent et provoquent, par un juste retour des choses, un enchérissement des coûts des activités en amont.

 

5. Les projets encore en cours de développement voient alors leurs budgets s’envoler et dépasser les enveloppes financières qui leur avaient été allouées.

Certains projets industriels résistent mieux que d’autres. Ceux dont les espérances de rentabilité sont les moins bien assurées, qui ont été entrepris dans l’anticipation de retours sur investissement se situant dans le bas de la fourchette de calcul des investisseurs, ou qui, dès le départ, étaient mal capitalisés, se retrouvent avec des trésoreries qui s’assèchent, des fonds de roulement qui s’épuisent, et de plus en plus de difficultés pour assumer les charges de leur endettement – d’autant que la remontée des prix à la consommation signe alors, pour les autorités monétaires, la fin de la récréation, et que, prenant enfin conscience de l’environnement inflationniste, elles remontent les taux. Nombreux sont ceux qui doivent alors jeter l’éponge et sont contraints à la faillite – en règle générale les projets qui, précisément, n’auraient jamais vu le jour si le bas niveau des taux n’avait, au début du processus, envoyé de fausses informations.

 

6. C’est la crise. Celle-ci révèle, par les faillites, l’ampleur des malinvestissements, et en même temps engage leur liquidation. On entre alors dans une phase d’assainissement dont le coût humain et financier est d’autant plus considérable que le processus d’inflation à l’origine du cycle aura duré plus longtemps.

 

Les origines d’une faillite bien plus ancienne qu’il y paraît

 

Le résultat de cette analyse est que s’il y eut erreur de politique monétaire, ce n’est pas seulement pour la période 2002-2005. Le processus était engagé dès bien avant. Les racines de la crise sont donc bien plus profondes et anciennes qu’on ne l’explique généralement dans les analyses (8).

(8) Certains économistes de la BRI commencent à reconnaître que le monde de ce début de XXIe siècle a peut être plus de points communs avec l’univers et les mécanismes décrits par la théorie autrichienne de l’entre deux-guerres qu’avec les enseignements de la macro économie traditionnelle. Cf W.H. Buiter, « Central Banks and Financial Crisis », paper presented at the Federal Reserve Bank of Kansas City’s symposium on « Maintaining Stability in a Changing World », Jackson Hole, Wyo, 21-23 août 2008. qui, en générant une épidémie de malinvestissements, a créé les conditions de la Grande Crise. La décision intempestive de la FED au printemps 1929 n’a été que le déclencheur d’un retournement en tout état de cause déjà programmé (comme la hausse des taux de 2006 qui est à l’origine de la crise des subprimes) et la déflation entretenue par cette politique n’a fait qu’amplifier les choses jusqu’au désastre que l’on connaît.

 

Dans l’épais livre qu’il a consacré à l’histoire de la crise de 1929 (9), Murray Rothbard dresse un panorama des années vingt qui montre qu’elles présentaient

un grand nombre d’analogies avec la période récente.Mêmeatmosphère d’éxubérance financière et boursière,mêmeclimat d’engouement pour des produits financiers nouveaux, et, surtout, à l’intiative d’Irving Fisher, le grand économiste de l’époque, même primat d’une politique monétaire fondée sur le dogme de la neutralisation des mouvements de prix comme clé de la stabilité économique (10).

(9) Murray Rothbard, « America’s Great Depression » http://www.mises.org/store/Americas-Great-Depression-P63.aspx

(10) Voir l’article déjà cité de Jerry O’Driscoll.

 

L’histoire retient surtout la grande erreur commise à partir de la mi-1929 par George Harrison, le successeur de Benjamin Strong, décédé à la fin 1928,

à la tête de la FED de New York. Conseillé par un économiste du nom d’Adolphe C. Miller, il avait décidé d’interdire le recours à l’escompte de la Banque centrale à tout établissement bancaire impliqué dans des opérations de crédit à objet spéculatif. C’est comme si, aujourd’hui, la FED interdisait, du jour au lendemain, l’accès de ses guichets à toute banque impliquée dans des marchés de nouveaux

produits dérivés ou structurés. Il en est résulté une pénurie de liquidités et une

montée des taux d’intérêt qui ont provoqué un afflux considérable d’or étranger

vers les coffres de la banque centrale des États-Unis (d’où l’exportation de la crise vers l’Europe). Mais cela ne servit à rien car la banque centrale s’est farouchement refusée à monétiser cette arrivée d’or. Cette politique a non seulement provoqué le crash d’Octobre 1929, mais surtout elle a entraîné l’économie américaine dans une déflation massive qui a duré jusqu’à la fin 1932, et fut la cause immédiate de la Grande Dépression (11).

(11) Cf. le récit de Richard H. Timberlake, « The Federal Reserve’s Role in the Great Contraction and the Subprime Crisis », Cato Journal, vol. 28, no 2, Spring/Summer 2008.

 

On oublie que les années de la premières après-guerre furent également des années de forte innovation technologique marquée, comme la décennie

1990, par des progrès rapides de la productivité. Il en est résulté que l’application résolue de l’idée selon laquelle l’objectif prioritaire de la politique monétaire

devait être de stabiliser les prix afin d’éviter le retour d’épisodes de baisse des prix (idée mise en application avec constance par Benjamin Strong durant son

mondat 1922-1928) a aussi eu pour effet pervers, comme la politique d’Alan Greenspan, de déclencher un cycle d’inflation non accompagné d’une hausse

apparente de l’indice général des prix. Conformément au modèle du cycle autrichien décrit par Hayek et Mises, c’est le déclenchement de ce cycle d’inflation

par excès d’investissement (et non par excès de la demande de consommation)

 

Le grand espoir est que la reflation massive des douze derniers mois évitera au monde contemporain le genre de descente aux enfers que connurent nos

prédécesseurs des années 1930-1940. Personne, pas même les meilleurs économistes, ne peut prévoir ce qui va maintenant se passer. Il n’en reste pas moins

qu’on est légitimement en droit d’être inquiet. Pour la raison qu’une politique de reflation ne règle rien aux problèmes de malinvestissement massif qui sont la cause réelle du retournement de cycle engendré par la non adaptation de la politique monétaire aux conséquences du choc déflationniste initial.

 

Le danger de la régulation des systèmes bancaires par la banque centrale

 

La reflation n’est en effet pas l’inverse de la déflation, et ne saurait donc en annuler les effets. La déflation est un processus qui résulte de ce que la mauvaise

orientation des investissements fait apparaître des déséquilibres industriels profonds : ici trop de capacités face à une demande insuffisante, ailleurs le contraire.

Ces désajustements finissent nécessairement par s’autocorriger via le processus de crise. La reflation ne fait pas de distinction entre les secteurs. Et lorsque les pouvoirs publics se mêlent d’en faire, sous prétexte de politique industrielle (comme dans les Plans de relance), les nouvelles liquidités monétaires injectées par l’État ou la banque centrale vont être en priorité captées – suivant le schéma de capture politique bien connu des économistes du Public Choice – par les entreprises précisément les moins compétitives, les plus malmenées par la concurrence étrangère, celles dont le

processus d’ajustement devrait entraîner la disparition, par fermeture pure ou

simple, ou par absorption (cf. l’exemple de l’industrie automobile américaine).

La logique de ces plans de relance est donc en réalité d’entraver les mécanismes

d’assainissement industriel et de prolonger la durée de la crise (notamment

en entretenant, et même en accélérant l’inflation, et donc la mauvaise

allocation de ressources qui va avec). Peut-être peut-on difficilement y échapper pour des raisons électoralistes. Mais il faut avoir conscience du coût économique qui, au bout d’un certain temps, risque de toute façon de se transformer en véritable risque politique pour tout le monde (12).

(12) Pour une critique « autrichienne » des plans de relance, voir les articles du Professeur Mario Rizzo, sur le blog ThinkMarkets, notamment : « The Macroeconomic Knowledge Problem » http://thinkmarkets.wordpress.com/2009/01/21/the-macroeconomic-knowledge-problem/ –, et « Inappropriate Stimulation » http://thinkmarkets.wordpress.com/2009/03/08/inappropriate-stimulation/. Voir aussi « A Microeconomist’s Protest » dans The Freeman http://www. thefreemanonline.org/uncategorized/a-microeconomists-protest/.

 

Au total, cette analyse suggère que les grandes crises économiques types 1929 ou 2009 trouvent en définitive leur véritable origine dans l’institution

même de systèmes monétaires et bancaires régulés par ces organisations humaines, et donc faillibles, que sont les banques centrales (13).

(13) Pour en savoir plus sur cette thèse, voir l’excellente démonstration du professeur Guido Hülsmann « Une crise de l’interventionnisme monétaire et financier » dans le no 128, juillet 2009, du Bulletin de l’ALEPS.

 

C’est toute la théorie de la monnaie, de sa production et de sa régulation qu’il faut rééxaminer sous un jour nouveau (14).

(14) Pour une explication de la manière dont s’effectuerait la régulation de systèmes bancaires libres (sans banque centrale), voir la remarquable interview du Professeur George Selgin reproduite sur le site de l’Institut Turgot à l’adresse http://blog.turgot.org/index.php?post/George-Selginet- l-économie-de-la-banque-libre.

 

 

Étienne LAINÉ

 

A PROPOS DE LA CRISE : PETITES CAUSES, GRANDS EFFETS

Ou : comment ne pas prendre des vessies pour des lanternes

 

Certains aspects de la crise économique semblent passer inaperçus. Nous allons aborder l’un d’entre eux, à savoir l’usage le plus courant des actions. Nous montrerons comment les théories financières actuelles considèrent de façon normative les marchés boursiers. Nous évoquerons l’effet de ces théories sur le grand public, ses perceptions, ses attentes, ses déceptions. De plus, le regard des professionnels sur la bourse a, lui aussi, contribué à la propagation de la crise.

 

L’action : droit aux dividendes ou espoir de plus-value ?

 

Dès le XVIIe siècle, et encore aujourd’hui, le seul objet légal d’une action – valeur mobilière – est un double droit. Droit aux bénéfices, d’une part, droit de

vote d’autre part. Afin que l’action soit attrayante, il est apparu dès sa création qu’il fallait qu’elle soit librement négociable. Cet aspect de son fonctionnement

ne peut donc plus être du ressort du dirigeant de l’entreprise. Le législateur, lui, s’il intervient dans le processus de négociation, tente de le rendre plus transparent, plus sécurisé et ainsi plus attrayant, car source de meilleur fonctionnement de l’économie. Mais la négociation doit être et rester libre pour que le marché existe. Dès l’origine de ce nouveau compartiment financier et du fait de cette liberté de négociation, les détenteurs ont vu, qu’en plus du revenu attaché à l’action, existait une possibilité d’enrichissement : la plus-value.

 

En effet, les marchés d’actions sont apparus bien après les marchés de marchandises, de métaux précieux, de devises et les marchés monétaires. Sur tous ces marchés, à côté de l’utilité commerciale et financière première, la possibilité de plus-value était connue et recherchée, le risque de moins-value connu et

accepté. Aussi les porteurs d’actions ont-ils constaté que, de la même façon que sur les précédents marchés, ce nouveau marché allait permettre des variations en

capital : opportunité d’un côté, risque de l’autre. Des techniques plus ou moins empiriques mais adaptées aux actions sont apparues dans le but de dégager plus

de plus-values que de moins-values. A ce sujet, de nombreux actionnaires ont voulu voir un lien entre cours de l’action et valeur de l’entreprise cotée, sans plus de formaliation de ce lien qu’une estimation personnelle. D’autres se focalisaient sur le comportement humain des opérateurs, comme c’était déjà le cas sur les autres marchés, notamment à tirer profit des phénomènes de mimétisme.

 

Revenons sur le choix habituel d’un actionnaire. Dès l’origine du marché

des actions, l’actionnaire, qui constatait une possibilité de revendre ses actions

avec une plus-value, pouvait comparer les dividendes futurs incertains estimés

avec un profit immédiat. Si, par exemple, les termes de cette comparaison montrait

un profit immédiat égal à quinze années de dividendes à venir, il pouvait

choisir le profit immédiat à une rentabilité incertaine à venir. Mais ce raisonnement

dépendait fortement de sa perception des résultats futurs de l’entreprise

et... de la volonté des dirigeants et de l’assemblée générale des actionnaires de

voter la distribution de ces dividendes à venir. Or, rien n’est jamais acquis dans

ce domaine pour une entreprise cotée. Cette comparaison fut très longtemps hasardeuse surtout du fait de la mauvaise qualité des documents comptables.

 

L’apparition des modèles d’évaluation

 

C’est après la crise de 1929 que la science économique va décoller dans

son effort d’explication et de calcul de la valeur boursière rationnellement anticipable,

le fameux lien entre la bourse et l’entreprise. En effet la réglementation

comptable va s’améliorer fortement en 1933 (impératifs légaux de publication

de documents comptables fiables et création du commissaire aux comptes).

 

L’analyse financière prend son essor. Elle a pour but de déterminer la valeur

normale que devrait coter l’action à partir des estimations de résultats futurs de

l’entreprise (actualisation des bénéfices anticipés à l’aide d’un taux d’intérêt bien

choisi...). Cette approche est toujours à la base de nombreuses méthodes de

gestion, malgré de nombreux défauts qui semblent ne choquer personne. Mentionnons

ici un seul cas : l’absence de calcul d’erreur qui assortirait l’estimation

du cours théorique d’une marge d’erreur.

 

Après 1950, la science économique va connaître une autre innovation,

appelée, depuis lors, la théorie moderne du portefeuille. Elle expose, entre autres concepts, que les cours boursiers suivent une marche aléatoire. Cette théorie

est à la base de nombreuses techniques financières modernes, dont la gestion

dite quantitative.

 

Ces deux approches de la science économique – analyse financière et

théorie du portefeuille – ne sont pas en accord, mais il n’est pas l’objet d’en

parler ici, sauf à dire qu’elles se retrouvent pour dénoncer la présence de « cotations

aberrantes », à savoir les cours qui ne sont pas en phase avec les calculs

théoriques (on les nomme des biais, des bruits). Ces deux approches ont en

commun d’être normatives dans leur démarche quand elles abordent la valeur

« théorique » d’une action. Mais les mesures économétriques montrent que les

cours s’écartent très souvent, trop souvent, de la valeur théorique. Aussi les

travaux théoriques ont-ils dû intégrer ces écarts. Dans un premier temps ce fut

simplement pour les nommer, puis, dans un deuxième temps, pour expliquer

qu’ils étaient le résultat d’investisseurs irrationnels. Dans un troisième temps, la

persistance d’évolution de cours dits irrationnels a suscité l’émergence d’un nouveau

courant de la science économique : la finance comportementale, qui s’intéresse

aux comportements des individus, face à des phénomènes financiers

d’échanges. Pour ces travaux, les fondateurs de cette école, Kahneman et

Tversky, ont reçu le prix Nobel d’économie en 2002. Ces deux professeurs

réalisèrent de nombreuses expériences, leurs étudiants leur servant de cobayes.

 

Ils montrèrent comment la rationalité de l’individu peut générer des phénomènes

de masses apparemment non rationnels (du moins au sens des théories financières).

Le dernier avatar des recherches économiques est la neuro-finance qui

se penche sur le fonctionnement du cerveau des opérateurs en train de traiter

sur les marchés. Attendons les résultats de ces recherches.

 

La vérité sur la formation des cours

 

Mais, curieusement, l’approche de la notion de valeur théorique d’une

action ne tient pas compte de la loi de l’offre et de la demande, alors même que

le mécanisme technique d’échange boursier n’est que la stricte mise en oeuvre

juridique et informatique de cette loi de l’offre et de la demande. En effet, observons

le cas de l’analyse financière qui actualise les bénéfices futurs : elle ne

cherche pas, dans une étape suivante, à déterminer l’offre et la demande du

titre pour en tenir compte dans le calcul du prix d’équilibre. Est-ce à dire qu’elle

n’en tient pas compte ? Il n’en n’est pas fait mention, mais il est supposé implicitement

que le titre doit être suffisamment « liquide », autrement dit qu’à chaque

niveau de cours potentiel il existe une demande suffisante (en quantité) face à

tout vendeur et une offre suffisante face à tout acheteur. Il semble bien que ce

soit une vue de l’esprit. Essayer de quantifier l’offre et la demande serait pourtant

une démarche classique comme en micro-économie (cours d’offre, courbe de

demande et détermination du prix qui égalise les quantités offertes et demandées). C’est pourquoi les marchés ne réagissent pas comme le modèle

l’indique, car la recherche de captation d’écart de cours – plus que l’attente du

dividende – implique d’acheter ou vendre une action non pas pour ce qu’elle

vaut mais pour sa variation de cours anticipée ou espérée. Chaque intervenant

a ses raisons (économiques, comportementales, voire sentimentales) de penser

qu’un écart de cours va ou peut se produire. Sans écart de cours susceptible de

se produire, il n’y a pas de plus-value possible et l’on reviendrait alors à la raison

première de détention d’une action, la recherche du dividende.

 

Il faut bien reconnaître que, depuis plusieurs décennies, une très forte majorité

d’opérateurs sur les actions sont persuadés du lien, au moins normatif, entre

le cours de l’action et la santé de l’entreprise (santé étant le terme résumant ces

longs et hasardeux calculs et modèles d’actualisation). Cette perception est

passée dans le grand public d’autant mieux qu’il est plus facile à un gérant de

vendre son savoir-faire à comprendre l’économie et évaluer la valeur futur des

actifs que de dire en toute simplicité qu’il n’y a pas de valeur théorique aux

actions et qu’il faut se contenter de savoir surfer sur les cours. Les media financiers

et boursiers ont abondamment relayé cette vision rassurante qui permet

une abondance d’articles.

 

L’illusion de la perpétuelle hausse de la bourse

 

Lorsque les actions se mettent à varier fortement et dans un grand mouvement

d’ensemble, nous assistons à deux types de réactions classiques. Si les

marchés montent, c’est l’euphorie (sauf sur certains marché tels que le pétrole

ou les taux d’intérêt) et l’on ne se pose pas trop de questions sur l’origine de

cette hausse ni sur d’éventuels erreurs des modèles ni, enfin, sur la moralité de

spéculateurs qui pousseraient les cours à la hausse. Si c’est à la baisse que se

produit le fort mouvement, la réaction est l’incompréhension et, la baisse durant,

la recherche de boucs émissaires. Lors des forts mouvements de baisse, on

entend presque toujours les condamnations des mêmes boucs émissaires : les

vendeurs, les spéculateurs.

 

Cette attitude est intéressante à considérer pour trois raisons.

La première, faire peser les soupçons sur les vendeurs dénote simplement

un oubli de la loi fondamentale de la bourse, la liberté de négociation

et la nécessité, quand on achète, d’avoir en face de soi un vendeur et, réciproquement,

quand on vend, d’avoir en face de soi un acheteur. En simplifiant,

l’existence d’un cours révèle un drame psychologique : l’acheteur et le vendeur

pensent tous les deux avoir raison sur l’évolution future du cours. Mais chacun

a besoin de l’adhésion de l’autre pour réaliser la transaction, si bien que chacun

a besoin d’être en désaccord avec l’autre. Il existe de nombreux cas de figure un peu différents, mais celui-ci traduit l’essentiel des cotations. La désignation

des vendeurs lors d’une baisse des cours n’est pas recevable car à la hausse ils

sont autant nécessaires à l’existence même des cotations.

Deuxième raison, la stigmatisation des spéculateurs. Intéressante

car c’est méconnaître que toute recherche de plus-value est une spéculation,

quelle que soit la méthode employée, même un savant calcul normatif. Il ne faut

pas perdre de vue qu’une plus-value sans spéculation, c’est-à-dire sans risque est

très rarement possible (on appelle cela un « arbitrage parfait », dans le lequel il

n’y a pas de risque) à moins d’être le fait d’un délit d’initié.

 

Enfin, une troisième raison, un peu plus technique. Si de petits

mouvements de hausse peuvent pousser de « petits » investisseurs à réaliser de

petits profits et par là susciter une petite correction à la baisse des cours, de

grands mouvements haussiers poussent les « très grands » investisseurs (gérants

de fonds de pension, par exemple) à devoir réaliser au moins quelques profits,

ce qui nourrit dès lors un mouvement de baisse, de faible amplitude à l’origine.

On assiste alors à des vagues successives de mouvements baissiers.

 

L’indispensable contrepartie

 

En conclusion, avoir oublié que le placement action rapporte d’abord et essentiellement un revenu aléatoire – le dividende – conduit à une approche

spéculative généralisée dont les effets sont très dangereux lorsque qu’un

consensus sur l’évolution future des cours se dégage. Si ce sont les vendeurs qui

se font rares par rapport aux acheteurs (parce que tous ceux qui voulaient vendre

ont déjà vendu...), les marchés montent et parfois inconsidérément. Les professionnels

et le public s’en plaignent rarement. Si ce sont les acheteurs qui se font

rares par rapport aux vendeurs (parce que tous ceux qui voulaient acheter ont

déjà acheté...), les marchés décrochent. Le grand public a été anesthésié à coups

de promesses de rendements « garantis » et à coups d’explications reprises par

tous les médias. Il n’a pas compris. Quant aux gérants, habitués à la notion de

valeur théorique, ils ont réagi trop tard et ensemble : la valeur théorique n’a

jamais garanti la présence d’une contrepartie...

 

Curieusement, la théorie financière indique qu’un placement action doit

rapporter plus qu’un rendement obligataire (une obligation) ou monétaire. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’entreprise est obligée de verser les coupons

d’obligations, alors qu’elle ne distribue de dividende qui si cette décision est

votée. Or, depuis de nombreuses années, on constate des taux de dividendes

(rapport dividendes sur cours des actions) bien inférieurs aux coupons d’obligations

(rapportés à leurs cours d’achat). Ce qui va à l’encontre de la théorie financière.

 

Mais, les financiers s’en accommodent car dans le calcul du rendement

de l’action le modèle économique habituel largement accepté impose d’additionner

au dividende la variation du cours. En d’autres termes, le modèle additionne un élément certain (le dividende, argent sonnant et trébuchant) et de

la monnaie de singe, la variation des cours sur la période choisie. Cette variation

du cours est traitée comme une plus-value (ou une moins-value) aussi effective

que si elle avait été réalisée. Cette pratique masque qu’une variation de cours

est de la monnaie de singe car le dicton populaire dit bien « tant qu’on n’a pas

vendu on n’a pas perdu ». Mais il fonctionne aussi dans l’autre sens : « tant qu’on n’a pas vendu on n’a pas gagné ».

 

Le paradoxe de la modélisation

 

Cette mesure de la rentabilité d’un actif financier, mélangeant enrichissement virtuel et réel, n’est pas l’essentiel des modèles mais une petite étape des

calculs devant laquelle nombreux sont les financiers, en herbe ou accomplis, qui

passent sans considérer sa fragilité. Ce mécanisme s’appelle la valorisation

« mark-to-market » et il est tellement répandu en finance qu’il a été étendu jusqu’à

la comptabilité où il consiste à établir les bilans à l’aide du prix potentiel des

différents éléments qui le composent. Le paradoxe de cette valorisation sur les

marchés, c’est de n’être valable que si l’on ne s’en sert pas. En effet, supposons

que les cours soient monté de 3 %, par exemple. Les détenteurs d’actions peuvent

penser qu’ils ont gagné 3 % (pour faire simple). Mais s’ils avaient tous

anticipé cette hausse et voulu vendre pour réaliser ces 3 % de hausse, alors la

hausse n’aurait pas été de 3 % car les acheteurs voyant un tel nombre de vendeurs

n’auraient pas été suffisamment nombreux pour servir de contrepartie et

le cours aurait chuté. Il est donc paradoxal que les actions soient recherchées

pour la plus-value et gérées à l’aide de modèles valables quand ils décrivent un

passé sur lequel on ne peut plus agir et, au contraire, d’autant plus faux qu’on

les utilise. Autrement dit, ils fonctionnent quand on ne s’en sert pas. Osons

l’analogie suivante : le génial mathématicien qui a la formule gagnante du loto

ne peut la vendre car, plus il a un nombre important d’acheteur, moins elle leur

rapporte. A l’extrême, si tous les joueurs l’achètent, le gain est nul (sans compter l’achat du ticket).

 

Valoriser un capital (ce qui est le but de la gestion) par la recherche de

captation d’écart de cours nécessite de ne pas être dans les derniers à vouloir

sortir d’un mouvement boursier quel qu’il soit, car alors ce ne sera pas au cours

souhaité, mais à un cours beaucoup moins favorable. On touche du doigt la

différence entre modélisation de phénomènes en sciences expérimentales et en

sciences humaines, spécialement en économie. Les phénomènes des sciences

expérimentales ne changent pas du fait que nous les connaissons et les utilisons,

alors que la connaissance des phénomènes économiques a pour finalité « l’agir

humain » et nous modifions ces phénomènes quand nous mobilisons ces connaissances.

Demander aux financiers de modéliser le fonctionnement des marchés sans s’en servir est impossible, ils ne sont pas là pour la spéculation pure.

 

 

Adrien FOULON

 

REDISTRIBUTION OU CROISSANCE ÉCONOMIQUE :

Quel choix pour l’amélioration du niveau de vie ?

 

La préoccupation majeure des Français est la baisse du niveau de vie.

Comment l’endiguer ? Deux écoles traditionnelles s’affrontent pour répondre à la question.

 

L’une est fondée sur le principe socialiste de la redistribution qui prétend que la pauvreté serait la conséquence de l’égoïsme et de la cupidité, et propose une forme ou une autre de collectivisation, de confiscation des ressources par la police afin d’établir une répartition plus « équitable ». L’autre école repose sur le principe libéral qui s’oppose à toute forme de vol et affirme que la propriété et la responsabilité individuelle ne sont pas des obstacles à la croissance du niveau de vie mais sa condition nécessaire et suffisante. Devant l’opposition frontale, il semble opportun d’abandonner

les vieux mythes et de leur substituer une véritable analyse économique.

 

Le développement de l’État Providence et de ses méfaits

 

Depuis la fin de la guerre de 1939-45, l’État Providence s’est développé

dans les démocraties occidentales, incarnant l’imposition du principe collectiviste.

Pendant les « Trente Glorieuses », il a pu confisquer des gains de productivité

pour les redistribuer, s’attribuant faussement le mérite de l’accroissement

du pouvoir d’achat qui en résultait : c’est le procédé d’illusion fiscale des « plumes

du paon ». Il en va de même pour l’origine des gains de productivité, essentiellement

dus au développement des échanges sous l’égide des États-Unis. Les hommes de l’État s’en sont attribué le mérite dans une période de rattrapage

économique et de reconstruction (les capacités de production françaises avaient

alors été détruites de moitié).

 

Cependant, confisquer les gains de productivité pour s’en attribuer faussement

le mérite ne peut marcher qu’aussi longtemps que cette confiscation ne

détruit pas trop de richesses pour que l’illusion se dissipe. Or, c’est ce qui se

passe aujourd’hui : les gaspillages de la redistribution étatique sont tels que les

accroissements de productivité, quand les hommes de l’État ne les interdisent

pas par leurs réglementations, ne suffisent plus pour empêcher le pouvoir

d’achat de baisser.

 

Si aujourd’hui la redistribution semble galoper toujours plus vite puisque

l’État vole allègrement plus de la moitié de la richesse produite, la faillite du

système actuel peut être illustrée en quelques chiffres : plus de 2 millions de

chômeurs, 2 millions de travailleurs pauvres, 7 millions de personnes sous le

seuil de pauvreté, auxquels s’ajoutent plus d’un million de Rmistes et

100 000 SDF (catégories de population qui n’existaient pas avant l’arrivée au pouvoir de Mitterrand).

 

L’échec de la redistribution.

 

Comment cela a-t-il pu se produire ? Comment une redistribution aussi

importante peut-elle conduire à tant d’exclusion ? Quelles sont les raisons pour

lesquelles la redistribution échoue ?

En réalité les économistes compétents n’avaient pas besoin qu’on mette

en place la redistribution pour savoir qu’elle n’atteindrait pas ses prétendus objectifs.

Ils savent de façon certaine que la redistribution conduit forcément à l’échec

quand on prétend l’utiliser pour améliorer le niveau de vie d’une population.

En effet, le caractère purement destructeur de la redistribution, qui exige de voler les ressources pour pouvoir les redistribuer, est définitivement prouvé

par la Loi de Bitur-Camember (1) : celle-ci part du fait que si l’État envisage une certaine redistribution, la rivalité entre ceux qui veulent obtenir le butin les obligera à « pseudo investir » dans la spoliation légale une richesse en tendance équivalente au butin qu’ils en espèrent.

(1) Cf. écrit http://fr.liberpedia.org/Loi_de_Bitur-Camember et audio http://lumiere101.com/2007/10/01/la-loi-de-bitur-camember

 

Contrairement à ce que croient beaucoup,

même quand il est impuni parce que commis par les hommes de l’État,

le crime, en tendance, ne rapporte davantage que dans la mesure où il est le

plus risqué : voler son prochain a toujours un coût, et ce coût-là est toujours

entièrement perdu pour toute production.

 

Mais le crime n’est d’ailleurs pas forcément repérable dans les statistiques,

qui sont bien souvent faites pour l’occulter : par exemple, une bonne partie du « pseudo investissement » dans la spoliation légale consiste dans du temps

consacré à faire du lobbying pour convaincre l’opinion publique. Ceci obligera

les hommes politiques, soucieux de recueillir des voix, à accorder une promesse

de subsides aux groupes les plus puissants auxquels se rattache l’opinion

publique, c’est-à-dire les groupes les plus efficaces dans leurs « pseudo

investissements ».

 

Mais tout le temps passé à intriguer et à mentir, l’embauche de pseudo

experts (par exemple pour soi-disant « prouver » un prétendu « réchauffement

climatique » qui ne se produit pas), la corruption, etc., sont autant de ressources

intégralement perdues pour les activités réellement productives.

 

D’autre part, l’effet de la redistribution sur les victimes est simple et clair,

que ce soit pour le travail ou le capital. L’amputation de valeur dont souffre le

travail et le capital du fait des prélèvements obligatoires conduit à moins travailler

et moins investir. Il est étonnant que certains ne tiennent absolument pas compte

de cette vérité simplissime : une baisse dans la rémunération des services productifs

provoque nécessairement une baisse de leur offre : moins rémunérer un

facteur de production c’est diminuer l’intérêt à le produire et donc la quantité

qui en sera offerte.

 

Les gens sont d’autant moins incités à travailler qu’ils ne perçoivent qu’un

reliquat de la vraie valeur de leur travail, d’autant qu’ils pourront peut-être prétendre

aux subsides que permettront de verser ceux qui, eux, travaillent dur et

qui seront largement spoliés. La sécurité sociale, la TVA, l’impôt sur les sociétés,

sont des prélèvements supportés par les salariés. S’ils n’existaient pas, le smicard

toucherait aisément 2 500 euros nets par mois, contre seulement 1 000 euros

aujourd’hui, l’opportunité de travailler et de créer des richesses est plus que

limitée.

 

Quant au capital, la fiscalité qu’il supporte et son rendement (intérêts, dividendes,

etc.) pénalisent sa formation, en décourageant l’épargne (système dit

« par répartition » pour les retraites) ou en la rendant quasiment impossible. On

limite l’investissement, le capital investi par tête donc la productivité, donc les

salaires. Ceux qui veulent taxer l’épargne, c’est-à-dire le travail passé et non

consommé, n’ont à l’évidence, pas lu Ludwig von Mises ou Friedrich von Hayek,

et sont les plus grands ennemis des pauvres puisqu’ils sont la cause de la baisse

de leur salaire.

 

Une source de prospérité : la spécialisation du travail

 

Parmi les sources de destructions nées de l’intervention de l’état, il faut

évoquer les entraves aux échanges nées des réglementations et impôts – dont

les effets contraignants sont identiques – avec leur impact sur la spécialisation du travail, c’est-à-dire sur les gains de productivité que permet l’échange : comme

le soulignait Philippe Lacoude, avec une fiscalité caractéristique de 50 %, il y a

un rapport de 1 à 4 entre ce que reçoit l’offreur d’un bien (service ou non) et

ce que doit produire celui qui souhaite l’acquérir en échange. De ce fait, il faut

que la productivité du demandeur du service soit plus que 4 fois inférieure à celle de l’offreur pour qu’il y ait recours.

 

C’est ainsi qu’on voit de nombreuses personnes faire elles-mêmes des travaux

dans leur maison pour faire des économies. Mais on ne voit pas que c’est

une simple conséquence de l’intervention de l’État. On ne voit pas la destruction

que cela révèle, on n’y voit pas la manifestation de la Loi de Bitur-Camember.

 

Or, ce qui se passe, c’est que tous les gains de l’échange, qui pourraient

naître d’une spécialisation entre des gens dont l’écart de productivité est moindre

que 1 à 4, n’ont pas eu lieu. Pour mesurer l’ampleur de la perte correspondante,

imaginons que l’interdiction effective d’échanger soit encore pire, et demandons-

nous ce que serait notre vie si nous devions produire nous même notre

ordinateur, notre télévision, notre vin, notre papier, nos crayons, etc.

 

La spécialisation est une source d’enrichissement considérable, essentielle,

et c’est une folie que de la limiter. Faut-il rappeler qu’une spécialisation du travail

complètement libre est source de prospérité que rien ne peut égaler : la spécialisation

permet d’être plus riche sans travailler plus, chacun se spécialisant dans

la production où il est relativement plus productif que les autres et échangeant

ensuite tout ou partie du fruit de ses efforts contre les biens et services que lui

désire. Dans un pays, le marché ne permet pas une spécialisation parfaite de

chaque individu, mais il possède de puissants stimulants (notamment son système

de prix) qui l’incitent à trouver sa place.

 

Enfin la redistribution pose un problème arithmétique, périodiquement rappelé

depuis des lustres (par exemple par Bertrand de Jouvenel dans The Ethics

of Redistribution) : voler les riches (par exemple les 10 % les plus riches) ne

permet en rien d’améliorer le sort des 90 % restant. En effet, les 10 % payent

les trois quarts de l’impôt sur le revenu et subissent les tranches marginales les

plus élevées. Mais en parallèle, face à l’ampleur de cette spoliation, la pauvreté

et l’exclusion demeurent. Jacques Marseille a fait un calcul représentatif de ce

point de vue : si l’on cumulait l’ensemble des rémunérations des PDG du CAC 40

et si on le divisait par le nombre de « pauvres » déclarés par l’INSEE, on obtiendrait

seulement 50 euros par an et par personne.

