ANNEE 2008.

Sommaire.

 

1 - Bulletin 125, octobre 2008.

 

Bertrand LEMENNICIER

Face au terrorisme : privatiser la sécurité

 

François GUILLAUMAT et Georges LANE

Le mondialisme

 

BONNES FEUILLES

Jacques GARELLO et Georges LANE

Futur des retraités et retraités du futur Tome II : Les retraites du futur : la capitalisation

 

OPINION

Crise du pouvoir d’achat : faillite du capitalisme ou de l’étatisme collectiviste ?

 

LIRE LIBÉRAL

. Renouveler la démocratie, Éloge du sens commun de Raymond BOUDON

. Le choix de la liberté de Jean RIBET

 

 

2 - Bulletin 124, juillet 2008.

 

Jacques GARELLO

La seule bonne réforme des retraites passe par l’abandon de la répartition

 

BONNES FEUILLES

Alain MATHIEU

Le modèle anti-social français

 

Fred AFTALION

Les sexes opposés

 

OPINIONS

A propos du pouvoir d’achat : le tiercé, une dépense contrainte ?

 

LIRE LIBÉRAL

. Le taureau par les cornes. Comment résoudre la crise des retraites de José PIÑERA

. Michael Moore : Au-delà du miroir de Guy MILLIÈRE

 

 

3 - Bulletin 123, avril 2008

 

Jean-Philippe FELDMAN

Le droit du travail et le libéralisme. la forme, soeur jumelle de la servitude ?

 

Jean-Louis CACCOMO

Stock-options, délits d’initiés : de l’inculture économique à l’information-spectacle

 

BONNES FEUILLES

Gérard MINART

Actualité de Jacques Rueff. Le plan de redressement de 1958 : une réussite du libéralisme appliqué

 

LIRE LIBÉRAL

. La sécurité sociale, et comment s’en sortir de Georges LANE

. L’économie de la Révolution Française de Florin AFTALION

. Herbert Spencer, un évolutionniste contre l’étatisme d'Yvan BLOT

. La vertu d’égoïsme d’Ayn RAND

 

 

4 - Bulletin 122, janvier 2008.

 

Fred AFTALION

Un monde dur dans une société molle

 

Alain LAURENT

Les impostures du nouvel anti-libéralisme

 

Georges LANE

De la sécurité sociale à l’assurance privée (2)

 

BONNES FEUILLES

Philippe NEMO

Préface à la réédition de Droit, législation et liberté de F. A. Hayek

 

LIRE LIBÉRAL

. Au risque de la liberté de Jean-Philippe DELSOL

. Le grand méchant marché Décryptage d’un fantasme français d’Augustin LANDIER et David THESMAR

. Hymne d’Ayn RAND

. Éthique et développement Actes d’un colloque dirigés par Jean-Yves Naudet

 

- Bulletin 125, octobre 2008.

 

AVANT-PROPOS


Bertrand LEMENNICIER que nous félicitons pour son nouveau titre de Vice Président de l’ALEPS, a choisi pour notre bulletin de traiter un thème qui sème l’horreur dans le monde : le terrorisme. Comment se prémunir aujourd’hui contre des attentats comme celui du World Trade Center, survenu il y a sept ans et dont les images nous hantent encore et toujours ? La solution, nous dit-il, pour lutter contre le terrorisme, n’est pas dans la prise en charge étatique qui a été pourtant la réponse immédiate. Elle s’est révélée peu efficace pour dissuader les terroristes et, paradoxalement, a mis en péril les populations à protéger. Mais alors ? Eh bien, la solution contre les menaces contemporaines est celle d’une sécurité intérieure privatisée. Si l’hypothèse de départ paraît hardie, la démonstration est convaincante (p. 2).


Pour François GUILLAUMAT et Georges LANE – qui jouent avec bonheur les duettistes dans leur émission dialoguée sur le net – il n’est pas question de laisser passer toutes les confusions qu’entretiennent certains projets politiques sous la dénomination de « mondialisme ». Danger ! crient-ils d’une seule voix, en dénonçant cette nouvelle fourberie. Ils luttent de tous leurs arguments parfaitement affûtés contre ce désastre annoncé (p. 18).


A la suite de leur ouvrage dénonçant les échecs de la retraite par répartition, paru en mai dernier, Jacques GARELLO et Georges LANE se sont
attaqués dans un deuxième volume aux solutions possibles pour sortir de ce piège : ils ont donc recherché à travers le monde les techniques dont la France pourrait s’inspirer et fait la synthèse de toutes les réformes réussies « ailleurs ». Nous vous confions leurs bonnes feuilles ici en avant-première (p. 33).

Jacqueline Balestier
Secrétaire Général de l’ALEPS

 

Bertrand LEMENNICIER

 


FACE AU TERRORISME : PRIVATISER LA SÉCURITÉ
 

Tout commence le 11 septembre 2001...


Ce nouveau siècle a commencé avec l’épisode le plus emblématique du terrorisme contemporain : celui de l’attentat du 11 septembre 2001 sur les Twin-Towers à New-York. Il a surpris par sa violence et l’ampleur des décès (3 570 personnes) et par le peu de moyens humains et financiers utilisés. Cet évènement a bouleversé le monde, non parce qu’il s’agit d’un attentat terroriste car ce n’est pas le premier, non seulement à cause du nombre de morts, mais du fait de la réaction de l’exécutif américain.


Les autorités américaines ont décidé de faire la guerre au terrorisme islamiste partout dans le monde quitte à envahir des pays entiers pour éliminer les gouvernants qui soutiendraient ces terroristes. Or, les conséquences les plus dramatiques, en nombre de victimes innocentes, n’ont pas été les victimes du World Trade Center mais celles consécutives à l’entrée en guerre de l’État américain contre le terrorisme.


L’attentat du 11 septembre aurait pu être traité comme n’importe quel accident d’avion et d’effondrement d’un bâtiment. Les ayant droits des victimes
ont été dédommagées par les compagnies d’assurance privées qui assuraient ces moyens de transports ou bâtiments. Les assureurs, eux mêmes, auraient pu faire la chasse ensuite aux auteurs des attentats, s’il n’y avait pas un monopole de l’État sur la justice et sur l’usage de la force, tout en incitant les compagnies aériennes et les propriétaires de tours à prendre les précautions en utilisant les nouvelles technologies pour réduire de tel type de risque.

 

La solution adoptée par l’exécutif américain pour lutter contre le terrorisme a été une décision engageant l’État et donc le contribuable américain
dans une voie très coûteuse en pertes de vies humaines (le nombre de morts de la coalition en Irak avoisine 4 100 hommes et celui des irakiens serait de 30 000 ou de 80 000 selon les sources), et en argent (le budget américain consacré à la guerre en Irak et en Afghanistan contre le terrorisme serait de l’ordre de 2 267 milliards de dollars) (1).

(1) Bilmes, L. & Stiglitz, J. 2006, « The Economic Costs of the Iraq War : an Appraisal Three Years after the Beginning of the Conflict » paper presented at the ASSA meetings, Boston.

 

Si le nombre d’attentats après 2001 (c’est-à-dire en 2002 et 2003) a diminué de moitié environ, ces attentats ont été en moyenne beaucoup plus meurtriers ce qui peut faire douter de l’efficacité de l’action publique.


L’autre solution consiste à ne rien faire et à laisser les assureurs privés
prendre en charge ces risques créés par ces nouvelles menaces liées au terrorisme
comme ils le font avec les accidents d’aviation ou les risques liés aux
catastrophes naturelles. Les pertes consécutives au terrorisme, avant et après
l’attaque sur le WTC, sont faibles et non corrélées entre elles et peuvent être
absorbées au travers des primes d’assurance habitation et/ou transports. Si la
fréquence de ces actes s’élève, il est facile aux assureurs d’imposer des normes
de sécurité aux bâtiments publics et/ou compagnies aériennes pour diminuer la
probabilité d’apparition d’un nouvel attentat comparable à celui des Twin Towers
annoncé sur le Net ayant pour objectif la Tour Eiffel. Il suffit de sécuriser l’accès
au poste de pilotage et d’avoir un personnel à bord, équipé d’armes non létales
et spécialisé dans l’élimination de preneurs d’avion. La protection des bâtiments
aéroportuaires ou des installations portuaires est déjà assurée et renforcée en
faisant appel à des entreprises privées spécialisées dans la lutte contre les
menaces potentielles y compris le terrorisme.


Évidemment, l’attaque du 11 septembre 2001 en tuant 3 570 personnes
a entraîné une perte estimée à 32,5 billions de dollars partagés entre 150 assureurs
et réassureurs répartis dans le monde entier. Cette perte est l’une des plus
élevées encourue aux États-Unis par les assureurs, une fois et demie supérieure
aux dommages causés par l’ouragan Andrew en 1992 le précédent record. Si
le terrorisme devenait un terrorisme de masse, avec de nouvelles techniques
biochimiques ou nucléaires, les assureurs devraient faire face à un nouveau défi
en dispersant les dommages attendus sur un plus grand nombre d’assureurs et
réassureurs ainsi que sur les marchés financiers spéculatifs avec des titres qui
offrent des taux d’intérêt élevés mais qui, si l’événement survient, ne sont pas payés.


Dans les pages qui suivent nous allons défendre l’idée que ces nouvelles
menaces ne pourront être surmontées que par des modifications importantes
dans la conception de nos institutions politiques, la privatisation de la sécurité
n’étant qu’un des éléments importants de ce changement. Mais avant d’entrer
dans le vif du sujet et de revenir sur la question du terrorisme, il est utile de faire
la différence entre des menaces réelles, celles imaginaires et celles qui ont pour
cause principale l’intervention de l’État lui-même dans les affaires ordinaires de
la vie privée de nos concitoyens.

Les menaces contemporaines, un sous-produit de l’interventionnisme étatique ?


Les experts de la sécurité (ou de la sûreté) publique ont tendance à voir des
nouvelles menaces partout et à les dramatiser. Si on peut comprendre cette
attitude, puisqu’ils prêchent alors pour leurs intérêts professionnels, cela ne veut
pas dire que l’on doit accepter pour argent comptant ce qu’ils nous décrivent
d’abord comme une menace, ensuite une menace nouvelle et contemporaine.
Elles sont nouvelles, non pas par leur intitulé (excepté la criminalité liée à Internet)
mais par leur ampleur, par les nouvelles techniques utilisées et l’aspect globalisé
de ces activités criminelles. Le terrorisme est une menace réelle, mais elle n’est
pas nouvelle, ni contemporaine comme la bataille d’Alger l’a illustré dans un
passé récent. Ce qui est nouveau c’est le risque d’un terrorisme de masse lié aux
nouvelles technologies.


Lutter contre les nouvelles menaces contemporaines en employant les
moyens de coercition dont dispose la force publique, n’est pas non plus sans coût
d’opportunité, il faut nécessairement se poser la question de savoir si ce coût
n’excède pas le bénéfice attendu. Il faut vérifier s’il n’existe pas d’autres moyens
et d’autres stratégies plus efficaces que la prévention étatique et la répression
policière pour les éradiquer. Il est vrai que la réaction des hommes politiques est
d’abord d’envisager la répression et la prévention comme moyen de lutter contre
les nouvelles menaces contemporaines et on comprend bien pourquoi les
hommes politiques et les bureaucrates qui leur obéissent (policiers, militaires,
services de renseignements, douaniers, etc.) préfèrent cette alternative. Elle augmente
leurs pouvoirs et donc les bénéfices personnels qu’ils en tirent. Mais ce
n’est pas à eux d’en juger, c’est au contribuable de le faire car c’est lui qui paie.


Dans ce qui suit, nous nous intéresserons uniquement au terrorisme
contemporain. Nous le considérons comme la seule menace sérieuse, puisque
les violences urbaines, le crime organisé, la lutte contre la drogue sont des effets
pervers des politiques publiques de prohibition et que la cyber criminalité et la
cyber guerre ne sont que la transposition sur le domaine virtuel du Net de ce
que l’on connaît bien en matière de vols, escroqueries, diffamation ou guerres,
etc., dans le monde réel dans lequel nous vivons. Il y a cependant une différence
entre ce monde virtuel et le nôtre, à la suite de l’attaque numérique massive
contre l’Estonie, on n’a pas constaté de décès.


Le terrorisme contemporain est défini comme étant l’usage « illégal » et
délibéré de la violence ultime ou de sa menace contre des tiers innocents dans le
but de frapper de terreur l’opinion publique (grâce à la caisse de résonance que
constituent les médias contemporains) afin d’intimider et/ou infléchir la politique
des gouvernants et promouvoir les objectifs politiques, religieux ou idéologiques
de leurs auteurs. Cette menace est particulière parce qu’elle s’adresse aux hommes politiques eux-mêmes par des groupes de personnes qui aspirent à
prendre leur place pour nous imposer leur vision du monde. Ce que font aussi nos
gouvernants puisqu’ils nous imposent la vision du monde de leurs électeurs ou des
groupes de pression qui les ont portés au pouvoir. On remarquera incidemment
que cette technique est aussi celle pratiquée par les grévistes et/ou les syndicalistes
qui usent « légalement » de la violence ou de sa menace sur des tiers innocents
afin d’intimider les gouvernants pour atteindre leurs objectifs politiques ou
syndicaux. Le terrorisme n’est donc pas une pratique nouvelle ni nécessairement
illégale. Elle est redoutée par ses effets lorsqu’il s’agit, non pas de paralyser des
villes entières avec un blocage des moyens de transport, mais lorsqu’il s’agit de
tuer massivement des milliers de personnes comme avec l’attentat du WTC. (...)


La difficulté principale de combattre le terrorisme provient du chantage auquel sont soumises les autorités publiques. Ou bien les autorités résistent et les terroristes exécutent leurs otages ou détruisent effectivement la Tour Eiffel
pour prouver leur crédibilité, ou bien les autorités publiques cèdent aux exigences
de ces bandes armées et c’est le gouvernement qui perd toute crédibilité en
encourageant par sa faiblesse de nouveaux actes terroristes. Chaque branche de
l’alternative revient à une défaite si l’on croit que les gouvernants sont là pour
nous protéger. Il est vraisemblable que ces autorités publiques, parce qu’elles
sont la véritable cible, sont les plus mal placées pour mettre fin à cette guerre
d’un nouveau type menée par des organisations privées.


Le terroriste calcule son risque
 

La plupart des gouvernants voient dans l’usage de la force publique (militaire ou civile), la seule alternative à la lutte contre le terrorisme, les violences
urbaines et autres menaces criminelles. Son but est à la fois de dissuader ceux
qui auraient l’intention de se lancer dans de telles activités puis d’arrêter et punir
ceux qui commettent de tels actes et/ou les commanditent en leur imposant des
sanctions extrêmement sévères devant des juridictions d’exception. Cela va
jusqu’à menacer de sanctions ou d’interventions militaires les États qui abritent
volontairement ou malgré eux ces organisations terroristes sur leur sol. Le fait
même d’appliquer une politique de prévention, de dissuasion et de répression
repose sur l’hypothèse que les terroristes (et autres criminels) sont des individus
rationnels qui réagissent aux sanctions, aux récompenses et à la probabilité jointe
d’être appréhendé, sanctionné et de voir la peine appliquée.


Depuis les travaux de Becker (1968) et Ehrlich (1974) (2) les économistes ont développé une approche théorique qui repose sur cette hypothèse d’un comportement rationnel de la part des criminels.

(2) Ehrilch, I. 1974, « Participation in Illegitimate Activities : An economic Analysis », dans Essays in Economics of Crime and Punishment ; National Bureau of Economic Research ; édité par G. Becker et W. Landes. Becker, G. : 1968, « Crime and Punishment : An Economic Approach », Journal of Political Economy, 76, 169-217.

 

 

Nous pouvons la résumer de
la façon suivante : l’individu qui veut entrer dans une activité illégale (commettre
un acte terroriste supplémentaire) compare le taux de rendement attendu de cet
acte, en observant l’expérience passée, au taux de rendement minimal qu’il exige
pour accepter le risque de se lancer dans cette activité : celui d’être appréhendé,
condamné et voir la peine être exécutée et donc être privé de ses gains.


Normalement si les individus ont une aversion à l’égard du risque, alors :
1) une hausse du produit de la probabilité d’être arrêté, sanctionné et la
peine exécutée, telle qu’elle est perçue par les individus diminue l’incitation à entrer dans des activités criminelles ;
2) une baisse du gain attendu à commettre ces actes illégaux et une hausse
de la sévérité et de la progressivité des sanctions dissuadent les individus de s’engager dans une telle activité.


Maintenant il est facile de montrer pourquoi une politique publique de
répression et de dissuasion est efficace avec des honnêtes gens et échoue avec
des criminels. Il suffit de comparer la lutte contre les excès de vitesse à la lutte
contre la délinquance juvénile et/ou drogue et à celle contre le terrorisme.


La politique de répression contre les honnêtes gens qui commettent des
excès de vitesse (qui ne sont pas des crimes avec victime, rappelons le) est
efficace parce qu’ils sont honnêtes et que la politique de répression est automatisée
entre l’arrestation, la condamnation et l’exécution de la peine sans que le
« délinquant » puisse faire appel à la justice pour contester son acte de telle sorte
que le produit de la probabilité d’appréhension, de condamnation et d’exécution
de la peine n’est pas affaibli par une décision du juge qui ne condamne pas ou
ne fait pas exécuter la peine. Il suffit pour être efficace d’augmenter la fréquence
d’arrestation avec la multiplication des radars, d’augmenter la sévérité de la sanction
avec des amendes élevées et sa progressivité avec le permis à point.


Il en va autrement avec les criminels, on ne leur applique pas une telle
politique répressive, et les criminels ne sont pas des gens honnêtes. Ils ont sans
doute une préférence pour le risque et ils font tout ce qu’ils peuvent pour ne
pas se faire appréhender, condamner et voir leur peine être exécutée. Il est donc
plus difficile de dissuader des criminels de cesser leurs activités car il ne suffit
pas de multiplier les radars pour les appréhender. Il est intéressant de contraster
la lutte contre la drogue qui est un crime sans victime à celle de la lutte contre
le terrorisme qui, elle, est une activité impliquant des victimes. Pourquoi la lutte
contre la drogue est-elle inefficace ? Parce qu’il s’agit d’une criminalité sans victime.


Le consommateur (dont on peut penser qu’il a une aversion pour le risque)
n’a pas intérêt à se plaindre puisqu’il désire justement consommer de la drogue,
la probabilité d’appréhender le consommateur et son dealer ne repose que sur
la diligence des policiers et des moyens mis à leur disposition et non pas sur la
collaboration des victimes potentielles puisqu’il n’en existe pas par principe. Par
ailleurs, les juges dépénalisent cette activité en ne condamnant pas les consommateurs
de drogues dites « douces ». Les consommateurs et les dealers anticipent
que le produit de la probabilité d’appréhender les consommateurs et de les condamner est proche de zéro. Enfin, la prohibition elle-même en restreignant
l’offre illégale de drogue augmente le taux de rendement de cette activité. Il est donc normal d’observer une montée de cette consommation avec l’activité criminelle qui va avec. Plus on luttera contre ce phénomène, plus il se développera.


L’échec de la force publique face au terrorisme


L’échec prévisible de la lutte contre le terrorisme, qui, cette fois, implique
des victimes est aussi expliquée par cette théorie parce que les terroristes ont
une préférence pour le risque. Dans une telle configuration, par définition, la
sévérité et/ou la progressivité des sanctions sont non seulement sans effet mais
sont considérées comme source d’utilité. Dans le cas des terroristes, kamikazes,
la mort est une source de satisfaction pour le terroriste et de revenu pour sa
famille puisqu’il est un « martyr » de la cause. Le terroriste sera donc insensible
à la sévérité de la sanction ou à sa progressivité (la mort étant la sanction la plus
élevée) mais aussi à la probabilité d’être arrêté, condamné et exécuté, puisqu’il
sera décédé. La seule chose qui puisse alors le dissuader c’est la baisse du rendement
net de l’acte terroriste lui-même !


Mais cette baisse est-elle possible dans le cas particulier où les cibles des
terroristes sont justement les hommes d’État dont on cherche à déstabiliser la
politique et/ou à créer des dommages sur l’économie qu’ils s’efforcent de diriger
en attirant l’attention des médias sur la menace qu’ils vont faire peser en tuant
massivement des tiers innocents, par exemple, des touristes ? Si les hommes
politiques résistent au chantage, la probabilité que le massacre ait lieu augmente
et les moyens utilisés pour prévenir un attentat (plan Vigipirate) ne font
qu’accroître la « terreur » dans la population des touristes qui renoncent à leurs
voyages dans le pays visé. Le pays perd alors des recettes en devises et s’appauvrit,
ce qui augmente bien le gain à commettre un attentat pour le terroriste. Si
l’homme d’État cède au chantage, il accroît directement le rendement des activités
terroristes puisque c’est ce que cherchent à faire les terroristes. Le piège
se referme sur les hommes politiques car, quelle que soit l’alternative qu’ils vont
choisir, ils seront perdants. La politique menée de dissuasion et de répression
est donc sans effet dans le cadre du terrorisme.


Non seulement la lutte contre le terrorisme est sans effet pour dissuader les
terroristes d’agir, mais elle entraîne des effets pervers sur la population que l’on
cherche à protéger. En effet, le seul moyen dont on dispose est de déceler les
« intentions » de terroristes avant qu’ils puissent mettre en oeuvre leurs projets
d’attentat. L’usage de la contrainte publique, à titre préventif, pour faire échec
aux terroristes, veut dire imposer des coûts élevés à sa propre population avec des
aspects ridicules comme interdire de monter à bord d’un avion avec un canif ou
un coupe-ongle ! La création du département du « Homeland Security » en mars 2003 est une réponse bureaucratique à l’attentat du WTC. Il s’agit d’une politique
mise en oeuvre par les américains pour améliorer la collecte d’information et de
coordination de celle-ci entre le niveau local, national et fédéral. Des fonds ont été
distribués et des formations créées auprès de la police locale pour collecter l’information
sur des terroristes potentiels, assurer la protection des infrastructures et
faire coopérer la population à la recherche de ces terroristes potentiels (ceci vaut
aussi pour les criminels de droit commun) afin de détecter les préparatifs d’un
attentat à ses débuts. L’ambition de ce département de l’administration américaine
est plus profonde. Il s’agit d’aller plus loin et de recréer une coopération
entre la police et les citoyens en les faisant participer à une surveillance informelle
de leur voisin et un contrôle social exercé par la communauté elle-même sur ses
éléments déviants. Cette réponse bureaucratique et centralisée entre en conflit
avec la façon traditionnelle dont la police locale ou de proximité assure la sécurité.


Cette surveillance accrue de la population pour repérer préventivement de
futurs terroristes (et/ou autres criminels) et en particulier des groupes parmi
lesquels ils s’abritent revient :


1) D’une part à créer un processus naturel de stigmatisation de la part des
autorités. Les non terroristes de ces groupes deviennent alors des victimes « innocentes
» non seulement des hommes d’État (affaire de Roissy) mais aussi des
terroristes eux-mêmes qui cherchent eux aussi à les contrôler par des moyens
violents pour ne pas être dénoncés aux autorités publiques. Ces victimes innocentes,
qui veulent vivre en dehors de la politique, deviennent un enjeu que se
disputent deux « bandes armées », les hommes du pouvoir et ceux qui aspirent à y être.


2) D’autre part la coopération entre la police et la population y est plus
difficile qu’ailleurs. L’immigration massive observée depuis de nombreuses
années vers notre continent a créé des communautés périurbaines de différentes
origines où la police n’est pas aussi bien implantée que dans la rue de Grenelle
et où elle ne se déplace pas « comme poissons dans l’eau ». Par exemple, dès
qu’un autochtone de ces communautés est soupçonné de collaborer avec la
police ou est policier lui-même, il est harcelé jusqu’à ce qu’il quitte le territoire.
Les violences dites urbaines dans les quartiers dits difficiles ont démontré
combien peut être rapide l’engrenage vers les affrontements entre communautés
et/ou avec la police engendrant une insécurité généralisée pour ces populations
et ce n’est pas la police de proximité qui règlera ce problème.


Face à l’échec public, la sécurité privée ?


Devant l’échec et le coût d’opportunité exorbitant de la lutte contre le
terrorisme, il est important d’examiner avec soin les alternatives qui ne se cantonnent pas à une politique publique pure de répression-dissuasion.

Dans un
livre récent Bruno Frey (3) propose trois politiques spécifiques de lutte contre le
terrorisme :

(3) Frey, B. 2004, Dealing with Terrorism-Stick or Carrot ?, Edward Elgar, Cheltenham, UK.


i) diminuer la vulnérabilité aux attaques terroristes avec une structure politique polycentrique et décentralisée ;
ii) augmenter les incitations à réintégrer les terroristes dans la communauté civile en offrant des opportunités de représentation ou discussion de leurs idéologies ;
iii) réduire la publicité faite par les médias à leurs actions, par exemple en
ne mentionnant jamais quel groupe terroriste est à l’origine de l’attentat pour
créer un problème de « cavalier seul » entre eux, certains groupes s’attribuant un attentat qu’ils n’ont pas commis.


Des trois propositions, la première est sans doute celle qui est la plus
efficace au regard de la critique que nous avons développée. En effet, la réintégration
des terroristes dans la communauté civile par une représentation
accrue dans les instances de décisions publiques comme des parlements ou
encore en discutant de leurs idéologies est une technique utilisée par les islamistes
(et en leur temps les communistes) pour justement gagner de nouveaux
adeptes à leur cause (4).

(4) Cette politique est adoptée par le gouvernement français en dépit de l’expérience de la
guerre d’Algérie qui a déjà démontré qu’il s’agit là d’une voie sans issue et dangereuse pour les musulmans non islamistes.

 

La prise de pouvoir par un processus démocratique ne protège pas la population contre une dictature, ex post, menée par le nouveau
parti qui vient d’être porté au pouvoir par des électeurs. Les partis communistes
l’ont amplement prouvé dans le XXe siècle. Réduire la publicité autour des
actes terroristes revient à censurer l’information et à accepter la main mise du
pouvoir sur celle-ci. Du fait même qu’elle est contrôlée par le pouvoir elle n’est
plus crédible. Cela donne une crédibilité accrue à celle qui se diffuse sur Internet
ou à l’étranger sur une télévision contrôlée par des groupes terroristes ou des
sympathisants de ces groupes. Aujourd’hui il est illusoire de penser contrôler
l’information avec des portables qui peuvent diffuser quasiment en temps réel
sur internet l’intervention musclée des forces de l’ordre au moment des violences
urbaines.


Nous retiendrons donc la première proposition de Frey en allant plus loin
que lui avec la théorie des gouvernements contractuels privés, car elle semble
être est la seule à pouvoir mettre en échec les actions terroristes en ôtant tout
intérêt, de leur part, à agir. Il va de soi que si une telle solution est adoptée,
celle-ci est incompatible avec une nationalisation et bureaucratisation centralisée
de la police et des services de sécurité intérieure (ou extérieure), elle nécessite,
par opposition, un marché privé de la sécurité en situation de concurrence qui
est la seule alternative à l’autodéfense des populations concernées par ces
menaces contemporaines.


Éclater et diversifier le pouvoir politique


Un système politique composé de différents centres en situation de concurrence
entre eux est moins vulnérable au chantage des terroristes du fait de sa
variété qui permet à un centre de se substituer à un autre si l’un est affecté
négativement par des actes terroristes. Si les islamistes frappent Louxor en
Égypte, les agences de voyages proposent à leurs touristes d’aller à Petra en
Jordanie. S’ils frappent Paris, les touristes vont à Venise. Il est plus difficile pour
les terroristes de choisir la cible et d’en tirer des bénéfices élevés en termes de
chantage sur des autorités publiques. En revanche, en présence d’une structure
qui centralise les décisions politiques dans les mains de quelques individus, voire
d’un seul, les terroristes ont beau jeu de frapper au coeur de ce système, par
exemple dans les quelques kilomètres carrés englobant l’Élysée, le Parlement,
les Invalides, la rue de Grenelle et Varennes où se trouvent la plupart des Ministères,
ajoutons la Maison de la radio et les télévisions, la préfecture de Paris et
Bercy bien visible et le pouvoir a disparu en France. Cette concentration du
pouvoir non seulement dans les mains de quelques personnes mais aussi physiquement
dans quelques kilomètres carrés constitue une cible idéale pour des
terroristes. Imaginez qu’en une matinée la zone décrite soit rayée de la carte.


Le système politique français se trouve être déstabilisé. (...)


Quand les grévistes de la SNCF prennent en otage les citoyens et paralysent
le pays, ils peuvent le faire parce qu’ils détiennent un monopole sur le
transport ferroviaire. On rappelle qu’il est interdit à des compagnies privées de
Bus de se substituer aux chemins de fer pour transporter les passagers par
exemple d’une ville à l’autre ! En absence de monopole, le dommage causé par
les grévistes à la population aurait été moindre et l’intérêt de faire grève aurait
simultanément diminué. Au lieu de supprimer le monopole, les hommes politiques
ont passé une loi pour établir un service minimum qui en cas de grève sera
lettre morte. Si les hommes politiques voulaient vraiment éliminer ce chantage
« légal », il leur suffirait d’introduire la compétition en supprimant le monopole
et accessoirement en privatisant ce moyen de transport. (...)


Actuellement, la sécurité est produite par une police d’État, complétée par
une police municipale payée elle aussi par le contribuable, alors que pendant
très longtemps la police n’était que municipale dans les villes et militaire dans
les campagnes avec la maréchaussée puis la gendarmerie, à partir de 1791. Les
décisions engageant les forces de sécurité publique ne sont pas dans les mains
des habitants copropriétaires de la ville qui demandent une protection, elles sont
dans les mains de bureaucrates (préfets, colonel de gendarmerie) ou d’hommes
politiques (maire de la commune) dont les intérêts sont très différents. Ces forces
de police sont utilisées pour protéger les hommes politiques, comme l’illustre la
concentration des forces de l’ordre rue de Grenelle où se trouvent les Ministères
ou les services de protection des hautes personnalités, même étrangères, lorsqu’elles se déplacent en France. Les Compagnies de Sécurités Républicaines
ou les Gardes mobiles de la Gendarmerie n’existent que pour maintenir l’ordre
public dans la rue et empêcher les manifestants de franchir le Pont Alexandre
III pour gagner l’Élysée ou encore le Parlement. Elles n’ont pas à proprement
parler la mission de protéger les habitants contre les criminels mais plutôt selon
une longue tradition d’empêcher les coups d’État. La plupart du temps, le policier
de base a un travail qui consiste à faire respecter des règlements qui empêchent
les gens d’exercer leur métier comme ils l’entendent : vérifier si les chauffeurs
de taxi respectent leur quota de courses et les prix imposés par le cartel
légal de la profession, contrôler le stationnement des voitures en ville, qui absorbe
11 % des crédits à la préfecture de Paris et 35 % des agents municipaux,
conserver les objets trouvés, assurer la protection sanitaire et la protection contre
les incendies, (dans le cas de la préfecture de Paris), etc. L’histoire de la police
française est aussi éclairante sur ce point, ses missions ont toujours été celle
d’une administration de la cité et d’une protection du pouvoir en place avec la
constitution d’un large réseau d’indicateurs.


Si pour lutter contre les nouvelles menaces criminelles, il faut passer à un
ordre politique polycentrique avec une privatisation des gouvernements locaux
cela veut dire que les décisions d’utilisation des forces de sécurité ne sont plus
dans les mains des hommes politiques mais dans celles des copropriétaires de
rues ou de villes privées donc dans les mains de la société civile et non de la
société politique. La compétition et la privatisation des services de sécurité
s’imposent alors comme la seule alternative crédible par rapport à l’auto-défense
individuelle ou collective via des milices privées, compte tenu des gains attendus
de la division du travail.