 

La réponse libérale est dans l’économie du laissez faire

 

Selon le Fraser Institute de Vancouver (Colombie Britannique, Canada), en

classant les pays selon leur degré de liberté sur une échelle de 1 (pays les plus libres) à 5 (pays les moins libres), on constate que le PIB par tête (en 1998) des

pays de la catégorie 1 est de 19 846 dollars contre 2 210 dollars pour la catégorie

5. Selon la même source, sur la période 1990-1999, la croissance était

de 2,3 % pour les pays de catégorie 1 (qui sont néanmoins loin de correspondre

au véritable laissez faire) contre – 1,5 % pour les pays de catégorie 5. Certains

diront que la croissance « c’est bien » mais qu’elle ne bénéficie qu’aux riches ;

« faux ! » répondront Dollar et Kraay, deux économistes de la « Banque mondiale » (2) qui ont constaté, dans une étude statistique de 80 pays sur 40 ans, que la croissance bénéficie autant aux riches qu’aux pauvres puisque leurs revenus respectifs augmentent dans les mêmes proportions lorsque la croissance se produit.

(2) La dénomination « Banque mondiale » est une dénaturation de « Banque internationale pour la reconstruction et le développement » (BIRD), institution internationale créée en 1944 en même temps que le « Fonds monétaire international » (FMI).

 

On notera aussi que, selon la même étude, le taux de pauvreté (défini par l’ONU) était de 14,6 % pour les pays de catégorie 1 contre 36,6 % pour les pays de catégorie 5.

 

Comment de telles différences peuvent-elles apparaître ?

 

La première chose à dire est que la destruction qu’engendre la redistribution a disparu en système de laissez faire : il n’y a plus de « pseudo investissements », plus de destruction de la spécialisation du travail, plus de désincitation à produire pour les travailleurs qui perçoivent désormais la totalité du fruit de

leur travail, plus de désincitation à épargner, ce qui permet un accroissement

plus rapide du capital investi par tête, donc une productivité plus élevée et,

partant, des salaires plus élevés. Voilà pourquoi les pays les plus libres ont le plus de croissance et tiennent leurs promesses sur la question du niveau de vie.

 

Le laissez faire favorise une saine concurrence. Il empêche les situations

de rentes qui peuvent exister dans de nombreux secteurs règlementés (grande

distribution, taxis, etc.), et les coûteux monopoles comme celui de la Sécurité

sociale. Le laissez faire permet donc d’abaisser le coût de nombreux produits et

de mieux les adapter au consommateur.

 

Dans ces conditions, chacun peut dépenser son argent comme il le souhaite

et n’a pas à subir le coût de produits ou services qu’il est obligé de payer sans

pour autant avoir envie de le consommer, par exemple beaucoup ne profitent

pas du subventionnement massif des transports publics, mais payent néanmoins

des impôts nécessaires à son financement.

 

Ainsi le laissez faire permet d’obtenir une croissance importante et durable

et un gain en terme de niveau de vie. Mais face à de telles réalités, les libéraux

qui ont pour eux la logique et l’histoire, sont traités d’« idéologues ». Si être

idéologue c’est avoir un système de pensée cohérent et savoir observer les faits

sans parti pris, alors il faut être fier d’être idéologue et remettre en cause ceux

qui se désignent eux mêmes comme « pragmatiques », c’est-à-dire qui entreprennent des actions sans mesurer les conséquences.

 

 

Fred AFTALION

 

L’AVÈNEMENT DU CONSENSUS «MOU»

Vers l’unanimité

 

Les joutes politiques, parfois vives, auxquelles nous assistons quotidiennement dans nos démocraties représentatives pourraient faire croire qu’il existe encore des différences fondamentales entre les convictions des uns et des autres au sein de chaque Nation.

En réalité, l’évolution de nos Sociétés a déjà abouti à une forme de consensus « mou », de sorte que les rivalités qui subsistent portent essentiellement sur la question de savoir par qui nous serons gouvernés.

 

Il n’en était pas ainsi il y a quelques années. Ainsi, lors que Margaret Thatcher succéda à James Callaghan comme Premier Ministre en 1979, l’Angleterre était

en état de faillite ayant dû solliciter du FMI le prêt le plus important jamais accordé à un pays par cet organisme. La voie était ainsi ouverte pour pratiquer

une politique aux antipodes de celle qui avait prévalu jusqu’alors. De même aux États-Unis en novembre 1980, Jimmy Carter laissait une situation si dégradée

que Ronald Reagan n’eut aucun mal à être élu à sa place en proposant un programme « libéral » nettement différent de celui de son prédécesseur. Des alternances aussi tranchées ne sont plus de mises de nos jours car les candidats aux élections s’efforcent de répondre aux désirs de la majorité de leurs mandants en évitant de se prononcer ouvertement sur des thèmes sujets à controverse. Le consensus auquel on parvient ainsi repose sur quelques idées simples.

 

La lutte contre les inégalités

 

La formule « tout se vaut » résume la pensée dominante. Qu’il s’agisse des civilisations dont aucune ne doit se considérer comme supérieure à d’autres ou des êtres humains qui les composent, le mâle n’ayant que trop longtemps dominé le sexe dit faible. De même la coexistence, au sein d’un même État, de riches,

de moins riches et surtout de pauvres a quelque chose de choquant.

 

Récemment Silvio Berlusconi avait provoqué une réprobation unanime en vantant les mérites de la civilisation occidentale qu’il considère comme dépassant encore aujourd’hui toutes les autres par ses accomplissements. C’est que les erreurs commises par l’Occident depuis son apogée, atteinte en 1914, sont telles que les membres de cette communauté ne croient plus en eux-mêmes. Ils

en sont venus ainsi à promouvoir par une politique de « diversité », de « discrimination positive » et de « respect de l’autre » l’accès aux responsabilités des

héritiers d’autres cultures dont ils attendent sans doute une plus grande sagesse

que celle manifestée par ceux dont ils descendent.

 

Cette marche vers l’atténuation des différences paraît tout aussi essentielle

dans les relations entre l’homme et la femme. Trop d’individus du sexe masculin

prétendent encore occuper les meilleures places dans les professions libérales

ou dans les activités liées aux affaires ou à la politique. En exigeant la « parité »

dans tous les emplois possibles et l’égalité des rémunérations on ne fera que

rendre justice aux femmes dont on oublie trop souvent qu’elles sont aussi nombreuses

que les hommes sur notre Planète.

 

Une autre inégalité, trop longtemps tolérée, est celle qui sépare les riches des pauvres et, ici encore, l’accord semble se faire pour tenter d’y remédier.

 

La crise récente a montré en effet qu’une belle unanimité a pris naissance de

la gauche à la droite de l’éventail politique pour s’en prendre notamment aux

rémunérations excessives des banquiers et des traders et pour poursuivre avec

détermination les mauvais citoyens qui ont déserté les « enfers fiscaux » pour

rejoindre les « paradis fiscaux ». Certes il faudra se montrer tolérant dans ce

dernier domaine envers les potentats d’Afrique et du Moyen-Orient qui ont parfois

tendance à confondre les richesses de leurs pays avec leur cassette personnelle.

 

Les richesses qu’ils détiennent et les fonds souverains dont ils disposent à leur guise sont en effet trop nécessaires à notre développement pour que nous nous permettions d’en entraver le transfert ou d’en contester la répartition.

 

Mieux vaut donc consacrer nos efforts à mieux répartir les revenus dont

peuvent jouir les citoyens dans chacun de nos pays développés. La tache consistant

à inciter les pauvres à sortir de leur condition est particulièrement ardue,

les aides qui leur sont accordées n’étant pas de nature à provoquer de leur part

tout l’effort nécessaire. Il est plus facile en revanche de réduire les inégalités en

ponctionnant les riches. Ici encore, un consensus existe au sein de la classe

politique et des électeurs... à l’exception de la minorité des plus fortunés. On ne

voit pas en effet en quoi la droite se serait montrée moins gourmande que la

gauche ces dernières années dans son action, les impôts et les taxes, en progression

constante, étant devenus indispensables au fonctionnement de l’imposante

machine de l’État-Providence dont personne à ce jour ne semble vouloir

se passer.

 

Le mythe de l’État Providence

 

Le système de Sécurité Sociale mis en place en 1945 par les travaillistes

en Angleterre et par le gouvernement provisoire à forte coloration communiste

du général De Gaulle en France, stipulait pour chaque citoyen le droit à la Santé,

à l’Éducation et à la Retraite. « Du berceau à la tombe » la gratuité des services

rendus dans ces domaines était garantie.

Les bénéficiaires de ces services n’ont pas tardé à s’apercevoir que la gratuité

coûte excessivement cher entre autres causes pour la simple raison qu’elle incite à

la surconsommation dans le cadre de la Santé, tandis que la retraite par répartition,

sans constitution de réserves, ne garantit pas les retraites futures, l’Éducation

Nationale pour sa part se transformant en fabrique d’illettrés. En France, par

exemple, la Sécurité Sociale connaît en 2009 un déficit de 20 milliards d’euros, la

moitié de ce « trou » vertigineux étant imputable à l’Assurance Maladie.

Or, malgré un bilan aussi désastreux, les citoyens de nos pays se sont si bien

habitués au mythe de la gratuité qu’ils ne songent pas, dans leur majorité, à le

remettre en question et n’osent se plaindre de services dont ils ne voient pas qu’ils

assument eux-mêmes la charge. On ne peut s’attendre dans ces conditions à ce

que les gouvernants de tous bords prennent sur eux de proposer les réformes,

nécessairement impopulaires, qui s’imposent. Et ce d’autant que les prestataires

de l’État-Providence constitués en monopoles ne veulent à aucun prix qu’on leur

parle de libre concurrence. Ainsi s’est constitué un nouveau consensus.

 

Le problème de la dette publique

 

Il existe un autre sujet tabou que personne ne veut réellement aborder c’est

celui de la dette. Si l’on excepte la Suède et le Canada qui ont décidé d’opter

pour la réduction de leur dette publique tous les pays de l’OCDE ont vu cette

dernière atteindre à présent des niveaux insupportables à terme : 110 % du PIB

en Italie, 73 % en France, l’Amérique d’Obama ayant un taux d’endettement

public qui de 55 % en l’an 2000 est passé en 2009 à 87 % du PIB. La crise

actuelle avec la relance pratiquée par toutes les grandes nations industrielles fait

présager que ces dernières se retrouveront avec des taux dépassant 100 % du

PIB avant 2013. Face à ces gouffres, leurs populations comme leurs gouvernements

conservent un calme imperturbable, leurs principaux soucis étant de

conjurer le danger que pourrait représenter la grippe A et d’éviter que la température

sur notre globe ne s’élève de 2 oC d’ici à 2050 comme le font craindre

les données fournies par quelques puissants ordinateurs.

 

Et comme si les endettements faramineux que nous observons n’avaient

rien d’inquiétant, c’est à de nouvelles dépenses au nom de l’Économie Verte

que s’emploie l’ensemble de la classe politique des pays développés avec le

consentement tacite de leurs populations, affolées par le « catastrophisme » des

écologistes, généreusement transmis par les médias. D’où des investissements

sans rentabilité prévisible, dans les énergies alternatives, les véhicules hybrides

ou tout électriques, l’alimentation « bio », les bâtiments répondant à des normes

de plus en plus contraignantes, l’aide aux nations émergentes qui n’accepteraient

pas de souscrire à la réduction des émissions de CO2 prévue à la réunion

de Copenhague.

 

Le consensus mou et ses inconvénients

 

Comme on vient de le voir une certaine harmonie semble régner dans nos

démocraties sur des sujets qui ont trop longtemps fait débat, en l’occurrence les

problèmes liés à la « parité », à la « diversité », aux inégalités de toutes sortes,

ainsi qu’aux dangers qui menaceraient la Planète.

Par ailleurs, l’accord semble acquis pour ne pas aborder les sujets qui

fâchent, qu’il s’agisse de l’Immigration, de la dette publique ou de l’État-Providence.

Dans ces conditions, laissant à leurs querelles les extrémistes de tous

bords, ceux qui aspirent à gouverner se sont recentrés sur une forme de démocratie

sociale, la nouvelle droite, venue à résipiscence, consentant à épouser les

thèses les plus absurdes des écologistes, tandis que la gauche de « gouvernement

» évitait de s’en prendre au mondialisme et à l’économie de marché. Ces

concessions réciproques réduisaient les oppositions à des batailles pour la

conquête des places de pouvoir et permettaient même aux élus de rejoindre à

l’occasion le parti rival sans trop se renier.

 

Mais le consensus mou ainsi réalisé présente l’inconvénient majeur de ne

résoudre aucun des problèmes qui se posent et qu’on se contente de reporter.

Tôt ou tard, cependant, il faudra bien avoir le courage de leur trouver une solution

car les États, eux aussi, peuvent faire faillite comme l’ont montré récemment la petite Islande et surtout l’État de Californie soudain incapable de payer ses propres fonctionnaires et réduisant leur nombre de manière brutale.

 

 

Jean-Yves NAUDET

 

CARITAS IN VERITATE : UNE ENCYCLIQUE DURABLE (1)

(1) Article publié le 8 juillet 2009 sur www.libertepolitique.com, repris, développé dans le no 46, septembre 2009, de la revue Liberté politique.

 

Puisque l’encyclique Caritas in veritate de Benoît XVI porte pour sous-titre la notion de « développement humain intégral dans la charité et dans la vérité », on peut, sans apparaitre irrévérencieux, la qualifier de durable, car seules la charité et la vérité sont authentiquement durables : tout le reste, même le développement durable, ne dispose pas de l’éternité. Amour (caritas) et vérité, eux, sont éternels. C’est dire que Benoît XVI ne construit pas sur du sable et

si nous allons, avec nos amis de la Fondation

de service politique, consacrer des

semaines d’articles, de revue, de conférences

à cette encyclique, c’est qu’elle

mérite d’être durablement approfondie et

méditée. C’est dire que les premières

impressions à chaud, surtout dans un bref article, sont nécessairement le résultat de choix arbitraires.

 

Un texte qui rassemble

 

On commence toujours la lecture d’une encyclique sociale par l’introduction,

sans lire ce qui précède, c’est-à-dire les destinataires de la lettre. Or les

encycliques sociales récentes ont une particularité : elles ne s’adressent pas seulement

aux catholiques, mais « à tous les hommes de bonne volonté ». C’est

normal, car il s’agit de réfléchir ensemble à l’organisation de la société et cela

concerne tout le monde. Cela implique, pour le pape, dans la tradition issue de

Saint Thomas d’Aquin, de parler non seulement le langage de la foi, mais aussi

celui de la raison. Tout homme peut comprendre la philosophie, chacun peut

découvrir la loi naturelle inscrite dans son coeur. Tous sont donc invités à lire ce grand texte.

 

Ensuite, une encyclique n’apparait pas un beau matin, elle s’inscrit dans

une histoire, celle de la doctrine sociale de l’Église, qui a commencé dans la

période récente en 1891 avec Rerum novarum de Léon XIII. Or ces textes

reposent toujours sur le même double principe : s’appuyer sur la doctrine de

l’Église, qui, elle, ne change pas, même en matière de société, et appliquer ces

principes aux choses nouvelles de notre époque. C’est ce que fait à son tour

Benoît XVI face à la crise économique, à la mondialisation, à l’écologie, à la

misère du monde, à l’immoralité généralisée. Si l’on devait donner un fil conducteur

à cette encyclique, c’est celui, déjà exprimé par Paul VI, du développement

de l’homme tout entier, dans toutes ses dimensions, et du développement de

tous les hommes. Et l’élément essentiel de ce double développement n’est pas

seulement ou d’abord technique ; il est surtout d’ordre éthique. C’est de « moralisation

» dont notre monde a besoin. Dans ce bref papier, complété par d’autres

d’auteurs différents, puis approfondi à d’autres occasions, grâce à Liberté politique,

je ne retiendrai que quelques illustrations, nécessairement arbitraires, qui

ont particulièrement retenu mon attention en découvrant ce texte si riche.

 

Le marché, l’État et la société civile

 

La première concerne l’équilibre des différents domaines d’une société, certains diraient des ordres. Benoît XVI indique que « la vie économique a sans

aucun doute besoin du contrat pour réglementer les relations d’échange entre

valeurs équivalentes. Mais elle a tout autant besoin de lois justes et de formes de

redistribution guidées par la politique, ainsi que d’oeuvres qui soient marquées par

l’esprit du don ». Il en profite pour rappeler que la mondialisation privilégie

l’échange contractuel, mais néglige « la logique politique et la logique du don sans

contrepartie » (§ 37). Il y a donc nécessité d’un « système impliquant trois sujets :

le marché, l’État, et la société civile. » (§ 38). Jean-Paul II avait identifié « la société

civile comme le cadre le plus approprié pour une économie de la gratuité et de la

fraternité, mais il ne voulait pas l’exclure des deux autres domaines ». Benoît XVI

pense par exemple, à coté des entreprises recherchant le profit, à d’autres formes

d’organisation voulant aller au-delà. C’est un thème à creuser car il y a à la fois

nécessité de ne pas tout mélanger : l’ordre marchand ne doit pas tout envahir et

tout ne se vend pas ; tout n’est pas politique ; l’ordre communautaire, et notamment

religieux, ne doit pas dominer la politique. Et en même temps le pape nous

explique clairement que la gratuité, le don, par exemple, ne saurait se limiter à la

société civile. Et le « donner pour avoir » (l’échange), le « donner par devoir » (la

politique) sont différents de « l’agir gratuit » (§ 39), qui doit exister partout selon le

pape. Voilà un vrai sujet de réflexion sur l’équilibre des sociétés, des ordres,

comme on parlait d’équilibre des pouvoirs au XVIIIe siècle.

 

Le deuxième thème qui attire naturellement l’oeil de l’économiste, c’est la

question du marché. Le texte de Benoît XVI est lumineux et prête ici aussi à des

approfondissements futurs. « Lorsqu’il est fondé sur une confiance réciproque

et générale, le marché est l’institution économique qui permet aux personnes

de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler

leurs relations et échangeant des biens et des services fongibles entre eux pour

satisfaire leurs besoins et leurs désirs » (§ 45). Mais la contrepartie éthique vient

aussitôt corriger ce tableau : « Le marché est soumis aux principes de la justice

dite commutative, qui règle justement les rapports du donner et du recevoir entre

sujets égaux ». La justice distributive a également un rôle à jouer. « En effet,

abandonné au seul principe de l’équivalence de valeur des biens échangés, le

marché n’arrive pas à produire la cohésion sociale dont il a pourtant besoin

pour bien fonctionner. Sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque,

le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique.

 

Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut » : ne sommes-nous pas là au

coeur de la crise financière actuelle ? Mais le pape ne condamne pas pour autant

le principe du marché ou des institutions équivalentes. S’il est mal utilisé par

l’homme – et on le voit chaque jour – « c’est la raison obscurcie de l’homme qui

produit ces conséquences, non l’instrument lui-même » (le marché en l’occurrence).

« C’est pourquoi ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause mais

l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale » (§ 36).

 

Une éthique amie de la personne

 

Cela nous conduit tout naturellement au troisième élément, qui est l’éthique : le marché n’a pas en lui-même de régulateur éthique – seul l’homme

a une éthique – et la crise actuelle est une crise morale ; il faut donc moraliser

le capitalisme ou du moins les hommes qui agissent dans le système capitaliste.

Mais c’est bien beau de parler d’éthique – tout le monde en parle, même la

publicité – mais de quelle éthique s’agit-il ? Et là encore Benoît XVI nous aide à

réfléchir en profondeur.

 

« Pour fonctionner correctement, l’économie a besoin de l’éthique, non

pas d’une éthique quelconque, mais d’une éthique amie de la personne.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’éthique dans le domaine économique, financier

ou industriel. Des centres d’études et des parcours de formation de business

ethics sont créés. Dans le monde développé, le système des certifications éthiques

se répand à la suite du mouvement d’idées né autour de la responsabilité

sociale de l’entreprise. Les banques proposent des comptes et des fonds d’investissements

appelés éthiques. Une « finance éthique » se développe, surtout à

travers le microcrédit et plus généralement la micro finance. Ces processus sont

appréciables et méritent un large soutien » (§ 45).

 

Quel est alors le problème selon Benoît XVI ? « Toutefois, il est bon d’élaborer

aussi un critère valable de discernement, car on note un certain abus de

l’adjectif « éthique », qui, employé de manière générique, se prête à désigner des

contenus très divers au point de faire passer sous son couvert des décisions et

des choses contraintes à la justice et au véritable bien de l’homme » (§ 45).

 

N’oublions pas même que certains appellent éthique la possibilité de mettre fin

à une vie, avant la naissance ou lorsque la personne est très malade. On emploie

même parfois le mot de droit (à l’avortement, au clonage, à l’euthanasie...). Où

est alors l’éthique et la confusion n’est-elle pas à son comble ? Est-il éthique de

mettre la sauvegarde de certaines espèces animales bien au-dessus de celle de

petits d’homme ? De telles dérives existent aussi en économie et éthique rime

trop souvent avec marketing ou publicité.

 

C’est là que le pape nous éclaire à nouveau. « Cela dépend en grande partie

du système moral auquel on se réfère. Sur ce thème, la doctrine sociale de

l’Église a une contribution spécifique à apporter, qui se fonde sur la création de

l’homme à l’image de Dieu, principe d’où découle la dignité inviolable de la

personne humaine, de même que la valeur transcendante des normes morales

naturelles. Une éthique économique qui méconnaitrait ces deux piliers risquerait

inévitablement de perdre sa signification propre et de se prêter à des manipulations

». Il faut oeuvrer « pour que toute l’économie et toute la finance soient

éthiques et le soient non à cause d’un étiquetage extérieur, mais à cause du

respect d’exigences intrinsèques à leur nature même » (§ 45).

 

Un chemin durable

 

Ces trois exemples, parmi des dizaines d’autres pris dans l’encyclique

Caritas in veritate, montrent l’ampleur de ce que nous propose Benoît XVI : il

pose les bonnes questions ; il donne des éléments fondamentaux de réponse,

sur la crise, le développement, l’écologie, mais il les pose au niveau humain,

philosophique, éthique, spirituel. Il ne nous donne pas les solutions techniques :

ce n’est pas le rôle de l’Église, c’est celui de tous les baptisés et de tous les

hommes de bonne volonté, Voilà pourquoi il faut nous mettre au travail, lire

cette encyclique, nous informer, réfléchir en groupe, participer à des rencontres,.

 

Mais chacun sent bien que si le monde est malade par manque d’éthique,

c’est d’abord cette éthique, cette morale naturelle et chrétienne qu’il nous faut

acquérir et approfondir. Où ? Dans l’Église, cela ne fait pas de doute, y compris

en lisant les grands textes du magistère ; au sein des familles, lorsqu’elles sont

fidèles à cet enseignement et dans le système éducatif au sens large, lorsqu’il se

fait le relais authentique des familles et des valeurs naturelles et chrétiennes. Oui, Benoît XVI nous a ouvert un chemin durable et nous allons longtemps vivre de l’enseignement de Caritas in veritate.

 

 

Jacques GARELLO

 

COMMENT LIRE L’ENCYCLIQUE DE BENOÎT XVI (1)

(1) Article publié en italien dans la revue « Liberale » – septembre 2009, mis en ligne sur le site de l’Association des économistes catholiques : http://aecfrance.new.fr/

 

La lettre encyclique « Caritas in Veritate » peut se lire de deux façons, ce qui explique la diversité des commentaires parus à ce jour. Les uns ont été intéressés

par l’analyse de l’économie mondialisée et des perspectives qu’elle offre pour les pays pauvres, les autres ont retenu avant tout un message d’éthique économique. Je crois que les uns et les autres ont raison. D’après ma mesure, le texte de Benoît XVI fait une part égale aux deux versions.

 

L’introduction, le chapitre premier, ainsi que le chapitre six et la conclusion sont surtout oeuvres d’évangélisation, les quatre chapitres au coeur de la lettre traitent principalement de la mondialisation et du développement. La référence permanente à Popularum Progressio ferait plutôt pencher vers une lecture très actualisée du texte, mais le propos essentiel n’est-il pas de proposer aux catholiques

et aux hommes et femmes de bonne volonté les lumières de la foi et de la raison ?

C’est d’ailleurs l’un des mérites – mais aussi l’une des difficultés – de la doctrine

sociale de l’Église que de rappeler les permanences spirituelles et théologiques

lorsque le monde est confronté aux « choses nouvelles » : Léon XIII s’exprimait

sur la « question ouvrière », Paul VI sur le drame du sous-développement, Jean

Paul II sur la fin du communisme. Cette mission du magistère est d’ailleurs rappelée

avec insistance par Benoît XVI : La doctrine sociale de l’Église éclaire

d’une lumière qui ne change pas les problèmes toujours nouveaux qui surgissent

(§ 12). Le Pape parle d’une fidélité dynamique.

 

Le problème nouveau : la mondialisation en crise ?

 

Les économistes et autres experts en sciences sociales sont plutôt portés

à s’interroger sur le tableau du monde présent, sur les enseignements de la crise qu’il traverse et sur la suite à donner. Le texte est ici d’une grande prudence,

parfois même d’une extrême difficulté d’appréciation. Voilà pourquoi partisans

et adversaires du libéralisme peuvent tirer argument de quelques phrases sorties

de leur contexte. Les dirigistes et sociaux démocrates crient victoire lorsque

l’encyclique appelle l’État à intervenir de façon plus pressante (§ 24 et 41), et

appelle de ses voeux une organisation mondiale de l’économie (§ 57), mais ils

en oublient que le rôle de la société civile est aussitôt souligné (§ 24) et que les

erreurs, abus des institutions internationales sont dénoncés (§ 43 et 47) et

qu’une gouvernance mondiale devrait être de nature subsidiaire (§ 57). Les

libéraux se réjouissent de voir le contrat et le marché totalement réhabilités (§ 35

et 36) sur la base de la justice commutative (§ 6) et le protectionnisme condamné

(§ 42), mais ils peuvent s’inquiéter d’une irruption de la gratuité dans les échanges

marchands (§ 36) ou de l’évocation d’entreprises à but non lucratif (§ 46). Si

l’encyclique reprend quelques idées à la mode sur les sources d’énergie et l’épuisement

des ressources naturelles, allant même jusqu’à prôner une planification

de leur usage (§ 49), le néopaganisme des écologistes est ouvertement condamné

(§ 48), ainsi que leur néomalthusianisme (§ 50).

 

Pour ramener les passages du texte à leur juste valeur il serait utile de tenir

compte de trois éléments :

 

1o L’observation d’un monde en mutation n’est pas facile, parce que les

eaux sont mêlées. Par exemple, si la crise actuelle est due à l’imprudence de

certains financiers trop pressés de réaliser des opérations très profitables, les

responsabilités des institutions publiques, y compris des banques centrales, sont

considérables. Si le libre échange est réalisé pour beaucoup de produits et services,

il ne l’est pas pour les produits agricoles. Si les gouvernants dénoncent le dumping

fiscal, le dumping social et les délocalisations, c’est parce que leurs législations et

leurs impôts ont rendu la vie impossible aux entrepreneurs, et parce qu’ils ne

veulent pas renoncer à des dépenses qui représentent souvent gaspillages et

prébendes. Si le chômage s’accroît, c’est sous l’effet des rigidités du marché du

travail, et de l’assistanat dans lequel on entretient les chômeurs (qui très vite vont

pâtir financièrement et psychologiquement des subsides de l’État providence).

 

2o L’encyclique n’a pas voulu revenir à ce qui est définitivement acquis

dans la doctrine sociale de l’Église, en particulier le principe de la propriété

privée et la condamnation du socialisme, la liberté d’entreprendre et le droit à

l’initiative, l’articulation de la justice commutative et de la justice distributive.

Benoît XVI rappelle la cohérence du corpus doctrinal (§ 12), hérité des Apôtres,

des Pères de l’Église et des Grands Docteurs.

 

3o Globalement, le diagnostic de l’encyclique est clair : la mondialisation

est favorable au développement des pays pauvres, elle est l’occasion de réunir

la famille humaine dans la fraternité, pour peu que les hommes veuillent bien

accompagner cette mondialisation d’un supplément d’âme, pour peu que l’on

accepte la vérité de l’amour du Christ dans la société.

 

C’est précisément ce dernier message qui, à mes yeux, constitue le corps

de l’encyclique, tout le reste n’étant que constats prudents, pistes de recherche et parfois même voeux pieux. Je pense que l’important est d’aller à l’essentiel

et de retrouver le lien qui fait remonter la mondialisation et le développement à

l’éthique et à l’Évangile.

 

Responsabilité personnelle et carences institutionnelles

 

Reprenant le thème de Paul VI, Benoît XVI place l’homme au coeur du

processus de développement économique, dont il est à la fois l’acteur et le bénéficiaire.

Bénéficiaire dans la mesure où le développement signifie l’élimination

de la faim, de la maladie et de l’analphabétisme (§ 21), mais aussi le développement

intégral de l’homme (§ 11). Acteur parce que le développement exige

que tous prennent leurs responsabilités de manière libre et solidaire (§ 11) ;

il n’est pas simplement offert au titre d’un droit au développement (§ 11).

Citant Paul VI : Chacun demeure, quelles que soient les influences qui

s’exercent sur lui, l’artisan principal de sa réussite ou de son échec (§ 17)

Benoît XVI conçoit le développement comme la réponse à une vocation, qui

demande à l’être humain de se hisser à la hauteur de sa personnalité et de

l’amour du Christ. Comme Jean Paul II l’avait déjà souligné, la ressource

humaine est le véritable capital qu’il faut faire grandir afin d’assurer aux

pays les plus pauvres un avenir autonome effectif et l’aide financière internationale

ne peut suffire à amorcer le processus de croissance (§ 58).

 

Toutefois, les initiatives individuelles des hommes à la recherche de leur

progrès personnel ne peuvent exister et engendrer le développement que dans

un contexte de liberté, avec des règles du jeu social appropriées. Or, dans les

pays pauvres, il y a carence de ressources sociales, la plus importante d’entre

elles étant de nature institutionnelle (§ 27). C’est la recherche du bien

commun qui fait défaut, de sorte que les hommes ne peuvent tisser le réseau

de complémentarités et de solidarités nécessaire pour soutenir la croissance

économique.

 

Depuis quelques années les économistes calculent un « indice de liberté

économique » et font en effet le constat que les pays les plus pauvres, et où les

inégalités sont les plus marquées, sont ceux où l’indice est le plus faible, où la

« carence institutionnelle » est la plus marquée : ignorance ou violations de la

propriété privée, monopoles publics, déficits budgétaires et inflations, restrictions

à la circulation des produits et des personnes. Ces carences s’accompagnent

naturellement de guerres civiles, dictatures, xénophobie, corruption, fondamentalisme,

castes et sectes ou persécutions religieuses.

 

Benoît XVI, avec insistance et bonheur, indique que les institutions du développement

ne peuvent naître ni disparaître par décret, ni par suite d’un placage

idéologique. Au passage il fustige les anti-mondialistes pour lesquels le progrès signifie la dégradation de l’homme et la disparition des cultures, mais aussi bien

les tenants de l’absolu de la technique qui idolâtrent la science et la technique.

Ce sont deux erreurs anthropologiques, où l’homme est tantôt un être définitivement

déchu, tantôt le maître absolu de l’univers (§ 14 et 70).

 

Par contraste, les bonnes institutions sont le produit d’un processus cognitif

qui, comme la vérité, n’est pas produite par nous, mais est toujours découverte

ou, mieux, reçue (§ 34). Cette route qui conduit au véritable développement

(§ 52) amène les institutions issues de cultures différentes à converger

vers ce que l’on appelle la loi naturelle, loi morale universelle expression de la

même nature humaine L’adhésion à cette loi inscrite dans les coeurs est donc

le présupposé de toute collaboration sociale constructive (§ 59).

 

Humaniser l’économie mondialisée

 

Dans la doctrine sociale de l’Église, nul doute que l’homme est au coeur de

l’économie (§ 25). Mais cette vérité est-elle démentie par la mondialisation ?

Benoît XVI cite Jean Paul II : La mondialisation, a priori, n’est ni bonne

ni mauvaise, elle sera ce que les personnes en feront. (§ 41). Comme son

prédécesseur il voit dans la mondialisation une occasion de faire vivre en harmonie

la famille humaine dans son ensemble (§ 53). La mondialisation permet

de prendre conscience des complémentarités, des services que les uns peuvent

rendre aux autres. Mais il n’en sera ainsi que si la dimension spirituelle du développement

est prise en compte et si les relations avec les autres nous amènent

à accepter non seulement l’échange, mais aussi le don et la gratuité. Or, comme

la crise actuelle le révèle peut-être, les hommes ne sont-ils pas en train de s’égarer

sur de faux chemins ? Benoît XVI dénonce avec vigueur l’absolu de la technique,

cette croyance en l’infinie capacité des hommes à progresser dans la

maîtrise de la matière, sans s’encombrer de considération morale. (§ 70)

Peu à peu s’est forgé un faux humanisme, qui pour magnifier les oeuvres

de l’être humain, a oublié de les ordonner à la dignité et à la liberté de la personne.

L’humanisme qui exclut Dieu est un humanisme inhumain (§ 78). La

mondialisation et le développement, tout comme la paix, la santé et la vie, ne

sont pas affaires de technique, mais d’éthique. (§ 71 et 72).

 

Tandis que les pauvres du monde frappent aux portes de l’opulence,

le monde riche risque de ne plus entendre les coups frappés à sa porte, sa

conscience étant désormais incapable de reconnaître l’humain (§ 75).

Benoît XVI dépasse volontairement les frontières de l’économie pour nous

mettre en garde contre l’oubli de Dieu dans la société contemporaine. L’humain

est souvent ignoré dans la bioéthique, dans la protection de l’environnement,

dans l’éducation, dans la vie de la famille, dans les relations internationales (§ 69 et 51).

 

Par contraste, un humanisme chrétien, qui ravive la charité et se laisse

guider par la vérité, en accueillant l’une et l’autre comme des dons permanents de Dieu, est la plus grande force au service du développement (§ 78).

 

C’est aussi l’espoir et la promesse d’une société harmonieuse où la dimension

spirituelle de l’homme est pleinement reconnue. Il en est de la société contemporaine

comme du marché, comme de la mondialisation : le progrès consiste à bâtir la civilisation de l’amour, en pratiquant la charité dans la vérité. Il en va de la sauvegarde de la liberté de la personne et de la reconnaissance de sa pleine dignité. Voilà, en tout cas, ce que j’ai lu dans la lettre encyclique de Sa Sainteté Benoît XVI.

 

 

OPINION

 

UNE TAXE INJUSTE, INUTILE ET DANGEREUSE : LA TAXE CARBONE

 

Les Français croulent déjà sous les impôts directs et indirects. Les études de l’IREF ainsi que le dernier Rapport de la Cour des Comptes montrent que la France

détient le record des prélèvements obligatoires au sein des pays membres de l’OCDE : l’État français confisque 54 % des richesses produites par le pays. Or, voici qu’une nouvelle taxe vient d’être créée par le gouvernement : la taxe carbone. Il s’agit du vingtième impôt nouveau instauré par Nicolas Sarkozy depuis son élection en 2007. Difficile de faire mieux en 2 ans.

 

Cette nouvelle taxe – comme d’ailleurs tous les prélèvements obligatoires – est injuste, inutile et dangereuse.

 

C’est une taxe injuste car elle va toucher surtout les familles les plus démunies qui subiront de plein fouet l’augmentation du prix de l’essence, du gaz et

de l’électricité, conséquences inéluctables à l’introduction de la taxe carbone.

Dans un contexte économique difficile, avec une croissance négative et une forte augmentation du chômage, cette taxe enfoncera encore plus les familles françaises dans la précarité les obligeant à payer plus de 300 euros par an.

 

C’est une taxe inutile car introduire un nouvel impôt, même élevé, n’aurait aucun effet sur le climat. La France émet à peu près les cinq millièmes des

émissions mondiales de CO2 et les autres pays ne sont pas prêts à la suivre sur cette voie. Le ministre allemand de l’écologie a même parlé de l’« éco-impérialisme de la France » qui souhaite imposer un nouvel impôt à l’Europe. Qui plus est, de nombreux rapports faits par des scientifiques contestent l’impact réel du CO2 sur les changements climatiques.

 

Récemment (juin 2009), un rapport intitulé « Comments on Draft Technical Support Document for Endangerment Analysis for Greenhouse Gas

Emissions under the Clean Air Act » met ouvertement en doute le réchauffement climatique. Sur une centaine de pages, l’auteur du Rapport, M. Alan Carlin,

scientifique depuis 35 ans au sein de l’EPA (Environmental Protection Agency),

démontre, statistiques à l’appui, les faits suivants :

– L’Homme n’est sûrement pas à l’origine du réchauffement climatique

de la planète. Dans le passé, des périodes de refroidissement ont alterné avec

d’autres périodes de réchauffement de l’atmosphère.

– Les graphiques montrent que la planète a plutôt tendance à se refroidir

et que les émissions de CO2 n’ont strictement aucun impact sur la température

globale.

– Les prévisions apocalyptiques des climatologues devraient être corrigées

par les scientifiques. Il n’existe aucune preuve exacte qui devrait nous inciter à

prendre des mesures coercitives contre le réchauffement de la planète.

En conclusion, M. Carlin suggère une approche beaucoup plus scientifique

des problèmes climatiques. Laisser le climat à la science et non pas aux

politiques !

 

La taxe carbone est dangereuse car elle va affecter les petites et moyennes

entreprises, celles qui créent des emplois en France. Des dizaines de milliers

d’emplois seront détruits et le taux de chômage ne cessera d’augmenter. Il est

vrai qu’à l’origine de cette taxe est Michel Rocard. Enarque, Inspecteur des

Finances, Ancien Premier ministre et dirigeant du Parti socialiste, Michel Rocard

accumule les « missions ponctuelles » (et les rémunérations supplémentaires).

Après avoir été expert en révolution numérique auprès de Ségolène Royal pour

laquelle il a réalisé un Rapport, Rocard est devenu conseiller en réchauffement

climatique et préconisateur d’une nouvelle taxe intitulée la « taxe carbone ». Ce

n’est pas étonnant de la part du créateur de la CSG en 1990, prélèvement

« provisoire » sur tous les revenus pour faire baisser le déficit de la Sécurité

sociale. La CSG existe toujours (elle augmente d’ailleurs régulièrement) et le

déficit de la Sécu ne cesse de se creuser.

 

L’ALEPS, l’IREF et Contribuables Associés se sont mobilisés contre cette nouvelle taxe en lançant une pétition nationale le 12 septembre dernier. Plus

de 10 000 personnes ont déjà signé cette pétition et leur nombre ne cesse de croître. 14, 15, 17 ou 32 euros la tonne de CO2, c’est toujours l’argent des

contribuables ! Aujourd’hui, la taxe carbone. Et demain ? Quelle autre taxe ?

Nicolas Lecaussin

Directeur du développement de l’IREF

(Institut de Recherches Économiques et Fiscales)

 

 

 

BONNES FEUILLES

 

Charles GAVE

 

LIBÉRAL MAIS NON COUPABLE (1)

(1) Paris, Bourin, septembre 2009, 153 pages, 18 €.

 

Charles Gave, économiste et financier international, publie ce livre remarqué en cette rentrée 2009. Il démontre avec talent que ce n’est pas le capitalisme qui doit être refondé mais bien l’État, quand il joue les intrus dans l’économie. Il nous entraîne ici dans les arcanes de la bourse (chapitre 10, pages 113 et sq.)

 

Un train peut en cacher un autre

 

La bourse est facile à comprendre : il faut simplement savoir s’il y a plus d’imbéciles que d’argent ou plus d’argent que d’imbéciles.

Proverbe boursier, Anonyme.

 

Je vais devoir une fois de plus faire appel à l’expérience que j’ai acquise au cours des quarante dernières années.

 

Une baisse boursière durable, un « bear market », commence toujours par ce qu’il est convenu d’appeler une « crise de liquidités ». Cette dénomination

quelque peu mystérieuse recouvre une réalité toute simple : avant la crise, emprunter est très facile et donc l’argent liquide est surabondant. Pendant la

crise et bien souvent quelque temps après, emprunter est impossible et ceci pour

une raison bien compréhensible : les banques ont fait de mauvais prêts pendant

la période d’euphorie, leurs fonds propres sont en chute rapide et comme elles

ne peuvent prêter que douze fois ces fonds propres, elles sont obligées de réduire

la taille de leurs bilans. Elles n’accordent donc pas de nouveaux prêts et elles essayent en outre de se faire rembourser ceux qu’elles avaient octroyés précédemment.

 

Les entrepreneurs et les particuliers en cash flow négatif (ce qui veut

dire qu’ils sortent plus de cash qu’ils n’en font rentrer ; que le lecteur pense à

un promoteur immobilier dont le projet est à moitié terminé et qui a besoin de

prêts bancaires pour le compléter...) se trouvent acculés à la faillite. Ils ne peuvent

pas rembourser les anciens prêts, ce qui détériore encore le bilan de nos

banques et ainsi de suite.

 

Une crise de liquidités consiste en une énorme pénurie d’argent liquide.

 

Comme tout ce qui est rare est cher, la valeur du cash monte par rapport à

toute autre forme de placement. Ce phénomène est toujours accompagné, sur

le plan des placements, par ce qu’il est convenu d’appeler un « bear market » ou

marché baissier dans tous les actifs financiers risqués (obligations du secteur

privé, actions cotées, immobilier) dans la mesure où ceux qui se retrouvent en

cash flow négatif sont obligés de vendre tous leurs actifs liquides pour essayer

d’éviter la faillite. C’est à l’évidence une période où il y a plus d’imbéciles que

d’argent.

Le nettoyage prend habituellement une douzaine de mois avant que l’économie

reprenne cahin-caha, les « mains fortes » (cash flow positif) ayant racheté

les mains faibles (cash flow négatif) à bon compte (2).

(2) Galbraith, mauvais économiste mais merveilleux écrivain, disait : « Un génie financier, c’est quelqu’un qui a du cash à la fin d’un “bear market”. »

 

Tel est le schéma du marché baissier « normal », si tant est qu’une telle chose existe. En général, la

baisse entre le plus haut et le plus bas varie entre 20 % et 30 %, ce qui est

désagréable mais pas insurmontable. De temps en temps cependant, nous avons

un « bear market » plus important où les baisses peuvent dépasser 60 %. Dans

ce cas, au phénomène de manque de liquidités s’ajoute la prise de conscience

soudaine par les marchés que la rentabilité du capital investi dans un certain

nombre de secteurs très importants de l’économie va être structurellement plus

basse qu’on ne le pensait avant la crise. Il est tout à fait évident que tel est le

cas pour le secteur financier dans tout le monde développé.

C’est cette réalité que nous avons développée dans notre deuxième partie.

Cette crise serait donc le symptôme d’une novation financière qui aurait temporairement

accru la rentabilité apparente du système bancaire pour mieux faire

apparaître ses faiblesses à l’arrivée. L’émergence de cette crise financière va

avoir des conséquences très lourdes sur le financement des États. Prenons le cas

de la France. Depuis 1994, la dette a plus que doublé, passant de 550 milliards

d’euros à 1 100 milliards aujourd’hui (dette brute selon les critères de Maastricht),

et cette dette ne comprend pas les retraites à payer pour les fonctionnaires,

soit dès à présent, soit dans le futur. Divine surprise pour les différents

gouvernements français depuis 1994 : les taux d’intérêt pour financer cette dette

ont baissé de moitié avec pour conséquence la stagnation du coût de financement

de la dette aux alentours de 55 milliards d’euros par an, bien que la dette

ait doublé. Au fur et à mesure que le bilan se détériorait, le coût de l’emprunt

baissait.

 

Chacun voit bien cependant que nous avons ici une énorme bombe à retardement.

Si les taux d’intérêt venaient à monter, la note financière s’aggraverait

de façon inéluctable. Et, bien sûr, le service de la dette doit être honoré avant

tout autre paiement. Si le coût de portage de la dette s’alourdit, il faudra couper

dans toutes autres dépenses (éducation, défense nationale, Sécurité sociale) ou

vendre massivement des actifs (privatisations). On voit bien que nous nous approchons

de l’instant où augmenter les dépenses de l’État, une fois le paiement des

intérêts effectué, sera impossible. La France sera comme M. Madoff quand les

demandes de remboursement sont devenues supérieures aux rentrées de nouveaux

gogos. En termes techniques, cela s’appelle être en cavalerie, préambule

à la faillite. Bref, les États vont devoir faire face beaucoup plus rapidement que

certains ne le pensent à des contraintes financières implacables...

Parallèlement d’autres secteurs, d’autres facteurs, sont peut-être en cause.

De nouvelles tendances lourdes sont discernables. La première idée qui vient à

l’esprit est la suivante :

• le XIXe siècle a été le siècle du charbon, de la machine à vapeur et du

chemin de fer ;

• le XXe siècle a connu la prééminence du pétrole, du moteur à explosion

et de la voiture individuelle ;

• il est très probable que le XXIe siècle verra la domination de l’électricité

et du moteur électrique.

Nous sommes peut-être en train de changer – à la marge au début, mais

les marchés et les économies fonctionnent toujours à la marge – de système

énergétique, ce qui aurait des conséquences gigantesques sur les économies.

Par exemple, en amont du moteur à explosion, il y a l’industrie pétrolière, en

aval l’industrie automobile, deux immenses poids lourds dans les économies

d’aujourd’hui. Si la rentabilité du capital investi venait à baisser structurellement

dans l’industrie financière, l’industrie pétrolière et l’industrie automobile, qui

pourrait être surpris de se trouver face à un grand « bear market » plutôt qu’à une simple crise de liquidités ?

 

Et c’est là que nous retrouvons Schumpeter et sa « création destructrice ».

Le jour où les chemins de fer furent inventés, tous les éleveurs de chevaux de

trait et les fabricants de diligences se virent condamnés à mort, même s’ils ne le surent pas tout de suite. Venait en effet d’apparaître ce que les spécialistes

appellent une « invention de rupture ». Derrière ce néologisme barbare se cache

une réalité : de temps en temps, un gars génial, dans un garage, fait une découverte

qui bouleverse complètement l’ordre établi. Souvent, cette découverte met à mal des industries entières, qui n’ont plus qu’à disparaître. Que le lecteur songe

aux appareils photo numériques qui ont acculé Polaroid à la faillite et font qu’un

géant comme Eastman Kodak n’est plus que l’ombre de ce qu’il était dans le

passé. Ou encore qu’il pense au minitel, au télex ou au fax, complètement anéantis par l’Internet. Bref, un acte de création induit une série de destructions

en cascade, la plupart du temps fort douloureuses. Parallèlement, des industries

qui n’existaient tout simplement pas voient soudain le jour. Nous avons un double effet de croissance exponentielle d’un côté et d’effondrement accéléré de l’autre, double mouvement caractéristique de la phase de crise pendant laquelle il

s’accélère (3).

(3) Bien entendu, ceux qui souffrent dans la destruction crient comme des cochons qu’on égorge, et comme ils ont un poids politique non négligeable de par leur nombre, la tentation est quasiment irrésistible pour les élus de tout faire pour freiner ou empêcher la destruction. Or empêcher

la destruction, c’est se battre contre la marée qui monte en investissant ce bien rare entre tous

qu’est le capital dans des activités à rentabilité négative. Comme la croissance du pays sur le long

terme dépend de la quantité de capital disponible, si celui-ci vient à baisser, alors la croissance s’arrête ou plonge. Il faut tout faire pour aider les individus à retrouver du travail, il ne faut rien faire pour maintenir en état de survie artificielle des secteurs qui n’ont plus de raison d’être.

 

Je n’ai pas le moindre doute sur le fait que la prochaine invention destructrice

aura lieu dans le domaine de l’énergie, et cette invention permettra la

transition vers le tout-électrique. Le pétrole sera réservé aux transports longue

distance, du style poids lourds, avions et bateaux. C’est peut-être ce que les

marchés sont en train de subodorer et, dans ce cas, la meilleure nouvelle pour

les États-Unis est sans doute la faillite de General Motors et de Chrysler.

Une autre idée peut être évoquée. Fernand Braudel, le grand historien

français, faisait remarquer fort justement que lorsque le siège du pouvoir économique

se déplaçait d’une région à une autre, nous avions une crise économique

profonde et souvent des guerres. Quand le pouvoir est passé de l’Italie

du Nord à Amsterdam, crise. Puis quand il a vu son siège se déplacer d’Amsterdam

à Londres, re-crise. Quand enfin il a dérivé de Londres vers New York

à la fin des années 1930, crise et guerre à nouveau.

Nous sommes sans doute en train de vivre un transfert du pouvoir économique

et financier d’un axe « atlantique », qui se serait ordonné autour des villes

de Londres et New York, vers un nouveau centre de gravité qui se situerait

quelque part dans l’océan Pacifique. L’axe Londres/New York serait alors remplacé

par une nouvelle transversale, Pékin/Shanghai/Hong Kong/New York.

En fait, ce transfert semble être en cours depuis un certain temps déjà : 75 %

de la croissance dans le monde depuis cinq ans est attribuable à l’Asie, ce qui

laisse peu de place pour les pays de l’OCDE (4).

(4) Ce chiffre indique l’accroissement du niveau de vie et non pas le niveau de vie moyen.

75 % de l’accroissement des niveaux de vie a eu lieu en Asie, l’Europe et les États-Unis ne contribuant

pour ainsi dire pas à cette croissance mondiale, le reste venant du Brésil, de la Russie ou des autres pays émergents...

 

Si tel est le cas, il ne faut pas s’étonner de connaître une crise économique. Le contraire eut été surprenant.

 

Enfin, une dernière possibilité doit être signalée : dans mon livre (5) précédent, je mentionnais que nous étions en train de passer d’une économie industrielle à une économie « de la connaissance ».

(5) C’est une révolte ? Non Sire, c’est une révolution !, Bourin Éditeur, 2007.

 

 

Par là je voulais dire que tous les processus de production et d’échange étaient en train de changer de façon irréversible.

L’exemple que je donnais était celui de l’émergence de ce que j’avais

appelé les sociétés « plates-formes ». Un bref rappel s’impose ici.

Chaque société doit en effet accomplir trois tâches :

• conceptualiser ses nouveaux produits, en général dans des centres de

recherche spécialisés ;

• produire ces nouveaux produits, en général dans ses usines ;

• les vendre.

[...]

La « connaissance », comme source de valeur, a remplacé la capacité à

produire. Seule la capacité à innover compte et non plus la taille des usines. La

rareté de nos jours n’est plus la capacité industrielle, mais l’invention, la connaissance

des clients, l’existence d’une marque et une utilisation optimale de la logistique

des transports.

[...] Pour résumer, cette période de création destructrice est sans doute le

résultat de quatre facteurs qui se télescopent.

• Une crise financière que nous avons essayé d’expliquer et que les gouvernements

doivent traiter (6). Pour un certain nombre de pays, la solution de

facilité consistant à faire croître l’endettement de l’État est en train d’atteindre

ses limites. Il va falloir trouver autre chose.

• Un changement – à venir ou déjà en cours – dans le principal système

de production, de distribution et de consommation d’énergie.

• Une nouvelle donne technologique transférant la création de valeur de

la production industrielle vers l’intelligence conceptuelle.

• Une nouvelle forme d’organisation des sociétés industrielles ou commerciales,

tirant parti des trois facteurs précédents et déterritorialisant les profits et

les emplois comme jamais auparavant.

Ce sont ces forces-là qui vont être à l’origine de la prochaine phase de

croissance, que Schumpeter appelait la phase de création. Ces quatre défis doivent

être relevés et, selon la façon dont ils le seront par chaque pays, le futur sera brillant, médiocre ou désastreux.

 

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

Frédéric BASTIAT

 

PAMPHLETS (1)

(1) Les Belles Lettres, collection « bibliothèque classique de la liberté » dirigée par Alain Laurent, 2009.

 

Je ne comprendrai probablement jamais pourquoi cet auteur de génie,

Frédéric Bastiat, est ignoré en France alors qu’il est devenu un classique outre-

Atlantique. Les explications sur le « complot » des anti-libéraux et autres fonctionnaires

de l’Éducation nationale, même si elles recèlent une part de vérité,

ne m’ont jamais complètement convaincu. Je pense tout simplement que Bastiat

n’a pas été lu. Rien que son style, clair, précis, fluide, agréable, devrait inciter

les enseignants et les esthètes à l’enseigner en classe. Et puis, il y a cet aspect

anecdotique, la petite histoire qui rend la lecture encore plus excitante, en évitant

que le lecteur s’ennuie. Il existe d’ailleurs une grande différence avec son contemporain

(ils ont vécu à peu près à la même période du début du XIXe siècle), Alexis

de Tocqueville, qui, lui, est devenu célèbre mais dont l’écriture est loin d’avoir

les qualités réunies par celle de Bastiat. Il y a un côté cassant chez Tocqueville,

avec des phrases plus lourdes, plus administratives. Son style ne dégage pas le

même parfum de conteur que chez Bastiat, on a l’impression de lire un rapport et non un morceau de littérature.

 

Les Pamphlets de Bastiat ont été édités sous ce titre en 1850 et complétés

par le célèbre Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce sont des essais à but

pédagogique qui visent à démontrer des réalités qui paraissent évidentes à

l’auteur. Ils ont été écrits au moment de la révolution de 1848 qui avait pris une

tournure socialisante. Ils reflètent l’actualité mais Bastiat en a fait une oeuvre

pérenne... Prenons d’abord la place qu’occupe l’État dans ces textes. On connaît

tous (je m’adresse aux libéraux) la célèbre phrase, « L’État, c’est la grande fiction

à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde »

mais beaucoup moins les autres considérations de Bastiat sur l’État qui est réellement

pour lui une obsession dans le bon sens du terme. L’Histoire lui a donné

raison de considérer l’État comme l’ennemi le plus dangereux car difficilement

saisissable.

 

Voici ce qu’il écrit dans « Justice et Fraternité » : « Nous ne pouvons

comprendre ce qu’on désigne par l’État. Nous croyons qu’il y a dans cette perpétuelle personnification de l’État, la plus étrange, la plus humiliante des

mystifications. Qu’est-ce donc que cet État qui prend à sa charge toutes les

vertus, tous les devoirs, toutes les libéralités ? D’où tire-t-il ces ressources, qu’on

le provoque à épancher en bienfaits sur les individus ? N’est-ce pas des individus

eux-mêmes ? Comment donc ces ressources peuvent-elles s’accroître en passant

par les mains d’un intermédiaire parasite et dévorant ? N’est-il pas clair, au

contraire, que ce rouage est de nature à absorber beaucoup de forces utiles et

à réduire autant la part des travailleurs ? Ne voit-on pas aussi que ceux-ci laisseront,

avec une portion de leur bien-être, une portion de leur liberté ? ».

Cet État qui dépouille les travailleurs est dangereux et mystérieux. « Je voudrais

qu’on fondât un prix, non de cinq cents francs, mais d’un million, avec

couronnes, croix et rubans, en faveur de celui qui donnerait une bonne, simple

et intelligible définition du mot : l’État. Quel immense service ne rendrait-il pas

à la société ! L’État ! Qu’est-ce ? Où est-il ? Que fait-il ? Que devrait-il faire ?

Tout ce que nous savons c’est que c’est un personnage mystérieux, et assurément

le plus sollicité, le plus tourmenté, le plus affairé, le plus conseillé, le plus

accusé, le plus invoqué et le plus provoqué qu’il y ait au monde. Car, monsieur,

je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais je gage dix contre un que depuis

six mois vous faites des utopies ; et si vous en faites, je gage dix contre un que

vous chargez l’État de les réaliser » (Discours à l’Assemblée). On ne saurait pas

mieux écrire, surtout aujourd’hui lorsque l’État ne cesse de donner naissance à

des utopies depuis des dizaines d’années...

 

Voici ce qu’il écrit aussi à propos de la loi qu’il voit comme un danger pour

la propriété et l’individu : « Selon lui (Rousseau), la loi devait transformer les

personnes, créer ou ne pas créer la propriété. Selon moi, la société, les personnes

et les propriétés existent antérieurement aux lois, et, pour me renfermer

dans un sujet spécial, je dirai : ce n’est pas parce qu’il y a des lois qu’il y a des

propriétés, mais parce qu’il y a des propriétés qu’il y a des lois ». « La propriété est

un droit antérieur à la loi, aussi bien que la liberté, que l’un et l’autre n’existent

qu’à la condition de respecter le droit d’autrui, et la loi a pour mission de faire

respecter cette limite, ce qui est reconnaître et faire respecter le principe même ».

 

La propriété privée et la loi ne sont pas des institutions sociales dont les caractéristiques

changent au bon vouloir des législateurs et/ou des politiques. On voit là

un autre exemple de l’analyse visionnaire de Bastiat : la déformation, l’appropriation

de la loi ainsi que l’inflation des lois telles qu’elles se produisent aujourd’hui.

Que dire aussi des pages consacrées au libre-échange (et à son Association

du libre-échange) ? Bastiat commence par rappeler que « l’État ne doit pas être

producteur, mais procurer la sécurité aux producteurs. Il n’a pas de ressources

qui lui soient propres. Il n’a rien, il ne possède rien qu’il ne le prenne aux travailleurs.

Lors donc qu’il s’ingère de tout, il substitue la triste et coûteuse activité

de ses agents à l’activité privée. Si, comme aux États-Unis, on en venait à reconnaître

que la mission de l’État est de procurer à tous une complète sécurité, cette

mission, il pourrait la remplir avec quelques centaines de millions. Grâce à cette

économie, combinée avec la prospérité industrielle, il serait enfin possible d’établir

l’impôt direct, unique (la « flat tax » ?), frappant exclusivement la propriété réalisée de toute nature ». « Une contribution unique, proportionnelle à la propriété

réalisée, prélevée en famille et sans frais... Plus de cette fiscalité tenace,

de cette bureaucratie dévorante, qui sont la mousse et la vermine et la vermine

du corps social ; plus de ces contributions indirectes, de cet argent arraché par

force et par ruse, de ces pièges fiscaux tendus sur toutes les voies du travail, de

ces entraves qui nous font plus de mal encore par les libertés qu’elles nous ôtent

que par les ressources dont elles nous privent... »

 

Ensuite, il rappelle ce que signifie le libre-échange : « A mes yeux, jamais

le libre-échange n’a été une question de douane et de tarif, mais une question

de droit, de justice, d’ordre public, de propriété. Parce que le privilège, sous

quelque forme qu’il se manifeste, implique la négation ou le mépris de la propriété

; parce que l’intervention de l’État pour niveler les fortunes, pour grossir

la part des uns aux dépenses des autres, c’est du communisme »... « L’échange

est un droit naturel comme la propriété. Tout citoyen qui a créé ou acquis un

produit, doit avoir l’option ou de l’appliquer immédiatement à son usage, ou de

le céder à quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en échange

l’objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand il n’en fait aucun usage

contraire à l’ordre public et aux bonnes moeurs, et uniquement pour satisfaire

la convenance d’un autre citoyen, c’est légitimer une spoliation, c’est blesser la

loi de justice. C’est encore violer les conditions d’ordre ; car quel ordre peut

exister au sein d’une société où chaque industrie, aidée en cela par la loi et la

force publique, cherche ses succès dans l’oppression de toutes les autres ? ».

Très actuelles aussi ces pages consacrées à la façon dont les socialistes

s’approprient la fraternité en en faisant un « objet » à but électoral et non plus

une manifestation spontanée : « La fraternité est spontanée, ou n’est pas. La

décréter, c’est l’anéantir ». « Le sacrifice imposé aux uns en faveur des autres,

par l’opération des taxes, perd évidemment le caractère de fraternité ».

 

Il en est de même pour l’éducation : elle ne se dirige pas car « la loi ne dirige et n’impose que l’erreur ». A propos d’éducation, cela fait longtemps que

Bastiat aurait du être étudié dans les écoles. Voici l’une des réformes à faire pour

essayer de sauver l’école.

Bogdan Calinescu

 

 

Chantal Delsol

 

QU’EST-CE QUE L’HOMME ? (1)

(1) Éditions du Cerf, 2009.

 

Chantal Delsol, professeur de philosophie et membre de l’Institut, nous

livre un cours écrit d’anthropologie. Sa démarche est tout à fait justifiée. Depuis trop longtemps, le vrai discours sur l’homme s’est fondu dans des appréciations

généralistes sans partir du début : d’où vient l’homme ? A-t-il été créé tout équipé

par Dieu ou provient-il d’une longue transformation ? Faire de l’anthropologie

peut paraître paradoxal car l’homme n’est pas un être disparu ou en voie de

disparition (bien que...). La question est de savoir quelle est la représentation

universelle de l’homme, quelle est la réalité de sa vie sur terre. Ce livre est une

description de l’homme universel à partir de l’anthropologie philosophique pour laquelle l’espèce humaine est une et les différences de culture ne sont pas plus fortes. Chantal Delsol présente un discours sur l’homme sans préjuger de sa culture.

 

L’auteur décrit les traits fondamentaux de la permanence humaine. En

prenant conscience de soi-même, l’homme se transcende. Il réalise que la mort

existe et veut s’émanciper. Il est ici mais aussi ailleurs. En fait, l’homme est un

animal qui « pose à propos de son propre destin des questions inquiètes et insolubles

». La première question essentielle est celle de la mort ; cette question lui

assure une différenciation individuelle. « En découvrant la certitude de sa propre

mort, l’homme découvre l’essentiel ». Il prend conscience qu’il est unique. « On

peut imaginer, écrit Chantal Delsol, que nos premiers ancêtres, ces creuseurs

de tombes, aperçurent ainsi la caractéristique, à la fois inquiétante et commune,

de leur espèce : la conscience de la mortalité. C’est sans doute même la

constance, et pour ainsi dire l’unanimité de cette conscience, qui rend compte

de la communauté de l’espèce. Tous les hommes se savent mortels, ce destin

les réunit et à la fois les sépare. Ils deviennent des individualités au sein d’un destin commun, ou si l’on préfère au sein d’une condition ».

 

En tant que philosophe libéral, l’auteur sait qu’on ne peut comprendre

l’homme que « sous l’angle individuel et personnel, situé dans un temps et un

espace dont l’entrecroisement lui est absolument propre. Sinon, il n’est plus

rien, qu’un pion déplaçable et remplaçable, superflu dès qu’il ne remplit pas son

office ». Son pire ennemi est l’idéologie : le marxisme et le national-socialisme.

L’homme y est réduit à quelques traits biologiques, il fait partie d’un tout, il n’existe pas en tant qu’être individuel.

 

Une autre particularité de l’homme est celle de pouvoir transmettre une culture. Recevoir et donner, voilà les autres traits essentiels que les totalitarismes

ont voulu enlever à l’homme. Faire table rase du passé, c’était obliger l’homme à retourner à l’état bestial, primitif, lui enlever tout repère. La résistance de

celui-ci est d’autant plus remarquable que les moyens mis en branle par les

négateurs de l’humanité ont été impressionnants. Malgré la menace de la mort,

l’homme a voulu résister. C’est ça aussi qui fait sa singularité. En transportant

avec lui l’héritage il permettra à ses successeurs d’accéder à leur humanité : « L’héritage ne rendra pas l’homme immortel. Il lui conférera son humanité ».

B. C.

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

XXXIe Université d’été de la Nouvelle économie

Aix-en-Provence, 23-26 août 2009

 

Marché et moralité

 

Les libéraux étaient d’autant plus heureux de se retrouver pour cette XXXIe Université d’été d’Aix-en-Provence qu’une année d’interruption avait exacerbé leur attente !

 

Le professeur Pierre Garello ouvrit la cérémonie du dimanche soir avec enthousiasme.

 

Le thème choisi, « Marché et moralité », situait d’emblée les débats au coeur de la crise : est-elle financière ? politique ? ou s’agit-il d’une crise morale ? Le

marché doit-il être encadré pour y instiller la moralité, ou doit-il au contraire être libéré de l’État providence pour satisfaire aux légitimes exigences de la moralité ?

 

Ces interrogations étaient aussi celles de l’encyclique Caritas in Veritate parue en juillet, largement commentée à la lumière des analyses de Jean Yves

Naudet. Elles rejoignent les travaux pionniers de Doug Den Uyl et Doug Rasmussen, philosophes néo-aristotéliciens, les idées innovantes de Mario Rizzo sur la justice et la bienveillance, les travaux de l’IREF sur la moralité de la fiscalité et de la protection sociale.

 

Enfin, et non le moindre, le succès de cette 31e édition a été due à la présence de deux personnalités charismatiques, qui ont donné les discours introductif

et conclusif. Le Président de la République Tchèque Vaclav Klaus a montré le recul des idées de la liberté en Europe, sous la pression de la sociale démocratie dont le nouveau nid est l’Union Européenne : quelle désillusion par rapport aux espoirs nés de la chute du mur de Berlin ! La vague verte submerge

nos libertés, elle est une entreprise de destruction de la société européenne.

 

Vladimir Boukovski, le fameux dissident qui a passé douze ans dans les prisons et les hôpitaux psychiatriques d’URSS, a rappelé que

le totalitarisme guette aujourd’hui l’Europe entière, et que nul ne semble en avoir conscience. Sa lucidité, sa passion et sa foi ont

soulevé l’enthousiasme de l’assistance, et Madame le maire d’Aix en Provence, Maryse Joassains-Masini, tint à rendre hommage à Vladimir Boukovski en lui remettant la médaille d’honneur de la Ville.

 

L’Université d’Été a été également l’occasion de fêter le vingtième anniversaire de l’Institute for Humane Studies Europe, animé par Pierre Garello et fondé en 1989 par Jacques

Garello, avec l’aide du professeur Leonard Liggio, aujourd’hui vice-président

d’Atlas Foundation (Arlington, Virginie). Ce dernier reçut une vibrante ovation que justifient sa légendaire gentillesse, son efficacité et sa souriante modestie.

Dans les numéros de la Nouvelle Lettre une page rend régulièrement compte des principales communications et des débats de cette Université (consulter www.libres.org).


- Bulletin 128, juillet 2009.

 

AVANT-PROPOS

 

Pendant la crise, les travaux continuent !

 

C’est à notre vice-président, Fred AFTALION, de nous livrer ses réflexions sur l’actualité. Parmi les ravages causés par la crise, il a choisi de se pencher plus

particulièrement sur le secteur industriel pour démontrer l’absurdité destructrice des mesures gouvernementales. Industrie chimique et industrie de l’automobile, également sinistrées, n’auront plus de secrets pour vous (p. 2).

 

Guido HÜLSMANN, quant à lui, revient aux sources de la crise : l’irresponsabilité de certains banquiers – pour être banquier, on n’en est pas moins homme ! – poussés par la cupidité, par le vertige que donne le pouvoir de créer arbitrairement de la monnaie et par la quasi certitude d’être impunis grâce à la protection des banques centrales. Le verdict de Guido HÜLSMANN est sans appel : tant que le système monétaire ne sera pas assaini, il n’y aura pas de sortie de crise (p. 7).

 

En Russie, mêmes causes, mêmes effets, encore amplifiés par les tares majuscules du système en place avec lequel Françoise THOM n’est pas tendre. La corruption et l’hypercentralisation du gouvernement sont dissimulées sous un bourrage de crâne médiatique qui tend à rendre les États-Unis responsables de tous les maux. Chantage en politique extérieure, prébendes à l’intérieur, tel est l’état des lieux d’une Russie figée dans l’attente du retour de la manne pétrolière (p. 14).

 

Toutes ces enquêtes sont oppressantes. Heureusement, une petite fable à la morale fort sérieuse mais au décor léger et bucolique nous apporte une bouffée d’air frais. Nous la devons à Victoria CURZON-PRICE. Elle commence par une phrase aux notes proustiennes et nous conduit, à travers les scènes charmantes d’une matinée à la campagne, à une conclusion pertinente sur les droits de propriété, garants de l’ordre social et donc de l’entente cordiale entre voisins (p. 19).

 

Passez un bel été, cher lecteur, et réservez nous quelques jours pour participer à notre rencontre annuelle sous le soleil d’Aix-en Provence (p. 42).

Jacqueline Balestier

 

 

 

Fred AFTALION

 

RÉFLEXIONS SUR LA CRISE

 

« Ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu’ils portent sur les choses. »

Épictète

 

Des avertissements ignorés

 

Lorsqu’une bulle se développe, qu’elle soit technologique ou immobilière comme celle qui est à l’origine

de la crise actuelle, les plus lucides se doutent qu’elle va éclater et le font même savoir. De nos jours, ce genre

de pressentiment peut se communiquer instantanément à toute la planète mais il est en général ignoré du plus grand nombre. En effet il ne prendrait de valeur que si on connaissait le moment où la catastrophe

 annoncée se produira.

 

En l’absence de cette information et dans l’euphorie régnante, chacun cherche à prolonger le plus longtemps possible la prospérité engendrée par la bulle. Les dirigeants politiques qui découvrent aujourd’hui des boucs émissaires parmi les « patrons voyous » et s’en

prennent aux mauvais citoyens soupçonnés d’avoir placé une partie de leurs

avoirs dans des « paradis fiscaux » n’ont à aucun moment mis en garde leurs

ressortissants contre la spéculation effrénée conduisant à la crise. Conscients ou

inconscients des dangers encourus ils ont eux aussi cherché à reporter les

échéances dont ils pouvaient pourtant supposer qu’elles seraient douloureuses.

 

« Encore une minute Monsieur le bourreau » aurait dit la belle Madame du Barry

à celui qui allait lui faire perdre la tête au sens strict du terme.

Les Français de notre époque ne peuvent ignorer pour leur part que la

Retraite par répartition telle qu’elle a été conçue en 1945 a fait son temps, que

la santé « gratuite » qui leur coûte déjà si cher est un mythe et que le déficit public

s’élevant à 1 300 milliards d’euros et devant s’accroître de 100 milliards en 2009

n’est pas tenable. Mais ils croient, comme apparemment ceux qui les gouvernent,

que le danger de banqueroute n’est pas imminent et qu’en tout état de

cause leur descendance règlera les problèmes qu’ils n’ont pas voulu affronter.