 

Mettre en concurrence les producteurs de sécurité


Le défi de la privatisation de la sécurité est depuis longtemps relevé de par
le monde. Même en France on compte environ 130 000 personnes travaillant
pour la police nationale, 105 000 gendarmes et 148 000 salariés dans les entreprises
de sécurité privée. Selon l’Observatoire des métiers de la prévention et
de la sécurité, on dénombre 4 570 entreprises de sécurité privée pour un chiffre
d’affaires de 4,4 milliards d’euros hors taxe. Elles sont majoritairement de petites
tailles puisque l’on dénombre seulement 13 % d’entreprises ayant plus de
20 salariés et seulement 4 % dépassant 100 salariés. Évidemment leurs missions
sont très différentes de celles de la police nationale puisque cette dernière détient
un monopole qui empêche l’émergence de polices privées comme aux États-
Unis. 84 % des entreprises de sécurité font de la surveillance, 23 % de la télésurveillance,
59 % d’entre elles font de l’intervention (agents de sécurité dans
les magasins, filtrage, prévention contre les vols, etc.), et 22 % de l’installation de systèmes. Très peu d’entreprises font de la protection rapprochée ou du
transport de fonds (5 %). Le développement de la sécurité privée est donc bien
en deçà de ce que l’on devrait observer s’il y avait un marché libre et concurrentiel,
comme on l’observe aux États-Unis qui respecte un principe de subsidiarité
dans ce domaine.


Tout responsable d’un espace public (ville, comté, campus universitaire,
centre commercial, etc.) peut y exercer des pouvoirs de police. Un simple citoyen
est en droit de procéder à l’arrestation d’un délinquant et de faire usage d’une
arme en cas de légitime défense. Même les chasseurs de prime exercent légalement
leur métier comme la société EFFIA le fait pour l’enlèvement des voitures
que la police signale par un autocollant sur une vitre latérale. Cette sous-traitance
à une firme privée de l’enlèvement des voitures est particulièrement efficace
comme chacun a pu l’expérimenter, il en va de même avec « les chasseurs de
prime » qui arrêtent les personnes recherchées par la police. La réticence à un
empiètement des firmes privées sur les pouvoirs régaliens de la police nationale
repose sur des craintes justifiées de la part des individus quant à l’usage de la
force pour accomplir certaines missions. Par exemple est-ce que le personnel
d’une police privée ou publique, qui détient le pouvoir de contrôle et d’arrestation,
se comporte en respectant les droits individuels les plus élémentaires des
personnes interpellées ? Est-ce que ces personnels protègent plus les riches que
les pauvres ? Ne sont-elles pas au service de ceux qui dirigent ces entreprises au
lieu d’être au service de la population dont ils assurent la protection ? Plus modestement,
pour un économiste, est-ce que ces firmes privées ou publiques offrent
en quantités suffisantes une protection à ceux qui la demandent ? Ne peut-on
craindre finalement que ces entreprises ou milices privées (mais aussi publiques)
finissent par user de leurs armes pour s’assurer un monopole territorial engendrant
une violence compétitive préjudiciable à la sécurité de tous.


Toutes ces craintes sont réelles puisque c’est très exactement ce que l’on
observe aujourd’hui avec le monopole de la police nationale ou de la gendarmerie.
Les forces publiques semblent être au service essentiellement de ceux qui les
dirigent, en tous les cas c’est ce que l’on observe rue de Grenelle. On peut rappeler
qu’il y a 253 000 salariés dans la police nationale et la gendarmerie et 63 millions
d’habitants ce qui fait 4 policiers pour 1 000 habitants ou 250 habitants pour
1 policier. En revanche, les effectifs du deuxième RI de la Garde Républicaine en
charge de la sécurité du Parlement et du Sénat se montent à 1 300 hommes ou
femmes, ils ont en charge de protéger 577 députés et 331 sénateurs, ce qui nous
fait 2 gardes républicains pour un parlementaire ou sénateur !


L’argument des biens collectifs
 

Souvent les économistes évoquent la nature « bien collectif » de la sécurité.
Ce bien présenterait deux traits fondamentaux : la non rivalité, (mis à la disposition d’une personne ce bien serait disponible automatiquement pour les
autres) et la non-exclusion (il serait impossible d’exclure de la consommation
ceux qui ne veulent pas payer). Dans un tel cas extrême le marché serait dans
l’incapacité de fournir ce service à la population. Mais le service de protection
policière ne présente pas ces deux caractéristiques. En effet, une firme qui assure
la sécurité dans un quartier pour protéger les biens et les personnes ne protège
que la population restreinte à ce quartier. Par ailleurs, il est aisé d’exclure le
voisinage de la protection en privatisant la rue ou les parties communes d’un
centre commercial et en en faisant payer l’accès. Paradoxalement, la demande
croissante de protection privée et l’offre qui cherche à la satisfaire contredisent
cet argument. C’est parce qu’il y a un « monopole », qu’il soit public ou privé,
que les quantités offertes de sécurité collective sont limitées et obtenues à un coût élevé.


Enfin, la crainte que des entreprises ou des milices privées de protection
finissent dans une situation de violence compétitive pour assurer à chacune
d’entre elles un monopole territorial et taxer la population qui y habite est très
réelle, c’est ainsi que tous les États modernes émergent. Ils naissent dans la
violence et dans le sang. L’histoire politique française en est un témoignage
exemplaire. Plus proche de nous la constitution de l’État d’Israël ou de l’État
palestinien en sont d’autres. La Hagana était une milice privée juive et l’Irgoun
une organisation terroriste juive, elles ont en effet contribué largement par leurs
actions à la création de l’État d’Israël. En fait, ce que craignent les hommes
politiques, qui sont au pouvoir, c’est que ces firmes privées ou milices privées
soient utilisées par leurs clients pour s’affranchir des lois et règlements qu’ils
imposent uniformément à tous parce que ces lois et règlements heurtent la
morale de ceux qui sont clients de ces firmes privées de sécurité. Ils peuvent
faire quasi sécession tel le Hezbollah au Liban qui interdit à l’armée libanaise de
pénétrer dans les quartiers qu’il contrôle. C’est une crainte qui ne peut être
exprimée que par ceux qui bénéficient déjà du monopole de la force c’est-à-dire
les hommes politiques en place et qui ont peur de la contestation de ce monopole.
C’est la nature de leur pouvoir politique qui est en jeu.


Mais cela ne peut faire oublier la situation dans laquelle nous sommes déjà
avec le régime politique sous lequel nous vivons. La démocratie a substitué à la
compétition violente entre factions politiques et/ou religieuses pour s’approprier
un monopole territorial une forme de compétition « ordonnée » dont l’objet est
le même : celui de l’exercice de ce monopole de la force (competition for the
fields) par quelques uns. Il est utilisé à tour de rôle par les partis politiques vainqueurs
des élections pour satisfaire les fins privées de ceux qui les portent au
pouvoir. Rappelons que plus de 50 % de la production nationale en France sont
prélevés et redistribués au profit des factions et groupes de pression les plus
divers qui cherchent à vivre au dépens de ceux qui créent les richesses. Mais
comme seul le pouvoir des armes arrêtent le pouvoir des armes, on comprend
bien la réticence de nos élus à l’empiètement des firmes privées de sécurité sur
les missions régaliennes de la police et/ou de l’armée. Imaginons un instant que
le maire de Lyon, sous la pression des habitants, loue les services d’une firme privée de sécurité civile et militaire et décide de s’affranchir des lois de la République
et déclare Lyon ville libre ! On aura compris que cette crainte démontre
a contrario que nos élus savent bien que les lois et règlements ne bénéficient
pas à tout le monde et que certains peuvent exprimer l’intensité de leur désaccord
par cet appel à des forces de sécurité privée. C’est donc leur monopole
territorial qu’ils défendent et non le bien-être de la population au travers de cet
argument. Or, aujourd’hui avec la mondialisation des échanges, un tel monopole
territorial n’a plus guère de signification autre que fiscale d’où la forte pression
sécessionniste qui ébranle les États modernes à la fin du XIXe siècle.


Pour l’instant, en dehors de cette question de nature politique, on ne peut
imputer les autres craintes à des firmes privées puisque celles-ci ne peuvent
exercer les missions de la police nationale. Il est donc amusant d’imputer à un
marché qui n’existe pas les défauts que l’on observe déjà avec un système public
de sécurité. Pour pouvoir trancher, il faudrait disposer d’un secteur privé exerçant
les missions régaliennes pour comparer au moins les performances respectives
des uns et des autres. En absence de ce secteur les arguments avancés sont
de la pure rhétorique car on peut vouloir un secteur privé justement pour éviter
les craintes qui ont été formulées plus haut et que l’on observe avec le secteur
public.


La psychologie du bureaucrate
 

Dans ce qui suit, nous allons rappeler les arguments qui justifient la supériorité
d’un tel marché par rapport au monopole public de l’État sur la production
de sécurité. Ils ne sont pas différents de ceux que l’on peut avancer pour privatiser
les Postes et télécommunications, l’EDF, l’éducation nationale ou la justice.
Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas de secrets particuliers que le secteur privé
connaîtrait et pourrait mettre en oeuvre pour mieux gérer un commissariat de
police ou la sécurité dans une commune tout en faisant face aux craintes exprimées
plus haut. La supériorité du secteur privé ne réside pas dans une meilleure
connaissance du métier ou de la façon dont il faut combiner la télésurveillance
et les interventions pour protéger les biens et les personnes là où ils vivent. Cette
supériorité vient du système d’incitations qui diffère profondément de celui qui
gouverne le comportement des individus dans le cadre d’une bureaucratie bénéficiant
d’un monopole dans la production.


Les bureaucrates sont des hommes comme les autres. Cette proposition
simple et directe n’est pas nouvelle elle s’applique aussi à l’homme d’affaire, au
boucher, au consommateur, au spéculateur ou à l’entrepreneur comme à
l’homme politique ou au criminel. En tant qu’hommes ordinaires, ressemblant
à tous les autres, les bureaucrates prennent leurs décisions en fonction de ce qui
les avantagent personnellement et non pas en fonction du bénéfice que peut en
tirer la collectivité. Les enseignants, les juges, les militaires, les policiers, les fonctionnaires des affaires étrangères ou d’une préfecture ou de la banque centrale
sont des « bureaucrates ». Ils maximisent donc leur utilité personnelle et non
l’intérêt général. Le boucher placé dans un contexte de concurrence prendra
des mesures qui bénéficieront à l’intérêt général (du consommateur) non pas
parce qu’il s’intéresse à cet intérêt mais parce qu’il cherche à gagner autant
d’argent qu’il le peut. Or, la seule façon d’en gagner est de donner satisfaction
aux consommateurs en offrant de la bonne viande à un prix très compétitif.

 

Comme le signalait déjà A. Smith (5), le père fondateur de l’Économie, le bureaucrate
n’est pas placé dans un contexte de concurrence comme peut l’être un
boucher ou un entrepreneur !

(5) Smith, A. 1776, The Wealth of Nations, Éd. Canan 1925 Vol. II, p. 23.

 

C’est toute la différence.


Il ne s’agit pas de critiquer le comportement du fonctionnaire en soi, mais
le système institutionnel dans lequel il inscrit ses actions. Dans un système de
marché dominé par des entreprises privées, ce qui garantit que les décisions
prises par le patron (propriétaire, gérant ou PDG s’il s’agit d’une société par
actions) améliorent la qualité de la production, respectent les droits individuels,
protègent les pauvres et les riches et sont au service de leurs clients et non
d’eux-mêmes, permettent de choisir la combinaison la plus efficiente des facteurs
de production et réduisent au maximum l’écart entre le prix du service facturé
à la clientèle et les coûts de cette combinaison. C’est effectivement d’une part
la compétition et d’autre part une structure de droits de propriété qui incitent
les décideurs à maximiser le profit de la firme.


En revanche, le bureaucrate qui prend les décisions dans une administration
n’est pas soumis au même système d’incitations à améliorer la qualité du service,
respecter les droits individuels, protéger les pauvres et les riches, être au service
des clients et non d’eux-mêmes et choisir la combinaison de facteurs de production
la plus efficiente. Il gère un budget qui lui est donné par les hommes politiques
et qui a été prélevé par la contrainte sur les contribuables, hélas dans
l’incapacité d’en contrôler l’exercice.


La plupart du temps son pouvoir, son salaire et les bénéfices non monétaires
qui vont avec, sont proportionnels à la taille du budget qu’il gère. Son
intérêt est donc de maximiser la taille de son budget et de s’approprier à des
fins personnelles une part de celui-ci (budget discrétionnaire). La sécurité de
l’emploi, la recherche du moindre effort, la réticence à prendre des risques et
une irresponsabilité institutionnelle sont les traits majeurs qui caractérisent le
bureaucrate qu’il soit juge, enseignant, policier ou employé des postes. La pression
des salariés par l’intermédiaire des syndicats consiste à avoir des salaires
plus élevés en en faisant le moins possible et à bénéficier d’un statut de fonctionnaire
qui vous protège d’un licenciement et vous procure une retraite sans
le risque du régime général des retraites puisque payée par le contribuable.


Cependant le défaut majeur du système public est que la qualité du service
offert correspond à la vision de ceux qui produisent ce service et non pas à la
vision de celui qui demande la protection, la justice ou des études de qualité.


C’est là où, à la fois, le monopole (ou l’absence de compétition) et la gratuité du service ont les effets les plus désastreux. Le monopole abrite le bureaucrate
de la compétition. Celui-ci qui a été formé à un moment donné au début de sa
carrière va avoir une certaine conception de son métier. Sa génération va
imposer cette conception à tous au fur et à mesure de sa progression dans les
postes de commandement. Par ailleurs, comme le service offert n’est pas payé
par ceux qui bénéficient du service, l’habitant ne peut se plaindre de la qualité
du service puisque ce sont les autres qui paient pour lui. La police est, dans ce
cadre là, moins susceptible d’évoluer car il n’y a pas la possibilité de se reporter
sur une police privée qui, en contrepartie d’un prix, offrirait aux habitants une
meilleure protection or c’est ce qu’impliquerait une privatisation de la sécurité.


Par exemple, dans l’éducation nationale, au niveau de l’enseignement supérieur,
il existe un fort secteur privé payant. Si les parents ne sont pas satisfaits de
l’enseignement supérieur public, ils envoient leurs enfants dans ces écoles privées
qui assurent un débouché à leurs étudiants. Au bout d’un certain temps
l’université est dans l’obligation de s’adapter et elle aussi d’offrir des services
compétitifs avec le secteur privé. On doit donc bien dissocier ce qui tient du
monopole et ce qui tient de la privatisation. Les deux doivent normalement être
mis en oeuvre simultanément.


La sécurité, l’affaire des propriétaires
 

Les expériences de privatisation montrent que l’on commence souvent par
la sous-traitance au secteur privé d’un ensemble de tâches qui sont coûteuses en
personnel mais dont les missions ne sont pas essentielles à la police. Ces appels
d’offre au marché économisent entre 10 % et 50 % du budget alloué à ces
tâches. Le service d’entretien des bâtiments et des matériels roulants peuvent
être et sont déjà sous-traités à des firmes privées, les repas servis dans les cantines
de préfectures le sont eux aussi. Les interventions en matière d’enlèvement
de voitures qui gênent la circulation ou le stationnement sont sous-traités à des
firmes privées. Cependant, on peut aller beaucoup plus loin dans ce domaine
comme le montre l’expérience américaine où l’on sous-traite au marché la gestion
des prisons ou la prison elle-même, les interventions pour arrêter les immigrés
clandestins, la recherche de criminels, la protection contre les incendies.


Notre vision des gouvernements contractuels privés va donc bien au-delà
de cette sous-traitance et peut mettre en cause le monopole territorial parce que
cette fois ce sont les habitants et copropriétaires eux-mêmes qui prennent les
décisions concernant l’entretien et la sécurité des parties communes et des rues
privées à l’intérieur de leur copropriété. Ils sont entièrement responsables des
décisions qu’ils vont prendre et les bienfaits et les méfaits seront capitalisés immédiatement
dans la valeur de leur propriété. Ils sont donc fortement incités à
s’adresser aux entreprises de protection et de sécurité privée qui assurent le
meilleur rapport prix-qualité comme ils le font déjà pour les services d’entretien ordinaire. Ils seront beaucoup plus attentifs par leur règlement intérieur au type
de locataire que l’on doit accepter dans la copropriété, y compris aux nouveaux
copropriétaires. C’est là où le terrorisme est aussi contrôlé. Si un islamiste habite
cette copropriété, son intérêt est justement que les terroristes choisissent une
autre cible. Il est donc intéressé à dénoncer ceux-ci. Paradoxalement les services
privés de sécurité obtiendront rapidement les informations de la part des copropriétaires
parce que tous les troubles qui sont susceptibles de détruire la valeur des propriétés seront préventivement signalés et éliminés par les copropriétaires, quitte à passer par une modification des règlements intérieurs de la copropriété.


Paradoxalement c’est une réponse privée au fameux « Homeland Security Department » qui voudrait inciter les habitants à coopérer beaucoup plus avec la police d’État pour lutter contre les nouvelles menaces contemporaines.
 

 

François GUILLAUMAT (à droite) et Georges LANE


LE MONDIALISME (1)

(1) Transcription d’un dialogue sur Lumière 101 mis en ligne sur http://v1.lumiere101.com/2008/06/18/le-mondialisme/.
 


Le mondialisme est le projet d’instituer un état mondial qui gouvernerait l’ensemble des peuples.


Il conviendrait peut-être d’y voir clair, étant donné toutes les confusions
et toutes les distinctions fausses sur ce thème. C’est sur ces deux grands
points que nous allons envisager la question : le point des confusions en relation
avec le mondialisme, et celui des fausses distinctions.
Nous aurons ainsi l’occasion de conclure sur le protectionnisme et le socialisme.


Un discours inquiétant


Il devient préoccupant d’entendre un discours, né il y a une quinzaine
d’années, qui vitupère sous la dénomination de « mondialisme » des concepts
opposés dans leur principe, des projets politiques aux antipodes l’un de l’autre.
Ce discours « anti-mondialiste » se contredit donc lui-même.


De plus, dans la mesure où il dénonce le mondialisme pour ce qu’il n’est
pas, et ne le dénonce pas pour ce qu’il est, il fait justement le jeu du mondialisme : il désamorce, il désarme la critique du mondialisme, entrave sa dénonciation.


Il empêche de tordre le cou au projet mondialiste en exposant son caractère
criminel et destructeur, parce qu’il lui reproche d’avoir des objectifs qu’il n’a
pas, et parce qu’il accuse d’être ses complices des gens qui sont en réalité ses
adversaires.


Et ce discours « anti-mondialiste », qui s’est insinué dans les milieux nationalistes
français à l’instigation de technocrates infiltrés au Front National – et de
socialistes nationaux qui ne pouvaient naturellement pas aller ailleurs – ce discours
est en train de se solidifier. Il est tenu par des gens qui peuvent être d’une
intelligence et d’une lucidité incontestables et puis qui, d’un même trait, se mettent
à proférer des arguments incohérents.

On peut même s’inquiéter de voir des personnes qui, d’une seconde à
l’autre, ont l’air d’avoir été touchées par une fléchette de Radjaïdjah (le poisonqui-
rend-fou), parce qu’elles nous disaient des choses parfaitement raisonnables
et, immédiatement après, des choses complètement absurdes. Cette incompréhension
nous irrite.


Donc ce discours qui est en train de se solidifier, il faut le casser, en dissolvant
les confusions qu’il entretient, et en démolissant les fausses distinctions
sur lesquelles il repose. D’où notre plan, qui vise d’abord à dénoncer les confusions,
et ensuite à démolir, à dissoudre les fausses distinctions.


La dénaturation d’un concept
 

Le socialisme pseudo-démocratique (2) repose souvent sur des
anti-concepts qui n’ont pratiquement aucun sens, ou en tout cas aucune applicabilité
politique, comme la « Tolérance », ou la « Haine ». Ils permettent aux
gens politiquement puissants de mettre dans ces mots – qui dans ce contexte n’ont aucun sens – le sens qu’ils veulent.


C’était la démarche de Humpty Dumpty dans De l’autre-côté du miroir
de Lewis Carroll. Humpty Dumpty dit à Alice que les mots ont le sens qu’il a
décidé de leur donner, et aucun autre. Quand on invente des anti-concepts
comme la « Tolérance », comme la « Discrimination » ou comme la « Haine », pour mettre en place un projet politique, c’est qu’on a décidé de détruire le langage pour pouvoir détruire le Droit.


Dans notre cas, cependant, on a affaire plutôt à la dénaturation d’un
concept qui a un sens très précis – un petit peu comme l’inflation, pour d’autres raisons : c’est le mondialisme.


Mondialisme contre mondialisation
 

En fait, le mondialisme, c’est le projet de ceux qui veulent imposer un
gouvernement mondial à l’ensemble des peuples. Et rien d’autre !
Imposer un gouvernement mondial, dans quel but ? – Pour le monopole :
pour pouvoir imposer toutes sortes de lubies socialistes, parce qu’il faut empêcher
que quiconque puisse échapper à ces lubies socialistes : à partir du moment
où le socialisme voit ses esclaves lui échapper (ce qui arrive lorsqu’il y a des états
suffisamment petits pour que ce soit facile de voter avec ses pieds), le socialisme ne peut pas s’imposer.

Donc le projet mondialiste est un projet socialiste, et il n’a rien à voir avec
ce qu’on appelle « la mondialisation ». Ce qu’on appelle la « mondialisation »,
c’est le retour à un développement des échanges – dans un monde qui est de
toutes façons mondial – à un degré qui existait déjà avant 1914, au début du
XXe siècle : les échanges étaient alors aussi développés, relativement aux productions
nationales, qu’aujourd’hui ; le développement actuel des échanges nous
ramène seulement à cette époque antérieure aux catastrophes du vingtième
siècle. De ce point de vue, la notion de « mondialisation » en elle-même n’a
même pas de sens : le monde est mondial, on ne peut pas le mondialiser.


Convergences et oppositions à propos des échanges
 

Les échanges se font à travers les frontières et se développent, ce qui veut
dire que les gens trouvent davantage l’occasion d’échanger avec les individus qui
se trouvent habiter dans une autre circonscription étatique que la leur ; mais ça
ne veut absolument pas dire qu’il faudrait les supprimer, ces circonscriptions
étatiques. Bien au contraire, dans la mesure où, plus l’État est petit et plus il est
absurde de sa part d’empêcher des échanges avec l’extérieur, les gens qui veulent
la liberté des échanges ont d’autant plus intérêt à ce que les états soient petits,
soient les plus petits possible, nsoient aussi petits qu’il est compatible avec une
organisation sérieuse de la défense nationale.


Par conséquent les partisans de la liberté des échanges ne sont pas pour
le gouvernement mondial : ils sont pour les petits pays ; ils sont pour l’autonomie,
voire l’indépendance de la Bretagne, si c’est ce que désirent les Bretons ;
pour l’autonomie, voire l’indépendance de l’Alsace si c’est ce que veulent les
Alsaciens ; et en tout cas pour l’indépendance de la Suisse, pour l’indépendance
de la Croatie, pour l’indépendance de la Finlande, et de l’Estonie, et de la Lettonie,
qui ne sont pas un projet mondialiste mais qui pourrait plutôt passer pour nationaliste.


Si les gens s’imaginent que les partisans de l’indépendance des petits pays
sont des mondialistes, il faut essayer de leur faire comprendre qu’ils font une
erreur manifeste. Évidemment, les mondialistes tiennent un langage qui est quelquefois
proche de celui des partisans du libre-échange, en disant, ce qui est vrai
que les frontières sont un obstacle aux échanges. Mais la réalité c’est qu’il leur
importe peu que les frontières soient un obstacle aux échanges : en effet ils
peuvent les entraver partout où leurs douaniers et autres agents du fisc peuvent mettre le nez dans vos affaires.


Il s’ensuit que le mondialiste qui veut vous imposer les lubies du socialisme
n’est pas du tout un partisan de la liberté des échanges. Ce qu’il reproche aux
frontières, c’est de limiter le pouvoir de voler qu’a la police. La police française ne peut voler votre argent (ce qui est l’essence du socialisme) que si vous habitez
la France. Si vous habitez ailleurs qu’en France, si vous habitez la Suisse, par
exemple, la police française ne peut plus vous voler votre argent. Évidemment,
la police suisse le fera aussi – dans une moindre mesure – mais les frontières délimitent l’espace où les policiers peuvent voler les gens, dans un régime socialiste.


C’est cela que les socialistes reprochent aux frontières et c’est pour cela qu’ils veulent les supprimer.


Les partisans de la liberté des échanges ne veulent pas supprimer les frontières,
ils veulent qu’elles ne servent pas de énième prétexte, pour entraver les
échanges ; car ils sont contre les entraves aux échanges, que ce soit aux frontières
ou ailleurs ; ils ne veulent pas supprimer les frontières, mais les obstacles
aux échanges. Et tordre le cou au discours, fondé sur des illusions, selon lequel
la frontière serait l’endroit idéal pour entraver les échanges : ce qu’on appelle le protectionnisme.


Pour résumer, ce que les partisans de la liberté des échanges reprochent au
protectionnisme, c’est de s’imaginer que les frontières seraient une justification
spéciale pour entraver les échanges. Et ce que les partisans du mondialisme reprochent
aux frontières, ce n’est pas d’entraver les échanges, c’est de mettre des limites
à leur pouvoir de voler. Et c’est pourquoi le libre-échangisme et le mondialisme sont
des projets opposés l’un à l’autre, malgré leurs convergences apparentes.


La gestion des échanges, début du mondialisme


Il est des organismes internationaux qui font mine de vouloir favoriser la
liberté des échanges, et surtout des organismes internationaux que l’on accuse
d’être des organismes libéraux alors que ce sont des organismes socialistes.


Ces institutions internationales ont été progressivement construites à partir
de la décennie 1920. Les gouvernements qui créaient ces institutions internationales
avait pour objectif de régir les échanges internationaux, se réservant,
chacun dans son pays, la gestion des échanges intérieurs. Et c’est ainsi que le
premier organisme international à être créé fut la Banque des Règlements Internationaux,
la BRI, et presque simultanément, le Bureau International du Travail.
Nous sommes à la fin de la décennie 1920.


Quinze ans plus tard, à la fin de la seconde guerre mondiale, vont naître
ces fameuses organisations : l’ONU, qui prend la place de la SDN (chacun sait
les effets que cette organisation a pu avoir), le Fonds Monétaire International,
la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, pour ne
pas parler par la suite de la création de l’OMS (l’Organisation Mondiale de la
Santé) ou de l’Organisation Alimentaire Internationale. Toutes ces institutions
internationales doivent être envisagées comme des éléments à caractère interventionniste dans les échanges internationaux, non pas pour les faciliter, mais pour que les États puissent avoir la mainmise sur les échanges en question.


Le seul domaine où une institution n’avait pas été créée, où seuls des accords
de libre-échange avaient été passés, c’était ce qu’on appelait hier le General
Agreement on Tarriffs and Trade : le GATT, qui a disparu dans la décennie 90
pour être mis sous la forme d’une organisation internationale qu’on appelle
aujourd’hui l’Organisation Mondiale du Commerce. Eh bien, ce General Agreement
on Tarriffs and Trade a quand même, lui, eu un petit effet en matière de
libre-échange, puisqu’il est arrivé, de la fin de la décennie 40 jusqu’à la décennie
80, à abaisser progressivement les obstacles aux échanges internationaux.
Cet organisme est quand même parvenu à quelques fins puisque, dans la décennie 80, il y a eu effectivement une libéralisation des échanges internationaux.

 

Tout le monde en a bénéficié, et cela a été accru par des décisions prises
dans le cadre de la Communauté Économique Européenne, dans les années 85-86, à l’initiative de Margaret Thatcher : ce qu’on a appelé l’Acte Unique.


L’Acte Unique, ayant comme objectif de créer, pour 1993, un marché unique tant en matière financière qu’en matière non financière.


La création de l’Union européenne et ses conséquences


Après la destruction du Mur de Berlin, la disparition de l’URSS, un accord
a été conclu entre Mitterrand et Kohl, au sujet de la création à terme, effectivement,
d’un État européen, l’étape intermédiaire étant la création d’une monnaie
commune. Et cela a pris forme en 1992, par le traité de Maastricht qui a institué
l’Union Européenne.


Grâce aux accords de libre-échange, il y a eu une réduction des obstacles
aux échanges, qui a conduit à leur développement. Ce développement a bénéficié
aussi des progrès technologiques, en particulier dans ce qu’on a appelé les
Nouvelles Techniques d’Information et de Communication. Et c’est la combinaison
des deux qui a permis à de nombreux pays, on peut même dire au
commerce mondial, d’augmenter dans de très fortes proportions et par conséquent
de bénéficier à tous.


Malheureusement, et c’est là où on est en plein mondialisme, cette évolution
n’a pas plu aux hommes de l’État ni à leurs séides et tous font en sorte
aujourd’hui de dénaturer, de confondre, de créer des ambiguïtés sur les bienfaits
de cette libéralisation des échanges internationaux.


Ce qui est frappant, c’est que ces institutions sont soit totalement inutiles, soit
nuisibles à la liberté des échanges : par exemple la FAO, le FMI, la Banque Mondiale,
la BIRD, tout cela n’est rien d’autre que du socialisme : le pillage des faibles
par les puissants pour donner des privilèges et des prébendes à la caste d’une soi-disant élite autoproclamée, laquelle méprise évidemment le peuple et qui, de
plus en plus, cherche à s’émanciper de toute obligation de se faire élire par lui.


C’est aussi vrai dans le cadre de l’Union Européenne que dans le cas des
institutions mondiales qui ne sont contrôlées par personne. Sans ces institutions
mondiales, l’escroquerie réchauffiste (3) par exemple n’aurait pas pu être
lancée.

(3) Cf. L’escroquerie réchauffiste : http://v1.lumiere101.com/2008/01/22/le-rechauffisme/.

 

Ce qui montre à quel point l’Union Européenne est contraire à la liberté
des échanges en dépit même de certains de ses principes, comme la libre circulation,
c’est la réaction de la classe politique française, et finalement, l’échec de l’Acte Unique et des principes qu’il avait voulu mettre en oeuvre.


La classe politique française, voyant que l’Acte Unique prévoyait de nous
imposer des réformes qui étaient nécessaires : libéralisations, suppression des monopoles,
en a profité pour tenir un langage de démagogie au profit exclusif des groupes
de pression, pour se battre contre la destruction des monopoles qui était censée nous
venir de Bruxelles : ce qui a conduit à maintenir les pires de ces monopoles.
L’échec majeur, c’est la Sécurité sociale : le droit européen interdit le monopole
de la sécurité sociale ; il a imposé le changement de la législation française pour
que les hommes de l’état français mettent fin au monopole de la sécurité sociale.
Pourtant, les hommes de l’État français continuent d’imposer le monopole de la
sécurité sociale au mépris du droit européen et au mépris de la loi française.


Et de même, le Leurro. Qu’est-ce donc que ce Leurro ? C’est une mise
en commun forcée des politiques monétaires, qui a pour effet net de détériorer
la qualité de la monnaie et d’aggraver le dilemme entre l’inflation et le chômage ;
mais c’est aussi un moyen de noyer la responsabilité du gouvernement français
dans ses extravagances financières, et dans ses extravagances en matière de
Sécurité sociale : le gouvernement français peut se cacher derrière le Leurro
pour continuer à voler de l’argent en pure perte, et pour continuer à accumuler
des déficits sans que le marché, notamment le marché des devises, exprime sa
défiance envers une politique aussi folle, par la dévaluation qui, en d’autres circonstances,
l’aurait sanctionnée.


Le projet mondialiste (et ses manifestations partielles dans l’Union Européenne)
est contraire à la liberté des échanges. Il l’est de fait et, de plus en plus, dans l’intention. Il est donc complètement absurde d’y confondre le libre-échangisme et le mondialisme.


Libéralisme contre immigrationnisme


Il y a une deuxième confusion qui n’a strictement aucun sens, qui est, elle
aussi formellement absurde, c’est le libéralisme et « l’immigrationnisme
inconditionnel » (4).
(4) Cf. Le libéralisme et l’immigrationnisme inconditionnel :
http://fr.liberpedia.org/Immigration.

Malheureusement, un certain nombre de gens qui passent pour « libéraux »,
ou qui le sont réellement mais n’ont pas suffisamment réfléchi à cette question,
se déclarent partisans de la liberté d’immigrer. C’était notamment le cas de
Ludwig von Mises, qui disait quand même :
« si les socialistes hitlériens veulent s’installer en Grande-Bretagne pour y changer
la nature du gouvernement, il ne faudra pas les laisser faire »
(de toutes façons Mises n’était pas un bon philosophe politique : c’était un très
grand économiste, mais pas un « bon philosophe politique »).
Et c’est vrai que des économistes ont en faveur de l’immigration un certain
nombre d’arguments qui pourraient les faire passer pour des immigrationnistes,
arguments qu’ils ont le devoir de mettre en avant, parce qu’ils sont vrais, et qui
ont, par conséquent, leur place dans le débat sur l’immigration. Mais le libéralisme
en tant que tel est contraire à l’idée d’un immigrationnisme inconditionnel
parce qu’il se contente de dire que
« Chacun a le droit d’inviter chez lui qui bon lui semble, et personne n’a le droit de s’installer chez les autres sans y avoir été invité. »


Cette affirmation trouve son expression naturelle dans un régime
d’anarcho-capitalisme ; il n’y a pas de problème d’immigration dans un tel régime
parce que chaque propriétaire privé y invite qui il veut, et exclut de sa propriété
qui bon lui semble, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Dans un
régime anarcho-capitaliste il n’y a pas de problème d’immigration, parce qu’il n’y
a pas d’« étrangers », et pas d’« immigrés » ; mais à partir du moment où il n’y a
pas d’anarcho-capitalisme, où il existe un État, même un État ultra-minimal qui
est chargé uniquement de la défense nationale, c’est par définition qu’il y a des
étrangers indésirables. Car le rôle de la défense nationale est justement de tenir à
l’écart du territoire national les étrangers que le souverain a jugé indésirables.


Donc le libéralisme se distingue justement de l’anarcho-capitalisme en ce
qu’il reconnaît qu’on ne peut pas véritablement se passer de l’état ultra-minimal.
L’état, même ultra-minimal, implique automatiquement la police des étrangers ;
il implique automatiquement qu’il existe des étrangers indésirables ; il implique
automatiquement que ces étrangers doivent être tenus à l’écart du sol national
et qu’ils ne doivent pas être admis dans la communauté des citoyens à n’importe
quelle condition. Donc l’immigrationnisme inconditionnel est logiquement
incompatible avec le libéralisme. Voilà ce qu’un grand nombre de libéraux ne
comprennent pas, et a fortiori un certain nombre d’adversaires du libéralisme,
surtout quand ils sont nationalistes. L’immigrationnisme inconditionnel implique une négation du droit de propriété sur le sol qui est le contraire absolu du libéralisme : c’est une lubie communiste, et de ce point de vue, la confusion entre le libéralisme et l’immigrationnisme est absurde : il faut lui tordre le cou.


A cet égard, on peut souligner que les socialistes aiment bien faire référence
à de prétendues « imperfections du Droit ». Aujourd’hui, c’est à la mode dans
certains « modèles économiques ». Et au nom de ces imperfections du Droit, ils
disent, « il faut que l’état intervienne ». En l’espèce, ce qui est en question, ce n’est pas la propriété privée, mais c’est la propriété publique. Autrement dit, s’il y a un problème d’immigration, il est lié au fait que l’État, dans sa fonction de propriétaire du domaine public, ne remplit pas les obligations que tout propriétaire dans son domaine privé croit bon de respecter.


Liberté d’immigrer ou liberté d’échanger


L’État ne peut pas se conduire comme un « propriétaire », dans la mesure où
il ne l’est pas. On peut penser, comme le dit Hoppe, qu’un monarque doit traiter le
domaine public national comme une propriété privée ; c’est d’ailleurs ce qu’il fait.
Et à ce titre, il va inviter les étrangers désirables, et va tenir à l’écart les étrangers
indésirables de son point de vue. A partir du moment où il y a un État, le souverain
décide qui sont les étrangers désirables et qui sont les étrangers indésirables.


Le problème de la pseudo démocratie socialiste, c’est qu’elle a besoin de
clientèles et de prétextes pour voler : pour un pseudo démocrate socialiste, les
étrangers que n’importe quel propriétaire jugerait indésirables, c’est-à-dire des
gens qui sont improductifs voire dangereux, lui les considère comme désirables
parce qu’ils peuvent devenir une clientèle de son « Parasitisme Institutionnel » (5)
d’État.

(5) Cf. le Parasitisme Institutionnel : http://fr.liberpedia.org/Parasite_social_institutionnel.

 

Et c’est ce qui se passe avec l’immigration dans la pseudo démocratie
socialiste à la française : dans une démocratie le souverain nominal c’est le
peuple, c’est-à-dire que toute immigration qui a lieu contre l’opinion majoritaire
est injuste. Elle est illégitime au regard du principe démocratique qui fait que le
souverain de cet état-là, c’est le peuple. Donc, le simple fait qu’un immigré est
installé sur le sol national alors que la majorité de la population était hostile à
cette immigration y est un acte criminel.


La présence de l’immigré contre la volonté du souverain qui, dans la démocratie,
est le peuple, est un acte criminel : c’est un acte d’invasion. Et a fortiori,
dans la pseudo démocratie socialiste, dans la mesure où la grande majorité de
ces envahisseurs vit d’argent volé par la force au peuple en question, c’est une
deuxième violation manifeste du principe démocratique, c’est-à-dire du Droit des
citoyens, mais en plus, c’est une violation des Droits de l’Homme, dans la mesure
où les Droits de l’Homme c’est justement le Droit de n’être pas esclave.


La population hôte, la population d’accueil dans cette politique pseudo
démocratique et socialiste, voit ses Droits violés à deux titres : en tant que
citoyen, et en tant qu’être humain car, en tant que citoyen, elle voit mépriser
son Droit de décider de l’immigration ; en tant que citoyen, elle voit censurer
son Droit de protester contre cette violation de ses droits ; et en tant qu’être
humain, c’est une violation des Droits de l’Homme parce que les envahisseurs vivent par la force sur le dos des indigènes ; et, de ce fait, en esclavagistes, sur le dos de ces esclaves-là.


Donc la politique d’immigration menée par les gouvernements pseudo
démocratiques et socialistes successifs depuis une trentaine d’années est doublement
contraire aux Droits de l’Homme et du Citoyen et, bien entendu, elle est
totalement contraire aux principes du libéralisme.


De ce point de vue, il y a une autre confusion qu’il faut dissiper, ce que
fait d’ailleurs très bien Hans-Hermann Hoppe encore une fois, c’est la confusion
entre l’importation des biens et l’immigration des gens. Rappelons-nous l’argumentation
de Jean-Marie Le Pen contre la liberté des échanges : selon lui, dans
une maison, on n’ouvre pas toutes les fenêtres et toutes les portes à n’importe
qui et n’importe quoi ; mais c’est là que se trouve la confusion entre l’importation
des biens et l’immigration des gens. Une importation de produit a toujours été
invitée par quelqu’un qui se trouve dans la maison. Si dans votre maison arrive
un bien, c’est parce qu’il a été voulu, par un propriétaire légitime ou par un
résident légitime de la maison en question ; en d’autres termes, toutes les importations
ont été invitées par quelqu’un qui avait le Droit de le faire alors que
les étrangers, eux, se déplacent qu’on les ait invités ou non.


De même qu’il est impossible qu’une importation n’ait pas été voulue par
un résident légitime sur le territoire national, de même il est parfaitement possible
qu’un immigré ne soit pas voulu par le propriétaire légitime du territoire
national.


Il y a donc lieu de distinguer de la manière la plus stricte la liberté des
échanges qui est une simple conséquence du droit de propriété, et cette prétendue
liberté d’immigrer qui, si on la prend inconditionnellement, est une négation
de ce même droit de propriété. La liberté des échanges est une expression
de la propriété naturelle et elle est l’incarnation même de la justice naturelle,
alors que l’immigrationnisme inconditionnel est la négation de la propriété sur
le sol, donc la négation de la justice naturelle.


De ce point de vue, la distinction est absolue et ceux qui font la confusion,
que ce soit pour prôner l’immigrationnisme inconditionnel ou pour se servir du
caractère illégitime de l’immigration pour condamner le libre-échange, ces gens-là entretiennent la confusion et en abusent.


Le protectionnisme, source de conflits intérieurs


Il y a encore une confusion à dénoncer à propos du mondialisme : celle
qui consiste à postuler une fausse identité d’intérêts entre les résidents nationaux
face à la politique protectionniste. A partir du moment où le produit importé a
été invité par un résident légitime, il s’ensuit que le protectionnisme viole les

Droits du résident légitime. En empêchant cette invitation, en l’interdisant, en
l’entravant, le protectionnisme viole un Droit légitime. En violant un droit légitime,
il crée une pomme de discorde entre les résidents nationaux. Il n’y a absolument
aucune solidarité entre le voleur et son volé, comme on l’a déjà dit à
plusieurs reprises : le protectionniste est un voleur, l’importateur bafoué est un
volé ; le protectionniste est un criminel, l’importateur est un propriétaire légitime,
qui voit quelqu’un disposer de son bien contre son consentement.


Le protectionnisme n’est donc pas l’expression d’une solidarité nationale
qui serait naturelle : il est incompatible avec la solidarité nationale, puisque, bien
au contraire, il crée un conflit entre les résidents. De ce point de vue là, il n’y
a aucune identité des intérêts entre les nationaux, de même qu’il n’y a aucune
identité des intérêts entre les étrangers face à la politique protectionniste. La
politique protectionniste, c’est une politique qui oppose des résidents nationaux,
entre eux ; le salétranger (6) n’est que le chiffon rouge qu’on agite devant le
nationaliste pour lui faire perdre de vue que le protectionnisme crée un conflit
à l’intérieur de la communauté nationale, c’est-à-dire que c’est le contraire même
de la solidarité nationale. Nous en arrivons à la fausse distinction entre l’intérêt
national et l’intérêt étranger.

(6) Cf. Le salétranger : http://fr.liberpedia.org/Salz %C3%A9trangers.


Si nous nous en tenons à un raisonnement comptable, c’est-à-dire les intérêts
en cause dans une politique protectionniste, il apparaît que la politique
protectionniste non seulement vole des résidents nationaux pour donner le butin
de ce vol à d’autres résidents nationaux, c’est-à-dire crée le conflit entre résidents
nationaux dont nous venons de parler, mais aussi qu’elle crée des conflits avec
les salétrangers qui lui servent d’alibi. Le protectionnisme favorise des résidents
nationaux aux dépens d’autres résidents nationaux, mais il favorise aussi des
résidents étrangers aux dépens de résidents nationaux et d’autres résidents
étrangers. Les victimes de la politique protectionniste ne sont pas seulement les
importateurs, qui voudraient pouvoir acheter moins cher leurs produits à
l’étranger, ce sont aussi les producteurs qui ont besoin de pouvoir s’approvisionner
aux meilleures conditions pour demeurer concurrentiels, et c’est aussi
les exportateurs, qui ont besoin que le salétranger puisse nous vendre ses produits,
afin que lui, l’exportateur puisse lui vendre les siens. Finalement, le raisonnement
comptable démontre que l’effet net sur la richesse nationale du protectionnisme,
c’est d’appauvrir le pays.


Le protectionnisme, moteur de pauvreté et d’injustice


Les protectionnistes sont des traîtres. Ils ne sont pas seulement des créateurs
de conflits à l’intérieur de la communauté nationale, ce sont aussi des traîtres parce qu’ils affaiblissent leur pays par incompétence, par aveuglement
idéologique, et refus de reconnaître la vérité – laquelle est à la portée d’un élève
de 5e puisqu’il ne s’agit que d’appliquer les règles de l’algèbre, de ne pas se
tromper de signe, de ne pas prendre un gain pour une perte, ni une perte pour
un gain.


De ce point de vue donc il y a un sophisme caractéristique des soi-disant
nationalistes qui consiste à prétendre disqualifier le raisonnement libre-échangiste
sous prétexte qu’il serait porteur de valeurs et que les nationalistes ne
reconnaîtraient pas ces valeurs-là. Il s’agit d’un raisonnement que Frédéric Bastiat
(7) avait bien résumé en disant :
« Voilà, je vous explique que deux et deux font quatre, et vous vous me dites que
je suis un économiste sans coeur, quelqu’un qui n’a aucune compassion, qui veut le malheur
des autres. »

(7) Cf. Frédéric Bastiat : http://fr.liberpedia.org/Bastiat.


Deux et deux font quatre, quelles que soient les intentions, quelles que
soient les valeurs. La théorie économique, et a fortiori le raisonnement algébrique,
ne sont pas en eux-mêmes porteurs de valeurs, ils disent, « ceci est » ;
« si vous faites ceci, voici ce qui va se passer ».


Et en l’espèce, le raisonnement comptable démontre que le protectionnisme
appauvrit le pays auquel son gouvernement l’inflige. Si vous voulez continuer
à faire du protectionnisme, c’est-à-dire si vous voulez ruiner vos concitoyens
et affaiblir votre nation, vous pouvez le faire. Seulement, ce que dit le raisonnement
économique, c’est que vous allez probablement à l’encontre de vos intérêts
proclamés. Évidemment, le comptable passe pour un individu à l’esprit étriqué,
au coeur sec. Seulement, le raisonnement comptable, c’est le seul qui permette
en théorie économique, et avec les limites de ce type de raisonnement, de définir
de façon objective l’intérêt national : l’ensemble des résidents est-il enrichi ou
est-il appauvri du fait de telle politique ?


On a souvent l’impression que les nationalistes prennent pour alibi ce prétendu
« conflit de valeurs », alors qu’il ne s’agit que d’une question de fait, pour
ne pas admettre que le protectionnisme est contraire à ce qu’ils seraient bien
obligés d’appeler l’« intérêt national » s’ils se pliaient en l’espèce aux disciplines
de l’arithmétique, en tout cas, ou de l’algèbre. Les nationalistes préfèrent poursuivre
le chiffon rouge qu’on leur agite sous le nez, avec le salétranger, ils
refusent de voir que la politique en question oppose les intérêts nationaux
entre eux. C’est apparemment un attachement sentimental à la défense du
territoire national, à cette idée de souveraineté nationale qui est ici, comme un furoncle, mal placée.


A cet égard, il faudrait insister sur un point : la comptabilité à laquelle nous
faisons référence, c’est la comptabilité en droit constaté, c’est-à-dire la comptabilité
qui repose sur les échanges de droits de propriété entre personnes. Ce n’est
pas une comptabilité farfelue, qui ferait intervenir n’importe quel prix ou
n’importe quelle idée passée par la tête du comptable. Autrement dit, notre comptabilité repose sur des valeurs. Elle repose sur les droits de propriété dont
sont dotées les personnes en question. Et il ne s’agit pas de condamner ces droits
de propriété : c’est une des façons par lesquelles l’individu, l’être humain, existe.
Autrement dit, cette comptabilité n’est pas amorale, elle est tout à fait juste.


Et c’est donc à juste titre qu’on peut parler de vols, de destructions, de
saccages commis par la puissance publique. La science économique, comme
toute science, dépend de valeurs qui sont celles de l’honnêteté et de la nonagression (8).

(8) Cf. Non-agression : http://fr.liberpedia.org/Non-agression_principle_(NAP).

 

De plus, pour que les chiffres que nous donne la comptabilité aient un sens, il faut justement que ces vols, que ces saccages n’aient pas lieu. Sinon, les chiffres n’ont aucun sens : c’est pour cette raison que la partie étatique de la comptabilité « nationale » ne veut rien dire.


Les frontières, alibi des protectionnistes


En plus de la fausse distinction entre l’intérêt national et l’intérêt étranger,
une autre distinction doit être dénoncée : l’idée selon laquelle les frontières
seraient non seulement le lieu d’opposition des intérêts mais aussi l’occasion
d’une politique spécifique. Il est en réalité indifférent qu’on entrave les
échanges aux frontières, ou qu’on les entrave à l’intérieur des frontières. C’est
ce que n’ont pas compris ceux qui reprochent aux socialistes internationalistes
d’être partisans du libre-échange. Ces socialistes ne sont qu’apparemment partisans
du libre-échange parce qu’ils veulent supprimer les frontières. Mais ce
n’est pas vrai qu’ils seraient favorables à la liberté des échanges : ils veulent que
les frontières ne soient plus un obstacle au pouvoir que la police détient, sous
leurs ordres, de voler les citoyens. La réalité, c’est que les socialistes peuvent
entraver les échanges où bon leur semble, quel que soit le lieu où ils peuvent
envoyer des policiers, des gendarmes ou des douaniers.


En d’autres termes, la frontière non seulement n’est pas le lieu d’opposition
des intérêts, puisque dans le protectionnisme les salétrangers profitent ou souffrent
de façon aléatoire, au même titre que les gentils nationaux, mais la frontière
n’est pas le lieu de mise en oeuvre d’une politique spécifique : la frontière n’est
qu’un des endroits où la police, la gendarmerie ou les douaniers, peuvent voler
les producteurs sur l’ordre des prédateurs étatiques. Il n’y a aucune différence
de nature entre les entraves aux échanges que les hommes de l’état imposent
aux frontières et les entraves aux échanges que les hommes de l’état imposent
à distance des frontières. Le protectionnisme, en l’espèce, n’est pas du tout une
politique différente des autres, c’est une politique qui se trouve s’appliquer à un
certain endroit, mais ses effets contraignants sont tout à fait identiques à celles
des autres politiques.

C’est pourquoi une autre distinction que l’on fait n’a aucun sens, la distinction
entre protectionnisme et fiscalisme. Elle n’a aucun sens, parce qu’il y a une
équivalence absolue, qui est même mathématiquement démontrable, entre le
monopole protectionniste et l’impôt-subvention. Le monopole s’empare du bien
d’autrui contre son consentement comme l’impôt, et donne le butin de ce vol à
un receleur, que les hommes de l’état n’ont pas forcément choisi, au contraire de
la subvention. De ce point de vue, l’impôt-subvention et le monopole protectionniste
ont les mêmes effets contraignants. C’est une redistribution de producteurs
innocents vers des prédateurs et des receleurs qui, eux, ne le sont pas. Et c’est une
destruction de richesses, a fortiori en raison de la « loi de Bitur-Camember » (9).

(9) Cf. La loi de Bitur-Camember : http://fr.liberpedia.org/Loi_de_Bitur-Camember.


C’est une redistribution et une destruction de richesse aléatoires : en ce sens que
ce sont très rarement les victimes désignées de ce genre de politiques qui en
supportent réellement la charge, et ce ne sont que très rarement les bénéficiaires
désignés de ces politiques qui s’en trouvent enrichis. C’est une redistribution au
hasard, et c’est une destruction certaine, et il n’y a aucune différence entre le
protectionnisme et le fiscalisme. D’ailleurs on peut s’en apercevoir en examinant
les actes qui constituent le protectionnisme, parce qu’une grande partie du protectionnisme
passe par cet impôt que sont les « droits de douane ». Ceux qui
prônent le protectionnisme tout en dénonçant le fiscalisme se contredisent euxmêmes.
Leur discours s’annule de lui-même. Ils se mettent hors jeu.


L’échec du socialisme


Le socialisme échoue pour trois raisons. Il échoue, tout d’abord, parce que
ses esclaves lui échappent, soit en choisissant d’investir dans des activités non
taxées, soit en quittant le pays. C’est ce qui arrive quand vous achetez des produits
fabriqués par des pays moins socialistes : vous échappez en partie au socialisme ; quand vous allez vous installer dans un pays étranger ; quand vous allez
mettre votre argent dans un pays étranger : vous échappez encore au socialisme.
Tout cela, les socialistes le vitupèrent sous les dénominations de « délocalisation »
ou de « fuite des capitaux », telle Martine Aubry qui dénonçait les Français allant
s’installer à Londres ou à Bruxelles pour échapper à l’esclavage socialiste. Le
socialisme échoue donc pour cette première raison : ses esclaves désignés
essayent de lui échapper et y parviennent dans une certaine mesure.
Ensuite, le socialisme échoue fondamentalement parce qu’il détruit la
richesse, et parce qu’il la détruit à 100 %, comme nous l’avons démontré avec
la loi de Bitur-Camember. Il détruit tout ce qu’il touche. C’est vraiment une
machine à détruire à 100 % les efforts et la peine des hommes.
Enfin, troisième raison pour laquelle le socialisme échoue, c’est que ses
bénéficiaires et ses victimes ne sont pas ceux qu’il voudrait : les lois de l’économie font que ses victimes lui échappent et que ses bénéficiaires sont ceux qui sont les plus malins. Ce sont ceux qui se trouvent posséder les actifs les plus spécifiques à l’activité subventionnée.

 

Les « duettistes » de Lumière 101, en plein travail : Georges Lane (à gauche) et François Guillaumat

Socialisme et mondialisme, la véritable connivence


Or, aujourd’hui, que dit le discours anti-mondialisation ? Il reproche à la
liberté des échanges de mettre en cause la prétendue « protection sociale » et les
prétendus « services publics » (10).

(10) Cf. Services publics : http://fr.liberpedia.org/Service_public.

 

Il raisonne comme le socialiste, qui croit que
le socialisme échoue, non pas parce qu’il est intrinsèquement destructeur et
aléatoire, mais seulement parce que ses victimes, parce que ses esclaves désignés
réussissent à lui échapper. Et c’est profondément désolant de voir des gens à
certains égards admirablement intelligents tenir ce discours socialiste, être totalement
aveugles aux effets réels de la politique en question.
En conclusion, nous pouvons dire que le protectionnisme n’est qu’un aspect
du socialisme. Ceux qui vitupèrent le mondialisme sans avoir renoncé au socialisme
se contredisent eux-mêmes et auront toujours le dessous par rapport aux
socialistes internationalistes : ce qui limite le socialisme, c’est les frontières, c’est
la limite que les frontières opposent aux pouvoirs de la police ; c’est l’impossibilité
où se trouvent les hommes de l’état socialiste de dépouiller leurs victimes
au-delà des frontières. Il s’ensuit que, pour promouvoir le socialisme, il est bien
plus opportun de détruire les frontières que de les préserver. C’est ce que les
altermondialistes ont bien compris, et que la plupart des nationalistes français
ne comprennent pas : si l’on veut le socialisme, il faut que le socialisme soit
mondial. Et si vous êtes contre le mondialisme, vous ne pouvez défendre les
prétendus « services publics », la prétendue « protection sociale », encore moins
dénoncer les esclaves du socialisme qui réussissent à lui échapper : alors que vous dénonceriez le mondialisme, vous continueriez à le servir.


*
*    *

 

NB Notons que cette démonstration nous ramène, quelque cent ans en
arrière, vers un ensemble d’articles de Vilfredo Pareto qui va sortir aux Éditions
du Trident (http://www.editions-du-trident.fr/index.htm) sous le titre Le Péril
socialiste. Ces articles s’interrogeaient sur le péril socialiste qui était à l’horizon
et des aspects de ce péril : l’étatisme et le protectionnisme. L’actualité de la fin du
XIXe siècle est tout à fait proche de celle que nous venons de décrire. En d’autres
termes, nombreux sont ceux qui n’ont rien appris, rien compris, et continuent de faire le malheur de ceux qu’ils assujettissent à leurs politiques dévastatrices.

 


BONNES FEUILLES


Jacques GARELLO et Georges LANE


Futur des retraités et retraités du futur


Tome II : Les retraites du futur : la capitalisation
Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence (1)

(1) Novembre 2008 – 125 pages, à commander à la Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence,
12 rue Nazareth 13100 Aix-en-Provence, ou sur le site internet :
http://www.aix-provence.com/f/index.php sp=liv&livre_id=1526&PHPSESSID=2fe09a156439aaa9f6b3ed22454a3d7f
ou sur http://www.amazon.fr/Futur-Retraites-du/dp/290344997X.
 


Il ne suffit pas de dire : en France nos retraites sont menacées. Il faut aussi
savoir pourquoi il en est ainsi, et quelles solutions adopter.
Pourquoi en est-il ainsi ?

 

Dans un premier volume (Le futur de la répartition) (2) nous avons expliqué que tout le mal du système français vient de ce qu’il est bâti autour du principe de la répartition.

(2) Tome I : Le futur de la répartition, Librairie de l’Université, mai 2008 id.loc.

 

Consistant à donner aux retraités l’argent des cotisations payées par les actifs, la répartition est un piège auquel n’échappe aucun pays comme le nôtre, où il y a de moins en moins de cotisants et de plus en plus de pensionnés. Les Français les plus atteints sont ceux qui sont soumis au « régime général ». Ce sont les plus nombreux (12 millions de retraités et 17 millions de cotisants). D’autres retraités ou futurs retraités sont mieux lotis, ils cotisent moins et reçoivent plus, mais ce privilège ne survivra pas à la faillite généralisée.
 

Cela a été dit et redit par tous les rapports officiels, émanant de nos gouvernants, de nos experts, de nos statisticiens, des études nationales et internationales.

Il y a profusion d’arguments et de chiffres qui annoncent la catastrophe.
 

Nous nous sommes contentés de les rendre accessibles et compréhensibles, mais aussi de nous étonner du silence et de l’inconscience de ceux qui, les ayant connus, continuent de vanter les mérites de la répartition et compromettent ainsi l’avenir des retraites.


Quelles solutions adopter ? En apparence tout a été tenté en France dans
le cadre des quelque cinquante réformes du système depuis 1945. Mais ces
« solutions » n’ont été que variations autour du même thème : donnez un peu plus, et recevez un peu moins. Cotisez davantage, cotisez plus longtemps, et on diminuera vos droits en changeant périodiquement les bases de calcul de votre retraite. Ces réformes à répétition auraient dû alerter les Français sur l’impasse où on les engageait, mais nos réformateurs n’ont cessé de les rassurer et de les endormir en clamant que c’était la der des ders, et qu’ils y trouveraient sûrement leur compte. Ils l’ont en effet trouvé : amputé, confisqué, gaspillé.


En fait, personne à ce jour n’a voulu envisager sérieusement ni même
évoquer publiquement la seule solution qui s’impose : sortir du piège de la répartition.


Nous avons expliqué cet entêtement, inconscient ou mensonger, par
l’intérêt des acteurs et gestionnaires du système actuel, par le privilège de certaines catégories, mais aussi par l’ignorance, la désinformation et l’idéologie qui ont balayé d’un revers de main les solutions à base de capitalisation.


Pourtant, ces solutions ont été accueillies et pratiquées dans un grand
nombre de pays, et même dans leur extrême diversité elles tournent toujours autour de la même idée : introduire ou développer des éléments de capitalisation, et réduire ou supprimer les éléments de répartition...


L’exception française


Mais qui, en France, se soucie de ce qui se fait à l’étranger ? Le discours officiel est à la gloire de l’exception française, dans ce domaine comme dans d’autres.
 

Puisque nous avons le meilleur système du monde pourquoi aller chercher ailleurs ?
Il apparaît hélas que notre système est loin d’être le meilleur, il est peut-être le pire.
Les rapports internationaux le suggèrent en termes à peine voilés, et en France mêmecertaines voix commencent à s’élever, tandis que l’opinion publique ne cesse de s’inquiéter ; les sondages révèlent que deux Français sur trois ont perdu confiance dans le système de retraites, et seraient prêts à en changer.


Nous estimons qu’il faut répondre avec précision à cette attente, pour l’instant diffuse et inquiète. L’objet de ce nouveau volume est de proposer des idées de solution, en prenant appui sur ce qui a été fait ou qui est en train de se faire dans plusieurs pays étrangers. Certes le problème des retraites se pose en termes spécifiques en France : les promesses y ont été plus généreuses qu’ailleurs – ce qui fait qu’on a plus de mal à les tenir, les moyens financiers ont été amoindris pour de multiples raisons particulières (3), et les réticences aux vraies réformes y sont plus fortes.

(3) Par exemple la durée de la vie active est une des moins longues, le chômage a été plus élevé et le temps de travail plus réduit. : autant de réductions du nombre des cotisants et de la base des cotisations.

 

Certes les pays étrangers connaissent eux-mêmes des situations fort diverses. Il n’y a donc pas un « modèle » applicable n’importe où du jour au lendemain. Mais il y a des idées, des techniques, des institutions et des comportements dont les réformes françaises pourraient s’inspirer, alors que l’on campe aujourd’hui dans un immobilisme angoissé et angoissant.


Panorama des retraites à l’étranger


Passer en revue les différents systèmes de retraites pratiqués dans le monde
entier, en tirer des enseignements : cette tâche n’est ni originale, ni satisfaisante.


Elle n’est pas originale puisque depuis vingt ans au moins des organisations internationales ont présenté le « panorama » (4) des retraites : la Banque mondiale, l’Union européenne, l’OCDE ont proposé des données statistiques et des analyses qui permettent une certaine « comparabilité ».

(4) L’un des rapports les plus complets et les plus récents sur les systèmes de retraites sans le monde est celui de la Banque Mondiale (Whitehouse), Il a pour titre « Panorama... ».

 

Un grand nombre de pays sont passés au même crible de plusieurs critères, on examine leurs systèmes nationaux de retraites sous tous les angles, sous toutes les coutures. Il n’est pas question d’ignorer ce travail de grande qualité, qui n’a malheureusement jamais été présenté au grand public et n’a circulé que dans les cercles d’initiés. Car, en dépit des efforts pédagogiques des auteurs, le vocabulaire (y compris les difficultés de la traduction), le recours à des formulations mathématiques et à des techniques statistiques sophistiquées, ont de quoi écarter le citoyen ou l’assuré moyen, fût-il cultivé et motivé.


De ce point de vue, la tâche accomplie n’est pas satisfaisante. Mais elle ne
l’est pas non plus pour une deuxième raison : il s’agit d’études purement descriptives qui ne permettent pas d’aller au coeur du problème. Après avoir utilisé leur batterie de critères et nous avoir présenté d’impressionnants tableaux de synthèse, qui devraient normalement conduire à un vrai classement et à un jugement
sur les systèmes nationaux, les rapports internationaux se gardent bien de
donner une appréciation explicite des diverses réformes. Les susceptibilités
nationales n’ont pas été froissées, et ces organismes ne se sont pas ingérés dans les politiques adoptées par les gouvernants. Plus dommage encore : tout en soulignant l’impasse de la répartition, ces études descriptives et comparatives n’ont pas voulu aborder deux questions de fond :
– le nécessaire abandon à terme du principe de répartition ;
– la politique de nature à accélérer et faciliter la transition de la répartition
à la capitalisation (5).

(5) Seuls deux modèles, ceux de Holzman() et MacKinnon () ont réellement poussé la recherche sur ce point, mais biens au cités ils n’ont pas été exploités par les rapports internationaux suivants.

Un réseau de pionniers et de chercheurs

 

Nous n’avons pas les mêmes pudeurs ni contraintes, et nous nous faisons
un devoir, comme dans notre volume précédent, de dire toute la vérité aux
Français. Il faut aller au bout de l’observation des expériences étrangères, et ne pas hésiter à juger les systèmes et leurs réformes.

 

Pour cela, nous avons bénéficié des études et des opinions du réseau des
économistes européens regroupés au sein de l’IREF, mais aussi de certains des acteurs des réformes les plus célèbres, comme José Piñera au Chili, ou l’équipe de Cato Institute à Washington.


Une attention particulière sera portée au principe qui devrait dominer les
retraites du futur : la capitalisation. Nous réserverons à un troisième et dernier volume le soin d’explorer les conditions, les étapes et les résultats prévisibles de la transition de la répartition à la capitalisation.


A l’étranger, toutes les réformes réussies à ce jour convergent vers la capitalisation : pourquoi ne pas y passer le plus vite possible en France ?

 

 

OPINIONS/OPINIONS/OPINIONS/OPINIONS/OPINIONS/OPINI
 

 

Crise du pouvoir d’achat : faillite du capitalisme ou de l’étatisme collectiviste ?