Si pour un homme politique qui n’est pas nécessairement un homme d’État,

gouverner c’est peut être prévoir, c’est aussi ne pas inquiéter les électeurs par

des avertissements qu’ils préfèrent ignorer.

 

Le passage douloureux des règles aux règlements

 

Le système capitaliste pour fonctionner à l’avantage de ses adeptes doit se

conformer à des règles. Celles-ci ayant été faussées on veut nous imposer à présent

des réglementations sous le prétexte de mieux contrôler son fonctionnement.

Ainsi des rémunérations excessives ont pu être versées à certains dirigeants et des

« bonus » faramineux à de nombreux traders sans faire l’objet d’aucune remontrance

officielle. Or c’est depuis que les entreprises sont en perte et ne peuvent

donc plus se livrer à ces extravagances qu’il est question de réglementer les gains

de ceux qui s’efforcent de les redresser. On ne peut agir davantage à contresens.

On sait aussi qu’avec le temps les normes prudentielles se sont relâchées.

Aux États-Unis, notamment, les autorités ont laissé se créer, par fusion, des

banques gigantesques qui jouaient au Casino avec de l’argent qu’elles n’avaient

pas, allant jusqu’à prêter 50 fois leurs fonds propres. Parallèlement le prix du

crédit s’est trouvé faussé en premier lieu par des garanties implicites du Trésor

données aux déposants et à certains organismes financiers, ensuite par les baisses

intempestives des taux d’intérêt de la banque centrale des États-Unis – la Fed – à

la moindre alerte portant sur la solvabilité des débiteurs. Il était pourtant connu

que dans un système capitaliste fonctionnant de façon cohérente, plus le risque

est grand, plus le coût des capitaux prêtés doit être élevé et moins il faut accorder

de garantie, la faillite étant la sanction méritée des imprudences commises. Parce

que ces principes de simple bon sens n’ont pas été appliqués c’est par de nouvelles

interventions que les autorités monétaires espèrent être en mesure de

limiter les dégâts, les banques perdant de ce fait toute liberté d’action.

 

Hélas à la carence officielle est venue s’ajouter la cupidité et la stupidité

des spéculateurs confondant les résultats de leurs calculs des probabilités avec

les faits de l’économie réelle. C’est à cette déplorable conjonction de faiblesses

et de maladresses que l’on doit la tentation actuelle de vouloir passer d’un système privé autorégulé à un système public de réglementations contraignantes.

Rien n’illustre mieux la confusion qui règne, que la photo publiée récemment

dans la presse où l’on voit les patrons des plus grandes banques américaines

comparaître, l’air déconfit, devant une commission sénatoriale à Washington,

comme si la classe politique n’avait rien à se reprocher en la matière. Quant

aux Européens, malgré leur antiaméricanisme de façade, ils suivent l’Amérique

dans ce qu’elle a de bon et de moins bon de sorte que leurs finances ont été

contaminées à leur tour par des produits toxiques venus d’Outre Atlantique,

laissant le champ libre à l’intervention des États.

 

L’industrie malmenée

 

Contrairement au secteur financier de nos économies développées qui a

longtemps été laissé libre de commettre les pires erreurs, erreurs dont nous

payons aujourd’hui le prix, le secteur industriel vit depuis de longues années sous

contrainte des pouvoirs publics et la crise actuelle ne fait qu’aggraver sa situation.

 

L’Industrie chimique occidentale

 

L’Industrie chimique occidentale fut la première touchée car elle n’avait

pas l’heur de plaire aux écologistes dont l’influence auprès des autorités est

devenue prépondérante. Un trou dans la couche d’ozone de la stratosphère,

aujourd’hui oublié, lui fut imputé sous le prétexte jamais démontré que les chlorofluorocarbones

(CFC) qu’elle dut cesser de fabriquer, en étaient responsables.

 

Le DDT insecticide particulièrement efficace contre la malaria fut longtemps

banni jusqu’à ce qu’on s’aperçût qu’on ne pouvait s’en passer si l’on voulait

maîtriser ce fléau. Plus récemment c’est aux engrais et aux produits phytosanitaires

que s’en sont pris les fanatiques de la nourriture « bio » comme si celle-ci

pouvait subvenir aux besoins des populations de la planète.

Quant aux biotechnologies qui sont la branche la plus prometteuse de la

chimie elles suscitent la méfiance des Européens, lesOGMétant toujours interdits

dans des pays comme la France, l’Allemagne, l’Autriche tandis qu’ils sont

accueillis avec enthousiasme depuis plus de dix ans par les agriculteurs des États-

Unis et plus récemment par ceux du Brésil, de l’Argentine ou encore de l’Inde.

Par ailleurs des normes environnementales de plus en plus sévères ont conduit à

la délocalisation d’un certain nombre de productions chimiques vers des pays

d’Asie où le principe de précaution n’a pas encore été inscrit dans la Constitution.

Le comble dans ce domaine est la nouvelle directive connue sous l’appellation

REACH, que la commissaire pour l’environnement à Bruxelles a édictée

et qui oblige les industries chimiques opérant dans l’Union Européenne à faire

tester 10 000 produits d’usage courant dont on ne sait pourquoi ils présenteraient

soudain un danger pour les consommateurs.

 

S’étonnera-t-on dans ces conditions de voir les grands groupes de la Chimie

disparaître les uns après les autres des deux côtés de l’Atlantique ? Seuls des

vétérans peuvent encore se souvenir des noms glorieux du français Rhône-

Poulenc, de l’allemand Hoechst, de l’anglais ICI, de l’italien Montecatini, de

l’américain Union Carbide qui firent pendant près d’un siècle honneur à leur

pays par leurs découvertes et par les bienfaits qui en résultèrent.

 

L’industrie automobile

 

Après la chimie, l’automobile est devenue la cible préférée des écologistes.

Ces derniers pensent apparemment que sans l’une et l’autre il n’y aurait ni pollution

ni, bien entendu, accidents d’automobile et nous serions en mesure de mourir

centenaires et en bonne santé, tout en léguant à nos enfants une planète propre.

D’où la poursuite du degré zéro d’impuretés dans l’atmosphère qui concerne au

premier degré l’automobile tant que son usage n’aura pas été interdit.

Plus encore qu’à satisfaire leur clientèle, les constructeurs ont dû ainsi

s’employer à répondre aux normes de plus en plus sévères exigées des pouvoirs

publics : pot catalytique à base de platine, métal rare et cher ; antidétonant des

essences coûteux remplaçant le plomb tétra éthyle, le plomb empoisonnant le

pot catalytique ; évolution vers le moteur Diesel dont le carburant est dans certains

pays moins taxé que celui des moteurs à explosion ; mise au point d’un

filtre à particules, ces dernières étant émises par le moteur Diesel.

 

Tandis que se multipliaient les exigences techniques, il fallut concevoir des

véhicules plus sobres dans leur consommation de carburant, le cartel de l’OPEP

faisant fluctuer le prix du baril à sa guise.Onorienta ainsi la clientèle vers des véhicules

de faible cylindrée par des bonus/malus, des primes à la casse, ce qui ne fit l’affaire ni

des constructeurs ni des utilisateurs. Enfin alors que le pétrole n’est pas près de

manquer et que son prix n’est pas tout à fait prévisible, ayant baissé de $147 à $47 le

baril en six mois, les écologistes toujours en avance sur leur temps imposèrent des

recherches coûteuses sur la voiture de l’avenir (hybride ou toute électrique) qui n’a

aucune chance de trouver un marché rentable dans les 10 prochaines années.

Après tous les efforts consentis par les constructeurs, ces mêmes écologistes

s’employèrent à dissuader les conducteurs d’utiliser leur véhicule pénalisant

le moindre excès de vitesse et créant toutes sortes d’obstacles à la circulation

automobile dans les villes où ils conseillèrent d’utiliser des transports publics ou

mieux encore puisque l’air y est pur, la bicyclette. Lourdement endettée, avec

des stocks difficiles à écouler et une clientèle sevrée de crédit, faut-il être surpris

si la crise venue, l’industrie automobile ait fait appel à l’aide publique pour tenter

de se sortir d’affaire ?

 

La collusion public-privé s’est ainsi reformée à l’image de ce qui s’est produit

dans la finance et on a vu le Président Obama, agissant en patron d’industrie,

révoquer le Président de la General Motors, nommer son successeur et menacer

de faillite celle qui fut la première entreprise du pays, après lui avoir accordé des

prêts à fonds perdus. Consolons-nous, cependant, car, grâce à nos écologistes,

l’air est plus pur dans nos villes et si nous voulons qu’il en soit de même dans nos

habitations, il nous faudra désormais ouvrir plus souvent nos fenêtres.

 

Vrais et faux remèdes

 

La crise que nous connaissons affecte à la fois les particuliers, les entreprises

et les États. Elle exige à ces trois niveaux une réduction des dépenses

jusqu’au rétablissement des équilibres des budgets respectifs. Mais seul l’État peut

se permettre de continuer à dépenser sans compter car les déficits publics ne

sont mortels qu’à terme plus ou moins lointain. Et c’est ce que l’on observe avec

les programmes de relance proposés par les États-Unis et avec une moindre

ampleur par les principaux pays européens. Le risque ainsi pris serait moindre

dans le cas du Canada dont les dépenses publiques ont fondu et dont les banques

sont restées prospères, n’ayant pas été contaminées par les « subprimes ».

Or avec le « plan Obama » le déficit budgétaire va dépasser 11 % du PIB

des États-Unis et il pourrait atteindre 6 % du PIB dans le cas de la France, deux

pays déjà lourdement endettés. Si encore en injectant de telles sommes les économies

repartaient, réduisant par là même les taux de chômage, mais, plus sages

que les dirigeants, les consommateurs n’ont ni le besoin ni l’envie d’acheter les

produits non essentiels qu’on leur offre et de ce fait les entreprises ne voient

pas la nécessité de procéder à de nouveaux investissements dans l’immédiat.

Une automobile de nos jours est encore en parfait état après 10 ans d’usage

pourquoi faudrait-il en changer chaque année ?

 

Par ailleurs, il existe encore de par le monde beaucoup de détenteurs de

liquidités (firmes ou particuliers) prêts à s’engager sitôt qu’une opportunité nouvelle

se présentera à eux et surtout dès qu’ils auront repris confiance. Réduire

les impôts pour ceux qui n’en paient déjà que très peu et alourdir la fiscalité des

investisseurs potentiels comme on voit que le projettent nos hommes politiques

c’est tout simplement compromettre tout velléité de reprise. Ainsi à une politique

de l’offre qui serait bénéfique on préfère une politique de la demande de style

keynésien qui n’a aucune chance d’aboutir et coûtera cher à chaque nation.

 

Enfin, dans une période où il faudrait n’investir qu’à bon escient et avec

modération, les projets ambitieux des nations occidentales dans le domaine des

énergies alternatives sont une véritable aberration. En effet, aucune de ces énergies,

qu’elle soit éolienne, solaire, ou qu’elle fasse appel à des biocarburants, ne

peut être mise en oeuvre sans recourir à des subventions coûteuses, même avec

un baril de pétrole à $150 ; la main-d’oeuvre qu’elles emploieraient pourrait être consacrée à des projets immédiatement rentables.

 

Devant tant d’incohérences, on se demande si « l’élite » qui prétend nous diriger n’a pas perdu la raison. « Quos vult perdere Jupiter dementat. »

 

 

Guido HÜLSMANN

 

UNE CRISE DE L’INTERVENTIONNISME MONÉTAIRE ET FINANCIER (1)

(1) Transcription de l’allocution prononcée le samedi 4 avril 2009 lors du colloque « L’Église et la crise : comment moraliser le capitalisme ? », organisé à Paris par l’« Association française des Économistes Catholiques », l’« Association Internationale pour l’Enseignement Social Chrétien » et l’« Association pour la Fondation de Service Politique ». Elle va figurer dans les actes du colloque publiés par la revue Liberté politique dans son numéro 45, été 2009, site internet : www.liberte politique.com.

 

La crise actuelle n’est pas le fruit de l’économie de marché ou, si l’on veut, du capitalisme, mais d’un interventionnisme monétaire et financier de longue date. Dans le présent commentaire, nous allons (1) rappeler

les points de diagnostic qui font l’unanimité, puis (2) évoquer très brièvement certaines mauvais pistes d’interprétation, pour ensuite (3) souligner les principaux facteurs qui, selon nous, sont à l’origine de la crise. Nous allons conclure avec quelques remarques sur les remèdes qui s’imposent.

 

Quelques éléments de diagnostic

qui font l’unanimité

 

Tous les experts s’accordent pour dire que les prises de risque sur les marchés financiers ont été bien souvent déraisonnables. Les banques et les entreprises

d’investissement ont depuis longtemps affaibli les soupapes de leur gestion financière, en diminuant la part de la trésorerie dans leurs actifs et en réduisant

les fonds propres. De plus, elles ont systématiquement préféré des placements à plus haut risque au détriment des placements moins risqués. Il en résultait une

fragilisation des marchés financiers dans leur ensemble.

 

En ce qui concerne les motivations immédiates de ces pratiques, il y a

encore unanimité parmi les économistes. En effet, dans chaque cas, l’enjeu est

d’augmenter la rentabilité des fonds propres des intermédiaires financiers (banques

et entreprises d’investissement).

 

(a) En diminuant la part relative de la trésorerie dans leurs actifs, les intermédiaires

financiers peuvent renforcer la part des actifs rémunérés et donc augmenter

à la fois la rentabilité totale de leur capital et la rentabilité de leurs fonds

propres en particulier.

 

(b) En réduisant la part relative de leur fonds propres, les entreprises financières

peuvent bénéficier d’un effet de levier sur le rendement de leur capital.

Considérons l’exemple chiffré suivant : e 5M de profit net sur un investissement

en fonds propres de e 50M donne un rendement net sur fonds propres de 10 %.

Si l’on remplace une plus ou moins grande partie de ces fonds propres par des

dettes, alors le profit net diminue (car il faut bien rémunérer la dette), mais il

croît relativement aux fonds propres. Par exemple, si l’on remplace e 45M

desdits fonds propres par un crédit à 5 %, alors le profit net se calcule comme

suit : e 5M – e 45M x 5 %=e 2,75M. Mais ce profit net de e 2,75M rémunère

maintenant un investissement en fonds propres de seulement e 5M, donc il

représente un rendement net sur fonds propres de 55 % !

 

(c) En préférant des placements à plus haut risque, les entreprises financières

peuvent également augmenter leur rentabilité, car ces placements plus

risqués promettent, si tout marche bien, des revenus plus élevés.

 

Se pose donc la question de l’interprétation de ces faits. Certaines interprétations

sont insatisfaisantes sur le plan intellectuel, donc il s’agit de les écarter d’abord.

Puis nous allons présenter ce qui nous semble être la principale cause de la crise.

 

Des mauvaises pistes d’explication de la crise

 

L’avidité

 

Sans doute il existe des gens avides. La question n’est pas non plus de savoir

si ces gens sont particulièrement massés sur les marchés financiers (peut-être,

personne ne le sait à l’heure actuelle) ou si l’avidité est moralement admissible (elle

ne l’est pas). La véritable question est de savoir pourquoi les gens avides seraient

capables de s’imposer contre tous les autres, avides ou non. Pourquoi n’y aurait-il

pas d’intérêts opposés qui neutraliseraient la réalisation de leurs projets ? Après

tout, les consommateurs et les patrons ne paient pas n’importe-quel prix. Le désir

des uns de s’enrichir est effectivement neutralisé par le souci budgétaire des

autres. Pourquoi cet effet serait-il absent sur les marchés financiers ? Telle est la

véritable question. L’avidité ne peut pas, en tant que telle, créer une crise de cette

magnitude, tant qu’il y a des intérêts effectifs qui s’opposent.

 

L’instabilité inhérente du capitalisme

 

Les économistes d’orientation keynésienne ont également recours à l’explication

de la crise par l’avidité des agents financiers. Cependant, leur

argumentation est plus sophistiquée et mérite donc une considération particulière.

Selon eux, la principale cause de la crise est la montée du capitalisme, qui

par sa nature serait effréné et irrationnel. La libéralisation des marchés financiers

depuis la fin des années 1970 aurait encouragé des prises de risque irresponsables.

 

Cette tendance n’aurait pas pu être freinée par des intérêts qui s’y opposent, car il existerait une asymétrie entre les agents financiers et leurs clients.

En effet, les intermédiaires financiers participent pleinement aux gains de

leurs placements si tout va bien, tandis qu’ils ne subissent pas les pertes si l’investissement

tourne mal. Certes, les agents incompétents risquent bien de perdre

leur emploi ; mais les pertes monétaires – des millions et des milliards d’euros –

incombent à d’autres personnes. Les gains sont privés, les pertes sont socialisées.

 

Les professionnels du secteur financier ont alors tendance à percevoir

surtout les opportunités de leurs engagements et à négliger les dangers. Ils sont

« exubérants » et font de mauvais choix d’investissement. D’où les crises récurrentes

sur les marchés financiers.

 

Mais quelle est l’origine de cette asymétrie ? Pourquoi les agents financiers

peuvent-ils se permettre de socialiser les coûts de leurs engagements tout en

participant aux gains ? Répondre que les intermédiaires financiers sont « exubérants

» de par leur nature est un argument intenable car en contradiction avec

les faits et le bon sens. Si les intermédiaires financiers s’enrichissaient systématiquement

aux dépens de leur clientèle, alors la clientèle disparaîtrait très vite de

ce secteur. Il est dès lors clair que les banques ne peuvent pas unilatéralement

socialiser les coûts de leurs erreurs. Toute tentative ouverte de le faire serait

simplement suicidaire. Elles ont bien au contraire tout intérêt à satisfaire leur

clientèle. Elles ont tout intérêt à évaluer les risques de leurs engagements correctement, à éviter dans leurs choix des risques qui sont excessifs par rapport aux gains possibles et à bien conseiller leurs clients.

 

Le manque de confiance

 

Selon certains commentateurs, souvent issus du milieu bancaire, la crise a été déclenchée, du moins aggravée, par le manque de confiance qui s’est installé dans les marchés financiers et qui a ruiné toute coopération basée sur le crédit.

Pour surmonter la crise il faut donc rétablir la confiance. Cependant, la confiance

n’est pas une variable ultime dans les rouages de l’économie. Elle est le reflet de

la manière dont les participants au marché perçoivent la future santé de l’économie

en général, et l’avenir de leurs projets d’investissement en particulier. La

confiance est forte lorsqu’elle est justifiée par le succès de nos projets passés et

actuels. Elle s’affaiblit dans les crises, car les crises démontrent les faiblesses du

jugement humain et révèlent les erreurs du passé.

 

La confiance est donc une bonne chose lorsqu’elle est justifiée. Mais

comme chacun le sait, elle ne l’est pas toujours. On n’a pas confiance dans la

parole de menteurs notoires. On se méfie des imposteurs et autres criminels.

On se méfie des gens qui ont la tête dans la lune. On se méfie des rêveurs qui n’ont pas les pieds sur terre et qui, face à l’orage, nous invitent à sortir de la

maison. Bref, sans doute la confiance est nécessaire pour le crédit, mais les

crédits ne sont pas toujours justifiés. La confiance n’est pas une vertu absolue.

Comme tout acte d’espoir et de foi dans l’avenir (« crédit » vient de « credere » !),

elle est vertueuse uniquement lorsqu’elle se base sur la prudence. Or, notre

situation est telle que personne ne sait comment les marchés vont évoluer dans

les 36 mois prochains. Il serait imprudent de prendre des engagements risqués dans un tel contexte, et il serait irresponsable d’encourager de tels engagements par des subventions politiques.

 

La titrisation

 

Une autre mauvaise piste consiste à chercher les origines de la crise dans

la complexité des produits financiers. Certains économistes considèrent que la

titrisation et les transactions hors bilan ont changé le fonctionnement des marchés

financiers. Ces instruments et pratiques, inintelligibles pour le commun des

mortels, auraient permis de tromper la vigilance des consommateurs. Ils auraient

permis de vendre de bons actifs et des produits financiers inférieurs en les mettant

sur un pied d’égalité. Puisque ces derniers coûtent moins cher à leur producteur,

ils se sont de plus en plus imposés, tout comme les articles contrefaits se répandent aux dépens des originaux.

 

Cette explication n’est cependant pas pertinente : ce n’est pas parce qu’un

produit devient plus compliqué sur le plan technique que les marchands – et

même le consommateur ordinaire – perdent la possibilité de l’utiliser et de l’évaluer

correctement. Peu de gens comprennent le fonctionnement du moteur de

leur véhicule et encore moins celui de leur ordinateur. Cette ignorance ne les

empêche pourtant pas d’utiliser l’un et l’autre et de comparer différents modèles.

 

N’oublions pas non plus que les producteurs se font concurrence. Si certains

d’entre eux se mettaient à exploiter l’ignorance technique des acheteurs, alors

leurs concurrents en avertiraient aussitôt le public. Il en est de même sur les

marchés financiers. Ici aussi, il est improbable que des cas de « contrefaçon

financière » passent très longtemps inaperçus. A priori, il n’y a pas de raison de croire que la vigilance des consommateurs saurait être trompée dans ce secteur.

 

Le point de vue individualiste

 

Une dernière mauvaise piste consiste à trop se focaliser sur les actions individuelles. Après tout, le comportement individuel se fait très largement en fonction des incitations créées par le cadre institutionnel (par les règles formelles

et informelles) qui l’entoure. C’est donc bien souvent ce cadre institutionnel qui

est la véritable cause des comportements nuisibles. Lorsque les institutions

humaines sont injustes nous pouvons parler, avec le pape Pie XI, d’un manque de

« justice sociale » ou bien, avec le pape Jean-Paul II, d’une « structure de péché ».

 

Les institutions humaines ne tombent pas du ciel. Elles ont été créées par

des actions humaines dans le passé et peuvent être modifiées par le choix

humain. Donc, heureusement, les institutions injustes peuvent être modifiées,

et supprimées si nécessaire. Dans le cas de la crise actuelle nous sommes

confrontés à une structure de péché qui se matérialise dans nos institutions

monétaires et qui crée une irresponsabilité institutionnalisée sur les marchés

financiers.

 

Les principaux facteurs de la crise

 

Notre système monétaire est basé sur le papier monnaie, émis par des

banques centrales. Un papier monnaie – tout comme la monnaie électronique,

entre eux il n’y a pas de différence économique fondamentale – se distingue

par le fait qu’il ne peut pas être remboursé en un bien sous-jacent (2). Or,

puisque les coûts de production des billets et des comptes à vue auprès de

banques centrales sont très faibles par rapport à la valeur desdits billets et avoirs,

cette production monétaire se fait sans aucune limitation technique ni commerciale.

 

Les banques centrales peuvent donc produire n’importe quelle masse

monétaire. Si nécessaire, elles peuvent par exemple doubler la masse monétaire

d’un jour à l’autre. Il n’y a pas de limitations. Ceci semble au premier abord être

très bénéfique, parce que les banques centrales peuvent, maintenant, empêcher

les crises de liquidité et peuvent également stabiliser les cours des titres financiers.

Et c’est ce qu’elles ont fait !

 

Elles ont empêché les crises de liquidité dans le passé. Elles ont stabilisé

les cours des titres négociés sur les marchés financiers. Mais les conséquences

n’ont pas été aussi bénéfiques qu’on l’avait d’abord cru. En effet, il en a résulté

une incitation perverse pour les participants aux marchés financiers, et pour

leurs clients, d’ajuster leur comportement à cette nouvelle donne. Sûrs du soutien

des banque centrales, ils ont diminué la part de la trésorerie dans leurs actifs,

réduit la part relative de leurs fonds propres et privilégié des placements à plus

haut risque au détriment des placements moins risqués. Bref, c’est la présence

du papier-monnaie qui explique les tendances irresponsables qui sont si répandues

sur les marchés financiers.

 

(2) Depuis 1971 le dollar et les autres monnaies nationales sont des papiers-monnaies car

ils ne peuvent plus être remboursés en or. Jusqu’en 1971 le dollar pouvait être remboursé en or

par les banques centrales étrangères, donc il était une « monnaie bancaire », tout comme les autres

monnaies nationales qui étaient à leur tour remboursables en dollar. Il s’ensuit que la banque centrale

des États-Unis – la Fed – et les autres banques centrales n’étaient de véritables banques que jusqu’en

1971. Aujourd’hui, elles sont des producteurs de papier-monnaie, semblables du point de vue économique

aux mines d’argent et mines d’or dans un système monétaire métallique. Voir à ce sujet J.G. Hülsmann, The Ethics of Money Production (Auburn, Alabama : Mises Institute, 2008), chap. 12, section 2.

 

En effet, à quoi bon tenir des encaisses, c’est-à-dire une trésorerie relativement

importante, si la banque centrale peut vous prêter d’un jour à l’autre

n’importe quelle somme ? Soulever la question tient lieu de réponse. Il n’y a

effectivement plus aucune incitation à maintenir une trésorerie importante.

 

De même, pourquoi financer une part importante de ses investissements

par des fonds propres, et donc renoncer à l’effet de levier, si la banque centrale

cherche à stabiliser les cours des titres financiers ? Considérons un exemple

chiffré pour souligner les enjeux de cette question. Supposons que vous ayez

placé une somme de e 100M et que vous ayez financé ce placement par e 95M

de dettes et e 5M de fonds propres. Maintenant, il y a une fluctuation de la

demande pour vos produits. Par conséquent, la valeur de vos machines, de vos

parcs de véhicules, etc., perd en valeur et ne vaut désormais que e 80M. Ceci

veut dire que vous êtes dorénavant insolvable. Même en vendant tous vos actifs,

vous ne pouvez pas rembourser vos dettes. En revanche, si vous aviez financé

les e 100M avec e 30M de fonds propres, alors vous auriez survécu à cet incident.

 

Vous auriez pu rembourser toutes vos dettes en liquidant vos actifs.

Bref, la raison d’être économique des fonds propres est de protéger les

firmes en cas de fluctuation de la valeur monétaire de leurs placements. Mais s’il

y a une banque centrale, qui a la mission de stabiliser les cours des titres financiers,

qui dispose des moyens techniques pour le faire, qui l’a fait dans le passé

et qui annonce chaque mois et, si nécessaire, chaque jour qu’elle continuera

dans cette voie, alors quelle est votre incitation ? Évidemment, vous allez réduire vos fonds propres et c’est exactement ce qui s’est passé.

 

Mais si telles sont les conséquences néfastes du papier-monnaie, respectivement

de la monnaie électronique, pourquoi est-ce qu’on est parvenu à mettre

le système monétaire et financier sur une fondation si faible ? Le principal enjeu

est d’ordre fiscal. Depuis l’aube des temps, les gouvernements sont intervenus

dans la production monétaire pour se financer. D’abord, et jusqu’au XVIIe siècle,

ces interventions se faisaient sous la forme de dépréciations. Ensuite l’État a

promu la création de banques commerciales qui émettaient des billets sans couverture

métallique intégrale (les « banques à réserves fractionnaires ») et

octroyaient des crédits inouïs à l’État. Pour augmenter la capacité d’émission

des banques commerciales l’État a imposé des systèmes de banques centrales. Finalement, il a autorisé les banques centrales à ne plus rembourser leurs billets, transformant ces derniers en papier-monnaie (3).

(3) Voir à ce titre encore notre ouvrage, déjà cité. Voir également M.N. Rothbard, La monnaie et le gouvernement (Paris : Éditions Charles Coquelin, 2006) ; G. Selgin et L. White, « A Fiscal Theory of Government’s Role in Money » Economic Inquiry, vol. 37 (1999), pp. 154-65.

 

Toutes ces interventions sont fortement problématiques. Les dépréciations

paralysent les échanges et la division du travail. Les banques à réserves fractionnaires

souffrent de crises périodiques de liquidité, et les banques centrales et le

papier-monnaie incitent à des comportements irresponsables sur les marchés

financiers et ailleurs. Les gouvernements anciens et les États modernes n’ont

pourtant pas voulu renoncer au financement facile par la dette et par l’expansion monétaire. Dans la seule recherche de leur propre bien, ils ont créé des institutions problématiques qui ont déstabilisé le fonctionnement de l’économie de marché.

 

Clairement, nous sommes confrontés ici à une structure de péché. Le gouvernement

cherche à vivre au-dessus de ses moyens légitimes. Il n’est plus une

partie organique de la société. Il devient un élément étranger ou, comme le

disaient les scolastiques, il devient tyrannique. Car quel est le fondement du

gouvernement démocratique ? C’est le budget. C’est en accordant au gouvernement un certain budget, que la société gère son argent et le contrôle. Si le gouvernement peut se rendre autonome sur le plan financier en imposant une machine à créer de la monnaie, il n’est plus contrôlé démocratiquement (4).

(4) Ce point crucial fut souligné par Oresme au XIVe siècle. Au XXe siècle, seul Ludwig von Mises semble l’avoir articulé. Voir Nicolas Oresme, « Traité sur l’origine, la nature, le droit et les mutations des monnaies », Traité des monnaies et autres écrits monétaires du XIVe siècle, C. Dupuy, éd. (Lyon : La Manufacture, 1989), chap. XV ; Ludwig von Mises, « Die geldtheoretische Seite des Stabilisierungsproblems » Schriften des Vereins für Sozialpolitik, vol. 164, no. 2 (1923), p. 36 ; idem, Theory of Money and Credit (Indianapolis : Liberty Fund, 1980 [1953]), p. 468.

 

Le système monétaire actuel est la principale racine de la crise

 

En résumé, nous sommes aujourd’hui confrontés à une crise de l’interventionnisme

monétaire et financier. Ce n’est pas la première crise de ce type, bien

que, pour la première fois, elle se manifeste à une échelle planétaire. Ce ne sera

pas la dernière tant qu’on ne voudra pas se résoudre à réformer les institutions

monétaires, sous-jacentes aux marchés financiers, de manière à rendre impossible

toute production arbitraire de monnaie. Mais, en définitive, il s’agit d’une

crise de certaines institutions injustes, imposées par la loi, qui ont promu la démesure et l’irresponsabilité.

 

Quelles sont les mesures qui s’imposent ? Une réforme monétaire, surtout.

On va sortir de la crise d’une manière ou d’une autre. Mais si nous en sortons

sans avoir réparé le système monétaire, sans avoir responsabilisé les participants

aux marchés financiers, nous nous retrouverons dans peu de temps tous réunis

dans un autre colloque portant sur la crise suivante.

 

Entre-temps, il est vain de miser sur une régulation financière accrue. Tant

qu’on a des banques centrales qui émettent des papiers-monnaies, toute régulation

financière est insuffisante. Les participants au marché vont simplement

échapper à la loi, ils vont quitter les secteurs régulés pour reprendre des activités

dans des secteurs non régulés. C’est ce qui s’est passé dans les vingt, trente dernières années, c’est ce qui se passera à l’avenir également si l’on cherche la stabilisation des marchés par cette voie. En revanche, avec un assainissement du système monétaire, la régulation financière serait superflue car la monnaie saine responsabilise les agents.

 

 

Françoise THOM

 

LA RUSSIE DEVANT LA CRISE ÉCONOMIQUE

 

Les dirigeants russes ont longtemps caché, puis minimisé, l’effet de la crise en Russie. Lorsqu’il devint impossible d’en nier l’existence, ils en attribuèrent la responsabilité exclusive aux États-Unis. Or une étude

du déroulement et du développement de la crise en Russie montre que celle-ci a également des causes endogènes. La croissance rapide des années Poutine induite par l’afflux des pétrodollars camouflait en effet les faiblesses structurelles de l’économie russe. D’abord une dépendance exorbitante par rapport aux exportations d’hydrocarbures.

 

Les chiffres sont parlants : en 2000 les hydrocarbures représentaient 30 % des exportations russes ; en 2007, 65 %. Les revenus du pétrole et du gaz constituaient 25 % du budget en 2000, 50 % en 2008.

Les petites entreprises n’emploient que 20 % de la main d’oeuvre et ne contribuent que de 15 à 17 % au PIB. En outre le système financier russe, dominé par 5 banques d’État, est resté dysfonctionnel.

Les banques d’État refusent de prêter, les banques privées ne sont pas fiables.

La Russie avait donc besoin du système financier global pour recycler dans l’économie russe ses énormes revenus pétroliers.

 

Certes l’État russe avait remboursé la dette accumulée des années Gorbatchev

et Eltsine. Mais les banques et les entreprises russes étaient lourdement

endettées. En juin 2008, la dette russe s’élevait à $527,1 milliards ; les banques

devaient $228,9 milliards ; Gazprom $55 milliards, Rosneft 23 milliards,

RUSAL $11,2 milliards, TNK-BP $7,5 milliards, Evraz $6,4 milliards, Norilsk

$6,3 milliards, et LUKoil $6 milliards. Par ailleurs la corruption, ce fléau de l’économie

russe, n’avait fait que croître et se multiplier pendant l’ère Poutine. En

2007, le marché des pots-de-vin était estimé à $240 milliards par an, l’équivalent

du budget national russe ($33,5 milliards en 2001). Enfin la disparité entre

les provinces et la capitale, caractéristique de l’époque soviétique, n’a nullement

disparu. Les provinces sont restées pauvres même pendant la période de prospérité relative des années 2000. Les infrastructures laissent toujours à désirer : de 2000 à 2006, la Russie n’a allongé son réseau de routes goudronnées que de 0,1 %.

 

Les signaux d’alarme

 

Al’automne 2007, les Russes s’inquiètent de la hausse de l’inflation qui atteint

11,9 %. Une seconde poussée inflationniste a lieu en mai-juin 2008 : l’inflation

frise alors les 15 %. L’inflation est due à la domination des monopoles géants bâtis

sous le régime de Poutine, protégés par une bureaucratie kleptocratique. Une

première chute de la production industrielle russe est constatée de janvier à mars

2008. La chute reprend à partir de juillet 2008. La guerre russo-géorgienne d’août

2008 accélère la fuite des capitaux qui avait commencé après l’expropriation de

TNK-BP et l’attaque brutale de Poutine contre le géant de l’acier et du charbon

Metchel en juillet, rappelant fâcheusement l’assaut lancé contre Yukos en 2003-4.

Les investisseurs étrangers retirent alors $63 milliards de Russie.

Malgré ces signaux d’alarme les dirigeants russes ont été pris au dépourvu

par la crise. Jusqu’en septembre 2008, ils étaient euphoriques, s’imaginant que

l’Amérique détestée allait sombrer, tandis que les pays émergents, Russie en

tête, imposeraient au monde leur modèle de « démocratie dirigée » après la faillite

du libéralisme anglo-saxon. Ils voyaient le rouble détrôner le dollar, l’Europe

défaillante s’accrocher à la puissante locomotive de l’économie russe.