Le pouvoir d’achat des français est sans doute la question d’actualité la plus récurrente, au point qu’elle arriverait presque à damer le pion à la question des inégalités, très prisée en France.


Le pouvoir d’achat des français serait en berne, la faute au capitalisme, à l’exploitation des pauvres par les riches, à la mondialisation ultra ou néolibérale, à la spéculation financière effrénée... La liste pourrait être prolongée à l’infini, une liste pleine d’expressions vides de sens ou déconnectées de celui qu’on veut lui prêter.


Les hommes politiques trouvent toute leur place dans un tel contexte, ils proposent leurs solutions, leurs réformettes, plus ou moins dangereuses. Ils accusent les autres au lieu de s’accuser eux-mêmes, ils prétendent que le marché est myope sans se rendre compte qu’eux-mêmes sont aveuglés par leur ignorance économique. Leur supposée bonne volonté et leur apparente sincérité ne suffisent
en rien à justifier la précarité qu’ils infligent aux Français.


Tout bon économiste connaît la cause des maux qui accablent les Français : les hommes de l’État et les partenaires sociaux qui gèrent la sécu et qui partout imposent leur volonté.


Tout bon économiste sait que la seule cause de l’inflation est une politique monétaire expansive au cours de laquelle la croissance de la masse monétaire dépasse la croissance de la demande de monnaie, politique qui ne peut être mise en place que parce que la BCE jouit d’un monopole concernant l’émission monétaire.


Tout bon économiste sait que la seule cause du chômage est la règlementation et les prélèvements sociaux qui empêchent les travailleurs les moins productifs de trouver un emploi. Sur un marché libre il n’y a pas de chômage « subi ».


Tout bon économiste sait que le manque de croissance ne découle pas d’un problème conjoncturel, d’une exception française ou d’une concurrence
internationale, mais bien plus d’un excès de règlementation empêchant les gens d’agir librement et de récolter le fruit de leurs efforts. La fiscalité, intrinsèquement destructrice, décourage l’effort, les prises d’initiatives et donc la production.


Renouer avec la croissance est possible, mais il faut dynamiser l’épargne et l’investissement, il faut dynamiser la concurrence, non pas en faisant des lois pour l’intensifier mais en supprimant les anciennes qui la limitent. Faire une loi pour dynamiser la concurrence est quelque chose d’absurde par essence, la concurrence étant non pas une situation donnée mais un processus dynamique au cours duquel les offreurs et les demandeurs s’affrontent pour atteindre leurs
objectifs. Faire une loi limite nécessairement la liberté contractuelle ou l’opportunité de cet affrontement.


Prenons quelques exemples de la façon dont le régime de liberté économique permettrait d’accroître le pouvoir d’achat des français.
 

Tout d’abord le SMIC qui empêche l’accès au travail des plus faibles, des
plus fragiles, en un mot des moins productifs, de ceux qui ne peuvent justifier
un coût du travail aussi élevé. Le SMIC crée du chômage, il n’est pas une garantie
de salaire pour tous mais une garantie de chômage pour certains, les premiers
étant protégés de la concurrence des seconds. Il faut permettre aux moins productifs
de trouver un emploi en échangeant leur travail contre un salaire modeste au début, mais permettant rapidement d’accroître leur productivité (expérience, formations...) et donc leur salaire.


Un autre exemple patent de mesure prétendument sociale bien que destructrice
de ressources donc de pouvoir d’achat est celui de la sécurité sociale.
Cette institution prive le smicard de la moitié de son salaire, lui offre une qualité
de prestation faible et décroissante concernant la branche maladie et lui inflige
l’escroquerie du siècle pour les retraites (cf l’ouvrage de Jacques Garello et
Georges Lane à ce sujet), en le privant notamment d’une épargne capitalisée (qui atteindrait 300 000 euros avec un taux net minimum de 3 % par an) au-delà même du fait que l’épargne capitalisée accroît l’investissement, l’emploi et la croissance.


Un autre cas intéressant est celui du logement qui souffre lui aussi de ses
règlementations multiples. Supprimer les règlementations de construction
(notamment en hauteur) et les conditions contractuelles imposées dans le contrat de bail (réévaluation du loyer, protection du locataire en cas de non paiement...) permettrait aux investisseurs d’investir, aux locataires de profiter d’une offre plus grande et donc de prix plus attractifs, mais aussi aux Français propriétaires des 2 millions de logements vides en France, de prendre un locataire sans crainte.

 

La situation règlementaire actuelle ne fait qu’augmenter la valeur des logements des propriétaires qui sont protégés d’une plus grande concurrence.
 

Encore une politique qui prétend défendre les gens modestes mais qui conduit à une offre plus rare, à des prix plus élevés et à des critères disqualifiant les plus faibles.


Redonner au travail sa vraie valeur par un salaire complet, supprimer les
règlementations dans tous les domaines (logement, alimentaire...) et rendre les
marchés libres est le meilleur moyen pour les Français de gagner du pouvoir d’achat. La liberté et la concurrence font ce qu’un bureaucrate, même le mieux avisé et le mieux intentionné, ne peut pas faire : défendre naturellement l’intérêt

des plus démunis par une allocation efficace des ressources permettant de réduire la rareté, et, qui plus est, sans coût administratif.

 

Le problème est politique, économiquement la solution est claire et connue depuis bien longtemps. Mais quel homme politique proposerait un programme limitant son pouvoir ? Comment pourrait-il expliquer que ce sont précisément des hommes politiques qui infligent les maux qu’ils prétendent résoudre ? Il est plus facile de conformer son offre politique à ce que demandent les marchés politiques : accorder aides, subsides, privilèges... à ceux dont la demande peut rapporter des voix.

Adrien Foulon
Étudiant en économie

 

 


LIRE LIBÉRAL


Raymond BOUDON


Renouveler la démocratie, Éloge du sens commun
Odile Jacob, 368 pages, 25 €


Nous sommes à l’époque du « tout se vaut » et du « rien n’est au-dessus ».
Une situation grave et nuisible à la démocratie. Ce que démontre d’une manière brillante le sociologue Raymond Boudon dans un brillant essai.
On l’a déjà écrit dans ces pages : les sociologues français de tendance
libérale sont tellement rares qu’il faudrait un jour leur construire un monument
afin de ne jamais les oublier. C’est pour cela que toute publication d’un Philippe Bénéton ou d’un Raymond Boudon mérite une attention particulière. Ils sauvent l’honneur de toute une caste fourvoyée dans les marécages de la sociologie intoxiquée au marxisme.


Membre de l’Académie des sciences morales et politiques et professeur
émérite à l’université Paris-Sorbonne, Raymond Boudon se penche dans cet essai
– Renouveler la démocratie – sur les dangers qui guettent nos démocraties. Pour
lui, le relativisme ambiant est devenu une source propice au développement des
fondamentalismes et de l’exclusion. Il chasse les repères et rend la société ignorante. C’est une des causes de la crise des élites qui sont prises au piège.


Pour Boudon, le relativisme est, contrairement aux grandes idéologies positives
comme le marxisme, une idéologie négative : « Il traite les notions de vérité
et d’objectivité comme des illusions et voit les valeurs comme arbitraires ou purement
conventionnelles. Il met toutes les cultures sur un pied d’égalité. Il nie
qu’une oeuvre d’art puisse être objectivement grande, une institution objectivement
bonne ou une théorie objectivement vraie. (...) Il veut que la vie sociale et
politique ne soit faite que d’affrontements, que ceux-ci aient leur origine dans l’incompatibilité des “identités culturelles” ou dans la confrontation des intérêts de classe. »


C’est une idéologie qui crée un vide autour d’elle. Un vide de la connaissance
et de la culture. Le « tout se vaut » tient lieu et place de bagage culturel. On est face
à un désarroi intellectuel qui nourrit les confusions : entre la morale et la politique, entre la science et la religion, entre la foi et la raison, entre l’émotion et l’argumentation,
entre le privé et le public. Boudon a tout à fait raison d’écrire que le
relativisme a contribué au divorce entre les élites et le peuple et que des lois
anti-démocratiques sont votées dans les pays démocratiques. J’ajouterai que cette
idéologie explique aussi, en grande partie, l’omnipotence de l’État et la tendance
des politiques à s’occuper de tout en prenant en main la vie de tous les jours des
individus. Si le bien n’existe plus, il faut le créer et le distribuer. On nous considère
perdus, sans repères, c’est aux gouvernants de nous guider. D’où aussi les
craintes de Boudon : « Le problème central de notre temps n’est donc pas de
développer les contrepouvoirs. Ils sont certes indispensables à l’approfondissement
de la démocratie, comme la théorie politique libérale l’a unanimement et
amplement affirmé. Mais ils se développent plus ou moins spontanément un peu
partout. (...) les principes fondamentaux de la démocratie ne sont plus l’objet du
respect qu’ils méritent et, (...) toujours sous l’effet du relativisme ambiant, les élites politiques et médiatiques se laissent surtout guider par les minorités actives et par l’opinion... politique et médiatique. »


Plus grave encore, le relativisme n’est pas une simple mode. Ses adeptes
se trouvent les références scientifiques nécessaires, les concepts nécessaires, les
alibis théoriques utiles, insistent sur son rôle et ses missions dans toutes les
sphères de l’action et de la pensée. Cette idéologie s’en remet surtout au droit
pour se donner l’illusion de la vérité. « C’est le relativisme qui mène le monde »,
aurait dit Tocqueville. Cette idéologie s’est tellement bien installée dans nos
sociétés qu’il sera difficile de s’en démettre (c’est encore Tocqueville qui mettait
en garde contre le relativisme caractéristique de la modernité qui était appelé à
affecter tous les domaines et particulièrement la vie culturelle). Prenons l’exemple des droits de l’homme (ou de l’individu), l’interprétation relativiste qui fait de ces droits une notion floue est une aubaine pour les dictatures du monde entier.


Pour les dirigeants chinois par exemple, les droits de l’homme sont variables
selon les cultures et toute tentative de les imposer dans une autre culture que
celle occidentale ne saurait se solder que par l’échec. Mais cette explication n’est
pas l’exclusivité des dictateurs. Quelqu’un comme Samuel Huntington dit la même chose lorsqu’il soutient que le monde se divise en deux civilisations intellectuellement incompatibles et qu’il s’agit d’une « guerre » pour sa propre civilisation.


On est en droit de se demander en quoi les égorgeurs, les bourreaux professionnels et les affameurs de peuples représentent une civilisation.


C’est encore un sociologue français, Alain Touraine, qui a déclaré ne pas
voir les arguments qui permettraient de rejeter la polygamie sinon qu’elle est
contraire aux coutumes en vigueur dans les pays occidentaux. Pour le philosophe
et sociologue allemand Jürgen Habermas, grand nostalgique de l’époque soviétique,
l’opinion « est la source du vrai et toutes les opinions se valent ». A partir
des années 1970 et l’apparition de la « nouvelle sociologie » représentée, entre
autres, par Luc Boltanski et Laurent Thévenot, on récuse les normes générales, valables pour tout le monde. Les individus adopteraient telle ou telle norme et valeur, « non pas parce qu’elle serait fondée mais parce qu’elle serait inculquée par le milieu ».

A partir du moment où l’on considère la vérité et l’objectivité comme illusoires,
toute dérive est possible. Les journalistes (la plupart) et les politiques se
sont emparés avec satisfaction du principe « toutes les opinions se valent ». Les
premiers ne se donnent plus la peine de vérifier les infos ou de préparer correctement
un article ou un reportage. On connaît à l’avance le « message » qu’il
faudra délivrer. Pour ce qui est politique, ils ont vu dans le relativisme (pour
Boudon il existe deux sortes de relativisme : un relativisme cognitif qui veut que
la notion de vérité soit douteuse et un relativisme culturel qui veut que toutes les
cultures se valent) un nouveau moyen de reprendre les choses en main. Ils se
sont mis à légiférer pour « réguler » non seulement l’économie mais aussi... l’histoire.


Ainsi, nous avons eu droit à des lois sur l’esclavage, la colonisation, le
repentir, les archives historiques, la liberté d’expression, l’obésité, le tabac,
l’alcool, etc. Tous ces domaines relèvent de la connaissance ou des droits de
l’individu. Or, les politiques ont pris comme prétexte la perte de repères moraux
pour imposer leur loi. « A nous de nous en occuper », d’où une certaine régression
démocratique.


Raymond Boudon montre très bien que l’individualisme ne génère nullement
un recul des valeurs ou un rejet de la morale. Les travaux du sociologue
américain Ronald Inglehart ont démontré avec maints arguments que les individus
ne croient pas que « tout est bon » et qu’ils n’adoptent pas comme seule
règle le plaisir. Une certaine rationalité les conduit et les empêche de dériver.
« Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde
qui se tient au-delà ? » se demandait Montaigne dans ses Essais. Malheureusement,
le relativisme a réussi à s’imposer parce qu’il a pris la place du marxisme
mais aussi parce qu’il est « utile ». Les notions d’égalitarisme et d’absence de
valeurs sont utiles à certaines catégories de la population, à certains groupes de
personnes. Le rejet de la connaissance est en effet d’une grande utilité à l’ignorant
et à l’idéologue. Soutenu et alimenté par les médias et les intellectuels, il a encore de beaux jours devant lui.


L’auteur de Pourquoi les intellectuels français n’aiment pas le libéralisme avance comme l’une des causes du relativisme actuel justement le rejet
des idées libérales. Le marché, les libertés, les droits de l’individu ne sont pas
des notions « utiles ». Trop vagues et imprévisibles, ces idées ne peuvent pas
servir leur cause. L’attachement à l’État signifie la recherche d’une forme de
protection. La nostalgie du marxisme (de la lutte des classes) et d’une société
utopique anticapitaliste sont d’autres causes de cet antilibéralisme. De même, la
mainmise sur l’école et sur les points névralgiques du pouvoir par les gens de
gauche et les étatistes n’a fait qu’aggraver leur haine des libertés. Ils représentent une « nouvelle aristocratie » qui rejette tout ce qui est rationnel. C’est à elle de dicter ce qui est bon ou ce qui est mauvais.


Les conséquences de cet antilibéralisme sont dramatiques et particulièrement
graves dans les politiques de l’éducation où les syndicats et les enseignants
étatistes dictent leur loi et empêchent toute réforme. De même, tout ce qui est
lié aux inégalités et à l’aide sociale est devenu un sujet tabou pour les « élites » antilibérales. L’ennemi a été désigné d’avance et seul l’État est considéré comme capable de corriger les « défauts de l’économie de marché ».


Que faire ?

 

La conclusions de Boudon est très claire : « L’un des problèmes majeurs auxquels est confrontée la France d’aujourd’hui est finalement de faire que les idées libérales en matière sociale, économique et politique soient mieux véhiculées par le système éducatif, journalistique et si possible politique, qu’elle ne le sont actuellement en France. Car l’obscurantisme a toujours fait mauvais ménage avec le progrès, y compris le progrès social. »


Bogdan Calinescu
 

 

Jean RIBET

 


Le choix de la liberté
Éditions Thélès (1), 196 pages, 18 €
(1) Éditions Thélès :
www.theles.fr, 11, rue Martel 75010 Paris.
 


Le titre est une référence à Milton Friedman (La Liberté du choix, publié par Belfond en 1980), ce qui laisse penser que le propos est de qualité.
Bien sûr, ce petit livre ne saurait avoir l’ambition de rivaliser avec l’oeuvre du prix Nobel, il n’en est pas moins persuasif et très sympathique dans son évidente sincérité.


Jean Ribet se propose de démontrer que ce qu’il nomme « l’appropriation
collective des moyens de production » ne pouvait avoir d’autre avenir que l’échec.


Une fois réglé le sort du socialisme, car c’est bien de lui qu’il s’agit, l’auteur
passe méthodiquement au capitalisme dont il recense les critiques – pas moins de 46 – pour, bien sûr, les réfuter.


Non, il n’y a pas nécessairement de conflit entre le salarié et l’entrepreneur.
Non, l’attitude des « patrons » n’est pas obligatoirement perverse.
Non, la recherche du profit n’est pas contraire au bien commun.

 

Si l’entreprise prospère, c’est grâce à la compétence de son chef et son développement génère des revenus nouveaux au bénéfice de tous.


L’éloge de la concurrence, la dénonciation des charges excessives qui pèsent sur l’entreprise, la critique des aides gouvernementales qui tuent l’esprit d’initiative et de créativité sont autant de thèmes – familiers pour nous – que l’auteur traite dans cet essai. Les lecteurs apprécieront le talent didactique de Jean Ribet.


Jacqueline Balestier

 

*
*    *

 

Rappelons à nos lecteurs la parution aux Éditions Cheminements des derniers ouvrages de Guy Millière Mille et une vie et Survivre à Auschwitz. Ainsi que sa traduction de L’islam radical à la conquête du monde de Daniel Pipes.
Infatigable, Guy Millière met la dernière main à L’Amérique et le monde après Bush, à paraître toujours aux Éditions Cheminements.



 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO
 

Rappelons aux lecteurs de notre bulletin trimestriel que la voix de l’ALEPS se fait entendre sur les ondes de Radio Courtoisie 95.6 MHZ tous les quatre mercredi (22 octobre, 19 novembre, etc.) à midi, seize heures et minuit. et sur l’internet grâce au site LibRes www.libres.org (LibRes reprenant notre devise Liberté/Responsabilité)
 

La Nouvelle Lettre, animée par Jacques Garello, présente un panorama hebdomadaire de l’actualité.
 

Pour promouvoir notre idéal de liberté et de responsabilité merci de faire connaître l’ALEPS autour de vous !

 


- Bulletin 124, juillet 2008.

 

AVANT-PROPOS


Pas d’avenir pour les retraites !
Voilà bien une formule en forme de paradoxe.
Hélas, ce n’est pas une plaisanterie mais, au contraire, une implacablemenace qui plane et planera tant que nos gouvernants ne prendront pas la décision d’abandonner le système par répartition – modèle Titanic – pour passer à celui de la capitalisation.


Jacques GARELLO ouvre donc ici le Dossier des retraites qu’il a « épluché » soigneusement avec Georges LANE dans le livre Futur des retraites et retraites du futur (p. 2). Sans plus tarder, Jacques BICHOT, lui-même auteur d’un récent Urgence retraite lui répond en page 4. Souhaitons que ce sujet dramatique suscite beaucoup d’autres réactions, discussions, suggestions... tout plutôt que cette apathie générale, ce désespérant « silence, on coule ! »


Dans son ouvrage Le Modèle antisocial français (p. 10), Alain MATHIEU évoque à son tour tous les désordres qu’engendre « l’immense pompe aspirante » de la redistribution. Il passe en revue avec une impeccable précision les sujets qui fâchent dans notre actualité économique. La liste en est longue, des multiples allocations chômage aux diverses aides à l’emploi, des logements sociaux à la culture subventionnée sans oublier évidemment la santé « gratuite », vaste mystification née du monopole de la sécu. A la base de ces échecs et autres dysfonctionnements, une seule coupable : la méthode de redistribution qui prend les habits de la générosité pour masquer l’aggravation des injustices et la montée de la pauvreté.


Un peu d’humour après tous ces constats accablants : Fred AFTALION a choisi de traiter un sujet vieux comme le monde et d’ailleurs, à l’origine même du monde, puisqu’il s’agit des relations entre sexes opposés. Malgré un exergue qui en fera bondir plus d’une (p. 23), les lectrices accorderont
le bénéfice du deuxième degré à un auteur qui veut bien se pencher sur le sort du deuxième sexe (au fait, pourquoi deuxième ?).


Bonne lecture, chers amis. Recevez tous nos souhaits pour un bel été.

Jacqueline Balestier
Secrétaire Général de l’ALEPS

 

Jacques GARELLO


LA SEULE BONNE RÉFORME DES RETRAITES PASSE PAR L’ABANDON DE LA RÉPARTITION


Vous connaissez l’histoire : un noctambule éméché a perdu ses clefs de voiture et les cherche sous un réverbère. « C’est ici que vous les avez perdues ? » demande un passant.
« Non mais ici il y a de la lumière ». En matière de retraites, on n’a jamais cherché la solution là où elle est réellement. Je
comprends la colère des assurés. On leur dit :
Travaillez plus longtemps, cotisez davantage,
et si vous le pouvez souscrivez à un plan
d’épargne. Pourquoi leurs « droits acquis »,
payés par les cotisations de toute une vie,
sont-ils remis en question ? Je comprends
aussi la bonne volonté du gouvernement, du
patronat et de certains syndicats : à travers la réforme de l’âge de la retraite, du
travail des seniors, ils cherchent à rééquilibrer les finances de l’assurance vieillesse –
et il est méritoire d’ouvrir enfin un dossier explosif. Mais je ne comprends pas pourquoi
les uns et les autres ne veulent pas voir la vérité, inéluctable, scientifique : dans
les années à venir il n’y a aucun avenir pour un système fondé sur la répartition.


Car la faillite du système est imminente. La population vieillissant, il y a de
moins en moins d’actifs par rapport aux pensionnés. Avec la répartition ? les
cotisations payées par les actifs sont immédiatement utilisées à payer les pensions
des retraités. On ne cotise pas pour soi, mais pour les autres, dans l’espoir
que plus tard on pourra à son tour compter sur les cotisations des actifs. Les
cotisations ouvrent un « droit » mais ce droit est purement théorique s’il n’y a
plus personne pour alimenter la caisse. Il y avait en 1960 4 actifs pour un
retraité, 1,88 en1990, puis aujourd’hui 1,45 et en 2030 1 seul actif pour un
retraité. Sauf révolution démographique ou immigration massive, la tendance
ne peut s’inverser. Il faut gérer cette situation et échapper au piège de la répartition.

 

C’est ce qu’ont fait la plupart des pays confrontés au même problème, avec des modalités adaptées aux données nationales, mais toujours avec le même objectif : quitter le navire avant qu’il ne coule. Pourquoi pas en France ?


Il est vrai que tous les Français ne sont pas conscients du danger qui les
menace. Ils sont pourtant de plus en plus nombreux à constituer un patrimoine
et souscrire à des contrats d’assurance vie (27 millions actuellement). Mais tout
le monde ne le peut pas, ou ne le sait pas.
On doit en effet compter aussi avec l’ignorance dans laquelle les assurés sont tenus sur ce qu’ils payent pour leur assurance vieillesse : 16,65 % du salaire brut – un smicard laisse à sa caisse tous les six mois l’équivalent d’un Smic brut actuel.


L’ignorance est tout aussi grande sur le montant réel de la pension récupérée
au moment de la retraite. Car l’assureur change les règles du jeu en cours
de route : on modifie l’âge de la retraite, la durée et le montant des cotisations,
et surtout la base de calcul des pensions. Enfin l’assuré ne fait pas le rapprochement entre ce qu’il paye et ce qu’il recevra (peut-être).


Le smicard ignore qu’avec les cotisations qu’il a payées pour avoir droit au
taux plein, il aura totalisé 107 280 euros. Totalisé, mais gaspillé, puisque cet
argent n’a jamais été capitalisé ! S’il avait été placé à 3 % – ce qui est réellement
faible - pendant les 40 ans de cotisation, il aurait représenté un capital de
321 640 euros. Si la sortie se fait « en capital » la perte subie par le smicard est
donc de : 214 360 euros. Si la sortie se fait « en rente », il faut six ans au smicard
pour récupérer sa mise dans le système de répartition. Pour quelqu’un qui gagne 2 ou 3 fois le SMIC, il faut vivre jusqu’à 90 ans ou au-delà pour « rentrer » dans sa mise !


Dans ces conditions, où sont la justice et la solidarité que tout le monde
invoque pour s’accrocher à la répartition par tous les moyens ? La justice ? Ce
sont les gens les plus modestes qui n’ont aucun moyen d’échapper au piège. La
solidarité ? On sacrifie les jeunes – sans leur demander leur avis, on sacrifie la
grande masse des assurés au bénéfice de régimes « spéciaux », et on multiplie les inégalités entre régimes.


Faute de se rendre à ces évidences, les gouvernants et les principaux acteurs du système actuel ont multiplié les réformes à courte vue, ils rajoutent une couche de peinture au rafiot de l’assurance-vieillesse qui ne tient plus que par la peinture.
A ouvrir le dossier des retraites, autant l’éplucher soigneusement au lieu de le feuilleter (1).
(1) C’est ce que j’ai entrepris de faire, en compagnie de Georges Lane, à la demande de l’IREF (Institut de Recherches Economiques et Fiscales) et avec le soutien de Contribuables Associés. Futur des Retraites et Retraites du Futur, 208 pp., mai 2008, Librairie de l’Université (www.aix-provence.com).

Le débat actuel pourrait être d’une grande utilité pour les Français : ceux qui, retraités actuels ou futurs, sont inquiets à juste titre pour le futur de leurs pensions, ceux qui trouvent que les cotisations amputent trop lourdement leur pouvoir d’achat, ceux qui déplorent l’importance des charges
sociales qui nuisent à la compétitivité des entreprises et empêchent d’accroître les salaires aussi vite que la productivité.


Les Français auront-ils enfin droit à la vérité ? Elle a été consignée dans des rapports officiels, les experts la connaissent ; elle a été dite aux autres peuples ; elle a inspiré de multiples réformes dans le monde entier, ayant pour point commun et pour objectif d’en finir avec la répartition. Il est des réverbères qui aveuglent, et entretiennent l’obscurantisme.


L’article précédent a suscité une réaction de Jacques Bichot, économiste, professeur à l’Université Jean-Moulin (Lyon III) sur le site de la Fondation de service politique, www.libertepolitique.com, que nous reproduisons ci-dessous, ainsi que la réponse de Jacques Garello, mise en ligne sur le même site.
Les retraites par répartition sont nécessaires... et réformables


Jacques Bichot


Jacques Garello a publié le 5 juin, dans le Figaro, un vibrant plaidoyer : il existerait une seule bonne réforme des retraites, qui consisterait à remplacer totalement la répartition par la capitalisation. Sa thèse est développée plus en détail dans un ouvrage qu’il vient de publier avec Georges Lane (2).

(2) J. Garello et G. Lane, Futur des retraites et Retraites du futur, IREF et Contribuables associés, 2008.

 

Elle a également été exposée récemment avec brio par le réalisateur de la réforme chilienne (3).

(3) José Pinera, Le Taureau par les cornes ; comment résoudre la crise des retraites, Institut Charles Coquelin, 2008.

 

D’autres libéraux, tels qu’Alain Madelin et l’auteur de ces lignes, estiment pourtant que la répartition est nécessaire et qu’il faut en conséquence réformer plutôt que supprimer les régimes qui la mettent en oeuvre en dépit du bon sens (4).

(4) Voir A. Madelin et J. Bichot, Quand les autruches prendront leur retraite, Seuil, 2003, et J. Bichot, Urgence retraites : petit traité de réanimation, Seuil, 2008.


Dans les pays développés, les pensions permettent aujourd’hui d’acquérir entre 10 et 15 % du PIB. En 2007, en France, il a été prélevé pour elles, presque exclusivement sur les revenus du travail, environ 240 Mde. Or les trois composantes de la valeur ajoutée sont les salaires (y compris toutes les cotisations sociales) pour 976 Mde ; les revenus mixtes bruts (entrepreneurs individuels)
pour 124 Mde ; et l’excédent brut d’exploitation pour 534 Mde. Même si les
revenus des entrepreneurs individuels n’étaient dus que pour moitié à leur travail,
estimation très faible, on aurait 1 038 Mde pour la rémunération du travail, et
596 pour l’excédent brut d’exploitation, dont la moitié environ correspond à l’amortissement : il reste au plus 300 Md<sye de revenus de capitaux susceptibles d’être imposés (5), distribués ou affectés à l’investissement net.
(5) L’impôt sur les sociétés représente à lui seul 46 Mde en 2007.

S’il fallait en consacrer 240 aux retraites, la quasi totalité du capital devrait appartenir aux fonds de pension et organismes de ce genre : nous entrerions dans un véritable socialisme des fonds de pension, avec comme conséquence la quasi disparition
de la propriété privée des logements et des petites entreprises, ainsi que de
l’actionnariat individuel.


La capitalisation contre la propriété


On notera que la propriété privée, en particulier du logement, ainsi que de
l’outil de travail de l’entrepreneur individuel (par exemple pour un agriculteur :
la terre, les bâtiments d’exploitation et les machines) a constamment été
défendue par la doctrine sociale de l’Église, aussi bien contre un capitalisme
oligarchique (trop souvent, hélas, assimilé au libéralisme) que contre le communisme.


Les raisons invoquées par Léon XIII pour « développer l’esprit de propriété,
notamment dans les masses populaires » (6) restent valables : incitation
au travail et à l’économie, prévention de la scission de la société en deux classes.

(6) Rerum novarum, titre du paragraphe 35.


Il en va de même pour sa prise de position en faveur du patrimoine familial
et de l’héritage, objectif d’ailleurs particulièrement cher aux Français (ceux-ci
sont très réticents vis-à-vis des rentes viagères parce qu’elles amputent le patrimoine
à transmettre à leurs enfants). Il faut avoir bien conscience, à cet égard,
de ce que le remplacement de la répartition par la capitalisation aurait pour effet
inéluctable la transformation quasiment complète du patrimoine familial
(transmis des parents aux enfants) en une propriété strictement individuelle et viagère, non transmissible aux enfants lors du décès des parents.


Ainsi les libéraux partisans du « tout capitalisation », si on suivait leurs
conseils, seraient-ils responsables de la quasi disparition de la propriété privée
et familiale. Ce rempart des libertés individuelles, également point d’ancrage
patrimonial de la famille, aurait été sacrifié au mythe selon lequel la répartition,
par nature, ne pourrait pas fonctionner convenablement, tandis que la capitalisation ferait à coup sûr des merveilles.


En réalité, si certains sont des monstres, en particulier nos régimes spéciaux
(y compris celui des fonctionnaires) et celui de la Sécurité sociale, il existe
des systèmes par répartition qui fonctionnent assez bien, comme les régimes
complémentaires français et le régime de base suédois. Coté capitalisation, il en
va de même : certaines formules ont donné des résultats catastrophiques – les
grandes compagnies automobiles ou aériennes américaines ont été sinistrées
parce qu’elles ont eu recours pour leurs employés à de la capitalisation mal organisée – tandis que d’autres fonctionnent correctement.


Pourquoi cela ? En capitalisation comme en répartition, les systèmes « à
prestations définies » finissent généralement par se révéler être à spoliation et
déception garanties, tandis que les systèmes « à cotisations définies » parviennent
sans pressurer les actifs à fournir des pensions correctes aux personnes qui acceptent de ne pas prendre leur retraite trop précocement. Quand on prépare
des rentes qui seront versées vingt, quarante et soixante ans plus tard, il est
impossible de promettre sérieusement le montant de ces rentes – à moins de
quitter la Terre pour une planète où rien ne change d’une année sur l’autre. Dès lors que l’avenir n’est écrit nulle part, promettre avec précision ce qui sera versé dans des décennies relève soit de l’inconscience, soit de l’abus de confiance.


Priorité à l’investissement


Mais au fait, comment peut-on préparer à trente ou quarante ans la rente
que l’on percevra à soixante-dix et quatre-vingt ans ? La seule façon de procéder
consiste à investir dans des facteurs de production : les investisseurs ont des
droits sur la production en provenance de leurs investissements. Investir dans
les infrastructures, les équipements et la technologie, bien sûr : c’est l’objet des
fonds de pension. Mais aussi investir dans l’homme, dans les générations montantes – et c’est sur cet investissement, complémentaire du premier, que reposent les retraites par répartition.


En fait, il n’y a de retraites que par capitalisation : « répartition » est
simplement le surnom des régimes fonctionnant grâce à l’investissement dans
le capital humain. Deux circonstances expliquent pourquoi cela est si rarement
compris :
• En faisant des cotisations versées dans les régimes par répartition l’acte
créateur des droits à pension, la loi nous induit dramatiquement en
erreur. Elle incite à assimiler ces cotisations, destinées à l’entretien des
personnes âgées, aux cotisations versées aux fonds de pension pour
qu’ils les investissent. On confond ainsi consommation et investissement.


En bonne logique économique, dans un système dit par répartition, les
droits à pension devraient être calculés au prorata des contributions
apportées à l’entretien et à l’éducation des jeunes générations : ce sont
ces contributions qui correspondent économiquement aux cotisations
versées aux fonds de pension. En revanche, en répartition, les cotisations
constituent une sorte de dividende versé par les actifs aux personnes
ayant antérieurement investi dans leur formation. Elles n’ont absolument
pas le même rôle économique que les cotisations versées aux formules
d’épargne en vue de la retraite. Quand on voit des auteurs s’échiner à
comparer la rentabilité des cotisations dans les deux systèmes, on ne
peut que rire ou pleurer : c’est évidemment à la rentabilité de l’investissement
dans le capital humain que doit être comparée celle de l’investissement dans le capital classique.


• Certains répugnent à ce que l’on puisse envisager des droits sur le capital
humain, des devoirs des actifs envers ceux qui les ont mis au monde,
éduqués, entretenus, qui ont financé leur instruction et leur formation
professionnelle, etc. Ils assimilent cette redevance (que les adultes ont depuis des millénaires versées à leurs aînés) à un impôt dont il faudrait
se débarrasser. L’idée d’un échange entre générations successives les
offusque. Toute forme de droit sur le capital humain leur paraît assimilable
à de l’esclavage. C’est oublier un peu vite que la famille a su durant
des millénaires, et sait encore dans de nombreuses parties du monde,
organiser de façon acceptable un droit des anciens sur les actifs qu’ils
ont élevés. Certes, l’intervention de l’État-providence comme organisateur
des échanges entre générations successives comporte des risques
d’atteintes aux libertés et à l’humanisme ; mais il faut être bien naïf pour
croire que de tels risques n’existaient pas quand l’opérateur était la famille ou la tribu.


Le premier point (constatant la confusion consommation/investissement)
désigne un élément important de ce que devrait être une réforme des retraites
par répartition : cesser d’attribuer des droits au prorata des cotisations versées pour les pensions des retraités ; prendre comme base les contributions à l’investissement dans la jeunesse.


Quant au second, il nous incite à poursuivre – mais pas hic et nunc – une passionnante discussion philosophique. Les droits de l’homme sur l’homme
constituent un sujet de très haute importance, qui requiert peut-être de nouveaux développements de la doctrine sociale de l’Église.


Répartition ou capitalisation ?


Réponse de Jacques Garello


Je vous trouve, très cher collègue et ami Jacques Bichot, que je rencontre
volontiers au sein de l’Association des économiques catholiques de France, assez
sévère et injuste à l’égard des analyses que je propose – et que proposent des économistes de tous pays, de toutes conditions.


Dans l’ouvrage que j’ai écrit avec Georges Lane, j’ai rendu l’hommage qui convenait à trois idées qui dominent la solution des retraites par points prônée par Jacques Bichot :
• les droits à la retraite peuvent être liés au nombre d’enfants que l’on élève, et il s’agit d’un “investissement en capital humain” de nature à
rééquilibrer la répartition, puisqu’il est rendu justice à ceux qui offrent à la communauté les actifs de demain. Ils « travaillent pour la France » disait-on naguère ;
• liberté est laissée à l’assuré d’acheter des points, et on substitue une démarche de gestion personnelle et familiale à un calcul purement mécanique et administratif ;
• les points sont transmissibles à la famille, alors qu’aujourd’hui les droits acquis en répartition ne le sont pas.

Pour séduisante que soit la solution, elle paraît triplement limitée :
• la dénatalité est hélas inscrite dans les moeurs, elle est en effet le résultat dramatique de l’explosion de la famille, provoquée par l’immoralité ambiante encouragée elle-même par les erreurs de la législation sur le mariage et l’enfance ; je souhaiterais une révolution des comportements, mais je ne crois pas que l’on puisse compter sur ce miracle pour sauver les retraites ;

• la marge de manoeuvre de l’assuré est étroite, et les points ne se capitalisent pas, ils s’accumulent simplement, ce qui veut dire que l’argent versé sur un compte par points ne constitue en rien un patrimoine puisqu’il sert à régler immédiatement les pensions des actuels retraités ;
• enfin, si les « droits acquis » avec les points sont transmissibles à la famille ils ne sont pas négociables, ils ne peuvent par exemple garantir un emprunt.


Mais l’essentiel n’est pas là. Je voudrais que les tenants de la répartition
m’expliquent mon problème de robinet. Les caisses de répartition fonctionnent
en effet suivant le principe de la baignoire, on la remplit pour la vider : les
cotisations sont immédiatement utilisées à payer les pensions. Je voudrais donc
que Jacques Bichot me dise comment évolue le niveau de la baignoire si le débit du robinet qui l’alimente est inférieur au débit de la bonde qui l’évacue. Il y avait 4 actifs (robinet) pour 1 retraité (bonde) en 1960, nous en sommes à 2 et demi aujourd’hui et à un actif pour un retraité en 2030. Sauf évidemment révolution démographique provoquée par le système par points – mais le miracle se produira-t-il ?


Quant à la capitalisation, Jacques Bichot semble dire qu’elle est au-dessus
de nos moyens et aspirerait toute l’épargne française pour la confier aux fonds
de pension. Il ne m’a certainement pas compris. D’une part les cotisations versées
en capitalisation se substituent à celles qui sont versées en répartition, et
ne s’y ajoutent pas. On va essayer de sauver ce que l’on peut de l’argent
aujourd’hui évaporé. D’autre part les fonds de pension gèrent l’épargne au mieux
des intérêts des futurs retraités, alors qu’aujourd’hui l’argent de la Sécurité sociale s’en va en fumée.


Se projeter dans le futur


Dire que faire une promesse de pension à quarante ans relève de l’inconscience,
ou de la propagande, c’est ignorer qu’il y a des compagnies d’assurance qui ont géré et gèrent des portefeuilles pour des durées bien plus longues encore.

 

C’est surtout nier le principe même du capitalisme, dont le progrès décisif a consisté à permettre aux hommes de se projeter dans le futur. La répartition, par contraste, c’est la gestion au jour le jour, c’est l’horizon borné, c’est finalement l’imprévoyance et le recours à la charité publique – qui n’a de charité que le nom.


Enfin, opposer la capitalisation et le droit de propriété est un paradoxe.
La répartition est la négation de la gestion patrimoniale privée pour confier, de
façon obligatoire et arbitraire, l’argent des individus et des familles à la collectivité.
C’est la collectivisation de l’épargne. Jacques Bichot devrait connaître mon
attachement à la propriété privée et à la doctrine sociale de l’Église, qui me semble aller dans le sens de la responsabilité personnelle et non dans celui de la socialisation du futur.


Reste, il est vrai, à expliquer les étapes qui permettent (et ont permis dans de nombreux pays) de gérer la transition de la répartition vers la capitalisation.


Mais si l’on commence par s’accrocher à la répartition comme à un dogme, on
sera sourd évidemment aux explications sur les procédures de la transition.
Quand on refuse le changement, on ne s’intéresse pas à la façon de changer.
Présenter la capitalisation comme une utopie, c’est prendre non seulement les
Chiliens, mais les Suisses, les Anglais, les Espagnols pour des demeurés, et considérer les quelque 27 millions de contrats d’assurance-vie souscrits par des Français pour des promesses de Gascons.


À ce sujet, je constate qu’aujourd’hui seuls les Français qui en ont les
moyens peuvent échapper au piège de la répartition, ils peuvent s’assurer contre le risque de faillite de l’assureur Sécurité sociale. Les gens les plus modestes sont et seront condamnés à donner plus pour avoir moins.


Peut-être Jacques Bichot sera-t-il définitivement convaincu à la lecture attentive de mon premier volume, et à la lecture future des deux volumes à venir cette année.


Je le remercie en tous cas pour avoir porté, comme d’autres, le dossier des retraites sur la place publique. Rien n’est plus terrible que le complot du silence, soigneusement organisé depuis des années, autour de la faillite et des injustices du système actuel.

 

BONNES FEUILLES

 

Alain MATHIEU

 


Le modèle anti-social français
Éditions ContribuablesAssociés, Paris2008, 176 pages, 9,50 €.


Introduction : la part des pauvres dans les transferts sociaux est inférieure à leur part dans la population


Comme le constate Martin Hirsch, haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, « ce qui est troublant c’est que depuis des années, les dépenses sociales augmentent sans cesse, sans que la pauvreté diminue ».


Notre Observatoire national de la pauvreté définit le pauvre : celui dont les revenus sont inférieurs à la moitié du revenu médian (revenu pour lequel il y a autant de ménages au-dessus qu’en dessous). Dans son dernier rapport il estime le nombre des pauvres en France à 6,3 % de la population.


Il estime aussi que la moitié environ de leurs revenus proviennent des
transferts sociaux. On peut ainsi calculer que les allocations versées à ces 6,3 % de la population sont inférieures à 3,8 % du total des transferts sociaux (calcul à la fin du chapitre 2). Autrement dit, la part des pauvres dans les transferts sociaux est nettement inférieure à leur part dans la population !


Comment est-ce possible ?
[...]

 

ISF


Si l’ISF avait été créé à la Libération, 28 % de nos entreprises du CAC 40
(les 40 plus grosses de la Bourse de Paris) auraient sans doute été créées à
l’étranger : Accor, Bouygues, Cap Gemini, Carrefour, Lagardère, LVMH,
Sodexho, Sanofi, Vinci, Vivendi, Axa.


Allocations-chômage


Notre pays est de très loin celui qui verse les plus fortes indemnités de
chômage aux revenus élevés. On peut toucher 5 458 euros par mois d’indemnités
de chômage. C’est 2,6 fois plus que le maximum possible dans le pays qui
nous suit, l’Allemagne, cinq fois plus que le maximum en Belgique et en Italie.
C’est nettement supérieur au revenu des « riches », que François Hollande avait
estimé à 4 000 euros par mois. Notre pays a sans doute de nombreux travailleurs
pauvres. Il est le seul où l’on trouve des chômeurs riches !
Fraudes à l’assurance-chômage : de 4 à 8 milliards d’euros


Peu de contrôles sérieux sont effectués sur le paiement des indemnités de
chômage. L’UNEDIC n’a pas de corps de contrôle. D’après le député Dominique
Tian, auteur d’un rapport sur les fraudes à l’assurance-chômage, celles-ci
s’élèveraient « entre 4 et 8 milliards d’euros par an », soit de 14 à 28 % des
indemnités versées.


Selon ce rapport, « les acheteurs de « Kits Assedic » (attestations fictives de
licenciement) présentent pour s’inscrire à l’assurance chômage de faux documents
établissant qu’ils ont travaillé pour des sociétés qui en réalité n’ont jamais
eu d’activité. Elles ont été immatriculées par des « gérants » au moyen de fausses
identités (...) Ces sociétés ne sont pas inscrites en qualité d’employeur auprès
de l’URSSAF (organisme qui perçoit les cotisations des employeurs) ou bien,
quand elles le sont, ne déclarent que quelques salariés. Elles existeront quelques
mois ».
Ces sociétés « constituent de véritables officines qui servent à commettre
d’autres escroqueries aux prestations sociales » (d’après Christian Kalck, chef de
la brigade de répression de la délinquance astucieuse (sic) à la Préfecture de police de Paris).

RMI


Il existe un fichier national des RMIstes, mais le numéro d’identité d’un
individu y est différent de son numéro de Sécurité sociale. Il est donc impossible
de vérifier si une personne reçoit des allocations-chômage en même temps que
le RMI. Le fichier des RMIstes ne comprend pas l’adresse du bénéficiaire ni
l’identité de son conjoint. Ce fichier ne peut pas être consulté par les fonctionnaires
du département.


Un salarié que l’URSSAF a verbalisé comme payé « au noir » pourra continuer
à recevoir son RMI. Car les contrôleurs de l’URSSAF considèrent
l’employeur comme un fraudeur et son employé comme une victime, et non un
complice. Ils ne signalent jamais aux CAF (caisses d’allocations familiales) ni aux
conseils généraux, qui financent le RMI, les noms des travailleurs illégaux qu’ils
ont découverts. La fraude au RMI est considérable. En 2005, à Marseille,
6 000 radiations ont été faites après un contrôle.


RSA (revenu de solidarité active)


Actuellement un RMIste qui reprend du travail perd non seulement le RMI,
avec sa prime de Noël (152 euros), mais aussi la CMU complémentaire (gratuité
totale des soins médicaux), l’exonération de taxe d’habitation, de redevance
audiovisuelle, de CSG-CRDS, une réduction sur sa facture de téléphone. Il perd
aussi différentes aides locales, comme la gratuité des transports (carte orange –
jusqu’à 118,5 euros par mois – en Île-de-France), des tarifs spéciaux de cantine
pour ses enfants, des aides pour la crèche, la prise en charge de l’eau, du gaz
et de l’électricité (de 30 à 50 %), la garde d’enfants pendant sa formation, des
tickets loisirs, la suspension de ses éventuelles dettes fiscales, des aides pour le
permis de conduire et la location de mobylette, des distributions de nourriture
et de vêtements et diverses aides financières, versées notamment par des associations
caritatives. Il ne pourra plus recevoir un micro crédit professionnel de
3 000 euros garanti par le Fonds de cohésion sociale. Ses ressources deviendront
sans doute suffisantes pour que le Fonds de solidarité pour le logement
ne paie plus à sa place ses impayés de loyer. De plus son aide au logement
diminuera et il encourra des frais supplémentaires de transport, de repas, de
garde d’enfants.


Certes il va bénéficier de la « prime de retour à l’emploi » de 1 000 euros,
des primes d’« intéressement » de 225 euros par mois (pour un couple) versées
pendant un an à ceux qui reprennent un emploi, et de la PPE (prime pour
l’emploi). Les effets de ces allocations incitant à reprendre un travail n’ont pas
été jugés convaincants, bien que la PPE coûte plus de 4 milliards d’euros par an
aux contribuables. Martin Hirsch a donc proposé de créer cette allocation supplémentaire, le RSA, versée sans limite de temps et donc plus incitative à la reprise d’un travail. Le RSA remplace en les complétant deux de nos neuf
minima sociaux : le RMI et l’API (allocation de parent isolé). Dans l’expérimentation
actuelle la « prime de retour à l’emploi » de 1 000 euros reste versée, ainsi
que la PPE, mais les primes d’« intéressement » sont supprimées.


Le RSA n’incitera pas à reprendre du travail


Les aides des collectivités locales aux chômeurs RMIstes sont si variées et
mal connues que le calcul du RSA n’en tient pas compte. Il ne tient pas compte
non plus des diverses augmentations d’impôts qu’entraîne la reprise d’un travail,
ni de la perte de la CMU complémentaire.
Pour inciter à reprendre un travail le RSA n’aura pas plus d’effet que les
primes d’« intéressement » actuelles. [...]


Formation professionnelle


Cette obligation (de formation, imposée aux entreprises, une spécialité
française) bénéficie aux salariés les plus qualifiés des grandes entreprises : la
dépense moyenne de formation est de 781 euros par personne et par an pour
les entreprises de plus de dix salariés et de 75 euros pour celles de moins de dix
salariés ; 20 % des ouvriers y ont accès contre 54 % des cadres.


Ces versements sont en fait des transferts des petites entreprises, peu utilisatrices de formations et pour lesquelles l’obligation légale ne constitue qu’un prélèvement parmi d’autres, vers les grandes entreprises, davantage consommatrices de formation continue.


D’après le rapport de deux spécialistes, Pierre Cahuc et André Zylberberg,
les aides à la formation sont « sans impact avéré sur les parcours professionnels
(...) Ce système est anti-redistributif puisqu’il contribue à augmenter les revenus
des personnes bénéficiant déjà de revenus élevés (...) Il est opaque, éclaté,
complexe (...) Il est possible d’adopter un système plus efficace et plus équitable :
substituer des subventions à l’obligation de “former ou payer”, supprimer le
dispositif du droit individuel à la formation, et offrir à des publics en difficulté
des formations longues et intensives ».


Dans un rapport sur la formation rédigé en juillet 2007, le sénateur Bernard Seillier conclut aussi qu’il serait « logique de supprimer l’obligation légale pour le plan de formation ».

Un accord syndicats-patronat de septembre 2003 avait prévu d’examiner
les moyens de supprimer cette obligation légale. Cet examen n’a pas eu lieu.
Car les syndicats patronaux et ouvriers n’y ont aucun intérêt. Les OPCA (organismes
collecteurs des fonds provenant de l’obligation de formation) peuvent
verser aux syndicats jusqu’à 1,5 % des sommes collectées. Environ quarante millions
d’euros leur sont ainsi versés chaque année.
De plus, pour Pierre Joxe, ancien premier président de la Cour des
comptes, « les gaspillages y sont considérables et les fraudes énormes ».
[...]


Logement social


La France dépense en crédits publics pour le logement social plus que tous
les autres pays européens : à 2,2 % du PIB c’est deux fois plus que le suivant,
la Finlande (1,05 %). La Belgique et l’Irlande dépensent en pourcentage de leur
PIB neuf fois moins que la France. Notre pays est de ce fait celui qui a la plus
grande part de logements sociaux dans son parc de logements : deux fois plus
que l’Allemagne, cinq fois plus que les Pays-Bas, quatorze fois plus que
l’Espagne. Et pourtant la France est le pays européen où la « crise du logement »
est la plus aigüe.


Attribution des logements sociaux


Le journal l’Humanité a bien résumé la situation : « Le processus d’attribution du logement social est complexe et opaque. Il est géré par le maire, l’office
d’HLM et le préfet, avec au final, l’exclusion de ceux qui devraient être les premiers
bénéficiaires de ces logements. »


Aides personnelles au logement


La Cour des comptes estime qu’ « une part de l’accroissement des aides a été absorbée par des hausses de loyers, c’est-à-dire par des transferts nets vers les bailleurs privés ».

La culture : les copains d’abord


Les budgets consacrés à la culture par l’État et les collectivités locales représentent
en France 1,5 % du PIB, deux fois plus qu’en Allemagne, trois fois plus
qu’au Royaume-Uni, cinq fois plus qu’aux États-Unis. L’effort public français
pour la culture est considérable.


Cet effort est avant tout destiné à accroître l’emploi. « Le spectacle vivant
est la première priorité – et le premier poste budgétaire- de ce budget » disait le
ministre Renaud Donnedieu de Vabres. Ces dépenses sont principalement des
subventions, versées sans appels d’offres. Un audit a constaté que le ministère
« en renonçant à diversifier ses modes d’attribution des aides en faveur du spectacle
vivant, renonce aux vertus de l’appel d’offres. De ce fait, il s’interdit de
bénéficier des avantages de la transparence et de la mise en concurrence ». Le
ministère a répondu que « les critères d’attribution des crédits continuent de
s’appuyer (et on peut le souhaiter continueront) sur des considérations esthétiques
et artistiques en grande partie subjectives et fort difficiles à transcrire en
normes ».


Ces pratiques sont généralement illégales : tout organisme privé bénéficiant
d’une subvention doit avoir conclu une convention avec l’administration.
Ce qui est rarement le cas. La Cour administrative d’appel de Marseille a
condamné, dans un arrêt du 4 juillet 2005, les subventions accordées par la ville
d’Aix-en-Provence aux associations en charge d’organiser son festival d’art lyrique.


Hôpitaux publics et privés


La différence de gestion et de résultats entre les hôpitaux publics et les
autres est spectaculaire : alors qu’il ne représente que le cinquième des remboursements
hospitaliers de la Sécurité sociale, le privé fait plus de la moitié des
entrées en chirurgie – exactement 26 % de plus que le public en 2006. Le privé
est prédominant dans l’ophtalmologie, le vasculaire, l’urologie, l’orthopédie. Il
y réalise des interventions aussi lourdes que le public.
A travail égal les tarifs de remboursement par la Sécurité sociale des actes
médicaux réalisés par les hôpitaux privés sont en moyenne 40 % moins élevés
que ceux du public. En outre le privé doit verser sur les salaires de son personnel
11 % de charges supplémentaires par rapport à l’hôpital public. Comment alors
le privé réussit-il à faire des bénéfices alors que la majorité des hôpitaux publics
sont en perte, malgré plus de six milliards d’euros par an de subventions ?


La réponse est simple : la gestion n’est pas la même. Dans le privé un directeur dépend de son président. Il est nommé par lui et n’a de comptes à rendre qu’à lui. Il doit équilibrer ses comptes et de préférence faire des bénéfices.
Il peut choisir ses collaborateurs, notamment les médecins et chirurgiens, ainsi que leur rémunération.


Le directeur d’hôpital public dépend de quatre personnes : il est nommé par
le ministère, dirigé par un président, souvent le maire de la commune, noté par le
préfet, et son hôpital est financé par l’Agence régionale d’hospitalisation. Il n’a en
fait de comptes à rendre à personne. De plus il n’a guère d’autorité sur le personnel
car les syndicats du personnel hospitalier ont les moyens de bloquer la plupart de
ses décisions. Il n’a pas plus d’autorité sur les médecins chefs de services, qu’il n’a
pas choisis et qui s’estiment les patrons. Leur rémunération ne dépend pas de lui.
Eux-mêmes ne peuvent pas choisir leurs collaborateurs non médicaux ou les anesthésistes
avec lesquels ils doivent travailler en permanence, et n’ont aucun pouvoir
sur leur rémunération. Leurs infirmières ne sont pas notées par eux.
« Le cadre administratif actuel est inadapté à une gestion efficace des ressources
humaines » déplorait en mai 2006 un rapport de la Cour des comptes
sur « les personnels des établissements publics de santé ».


Cette mauvaise gestion est source de gaspillages : il y a par lit d’hôpital
50 % d’infirmières et aides-soignantes de plus dans le public que dans le privé,
les lits y sont moins occupés, les chirurgiens y font beaucoup moins d’opérations
par jour, et les équipements y sont moins employés. La France a ainsi deux fois
plus de lits d’hôpitaux par habitant que le Danemark, la Norvège, les Pays-Bas,
l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni.


Les hôpitaux publics seraient certainement mieux gérés s’ils étaient privatisés,
comme cela est en cours à Madrid, Stockholm, Londres. Les Allemands
ont même privatisé un CHU du Land de Hesse. En quoi le statut de la fonction
publique accordé au personnel est-il une garantie de qualité des soins pour les
patients ? L’État ne gère pas mieux les hôpitaux que la fabrication d’automobiles.
Et pourtant la privatisation des hôpitaux est dans notre pays un sujet tabou.


Le monopole de la Sécu


Un autre sujet tabou est le financement de l’assurance maladie. Celui-ci est
absurdement divisé en deux : l’assurance maladie obligatoire – les caisses d’assurance
maladie, qui jouissent d’un monopole - et l’assurance maladie complémentaire – les
mutuelles, instituts de prévoyance et autres assureurs- qui sont en concurrence.
Ces derniers sont des « payeurs aveugles ». Ils ne peuvent intervenir dans
le choix des soins. Ils ne connaissent même pas le nom des médicaments qu’ils
remboursent. Ils sont dans la situation d’un assureur automobile qui rembourserait
des réparations choisies par les garagistes sans la moindre intervention d’un
expert. Ils n’ont droit à aucune information sur leur assuré et en savent moins
sur lui que son assureur-vie ou son assureur-emprunteur.

Cependant certaines mutuelles d’assurance maladie complémentaire sont
autorisées à gérer en totalité l’assurance maladie, y compris l’assurance maladie
obligatoire : celles des fonctionnaires, des agriculteurs, des étudiants, des
commerçants et des professions libérales. Certains « régimes spéciaux » sont également
gérés en totalité par un seul assureur : SNCF, RATP, Banque de France,
etc. [...]


Les salariés paient trop cher leur « santé gratuite »


Les gaspillages et fraudes sont tels que les cotisations sont plus élevées
pour tous, même pour les salariés les plus modestes. Le salarié gagnant 1,6 SMIC paye en moyenne 31,5 % de son salaire net pour l’assurance maladie, soit 5 900 euros par an.


Les dépenses de santé françaises, sont, en pourcentage du PIB, parmi les
plus élevées du monde. Elles sont supérieures de 40 % à la moyenne de la Finlande,
du Danemark, de l’Italie, de l’Espagne, pays dont les habitants ne sont
pas moins bien soignés que les Français.


Notre système « gratuit » ne profite pas aux pauvres, qui paient très cher leur assurance maladie.


Ce n’est pas sans raisons que 86 % des Français estiment que « les dépenses
de santé sont trop élevées car le système n’est pas bien géré ».


Les aides à l’emploi
 

« Toute politique visant à améliorer l’accès à l’emploi (...) consistera pour
l’essentiel à modifier les places des uns et des autres dans la file d’attente vers
l’emploi » (Martin Hirsch dans « La pauvreté en héritage »). Aucune aide à
l’emploi ne crée d’emploi. Au contraire, elles en détruisent.


Les causes de l’échec de la redistribution française


L’échec de la redistribution à la française est dû au fait que l’État français
se mêle de tout et étend constamment son domaine, ce qui entraîne la prolifération des administrations et des fonctionnaires. Ceux-ci sont des privilégiés : salaires et retraites élevées, horaires légers, nombreux avantages annexes, irresponsabilité, immobilité, absence de contrôle, connivence avec des élus dépensiers et des syndicats tout-puissants. Les administrations sociales sont parmi les plus mal gérées. Le « modèle social français » n’accorde pas la priorité aux pauvres, mais au lobby de la dépense publique.


Associations lucratives sans but est le titre d’un livre rédigé par l’ancien conseiller référendaire de la Cour des comptes Pierre-Patrick Kaltenbach
(Éditions Denoël). Lucratives bien sûr pour leurs dirigeants fonctionnaires.
Par exemple, d’après la Cour des comptes, « sur 181 associations para-administratives
(subventionnées par la Direction de la Protection Judiciaire de la jeunesse), 30 % sont présidées par un magistrat, 43 % par un fonctionnaire de la PJJ et 27 % par une personnalité extérieure (fréquemment un retraité de la PJJ) ».


Comme l’écrit Philippe Séguin dans sa préface au livre de P.P. Kaltenbach,
ces associations para-administratives sont en fait « un étrange capitalisme associatif,
plutôt sauvage et fort peu social, où les intérêts corporatistes ont chassé
les bénévoles et les subventions publiques les dons, où une part croissante des
prélèvements obligatoires échappe à tout contrôle des élus du peuple (...) et dont
le seul objectif consiste à tourner les règles de la comptabilité publique et le statut
de la fonction publique ». Plus de 15 milliards d’euros de subventions leur sont
versés chaque année, par l’État, les collectivités locales ou les organismes de
Sécurité sociale.

 

Dans sa dernière loi de finances, celle de 2002, le gouvernement de Lionel Jospin a considérablement augmenté le plafond de rémunération que peut recevoir un dirigeant d’association. Il est maintenant de 8 219 euros par mois.


Le refus de l’organisme d’audit d’efficacité


Le Contrat de législature 2007-2012 de l’UMP contient la promesse de la
« création d’un organisme d’audit et de contrôle » de l’efficacité des administrations,
dépendant du Parlement, comme il en existe au Royaume-Uni, aux États-
Unis, en Suède, en Australie et dans beaucoup de pays développés. Cet organisme
serait plus compétent que la Cour des comptes pour contrôler l’efficacité
des administrations. Mais la Commission Balladur, composée principalement de
fonctionnaires, a pris soin d’enterrer cette promesse. Nicolas Sarkozy a confirmé
cet enterrement dans un discours à la Cour des comptes en novembre 2007.
Sa « plume » Hervé Guaino, ancien de la Cour des comptes, tenait à éviter toute concurrence du privé à ses camarades !

 

Cette résistance de la Cour des comptes s’appuie sur celle de tout le secteur public, qui refuse la transparence. Tous les rapports de l’Inspection des Finances,
la quasi-totalité des rapports des autres corps d’inspection ministérielle, 90 %
des rapports de la Cour des comptes, souvent excellents, restent non publiés,
enfouis dans les tiroirs de l’administration, qui se garde bien d’appliquer leurs
recommandations. L’organisme d’audit du Parlement aurait pu y avoir accès, et aurait pu en publier l’essentiel !


Le fonctionnement des administrations sociales


Hélène Strohl, inspectrice générale des affaires sociales depuis plus de vingt
ans, a bien décrit dans L’État social ne fonctionne plus (Éditions Albin Michel)
le fonctionnement des administrations sociales :
« Chaque « grand ministre » se doit de faire voter sa « grande loi » qui définit une
nouvelle catégorie d’allocataires : handicapés, mères isolées, vieux chômeurs, vieux
tout court, RMIstes [...] On est entré dans un mouvement sans fin de détection des
manques [...] La protection sociale s’est érigée en déconstruisant les solidarités de
proximité [...] L’aide sociale visait à suppléer pour les plus pauvres les solidarités familiales
[...] Certaines interventions sociales ne servent à rien. On fait du chiffre, on
dispense de petits secours, on épuise les usagers et les travailleurs sociaux [...] Une
administration froide, objective, dans laquelle chacun se contente d’appliquer des procédures,
des normes, sans avoir à apprécier les situations particulières [...] La carrière
de chacun est liée à sa fidélité à sa maison c’est-à-dire à sa capacité à défendre la
position de son ministère [...] Toute une série de personnes – chercheurs, administratifs,
politiques, militants associatifs- vivent de la pauvreté [...] A force de prôner une
égalité et une solidarité nationales qu’il n’est plus capable de réaliser, l’État est devenu obèse et impuissant ».


Réduire la pauvreté, ce n’est pas réduire les inégalités


« Mon but n’est pas d’appauvrir les riches, il est d’enrichir les pauvres » (Tony Blair).
Nier l’importance de l’entrepreneur c’est refuser de comprendre le ressort
de la croissance économique. Tous les riches ne sont pas des entrepreneurs
mais tous les entrepreneurs veulent devenir riches. En accablant d’impôts les
riches on sape la motivation des entrepreneurs, on réduit la croissance et on augmente la pauvreté.

Thomas Jefferson l’avait dit à son époque :
« On ne peut aider l’employé en terrassant son employeur. On ne peut aider les
pauvres en détruisant les riches ».
« L’égalitarisme à tout prix n’a désormais plus d’avenir devant lui » disait le
programme électoral des travaillistes en 1997. Le rapport de la Commission
Attali le dit aussi : « l’enrichissement n’est pas un scandale, seule l’est la
pauvreté ».


David Lange, le Premier ministre travailliste qui a redonné la prospérité à
la Nouvelle-Zélande à partir de 1984, affirmait :
« les sociaux-démocrates doivent accepter les inégalités économiques parce qu’elles
sont le moteur de l’économie ».
La pauvreté peut être diminuée par la générosité du public et des bénévoles,
et par des mesures spécifiques aux catégories les plus pauvres : mères
célibataires, chômeurs immigrés, jeunes chômeurs.


Mères célibataires ne percevant pas
leur pension alimentaire


Les trois quarts des ménages rencontrés par le « Secours catholique » n’ont
qu’un adulte, qui est généralement une femme avec un ou plusieurs enfants.
Cette femme a été abandonnée par le ou les pères des enfants. Ceux-ci ne
versent que rarement une pension alimentaire car ils peuvent facilement
échapper à cette obligation.


Grâce aux tests ADN, on peut maintenant identifier sans contestation
le père des enfants. Pour éviter les délais, aléas et frais des recouvrements
judiciaires on pourrait faire appel aux services fiscaux, qui ont des pouvoirs
de recouvrement très supérieurs à ceux d’un particulier. Par exemple « l’avis
à tiers détenteur » leur permet de saisir un salaire chez l’employeur ou un
compte bancaire chez le banquier. Le Contrat de législature de l’UMP l’a
prévu :
« Confier aux services fiscaux le recouvrement des pensions alimentaires si celles-ci
ne sont pas régulièrement versées »
Quand cette mesure sera appliquée une grande partie des mères célibataires
sortiront de la pauvreté.