 

Il fallut déchanter. Dès la mi-octobre, Gazprom, Lukoil, Rosneft, les soidisant

fleurons de l’économie russe, tendent l’escarcelle. La crise devient sensible

à Moscou et Petersbourg. Vingt-cinq oligarques perdent $230 milliards à la

bourse (dans un premier temps le gouvernement russe leur a demandé d’injecter

des liquidités pour soutenir le cours des actions, ce qui a accéléré leur ruine). En

novembre, la crise s’étend à la Russie entière. Les compagnies russes doivent

alors $857 milliards de, les banques $637 milliards. Le rouble qui faisait figure

de monnaie forte encore en été, perdit 12 % de sa valeur de septembre à

décembre contre un panier de devises (dollars-euros), bien que les autorités aient

dépensé plus de $160 milliards pour soutenir la monnaie nationale depuis août.

En 2007, l’investissement étranger en Russie avait atteint $120 milliards. En

2008, $130 milliards ont quitté la Russie.

 

L’échec des improvisations

 

Le gouvernement réagit d’abord par des improvisations. A partir d’octobre 2008, la Banque russe a mené une politique de restriction de la masse monétaire pour mettre fin aux attentes de dévaluation. Cette politique a eu pour effet

l’effondrement de la production industrielle et la hausse du chômage. A partir

de janvier 2009, la dévaluation a été stoppée mais les banques se trouvent dans

une situation de plus en plus difficile. La stratégie de dépréciation progressive

du rouble a bien permis une relative stabilisation de la devise mais elle a aussi

coûté cher et fait fondre les réserves de changes, passées de près de $600 milliards

en août dernier à $383 milliards au printemps 2009. Le fonds de stabilisation,

décidé après l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, qui était alimenté

par les excédents pétroliers et prévu pour être utilisé en cas de crise, a été

« ouvert » à la fin de l’été 2008. La priorité va au renflouement des établissements

financiers. Quatre banques ont été choisies par le pouvoir (dont trois dans

lesquelles l’État était actionnaire majoritaire) pour être récipiendaire des fonds

anti-crise (1).

(1) Alfa-Bank, Nomos-Bank, Gazprombank et Khanty-Mansiiski Bank.

 

Elles devaient répercuter cette aide en favorisant le crédit aux entreprises.

Mais ces banques ont en réalité utilisé ces $200 milliards pour les placer

à l’étranger, spéculant sur la dévaluation du rouble, ce qui a suscité un scandale

en Russie.

 

L’État cherche ensuite à intervenir directement en aidant les grandes entreprises.

Poutine vole au secours de ses oligarques favoris : $4,5 milliards sont

attribués à Deripaska, $4,6 à Setchine et Bogdantchikov pour Rosneft, $1,8 à

Roman Abramovitch. Pour venir en aide à Tchemezov, le PDG d’Avtovaz, un

Pétersbourgeois de son clan, Poutine impose des taxes exorbitantes à l’importation

des voitures étrangères, causant des émeutes en Extrême-Orient où

l’importation de voitures japonaises d’occasion est l’une des principales sources

de revenus. En tout, 200 milliards de dollars auraient été injectés de la sorte

dans l’économie.

 

Entre-temps la dégradation économique a un impact croissant sur la

société. Si en décembre 2008, 52 % des Russes estimaient qu’ils n’étaient pas

affectés par la crise, en février 2009, ils ne sont plus que 26 % à se dire épargnés.

En mars, un tiers des foyers sont affectés, soit par une baisse de salaire,

soit par un salaire non payé, soit par un licenciement.

 

Un nouveau plan de relance

 

Le 31 mars 2009, Poutine annonce un nouveau plan de relance estimé à

vingt milliards de dollars selon le ministre des Finances, Alexeï Koudrine. Il prévoit

une baisse de l’impôt sur les bénéfices, une baisse des impôts locaux sur les

PME, une revalorisation des retraites de 45 %, une prime de maternité de 362 $,

une suspension jusqu’en 2011 de l’augmentation des prélèvements de sécurité

sociale (de 26 à 34 % des salaires), une augmentation des indemnités chômage

et une aide de près de deux milliards de dollars afin de prévenir les faillites de

nombreuses entreprises travaillant dans le secteur militaire. 606 milliards de roubles

sont débloqués pour le secteur de la construction, 43 milliards de roubles sont alloués pour les aides régionales, 4 milliards pour les indemnisations chômage.

 

Toutefois les vraies priorités du gouvernement russe apparaissent clairement

lorsque l’on compare ces chiffres à celui des commandes militaires prévues

pour 2009 : 1,3 trillions de roubles. La seule véritable réforme induite par la crise

est celle de l’armée annoncée en octobre 2008 : celle-ci prévoit une réduction des

effectifs (d’ici à 2012, 200 000 officiers seront mis à pied, 140 000 sous-officiers

devront partir à la retraite ou se reconvertir) au profit de la modernisation

des équipements et de l’armement. En revanche les coupes budgétaires ont

épargné les autres structures « de force » sur lesquelles s’appuie le régime. Dès

septembre 2008 le Kremlin a renforcé son arsenal répressif en créant un département

de lutte contre l’extrémisme au sein du ministère de l’Intérieur. Des centres

similaires sont organisés dans les régions de la fédération russe.

 

Nationalisation provisoire des banques

 

Le 23 avril, Poutine a ordonné aux banques de placer dans l’économie

russe toutes les sommes reçues du gouvernement : les crédits seront accordés

aux entreprises à un taux ne dépassant pas 16 % (auparavant l’État accordait

des crédits aux banques à un taux de 8 %, tandis que celle-ci prêtaient à un taux

de 25-30 %). L’État garantit la moitié des crédits alloués. Pour 1 rouble de leurs

actionnaires les banques pourront recevoir 3 roubles de l’État, pour une somme

équivalant à 15 % du capital de la banque. En outre, les banques pourront avoir

recours à des obligations d’État pour se recapitaliser. Cela revient à une nationalisation

provisoire.

 

Un tableau contrasté

 

La chute de la bourse de Moscou a été stoppée à partir de novembre 2008

lorsque l’État a commencé à acheter des actions, dépensant $5,3 milliards pour

soutenir les cours de bourse. Par la suite, depuis début mars, la bourse de Moscou

a nettement plus rebondi en moyenne que les autres marchés émergents, mais

elle reste très dépendante des cours des hydrocarbures. L’indice RTS a augmenté

de plus de 60 % depuis le 9 mars. Après avoir perdu près de 36 % face

au dollar entre juillet 2008 et janvier 2009, le rouble s’est stabilisé depuis février,

puis redressé face au dollar.

 

En revanche, les données concernant l’économie réelle sont inquiétantes.

La chute de la production industrielle était de 16 % en janvier, 13,2 % en février,

13,7 % en mars et de 16,9 % en avril 2009. En avril, le déficit budgétaire était

de 340 milliards de roubles, plus de 11 % du PNB. Celui-ci a baissé de 10,5 %,

toujours en avril. 38,5 % des entreprises russes sont déficitaires. En mars 2009,

le salaire réel a baissé de 5,7 % par rapport à mars 2008. La chute du volume

des transports ferroviaires est de 36 % pendant le premier trimestre 2009. Gazprom

est devenu un géant malade. Sa capitalisation est passée de $350 milliards

en 2008 à 120 milliards. Durant le 1er trimestre 2009, les exportations ont

plongé de 56 % par rapport au 1er trimestre 2008. Le chômage augmente,

même s’il est impossible d’en établir les chiffres réels car les gouverneurs s’efforcent

de présenter à Moscou des indices optimistes par crainte des rétorsions des

autorités fédérales. En réalité, les budgets régionaux, déjà exsangues auparavant

suite aux mesures de centralisation drastique mises en oeuvre sous la présidence

de Poutine, sont totalement asséchés et le centre fédéral est bien incapable de

venir en aide aux régions. Les autorités locales, paralysées par la « verticale du

pouvoir », sont incapables d’initiative et se contentent d’envoyer à Moscou des

« statistiques Potemkine ».

 

La crise a donc révélé de manière crue les tares du système poutinien :

absence de diversification et de modernisation de l’économie – le président Medvedev

lui-même rappelait récemment que la productivité dans l’industrie russe

n’atteignait qu’un quart de celle des États-Unis –, copinage, corruption et hypercentralisation

: et plutôt que de s’atteler à une réforme en profondeur, les autorités

russes préfèrent resserrer les boulons, renforcer le bourrage de crâne médiatique,

et attendre que la manne pétrolière revienne, leur permettant de renouer

avec leur économie prédatrice et prébendière à l’intérieur et de relancer leur

politique de puissance et de chantage à l’extérieur, encouragée par la prostration des États limitrophes, la démoralisation de l’Union Européenne et l’affaiblissement des États-Unis.

 

 

Victoria CURZON-PRICE

 

LE TEMPS DES MORILLES OU QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES DROITS DE PROPRIÉTÉ

 

 

Ce matin, je me suis levée tôt. Il faisait beau, un peu frais, il avait plu la veille. J’ai pris mon chien, un panier et un couteau bien tranchant et je suis partie à la recherche des morilles. Elles poussent chez nous entre le 15 avril et le 15 mai, sur les bords des chemins, dans les champs, sous les frênes et les poiriers, parfois même dans les parkings en soulevant l’asphalte. En principe elles reviennent chaque année au

même endroit. Les paysans gardent soigneusement

pour eux les « coins à

morilles », et ne les transmettent qu’en ligne directe, de père en fils, en temps voulu. Il est d’ailleurs de très mauvais goût de suivre quelqu’un dans sa promenade matinale printanière, le pas lent, la tête baissée, les yeux rivés sur le bas coté, entre le 15 avril et le 15 mai... ça ne se fait pas de « piquer les coins à morilles » aux autres !

 

La coutume veut que le champignonniste soit propriétaire des fruits de ses

recherches, quel que soit le détenteur du terrain où il les trouve. Or il s’avère

que mes champs sont réputés et je trouve souvent des voisins sur mes terres

entre le 15 avril et le 15 mai. Surtout Dédé ! Nous avons acheté à son cousin

la maison et les terrains attenants il y a 40ans, mais sa famille y cueille les

morilles depuis des générations ! Heureusement que les « estrangers » ne

connaissent pas ses coins à morilles !

(Mais ce serait me sous-estimer mon cher Dédé – pensez donc ! Depuis

40 ans, j’ai eu le temps d’acquérir, moi aussi, la précieuse connaissance spécifique du lieu et du moment).

 

Je me suis levée tôt, justement. Mais peut-être que Dédé m’aura précédée ?

Hé oui ! Le voilà qui vient droit sur moi, balançant fièrement son sac plastique,

déjà bien rempli, qu’il cache pudiquement derrière son dos (il faut toujours

minimiser sa récolte pour ne pas donner aux autres la mauvaise idée de chercher

à savoir d’où l’on vient).

 

– Bonjour Madame Curzon ! Aux morilles ?

– Bonjour Dédé ! Vous en avez trouvé ?

– A peine, Madame Curzon, à peine. Il fait trop froid, trop sec !

Hum... On s’éloigne l’un de l’autre, d’un pas décidé, le nez en l’air (il ne

faut pas avoir l’air de chercher !). Zut ! Il a certainement tout raflé !

 

Et puis non. Même Dédé ne peut pas arpenter chaque mètre carré ; et me

voici de retour pour le petit déjeuner, mon panier alourdi d’une dizaine de

morilles toutes fraîches et bien dodues. Sur le chemin, je croise un autre voisin,

le visage rayonnant.

– Bonjour Madame Curzon ! Aux morilles ?

– Bonjour Jean ! Oui, j’en ai trouvé quelques unes...

– Moi aussi – je les ai trouvées chez vous. Je viens les partager avec vous...

Quelle différence d’avec Dédé ! Rien dans la loi coutumière ne l’oblige à

faire de la sorte, mais mes relations de voisinage avec Jean sont construites sur

une toute autre base. Elles comprennent beaucoup de menus services, rendus

de part et d’autre, alimentés par une sympathie qu’Adam Smith aurait qualifié

de « naturelle ».

 

Ce matin là, j’ai récolté plus que quelques grammes de morilles. J’ai pu

réfléchir sur les origines et la légitimité des droits de propriété, et sur l’ordre

social qui en découle.

D’abord, la loi coutumière en matière de champignons correspond à la

règle de John Locke des « finders keepers » : en mélangent la terre et le travail,

la personne devient propriétaire des morilles qu’elle trouve (première condition

lockienne de la propriété légitime), à condition d’en laisser autant et d’aussi

bonne qualité pour ceux qui viendraient par la suite (seconde condition lockienne).

Dédé aurait bien voulu cueillir toutes les morilles, mais ce n’était pas

possible – il y avait de la concurrence ! Et demain, il y en aura d’autres...

La propriété foncière des terres n’est pas pertinente car personne n’a

cultivé les morilles – elles sont dans la nature. Si d’aventure cette règle n’existait

pas, beaucoup moins de morilles seraient cueillies. C’est une règle efficace.

 

Quant à Dédé, même s’il a du mal à digérer le transfert de propriété de

ma faveur des terrains en question, il est bien obligé de le reconnaître, car le

transfert fut opéré par consentement mutuel entre son cousin et nous, il y a

40 ans... (deuxième façon légitime d’acquérir de la propriété de David Hume).

 

Au moins, le droit coutumier mycologique lui donne quelques droits résiduels !

Ce n’est que sagesse. Ainsi, nos relations potentiellement conflictuelles sont-elles

canalisées dans un ordre social reconnu comme juste et nous continuons nos

chemins en paix. Nous avons obtenu nos morilles sans violence, sans privilège

et sans fraude – c’est essentiel pour l’ordre social ! Les conditions négatives de

l’acquisition légitime de la propriété de Hume sont respectées.

 

Et les morilles que j’ai reçues de Jean ? Elles sont devenues miennes légitimement

par donation (troisième façon légitime d’acquérir de la propriété de Hume). La prochaine fois que Jean veut emprunter ma tronçonneuse, c’est très

volontiers que je la lui prêterai. L’échange, le troc, la réciprocité – ce sont les

fondements des relations humaines et de l’ordre social harmonieux ! Tout n’est

pas argent, mais tout est échange. Seul l’héritage (première façon légitime d’acquérir de la propriété de Hume) ne fut pas illustré ce matin-là – mais je ne manquerai pas de transmettre à mon petit-fils Paul mes « coins à morilles »...

Le soir, je me suis préparé un rizotto aux morilles – un vrai délice !

 

 

BONNES FEUILLES

 

Jacques GARELLO et Georges LANE

 

 

Futur des retraités et retraités du futur

 

Tome III : LA TRANSITION (1)

(1) Mai 2009, éditions IREF et Contribuables associés, 150 pages, à commander à la Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence, 12 rue Nazareth 13100 Aix-en-Provence, ou sur son site internet : http://www.aix-provence.com/f/index.php?sp=liv&livre_id=1565&PHPSESSID=2fe09a156439aaa9f6b3ed22454a3d7f

 

Dernier d’une trilogie écrite d’une traite, ce volume était impatiemment attendu. Quid de la transition ?

Nous avons choisi ci-dessous, parmi les énoncés des bienfaits qu’apporterait la retraite par capitalisation, ses conséquences sur la « relance » économique (chap. 5, pp. 86 et sq.).

 

1. L’effet d’entraînement

 

Commençons par nous situer dans un environnement favorable, celui qu’ont connu nombre de pays avant la crise, et que connaissent encore actuellement ceux qui ont échappé à la tentation des politiques de relance conjoncturelle.

 

La transition permet de transformer des dépenses de consommation en dépenses d’investissement, elles-mêmes créatrices d’emplois et de richesses. Les cotisations obligatoires peuvent s’assimiler à une épargne forcée. Cette épargne vient s’ajouter à l’épargne volontaire qui est constituée par les ménages pour

préparer leurs vieux jours. Cependant l’épargne volontaire a d’autant moins de

volume qu’on impose aux assurés une épargne forcée. D’une part la ponction

globale sur le pouvoir d’achat devient intolérable et les ménages ne veulent pas

réduire leur consommation courante. D’autre part le seul fait qu’il existe un système obligatoire de protection sociale crée l’illusion de la sécurité du futur,

et l’esprit de prévoyance s’émousse considérablement.

 

La question importante que l’on peut se poser est celle de l’usage fait de

l’épargne forcée. Dans un système par répartition, cette épargne forcée des uns

est immédiatement réinjectée dans le circuit et se transforme en dépenses de

consommation immédiates. Les cotisations sont en effet directement affectées au paiement des pensions. L’épargne aura donc disparu globalement.

 

La capitalisation a pour mérite de réactiver une épargne forcée qui fait actuellement défaut à un grand nombre de pays. En France l’investissement des entreprises privées souffre d’une véritable pénurie de financement,

que l’endettement ne compense qu’à un coût élevé. Encore faut-il que les institutions financières disposent elles-mêmes d’une épargne suffisante. L’épargne placée en bourse s’est effondrée depuis plusieurs mois, et la reprise du cours des actions est encore lointaine. La masse des retenues prélevées sur les revenus

par le système de répartition est sans doute l’une des causes de cette faiblesse

des investissements. Les économistes ont l’habitude de parler d’un « effet d’éviction

» quand l’épargne forcée publique (par la cotisation ou par l’impôt) opère

un transfert au détriment de l’épargne investie dans les entreprises privées.

[...]

La transition accroît donc soudainement les ressources de financement à la

disposition de l’économie. Au Chili, la capitalisation des fonds gérant les retraites

a représenté 80 % du PIB au bout de 15 ans (1980-1995), en Grande Bretagne,

également 80 % du PIB au bout de vingt ans (1980-2000). Le taux de retour sur

investissement au Chili a été sur les quinze premières années de l’ordre de 10 %

et la croissance a été supérieure à 10 %. Aujourd’hui l’économie chilienne est la

plus stable et la plus performante de tous les pays d’Amérique Latine.

 

L’une des conséquences de cet effet d’entraînement est que la

transition peut se trouver raccourcie de façon inespérée. Si l’on observe

à nouveau l’expérience chilienne, elle s’est étalée sur une quinzaine d’années

alors qu’au départ elle était destinée à durer sur une génération entière. Le lien

avec la croissance est évident. Dans une conjoncture de forte croissance le pouvoir

d’achat supplémentaire permet d’alléger comparativement le poids des cotisations

obligatoires (celles qui sont destinées à éponger les pensions par répartition)

et de pousser les assurés à capitaliser davantage en augmentant leurs

cotisations volontaires, de sorte qu’ils auront atteint leur niveau de pension désiré

(disons par exemple un taux de remplacement de 80 %) plus tôt que prévu. C’est

exactement ce qui s’est produit au Chili où l’on a vu les propriétaires de livrets

de retraite faire des versements volontaires de plus en plus élevés après les

premières années de cotisation. Il faut aussi tenir compte du fait que dans une conjoncture de croissance, la rentabilité des placements est elle aussi augmentée, de sorte qu’il faudra moins d’années pour parvenir au résultat attendu grâce à un taux de retour élevé.

 

C’en est au point que les pays qui se sont lancés le plus loin possible, et le plus vite possible dans la transition ont pu raccourcir la durée de la transition de plusieurs années par rapport à ce qui était prévu, de sorte que la transition est apparue moins difficile et plus efficace.

 

Au Chili, la capitalisation des fonds gérant les retraites a représenté 80 % du PIB au bout de 15 ans (1980-1995), en Grande Bretagne, également 80 % du PIB au bout de vingt ans (1980-2000). Le taux de retour sur investissement au Chili a été sur les quinze premières années de l’ordre de 10 % et la croissance

a été supérieure à 10 %. Aujourd’hui l’économie chilienne est la plus stable et

la plus performante de tous les pays d’Amérique Latine.

 

2. L’effet d’allègement

 

Au cours de la transition, on peut s’attendre à un autre effet positif sur la croissance : les « charges sociales » se trouveront allégées.

Cet allègement engendre une double dynamique : d’une part la compétitivité des entreprises est sauvegardée, voire même accrue, d’autre part le pouvoir d’achat des retraités et des assurés est protégé, voire même augmenté.

 

Les charges sociales représentent une lourde pénalité pour les entreprises françaises en compétition avec leurs concurrents étrangers. Il est avéré que chez nous le niveau de salaire (brut), à qualification égale, est en

moyenne comparable à celui de nos principaux partenaires, mais que l’écart se creuse quand on introduit les charges sociales, car le « coût du travail » s’élève alors brutalement.

 

Ainsi la transition cessera-t-elle de dégrader la compétitivité de nos entreprises.

Du coup, les emplois et la production nationales seront sauvegardés et

la croissance sera-t-elle stimulée. Cette formule est plus réaliste que celle qui

consiste à vouloir aligner les charges sociales de nos partenaires sur les nôtres.

 

Une telle tentative est menée sans cesse par les gouvernements français au

prétexte de lutter contre le « dumping social », et d’éviter les délocalisations.

 

L’attaque contre l’implantation d’usines automobiles en République Tchèque est

assez révélatrice : elle traduit la volonté française « d’harmoniser » les charges

dans les pays de l’Union Européenne, en clair d’obliger les autres à gaspiller

autant d’argent que nous, et elle montre la vanité de cette démarche puisque les

autres pays ne l’entendent pas de cette oreille. Pour leur part, ils bénéficient de

système de retraites plus économes, en ayant réduit le système public obligatoire

par répartition à son niveau le plus bas, celui d’un simple « filet social », et en

laissant les salariés libres de capitaliser à partir de salaires comparables aux

nôtres.

[...]

 

Le niveau élevé de charges a mécaniquement un effet sur le pouvoir d’achat des salariés. Au lieu de percevoir son salaire complet, le salarié en répartition n’en voit que 50 à 60 % (suivant son niveau de salaire). Il s’est vu de plus taxé par deux impôts nouveaux : la CSG (dont une faible proportion va

à l’assurance vieillesse) et la CRDS. La transition parvenue à maturité permet

de reconstituer le pouvoir d’achat aujourd’hui amputé. De plus, la capitalisation

donne au salarié la propriété d’un capital dont il peut disposer dans certains cas

sans puiser dans son pouvoir d’achat. En effet, le titre de propriété peut être

rendu négociable et, dans certaines expériences de transition (2) les sommes

accumulées sur des comptes de retraite ont pu être utilisées à l’achat d’un logement ; c’est une sorte « d’avance sur pensions ».

(2) C’est le cas en particulier au Chili, en Grande Bretagne et en Suisse, cf. Tome II chapitre III.

 

Enfin et non le moindre la transition est aussi une défense du pouvoir

d’achat des retraités. On sait que la répartition amputera de plus en plus le

montant des pensions : tantôt leur taux sera réduit (même si l’on est théoriquement

dans un système « à pensions définies ») tantôt les droits à retraite seront

ouverts plus tard. Cet étirement vers le haut des annuités de cotisations et de

l’âge de la retraite est aujourd’hui la voie la plus fréquentée par les « réformateurs

» de la répartition, il s’agit ni plus ni moins d’une spoliation des droits

acquis. La transition met le retraité ou le futur retraité à l’abri de cette

mésaventure.

 

3. L’équilibre des finances publiques

 

Le système par répartition, on le sait, constitue un véritable boulet pour les

finances publiques. Les déficits permanents et croissants se transforment tôt ou

tard en dette publique, dont la charge déséquilibre les budgets. Les contributions

du budget de l’État à l’assurance vieillesse ont dépassé le milliard d’euros en 2005,

mais ont fait un bond spectaculaire en 2006 et 2007 avec quelque 12 milliards et

on prévoit au moins autant en 2009. Chaque année, le déséquilibre entre actifs

et retraités s’accentuant, il sera fait davantage appel au contribuable présent (si

impôts) ou futur (si endettement). Après avoir représenté 10 % des ressources de

la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse, les dotations budgétaires risquent de

passer à 15 puis 20 %, en dépit des réformes « paramétriques » qui n’ont d’autre

effet que de contenir le déséquilibre, mais pas de l’éliminer.

 

Cette dégradation des dépenses publiques liées aux retraites n’est

pas particulière à la France. Elle a été observée dans beaucoup de pays de

l’OCDE, encore dominés par la répartition. Entre 1990 et 2003, sur 27 pays

de l’OCDE, 8 seulement avaient connu une baisse de ces dépenses (Irlande,

Nouvelle Zélande, Pays Bas, Finlande, Luxembourg, Slovaquie, Danemark, Norvège)

et 20 avaient subi une hausse, portant 8 d’entre eux au-dessus des 10 %

du PIB (la France étant alors à 12,30 %) (3).

(3) On se réfèrera au tome II, Chapitre 3, tableau 2, pp. 146-147. les données sont celles de l’OCDE.

 

La transition va transformer ce paysage budgétaire.

Son premier effet, mécanique, est lié à la croissance, elle-même entraînée

par l’épargne dégagée pour l’investissement des entreprises. Les recettes fiscales,

notamment celles qui proviennent de la TVA, vont se gonfler

compte tenu de la hausse de la consommation.

 

Le deuxième effet est plus aléatoire, mais il n’est pas négligeable. Il s’agit

de la contraction des dépenses publiques. Elle est liée d’abord au ralentissement

de la croissance du service de la dette, aujourd’hui en France le deuxième

poste des dépenses inscrites au budget. Ensuite, l’expansion du secteur privé, à

la suite de la privatisation d’un grand nombre d’institutions financières naguère

publiques et de la création d’emplois dans les entreprises en expansion, devrait

entraîner une décrue de la fonction publique, et le budget de fonctionnement de

l’État s’en trouverait allégé.

Évidemment les gouvernements peuvent considérer cette contraction

comme une aubaine, et s’empresser de réutiliser les économies ainsi réalisées

dans de nouvelles interventions. De même, sous la pression des syndicats de la

fonction publique, les gouvernements peuvent-ils renoncer à réduire les effectifs.

 

C’est dire qu’il faut bâtir deux scénarios : l’un met en scène un gouvernement

vertueux, qui met à profit la transition pour remettre de l’ordre dans les

finances publiques, l’autre concerne un gouvernement qui s’empresse de dilapider

les recettes fiscales et qui refuse le moindre reflux de l’administration.

 

Nous pensons cependant que le scénario du gouvernement vertueux

demeure réaliste, même en France. D’une part il est plus facile de restructurer

les finances publiques dans un climat de croissance accélérée et de confiance

revenue puisque l’État a plus de marge de manoeuvre. D’autre part l’engagement

du pays dans un processus de transition témoigne comme on l’a dit d’un certain

courage politique, et laisse augurer que l’on peut aller plus loin dans la voie de

la réforme des moeurs politiques et budgétaires.

 

Des recettes fiscales supérieures, et des dépenses publiques diminuées ou

au moins contrôlées : la perspective des excédents budgétaires n’est pas lointaine.

Cette tendance peut d’ailleurs être confirmée et amplifiée par une

réforme fiscale elle aussi plus favorable à la croissance. Des impôts

sur le revenu moins progressifs, et dans le même sens l’adoption d’une « flat

tax généralisée » (« impôts à taux fixe et unique »), déclenchent des effets salutaires.

On les dénomme en général « effet Laffer » et on cite pour exemple la

réforme Reagan. Si l’État veut accroître ses recettes fiscales, il doit paradoxalement

diminuer les taux d’imposition, notamment sur les revenus les plus

élevés. Les contribuables sachant qu’ils pourront garder une part plus importante

de leurs gains sont incités à gagner davantage, et paient finalement plus d’impôts. Ce qui effraie le contribuable ce n’est pas le montant des impôts qu’ils payent, c’est celui de l’argent qui lui reste après que le fisc se soit servi (4).

(4) Une étude menée par Alvin RABUSHKA, père de la « flat tax », a montré que les contribuables américains de la tranche la plus élevée payaient après la réforme Reagan une part plus importante de l’impôt total que celle qu’ils payaient avant la réforme. Voilà qui devrait rassurer les partisans de la redistribution et de la « justice fiscale ».

 

Aujourd’hui, en France, la progressivité est très prononcée, et la moindre décrue des taux est considéré comme un « cadeau fait aux riches » (5).

(5) Il n’est qu’à voir en particulier le déchaînement des passions contre le « bouclier fiscal ».  Cette mesure « scandaleuse » aux yeux de certains est pourtant courante dans la plupart des pays riches, elle est constitutionnelle en Allemagne. Elle sauvegarde le droit de propriété.

 

En réalité le cadeau est fait à la fois au fisc (qui traitera une « matière fiscale » plus importante et évitera l’« évasion fiscale ») et à la population dans son ensemble, parce qu’une forte reprise de l’activité, un gonflement de l’offre signifie la distribution d’un nouveau pouvoir d’achat et la création de nouveaux emplois. Les travaux de l’IREF, repris par « Contribuables Associés, ont contribué à faire connaître l’effet Laffer, et les mérites de la flat tax (6) ».

(6) IREF et Contribuables associés ont organisé un grand colloque à Paris sur le thème de la Flat Tax. Une synthèse en a été présentée dans les Cahiers de Contribuables Associés... L’IREF vient également de faire traduire et commenter l’ouvrage fondateur de Alvin RABUSHKA avec une introduction de Jean Phililppe DELSOL et Pierre GARELLO.

 

Si les Français ont moins le coeur à l’ouvrage, c’est qu’ils renâclent à laisser au percepteur la moitié de ce qu’ils gagnent quand ils le savent. C’est bien une moitié de leurs revenus que représentent les prélèvements obligatoires prélevés sur le Français moyen, qu’il s’agisse des impôts nationaux ou locaux ou des cotisations sociales. Les contempteurs de l’impôt, comme Jacques Delors, ignorent totalement une loi pourtant bien simple : les gens préfèrent travailler pour leur compte que pour le compte de l’État.

 

4. Une motivation nouvelle

 

Ces dernières considérations soulignent le fait que la transition s’inscrit nécessairement dans un contexte de nouveaux comportements, tant des gouvernants que des citoyens.

 

Le transfert d’un système à l’autre n’est pas seulement financier, il est aussi

psychologique. A une société fondée sur la bureaucratie, la centralisation, le

commandement et l’arbitraire, correspondent des comportements tantôt passifs

et grégaires, tantôt malins et profiteurs, tantôt découragés et réservés. Les vertus

nécessaires à la croissance économique et au progrès social sont peu cultivées

et finissent par se perdre : l’initiative, la curiosité, l’effort, le mérite, la performance, la rigueur, le souci des autres, le désir de servir, et peut-être même la générosité et l’honnêteté.

 

Le drame des relations sociales fondées sur la répartition et la

redistribution est que nul n’y a le sentiment d’agir pour soi-même, nul

ne se sent propriétaire de ses oeuvres ni responsable de ses actes. Il

existe un vaste pot commun, et une machine à répartir appelée État ou Sécurité Sociale – c’est la même chose.

On espère que la machine donnera le jackpot.

La formule de Frédéric Bastiat, écrite en 1848, est d’une actualité saisissante :

« L’État, c’est la grande fiction sociale à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »

 

La répartition flatte ce qu’il y a de moins reluisant dans le coeur humain :

l’envie, l’oisiveté. Elle masque ce qu’il y a de plus noble : le dépassement de soi,

le service de la communauté, l’initiative. Ainsi l’action humaine, à cause du cadre

institutionnel qu’on lui donne, est-elle orientée vers la médiocrité voire la

déchéance au lieu de l’excellence et de l’épanouissement. Sans doute les traits

personnels ne disparaissent-ils pas, et chaque être humain demeure-t-il unique et irremplaçable. Mais ce n’est pas aider les individus à trouver la voie de leur progrès personnel que de les noyer dans le collectif et de leur ôter la possibilité de choisir et d’agir.

 

La transition apporte ici une véritable novation. La capitalisation est d’abord un système « per capita », c’est-à-dire propre à chacun des assurés. José Piñera a des accents émouvants lorsqu’il parle de ces travailleurs

chiliens fiers de montrer leur livret de retraite (certains en ont même plusieurs).

« Cela lui donne un sens de propriété, un sentiment de dignité, de sécurité, cela

le rend moins dépendant de l’employeur, des syndicats, des politiques. Chaque

mois ma secrétaire se rend à la banque, insère son livret dans une machine qui

lui indique sa position et me dit ensuite ce dont elle dispose. Elle sait qu’elle a une indépendance financière. »

 

Voilà qui fait aussi de la capitalisation un système « patrimonial » :

elle entre dans un calcul qui contient la vie entière, et englobe toute la communauté

de l’assuré. Il existe un cycle de vie de la gestion patrimoniale, avec des

périodes où les individus dépensent, puis accumulent, puis dépensent à nouveau.

 

Ce cycle de vie dépend à son tour d’éléments dont certains échappent à la

volonté de l’individu (espérance de vie, niveau de la fiscalité) et d’autres procèdent

d’un choix personnel (existence et étendue d’une famille, arbitrage entre

travail et loisirs). Au XIXe siècle, devenir vieux était un accident et on mourait au

travail, donc la tendance générale était à constituer un patrimoine pour les survivants.

 

Au XXIe siècle avec l’allongement de la durée de vie, la retraite devient

un souci majeur. Si la période de la jeunesse est celle de la dépense, la période

de maturité est celle de l’accumulation et de la constitution d’un patrimoine qui

assurera la dépense pendant le troisième âge. La capitalisation permet une

modulation de ces périodes en fonction des situations et des choix personnels.

 

Le fait que le capital accumulé soit négociable et transmissible augmente encore

l’intérêt de la capitalisation et élargit les choix de l’assuré. Cela contraste avec

la répartition : aujourd’hui le retraité qui n’a pas la chance de survivre longtemps

après l’âge de la retraite perd une grande partie des droits pour lesquels il avait

cotisé, celle qui est transmise aux survivants (pensions de réversion) est ridicule.

 

La capitalisation est finalement un système responsable, mettant l’individu au coeur des choix patrimoniaux, l’obligation légale fait place progressivement à la volonté personnelle. Certains ont émis des doutes sur l’aptitude des individus à gérer un patrimoine, et notamment à constituer une épargne.

 

Y aurait-il une incapacité liée à la modicité des revenus, de sorte

que les plus démunis seraient aussi démunis de retraites ? L’histoire

sociale du XIXe siècle démontre l’inverse : ce sont les ouvriers qui ont inventé la

mutualité, et ont constitué les « sociétés de secours mutuel » qui les garantissaient

contre le chômage, la maladie et la vieillesse. Il est vrai que leur éducation économique,

pour être simple, était bonne : on les avait instruits des bienfaits de la

prévoyance, « faire des économies » faisait partie des principes élémentaires de

gestion patrimoniale. Peut-être est-ce de ce côté-ci que l’on devrait aussi chercher

un remède aux dérapages actuels de la gestion patrimoniale : l’éducation

est plutôt celle du « tout et tout de suite », plutôt que celle du calcul le plus élémentaire.