La baisse des dépenses publiques entraîne la baisse du chômage


De nombreux pays européens ont réduit fortement leur taux de chômage :
Irlande, Finlande, Espagne, Pays-Bas, Suède, Danemark. Depuis 1994, ces six
pays ont réduit en moyenne de plus de moitié leur taux de chômage. En même
temps, ils ont massivement réduit leurs dépenses publiques, passées en moyenne
de 57,5 % de leur PIB à 45,9 %. Et la plupart l’ont fait rapidement : une baisse
moyenne en deux ans de 4,6 % du PIB a été constatée par l’OCDE pour les
huit pays les plus performants.


En France on pourrait économiser à terme au moins 40 milliards d’euros
par an en supprimant les aides à l’emploi et aux entreprises inutiles ; au moins
30 milliards en alignant les retraites du public sur celles du privé ; au moins
20 milliards en privatisant les hôpitaux publics, autant en donnant le choix de
leur assureur-santé aux Français, en vendant massivement les HLM, en réduisant
les subventions aux collectivités locales les plus dépensières ; au moins 10 milliards
en privatisant la SNCF, en supprimant l’obligation de formation dans les
entreprises, presque autant en alignant les horaires de présence à l’école des
enseignants du secondaire sur ceux de leurs collègues européens, en alignant
les indemnités de chômage sur la moyenne européenne, en réduisant les subventions
agricoles, quelques milliards en contrôlant les aides aux handicapés, en
réduisant les effectifs de la Défense nationale au niveau de ceux du Royaume-
Uni, en faisant payer les allocations de chômage des intermittents du spectacle
par leurs employeurs, en réduisant le nombre d’enfants placés en foyers, etc.
Au total plus de 200 milliards d’euros d’économies de dépenses publiques
annuelles pourraient être trouvées en quelques années.


L’objectif fixé pour les réductions d’effectifs de fonctionnaires est fort
modeste : ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, en
donnant la moitié des économies ainsi réalisées aux fonctionnaires restant.
Comme les salaires des fonctionnaires débutants sont inférieurs de moitié à ceux
des partants à la retraite, les économies annuelles ainsi réalisées se limiteront à
environ 500 millions d’euros. A ce rythme, il faudra 300 ans pour atteindre les
150 milliards d’économies (nécessaires pour être à égalité de dépenses publiques,
en % du PIB, avec l’Allemagne). Même le rapport Attali a trouvé cet objectif
insuffisant, et a proposé de ne pas remplacer deux départs sur trois, et ne donner
aux fonctionnaires que le tiers des économies, ce qui reviendrait à doubler à peu près les économies prévues.


Pourquoi ne pas aller plus loin, et prendre en compte tous les départs, y
compris pour démission, maladie ou décès ? Pourquoi ne pas expliquer clairement
aux fonctionnaires l’intérêt, pour le pays comme pour eux, des réductions
de gaspillages à obtenir ?


Il devrait être possible de leur expliquer qu’en ne remplaçant pas les fonctionnaires
en départ on ne lèse personne, que l’utilisation de l’informatique anoblit les tâches administratives, qu’en supprimant des doublons on évite les querelles inutiles entre administrations jalouses de leur territoire et on rend le travail plus intéressant, qu’en changeant les structures des administrations on crée des occasions de promotion, qu’en éliminant des gaspillages et des subventions inutiles ou nuisibles on redonne leur fierté aux fonctionnaires.


En conclusion, il n’y a pas de martingale pour réduire la pauvreté.
La redistribution par l’État est un mythe qui gonfle les dépenses publiques, augmente
les effectifs des fonctionnaires, pousse à la fraude, augmente le chômage, et ne diminue pas la pauvreté.


Nicolas Sarkozy l’a dit pendant sa campagne électorale : « Notre organisation
sociale produit aujourd’hui plus d’injustice que de justice. Il faut donc en
changer » ; notre pays est celui où « l’on ponctionne les classes moyennes soidisant
pour aider les pauvres » ; il faut « ralentir l’immense pompe aspirante de
la redistribution ... Je m’engage à rénover notre modèle social en redonnant aux
minima sociaux leur rôle de filet de sécurité... les moyens vont être concentrés
sur ceux qui en ont le plus besoin ».


Des dirigeants de gauche ont fait les mêmes constatations et proposé les
mêmes solutions. « La somme des impôts et des charges sociales (ce qu’on
appelle les « prélèvements obligatoires ») atteint un tel niveau que l’envie et le
moyen d’entreprendre disparaît » écrivait François Mitterrand dans sa « Lettre à
tous les Français » le 8 avril 1988. En 2001 Laurent Fabius, ministre des
Finances, obtenait de Lionel Jospin de « baisser les impôts pour préparer
l’avenir ». Il baissait même la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu. Et
Ségolène Royal affirmait pendant sa campagne électorale « je ne suis pas favorable à une société de l’assistanat ».


Qu’attend donc notre pays, devant un tel consensus de ses dirigeants, pour changer de politique ?

Il attend que l’opinion publique ait changé. Or l’opinion est depuis longtemps intoxiquée par le lobby de la dépense publique et ses innombrables relais dans le milieu politique, la fonction publique, l’enseignement,
la presse. Les Français croient toujours à l’impôt sur le revenu « progressif », à l’ISF, aux aides à l’emploi pour créer des emplois, au « logement-social-solution-à-la-crise-du-logement », à la gratuité des soins de santé, à la nécessaire gestion publique des hôpitaux, à la « péréquation » des ressources des collectivités locales, au « cinéma d’auteur » pour créer de bons films, à la hausse des salaires et à l’augmentation des crédits de recherche pour assurer la croissance, à la réduction des inégalités pour diminuer la pauvreté, à l’État redistributeur.


Quand les Français auront abandonné ces illusions et pris conscience des réalités ils soutiendront des politiques efficaces pour retrouver la croissance et lutter contre la pauvreté.

 

BONNES FEUILLES


Fred AFTALION


Les sexes opposés

 

Tous les chemins mènent à l’homme


Un problème de sémantique
 

L’expression « sexes opposés », s’agissant de l’être humain peut se concevoir sous une forme apaisante ou dans un sens belliqueux.


Dans le premier cas elle signifie que l’homme est différent de la femme par bien des aspects et elle assigne de ce fait à chacun d’eux des fonctions particulières et des responsabilités distinctes. En Occident cette conception a longtemps prévalu et une certaine harmonie régnait au sein des
couples. Cela n’empêchait pas, comme
nous le verrons, la femme d’être supérieure
à l’homme dans bien des domaines et par-là même de le plier à ses volontés par les moyens qui lui sont propres mais, l’hypocrisie aidant, des règles établies de longue date étaient en apparence respectées.


Dans sa forme combative, l’adjectif « opposé » signifie qui s’oppose comme on parle d’intérêts opposés. L’être humain, quel que soit son sexe, est alors considéré comme un individu pensant, jouissant des mêmes droits et donc des
mêmes prérogatives que tout autre de son espèce.


Cette homogénéisation qui nous vient du temps des suffragettes s’est
concrétisée d’abord dans le domaine de la politique car les compétences y sont
mal définies contrairement à ce qui se passe dans nombre de métiers ou de
fonctions où l’homme et la femme n’étaient pas interchangeables.


Par la suite les défenseurs des droits de l’Homme qui étaient en réalité ceux des droits de la Femme sont parvenus à élargir le champ d’activités où l’homme
et la femme entrent en concurrence et la répartition des tâches est devenue plus
mouvante, l’indifférence, voire l’antagonisme entre les sexes qui en résulta ayant
eu pour effet de rompre pour une large part l’ancien ordre établi.


Un tel bouleversement a-t-il été bénéfique aux deux parties prenantes qui
sont jusqu’à nouvel ordre en nombre à peu près égal sur cette terre et peut-on dès à présent prévoir qui l’emportera dans ce qu’il faut bien appeler une lutte entre les sexes ?


La Force de l’Homme


Incontestablement l’homme est doté d’une force physique supérieure en
moyenne à celle de la femme et cette forme d’inégalité est restée immuable
depuis la nuit des temps.
Les performances sportives de l’individu du sexe masculin sont de ce fait
plus brillantes et les coups qu’il peut porter à l’adversaire plus dévastateurs.
Cela complique l’organisation d’épreuves où le sport est à l’honneur
puisqu’il demeure impossible d’y opposer le champion à la championne.
Plus généralement l’homme, dans sa phase active, recèle un trop-plein
d’énergie qu’il lui faut dépenser dans toutes sortes d’actions, les unes bénéfiques
lorsqu’il s’agit de réaliser une oeuvre utile à la Société, les autres plus inquiétantes
quand elles se manifestent par des formes d’agressivité à l’égard des femmes ou
de ses propres congénères.
Même parvenus aux échelons supérieurs de la renommée, des hommes
éminents ont eu parfois à l’égard de leurs compagnes des attitudes dont ou peut
s’étonner qu’elles n’aient pas nui à leur réputation.
Ainsi J.-J. Rousseau qui aimait davantage la Nature que les êtres qui la
peuplent, fit preuve d’une ingratitude souveraine s’agissant de Madame de
Warens qui le convertit au catholicisme, le déniaisa puis lui fit partager sa vie
pendant neuf ans, aiguisant sa curiosité pour les livres et lui faisant rencontrer des personnes cultivées.


Il ne traitera pas mieux une autre bienfaitrice, Madame d’Épinay, qui ne
connaîtra de lui que dénigrements et sarcasmes.
Quant à Thérèse Levasseur, la petite lavandière qui partagea sa vie pendant
plus de trente ans et devint sa maîtresse-servante, elle ne fut pas l’objet d’un
mépris moins éclatant.


A ce maître exigeant et volage, Thérèse donna cinq enfants qui furent
confiés à l’Hospice des Enfants Trouvés, Rousseau jugeant sans doute qu’ils
recevraient de l’État une formation supérieure à celle qu’il aurait pu lui-même leur dispenser, occupé qu’il était à peaufiner son traité sur l’Éducation.

Pour sa part Karl Marx, s’il fut flatté que, contre le gré de ses parents, la
belle Jenny Von Westphalen, eût accepté en 1844 de le prendre pour époux,
il ne donna à cette femme dévouée, en dehors de ses six enfants dont seulement
trois filles survécurent, qu’une vie pleine d’aléas et de vicissitudes, la trompant
avec leur servante, Hélène Demuth. Cette dernière, la seule prolétaire que Marx
eût jamais à fréquenter ne toucha jamais d’autre récompense de son maître
qu’un fils qu’il refusa de reconnaître mais qu’elle éleva dignement et qui mourut
en 1929.


Plus près de nous, Picasso, s’il fut moderne dans sa façon d’aborder la
peinture, se montra lui aussi plutôt rétrograde dans son comportement avec les
différentes compagnes qui acceptèrent pour un temps de partager sa vie.


Et que dire de ces Présidents américains, démocrates dans l’âme et en
principe occupés plus que tout autre à traiter des affaires planétaires, qui trouvèrent
le temps dans l’exercice de leur mandat de tromper abondamment les
femmes en tous points remarquables dont ils avaient fait le choix comme
épouses ?


On s’explique difficilement que des compagnes de conditions aussi diverses
aient consenti de la sorte à prendre pour ainsi dire leur mâle en patience.
Les unes, il est vrai, avaient été sincèrement amoureuses de celui qui deviendrait
leur tyran et avec le temps ce sentiment fit place à de la résignation, faute
pour elles de concevoir de meilleures perspectives d’avenir. D’autres, dans leur
modestie, se sentaient flattées qu’une personnalité hors du commun s’intéressât
à leur petite personne, ne serait-ce que par intermittences.
Les plus cyniques, sans éprouver les sentiments d’affection qui excusent
bien des faiblesses, songeaient au parti qu’elles pourraient tirer pour leur propre
carrière en acceptant pour un temps certaines atteintes à leur dignité.


Canaliser le trop plein d’énergie


Si des philosophes, des artistes, des hommes d’État renommés ont pu se
comporter avec tant de désinvolture vis-à-vis de celles qui leur manifestaient le
plus de dévouement, on imagine sans peine les inconvénients que les pulsions
et plus généralement le trop-plein d’énergie de l’homme moyen sont susceptibles
de provoquer dans la vie en Société.


Pour contenir son ardeur, on avait imaginé en Occident quelques gardefous
qui s’avérèrent longtemps efficaces. Ils consistaient essentiellement à
occuper l’homme par un travail aussi régulier et productif que possible et à le
responsabiliser en faisant de lui un chef de famille (paterfamilias).


Le mariage, avec son caractère sacré, avait en particulier pour but de
combattre le comportement volage du géniteur, l’obligeant à assurer la survie
de sa famille et lui créant des devoirs non seulement envers son épouse et les enfants nés de son sang mais aussi envers ses parents. Boileau dans sa Satire
contre les Femmes avait vu le problème :
« l’Homme en ses passions toujours errant sans guide
A besoin qu’on lui mette et le mors et la bride
Son pouvoir malheureux ne sert qu’à le gêner
Et pour le rendre libre, il le faut enchaîner »


Ceux des hommes que les travaux de la ville et des champs n’auraient pas
suffisamment occupés voyaient s’ouvrir à eux la carrière militaire dont les débouchés
s’accrurent avec le temps. Les mercenaires ne suffisant plus en effet, on
conçût la « levée en masse », prélude aux hécatombes des deux grands conflits
mondiaux du XXe siècle qui remplirent les cimetières de croix blanches et firent des veuves et des orphelins par centaines de milliers.


Sans même qu’il lui fût nécessaire de mettre ainsi fin à ses jours avant
l’heure, l’homme a toujours eu, on le sait, une espérance de vie inférieure de
plusieurs années à celle de la femme, soit que plus vigoureux en apparence, il
se révèle en réalité plus fragile, soit que les efforts plus importants qu’on le voit
déployer au cours de sa vie active sollicitent davantage son organisme et l’usent prématurément.


Les circonstances de la vie moderne ont cependant profondément modifié
la situation et remis en cause en particulier les différents garde-fous destinés à
rendre supportable la cohabitation toujours délicate entre sexes opposés.
Les changements intervenus
En premier lieu les métiers de labeur ne sont plus exercés avec la même
intensité par l’homme en Occident. La mécanisation des tâches, la robotisation,
l’appel à une main-d’oeuvre immigrée que l’on accueille les bras ouverts en
échange de ses bras, ont allégé sa tâche.


D’ailleurs à l’heure de l’Informatique, ce n’est pas tant de muscles que l’on
a besoin mais plutôt de doigts agiles, d’esprits ouverts, de sourires engageants, tous domaines où la femme excelle.


En outre voici plus de soixante ans que les peuples dits « civilisés » ne se
sont pas entre-tués dans des conflits suicidaires et le métier militaire n’offre plus
désormais de carrière qu’à des professionnels en nombre limité.


En un temps relativement bref l’homme s’est vu ainsi privé d’activités qui
calmaient utilement ses ardeurs ou lui donnaient le sentiment d’accomplir son devoir envers la Nation.


Dans son rôle de géniteur, il n’a pas été non plus l’objet d’une demande
pressante. En effet la pilule, l’avortement, voire la banque du sperme, permettent désormais à la femme de choisir le moment et le moyen de procréer. Mieux
encore si le travail dans un bureau lui paraît une tâche plus enrichissante que de
s’encombrer d’une progéniture remuante et d’un compagnon tyrannique, elle
peut aussi renoncer à tout rôle de mère et d’épouse.
Certes ces progrès de la Science et des moeurs ne sont pas faits pour
faciliter le renouvellement de l’espèce mais, qu’à cela ne tienne, comme l’a fait
remarquer l’ancien Premier Ministre, Alain Juppé, il est toujours loisible de faire
venir dans les pays qui se dépeuplent le nombre voulu de familles immigrées
prolifiques grâce auxquelles des jeunes de pays lointains remplaceront les enfants
d’autochtones manquant à l’appel et contribueront, on l’espère, au versement
des futures retraites.


Le rôle de l’homme comme chef de famille ne pouvait survivre à une telle
évolution. Il eût fallu pour cela qu’il y eût un chef et qu’il eût une famille.
On ne conçoit plus en fait de hiérarchie dans un couple où les conjoints
se partagent les mêmes responsabilités et doivent à l’occasion s’en remettre à
un juge étranger au ménage du soin de prendre des décisions qui les concernent
directement.


Quant à la famille elle voit ses membres se réduire en nombre à vue d’oeil,
soit qu’elle comprenne de moins en moins d’enfants, soit que les parents se
séparent, les liens du mariage passant du sacrement à un contrat, voire à un
simple arrangement et le divorce s’en trouvant ainsi facilité.


Comme ces familles déjà réduites se décomposent souvent et qu’il faut bien
alors que l’un des conjoints, généralement la femme, s’occupe des enfants, un
concept original a vu le jour, la famille « monoparentale », c’est-à-dire sans père.


Celle-ci n’étant pas non plus très durable, des alliances se forment avec d’autres,
de même constitution pour donner une famille « recomposée » où les liens occasionnels
remplacent les liens du sang, le père et le beau-père pouvant fort bien
rester ou devenir les meilleurs amis du monde au milieu d’une marmaille joyeuse
et reconnaissante.


D’ailleurs pour bien s’assurer que les dernières prérogatives du chef de
famille allaient disparaître, le Premier Ministre Jospin dans une de ses ultimes
initiatives avait rendu légale la possibilité pour les enfants de porter indifféremment
le nom de leur père ou de leur mère, de nouveaux fonctionnaires se chargeant, on l’espère, de régler cette nouvelle complexité de l’État Civil (1).

(1) Le mot « patronyme » signifie bien le nom du père.


Certes de tous temps la cohabitation de sexes opposés a posé à la Société
des problèmes délicats mais les sacrifices que l’homme consentait, enfermé qu’il
était dans un réseau de contraintes auxquelles il lui était difficile d’échapper,
trouvaient parfois leur récompense dans l’amour que pouvaient lui porter son
épouse ainsi que les enfants destinés à prolonger son espèce et qui l’aideraient dans ses vieux jours.


Il est vrai que les unions duraient moins longtemps car l’espérance de vie
était plus courte, ce qui les rendait plus facilement supportables.


C’est précisément cette durée de vie supplémentaire que lui accorde la
Science qui complique encore davantage le parcours terrestre de l’homme
occidental.
Une proportion croissante des tâches auxquelles il s’attelait et qui l’épuisaient
en écourtant son existence ont disparu ou sont maintenant accomplies
par des travailleurs étrangers, des robots de toutes sortes, voire par des femmes
lorsque comme on l’a vu, elles font moins appel à la force physique.
On l’a, en outre, dégagé de bien des responsabilités qui sont passées progressivement
de l’individu à la collectivité par l’intermédiaire du providentiel État-Providence.


Or, alors que de nombreux travaux et contraintes lui sont épargnés désormais,
voilà que par l’allongement de son espérance de vie, par l’instauration des
35 heures et par les préretraites, son temps libre augmente et son énergie physique
n’est pas entamée. Comment va-t-on pouvoir l’occuper utilement et éviter
que par désoeuvrement il ne recoure à la violence comme on voit que le font
déjà certains jeunes de nos banlieues ?


Le sexe dit faible
 

Deux sortes d’idées fausses circulent à propos de la place de la Femme
dans nos Sociétés occidentales. La première consiste à prétendre qu’elles n’ont
jamais occupé dans le passé le rang qui leur était dû, la seconde qu’elles se
libèrent enfin de ce qui pour certaines était ressenti comme l’insupportable tutelle de l’Homme.


Certes au niveau supérieur de la réussite, les grands artistes, les compositeurs,
les philosophes, les scientifiques de génie ont tous appartenu au sexe
masculin. Encore faut-il rappeler que leur patrimoine génétique a nécessairement
été transmis pour moitié par leur mère comme si cette dernière se réalisait
en quelque sorte à travers eux, le clonage étant une invention récente.
Or dans tous les domaines qui n’exigent pas de génie, la femme a de tous
temps tenu dans notre Société une place plus qu’honorable comme l’illustre
l’influence qu’exercèrent notamment au Siècle des Lumières, un grand nombre d’égéries aux origines les plus diverses.


Qui connaîtrait aujourd’hui le nom de son mari s’il n’y avait eu Madame
du Deffant qui à 19 ans inspira une brève passion au Régent et la cinquantaine
passée ouvrit à Paris un des plus brillants Salons de la capitale ?
Et que sait-on du Marquis du Châtelet si ce n’est qu’il fut un époux complaisant
qui laissa sa femme Émilie séduire le grand Voltaire et leur offrit lh´ ospitalité
en son château de Cirey ?
Quant à la belle Jeanne du Barry pour laquelle Louis XV eût le coup de foudre, on ne peut dire que le gentilhomme débauché qui lui donna son nom, fit plus pour elle que de la sortir de son humble condition et de la présenter au Duc de Richelieu, grâce à qui le Roi la découvrit au détour d’une galerie à Versailles.


Jean-Baptiste Le Brun n’aurait pas vu non plus son patronyme passer à la
postérité s’il n’avait épousé la jolie Madame Vigée Le Brun, portraitiste appréciée
de toutes les cours d’Europe, qu’il ruina et rendit malheureuse.


Le Siècle des Lumières fut par excellence celui où les femmes régnèrent,
les unes grâce à leur bon goût ou à leurs talents d’artistes, d’autres en recevant
dans leur Salon une élite qu’elles attiraient par leur esprit, les plus frivoles en
séduisant par leur charme et leur beauté les hommes d’influence de leur temps.


La politique ne les passionnait pas encore et dans les domaines où elles
avaient la volonté de se distinguer, elles cherchaient à réussir par les hommes
plutôt qu’en concurrence avec eux de sorte qu’une bonne entente présidait aux
rapports entre les sexes jusqu’aux niveaux les plus élevés de la Société.
Peu de femmes se contenteraient aujourd’hui d’une telle répartition des
rôles. Les égéries tenant Salon ont disparu de notre horizon faute sans doute
de pouvoir réunir assez d’esprits cultivés capables de s’intéresser aux différentes
branches du Savoir.


Les jolies femmes qui sont encore légion et qu’on retrouve notamment
dans les milieux de la Mode et du Spectacle y nouent des alliances le plus souvent
temporaires avec des partenaires du même métier ou encore avec des sportifs
de haut niveau qui ne cherchent pas à leur fatiguer inutilement les méninges.
Certaines d’entre elles plus ambitieuses et soucieuses du lendemain aimeraient
sans doute profiter de l’attirance qu’elles provoquent et qu’elles savent
fugace pour capter dans leurs rets le compagnon idéal qui leur assurerait un
avenir plus sécurisant. Mais ce compagnon se fait rare comme se fait rare aussi
chez la femme l’envie de le séduire si le succès en ce domaine a pour prix la perte de son indépendance.


Certes il existe encore dans nos contrées de nombreuses femmes « à
l’ancienne » qui se contenteraient de vivre le plus longtemps possible en toute
légalité avec le même homme que l’on appelait autrefois un mari et de fonder
une famille avec des enfants bien à eux dont ils s’emploieraient à parfaire la
formation quelque peu défaillante que leur dispense l’Éducation Nationale.
Ces femmes ayant accompli leur devoir d’épouse et de mère aimeraient
aussi, on les comprend, s’atteler à des tâches moins ingrates et plus
rémunératrices.


La Société Moderne leur fournit cette option. Elles peuvent en effet à certains
moments de leur vie délaisser le cartable de l’écolier pour la serviette de la
femme d’affaires ou faire la démarche inverse, selon la période où elles ont
décidé de procréer.


Un tel choix, il est vrai, implique des interruptions d’activité professionnelle
susceptibles de nuire à leur plan de carrière mais il leur permet de constater qu’un patron pour lequel on travaille au bureau toute la journée est souvent plus

intraitable, sinon plus harcelant, que le compagnon qu’on ne voit que le soir au
foyer et avec lequel on trouve le plus souvent quelques accommodements.


Mais la libération des moeurs et les progrès de la Science ont rendu un
grand nombre de représentantes du sexe féminin plus exigeantes dans leurs
ambitions.


Citoyennes à part entière, elles ont voulu, ce qui est tout à fait naturel,
devenir électrices et par conséquent éligibles dans des épreuves électorales où
hommes et femmes sont placés désormais en situation de concurrence.
Le Premier ministre Jospin, du temps de sa gloire, a même obtenu que la parité soit la règle pour certaines élections en France.


Ce zèle pour reconnaître aux femmes leur juste place en politique n’a pas
connu cependant le succès qu’on pouvait en attendre.


En premier lieu on a constaté un peu partout en Occident que devenues
électrices elles votaient de préférence pour les hommes, ces derniers peuplant
dans une large majorité les Parlements de nos démocraties.


Plus grave encore on s’aperçut que, parvenues au pouvoir, elles ne parvenaient
pas mieux en général que leurs partenaires du sexe opposé à résoudre
les problèmes que rencontre tout gouvernement.


Pour une Margaret Thatcher en effet, combien d’Édith Cresson, de Martine
Aubry, d’Elizabeth Guigou ?


Le président Mitterrand, grand amateur de femmes, ne fut guère récompensé
de la sollicitude dont il fit preuve à leur égard dans ce domaine.
Par ailleurs, celles, parmi les femmes, qui étaient réellement supérieures
aux autres n’étaient guère flattées de devoir la promotion qu’elles croyaient
mériter par leurs compétences à la faveur du Prince ou à la nature de leur sexe.
Or dans un monde où les hommes occupent encore tant de positions dominantes,
ce soupçon d’un « racisme à l’envers » qui rappelle trop les façons dont
aux États-Unis on a voulu favoriser les noirs par rapport aux blancs, ne pouvait
être évité.
Le même problème ne se pose pas avec tant d’acuité qu’en politique dans d’autres domaines d’activité où la femme se veut l’égale de l’homme.


Lorsqu’il s’agit par exemple de passer les épreuves écrites des concours
aux grandes Écoles qui respectent l’anonymat des impétrants, il n’est pas rare
que les candidates se placent mieux que les candidats et voient ainsi s’ouvrir à elles des carrières réservées jusque là aux hommes.


Elles peuvent alors se passer de ces derniers pour exercer des fonctions
considérées comme plus prestigieuses que celles qui impliquent de se rendre
avec ponctualité chaque jour au bureau ou à l’atelier pour un salaire généralement
inférieur à celui que l’on accorde à l’employé du sexe masculin.
Ayant réussi à se mesurer à l’homme devenu son rival, ces femmes
modernes encore grisées par leurs nouvelles responsabilités n’ont plus beaucoup de temps à consacrer à leur famille, si toutefois elles acceptent d’en fonder une.
Pour beaucoup d’entre elles en effet les enfants surtout s’ils sont nombreux et
le compagnon qui pourrait se montrer exigeant sont des obstacles dans une carrière bien remplie.

 

Quelques conséquences de l’évolution en cours


En apparence la femme en Occident semble l’avoir emporté dans ce qui
est devenu une rivalité entre sexes opposés. En tant qu’être humain, elle a acquis
les mêmes droits que l’homme au lieu d’être confinée dans un rôle bien défini
par rapport à ce dernier.
Elle peut procréer au moment choisi par elle et surtout ne plus avoir
d’enfants s’ils compromettent son besoin de liberté ou compliquent son plan de
carrière.
Pour les mêmes raisons le conjoint n’est plus indispensable et à mesure
que s’allonge l’espérance de vie des deux sexes la perspective d’une cohabitation
prolongée au sein d’un même couple peut en effrayer plus d’une.
Surtout, s’il est vrai qu’il leur faut encore trop souvent travailler par nécessité,
dans les échelons supérieurs de nos sociétés, certaines d’entre elles longtemps
oisives ont pris goût au travail dans la mesure il est vrai où de nombreux
métiers jusque là réservés aux hommes leur sont devenus accessibles.
On les savait déjà artistes, écrivains ; elles sont maintenant médecins, avocates,
astronautes, commandants de bord sur Airbus, exploratrices, colonel aux
armées, académiciennes.
On les voit aussi s’intéresser aux affaires même si dans les entreprises à caractère familial il leur faut parfois attendre la mort du père ou du mari pour accéder au poste suprême.


Comme il ne semble pas que dans nos Sociétés on manque d’hommes pour occuper ces différentes fonctions, on peut penser que les femmes les briguent
soit pour montrer qu’elles sont bien nos égales soit pour gagner par ce
biais une indépendance financière réelle.


Bien que de tels objectifs soient parfaitement louables et légitimes ici quelques
observations s’imposent :
La première est qu’il est difficile à une Société ou une Nation de conserver
son identité lorsqu’elle se dénatalise du fait que les femmes autochtones en état
de procréer refusent pour des raisons diverses d’avoir assez d’enfants pour assurer la survie de l’espèce.


Certes on peut toujours pour repeupler le pays faire appel à des familles venues d’Outre-Mer qui reproduisent plus qu’elles ne produisent mais nous ne sommes plus alors dans la même Société.


La deuxième observation a trait à l’homme occidental dans l’état actuel de
l’évolution des esprits. On l’avait enfermé dans une cage à vrai dire pas toujours
dorée, en le faisant travailler et le responsabilisant comme chef de famille. La
libération de la femme l’a du même coup libéré lui aussi et il ne se sent plus lié
à elle par le même sens du devoir. Il peut donc être tenté de multiplier les
expériences amoureuses, prolonger son célibat et retrouver ainsi ses instincts
volages. Ceci d’autant plus qu’en cas de mariage, il ne semble pas encore prêt à remplacer la mère au foyer comme « daddy sitter » lorsque celle–ci partira en voyage participer à des négociations internationales ou à des Congrès où l’on refait le Monde.


Or cet homme libéré détient encore des pouvoirs importants.
S’il n’est plus chef de famille, ce qui l’arrange, il est encore, chef d’État,
de Gouvernement, d’Entreprise dans les pays qui comptent.


C’est donc encore de lui que dépendent en grande partie les nominations, les promotions, les augmentations salariales.


Mais déjà aux prises avec des rivaux du même sexe, quel intérêt cet homme aurait–il à faciliter la carrière de femmes, fort capables elles mêmes de le remplacer au pied levé ?


Tout au plus pour se conformer à l’esprit du temps ou encore plaire à celles qui auront su le séduire, s’emploiera-t-il, dans la mesure de ses moyens, à faire d’elles des auxiliaires utiles.


Quant aux femmes, comme on l’a vu dans le domaine politique, elles votent plutôt pour les hommes et lorsqu’il leur arrive d’occuper des postes d’influence c’est encore d’hommes qu’elles s’entourent.


Décidément l’avenir de ces derniers n’est pas aussi compromis qu’on le pense et c’est plutôt celui de la Société qu’ils partagent avec l’autre sexe qui semble ébranlé sur ses bases faute pour trop de leurs compagnes de vouloir exercer pleinement le seul rôle pour lequel elles sont irremplaçables et qui consiste à faire avec amour le beau métier de mère.

 

 

OPINIONS


A propos du pouvoir d’achat : le tiercé, une dépense contrainte ?


Faire son tiercé, remplir sa grille de loto, aller au cinéma : ces dépenses sont devenues si régulières pour des millions de Français que l’on devrait les considérer comme des « dépenses contraintes » : on ne saurait les éviter, elle finissent par devenir obligatoires et par grever lourdement le budget des ménages.


A la suite du rapport QUINET, demandé par Madame le Ministre de l’Économie,
l’INSEE vient de faire une découverte scientifique importante : l’INSEE invente
une nouvelle façon de calculer le pouvoir d’achat des Français. Ce serait plus
rigoureux, plus réaliste que la stupide opération qui consiste à déduire le pouvoir
d’achat du simple rapprochement entre le revenu monétaire perçu et le niveau général des prix à la consommation, comme on le fait depuis des lustres, en France comme ailleurs.


Le mérite incontesté de l’INSEE est d’avoir résolu un problème vieux comme le
monde : séparer les dépenses utiles de celles qui ne le sont pas, distinguer le
nécessaire et le superflu. Comment y est-il parvenu ? Grâce à un raisonnement
simple : quand le superflu devient régulier, il devient nécessaire. Jusqu’à présent
les économistes sérieux et le bon sens populaire concluaient que la ligne de
partage entre le nécessaire et le superflu était affaire de choix individuel, d’un
mode de vie reflétant la personnalité d’un individu ou les préférences d’une
famille. Ce qui est utile à mes yeux peut vous paraître tout à fait inutile, ce qui
est un luxe pour vous est une priorité pour moi. Avez-vous remarqué que ce
sont toujours « les autres » qui « gaspillent » ? La subjectivité des choix de
consommer et de dépenser n’est qu’un aspect de la liberté individuelle : libres
de choisir.


L’INSEE estime ce point de vue dépassé, et se propose de constituer une nouvelle
catégorie de dépenses des ménages : les dépenses contraintes, celles pour
lesquelles l’individu n’a pas à choisir parce qu’elles s’imposent à lui. Qui impose
et pourquoi ? Ce sont les statisticiens qui dressent la liste où l’on trouvera le
loyer ou les remboursements d’emprunts immobiliers, les charges, l’eau, l’électricité,
les assurances, les frais bancaires ou financiers, les abonnements de téléphone et de télévision, la cantine scolaire, etc. Autant de dépenses inévitables,  on en conviendra...


L’intérêt de l’affaire c’est de dégager ce qu’est réellement le pouvoir d’achat :
car les Français ne verraient leur pouvoir d’achat que comme l’argent qui reste
à leur disposition une fois les dépenses « contraintes » effectuées. On appelait
naguère « revenu disponible » ce qui restait du revenu après que les Français
avaient payé leurs impôts et cotisations sociales, prélèvements qualifiés à juste
titre d’ « obligatoires » et représentant en moyenne la moitié du revenu. Voilà
bien des dépenses « contraintes ». Maintenant on y rajoute les nouvelles dépenses
contraintes, de sorte que le pouvoir d’achat se restreint comme peau de chagrin,
c.q.f.d.


Ce qu’il faut démontrer, c’est que le pouvoir d’achat des ménages les plus
modestes fond comme neige au soleil. Écoutons l’INSEE : pour les 20 % de
ménages les plus modestes, la part des dépenses contraintes est de 70 % du
revenu, et elle ne cesse d’augmenter, passant en cinq ans de 50 % à plus de
70 %. Pour les ménages moyens, environ 40 % de dépenses sont contraintes ; enfin pour les 20 % les plus aisés, ils ont environ 30 % de dépenses contraintes.

 

Ainsi les plus pauvres n’ont-ils qu’une liberté « formelle » comme disait MARX, que leur reste-t-il une fois effectuées les dépenses contraintes ?


Nous avons le regret de dire notre désaccord total avec ces analyses, même si
nous sommes, à ce jour, les seuls à poser la question (Le Figaro, qui n’est pas
suspect de gauchisme, consacrait encore il y a peu une page entière, graphiques à l’appui, à cette question, sous le titre « Ces dépenses qui étranglent les ménages modestes » : c’est beau comme du Libé).


1o Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? On pourrait dire qu’il faut aussi de
toutes façons se nourrir, jouer au tiercé et aller au cinéma, etc. de sorte qu’on arriverait ainsi à 100 % de dépenses contraintes. Condamnés à dépenser, les gens n’auront plus de pouvoir d’achat.


2o Une dépense « contrainte » peut être plus ou moins lourde. Se loger ? C’est
sans doute « utile », mais quel logement ? De quelle superficie, et où ? Avoir le
téléphone ? Probablement nécessaire, mais faut-il avoir plusieurs abonnements de mobiles ? Recevoir Canal plus ? L’INSEE considère la télévision comme « dépense contrainte » ; est-ce indispensable ?


3o De manière plus générale, les gens de l’INSEE semblent ignorer ce qu’on appelle « l’effet qualité » : les biens et services consommés aujourd’hui ne sont ni les mêmes pour tout le monde, ni les mêmes qu’il y a cinq ou dix ans. Il y a dix ans, l’abonnement au troisième mobile de la famille n’était pas « contraint ».


Jean Yves Naudet

 

LIRE LIBÉRAL


José PIÑERA

 

 

Le taureau par les cornes.
Comment résoudre la crise des retraites

Éditions Charles Coquelin, 2008


D’une clarté implacable, l’ouvrage de José Piñera – Le taureau par les
cornes. Comment résoudre la crise des retraites (Éditions Charles Coquelin) – devrait être un événement en France. Il devrait servir de guide à nos politiques si par hasard ils se décident à réformer les retraites.


N’importe quelle personne connaissant un peu l’Amérique latine sait que le Chili est aujourd’hui le repère économique et social du continent. C’est le
pays où l’on souhaite émigrer car on a plus de chances qu’ailleurs de trouver
un emploi et aussi parce que le niveau de vie par habitant est le plus élevé de la
région. Quelles sont raisons de ce succès ? Plusieurs facteurs sont intervenus.
Nous n’avons pas la place ici d’entrer dans les détails mais n’est-il pas suffisant
de rappeler les privatisations des années 1980, l’ouverture à la concurrence des
services, la démocratisation graduelle du pays, etc. ? Parmi les réformes entreprises
à l’époque, au premier plan figure celle des retraites.


Menée par le ministre du travail de l’époque, José Piñera, cette réforme a
contribué de manière décisive à la métamorphose du pays. C’est justement la
grande aventure des retraites telle qu’elle a été vécue qui est décrite dans ce livre.
Le Chili connaissait à la fin des années 1970 une situation comparable à celle
de la France. Une économie étatisée et une retraite par répartition gérée par
l’État avec des dizaines de caisses et des dizaines de régimes spéciaux, des départs
après seulement 25 ans de travail, voire 15 ans pour les parlementaires. Rien
que les champs de course équestre disposaient de neuf caisses de retraite...


Bien avant d’être nommé ministre en 1978, Piñera avait affirmé la nécessité
d’en finir avec le système par répartition et de rendre au privé la possibilité
de contrôler le système des retraites : « Chacun doit être libre d’épargner et de
s’assurer selon les modalités qui lui conviennent, au-delà d’une assurance minimale et obligatoire ». Les adversaires et les profiteurs du statu quo avaient
essayé de le corrompre tout en lui suggérant de leur confier la gestion des organismes
financiers. Piñera a tenu bon. Il a demandé au privé de s’occuper de la
gestion des fonds de pension. Pas aux banques mais aux AFP (Administrateurs
de fonds de pension) privés et en concurrence. Avec un principe très simple :
chaque salarié doit avoir la possibilité d’investir 10 % de sa rémunération mensuelle
dans son compte épargne-retraite pour que, une fois à la retraite, il soit
possible de toucher 70 %de son salaire. Bien évidemment, une retraite minimum
garantie par l’État a été instaurée.


Mais le plus important était de convaincre les gens de choisir les fonds de
pension. Il fallait être pédagogue et patient. Tout d’abord, il fallait montrer que
la sécurité était optimale, que l’investissement de l’épargne-retraite est réglementé
et soumis à la concurrence sur le marché boursier. Le fonctionnement
des AFP a été aussi bien encadré avec une personnalité juridique totalement
indépendante du fonds de pension qui gère le capital. L’unique source de revenus
pour les coûts de l’AFP est une provision versée en rémunération des services.
C’est ainsi que la réforme des retraites prévoit le choix individuel d’une AFP qui pourrait être quittée en cas de mauvais résultats.


Le 6 novembre 1980, José Piñera, âgé d’une trentaine d’années seulement,
annonce la réforme du système de retraite chilien et propose à tout citoyen
de faire le choix entre rester dans l’ancien régime étatisé ou choisir le nouveau
basé sur l’épargne. Le succès est au-dessus de toute attente : au cours du premier
mois, 500 000 personnes (soit 25 % des personnes éligibles) ont décidé
d’adopter les fonds de pension. En 1981, 80 % des travailleurs éligibles avaient rejoint les premiers entrants. Pour Piñera , la raison du choix est claire : quand on laisse les individus choisir, ils optent pour la liberté.


Bogdan Calinescu
 


Guy MILLIÈRE


Michael Moore : Au-delà du miroir
Éditions du Rocher, 2008


C’est un livre que j’attendais depuis longtemps. Enfin, un essai sur une personne qui a fait beaucoup de mal aux États-Unis en particulier, à la démocratie et à la société civile en général. C’est notre ami Guy Millière qui s’est chargé de brosser son portrait.


L’auteur affirme d’emblée n’avoir jamais eu l’intention d’écrire un livre sur
Moore. Cela aurait été une perte de temps tant le personnage est de mauvaise
foi. De plus, ses prises de positions sont tellement outrées que n’importe quel
individu normal devrait les récuser. Néanmoins, écrit justement Guy, « en voyant
les dégâts croissants causés dans tant de têtes par une suite de films et de livres,
j’ai changé d’avis ». En effet, Moore est devenu une référence en France. Palme
d’or à Cannes, il est ovationné et invité sur les plateaux télé à chaque fois qu’il
nous rend visite. Je ne l’ai jamais vu face à un contradicteur, il verse son fiel
librement en critiquant la société américaine, le président Bush, bien évidemment,
et aussi le libéralisme et le capitalisme.


Mais qui est vraiment Moore ? Les gens ne le savent pas bien car on n’ose
pas trop en parler. Sauf aux États-Unis où des campagnes de vérité le concernant
ont été lancées à tel point que les démocrates ont toujours refusé de l’inviter à
leurs meetings. C’est trop dangereux et le risque de se décrédibiliser est trop
grand. Moore a d’abord été à la tête du magazine gauchiste Mother Jones d’où
il a réussi à se faire mettre à la porte car ses procédés et ses comportements
étaient devenus insupportables. En bon anticapitaliste qui se respecte, il a
demandé une indemnité de licenciement de 2 millions de dollars mais n’a obtenu
« que » 57 000 dollars qui lui ont largement suffi pour réaliser ses nouveaux projets.


Moore est aussi le réalisateur de films (moins connus que les plus récents)
comme Roger et Moi et The Big One, des « classique de l’altermondialisme » et
du « combat contre les patrons ». Enfin, les films Bowling for Columbine,
Fahrenheit 9/11 et, dernièrement, Sicko, l’ont rendu célèbre et populaire surtout
en France. Mais Moore a, à son actif, d’autres « réalisations » : un film de
fiction, Canadian Bacon, qui a fait un bide dans les salles et le fait qu’il a été
actionnaire d’une entreprise qu’il a critiqué avec acharnement, Halliburton, la
fameuse boîte qui fut un temps dirigé par le vice-président Dick Cheney.

Guy Millière revient aussi sur les producteurs des films de Moore, les
grandes maisons comme la Weinstein Company ou la Miramax, racontent ses
livres, pour la plupart les futurs scénarios de ses films, ses déboires à la télé avec
des émissions qui n’ont jamais marché, le fait qu’il a spéculé en Bourse et a
gagné beaucoup d’argent, qu’il vit dans le quartier privé d’une ville résidentielle
cossue : Central Lake Michigan. Sans oublier de rappeler son caractère épouvantable,
son comportement en « patron impitoyable » avec ses employés (de
nombreux procès lui ont été intentés), la machine à sous qu’il a mise au point
et qui fait de lui une multimillionnaire. Toutefois, l’intérêt de l’ouvrage de Guy
Millière ne se résume pas au rappel de tous ces faits méconnus surtout en France.


Non, son essai décortique avec minutie les « oeuvres » de Moore, leur incongruité,
les mensonges, leur « assemblage » car il s’agit – pour ce qui est des films – de
collages d’images et de morceaux de déclarations ou d’interview sortis de leur
contexte, tronqués et recollés pour duper les spectateurs. Il crée une autre réalité
et donne l’impression que c’est la vraie. Un exemple : dans le film Fahrenheit
9/11 consacré à la présidence de Bush et, comme le titre l’indique, aux attentats
du 11 septembre, Moore a, bien entendu, réalisé des passages sur la guerre en
Irak de 2003. Or, que voit-on d’abord, avant l’attaque américaine ? Des images
d’un pays paisible où les gens vivent tranquillement, les enfants jouent dans les
rues et la vie est très belle. Le spectateur oublie presque le fait que l’Irak est un
pays totalitaire avec à sa tête un des plus sanguinaires dictateurs du XXe siècle
qui a tué directement ou indirectement environ 2 millions de personnes. Toujours
sur l’Irak, Moore accuse les politiques d’avoir fait une guerre qui ne les
concernait pas et à laquelle leurs enfants ne participent pas. Or, au moment où
le film est réalisé, sept enfants des membres du Congrès sont en Irak ce qui,
compte tenu de la population américaine et du nombre total des soldats engagés
dans cette guerre, représente un pourcentage non négligeable.
Sicko est un film qui dénonce le système de santé américain tout en prenant
comme exemple les systèmes français, anglais, canadien et... cubains. Les
informations sont déformées, les statistiques truquées et l’image qui est donnée de la santé aux États-Unis est plus comparable à celle d’un pays du tiers-monde.


Les arguments apportés par Guy Millière sont nombreux et réfutent sans peine les énormités du film.


Bogdan Calinescu
 


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L’Assemblée Générale de l’ALEPS


les libéraux en éveil.
24 avril 2008


Le jeudi 24 avril s’est tenue l’Assemblée Générale de l’aleps dans l’amphithéâtre que la Fédération française du Bâtiment avait mis fort obligeamment à notre disposition.

De gauche à droite : Georges Lane, Jacques Garello, Fred Aftalion.


Un an d’activité intense


Dans son rapport moral sur l’exercice 2007-2008, Jacques Garello a rappelé que l’année écoulée avait donné à l’aleps l’occasion de mener une activité très intense :


1o En mars 2007 a été présenté le Guide du candidat, diffusé à 2 000 exemplaires et sur un site conçu pour la circonstance www.guideducandidat.org. Le Guide a été rédigé en partenariat avec une vingtaine d’associations et instituts de la mouvance libérale, conformément à la politique d’ouverture et de coordination des libéraux menée depuis trois ans. « Contribuables Associés », « Liberté Chérie », l’IFRAP, l’IREF, l’Institut Turgot, « Catholiques pour les Libertés Économiques », Société Civile, « Euro 92 » ont activement participé à l’élaboration de ce document.


2o Dans le prolongement du site, une cotation des candidats à la Présidence de la République a été possible. Les valeurs à l’argus n’ont pas été fameuses puisque le candidat le mieux placé (Nicolas Sarkozy) n’a obtenu que 85 points sur un total théorique de 180. Madame Royal a eu droit à un beau 5 points.


3o L’aleps a organisé la XXXe Université d’Été de la Nouvelle Économie à Aix-en-Provence, du 26 au 29 août sur le thème des « Défis Institutionnels de la Mondialisation ». Cet anniversaire, préparé par le Professeur Jean-Yves Naudet, a été relevé par les présences du Pr. William Niskanen, Président du Cato Institute, ancien président du Comité des Conseillers Économiques de Ronald Reagan, et de très nombreux membres fondateurs de cette Université, comme les professeurs Leonard Liggio, Pascal Salin, Gérard Bramoullé. Trente-huit conférences ont été prononcées. Le dîner d’ouverture a eu pour invité d’honneur Hervé Novelli, Secrétaire d’État aux Entreprises et au Commerce extérieur.


4o L’aleps s’est associée au projet mené par l’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) et Contribuables Associés, avec Jacques Garello et Georges Lane, sur la réforme du système des retraites. La présentation du premier volume de cette oeuvre se fera dans le courant du mois de mai.


5o L’aleps a publié cinq bulletins Liberté Économique et Progrès Social avec les contributions de Fred Aftalion, Axel Arnoux, Jean Louis Caccomo, Bogdan Calinescu, Jean-Philippe Feldman, Xavier Fontanet, Georges Lane, Alain Laurent, Olivier Méresse, Arnaud Pellissier-Tanon.


6o Quarante deux numéros de la Nouvelle Lettre sont parus et le nombre des abonnés a augmenté de 10 %.


7o Les émissions radiophoniques sur Radio-Courtoisie, Libre Journal des économistes (tous les quatre mercredi de 12 h à 13 h 30, à Paris : 95.6)


8o Enfin, et non le moindre, le site www.libres.org reçoit actuellement plus de 4 000 visiteurs par jour.


Qui s’intéresse au libéralisme en France ?


On peut se poser la question, bien que le Président Sarkozy ait pu passer (à tort) pour un libéral (il se veut « pragmatique » et ne se lève pas « en pensant à Hayek et Margaret Thatcher »), et bien que l’opinion dominante voie dans la politique actuelle la marque de « l’ultra-libéralisme ». Il est incontestable que cette politique depuis un an ne correspond pas aux attentes des libéraux. Les élus qui ont des sympathies pour la pensée libérale sont réduits au silence, l’UMP n’a pas admis en son sein la reconnaissance de « courants ». Ainsi les « réformateurs » d’Hervé Novelli sont-ils rappelés à l’ordre et à la discipline...


Le rapport Attali ne peut non plus passer pour libéral, bien qu’il veuille
instaurer la concurrence et réformer le marché du travail. Après avoir dénoncé les lourdes responsabilités de l’État, il cherche la solution du côté d’une nouvelle réglementation et de nouvelles interventions.


Après un démarrage très prometteur, la présidente du MEDEF, Laurence Parisot, a eu fort à faire avec les négociations sur le temps de travail et la crise interne de l’UIMM ; elle reprendra sans doute prochainement la croisade libérale qu’elle avait annoncée.


Sans hésiter, on peut soutenir, comme Jacques Garello, que les actions du
libéralisme sont au plus bas ; il faut remonter quelque trente ans en arrière pour
trouver une telle désaffection pour les idées de la liberté dans les milieux politiques.
Fort heureusement, il y a quelques motifs de satisfaction ailleurs : d’une
part, la qualité et la fréquence des travaux des intellectuels libéraux, comme en
témoignent les oeuvres retenues par le jury du Livre Libéral, d’autre part, l’émergence
d’une nouvelle génération libérale, comme en atteste le dynamisme des
jeunes de « Liberté Chérie ». L’aleps fait aussi une grande cure de rajeunissement
en se donnant pour nouveaux administrateurs trois membres de moins de
quarante ans : Bogdan Calinescu (Nicolas Lecaussin, ancien rédacteur en chef
de Société Civile et ancien président de l’IFRAP), Jean Philippe Feldman, professeur
à l’Université de Bretagne Sud, Vincent Ginocchio, président de Liberté
Chérie. Le poste de vice président est désormais tenu par le Professeur Bertrand
Lemennicier, puisque le Professeur Roland Drago a désiré renoncer à cette fonction
et est appelé à siéger au Collège présidentiel – mille remerciements lui soient rendus pour son fidèle soutien depuis quinze ans.

 

« Demain le libéralisme »


Dans une traversée du désert la prudence recommande de rester en éveil, à l’affût du moindre vent favorable, à la recherche de la moindre occasion pour rebondir.


C’est ce que l’aleps compte bien faire au cours des mois à venir. Il s’agira de continuer avec patience le travail de recherches et de publications : la Sécurité Sociale sera le sujet dominant de nos prochaines études, d’autres viendront rejoindre ici Jacques Garello et Georges Lane.


Il va de soi que la communication restera prioritaire, avec les bulletins, la Nouvelle Lettre et le site www.libres.org. De même la politique de partenariat initiée il y a trois ans sera poursuivie, et nous souhaitons que le 35 Mac Mahon devienne plus que jamais la maison des libéraux.


Plusieurs rencontres seront organisées à Paris, la plupart en partenariat avec nos associations amies, et dès le 28 mai, une réunion se tiendra autour de Jacques Garello, Georges Lane, Victoria Curzon- Price et Thierry Afschrift (ces derniers parlant des retraites respectivement en Suisse et en Belgique).


La tenue de la XXXIème Université d’Été est différée car les dates habituelles
concordent avec celles du Congrès mondial de la Société du Mont Pèlerin
à Tokyo, qui attire les nombreux libéraux étrangers familiers d’Aix-en-Provence,
ainsi que la plupart des administrateurs de l’aleps. L’an prochain, c’est au mois d’août que la Société du Mont Pèlerin tiendra son meeting régional, ce qui sera plus propice à l’organisation de notre propre réunion.


On peut aussi compter sur un environnement international plus favorable
à l’importation d’idées libérales : l’Italie et la Grande Bretagne pourraient
orienter l’Europe vers plus de concurrence et moins de politique, et la présidence française permettra peut-être de mettre Nicolas Sarkozy face à ses responsabilités, une fois qu’il aura compris le refus des Européens de se mettre à l’heurefrançaise.


Le résultat des élections américaines sera également décisif pour le futur libéral.


En conclusion, sans être des spectateurs passifs, nous devons attendre avec détermination des heures plus porteuses de libéralisme. Continuons à fourbir les armes de la liberté pour le cas où nous aurions à nous en servir, recommandation que Georges Lane avait glissée dans le rapport financier présenté en début de session.

 

Dans ce combat pour la liberté, nous avons un besoin urgent de toutes les bonnes volontés. Si nous avons choisi de ne pas augmenter les cotisations, nous souhaitons ardemment augmenter le cercle des cotisants : enseignons, expliquons, rencontrons, unissons. Et gardons à l’esprit cette certitude : la vérité vaincra, la liberté viendra.
 


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Le prix du livre libéral 2007 à Yvan Blot


Pour son ouvrage magistral Herbert Spencer et l’évolutionnisme libéral, publié aux Éditions des Belles Lettres, Yvan Blot a obtenu le Prix du Livre Libéral 2007. Ce résultat a été proclamé par le Professeur Pascal Salin, le président du jury.


Yvan Blot a présenté Spencer comme un précurseur de Hayek, qui a d’ailleurs reconnu la dette intellectuelle qu’il devait à cet Anglais très célèbre et très
influent à son époque, et sans doute jusqu’à la fin de la première guerre mondiale.


La thèse de Spencer : les sociétés humaines passent progressivement de la
barbarie à la civilisation, parce qu’elles débutent par la guerre, elle-même à l’origine
de la concentration du pouvoir appelée État, et qu’elles découvrent peu à peu les
bienfaits de la liberté. Ainsi une société dominée par la violence devient-elle un
espace d’échanges et de compréhension. Herbert Spencer était farouchement
opposé à la guerre, mais aussi à ce que nous appelons aujourd’hui la « guerre
économique ». Le « protectionnisme », à connotation plutôt positive puisque les gens
sont protégés, devrait s’appeler en réalité « agressivisme » car c’est une véritable
agression contre les consommateurs au bénéfice des producteurs. Libre échangiste,
pacifiste, Spencer a anticipé l’avenir et le XXe siècle en bâtissant deux scénarios : les
guerres mondiales et le totalitarisme d’une part, la mondialisation d’autre part.


Les autres auteurs n’ont pas été en reste, ils ont été remarquables par
l’originalité et la pertinence de leurs écrits. L’assistance a été sensible à la variété
et la profondeur des huit ouvrages présentés par leurs auteurs :
– Fred Aftalion, Histoire de la Révolution bourgeoise, éditions du Trident ;
– Victoria Curzon Price, Le libéralisme, pourquoi ça marche ?, Favre S.A. ;
– Jean-Philippe Delsol, Au risque de la liberté, François-Xavier de Guibert ;
– Jean-Michel Fourgous, L’Élite incompétente, L’Archipel ;
– Christian Gérondeau, Écologie, la grande arnaque, Albin Michel ;


– Mathieu Laine, La France est foutue, Jean-Claude Lattès ;
– Georges Lane, La Sécurité Sociale et Comment s’en sortir, éditions du Trident ;
– Augustin Landier et David Thesmar, Le grand méchant marché, Flammarion ;
– Gérard Minart, Actualité de Jacques Rueff, Institut Charles Coquelin.

Pascal Salin, au centre, ouvre la session de remise du prix du livre libéral

Pascal Salin à gauche et le lauréat 2007 Yvan Blot

 


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*     *


Un nouveau blog libéral


Notre ami Michel de Poncins nous prie d’annoncer l’ouverture du blog :
http ://rupturepolitique.over-blog.com/  Son nom est donc RUPTURE.


Les Français, en effet, mettent tous leurs espoirs dans cette « rupture
annoncée » qui devait être consommée dès l’été 2007. Il n’en a rien été, bien sûr !

A vous de réagir contre cet immobilisme et de confier vos idées libératrices à ce blog qui vous est ouvert.

 

- Bulletin 123, avril 2008

 

AVANT-PROPOS


« L’entreprise, c’est la vie ! » Ce slogan de Laurence PARISOT était très présent dans son livre Besoin d’air.
L’entreprise, c’est vrai, ne peut être immobile, immuable. Comme la vie, elle est sans cesse en mouvement pour progresser ou pour ajuster quand maintenir en survie des unités non profitables  reviendrait tout simplement à en accélérer la ruine. L’entreprise doit donc bouger pour s’adapter aux contraintes ambiantes ou prévisibles et garder ainsi le cap d’une saine productivité.


Or le droit du travail en France est, lui, inflexible. Ces règles à sens unique dans les procédures de licenciement pénalisent lourdement les employeurs, voilà bien ce qui révolte Jean-Philippe FELDMAN. Il est avocat et sait ce que plaider veut dire et il met ici tout son talent au service de la libéralisation du marché du travail contre la dictature des syndicats, leurs grèves à répétition et l’impunité de leurs représentants. Il en appelle donc à une révision profonde du droit du travail, cause actuelle d’une situation économique et sociale alarmante (p. 2).


Même combativité chez l’économiste Jean-Louis CACCOMO. L’actualité riche en manifestations tumultueuses, en séquestrations de cadres et mises en accusation de patrons exploiteurs, lui fait dénoncer l’hystérie anti économique des Français et tenter de leur faire comprendre qu’ils font fausse route dans leurs jugements. Il ne faut pas fustiger le point de vue de l’actionnaire ou de l’employeur pour adapter systématiquement celui du salarié. C’est une réaction purement émotionnelle, en fait révélatrice d’ignorances, et allègrement relayée par des médias friands de l’information-spectacle.
L’entreprise n’est d’ailleurs pas un binôme « employeur employé », elle est fondée sur une relation à trois dont les protagonistes sont le client, l’employé, l’actionnaire à égalité d’importance dans son bon fonctionnement au sein duquel les hommes de l’État n’ont aucune légitimité à s’entremettre (p. 10).


Quant à nos bonnes feuilles, elles rappellent sur les thèmes « critique du contrôle de l’État » et « réforme des mentalités » traités dans ce bulletin,qu’un de nos pères fondateurs avait raison, il y a cinquante ans déjà : j’ai nommé bien sûr Jacques Rueff (p. 20).


Jacqueline Balestier
Secrétaire Général de l’ALEPS

 

Jean-Philippe FELDMAN


LE DROIT DU TRAVAIL ET LE LIBÉRALISME.
LA FORME, SOEUR JUMELLE DE LA SERVITUDE ?


Une fois n’est pas coutume, c’est plus en avocat qu’en universitaire que j’écrirai ici.
 

L’état des relations sociales en France est tel que le constat ne peut qu’être accablant : syndicats
non représentatifs et opaques, impunité de leurs membres qui commettent des faits délictueux ou criminels, atteintes aux droit de propriété et à la liberté d’entreprendre, grèves à répétition, et ce dans un contexte économique qui a remplacé depuis bien longtemps le chômage frictionnel par
un chômage structurel. Ce que l’on appelle le « droit du travail » a sa part de responsabilité dans la présente situation.


Que dire d’un « droit » qui oblige – ainsi que je l’ai vu trop souvent – à des acrobaties intellectuelles, par exemple pour conclure des contrats à durée déterminée, alors que les motifs légaux de recours à ce type de conventions sont très encadrés ? Que dire des licenciements pour motif économique, si coûteux et longs à mettre en place que nul chef d’entreprise ne souhaite en entendre parler ? Que dire de la surprotection des « salariés protégés » qui les rend quasi-inamovibles ?


Que dire enfin d’une législation et d’une réglementation foisonnantes, ajoutées à
une jurisprudence abondante, qui nécessitent, tant pour les salariés que pour les
employeurs, d’être professeur agrégé (et encore !) pour les comprendre ?


Un grand juriste allemand du XIXe siècle a écrit de manière célèbre que la forme était la soeur jumelle de la liberté. Benjamin Constant a martelé dans son oeuvre que l’arbitraire se caractérisait avant tout par l’absence de respect des
formes et que celles-ci étaient « les divinités tutélaires des associations humaines » (1).
(1) Benjamin Constant, Principes de politique applicables à tous les gouvernements représentatifs et particulièrement à la Constitution actuelle de la France, 1815, in Id., Ecrits politiques, Marcel Gauchet (éd.), Paris, Gallimard, p. 487.

 

Ces principes libéraux ne signifient pas pour autant que le droit doive être formaliste. Caractéristique du droit romain, le formalisme représente un droit qui, à tout le moins, garde un fond primitif.


L’inéquité du « droit du travail »


Existe-t-il un « droit du travail » en France ? La question n’est pas nouvelle.
 

Depuis la Révolution française, cette matière a toujours versé dans l’iniquité. La loi Le Chapelier des 14-17 juin 1791 punit « toutes tentatives de gens de même métier de se réunir pour discuter de leurs intérêts, de refuser de concert ou de n’accorder qu’à un prix déterminé, le secours de leur industrie ou de leurs travaux ». Le délit de coalition rend toute grève juridiquement impossible. La loi du
22 Germinal An XI distingue entre les coalitions ouvrières, punies d’un emprisonnement
de trois mois, et les coalitions patronales qui ne sont réprimées que
lorsqu’elles tendent à provoquer injustement l’abaissement des salaires.


Ces lois sont ainsi présentées par des spécialistes du « droit au travail » : « un individualisme résolu s’ajoute au libéralisme » (2), alors même que ces lois sont liberticides !

(2) Jean Pélissier, Alain Supiot & Antoine Jeammaud, Droit du travail, Paris, Dalloz, 21e éd., 2002, no 8, p. 9.

 

Une telle appréciation est d’autant plus déplacée qu’elle prétend distinguer individualisme et libéralisme ! Puis, la loi du 25 mai 1864 abolit le délit de coalition, mais elle prévoit le délit d’atteinte à la liberté du travail.


Quant à l’article 1781 du Code civil, il disposait : « Le maître est cru sur son
affirmation, pour la quotité des gages, pour le paiement du salaire de l’année
échue et pour les acomptes donnés pour l’année courante » ! Cet article ne sera
abrogé qu’en 1868. La loi du 22 Germinal An XI, déjà citée, crée le livret
ouvrier : l’ouvrier qui n’en possède pas est un vagabond ; l’employeur lui remet
ce livret à l’expiration du contrat pour attester qu’il est libre d’engagement, mais
il peut le retenir s’il reste créancier d’une avance sur salaire. Le livret disparaîtra
en 1890. Enfin, la Charte du travail du gouvernement de Vichy rend illicite la grève.


Ces règles, ajoutées à un protectionnisme traditionnel en France, permettront
de limiter autant que possible la concurrence. Elles feront pourtant partie
du procès à charge qui sera mené contre le « capitalisme sauvage ».


Le retour de balancier sera brutal. À un prétendu droit qui avantageait
outrageusement les employeurs sur les salariés va se substituer un droit prétendu
qui va privilégier ceux-ci aux dépens de ceux-là. Le lock out, i.e. la fermeture
partielle ou totale d’une entreprise face à la grève ou face à une menace de
grève, est interdit. L’égalité des armes n’est donc pas assurée. Par ailleurs, tout
syndicat affilié à une organisation représentative sur le plan national est considéré
comme représentatif dans l’entreprise pour les élections des représentants
du personnel. Les syndicats représentatifs sont ceux qui sont affiliés à l’une des cinq confédérations reconnues comme représentatives au plan national par un
arrêté du 31 mars 1966, à savoir la CFDT, la CFTC, la CGT, la CGT-FO, enfin
la CFE-CGC. La loi du 3 janvier 1975 a introduit la nécessité pour l’employeur
de demander une autorisation administrative avant de procéder à un licenciement
pour motif économique. Cette autorisation, votée sous le gouvernement
Chirac I, a été heureusement supprimée en 1986 sous le gouvernement
Chirac II. Enfin, l’article L. 122-14-3 alinéa 2 du Code du travail, issu de la loi du 2 août 1989, dispose que si un doute subsiste en matière de licenciement, « il profite au salarié ». Cette disposition a été reprise dans le nouveau Code du travail applicable à partir de 2008.