 

Mais qui a incité les gens à vivre en dessus de leurs moyens et à

dépenser un argent qu’il n’a pas ? C’est l’État Providence qui, en donnant à

chacun l’illusion qu’il n’a pas à s’inquiéter pour le futur, a surévalué le présent.

 

La politique systématique de crédit facile et d’argent à bon marché a renforcé

ce sentiment de laisser-aller. Voilà qui, nous semble-t-il explique une certaine

incapacité à la gestion. Mais elle ne nous semble pas irréversible, dans le cas où

les gens sont à nouveau mis devant leurs responsabilités.

 

On a peu à peu redécouvert cette vérité de bon sens : la retraite est une

affaire personnelle. Elle s’inscrit dans un cycle de vie et d’une gestion patrimoniale

variables avec chaque individu.

 

Tel est peut-être le plus fort stimulant pour le travail, pour l’épargne, pour

l’initiative et finalement pour la croissance. Tel est sûrement le moyen de rendre

aux gens leur liberté et le sens de leur dignité.

 

C’est l’un des mérites de la transition de rompre avec une société d’assistance et d’insouciance pour redonner aux individus le sens de leur propre valeur et de leurs devoirs.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

Vaclav KLAUS

 

 

Planète Bleue en Péril Vert (1)

(1) Juin 2009. Préface et traduction de Jacques Garello. Librairie de l’Université, 12, rue Nazareth 13100 Aix en Provence http://www.aix-provence.com/f/

 

Les nombreuses commissions créées par les députés français pour lutter contre les sectes devraient intégrer dans leur programme de travail la secte du réchauffement climatique. Entre les bureaucrates du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental de l’ONU), les faux scientifiques qui ont rédigé les centaines de

pages du rapport Stern, les films de l’ancien vice-président Al Gore ou les fonctionnaires

du Grenelle de l’Environnement il existe un point commun : le mépris de la

science. Dans ce petit livre qui se propose de « relever le défi de la vérité », Klaus

s’étonne de la façon dont on peut mépriser et/ou manipuler les données scientifiques.

 

Ce fameux « combat contre le réchauffement climatique » est devenu en réalité

un combat politique et un énorme fromage. Un combat politique car la plupart de

ceux qui s’en réclament en attendent des retombées électoralistes et médiatiques.

 

D’où les courbettes de nos politiques devant le faiseur d’émissions Nicolas Hulot.Un

fromage car des milliers et des milliers de postes de fonctionnaires ont été créés au

nom de ce combat et des milliards de subventions ont été distribués à gauche et à

droite. Quel député refuserait des subventions publiques pour installer des éoliennes

dans sa circonscription ? Même si elles enlaidissent le paysage des campagnes et

n’apportent strictement rien du point de vue énergétique.

 

Il y a quelques jours, une Université espagnole a publié une étude démontrant

qu’un seul emploi vert créé avec des subventions publiques détruit

2,2 emplois marchands. C’est une réalité désastreuse pour l’économie et pourtant

personne ne veut en tirer les conséquences (d’ailleurs, l’information a été

complètement occultée par les médias français). Nous continuons à nous

complaire dans cette « idéologie pour riches » comme la nomme Klaus. Le comble

c’est que « ce sont précisément les pays les plus pauvres qui paieront le prix de

cette idéologie car ils sont pris en otage par les environnementalistes qui suggèrent

de freiner le progrès. Les victimes, en fin de compte, seront précisément les

gens les plus démunis ». De plus, même si l’on appliquait et l’on payait tout ce que

demande les environnementalistes, cela permettrait aux populations vivant sur le

littoral du Bangladesh de se noyer non pas en 2110, mais en 2115 seulement !

 

Nous sommes donc en plein délire totalitaire. En réfutant les points de vue

contraires, les ayatollahs verts rejettent tout apport du progrès scientifique. Car,

rappelle à juste titre Klaus, a-t-on oublié qu’au XIXe siècle la pire pollution dans

nos villes étaient les émanations du charbon brûlé et la boue dans les rues ?

 

Depuis, il n’y a plus de charbon dans les cheminées et les rues sont bétonnées.

Cette idéologie est antihumaniste. Elle exclut la capacité de l’homme d’innover

et de s’adapter. C’est comme l’économie marxiste qui planifiait à la place des

individus sur des bases complètement farfelues.

 

L’auteur rappelle aussi les peurs lancées dans les années 1970 par le Club

de Rome, le fameux rapport Halte à la croissance ! sur la fin du monde et des

matières premières ou le avertissements contre le... refroidissement de la planète.

Que reste-t-il de tout cela aujourd’hui ? Un bon éclat de rire. Aujourd’hui

même, on ne parle plus de la couche d’ozone, la grande peur des années 1990

et même le réchauffement climatique s’est transformé en « changement climatique

». Pour la simple raison que depuis 2003, nous avons connus les hivers les

plus froids en 50 ans. Mais qui a entendu parler de l’Appel d’Heidelberg ou de

la Déclaration de Leipzig ? Ou bien de la Pétition de l’Orégon qui repose sur le

fait qu’il n’existe aucune preuve convaincante de ce que la production de dioxyde

de carbone, de méthane ou de tout autre gaz à effet de serre engendre ou

engendrerait dans un avenir prévisible, un réchauffement catastrophique de la

Terre ». Des milliers de scientifiques ont signé ces actes. L’appel d’Heidelberg selon lequel il n’existe pas de consensus scientifique sur le réchauffement climatique a été signé par 4 000 scientifiques dont 72 prix Nobel.

 

L’ouvrage du président Klaus est non seulement riche en statistiques sur l’évolution des températures ou de la pollution mais c’est aussi – et surtout – un plaidoyer en faveur de la liberté de l’individu et du droit de propriété, les seules vraies solutions pour défendre notre environnement.

Bogdan Calinescu

*

*     *

 

Mario Vargas LLOSA

 

 

Les Enjeux de la Liberté (1)

(1) Gallimard, 2009.

 

Lors d’un débat consacré au « Modèle Thatcher » sur une radio économique connue, l’animateur a essayé de porter les échanges sur la culpabilité de l’ancien Premier ministre britannique dans la crise actuelle. Comme les causes de cette crise proviennent, tous les médias ne cessent de le rappeler, des « excès du capitalisme et du libéralisme », la Dame de fer ne pouvait être que la coupable

idéale. Difficile pourtant de l’accuser, ça fait longtemps qu’elle n’exerce plus des

fonctions officielles. Néanmoins, pour ce qui est de son héritage, les choses ne

pouvaient être que plus « nuancées » pour reprendre l’adjectif à la mode des

journalistes animateurs.

 

D’après les gauchistes, elle aurait été l’ennemie de la classe ouvrière en

créant à la suite de ses réformes, plus de pauvreté et en creusant les inégalités

sociales. J’ai toujours été étonné par la mauvaise foi de cette analyse et je n’ai

jamais pu comprendre comment elle aurait pu être élue et réélue trois fois de

suite (les conservateurs sont restés au pouvoir pendant 18 années) si elle avait

été tellement haïe par son propre peuple ? De plus, plus d’un tiers de l’électorat

ouvrier britannique a voté en sa faveur. Elle leur a vendu les HLM : plus d’1 million

de nouveaux propriétaires et 11 millions de nouveaux actionnaires. Elle a

en réalité fait du capitalisme populaire. Pareil constat s’applique à Reagan qui

a été réélu dans 49 États sur 50 ! Et ensuite il y a eu la présidence de Bush père.

Un autre étonnement concernant Thatcher vient du fait qu’elle a quand même

été à l’origine de la chute de la dictature militaire en Argentine : les organisations

gauchistes devraient la remercier. Or, la mauvaise foi et la haine idéologique

n’ont pas de limites...

 

Faire un bilan objectif de l’ère Thatcher, ce serait comparer la Grande-

Bretagne de 1979 avec celle d’aujourd’hui. A la fin des années 1970, le pays

était enfoncé dans l’inflation (plus de 20 %) et le chômage de masse. La France

avait un PIB par habitant de 30 % supérieur. Aujourd’hui, il n’y a plus d’inflation,

le chômage a été divisé par trois (y compris le chômage des jeunes comme le

montre un rapport de l’OCDE qui vient de sortir) et le PIB de la Grande-Bretagne

est supérieur à celui de la France de 10 %. Plus de 7 millions d’emplois de plus

qu’en France ont été créés en 20 ans en Grande-Bretagne. Parallèlement, les

syndicats ont été réduits au silence et des pans entiers de l’économie ont été

privatisés : le gaz, l’acier, le pétrole, le téléphone, les aéroports, la British Airways, l’électricité, l’eau). Une des premières mesures de Thatcher a été de supprimer le ministère de la Fonction publique et, ensuite de créer le NAO (National Audit Office) afin de contrôler les dépenses publiques.

 

Sur le plan européen, elle avait qu’il n’y aurait jamais une politique économique

européenne commune et encore moins une politique étrangère

commune. Comme l’Histoire lui donne raison...

 

Mario Vargas Llosa est allé lui rendre visite en 1990. Voici ce qu’il écrit :

 

« J’en profitai pour lui exprimer ma conviction, plus forte encore aujourd’hui, que ce qui s’est produit en Grande-Bretagne durant ces quelques onze années constitue probablement la révolution la plus féconde qui ait eu lieu dans l’Europe de ce siècle, et la plus contagieuse pour le reste du monde. Une révolution sans

balles et sans victimes, sans discours flamboyants ni meetings à grand spectacle,

faite par les urnes et les lois, dans le plus strict respect des institutions démocratiques ; une révolution incapable, par conséquent, d’éveiller enthousiasme ou même compréhension auprès de l’intelligentsia, cette classe forgeuse de mythes qui décerne les brevets révolutionnaires. Margaret Thatcher remet entre les mains de son successeur un pays où elle aurait fait l’extraordinaire effort de transférer à la société civile les fonctions et responsabilités que lui avait ravies l’État. »

 

L’essayiste péruvien a compris ce qu’a apporté Thatcher au-delà de la

réussite économique du pays : l’idée de la liberté et de la réussite individuelle.

« Mais la grande contribution de Mme Thatcher à son pays et au monde ne peut

se mesurer avec des statistiques. Elle ressortit aux idées, valeurs, exemples,

images, hypothèses – tout cet impalpable territoire –, à ce que Popper considère

comme la pierre angulaire dont dépend la solidité ou la précarité des institutions

démocratiques : le cadre moral. Elle réside en ce que la modeste fille d’un boutiquier

et d’une couturière, par son courage, sa foi en la liberté, son talent politique,

laisse, en partant, un monde meilleur. »

B. C.

*

*      *

 

Nicolas LECAUSSIN

 

 

Au secours, ils veulent la peau du capitalisme !

Petites leçons sur l’économie de marché à l’usage de ses détracteurs (1)

(1) First Éditions, Paris 2009, 219 pages, 15,90 €.

 

Les accusations formulées contre le capitalisme se sont succédé en un concert incessant mêlant les voix de gauche... et de droite pendant la crise financière. Nicolas Lecaussin répond à ces critiques de la presse écrite et parlée d’une plume tranquille – j’allais dire sereine – mais non moins efficace. Il ne prétend

pas, d’ailleurs, « prendre la défense » du capitalisme : celui-ci a depuis longtemps

prouvé sa supériorité sur l’économie administrée. Les détracteurs, à qui le livre

est destiné, veulent l’anéantir ou tout au moins le « réguler », alors qu’on n’a

jamais vu personne se révolter contre le scandale du Crédit Lyonnais ou l’affaire

douloureuse du sang contaminé en demandant une « régulation » de l’État ! Ce

livre rappelle donc posément tous les bienfaits de l’économie de marché en

termes de réussites industrielles ou technologiques, toutes les créations ou innovations

qui ont été sources de richesses depuis le début du XXe siècle surtout.

 

La révolution industrielle serait cause de tous les maux de l’actuelle société.

Marx avait, en effet, fait le lien entre le développement du prolétariat et celui

du capitalisme. C’est oublier que les populations rurales qui vivaient dans des

conditions insupportables ont vu s’ouvrir des perspectives de survie en rejoignant

les villes. Le travail à l’usine ou dans les mines, si éprouvant fût-il, valait quand

même mieux que la certitude de mourir de faim en le refusant et, peu à peu, le

capitalisme industriel a réussi à améliorer le niveau de vie des masses prolétaires.

Nicolas Lecaussin fait une longue analyse de ces progrès nés de l’industrialisation

qui font que le monde entier aujourd’hui se porte mieux, ou moins

mal, qu’au siècle dernier. L’espérance de vie s’est parallèlement accrue considérablement.

 

Les pays qui ont connu le développement économique le plus

important et l’accès à une meilleure « qualité de vie » sont ceux qui ont adopté

l’économie de marché. L’auteur donne en exemple les progrès de la Corée du

Sud et du Japon. On ne peut nier les évidences : la Chine, après avoir connu

le régime communiste (et ses 60 millions de morts), a choisi le capitalisme avec

le succès envahissant que l’on sait. Comparons-la aux pays encore communistes

comme la Corée du Nord ou Cuba : ce sont ces derniers qui ont le niveau de

vie le plus bas du monde.

 

Mais, malgré ces constats, dès le début de la crise actuelle, les ennemis du

capitalisme se sont ligués pour l’accuser d’en être l’origine même. C’est un phénomène

récurrent. Dans son livre Demain le capitalisme (2), Henri Lepage

constatait déjà que la crise économique des années 1970 n’était pas celle du

capitalisme mais celle de l’étato-capitalisme : « ce dont nous souffrons, ce n’est

pas trop de marché mais de pas assez de marché ».

(2) Henri Lepage, Demain le capitalisme, Pluriel, 1978.

 

Légitimer le rôle de l’État en faisant porter la responsabilité des échecs sur un capitalisme « inhumain »

« alors que ces échecs n’existent que parce que, précisément, l’État et sa bureaucratie

ont faussé les règles du jeu de la concurrence est un comble. C’est prévenir

le meurtre en confiant tous les pouvoirs de police à l’assassin ! » En France,

abandonner le capitalisme et l’économie de marché pour recourir à la solution

de l’État-régulateur est justement une « non solution » puisque l’État et ses réglementations

n’ont jamais cessé d’exister.

 

Prenons le cas de Madoff, conseiller en investissement à la bourse de New-

York dont la stratégie, en gros, était de rémunérer ses premiers clients avec

l’argent des nouveaux. Vraisemblablement, cette fraude aurait duré plusieurs

décennies. Mais n’est-ce pas, finalement, le marché qui a dévoilé l’escroquerie ?

Que faisait donc, pendant ces années, la SEC, gendarme de la Bourse américaine ? Et en France, dans le cas de Jérôme Kerviel, à la Société Générale, que

faisait l’AMF (Autorité des marchés financiers) ? Bref, depuis belle lurette, il y a

des armées de contrôleurs chargés de rendre des comptes au Président de la

République et au Parlement et qui, apparemment, « négligent » de le faire.

Le retour de l’État ? Mais personne ne l’a vu partir ! Le plus grave, c’est qu’il est au coeur de la fracture économique entre le « public » et le « privé ».

 

Certains commentateurs y voient se profiler le « spectre hideux » de la lutte des classes.

Avant de critiquer libéralisme et capitalisme, accusés à tort de tous les scandales, il faudrait rappeler les fraudes – bien réelles – dont l’État est le responsable : de l’affaire URBA à l’affaire Péchiney, en passant par ELF, par le commerce des frégates de Taïwan, les ventes d’armes en Angola et bien d’autres,

détaillées dans le livre. La presse s’en est fait l’écho sans soulever trop de protestations

de la part du public qui les a peu à peu « oubliées ». Pourtant, n’est-ce

pas là de « l’étatisme sauvage » ? Que le capitalisme soit la cause de tous nos

malheurs actuels, et même dernièrement des dérèglements du climat et de notre

environnement, est une idée colportée par des médias poussés par d’obscurs

intérêts et souvent pervers – une mauvaise nouvelle est plus « vendeuse » qu’une bonne – et acceptée par un public manipulé.

 

Il était donc temps de publier ces « petites leçons » d’économie fondées sur

des informations précises et des enquêtes chiffrées. Après Cet État qui tue la

France (3), la réflexion de Nicolas Lecaussin s’appuie ici sur un constat plus

positif à propos du sort de notre pays : seul le capitalisme peut encore le sauver.

(3) Nicolas Lecaussin, Cet État qui tue la France, Plon, 2004 ; récompensé par le prix du livre libéral en 2005.

 

Si le titre du livre est un cri d’alarme – « Au secours ! » –, c’est qu’il exprime

l’angoisse de l’auteur à la seule pensée de se retrouver sous l’empire d’un système

totalitaire. Il est né et a vécu dans la Roumanie communiste de Ceausescu.

L’échec de la collectivisation, il connaît, il l’a subi.

Faisons donc confiance à l’économie de marché, fondée sur la responsabilité

individuelle et la liberté d’entreprendre. Comme l’écrivait Jean-François

Revel, « cette économie là, seule, peut se réclamer du libéralisme. Ce n’est pas

qu’elle soit la meilleure ou la pire. C’est qu’il n’y en a pas d’autres, sinon dans l’imagination » (4).

(4) Jean-François Revel, La Grande Parade, Plon 2000, récompensé par le prix du livre libéral en 2001.

 

Jacqueline Balestier

 

 

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Le colloque du 4 avril, « L’Église et la crise »

 

Le samedi 4 avril, à Paris, l’Association des Économistes Catholiques, présidé par notre ami Jean-Yves Naudet, organisait conjointement avec la Fondation de Service Politique et l’Association internationale pour l’Enseignement social chrétien, un colloque sur « L’Église et la crise : comment moraliser le capitalisme ? ».

Les chrétiens, comme tout le monde, peuvent décortiquer à loisir la bulle du

crédit dont les subprimes sont le point d’orgue. Mais leur valeur ajoutée réside

dans le diagnostic qu’ils dressent et la thérapie qu’ils proposent : avec le concept

de « structure de péché » forgé par Jean-Paul II, ils tiennent les deux bout d’une

chaîne qui relie les actions individuelles aux institutions. Si l’on est d’accord,

avec Jean-Paul II, pour reconnaître le rôle positif de l’entreprise, du marché, de

la propriété privée et de la responsabilité, pour prononcer un jugement complet

sur le capitalisme, il ne suffit pas de passer au crible la moralité personnelle de

ses principaux acteurs, il faut aussi s’interroger sur la législation qui encadre leurs

actions et les incitations qu’elle fait peser sur eux à se comporter de telle ou telle

façon. Comme le dit Jean-Yves Naudet, la question porte sur la façon dont les hommes font vivre le capitalisme.

 

Alors, la crise et ses causes ? Sans nul doute, l’irresponsabilité des certains financiers,

décuplée par la cupidité. En témoigne la pyramide de dettes, gagées, en

fait, sur l’espérance d’une plus value. Relevons au passage l’inefficience des

réglementations prudentielles, contournées par l’inventivité des hommes de

finance... Au-delà de ce travers humain, ce qui frappe dans la crise c’est surtout

l’aveuglement dont les financiers ont fait preuve dans leur prise de risque :

auraient-ils perdu leur légendaire prudence ? Il le semble en effet, comme l’a

expliqué Guido Hülsmann lors du colloque (5) : le système monétaire contemporain,

de fait, remet aux mains des banquiers un pouvoir de création monétaire

arbitraire et, en même temps, les assure que la banque centrale viendra à leur

secours en cas de défaillance.

(5) Explications plus détaillées dans les premières pages de ce bulletin (pp. 7 et sq.).

 

A quelle discipline les banquiers sont-ils donc soumis ?

A aucune, mais bien au contraire ils sont incités à l’irresponsabilité qui est manifestement une « structure de péché ».

 

Cet état de fait ne nous exonère pas de nos responsabilités : la bonne marche

de notre économie découle de la moralité de chacun d’entre nous. Jean-Yves

Naudet se plait à rappeler ce dialogue de Mère Teresa avec un journaliste.

« Que faut-il changer dans l’Église ? » demandait-il. « Vous et moi ! », réponditelle.

 

Que faut-il changer dans le capitalisme ? « Vous et moi », pourrions-nous dire.

 

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La réunion du 25 mai autour de Jose Piñera

Il n’y avait pas un siège libre dans la salle de conférences du Pavillon Cambon Capucines en ce lundi soir 25 mai à Paris.

Deux raisons : le sujet et l’orateur. Le sujet : la transition, thème du troisième

volume de la trilogie que Jacques Garello et Georges Lane ont consacrée à la réforme des retraites.

 

L’orateur : José Piñera, ministre du travail au Chili où il a pour la première

fois dans le monde introduit les « comptes personnels de retraite » à la place du

système classique dit « par répartition ». Cette expérience a eu un tel succès que

son initiateur est devenu un consultant mondial, donnant son conseil à une vingtaine

de pays latino-américains d’abord, européens ensuite, désireux d’échapper

au piège de la répartition.

 

La soirée était organisée en partenariat entre Contribuables Associés et

l’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales), co-éditeurs des ouvrages

de Jacques Garello et Georges Lane. Le dernier volume commence d’ailleurs

par un hommage à José Piñera.

 

La réforme n’a pas été imposée aux salariés chiliens, on leur a fait une proposition : voulaient-ils rester dans le système public obligatoire auquel ils étaient assujettis et qui leur coûtaient 20 % de leur salaire, ou accepteraient-ils d’entrer dans un système de comptes personnels, où les assurés cotisent pour

leur propre retraite, de façon personnelle ?

 

Il n’était pas question pour ceux qui faisaient ce dernier choix de perdre le

bénéfice des cotisations qu’ils avaient versées depuis plusieurs années : un « bon

de validation » leur a été attribué, il leur sera remboursé au moment de leur

départ en retraite. Moyennant quoi 95 % des chiliens ont préféré changer...

Désormais ils devaient cotiser à un fonds de pension de leur choix, l’État n’intervenant

que pour s’assurer de la moralité et de la transparence des gestionnaires.

La concurrence a été active entre des dizaines de fonds, et la liberté de changer

est totale. Ce changement dans le régime des retraites a eu six conséquences

majeures :

 

1o Aucun incident en 28 ans de fonctionnement : ni Enron, ni Madoff. Sécurité absolue. Voilà pourquoi six gouvernements successifs, d’orientations politiques différentes (y compris l’actuel régime de la présidente Michèle Bachelet) ont reconduit le nouveau système.

 

2o La rentabilité promise était de 4 %, elle a été de 9 % (et même 10 % avant la crise). Les pensions sont égales à 75 % du dernier salaire.

 

3o Sécurité et rentabilité sont dues aux choix judicieux des fonds de pension, doublement contrôlés et par la concurrence (tout chilien peut changer de fonds) et par un organisme indépendant, l’Administration des Fonds de Pensions.

 

4o La croissance a fait un bond de 3 % à 8 % en termes réels grâce à l’investissement rendu possible par la masse d’épargne apportée par les assurés. Aujourd’hui le Chili est le pays le plus riche d’Amérique Latine.

 

5o Il n’y a jamais eu de hausse d’impôts depuis lors, le taux marginal de l’impôt sur le revenu a diminué de 47 à 40 %, et l’impôt sur les entreprises est de 17 %.

 

6o Enfin, et c’est aux yeux de José Piñera l’essentiel, une véritable révolution

culturelle s’est produite. On a tourné la page de la lutte des classes, il

n’y a plus de « capitalistes », puisque tout le monde l’est devenu et s’en réjouit.

Les Chiliens s’intéressent à l’économie, sont incités au travail, à l’épargne, et se

sentent personnellement responsables de leur destin. Ils sont à l’abri des initiatives

du gouvernement.

 

 

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Le 2 juin, à l’Automobile Club de Paris, Vaclav Klaus a présenté son livre-choc

Planète bleue en péril vert Vaclav Klaus au cours de la séance de dédicace de son livre

 

Il y avait foule ce mardi 2 juin à l’Automobile club. A quelques heures du scrutin européen, la visite en France

de cet « Eurosceptique » était déjà un événement. Pourtant la grande presse n’a pas voulu le couvrir, tant la réputation de Vaclav Klaus est sulfureuse. Le Président Klaus est en effet un trublion,

un trouble fête, un pourfendeur de la

pensée unique. Pensez donc : il ose dire

que les Verts sont des Rouges, que leur

totalitarisme intellectuel est comparable

à celui des communistes qu’il a subis

dans son pays. Il ose dire que les dérèglements

climatiques n’ont qu’une

importance relative, et ne doivent rien

au capitalisme ni à la croissance des

pays riches, comme le prétend la propagande

de monsieur Al Gore. Il ose

encore dire que la crise que nous vivons n’est pas due aux débordements du

marché, aux excès de la liberté, mais à l’incurie des politiciens et à l’étatisme

croissants. Il ose dire que les plans de relance vont prolonger la crise au lieu de

la freiner. Il ose dire que l’Europe devrait être un espace sans frontière, mais

sûrement pas une puissance politique centralisée.

Ce « politiquement incorrect » donne toute sa mesure dans l’analyse économique

du réchauffement climatique, objet du livre et de la conférence. Le Président Klaus a commencé par égrener un certain nombre de vérités qui blessent : le réchauffement n’est pas mondial, il ne s’observe pas partout ni avec la même intensité. Il n’est pas exceptionnel : pas plus d’un degré en un siècle. Il n’a rien d’original : on a assisté dans les siècles passés à des changements climatiques

bien plus profonds. Les prédictions de quelques « experts » du GIEC

n’ont caractère scientifique, notamment en ce qui concerne les émissions de

CO2. A l’inverse, elles ont un caractère politique : apeurer les populations puis

leur présenter la solution miracle. Il faut persuader l’opinion publique de ce que

l’homme est en train de détruire sa propre planète, que la croissance inconsidérée,

due à l’appétit de consommer, attisé par la publicité et le profit, est à

l’origine du réchauffement. Il faut faire quelque chose : réguler le marché, ne plus se fier au mécanisme des prix, taxer les consommateurs, les pollueurs, bref

mettre fin au capitalisme sauvage, instaurer la religion puis la police verte.

 

Il y a du désespoir et du mépris dans la position des pseudo-environnementalistes.

Désespoir malthusien : les choses ne peuvent aller qu’en s’aggravant.

Mépris pour l’être humain, destructeur, irresponsable, matérialiste, incapable

de flexibilité, de créativité. En revanche, il y a des experts et des

gouvernants en mesure d’imposer la solution. Cette solution écarte le marché

et, du même coup, la liberté.

 

Voici donc une nouvelle vague d’assaut contre le marché, plus périlleuse

encore que la vague keynésienne des années 1930 car aujourd’hui la (fausse)

naïveté des écologistes sape les bases de la société de liberté. C’est notre liberté

qui est en danger. Ce n’est pas le climat.

Une grande partie des « politiquement incorrects » de Paris se sont

retrouvés autour de Vaclav Klaus : Alain Madelin, Jean-Michel Fourgous, et

douze autres membres de l’Assemblée Nationale, téméraires « ultra-libéraux ».

L’état major de l’ALEPS était présent. Présent aussi l’IREF avec Jean-Philippe

Delsol, son administrateur, puisque c’est l’IREF qui a édité la traduction française

de l’ouvrage. Mais les artisans de ce succès ont été avant tout le président Alain

Mathieu et Benoîte Taffin, porte parole de Contribuables Associés, et tout leur

équipe.

Voir la critique Planète bleue en péril vert signée par Bogdan Calinescu dans notre rubrique « Lire libéral », page 30.

 

 

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XXXIe Université d’été de la Nouvelle économie

Aix en Provence, 23-26 août 2009

 

Marché et moralité

 

Un thème attendu

Le thème de cette université ne vous surprendra pas.

La crise serait due aux spéculations et manipulations propres à l’économie

de marché. La « refondation du capitalisme » est donc souhaitée au nom de la moralité.

 

Réaction salutaire ou désinformation ?

La crise a été le prétexte à une remise en cause de l’économie de marché

au nom de l’éthique. Ce procès en moralité est d’autant plus étonnant que la

responsabilité de la crise n’est en rien celle du marché, mais bien celle des États.

Mais c’est peut-être l’occasion de rappeler non seulement que le marché

ne signifie ni la corruption ni l’injustice, mais tout au contraire développe au

plus haut point les vertus morales des individus.

Il y a ce qui se dit et se répète dans les médias, et il y a les enseignements

des sciences de l’homme et de l’histoire.

Il faut donc en finir avec les slogans des « patrons voyous », du « capitalisme

sauvage », et autres éléments de propagande.

Parmi les « défaillances du marché » qui appelleraient un retour de l’État,

que penser de la protection de l’environnement, des transactions financières, de

la mondialisation du commerce, des inégalités sociales ?

Le risque de « défaillances de l’État » est-il exclu ?

Légiférer et planifier : est-ce la solution ?

Ou devons-nous plutôt regarder du côté de la société civile, des comportements

personnels et des institutions qui les orientent vers le service de la

communauté ?

Il faut rappeler que la liberté économique est absolument nécessaire pour

épanouir les personnalités et instaurer l’harmonie sociale.

 

Un nouveau style pour ce millésime 2009

L’an dernier, la traditionnelle Université d’Été ne s’était pas tenue, principalement

pour cause d’un calendrier qui donnait à choisir entre Aix et Tokyo,

où avait lieu la Convention Internationale de la « Société du Mont Pèlerin ».

La « Société », fondée en 1947 par Friedrich von Hayek, regroupe nombre

d’universitaires libéraux français, dont notamment la plupart des administrateurs

de l’aleps, et la plupart des orateurs étrangers habitués d’Aix en sont membres.

Cette année, nous renouons avec la tradition et, sous la direction de Pierre

Garello, un nouveau style va prévaloir, avec une part plus importante laissée à

de jeunes étudiants européens et des débats plus longs que les conférences.

Il va de soi que la ligne générale ne changera pas : il s’agit de l’un des plus

grands rassemblements de la famille libérale internationale, sans doute le plus

grand en Europe (en dehors des réunions « régionales » de la Société du Mont

Pèlerin, cette année à Stockholm).

 

Il est également acquis que les têtes de liste libérales seront présentes. Les noms de Fred Aftalion, Gérard Bramoullé, Jean-Philippe Delsol, Elizabeth Krecké, Jean-Philippe Feldman, Jacques Garello, Mathieu Laine, Georges Lane, Nicolas Lecaussin, Bertrand Lemennicier, Henri Lepage, Jean-Yves Naudet, Pascal Salin, Patrick Simon, sont avancés côté français, tandis que les étrangers déjà confirmés sont Randy Barnett, Baudouin Bouckaert, Enrico Colombatto, Victoria Curzon Price, Leonard Liggio, Tibor Maccan, Tom Palmer, Mario Rizzo, Jiri Schwarz.

 

D’autres personnalités du monde économique et social viendront participer aux débats.

 

Programme des journées de la XXXIe Université d’Été

 

Dimanche 23 août, 19 heures : cocktail d’ouverture et dîner (Grand Hôtel du Roy René).

À partir du lundi matin, les journées seront organisées autour de deux

sessions plénières qui auront lieu à l’Université Paul Cézanne, avenue Robert

Schuman, l’une au matin (9 h 30/12 h 30) après un audio-visuel qui commencera

à 9 h, l’autre l’après-midi (14 h/17 h) et d’un débat général

(17 h 30/18 h 30).

 

Lundi 24 août : La moralité du marché : de la propagande à la

science

– Ce qu’on en dit dans les médias, dans la littérature, dans la chanson ;

– Une longue tradition historique ;

– Les marchés et la richesse des nations ;

– Qu’est-ce que la moralité ?

– Le marché et l’état de droit ;

– L’économie expérimentale.

 

Mardi 25 août : Le marché peut-il tout régler ?

– Le marché et l’environnement : développement durable ou droits de

propriété ?

– La finance, source de crise ?

– L’exclusion : la loi du plus fort ?

– Libre échange ou commerce équitable ?

– Spoliation fiscale ou évasion fiscale ?

 

Mercredi 26 août : Les marchés, l’État et la société civile

– Les nouveaux droits de l’homme, la législation et la moralité ;

– Morale d’État : droits des partenaires, responsabilité sociale de la firme ;

– Morale d’État : les incitations fiscales, répression et corruption ;

– La société civile ne peut-elle pas faire mieux ?

– Solidarité spontanée et protection sociale : santé, retraites ;

– Éducation, culture, religion : contrôle de l’État ou responsabilité personnelle ?

 

Université Paul Cézanne (Aix-Marseille III)

Aix en Provence, 23-26 août 2009

 

Colloque ouvert à tous

 

Renseignements et inscriptions sur le site : www.summeruniv.webs.com ou,

à partir du 20 juillet, sur le site de l’aleps www.libres.org

ou à l’aleps, 35, avenue Mac Mahon, 75017 Paris.

 

La célèbre fontaine des « quatre dauphins » d’Aix-en-Provence

(par Jean-Claude Rambot, 1667)

est devenue le symbole de notre festival d’été.


- Bulletin 127, avril 2009.

 

AVANT-PROPOS

 

L’Amérique était en pleine crise en 1932 quand le président Roosevelt annonça qu’il allait y mettre fin grâce à un programme de relance économique entièrement fondé sur la réglementation et baptisé « New Deal ». L’expression fit florès et elle revient dans les colonnes de nos journaux au moment où « la crise » se fait à nouveau accablante aujourd’hui.

Mais le « New deal » a-t-il réellement mis fin à la Grande Dépression des années 30 ? Pour Florin AFTALION, la réponse est NON, tout au contraire la politique du New Deal a enfoncé plus profondément l’Amérique dans la crise. Pourvu que Barak OBAMA nous lise ! (p. 2)

 

Contre la réglementation, même combat pour Pascal SALIN à propos de la crise financière en France. Comment un petit nombre d’hommes chargés de tout contrôler auraient-ils une information de meilleure qualité que les innombrables intervenants des marchés et comment une réglementation imposée pourrait-elle être au niveau d’efficacité des capitalistes, c’est-à-dire des vrais responsables puisque vrais propriétaires du capital ? (p. 6)

 

Toujours face à la crise et aux solutions fébrilement développées pour tenter d’en sortir, nos gouvernants proposent la recette du « quatre quarts », le partage du profit : un tiers pour les salariés, un tiers pour l’investissement, un tiers pour les actionnaires et, pour n’oublier personne, un tiers pour l’État. C’est à Jacques GARELLO de dénoncer ici cette cuisine indigeste et de donner une saine définition du « profit ». Le profit n’est pas immoral, il est la reconnaissance de l’action juste de l’entrepreneur et le seul garant de l’innovation. (p. 9)

 

Enfin, dans l’actualité, entre en scène un personnage haut en couleurs, Vàclav KLAUS, président de la République tchèque qui, elle-même, préside aux destinées de l’Union européenne pour ce premier semestre 2009. Nous vous livrons en page 12 un portrait vigoureusement brossé par Luc ROSENZWEIG qui a le sens de l’humour et du deuxième degré.

 

Jacqueline Balestier

 

Florin AFTALION

 

 

Le New Deal : fiction et réalité (1)

(1) Version complétée de l’article publié dans Le Figaro du mercredi 28 janvier 2009.

 

Contrairement à un mythe largement répandu, le New Deal n’a pas mis fin à la Grande Dépression. C’est ce qu’avouait déjà en mai 1939 le secrétaire d’état au Trésor, Henry Morgenthau, ami et confident du Président Roosevelt :

« Nous avons essayé de dépenser de l’argent. Nous dépensons plus que nous n’avons jamais dépensé et ça ne marche pas... Nous n’avons jamais tenu nos promesses...

 

Après huit années au pouvoir nous avons autant de chômeurs que lorsque nous avons commencé... Et une dette gigantesque en plus ! »

 

Et c’est ce que montre clairement l’évolution du chômage tout au long des

années 1930. Alors qu’il avait frisé les 25 % en 1933, première année de présidence

de Franklin D. Roosevelt, il était encore de 15 % à la fin de son premier

mandat. Puis 1937 connaît une rechute brutale des conditions économiques –

une crise dans la crise – le chômage remontant à 19 %. En 1940 il est encore

supérieur à 10 %. Force est donc de constater que la dépression s’est prolongée

durant des années, en dépit ou à cause pensent aujourd’hui de nombreux économistes,

de la politique du New Deal (s’ajoutant à une politique monétaire catastrophique (2) et à des mesures protectionnistes également désastreuses).

(2) Milton Friedman et Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press, 1963.

 

En annonçant dans l’enthousiasme du congrès démocrate de l’été 1932

son New Deal, le candidat Roosevelt ne savait pas en quoi celui-ci pouvait bien

consister. Une fois élu, il chercha conseil auprès de ceux qu’il considérait comme

les « meilleurs » experts. Malheureusement, leurs avis divergeaient. Des opinions

de ce « Brains Trust » (l’expression date de cette époque) le nouveau Président

tira néanmoins la conviction, qui avait déjà était celle de son prédécesseur

Hoover, que l’Amérique faisait face à un problème de surproduction, lui-même du à un excès de concurrence (ou à un déséquilibre des revenus au profit des « riches »).

 

La logique absurde du Président Roosevelt

 

Pour sortir de la crise, il fallait, toujours selon la même analyse, que l’État

force les prix, en particulier ceux des produits agricoles, et les salaires à augmenter.

Pour atteindre ces objectifs, l’industrie fut cartellisée, des prix et des

salaires minimum imposés, des récoltes détruites, des millions de bestiaux

abattus, des agriculteurs payés à ne rien faire (alors que, à en croire Roosevelt,

un tiers des Américains ne mangeaient pas à leur faim). Dans cette logique

absurde, les biens produits aux États-Unis devenant, pensait-on, trop chers par

rapport à ceux provenant de l’étranger il était nécessaire de les « protéger ».

Aussi les tarifs votés sous Hoover, l’une des causes de l’aggravation de la Grande

dépression, furent maintenus leurs effets catastrophiques atténués, il est vrai,

par quelques traités d’échange bilatéraux.

 

En réalité, contrairement aux prévisions, les salaires artificiellement élevés

aggravèrent le chômage, les dépenses des ménages diminuèrent et les agriculteurs

virent leurs revenus fondre. Les subventions versées généreusement aux

« victimes de la crise » et les grands travaux publics (qui avaient déjà été lancés

par l’administration Hoover sans sortir l’Amérique de la crise et continués sous

l’Administration démocrate sans plus de résultats) grevèrent lourdement le

budget de l’État : les dépenses publiques doublèrent.

 

Comme le Président Roosevelt aurait voulu équilibrer ses budgets successifs,

des impôts nouveaux furent créés, les anciens alourdis. Au total les charges

fiscales furent triplées, le taux marginal sur le revenu passant à 90 % (Roosevelt

aurait voulu le porter à 100 % mais le Congrès refusa). Mais les déficits ne purent

être évités tant les dépenses de l’État étaient gigantesques. Ils restaient cependant

beaucoup trop faibles aux yeux de Keynes qui en critiqua l’insuffisance.

 

Roosevelt, qui le considérait comme un mathématicien et non comme un économiste,

ne l’écouta pas. Un mythe dans le mythe consiste à croire que le New

Deal fut d’inspiration keynésienne. Nous venons de voir que cela est inexact. La

politique de Roosevelt consista en fait en une série de réformes improvisées et

désordonnées s’appuyant sur une rhétorique anti-business – 150 procès instruits

contre des entreprises et des financiers de Wall Street condamnés à des peines

infamantes – et des interventions législatives brutales que la Cour suprême finit

par déclarer inconstitutionnelles. Mais les petites entreprises ne furent pas

oubliées. Une véritable police économique traquait le travail de nuit, les prix

inférieurs aux tarifs officiels ou les marchands qui laissaient leurs clients choisir

les articles qu’ils achetaient (sic).

 

L’échec de la politique du New Deal

 

De mesures prises à la hâte, de changements de cap, de décisions absurdes

parfois contradictoires résulta un climat d’incertitude tel que les entreprises arrêtèrent

d’investir. L’économie qui était répartie au début de l’année 1933 stagna

en 1934 et 1935 à cause du New Deal. La FED ayant laissé depuis 1934,

surtout sous l’effet d’énormes entrées d’or, la masse monétaire croître, l’économie

américaine repartit vigoureusement en 1936 (3).

(3) Christina Romer, What Ended the Great Depression ?, The Journal of Economic History, décembre 1992, 757-784. Remarquons que Christina Romer est la chairwoman du « Council of Economic Advisers » du Président Obama.

 

Ce qui fit craindre une poussée inflationniste et incita la Banque Centrale à agir. Le gouvernement

Roosevelt lui ayant donné le pouvoir de modifier le taux des réserves obligatoires

des banques elle en usa pour le doubler ce qui entraîna un effondrement de la

masse monétaire et la crise dans la crise mentionnée plus haut. Finalement, ce

fut peut-être la guerre qui mit fin à la Grande dépression. D’une part en créant

une pénurie de main d’oeuvre par la mobilisation de plus de dix millions de GIs

et d’autre part en chargeant le secteur privé de produire le matériel de guerre,

ses dirigeants se voyant revenir conduire la politique économique à la place des

idéologues des années précédentes. Cependant, cette interprétation repose sur des données économiques trompeuses (4) (en particulier parce que les prix administrés du temps de guerre ne représentaient pas la véritable rareté des biens et des services).

(4) Robert Higgs, Depression, War, and Cold War, Oxford University Press, 2006.

 

La Grande dépression n’aurait en fait pris fin qu’une fois la paix revenue lorsque le Président Truman abrogea les mesures les plus antiéconomiques du New Deal.

Nous voyons que loin d’avoir sorti l’Amérique de la dépression la politique du New Deal a prolongé la crise ! De sept ans s’il l’on en croit une étude récente (5).

(5) Harold L. Cole and Lee E. Ohanian, « How government prolonged the depression », Wall Street Journal, 2 février 2009.

 

Espérons que Barak Obama que certains se plaisent à comparer à son illustre prédécesseur démocrate n’en suivra pas les errements.

 

Addendum :

J’ai cité quelques publications récentes d’économistes ayant étudié le New Deal. Le lecteur intéressé pourra également consulter :

David M. Kennedy, Freedom from Fear: The American People in Depression and War, 1929-1945, Oxford University Press, 2001 ;

Jim Powell, FDR Folly, Crown Forum, 2003 ;

Amity Shlaes, The Forgotten Man, Harper Collins, 2007 ;

Burton W., Jr. Folsom, New Deal or Raw Deal?: How FDR’s Economic Legacy Has Damaged America, Threshold Editions, 2008 ;

Eric Rauchway, The Great Depression and the New Deal: A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2008.

 

Malheureusement, aucun de ces ouvrages n’a été traduit en français !

Curieux, n’est-ce pas ?

 

 

Pascal SALIN

 

LA RÉGLEMENTATION NE PEUT PAS REMPLACER LA RESPONSABILITÉ DE VRAIS CAPITALISTES (1)

(1) Version complétée de l’article publié dans Le Temps (Genève, 11 février 2009), avec l’aimable autorisation de Pierre Bessard, directeur de l’Institut Constant de Rebecque, Lausanne,

(www.institutconstant.ch/docs/2009/le-temps-2009-02-11.pdf).

 

Parmi les remèdes considérés pour éviter de futures crises financières telles que celle que nous connaissons

actuellement, il est proposé d’imposer aux banques l’obligation de maintenir un

ratio de fonds propres plus élevé. De toute

évidence, le ratio de fonds propres prévu

par l’accord de Bâle II, égal à 8 % de leurs

avoirs, ne suffisait pas et aura même

contribué à accentuer la crise, puisque les

banques ont tenté de développer au

maximum leurs crédits par l’intermédiaire

d’organisations non soumises à cette obligation

de ratio, tout en maintenant en

apparence le ratio imposé par la réglementation. Un renforcement réglementaire

des ratios de fonds propres obligatoires peut-il cependant représenter une

solution vers un système financier plus stable ?

Certes, on peut considérer comme souhaitable que les fonds propres soient

« suffisants » par rapport aux fonds prêtés. D’ailleurs, au XIXe siècle, les fonds

propres des banques représentaient le plus souvent 60 à 80 % de leur bilan : les

banquiers prêtaient les fonds qui appartenaient à eux-mêmes ou à leurs actionnaires

et le ratio élevé (et désiré) de fonds propres constituait une garantie formidable

de stabilité pour les actionnaires comme pour les clients des banques.

 

Les banquiers étaient alors de vrais capitalistes – c’est-à-dire des propriétaires

de capital – et, en tant que tels, ils étaient responsables.

 

A notre époque, on a cru possible de fonder le développement économique

sur le crédit et non pas sur les fonds propres. Par ailleurs, une grande partie du

crédit provient d’une création ex nihilo, à savoir la politique monétaire expansionniste, et non d’une épargne volontaire. Simultanément, le dépérissement

du capitalisme – résultant lui-même bien souvent de l’interventionnisme

étatique – a fait en sorte que les grandes banques ne sont plus dirigées par des

capitalistes, propriétaires du capital, mais par des managers qui, ne supportant

pas eux-mêmes les risques de l’actionnaire, sont tentés de maximiser les profits à court terme.

 

Dans le monde capitaliste du XIXe siècle – plus stable que le monde

financier actuel – le crédit bancaire résultait des décisions des actionnaires

des banques. Dans l’univers étatisé de notre époque, c’est le contraire

qui se passe : on impose arbitrairement un ratio de fonds propres qui ne fait

que mimer un vrai monde capitaliste ; mais cela conduit à l’apparition de bulles

financières : les établissements de crédit maximisent le montant de leurs crédits

et essaient ensuite par différentes manipulations, de présenter un ratio de fonds

propres conforme à la réglementation. Une réglementation qui impose un

résultat ne remplacera jamais le libre jeu des décisions d’êtres humains responsables

(c’est-à-dire capitalistes). C’est pourquoi les appels constants lancés de

nos jours en faveur d’une plus forte réglementation des marchés financiers ne

sont pas fondés.

 

Certes, on peut reprocher aux établissements financiers de n’avoir pas été

plus prudents. Cela résulte des structures institutionnelles de notre époque que

nous avons rappelées. Mais cela reflète aussi le fait que l’information ne peut

jamais être parfaite : un système capitaliste n’est pas parfaitement stable, mais

il est plus stable qu’un système centralisé et étatique. C’est pourquoi, au lieu de

stigmatiser une prétendue instabilité du capitalisme financier, on devrait stigmatiser

l’extraordinaire imperfection de la politique monétaire, car c’est l’incroyable

variabilité de la politique monétaire américaine qui est à l’origine de la crise. On

peut regretter que les managers des grandes banques n’aient pas été plus lucides

et n’aient pas mieux évalué les risques qu’ils prenaient dans un monde où la

politique monétaire est fondamentalement déstabilisatrice. Mais c’est précisément

et surtout ce caractère déstabilisant de la politique monétaire que l’on doit

déplorer. Arrêtons donc les procès faits à tort au capitalisme et recherchons au

contraire le moyen de libérer les marchés financiers de l’emprise étatique.

Cette crise a ressuscité des idées maintes fois exprimées. Il semble acquis

dans l’opinion, en particulier, que les marchés sont certes efficaces, mais qu’ils

sont « court termistes » et même aveugles. Il en résulterait donc que les États

devraient les « réguler » et qu’il conviendrait même de mettre en place des procédures

de coopération internationale pour favoriser une « régulation mondiale »,

dans la mesure où les marchés financiers sont eux-mêmes mondialisés.

Il y a de ce point de vue une ambiguïté de langage qui recouvre

en fait des ambiguïtés conceptuelles. En effet, quand on parle de régulation

à notre époque, on suggère implicitement que celle-ci implique un accroissement

des pouvoirs réglementaires et des pouvoirs de contrôle des autorités publiques.

 

Cette confusion est alimentée par un manque de précision linguistique : on confond « régulation » et « réglementation », peut-être parce que le terme « régulation » en anglais ne signifie pas « régulation », mais « réglementation », ce

qui induit l’idée qu’il y a équivalence entre les deux termes. Or, ceci est totalement

erroné. En effet, l’un des grands mérites du fonctionnement des marchés

libres c’est qu’ils permettent la « régulation » de l’activité économique par un

système de type cybernétique où les actions de ceux qui interviennent sur les

marchés apportent de nouvelles informations qui les conduisent à s’ajuster continuellement à leur environnement.

 

Bien entendu, cette régulation n’est jamais parfaite, tout simplement parce

que l’information ne peut jamais être parfaite. C’est pourquoi on a tort de

comparer le fonctionnement effectif des marchés à un idéal impossible à

atteindre d’information parfaite et donc de stabilité économique parfaite. Et l’on

a évidemment également tort de penser qu’il est possible de se rapprocher de

cet idéal par une réglementation (une « régulation étatique ») qui supposerait une

information parfaite. On doit en effet se demander par quel miracle un petit

nombre d’hommes, chargés de réglementer et de contrôler les autres, pourraient détenir des informations meilleures et plus nombreuses que les innombrables intervenants des marchés.

 

 

Jacques GARELLO

 

L’ENTREPRENEUR, CE HÉROS

 

Faut-il partager le profit en trois, en quatre ?

Mais qu’est-ce que le profit ?

 

La chasse au gaspi est interdite, mais

la chasse au profit est ouverte. Le gaspillage

de l’argent des contribuables, dénoncé à

nouveau ces jours derniers par la Cour des Comptes, ne semble perturber ni nos ministres ni nos grévistes.

 

En revanche, le président de la République invite les partenaires sociaux à

s’interroger sur la façon de mieux partager

le profit, après avoir dénoncé les bénéfices

pharamineux réalisés par quelques grandes

entreprises françaises, contrastant avec la stagnation du pouvoir d’achat des

salariés et les licenciements en série. Il a même évoqué un partage en tiers : un

pour les actionnaires, un pour les salariés, un pour l’auto-financement. A la

manière du Marius de Pagnol, il ajoute sans doute un quatrième gros tiers pour

l’État : il existe toujours à ma connaissance des impôts sur les profits !

 

Cet appel au partage du profit n’est pas nouveau, il s’inscrit dans la grande

tradition gaulliste de la « participation ». Il participe d’une vision classique du

profit, qui remonte à Ricardo et Marx, faisant du profit le revenu du capital,

tandis que le salaire est la rémunération du travail. Capital-travail : voilà le décor

campé pour la lutte des classes, ce que l’on donne au capital est en moins pour

le travail, et réciproquement : il faut trouver le bon dosage. Cette vision, encore

dominante dans la plupart des modèles macro-économiques, ignore tout simplement

l’existence de l’entrepreneur, et de la fonction singulière qu’il assume,

qui n’est ni d’apporter du capital ni de fournir un travail.

 

Le grand économiste Jean-Baptiste Say avait pris soin de distinguer le

profit, rémunération de la fonction entrepreneuriale, et l’intérêt, revenu du

capital. Certes, à son époque on devenait souvent entrepreneur en engageant

son argent dans une affaire – et Ricardo (financier de son état) n’a vu que la

mise de fonds pour oublier la mission de l’entrepreneur. Celle-ci existe pourtant,

ne serait-ce que parce que l’entrepreneur a pour rôle, entre autres, de rechercher

et de payer les deux facteurs de production nécessaires : le capital et le travail.

 

Mais l’entrepreneur ne se confond ni avec un capitaliste ni avec un travailleur – même s’il y va de son patrimoine et de son travail personnel. Quelle serait donc

la mission de cet entrepreneur, qui mériterait d’être reconnue et rémunérée par

un profit, différent d’un intérêt et d’un salaire ?

 

Jean-Baptiste Say faisait allusion à la dimension commerciale de l’entreprise : trouver des débouchés, satisfaire la clientèle. Mais aussi à sa dimension

sociale : motiver les hommes au travail, créer une communauté harmonieuse.

 

Et enfin une dimension financière : avoir la confiance des prêteurs, gérer et rentabiliser le patrimoine de l’entreprise. Mais la vague ricardienne a emporté ces idées.

 

Portrait de l’entrepreneur : du « superman » à l’homme ordinaire

 

Il faudra attendre plus d’un siècle pour voir réapparaître avec Schumpeter le personnage de l’entrepreneur, décrit [l’entrepreneur] comme celui qui prend

le risque de l’innovation, proposant de nouveaux produits, de nouvelles techniques.

Le profit est alors une prime de risque, différente de l’intérêt servi à un

apporteur de capitaux (banquier ou obligataire) qui veut toucher son revenu quels

que soient les résultats de l’entreprise. La thèse de Schumpeter rallie le suffrage

de Frank Knight : si le risque n’est pas payant, personne ne voudra innover et

l’économie stagnera en se sclérosant. On en vient à assimiler l’entrepreneur à

un « superman », un joueur audacieux, dont les profits ne sont que la compensation

des pertes qu’il peut subir.

 

Aujourd’hui « l’entreprise casino » et le « superman » ne satisfont pas Israël

Kirzner (professeur à l’Université de New York) qui révolutionne le concept

d’entrepreneur et de profit. Kirzner (1969) constate que les prévisions apocalyptiques

de Schumpeter, lancées en pleine crise dans les années 1930 et annonçant

la fin du capitalisme à cause du « crépuscule de la fonction d’entrepreneur »

(dans une société développée, plus personne ne veut prendre de risque, l’entrepreneur

traditionnel disparaît pour laisser place à des organisations de production

massives) ne se sont pas réalisées. Le capitalisme a survécu, les grandes

concentrations industrielles ont vécu, et la croissance est désormais tirée par une

multitude de PME.

Schumpeter et les autres n’ont pas réellement compris ni le fonctionnement

du marché, ni ce que l’entrepreneur vient y faire. Le marché est un processus

de découverte, un réseau d’informations qui révèle les besoins ressentis

et les moyens de les satisfaire. N’importe qui (et pas seulement des hommes

hors du commun) sachant observer les déséquilibres, les manques et les possibilités

inexploitées peut améliorer la situation en prenant une initiative qui est

d’autant moins risquée qu’elle repose sur des informations fiables (d’où l’importance de la vérité des prix, y compris du prix du travail et du capital).

 

L’entrepreneur est donc celui qui voit ce que d’autres n’ont pas encore vu,

qui comprend ce que veulent les autres et rend un service à la communauté en

redistribuant les efforts et les ressources disponibles. Il donne une valeur à des

produits jusque là ignorés ou mal adaptés. Créateur de cette valeur nouvelle, il

se l’approprie : celui qui trouve garde (principe du « finder keeper »). Trouveur,

découvreur, l’entrepreneur ne prend rien à quiconque puisque rien n’avait de valeur avant son initiative. Il ne commet aucune injustice.

 

Le bien-fondé du profit

 

Par contraste, il est juste qu’il ait la propriété de sa création. C’est ce qui

explique la dynamique de l’économie de marché : une multitude de gens sont

incités à découvrir, à remodeler sans cesse la production. Dans les pays où il n’y

a ni propriété de la découverte, ni liberté de découvrir et d’entreprendre, ni

information fiable, rien ne se passe et les peuples sont réduits à la misère. Israël

Kirzner conclut donc d’une façon qui semblera paradoxale : le capitalisme n’est

pas juste parce qu’il est efficace (argument habituel des défenseurs du système

qui expliquent que la bonne gestion permet de distribuer plus de revenus et

bénéficie aux plus défavorisés), il est efficace parce qu’il est juste, parce qu’il sait

reconnaître les bienfaits incommensurables des efforts et des initiatives. Cette

reconnaissance s’appelle le profit. Chassez le profit, et vous serez privés de croissance économique et de progrès social.

 

Les partenaires sociaux conviés par le Président à une séance de réflexion sur le « partage du profit » resteront-ils dans les ornières de la lutte des classes ou vont-ils admettre que le droit à l’initiative et le droit de propriété sont les bases d’une société qui allie l’efficacité économique et l’harmonie sociale ?

 

 

Luc ROSENZWEIG

 

L’« ABOMINABLE » MONSIEUR KLAUS

En 2009, vous adorerez détester le président tchèque (1)

(1) Version intégrale du billet mis en ligne sur le site Causeurs Salon de réflexion (31 décembre 2008), avec l’aimable autorisation de l’auteur (http://www.causeur.fr/abominable-monsieur-klaus,1605).

 

 

Il est vaniteux comme Jack Lang, péremptoire comme Claude Allègre, arrogant comme Alain Juppé, agité comme Nicolas Sarkozy, provocateur comme Dany Cohn-Bendit. Dans un pays héritier de la Kakanie de Robert Musil, voilà un homme, Vaclav Klaus, 67 ans, profession président de la République, qui ne manque pas de qualités, ou de défauts, comme on voudra.

 

Ce moustachu à la blanche crinière a succédé,

en 2003 à Vaclav Havel au Hrad, le

château présidentiel qui domine la ville de

Prague, et a été réélu, en 2008, pour un

second et dernier mandat de cinq ans à la

magistrature suprême de son pays. Autant

dire qu’il aurait tort, de son point de vue, de brider son tempérament de pitbull

politique, puisqu’il est parvenu au terme du cursus honorum national, et n’a

besoin de ménager personne pour la suite de sa carrière.

Une panique, un peu surjouée sans doute, mais réelle, s’est répandue à

Bruxelles comme à Paris, lorsque l’on s’est aperçu que le premier personnage,

dans l’ordre protocolaire, du pays présidant l’UE à partir du 1er janvier 2009, était une espèce d’énergumène incontrôlable, professant des opinions hétérodoxes sur tous les sujets sensibles.

 

M. Klaus pense que l’Union européenne est un nouvel avatar des puissances extérieures, comme l’Autriche impériale ou la Russie stalinienne, qui veulent imposer leur loi au vaillant petit peuple tchèque. Pour M. Klaus, l’UE devrait se contenter d’être l’annexe économique d’une OTAN dominée par les États-Unis, seuls garants, à ses yeux, de la protection des anciens pays satellites de l’URSS contre un retour de la volonté d’hégémonie russe.

 

Vàclav Klaus, invité d’honneur de notre 29e Université d’Été d’Aix-en-Provence, 27 août 2006.

 

 

M. Klaus est un intégriste du libéralisme économique, vouant un culte fervent

à ses théoriciens Friedrich Hayek et Milton Friedman, et à ses praticiens

Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ainsi, il fustige les aides massives accordées

aujourd’hui par les États aux entreprises financières et industrielles en

détresse comme le signe d’un retour au socialisme honni. M. Klaus ne croit pas

une seconde aux balivernes relatives au réchauffement climatique de la planète.

 

C’est pourquoi il estime que les prêcheurs d’apocalypse environnementale sont

aussi stupides et dangereux que les planificateurs communistes de jadis en voulant

imposer leur modèle de développement à la planète entière. Il le leur a fait

savoir dans un livre qui a beaucoup plu à Vladimir Poutine, si bien que c’est le

trust pétrolier russe Loukoil qui en assure la traduction et la promotion en Russie.

 

M. Klaus, à la différence d’un Alexandre Soljénitsyne, ne peut être crédité

d’un passé de résistant glorieux au totalitarisme qui pourrait retenir ses détracteurs

de se montrer trop agressifs à son égard. M. Klaus, dans sa jeunesse, n’a

jamais adhéré, certes, au Parti communiste, mais s’est tenu très sage dans le

confortable Institut de prospective de l’Académie des Sciences où le régime

casait les intellectuels hétérodoxes, à condition qu’ils ne mènent aucune activité

militante dissidente. M. Klaus, en conséquence, s’est tenu prudemment à l’écart

du printemps de Prague en 1968, car il ne croyait pas à cette troisième voie

entre le communisme et le capitalisme prônée par Alexandre Dubcek et ses

amis. Pendant que ses compatriotes étaient ramenés à l’orthodoxie marxisteléniniste

par les chars soviétiques, M. Klaus se perfectionnait aux États-Unis et

en Italie dans la connaissance du monétarisme et de ses applications aux économies développées.

 

A son retour au pays, les dirigeants « normalisés » lui confient la gestion

des réserves de devises occidentales de la Banque nationale, tâche dont il

s’acquitte avec zèle et compétence.

 

M. Klaus, pourtant, n’éprouve ni regrets ni remords de n’avoir pas adhéré

à la « Charte 77 », qui rassemblait les intellectuels opposés au régime communiste,

ce qui leur valait des séjours réguliers en prison et des interdictions professionnelles.

Ce n’est pas, à son avis, cette résistance d’une élite qui a le plus

contribué à la chute du communisme, mais la « passivité » de la masse du peuple

tchèque qui l’a fait couler comme un vieux rafiot trop lourdement lesté.

Entre M. Klaus et M. Havel, ce n’est pas la franche amitié, même si l’on

porte le même prénom royal. Le dramaturge, ancien porte-parole de la dissidence,

ne cache pas avoir senti de « mauvaises vibrations » chaque fois que Klaus

était dans son bureau, ce qui arrivait fréquemment lorsque ce dernier était Premier

ministre et Havel président de la République. M. Klaus, de son côté, ne

manquait pas une occasion de stigmatiser les « intellectuels de gauche » aussi creux que verbeux qui entouraient Havel au Château.

 

En 1989, M. Klaus se glisse dans la « Révolution de velours » comme un

grand frère venu conseiller la jeunesse étudiante qui menait la révolte populaire

contre les vieux staliniens au pouvoir. Il s’agrège au Forum civique, nébuleuse

rassemblant des militants venus d’horizons très divers : on y retrouve aussi bien

le trotskiste Petr Uhl que le prêtre catholique Vaclav Maly, futur archevêque de Prague.

 

C’est peu dire que les animateurs du mouvement étaient peu préparés à

occuper ce pouvoir qui leur tombe entre les mains au début de l’année 1990.

Les figures emblématiques de la résistance au communisme se voient confier les

postes de prestige : Vaclav Havel la présidence de la République, Alexandre

Dubcek celle du Parlement, et Jiri Dienstbier le ministère des Affaires étrangères.

M. Klaus, lui, deviendra tout naturellement ministre de l’Économie et des

finances, en raison d’un CV garantissant ses compétences techniques, sinon

politiques. A la différence de Havel et Dienstbier, pour qui l’entrée dans les

institutions étatiques résulte d’un accident de l’Histoire, et qui ne possèdent pas les gènes des grands fauves politiciens, M. Klaus est un homme organisé, méthodique et prévoyant. Il profite de la popularité que lui confèrent les réformes économiques qu’il met en oeuvre au pas de charge pour fonder le parti de droite ODS (parti civique démocratique), au grand dam de ses « amis » du Forum civique, d’orientation plutôt gauchiste et libertaire. Ce parti remportera haut la main les élections de 1991.

 

Et c’est ainsi que M. Klaus est devenu un personnage incontournable de la

vie politique tchèque, même si le sort des urnes ne lui fut pas toujours favorable,

en raison de la corruption provoquée au sein de son parti par les privatisations

des entreprises publiques.

 

La lettre de la Constitution tchèque ne confère au président de la République

qu’un pouvoir essentiellement représentatif et protocolaire. Mais les circonstances

politiques – majorité très étroite du gouvernement de coalition dirigée

par le nouveau chef de l’ODS Mirek Topolanek, popularité toujours importante

de Klaus dans l’opinion – renforce le rôle de ce dernier, qui ne s’est jamais senti

une vocation de potiche.

 

Il se permet des « coups » à la limite de ses prérogatives et même au-delà.

Ainsi, en visite officielle en Irlande en novembre 2008, il s’affiche avec le milliardaire

Declan Ganley, principal animateur de la campagne victorieuse du

« non » au traité de Lisbonne, et se proclame avec lui « dissident de l’Europe ».

Il refuse obstinément de pavoiser le château de Prague aux couleurs de l’UE, ce

qui lui vaut une violente prise de bec avec Dany Cohn-Bendit venu lui faire la

morale avec une délégation du Parlement européen. Dany le rouge avait amené

un étendard bleu étoilé d’or qu’il posa théâtralement sur le bureau présidentiel.

« On ne nous avait jamais parlé comme cela depuis le temps des Soviétiques ! », rétorqua alors M. Klaus.

 

Voilà donc l’homme qui s’apprête à pourrir la vie européenne dans les six

mois qui viennent. C’est le Milosevic light qui va être offert à notre détestation

de bons élèves de la classe bruxelloise. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme une envie d’école buissonnière.

 

 

OPINIONS

 

LE MYTHE DE LA « RÉGULATION » DES MARCHÉS FINANCIERS

 

Dans le contexte actuel, dit de « crise financière », la plupart des journalistes

et observateurs attribuent au « marché » tous les maux qui nous accablent et adhèrent sans limite aux propositions mettant en avant le rôle d’organes de contrôle, d’agences de « régulation ».

 

En anglais, le mot « regulation » a un sens précis, il veut dire « règlementation

». En français, ce mot semble éblouir tout le monde sans que l’on cherche

à savoir ce qu’il peut bien vouloir dire. Or, dans la bouche des économistes à

la française, le mot « régulation » implique en réalité un présupposé arbitraire :

seuls les hommes de l’état pourraient régler les problèmes qui se posent aux

autres ; quand on entend le mot « régulation » à propos d’économie, il faut

savoir que dans l’esprit de celui qui utilise ce mot, il y a en fait l’idée de

s’imposer aux autres par des règlementations et des impôts ; seulement, ces

deux derniers termes sont moins flatteurs que « régulation » alors c’est ce dernier

qui est utilisé. Combien d’intervenants peut-on entendre dire qu’il faudrait

davantage de régulation sans même préciser à quels actes de violence étatique

cela correspondrait ?

 

Les vraies raisons du scandale financier

 

C’est dans le contexte actuel qu’il conviendrait de comprendre pourquoi

les agences de « régulation » des marchés financiers, ne peuvent pas atteindre

les objectifs qu’on leur a fixés.

 

Tout d’abord, observons quelques exemples d’échecs retentissants de la

fameuse SEC (« Securities and Exchange Commission », l’équivalent américain de notre « Autorité des marchés financiers » – AMF –).

 

Un des scandales financiers les plus célèbres est sans doute celui d’ENRON.

Mais comment un tel scandale a-t-il pu se produire ? Comment une fraude aussi

massive a-t-elle pu passer inaperçue alors qu’une agence, avec ses bureaucrates

soi-disant plus sages que les marchés, était là pour veiller à ce que ce genre de

dérives ne puisse pas se produire ? La réalité est que la fameuse SEC n’avait

pas contrôlé les comptes d’ENRON depuis 1996 et que le scandale n’a été

révélé qu’en 2001. Si les comptes d’un géant comme ENRON n’avaient pas été

contrôlés depuis tant d’années, que peut-il en être pour des entreprises de plus

petite taille et moins connues ?

 

Un autre grand échec de la SEC est l’affaire Bernard Madoff, qui fait porter

sur elle toute l’attention des journalistes. Mais qu’a fait la SEC ? Comment un

investissement avec un rendement fixe de 10 % par an, donc insensible à toute

fluctuation des marchés, peut-il ne pas éveiller les soupçons de la SEC ? En

réalité, des investisseurs privés avaient été alertés bien avant la SEC de cette

bizarrerie et Harry Markopolos avait écrit à la SEC dès 1999 pour l’avertir

d’irrégularités dans les placements Madoff. Mais la SEC n’en avait rien tiré. Au

contraire, elle laissa la fraude s’aggraver, avec de nouvelles dupes, pendant de

nombreuses années, jugeant non fondées les lettres qui lui étaient adressées.

 

Évidemment, celui qui est convaincu de la nécessité et la bienveillance des

agences de « régulation » vous dira que la SEC n’avait pas le budget ni les effectifs

nécessaires pour faire correctement son travail. Or, en cherchant un peu,

on trouve les informations suivantes : en 1977 le budget de la SEC était de

50 millions de dollars, et en 2008 de 900 millions. Concernant les effectifs, ils

sont passés de 2000 en 1977 à 3500 en 2008.

 

La réalité est en fait toute simple, ce n’est pas parce que certains hommes

travaillent pour un organisme de prétendue « régulation » qu’ils deviennent des

surhommes. Ils y cherchent avant tout leur avantage personnel au sein d’une

bureaucratie que personne n’a intérêt à bien gérer dans la durée. Ils cherchent

à maximiser leurs revenus en minimisant leur peine et, si certains actes de corruption

ont eu lieu, ils illustrent parfaitement ce phénomène.

 

La vérité est qu’un employé du privé est surveillé par son employeur qui

cherche la gestion la plus saine pour son entreprise, la faillite constituant la

conséquence de la mauvaise gestion. Dans une administration, en revanche, dans

une agence étatique indépendante, on ne fait pas faillite, on porte les erreurs et

défaillances sur le compte d’un manque de budget ou de la complication indécente

des produits financiers. Le problème de fond est que les bureaucrates de la

SEC n’avaient pas, n’ont pas, et n’auront jamais les mêmes raisons d’agir que

ceux qui travaillent dans un secteur privé concurrentiel exposé à la faillite.

 

Les propositions libérales

 

Évidemment, le libéralisme ne signifie pas l’absence de contraintes. Ceux

qui dirigent des fonds d’investissements ou de grandes entreprises doivent être contrôlés, mais contrôlés par leurs actionnaires qui mandatent des gens dont

c’est le métier et qui, s’ils le font mal, se retrouveront face à leur responsabilité

parce que leur cabinet d’expertise sera déserté par les clients et fera faillite (les

clients pouvant aussi demander des dommages et intérêts en justice s’il y a eu

mauvaise exécution des tâches par le cabinet). C’est d’ailleurs un aspect intéressant

de l’affaire ENRON : le cabinet Arthur Andersen qui certifiait les comptes

d’ENRON et avait maquillé ses opérations frauduleuses a immédiatement fait

faillite. Sa réputation qui datait de plusieurs décennies a été détruite en quelques

heures. Alors qu’elle perdurait contre toute attente, la SEC n’a pas trouvé mieux

que de laisser passer une escroquerie encore plus condamnable.

 

Le libéralisme implique la responsabilité individuelle et le devoir d’assumer

les conséquences de ses actes, mais il est impossible d’avoir cette contrainte

naturelle dans une administration qui, quoi qu’il arrive, existera toujours et ne

pourra jamais être sanctionnée pour ses erreurs.

 

Adrien Foulon

étudiant en science économique

 

 

BONNES FEUILLES

 

Mathieu LAINE

 

 

Post-politique (1)

(1) Éditions J.C. Lattès, Paris 2009, 286 pages, 18 euros. Mathieu Laine, auteur de « Lagrande nurserie » (2006) et « La France est foutue » (2007) dirige chez Lattès la collection « Idées fausses, vraies réponses ».

 

(extraits du chapitre 5, pages 218 et suivantes)

 

Une civilisation de liberté : un horizon impossible ?

 

Les principes et la logique de la civilisation de liberté que nous appelons

de nos voeux – le post-politique est un constat autant qu’une occasion de rebondir

– doivent être expliqués et réexpliqués. Ils font en effet l’objet de tant d’incompréhensions,

de tant d’idées reçues. Face à la survivance plus ou moins assumée

de schémas d’explication et d’action étatistes, nous n’avons d’autre issue que d’en appeler à la force transformatrice des idées.

 

Parce que la société de liberté et de responsabilité, et la compréhension de

l’ordre spontané et des vertus réelles de l’autorégulation paraissent impossibles

à mettre en oeuvre, la bataille intellectuelle paraît des plus urgentes. Elle se doit

d’être objective, illustrée et dépourvue de caricature, pour s’approcher au mieux

de la vérité, toucher le plus grand nombre et les convaincre d’abandonner leurs

vieilles grilles d’analyse, par delà les a priori. « Ceux qui ne s’intéressent qu’à ce

qui semble praticable dans l’état présent de l’opinion ont toujours pu constater

que même cela devenait rapidement impossible à réaliser à mesure que survenaient

des changements dans une opinion publique qu’ils n’avaient rien fait pour guider » (Hayek).

 

En matière économique, le changement de paradigme consiste non pas à

s’engager dans une rupture violente et conflictuelle, mais à institutionnaliser la modestie des dirigeants politiques et à redistribuer, en confiance, un grand

nombre de pouvoirs aux individus. Et pour cela, il faut, paradoxalement, une

action politique, à la fois pour expliquer les vertus de la société qui se profile et

pour entreprendre le vaste chantier de la remise en cause des inventions terribles,

souvent particulièrement complexes et obscures, des modèles traditionnels.

 

Il faut basculer de la « société de contrainte » à la « société de responsabilité », du

« bonheur imposé » au « libre choix », du primat de l’État au primat de l’individu,

et avoir le courage, en matière économique, d’en tirer, en une fois et sur un

temps très court, les conséquences en baissant fortement la pression fiscale (la

flat tax, l’impôt à taux unique et bas, est en vigueur dans onze pays européens) ;

en assouplissant réellement le droit du travail ; et en engageant une vaste entreprise

d’ouverture à la concurrence des derniers secteurs protégés pour pouvoir,

ensuite, participer, à armes égales, au jeu gagnant-gagnant de la mondialisation

avec nos partenaires, L’hypercrise pourrait bien bouleverser cette ambition, alors

même que l’ensemble des pays qui ont suivi ces politiques vont certes la subir

de plein fouet, mais en supporter, moins que nous, qui n’avons jamais osé la

réforme, les conséquences.

 

Il n’y a en effet aucune raison que les pays anglo-saxons (notamment la

Grande-Bretagne, qui partait de très loin, les États-Unis, et plus récemment, la

Nouvelle-Zélande, le Canada ou l’Irlande) ; les pays de l’Est (comme l’Estonie de

Mart Laar, qui a réussi en quelques années à installer durablement une croissance

de 6 % et un chômage quasi nul) ; les pays voisins (comme l’Allemagne, qui a

fortement baissé sa pression fiscale ou l’Espagne d’Aznar, qui a fait tomber le

taux de chômage, avant la crise, de 24 % à 8 % en huit ans) ; ou même, les pays

du Nord (dont la gauche française vantait la « troisième voie », alors même que

leur droit du travail est très flexible depuis longtemps, et qu’ils viennent, tous,

d’entreprendre une vaste politique de baisse des impôts pour libérer les énergies

créatrices) ; sans oublier bon nombre de contrées asiatiques, aient emprunté le

chemin de la libéralisation, avec des résultats plus que probants, non seulement

à un niveau macroéconomique mais également dans la vie quotidienne des habitants

de ces pays, et que la France se prive, sous prétexte d’un déterminisme

historique quasi génétique, de mettre en oeuvre une rupture qui, pour être

féconde, ne peut être que profonde.

 

La crise financière, comme la crise d’adolescence, peut, si on en comprend

bien les raisons et si l’on ne s’embarque pas dans la négation des mécanismes

de régulation par la responsabilité, permettre à notre monde d’en sortir plus

adulte. Les vertus prophylactiques des crises sont évidentes et sont démontrables

dans le passé. Deux enseignants de la Business School de Chicago, Raghuram

G. Rajan et Luigi Zingales, démontrent, après la crise de défiance de 2001,

combien la finance ne profite pas qu’aux riches, mais constitue également un

outil formidable pour diminuer la pauvreté et soutenir le dynamisme économique.

 

Cela s’illustre dans le long terme pour les pays développés et, actuellement,

par le développement (trop restreint) de la microfinance dans les pays en

développement. Après la crise actuelle, les marchés financiers sont et demeureront

des leviers du progrès, pour tous. Mais le marché sera composé d’acteurs plus efficients ou plus responsables, les moins-disants voyant leurs pratiques

écartées. La crise permet, d’autre part, une meilleure allocation des ressources

et s’accompagne d’un assainissement spontané et perceptible, pour éviter le

refus des lois proclamées. Il faut donc se garder des déclarations anticapitalistes

aux accents révolutionnaires.

 

Quand un pays est à la traîne, le benchmarking (c’est-à-dire la comparaison

des différents systèmes et l’identification des plus efficaces) est parfois le

meilleur moyen pour convaincre largement de la nécessité de réformer. En la

matière, les exemples ne manquent pas. Si l’on se concentre sur les réformes

authentiquement audacieuses, qui semblaient toutes, avant qu’elles ne soient

mises en oeuvre et qu’elles aient porté leurs fruits, impossibles ou très difficiles

à faire passer, on découvre combien, à chaque fois, sans la moindre exception,

les résultats économiques et sociaux, mais également électoraux, ont été au

rendez-vous.

 

Pour éviter de sombrer dans le sempiternel réflexe de repli de l’ADN étatique

de la France, le poids supposé si lourd de Colbert, Napoléon ou de Gaulle,

la trop fameuse « mentalité française », les différences de langues, de valeurs ou

de cultures, qui voudraient que la réforme passe plus facilement dans un pays

où l’on parle anglais, où l’on est protestant, où le pays bénéficie d’une taille,

d’une position ou de ressources naturelles stratégiques, Nicolas Sarkozy peut,

s’il le souhaite, regarder ailleurs et constater que ces réformes supposées impossibles

ont vu le jour dans des pays variés, aux histoires, aux dimensions et aux

potentiels totalement différents. A chaque fois avec un succès trop souvent

méconnu ! (les données qui suivent ne tiennent pas compte des effets de la crise

financière).

 

Il pourrait commencer par l’Irlande, ce « tigre celtique » jadis le pays le plus

pauvre d’Europe de l’Ouest. Près d’un quart de sa population avait émigré pour

fuir la faillite nationale – chômage très élevé, croissance atone, inflation démesurée,

hypertaxation et dette publique atteignant plus de 100 % du PIB. « Que

le dernier Irlandais qui quittera le pays n’oublie pas d’éteindre la lumière ! » en

riaient certains. Le visage de ce pays, qui a su rapatrier ses talents et bénéficie

désormais d’un solde net d’immigration, a été, depuis, radicalement transformé.

 

Avec 4,1 millions de personnes vivant sur son territoire, il est le deuxième pays

le plus riche d’Europe de l’Ouest par habitant, juste après le Luxembourg. Le

PIB par habitant atteint près de 40 % de plus que la moyenne européenne et

les revenus moyens ont plus que doublé entre 1994 et 2003. Ce revirement

complet de situation est notamment dû à l’audace réformatrice de Charles

Haughey, Garret Fitzgerald et Ray Mac-Sharry, qui, en 1987, ont lancé, en

complicité avec un groupe de dirigeants d’entreprise, d’économistes, de leaders

syndicaux et de hauts fonctionnaires, un vaste « programme de sauvetage

national » fait de diminution effective de la dépense publique (tombée de 52 %

du PIB à 35 % entre 1987 et 2005) et de réduction radicale de la pression fiscale

afin de libérer les énergies créatrices (l’impôt sur les sociétés est passé de 50 %

en 1985 à 12,5 % en 2005, entraînant, par un effet dit de Laffer, une augmentation

des recettes fiscales de 1 % à 4 % du PIB sur la même période ; l’impôt sur le revenu a vu son taux le plus bas baisser de 35 % à 26 % et le plus haut

de 58 %/à 46 %). Les fonds européens alloués à l’Irlande ont certes également

contribué à ce décollage, mais sa part dans la croissance du pays a été évaluée

à moins de 10 %. Cette expansion économique, dont les effets furent particulièrement

perceptibles sur le pouvoir d’achat des Irlandais, était le fruit d’une

remise en cause des vieilles recettes d’un État providence au bord de l’agonie

que les deux grands partis (Fianria Fail et Fine Giel), tout comme le Labour local,

ont fini par accepter et intégrer dans leurs programmes. Ils doivent encore ouvrir

à la concurrence un bon nombre de secteurs encore protégés (transport ferroviaire,

électricité, télécommunication) mais l’essentiel a été fait pour briser –

efficacement – la spirale du déclin.

 

Plus lointaine, l’Australie, dont on parle trop peu, est elle aussi un modèle

de réforme. Après avoir été l’un des pays les plus riches au monde, l’Australie

a connu deux vagues de récession majeures au début des années 1980 et des

années 1990. Depuis, ce pays a cependant connu seize années consécutives de

croissance, d’inflation maîtrisée et son taux de chômage le plus bas depuis trente

ans. Les revenus par personne ont, sur cette période, augmenté de 40 % et les

20 % des Australiens qui gagnent le moins ont connu la plus forte croissance

des revenus de l’ensemble de la population. A l’origine de ce boom économique

et social : des réformes d’ampleur, menées avec courage dans les années 1980

et 1990. En quelques années, l’Australie a connu l’introduction d’un taux de

change flottant et une réduction rapide et tangible de la pression fiscale, l’impôt

sur les sociétés ayant par exemple chuté de 49 % à 39 % puis à 33 % en moins

de cinq ans, redynamisant immédiatement le tissu économique local. La banque

centrale est devenue indépendante et le droit du travail a été assoupli. Ce sont

des gouvernements libéraux, dirigés par Paul Keating puis par John Howard,

qui ont mis en oeuvre ces changements profonds aux effets particulièrement visibles dans le quotidien des Australiens.

 

Dans la même région, la Nouvelle-Zélande, qui avait fait le pari – perdant – de l’isolationnisme, du protectionnisme (croyant se « protéger » ainsi des fluctuations

économiques mondiales) et de l’interventionnisme à tout crin (contrôle

des prix, des salaires, des loyers et des taux d’intérêt), et plongée, pour ces

raisons, dans une crise profonde, a fait, en 1984, volte-face. La gauche venait

d’arriver au pouvoir, avec notamment Roger Douglas à l’économie. Les marchés

financiers furent alors débarassés de règles contre-productions, les aides industrielles

supprimées, les dépenses publiques réduites, les prélèvements fiscaux

considérablement diminués (le taux maximal est passé de 66 % à 33 %), le droit

du travail assoupli, les sociétés nationales privatisées et le contrôle des prix aboli.

Résultat : le taux de chômage est passé de 11 % à 6 % en cinq ans (entre 1991 et 1996), pour tomber à 3,6 % en 2004.

 

Plus près de nous, à l’Est, dans ce que l’on appelle à juste titre la « nouvelle Europe », tous les pays qui ont osé réformer en profondeur ont, très rapidement, fait mentir ceux qui prédisaient que, au regard du retard pris avant la chute du mur de Berlin, l’Europe de l’Est n’allait cesser de vivre au crochet de son homologue

de l’Ouest. Dans les dix ans qui ont précédé leur entrée dans l’Union européenne, les exportations de la Hongrie ont, par exemple, augmenté de

380 % et celles de la Tchéquie de 280 %. En 2006, la croissance de l’Estonie,

réformée de fond en comble par un jeune doctorant en histoire, Mart Laar,

dépassait les 11 % et les revenus moyens des habitants de ce pays ont crû de

120 % ces dix dernières années. Là encore, le « menu minceur » a été redoutablement

efficace : privatisation, déréglementation, e-gouvernement et révolution

fiscale. En 1994, Laar a ainsi été le premier à introduire la « flat tax », un impôt

à taux unique et réduit, payé par tous les habitants. Son taux, qui a commencé à 26 % des revenus, atteint aujourd’hui 22 % et devrait tomber à 18 % prochainement.

 

Cette innovation, qui a permis une augmentation sensible des recettes

fiscales en raison de la croissance économique qu’elle a engendrée, paraissait

totalement impossible. Mart Laar l’a pourtant fait, certain de son pari économique,

et a, depuis, été suivi par sept autres pays en Europe.

 

D’autres pays pourraient être cités en exemple. L’Islande a, elle aussi, réduit

l’impôt sur les sociétés de 45 % à 18 % dans les années 1990, et les recettes

de cet impôt ont été multipliées par 10 entre 1991 et 2006. Quant à l’Espagne,

les réformes des deux gouvernements de José Maria Aznar (privatisation de

nombreux secteurs – énergie, télécommunications, compagnies pétrolières ;

réduction du taux marginal d’imposition de 56 % à 45 % et abolition de taxes

sur les PME ; assouplissement réel du droit du travail) ont permis de faire croître

le nombre de personnes employées de 12,6 millions à 17,6 millions (le nombre

de femmes passant de 4,3 à 6,8 millions). Le déficit public a été quasiment

supprimé et le PIB par habitant, qui atteignait 89,4 % de la moyenne européenne,

est estimé, en 2007, à 101 %. Le nombre de chômeurs est également passé de 3,7 à 2,3 millions.

 

Même l’Allemagne a pris la route de la réforme, notamment sur la base

de l’Agenda 2010 du centre-gauche Gerhard Schrôder, qui prévoyait une réduction

des impôts (l’impôt sur les sociétés est passé de 43 à 34 %), un droit du

travail plus flexible et une réduction des allocations de chômage. Plus modeste

que toutes celles présentées ci-dessus, cette réforme a eu moins d’impact en

termes de croissance et d’emploi, mais ajoutée à l’allongement de la durée du

travail (hebdomadaire et sur la vie), l’Allemagne, qui a vu ses exportations augmenter

de 40 % de plus que la France en dix ans, est en meilleure position que notre pays pour affronter l’avenir.

 

Tous ces faits devraient nous convaincre d’accélérer, même si un certain

nombre de statistiques ont été, provisoirement, bouleversées par la crise financière.

 

Il n’en demeure pas moins que les pays les plus souples et les plus efficaces

sont, à l’évidence, ceux qui disposent des marges de manoeuvre les plus importantes

pour réagir au tsunami financier et ceux qui redémarreront le plus vite.

 

Les points communs de ces réformes à succès sont simples à identifier. Ils

tiennent à un triptyque alliant une réduction massive de la pression fiscale (pour

créer des incitations à travailler, entreprendre et innover), un assouplissement

du marché du travail (pour que la loi, par ses rigidités, cesse d’être un frein à

l’embauche) et une ouverture à la concurrence des derniers secteurs protégés (pour que les acteurs soient incités à satisfaire au mieux les consommateurs par

une amélioration de la qualité des produits et une réduction des prix). Elles ont

toutes été mises en place sur un temps court (deux à quatre ans) et ont, notamment

en matière fiscale, donné des résultats favorables en moins de cinq ans.

 

Alors que de plus en plus de pays rejoignent ce modèle, le modèle français

se retrouve mis en concurrence avec des systèmes aussi efficaces qu’attractifs.

Nicolas Sarkozy a donc tout intérêt à s’inspirer de ce qui fonctionne, de tracer

la ligne de son action dans la même direction que tous ceux qui ont fait leurs preuves, de s’y tenir, avec pédagogie et confiance, et de mettre son volontarisme politique au service d’une action réellement ambitieuse.

 

 

LIRE LIBÉRAL

 

Sous la direction de Jean-Yves NAUDET (1)

(1) Éditeur : Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence, Collection Ethique et Déontologie, juin 2008, 308 pages, 39 € (centre.ethique@univ-cezanne.fr).

 

Sciences et Éthique

 

Sciences et Éthique : c’est sur ce thème que Jean-Yves Naudet a rassemblé à Aix-en-Provence, pour le XIVe colloque d’éthique économique, une dizaine d’universitaires afin de comparer leurs points de vue : juristes, géochimistes, économistes, philosophes, médecins ou théologiens... Les actes qui en découlent apportent le meilleur d’un tel exercice : la conception qu’ils se forment des apports et des limites de leurs disciplines. Retenons en quelques pépites, glanées au fil des pages, plutôt en rapport avec le droit ou la politique, pour commencer, nettement théologiques, pour finir.

 

Le droit et la politique. Nous ne sommes plus au temps, relève Marc Péna, où les romains ressentaient intensément la fragilité historique de leur cité, cité appelée pourtant à embrasser le monde entier. Qui parle encore de concorde ?

 

Ou, mieux encore, des devoirs de piété par l’exercice desquels tout citoyen honore sa cité et ses lois ? Non, deux millénaires sont passés et la politique est conçue désormais comme une science, rappelle Hervé Isar : le monde est si complexe que seule l’élite de ceux qui en maîtrisent les rouages sont à même de l’administrer. La

technocratie prolifère sur le terreau du positivisme et de l’élitisme.

 

Autre constat : le rejet contemporain d’une morale objective occulte et

exacerbe le besoin de repères, si bien que les instances ultimes, à savoir, pour la

société toute entière, l’État, se voient conduites à légiférer, précisément à définir

des normes auxquelles chacun est obligé de conformer sa conduite. Le droit est

aujourd’hui plus que jamais le levier d’une moralisation de la société, affirme Joseph Pini. Mais cette moralisation consiste à imposer l’attitude jugée convenable par les mouvements d’opinion et chacun se trouve enchaîné par une multitude de règles, plus procédurales que substantielles, sans avoir exercé son jugement ni délibéré en conscience ! Agir moutonnier. Illusion de liberté. Confiscation de la vertu.

 

Pourtant des conflits ne cessent d’apparaître, notamment dans l’exercice de tous ces droits créés par l’État : leur édiction ne suffit pas à les rendre compossibles.

 

C’est l’apport de l’analyse économique du droit, affirme Bertrand Lemennicier, que d’étendre aux services à la personne les conclusions portant sur les choses : l’échange, et l’institution qui le sous-tend, le marché, rend compatible des droits apparemment opposés. Et de renouveler les exemples débattus du don d’organe ou de l’avortement.

 

Reste au juge à trancher les cas que les plaignants lui soumettent. Selon Christian Atias, droit et morale ont en commun, malgré leurs dissemblances, de requérir le jugement du moraliste ou du juge, dont tout homme endosse l’habit lorsqu’il s’agit de décider de l’action à mener ou des dommages à attribuer : au delà de leur objet, le bien ou le juste, ils requièrent de découvrir le devoir qui sous-tend le cas d’espèce qui leur est soumis. Les règles, dans leur généralité, n’épuisent donc ni le droit, ni la morale et ce serait une imprudence que de soumettre les faits au devoir qu’elles énoncent sans vigilance ni constance.

 

Tout cela est aussi vieux que le monde, dirait Daniel Bourgeois, antique comme les philosophes grecs : l’éthique est bien cette science de l’ordre que la raison introduit dans un agir marqué au coin de la contingence et de la corruption propre à ce monde sublunaire. Elle est cette tentative, un peu pathétique, d’introduire ici bas partie de l’harmonie propre au monde céleste. Mais depuis deux mille ans, un événement a retourné notre façon de voir : pour le christianisme, cette tentative est en fait l’instauration d’une création nouvelle, guidée par Dieu lui-même ; il s’est donné comme but et fin de la création, dans une absolue gratuité.

Et par sa grâce, il propose à chaque homme de participer à l’aventure du salut.

 

Ce qui change tout le rapport de l’homme au monde et donne toute sa place à la science : « le monde tel qu’il va n’est pas l’objet d’une crainte systématique, la notion de Providence comme proposition divine faite à l’homme de participer à l’aventure du salut prend la place du fatum ou de l’anagkè du monde antique et la science avec ses développements techniques puis industriels en viendra elle-même à trouver un nouvelle justification : ce n’est plus le départage entre le hasard et la nécessité mais le fait que la nécessité de l’essence des choses et des lois physiques puisse être mise au service de cette nouvelle figure du hasard qui s’appelle l’inouï de Dieu et de sa providence ». (p. 180)

 

Que dire de plus ?

Arnaud Pellissier-Tanon

 

 

Pierre-Joseph PROUDHON

 

Liberté partout et toujours (1)

(1) Textes choisis, ordonnés et présentés par Vincent Valentin, Les Belles Lettres, collection Bibliothèque classique de la liberté, 368 pages, 27 euros.

 

Vincent Valentin, étudiant, était un familier de l’ALEPS et grand amateur de sa bibliothèque. C’est un plaisir de le retrouver Maître de conférences à Paris 1 et de découvrir son nom en première de couverture d’un ouvrage des Belles Lettres.

 

 

Et quel ouvrage ! Une anthologie célébrant le deuxième centenaire de la naissance de Pierre-Joseph Proudhon (15 janvier 1809) ; Proudhon, la personnalité assurément la plus complexe parmi les penseurs du XIXe siècle : Anticapitaliste, antibourgeois, mais aussi anticommuniste. Révolutionnaire, anarchiste bousculant tous les tabous, mais aussi moralisateur aux moeurs rigides, hostile au divorce et à l’avortement, profondément attaché aux valeurs de la famille. L’oeuvre est à l’image de l’homme, foisonnante, contradictoire, paradoxale... et forte !

 

A partir des principaux ouvrages de Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, De la création de l’ordre dans l’humanité, La confession d’un révolutionnaire, Idée générale de la révolution, Théorie de l’impôt, et j’en passe car notre homme est prolifique (après sa mort, en 1865, paraîtra la Théorie de la propriété qui fait écho à sa première publication, de 1840), Vincent Valentin choisit les textes, les classe et les commente. Ce n’est pas là tâche aisée. Pourtant, en deux grandes parties, pour la première « Le démolisseur », pour la seconde « Le reconstructeur », Vincent Valentin réussit une brillante synthèse. Il maîtrise la pensée de Pierre-Joseph Proudhon qui pourrait – à lire d’un trait « les oeuvres complètes » – paraître « éclatée » et assemble les pièces du puzzle pour nous livrer un panorama cohérent de l’univers du philosophe.

 

Vincent Valentin oublie au passage – et il a raison – quelques « âneries » comme la déclaration de Proudhon sur les femmes qu’il juge « intellectuellement inférieures », en faisant à Georges Sand elle-même un mauvais procès aussi injuste qu’insultant.

 

Cette lecture, au fur et à mesure des chapitres sélectionnés, nous fait prendre conscience que l’anarchie dont Proudhon se réclame n’est pas synonyme de désordre mais d’ordre social sans gouvernement.

Bien sûr Proudhon condamne sans appel :

 

La démocratie inefficace.

Il sait de quoi il parle puisqu’il avait été élu à l’Assemblée Nationale en 1848. « A force de s’absorber dans les travaux législatifs », il avait, dit-il, « entièrement perdu de vue les choses courantes ». L’assemblée

était devenue pour lui, purement et simplement, un « isoloir » : « chaque jour nous votons de nouveaux subsides en frémissant de l’incapacité du pouvoir et de notre impuissance ».

 

Le communisme.

« Partout et toujours la liberté s’est soulevée contre le communisme qui n’a jamais su s’établir que sur une petite échelle et à titre d’exception au sein des masses. » (cependant Proudhon n’abandonnera jamais le combat pour l’émancipation de la classe ouvrière).

 

L’État.

« Voyons en effet, le budget à la main, ce que c’est que l’État.

L’État c’est l’armée (...) L’État c’est la police (...) L’État c’est tout le système judiciaire (...) L’État c’est le fisc (...) L’État c’est la douane (...) L’État c’est la dette publique (...) L’État c’est... mais il faut s’arrêter. Il n’y a rien, absolument rien dans l’État, du haut de la hiérarchie jusqu’en bas, qui ne soit abus à réformer, parasitisme à supprimer, instrument de tyrannie à détruire. »

 

Proudhon refuse le droit à l’assistance garantie par le « gouvernement » qu’il considère comme inadmissible puisque c’est en haine du droit du travail qu’a été accordé le droit à l’assistance.

 

Célèbre pour la fameuse formule « la propriété, c’est le vol » (écrite en 1849, il avait alors 22 ans !), Proudhon reviendra souvent sur cette affirmation en la nuançant, pour expliquer que, tout en la condamnant,

il repoussait tout aussi énergiquement la communauté : « la propriété, si on la saisit à l’origine, est un principe vicieux en soi et antisocial, mais destiné à devenir par sa généralisation même et par le concours d’autres institutions le pivot et le ressort de tout le système social ». Proudhon finalement reconnaîtra le bien-fondé de la propriété « en tant qu’elle découle légitimement de la liberté ».

 

Voilà le grand mot lâché : liberté.

 

Cette ardeur à la défendre sous-tend toute l’oeuvre de Pierre-Joseph Proudhon. C’est le lien qui réunit toutes les apparentes contradictions, le fil rouge qui conduit au coeur même de toutes les théories économiques. « Voici donc tout mon système : liberté de conscience, liberté d’enseignement, libre concurrence, libre disposition des fruits de son travail, liberté à l’infini, liberté partout et toujours. »

 

Cette profession de foi, pour finir, n’est-elle pas celle d’un libéral ?

Jacqueline Balestier

 

 

Jean-Philippe FELDMAN

 

De la Ve République à la Constitution de la liberté (1)

(1) Éditions Charles Coquelin, 148 pages, 15 euros, edschcoq@noos.fr, www.freewebs.com/

institutcharlescoquelin/

 

Si la constitution est bien l’ensemble des textes fondamentaux qui déterminent

la forme du gouvernement français, on pourrait légitimement attendre

de ces textes qu’ils soient stables. Or, depuis la Révolution, cinq républiques se

sont succédé, qui ont provoqué révisions et réformes parce que tous les sept

ans, et maintenant tous les cinq ans, le candidat à l’élection présidentielle se

hâte de mettre sa patte à un remaniement des pouvoirs pour tenter de mieux

asseoir le sien. C’est ainsi que la Ve République, installée depuis 1958, a subi jusqu’à ce jour... vingt quatre révisions ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas là un long fleuve tranquille.

 

Maître Jean-Philippe Feldman, en juriste averti – il est agrégé des facultés de droit et professeur à l’Université de Bretagne sud – publie aux Éditions Charles Coquelin un livre essentiel pour bien comprendre pourquoi ces remaniements se superposent, se contredisent et finalement tournent court.

 

Si ces révisions se répètent, c’est peut-être parce qu’elles ne tiennent compte que des conséquences entraînées par des textes mal conçus au lieu de se préoccuper du point de départ de la Constitution elle-même, cause essentielle des controverses.

 

La dite constitution, dès l’origine, ignore la subsidiarité qui favorise le libre

épanouissement de la personne et l’expression de la société civile en ne réservant

à l’État que les actions hors marché. C’est pourtant bien dans le respect du principe de subsidiarité qu’est la séparation État/société civile.

 

Dès le 4 octobre 1958, la Constitution était d’inspiration anti libérale : que ce

soit pendant la présidence du Général de Gaulle – qui appela à réviser la constitution

de 1946 sans pour autant faire la moindre référence à l’individu ou aux libertés et aux

droits individuels – ou celles de ses successeurs, elle le restera. Valéry Giscard

d’Estaing, tout en se disant « libéral avancé », ne changera rien à la donne. Plus tard,

dans les années 1986-88, malgré le combat pour les idées libérales mené antérieurement

par Alain Madelin et ses amis, malgré les publications des think-tanks sur ce sujet dans le monde entier, malgré l’obtention en France de quelques privatisations et libérations de prix, tout espoir finit par se dissoudre avec le gouvernement de Jacques Chirac à partir de 1995. Avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy en 2007, les institutions de la République n’ont pas empêché la multiplication des missions de l’État et, dans les circonstances actuelles de la crise, on peut dire qu’elles les ont favorisées.

 

Dans un premier temps, Jean-Philippe Feldman porte donc un regard critique

sur cette politique dite de la « rustine » et sur la « difficultueuse » histoire

constitutionnelle française. Il n’hésite pas à détruire, si « détruire une erreur, c’est édifier la vérité contraire », comme l’écrivait Frédéric Bastiat. L’auteur passe ensuite aux solutions. Il se propose, non pas de nous livrer clef en main un édifice constitutionnel parfait, mais au moins, en refusant les réformettes qui ne sont que trompe-l’oeil, d’assurer enfin des bases solides.

 

Quelle serait alors la couleur de cette constitution ? Le « suspense » est vite levé : le remède à tous ces maux est évidemment dans l’instauration d’un régime libéral. Le régime libéral, s’il rejette l’harmonisation, promeut l’harmonie. Il est garant de la liberté individuelle, il reconnaît le bien-fondé de la concurrence. En réduisant l’État, il permet que la valorisation de l’individu ne soit pas entravée et, partant, que la société civile s’épanouisse.

 

Il reste, bien sûr, à vaincre les idées fausses et à éveiller une prise de conscience afin que cette constitution, inédite dans l’histoire de France, voie le jour. Ce serait alors, conclut l’auteur : « Demain, le “marché” contre le “marché politique”. Demain, le régime libéral contre la pure loi de la majorité ou celles des minorités agissantes. Demain, la constitution libérale. »

 

Ce plaidoyer pour une constitution de la liberté recueille tous nos suffrages.

S’il est accablant de reconnaître avec Jean Philippe Feldman que les idées libérales ont été rejetées au cours de l’histoire constitutionnelle française, cette constatation permet au moins de réhabiliter paradoxalement le libéralisme que les médias se plaisent à accuser de tous les maux dans la crise actuelle.

 

Comment un absent pourrait-il avoir tort ?

J. B.

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Qu’est-ce qu’une société juste ?

 

16e colloque d’éthique économique,

jeudi 25 et vendredi 26 juin 2009

organisé par le Centre de recherche en éthique économique dirigé par le professeur Jean-Yves Naudet

Aix-en-Provence, Université Paul Cézanne

 

Colloque pluridisciplinaire, ouvert à tous

avec la participation de philosophes (Jean-François Mattei, Antoon Vandevelde) de politistes (Raphaël Draï, Constantin Sigov, Philippe Beneton), de spécialistes des religions (J.M. Chouraqui, Pierre Coulange, Jean Gueit, P. Berthoud) d’économistes (Gérard Bramoullé, Jean-Yves Naudet) de sociologues (Erik Neveu), de juristes (Richard Ghevontian, Jean-Claude Ricci, Hervé Isar).

 

Renseignements et inscriptions

Centre d’éthique économique

3 avenue Robert Schuman, 13628 Aix-en-Provence cedex 1

centre.ethique@univ-cezanne.fr – 04 42 17 28 73

www.centre-ethique.univ-cezanne.fr

 

*****

 

Jacques de Guénin, Président du Cercle Frédéric Bastiat

nous prie d’annoncer le

week-end de la Liberté

 

qu’il organise du vendredi 3 Juillet au dimanche 5 juillet 2009,

à l’hôtel Caliceo, à Saint-Paul-lès-Dax, sur le thème

Liberté économique, prospérité et plein emploi

Avec le soutien de l’ALEPS, Contribuables Associés, l’IFRAP et Liberté Chérie.

 

Conférenciers :

Patrick de Casanove, Vincent Ginocchio, Jacques de Guenin, Sandrine Gorreri, Henri Lepage, Alain Mathieu, Yves Montenay et Guy Sorman.

 

Pour tout renseignement, contacter le : Cercle Frédéric Bastiat au 05 58 51 18 37. ou fbastiat@wanadoo.fr

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Rappelons aux lecteurs de notre bulletin trimestriel que la voix de l’ALEPS se fait entendre sur les ondes de Radio Courtoisie 95.6 MHZ tous les quatre mercredi (8 avril, 6 mai, 3 juin, etc.) à midi, seize heures et minuit.

et sur l’internet grâce au site LibRes www.libres.org (LibRes reprenant notre devise Liberté/Responsabilité)

 

La Nouvelle Lettre, animée par Jacques Garello, présente un panorama hebdomadaire de l’actualité.

Pour promouvoir notre idéal de liberté et de responsabilité merci de faire connaître l’ALEPS autour de vous !

 


- Bulletin 126, janvier 2009.

 

AVANT-PROPOS

 

En 2009, pouvons-nous souhaiter à nos lecteurs, une « bonne et heureuse année » ? Il semble que la formule soit à revoir... à la baisse, comme diraient les spécialistes de la finance. Nous y voilà : il faut bien consacrer nos premières pages à un tour d’horizon sur la crise financière actuelle : Jean-Louis CACOMMO lui consacre donc sa chronique.

 

Nous y ajoutons un texte de Jacques GARELLO qui fait, en dix rappels historiques, une véritable autopsie de la crise. Notons que de ces pages se dégage plus fort que jamais la foi en les vertus du marché, le seul moyen de sortir de la crise, sans recourir à l’État (page 2).

 

Depuis Rimbaud, nous savons que « Je est un autre ». Cette formule accablante est le point de départ d’une réflexion de Fred AFTALION qui s’éloigne vite de l’analyse des conflits intérieurs de chacun où deux « moi » s’affrontent, pour se tourner vers les difficultés de la vie des couples. Celle-ci n’est pas non plus un long fleuve tranquille puisque, par définition, tous les différends et autres sujets de mésententes se trouvent, une fois de plus, multipliés par deux ! Alors, direz-vous, qu’en est-il de la cohabitation entre tous les citoyens qui forment – vaille que vaille – un pays ? Eh bien, c’est évidemment une grande cacophonie, d’autant que les hommes de l’État s’en mêlent et qu’ils sont de piètres chefs d’orchestre (page 11).

 

Puisque nous parlons souvent dans ce bulletin des excès des réglementations gouvernementales, il nous semble judicieux de nous pencher sur le cas des petits Français qui seraient menacés d’obésité (l’État dixit et il sait de quoi il parle). C’est à Maître Jean-Philippe FELDMAN de prendre leur défense alors que l’État menace de les priver de dessert. En pleine période de fête, s’il vous plaît ! (page 20).

Jacqueline Balestier