L’expression « droit du travail »


Peut-on donc user de l’expression « droit du travail » en France ? À la fin du XIXe siècle, on parle d’ailleurs de « législation industrielle », ce qui était tout à la fois réducteur et sensé. Le Code du travail, très parcellaire il est vrai, comptait 106 articles en 1910 (3).

(3) Gérard Aubin et Jacques Bouverese, Introduction historique au droit du travail, Paris, PUF, 1995, no 306, p. 249.

 

Il contient actuellement 1 891 articles. Un nouveau
Code sera mis en place en 2008 et il en comprendra... 3 652 ! Le responsable
de la Mission de recodification au Ministère de l’Emploi s’en est d’ailleurs glorifié
au prétexte que les articles étaient plus courts... Jacques Garello, Bertrand Lemennicier et Henri Lepage écrivaient justement en 1990 que le contrat de travail n’était plus en France que la traduction juridique d’un statut légal ayant préséance sur les dispositions des contrats individuels (4).

(4) Jacques Garello, Bertrand Lemennicier et Henri Lepage, Cinq question sur les syndicats, Paris, PUF, 1990, p. 105

 

L’appréciation n’a jamais été aussi fondée.
 

Les vices contemporains du « droit du travail »


La jurisprudence, foisonnante, apporte son écho à l’instabilité ambiante.


En 2000, les Conseils de Prud’hommes ont été saisis 160 000 fois, tandis que la Chambre sociale de la Cour de cassation rend environ 9 000 décisions chaque année... Les juridictions doivent interpréter les lois, les règlements et les arrêtés
changeants, de même que le Code du travail. En pratique, la jurisprudence – je m’en rends compte quotidiennement – ne joue pas le rôle qu’elle devrait jouer.


Loin d’être un instrument qui permette à chacun, employeurs et employés, d’anticiper leur situation juridique, elle ajoute à la complexité de la législation.
Elle invente de toutes pièces de nouvelles règles que les parties au contrat ne
pouvaient légitimement prévoir. Le rapport de Virville a notamment dénoncé le caractère rétroactif de la jurisprudence aux effets démultipliés en cas de revirement (5).

(5) Michel de Virville, Pour un Code du travail plus efficace. Rapport au Ministre des Affaires sociales, du Travail et de la Solidarité, 15 janvier 2004, p. 121.


Un exemple nodal peut en être donné. Par plusieurs arrêts de principe du
10 juillet 2002, qui ont connu une large publicité dans la presse, la chambre
sociale de la Cour de cassation a rendu illicite des clauses de non-concurrence
qui ne comportaient pas de contrepartie financière. Ce revirement de jurisprudence
– que les juristes ne pouvaient guère anticiper – a de fait rendu nulles la
plupart des clauses de non-concurrence incluses, parfois depuis des années, dans
les contrats de travail ! Combien ai-je vu d’employeurs dépités car jamais ils n’auraient conclu des contrats amputés d’une telle clause !


Par ailleurs, les règles qui entourent la procédure de licenciement, qu’il
s’agisse du licenciement pour motif personnel ou du licenciement pour motif
économique, déjà très développées dans les différents textes, sont interprétées
de telle manière qu’elles ajoutent encore aux obligations très lourdes qui pèsent
sur les employeurs. Par exemple, selon une jurisprudence constante de la Cour
de cassation, la lettre de licenciement fixe le cadre du litige. Il s’en infère entre
autres qu’une lettre de licenciement doit comporter dans son corps même la
motivation qui explique la rupture du contrat de travail. Ainsi, une lettre de
licenciement ne peut pas faire renvoi à une motivation qui serait incluse dans la
lettre de convocation à un entretien préalable à un éventuel licenciement.


La compréhension jurisprudentielle des licenciements pour motif économique
est également très stricte traditionnellement. Selon une jurisprudence bien
établie de la Cour de cassation, le fait qu’une entreprise cherche à être plus
performante ou bien la seule volonté de réaliser une économie ou encore d’augmenter
les profits ne justifie pas en soi une réorganisation de l’entreprise qui se
traduirait par des licenciements économiques. Enfin, les juges témoignent parfois
d’une inquiétante méconnaissance de la sphère catallactique. Ainsi, la Cour
d’appel de Paris n’a pas hésité, dans sa décision du 6 juillet 2007 qui a dit que
le contrat « nouvelles embauches », conclu conformément aux termes de l’ordonnance
du 2 août 2005, était contraire à une convention de l’Organisation internationale
du travail et qu’en conséquence il devait être requalifié en contrat à
durée indéterminée de droit commun, à écrire ceci : « Dans la lutte contre le
chômage, la protection des salariés dans leur emploi semble être un moyen au
moins aussi pertinent que les facilités données aux employeurs pour les licencier ; il est pour le moins paradoxal d’encourager les embauches en facilitant les licenciements » ! Or, les juges n’ont pas compris que, pour reprendre les termes très justes de Laurence Parisot, « la facilité de licencier et la faculté d’embaucher sont articulées l’une à l’autre » (6).
(6) Le Figaro, 5 avril 2006.

La politisation du « droit du travail »


Ces illustrations pourraient être multipliées à l’infini. Le « droit du travail »
reste une discipline dont les spécialistes trop souvent demeurent étrangers aux
nécessités du monde du travail et ils sont parfois animés par des « intentions »
qui ne sauraient faire de doute. Il suffit de prendre pour exemple deux manuels
de droit du travail, bien connus des étudiants. Le premier, qui ne saurait être
taxé d’extrémisme, rappelle : « L’employeur rémunère la force de travail à l’issue d’une négociation contractuelle le plus souvent déséquilibrée aux dépens de la partie dite « faible » qui lui fait face » (7).

(7) Alain Coeuret, Bernard Gauriau et Michel Miné, Droit du travail, Paris, Sirey, 2006, no 1, p. 3.
 

Il ajoute : « L’inégalité est au coeur du
droit du travail. Historiquement, celui-ci s’est constitué pour répondre à un impératif
de protection de la partie faible au contrat de travail, le salarié soumis aux
conditions d’engagement fixées par l’employeur, maître de la conception du contrat (contrat d’adhésion) et bénéficiaire, une fois la relation formée, de la subordination dans laquelle se place le travailleur cocontractant » (8).
(8) Ibid., no 8, p. 7.

Le second manuel est très représentatif des principes antilibéraux qui pullulent
chez les « juristes » de « droit du travail ». Comment celui-ci est-il envisagé ?
« Il ne s’agit pas d’un code de justice sociale gravé dans le marbre. Il est né des
besoins en main-d’oeuvre de l’économie capitaliste et de la nécessité de modérer
l’exploitation, de donner aux travailleurs dépendants quelque intérêt à ce système et de prévenir un bouleversement révolutionnaire de l’ordre social » (9).
(9) Jean Pelissier, Alain Supiot et Antoine Jeammaud, op. cit., no 7, p. 7.

 

Il poursuit dans la même veine : « Réputé limité pour compenser l’inégalité socioéconomique
inhérente à une économie capitaliste et à la subordination salariale, le droit du travail agence à cette fin des rapports juridiques asymétriques.
Employeurs et salariés n’ont pas des droits et obligations identiques ou équivalents (...) » (10).
(10) Ibid., no 40, p. 57.


Les considérations politiques affleurent : « À ce jour, le principal inconvénient
de la mondialisation est moins un effet négatif sur le niveau d’emploi qu’une
réduction du champ de la décision politique – donc d’éventuelles réformes
sociales – par intégration croissante dans la « société de marché » quasi-planétaire.
Il est permis de penser qu’une réaction utile à cette globalisation néolibérale
et pour un autre cours de la mondialisation passe par le renforcement
de « l’Europe sociale », c’est-à-dire la mise en normes du fameux « modèle social européen » que tous les acteurs de l’intégration régionale en cours prétendent vouloir sauvegarder ». (11)
(11) Ibid., no 45, p. 66.

 

La doctrine, il ne faut pas l’oublier, nourrit les juges.
Comment s’étonner d’une jurisprudence politisée lorsque les instruments de réflexion le sont ?


Les réformes manquées du « droit du travail »


Ces dernières années, divers gouvernements ont tenté de réformer le
« droit du travail », mais à la marge et de manière maladroite. On a ainsi tenté
de développer de nouveaux types de conventions et de nouveaux « contrats
aidés ». C’est ainsi qu’ont été créés successivement, selon des acronymes barbares,
le CNE, le CPE, etc. Le rapport de Pierre Cahuc et Francis Kramarz
du 2 décembre 2004 a proposé, afin de réduire les inégalités de traitement et
de simplifier le droit du travail, de supprimer le contrat à durée déterminée et
de créer un contrat de travail unique. Celui-ci devait être à durée indéterminée,
donner droit à une prime selon l’ancienneté en cas de licenciement, enfin
donner lieu à une taxe sur les licenciements qui servirait à garantir « le droit au reclassement du salarié », et ce « dans un cadre organisé par le service public de l’emploi » (12).

(12) Rapport par Pierre Cahuc et Francis Kramarz, De la précarité à la mobilité : vers une sécurité sociale professionnelle, 2 décembre 2004, p. 135.

 

Cette proposition a été présentée comme le parangon du libéralisme !


Le rapport de Virville observait que la législation avait visé à limiter la liberté contractuelle dans les entreprises pour assurer la protection des « travailleurs » (13).

(13) Michel de Virville, op. cit., p. 5

 

Or, le droit du travail, pour mériter son nom, doit devenir essentiellement
contractuel. La liberté et l’innovation exsuderont alors de la pratique. Il
n’y a rien de moins libéral qu’un contrat de travail unique ! En effet, il n’appartient
pas à l’État de réglementer les contrats. Le contrat de travail unique est un
non-sens : la concurrence se marque par la multiplicité des contrats, par définition
libres. Une autre proposition a été de limiter l’indemnisation en cas de
rupture du contrat de travail (14) ou encore, sur le modèle du contrat « nouvelles embauches », de dispenser de motivation la lettre par laquelle le contrat était rompu.

(14) L’accord interprofessionnel du 11 janvier 2008 précise que les parties signataires
conviennent de travailler avec les pouvoirs publics pour fixer un plafond et un plancher au montant
des dommages et intérêts susceptibles d’être alloués en cas de licenciement sans cause réelle et
sérieuse.

 

De telles règles, ainsi posées de manière générale, sont inacceptables
car elles organisent l’arbitraire. Au demeurant, elles ne sont pas conformes à la
jurisprudence du Conseil constitutionnel. Selon sa décision du 9 novembre
1999, celui-ci considère que la liberté, sur la base de l’article 4 de la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen (15), justifie qu’un contrat à durée indéterminée
puisse être rompu unilatéralement par l’un ou l’autre des contractants, mais l’information du cocontractant et la réparation du préjudice éventuel résultant des conditions de la rupture doivent être garanties.
(15) « La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui (...) ».

 

Quant aux « contrats aidés », ils coûtent chaque année une somme considérable aux contribuables.
Or, toute « politique de l’emploi » déplace les emplois par les contrats aidés ; elle
n’en crée aucun et en détruit beaucoup. Bastiat a brillamment attaché son nom
à la distinction entre ce qui se voit et ce qui ne se voit pas...


Pour un vrai droit du travail


Le temps n’est plus aux réformettes. Un retour au droit commun s’impose.
Il a pour nom Liberté : liberté contractuelle, liberté de constituer des syndicats,
liberté d’embauche et de licenciement, respect du droit de propriété, liberté du
droit de grève et du lock out. En matière de contrats de travail, la liberté doit
en effet être la règle : liberté d’embaucher et – parallélisme des formes oblige –
liberté de licencier ou plus généralement de rompre le contrat conformément
au droit commun des contrats. La rupture doit donc être possible selon les
accords conclus et, comme pour tous contrats, l’employé doit avoir la possibilité
de réclamer des dommages et intérêts en cas de rupture abusive. En effet, un contrat doit être exécuté de bonne foi par les parties et nul ne saurait être privé de la possibilité tant de saisir la justice que de demander réparation pour le préjudice subi.


Le Code du travail, qui peut être qualifié de « honte du genre humain »
pour paraphraser un président américain qui s’exprimait au sujet du Code
fiscal, doit être, tel qu’il existe, supprimé. Le mauvais exemple vient de notre
texte le plus élevé dans la hiérarchie juridique. Il faut insister sur le fait que
nous sommes toujours régis par le Préambule, à caractère socialo-communiste,
de la Constitution de 1946, auquel renvoient nos institutions. Il échet de rappeler
que ce texte commence par les mots suivants : « Au lendemain de la
victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir
et de dégrader la personne humaine (...) », ce qui signifie qu’un « peuple libre »
existait en Union soviétique ! Est-il acceptable de prévoir, comme le fait toujours
ce préambule, que « tout travailleur participe, par l’intermédiaire de ses
délégués, (...) à la gestion des entreprises » ? Mais la socialisation du « droit du
travail » ne provient pas seulement de règles internes ; elle découle également
de règles communautaires et internationales. À cet égard, la Charte des droits
fondamentaux, intégrée dans le projet avorté de Traité établissant une constitution pour l’Europe, et qui a été reprise dans le « Traité simplifié » de 2007, ne manque pas d’inquiéter.


Enfin, les règles relatives aux syndicats et aux représentants syndicalistes
doivent être modifiées. Le monopole de représentation dont bénéficient depuis
des décennies quelques syndicats est inacceptable, ce qui renvoie à une réforme
du financement des syndicats, actuellement nourris par les contribuables, et qui
ne devraient fonctionner qu’en vertu de ressources propres. Jacques Garello,
Bertrand Lemennicier et Henri Lepage écrivaient déjà avec bonheur que la libéralisation du marché du travail, la modification des procédures d’élection et la réforme du droit de grève pourraient rendre à chaque salarié sa complète liberté à l’égard des syndicats (16).

(16) Jacques Garello, Bertrand Lemennicier et Henri Lepage, op. cit., p. 198.


Alors et alors seulement, un « droit du travail » se substituera enfin à une « législation industrielle » et la forme sera la soeur jumelle de la Liberté. Alors et alors seulement, le contrat de travail sera un contrat de droit commun, librement conclu par les parties, par définition dans l’intérêt de chacune d’entre elles.

 

 

Jean-Louis CACCOMO


STOCK-OPTIONS, DÉLITS D’INITIÉS : DE L’INCULTURE ÉCONOMIQUE À L’INFORMATION-SPECTACLE


Notre pays ne parvient décidément pas à se débarrasser de ses vieux démons malgré une attente forte et une espérance réelle mais tant de fois déçue. Les alternances
politiques n’y font rien. Il semble
que le climat d’hystérie antiéconomique soit
durablement installé sur l’Hexagone. En
quelques mois, après un bref état de grâce
où l’on a cru tout possible, les scènes classiques
de la tragicomédie à la française nous
sont inlassablement rejouées. On a seulement
changé les acteurs de la pièce ; on a
gardé le scénario dont les ingrédients sont
tellement connus : grèves préventives à
répétition, séquestration de cadres d’entreprise par des ouvriers en colère, routes
et accès aux aéroports bloqués par les chauffeurs de taxi furieux, dénonciation
rituelle des profits des uns (Total) et des pertes des autres (Société Générale).


Avec la rupture politique annoncée, on aurait pu espérer en ce domaine un changement climatique. Mais la diabolisation des marchés financiers, de l’actionnaire et de la figure du manager ou du grand patron reste un des symptômes les plus frappants de l’incurie économique qui est un trait structurel saillant de notre caractère national. D’autant que ce refrain est aussi porté en choeur
par quelques grandes personnalités de la droite française, ce qui est sans doute
une des marques de reconnaissance de la droite décomplexée à la française
alors que Christine Lagarde laisse entendre qu’elle pourrait s’inspirer des recommandations
de Bernard Maris, professeur d’économie à Paris VIII et directeur adjoint de la rédaction de Charlie Hebdo (1).
(1) La droite peut enfin tenir un discours de gauche sans aucun complexe en ces temps d’ouverture. Autrefois, la droite faisait une politique de gauche sans vraiment l’assumer ; aujourd’hui, elle en est fière. C’est cela la droite décomplexée ?

 

Mais la connaissance de toute chose, et notamment de la chose économique, ne gagne jamais à traiter les problèmes sur le registre du spectacle, de l’émotion et du lynchage.

Bon sang, mais c’est bien sûr !


Certains parlementaires de l’UMP proposent donc de taxer les stockoptions
pour redresser les comptes de la sécurité sociale. Comme personne ne
semble admettre qu’il faut avant toute chose stopper le dérapage des dépenses
(sociales et publiques), et donc s’attaquer aux causes structurelles des déficits, on
cherche de nouvelles recettes, c’est-à-dire que l’on nourrit un dérapage des
recettes elles-mêmes. L’expérience nous montre pourtant qu’un tel dérapage
des recettes n’a jamais empêché le creusement du déficit, et l’accumulation d’une dette qui est une véritable bombe à retardement.


Mais quoi de plus populaire, pour ne pas dire populiste, que de faire payer
les riches patrons dont certains font aujourd’hui la une des journaux à scandales
financiers ? C’est désormais un réflexe national, compréhensible de la part d’un
leader de la LCR pour qui un patron ne saurait être qu’un parasite exploitant la
sueur des ouvriers (2).

(2) À ce propos, voir le nouveau livre d’Éric Brunet, Être riche, un tabou français, Albin Michel, Paris 2007.

 

Mais cela laisse tout de même songeur quand une telle proposition émane de grandes personnalités de l’UMP, sans doute en quête de légitimité auprès de ceux qui s’attribuent le monopole du coeur et de la morale.


C’est à croire que ces moralisateurs ne savent pas que la banque en particulier,
et la finance en général, ont été inventées pour transformer les petites
gouttes improductives que sont nos épargnes individuelles en fleuves, puis
océans, c’est-à-dire en capitaux productifs. Si chacun stérilise de son côté 1 ou
50 euros, il n’aura guère d’autres choix que de les consommer. Mais que survienne
un intermédiaire avisé pour réunir ces 1 ou 50 euros issus de la poche
de 20 ou 30 millions de petits épargnants, alors ils transforment ces gouttes
éparses en un fleuve puissant : les capitaux. Capitaux qu’ils mettent à disposition
des entrepreneurs, des managers, des innovateurs, et ces fleuves donneront
naissance à un océan. Jacques Marseille observe judicieusement que si l’on
confisquait les salaires des patrons du CAC 40 pour redistribuer cette cagnotte
aux français les plus pauvres, chacun toucherait une fois pour toutes... 50 euros.
Une goutte qui aura vite fait d’être évaporée puisqu’un ménage français dilapide
cette somme en moyenne en 1 mois dans un bureau-tabac. Et une fois la goutte
évaporée, il n’y aura plus d’océan. Certes les plus riches seront moins riches,
mais les plus pauvres ne seront pas moins pauvres.


Ainsi, une redistribution aveugle contribue à défaire le processus financier.
Au lieu d’assembler les gouttes improductives pour en faire des fleuves créateurs
de richesse, on revient à l’envers : on brise le fleuve, on le décompose en ses gouttes initiales pour les rendre aux petits épargnants... Chacun retrouve sa gouttelette désormais improductive.


S’attaquer aux stock-options, c’est encore s’en prendre à ce qui se voit, à
la pointe insignifiante de l’iceberg, et ne pas prendre la mesure du travail invisible
– mais tellement indispensable – des marchés financiers et de leurs acteurs.


Et croyez-bien que je ne cherche nullement à défendre les riches ou à flatter
les puissants. Ils n’ont pas besoin de moi et je ne suis pas de leur monde (je ne
touche aucune stock-option !). De toute façon, ils auront leur armada de conseillers
financiers et d’avocats d’affaires, et sauront délocaliser leur patrimoine sous
des cieux plus accueillants. Et c’est bien là le problème. Je prends la défense du
« Français d’en bas » car la fuite des capitaux, qui accompagnera nécessairement
(et accompagne déjà) la saignée des managers, des innovateurs et des entreprenants,
cette fuite-là est désastreuse pour la vitalité économique de notre pays, sans laquelle aucun système social ne peut tenir.


Il y a quelques années, l’État de la Floride voulait faire payer les riches en
instituant une taxe sur les bateaux de luxe. Les riches en ont-ils souffert ? Pas le
moins du monde, ils ont acheté moins de bateaux ou réalisé d’autres placements.
En revanche, tout l’artisanat qui prospérait autour de la fabrication et l’entretien
des yachts est parti en lambeaux, mettant sur le carreau des ouvriers qui vivaient
de cette activité.


Vent de panique autour d’un délit d’initié


Revenons un instant sur l’actualité du « délit d’initié ». Mais plutôt que de
répéter mécaniquement les mêmes incantations destinées à chauffer les foules,
pour ensuite pouvoir brûler en toute conscience les sorcières ainsi livrées à la
vindicte populaire, osons quelques questions qui modifient la perspective, ne
serait-ce que pour faire admettre qu’en ce domaine aussi, il peut y avoir d’autres
points de vue.


Imaginez un délit de grande vitesse, destiné à punir tout automobiliste
dépassant 50 km/h sur l’autoroute. Évidemment, nous serions tous potentiellement
des délinquants en grande puissance. Mais pour peu que l’on perde de vue
les fondements éthiques du droit, les délits peuvent ainsi être multipliés à foison.
Celui qui travaille dans l’économie parallèle est-il fondamentalement un délinquant
? Celui qui s’expatrie est-il fondamentalement un traître à sa patrie ?


N’est-ce pas une réglementation trop lourde et trop rigide qui précipite certains
acteurs économiques à la marge du droit. D’ailleurs, le droit du travail est tellement
imposant qu’un patron de PME enfreint souvent à son insu une réglementation.
Pour être respectée, la loi doit être respectable surtout lorsque nul n’est

censé l’ignorer : c’est-à-dire claire, sans ambigüité et conforme aux grands principes
énoncés dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. En
revanche, une réglementation mal adaptée peut conduire à punir des gens qui
seraient considérés comme innocents en d’autres contextes réglementaires. Tuer
quelqu’un est, sans aucun doute possible, un crime affreux. Toutes les grandes
religions considèrent le crime comme un pêché suprême : « Tu ne tueras point ».
C’est sans ambigüité. Pourtant, il est des cas – heureusement exceptionnel – où
tuer peut être inspiré par des intentions louables (3).

(3) Que penser du rebelle qui cherche à tuer un dictateur ou un tortionnaire, ou du résistant
qui tente de tuer Hitler, ou de ce vieillard désespéré qui aide son épouse, condamnée par la maladie
d’Alzheimer, à mourir ?


Difficile définition de l’innocence


Il est intéressant de se demander en quoi et pourquoi « être initié » est-ce
devenu un délit. Ceux qui sont à l’origine de telles réglementations, destinées à
moraliser les affaires, s’appuient sur une référence totalement abstraite dans
laquelle les agents économiques disposeraient, tous et au même moment, de la
même information. Mais, si telle est la définition de l’innocence, alors nous
sommes tous coupables. Car le coupable est celui qui dispose de l’information
en plus, et qui de surcroît l’utilise (puisque l’information n’a de valeur qui si elle
aide à prendre une décision). Doublement coupable ! Ce faisant, ces mêmes
juristes prennent le risque de confondre un innovateur avec un monopole, celui
qui découvre quelque chose avant les autres étant nécessairement le seul sur le
marché qu’il vient de mettre à jour. Faut-il le condamner, punir son avance (qui
n’est que la récompense d’un effort et d’un sacrifice initial) sous prétexte de
permettre aux autres de le rattraper et de rendre ainsi la concurrence plus
« loyale » ?


Il en va de même du délit d’initié. C’est une donc notion très délicate à
manipuler avec grande précaution. Je ne dis pas qu’elle n’est pas justifiée. Mais
elle n’est pas non plus absolument inattaquable et son application stricte pose
de redoutables questions. En effet, si un dirigeant d’entreprise ou un manager
ne possède pas les actions de sa propre entreprise, cela paraîtra suspect. C’est
un peu comme le boucher qui ne mangerait pas la viande qu’il vend à ses clients.
Mais si le dirigeant possède ses propres actions, il se met aussi dans une situation
inextricable. De par sa position, il est évident qu’il aura des informations avant
les autres. Et comment ne pourrait-il pas les exploiter ? D’ailleurs, il ne serait
pas rationnel de ne pas exploiter cet avantage car tout le jeu compétitif repose
sur cette recherche d’un avantage concurrentiel, et l’avantage informationnel en
fait partie. L’intelligence (économique) consiste précisément à savoir utiliser
l’information (économique). Dans l’univers des hommes, il y a des asymétries d’information. Ce n’est pas une défaillance du marché, c’est dans la nature même des rapports humains.


Les journalistes s’en donnent à coeur joie sur ces affaires de délit d’initiés.
Mais un journaliste n’est-il pas lui-même à la recherche du scoop, c’est-à-dire
qu’il cherche à exploiter une information qui a une grande valeur précisément
parce qu’il sera le premier à la diffuser ? Un médecin qui connait de l’intérieur
un hôpital détient une information que le grand public ne peut pas obtenir. C’est
normal du fait même de sa position. Il n’y peut rien. Et il sera ainsi en mesure
de conseiller ses proches ou ceux qui veulent bien l’entendre, leur recommandant
tel service ou leur disant d’éviter tel praticien. Il en est de même d’un
professeur d’université (ou de n’importe quelle profession). Voyant l’envers du
décor, il sera en mesure de mieux veiller à l’orientation de ses propres enfants.


À ce propos, un grand nombre d’universitaires, qui se font d’ardents défenseurs
du secteur public, inscrivent leurs enfants dans des établissements privés.
Seraient-ils initiés à une information qui échappe au grand public ? Mais alors,
c’est un délit d’initié massif.


Le délit d’initié (tout comme les lois anti-trust) s’appuie sur la référence à
un monde abstrait de « concurrence pure et parfaite », dans lequel tout le monde
partagerait la même information (information parfaite) et d’où seraient exclus
tous les innovateurs (car les innovateurs ont tendance à protéger leurs informations).
En bref, cette vision statique de la concurrence, qui inspire une grande
partie de la législation moderne, n’a rien à voir avec la réalité du monde économique
ouvert, évolutif et compétitif dans lequel nous vivons tous.


Les délits ambigus


S’il y a des gens qui volent, à quelque niveau que ce soit, qu’ils soient
châtiés dans la mesure où ils ont commis des malversations, dans la mesure où
ils ont commis des fautes sans ambiguïté car personne ne doit être au-dessus
des lois. Si les patrons d’EADS ont commis une faute, elle est avant tout morale :
ils se sont comportés comme de mauvais patrons, sans aucun esprit de solidarité
pour l’entreprise. Mais est-ce étonnant de la part de patrons français qui ressemblent
bien plus à des énarques entretenant des relations dangereuses avec
le pouvoir qu’à des entrepreneurs qui sont partis de rien pour construire un
empire qu’ils ont la responsabilité de gérer et de transmettre aux générations
futures ? EADS est encore un montage politico-industriel qui a peu de chose à
voir avec l’esprit du capitalisme. Mais ce n’est pas un crime que d’être un mauvais
patron, ou un mauvais salarié. C’est regrettable certes ! D’autant que les
déboires de l’entreprise EADS étaient un secret de polichinelle. Les retards dans
les délais de livraison étaient connus du grand public. Le plus étonnant est que
cette information connue ne fut pas intégrée dans les cotations des actions, ce qui témoigne plus d’une inefficience de nos marchés financiers que d’une malhonnêteté des patrons incriminés.


Il y a donc des « délits » ambigus, qui ne sont des fautes que d’un certain point de vue. Quelle est la pertinence et la légitimité de certaines réglementations qui font de nous tous des délinquants potentiels ? Et si nous ne regardons pas ce problème en face, ces réglementations vont devenir envahissantes et terrorisantes au point que l’activité économique elle-même sera devenue suspecte.
 

La perspective de l’actionnaire


En matière économique, tout dépend du point de vue où l’on se place. Les
exemples sont nombreux. Le président de la république s’en prend par exemple
à l’euro fort. Mais si un euro fort fait le malheur des exportateurs (en tout cas,
les exportateurs allemands se portent bien), il fait aussi le bonheur des importateurs.


De la même manière, certains analystes financiers présentent la baisse
des prix de l’immobilier (ou le ralentissement de la hausse) comme une catastrophe.
Sans doute ont-ils trop rapidement adopté le point de vue des vendeurs ;
mais si vous êtes acheteurs, c’est plutôt une bonne nouvelle. D’autant que si le
prix de l’actif baisse, son rendement va augmenter. D’une manière générale, sur
un marché, il y a des offreurs d’un côté et des demandeurs de l’autre côté. Tout
mouvement de prix, quel qu’en soit le sens, chagrinera les uns au même moment
qu’il enchantera les autres.


Monsieur Michelin aimait à dire que l’entreprise doit satisfaire ses trois
partenaires que sont les clients, les salariés et les actionnaires car si un des partenaires se retire, c’est l’entreprise qui se casse la figure.


L’essentiel des commentaires économiques actuels révèle un parti pris
consistant à fustiger presque par principe le point de vue de l’actionnaire pour
adopter le point de vue du salarié, comme si le point de vue de l’actionnaire
étant forcément mauvais et celui du salarié, par nature bon. Pourtant, cette
perspective n’est pas plus légitime qu’une autre d’autant que le bon manager
doit prendre en compte les trois perspectives. On détermine en effet la compétence
d’un manager à sa capacité à conjuguer les attentes du client avec les
exigences de l’actionnaire et les préoccupations du salarié. Par exemple, l’actionnaire
n’est pas responsable des retards de délais de livraison de l’entreprise dans
laquelle il a engagé des fonds. Au contraire, en engageant des fonds, il témoigne
d’une confiance que l’entreprise ne mérite pas toujours. En ce cas, il prend le
risque de subir une perte. Il est normal que l’actionnaire puisse alors se désengager,
justement pour protéger le capital qu’on lui a confié. Le fait que l’on
n’écoute que le point de vue du salarié n’est pas une présentation objective des
choses mais s’inscrit dans le cadre d’une présentation émotionnelle de l’information économique qui a peu de chose à voir avec l’analyse rigoureuse des faits.

Imaginons une entreprise constamment paralysée par des mouvements
sociaux ou par un niveau d’absentéisme élevé de la part de ses salariés. Si le
manager ne parvient pas à mettre de l’ordre dans l’entreprise au risque de perdre
des clients, les actionnaires finiront par se retirer, ce qui est sain et normal. Il
faut pouvoir sauver le capital qui pourra ainsi être investi dans des entreprises
plus dynamiques et mieux gérées. Alors les salariés vont s’en prendre à la tyrannie du capital, fustigeant l’infidélité des actionnaires. Mais finalement, à qui la faute ?


Le rôle de l’État actionnaire


Reconsidérons donc l’affaire EADS du point de vue de l’actionnaire. Bercy
affirme s’être bien comporté : en gardant les actions EADS, il aurait affiché ainsi
sa « fidélité » à l’entreprise. Pourtant, il n’est pas sûr que l’État se soit si bien
comporté dans cette affaire. Car l’État est ici un actionnaire et doit donc se
comporter comme un actionnaire. Or, l’actionnaire doit-il être fidèle à l’entreprise
même si celle-ci se comporte mal, même si celle-ci est mal gérée ? L’actionnaire
ne doit-il pas être fidèle aux engagements qu’il a pris vis-à-vis de ceux qui
lui ont confié son épargne (qui sont les ménages en tant qu’épargnants ou futurs
retraités) ? Quand on endosse le rôle d’un actionnaire, on doit adopter le point
de vue de l’actionnaire. Et on ne peut pas demander à l’actionnaire d’adopter
le point de vue du salarié. Ce n’est pas la confusion des perspectives qui permet
le management de l’entreprise, mais leur articulation, à condition que chacun
joue pleinement son rôle.


D’ailleurs, poussons plus loin encore l’interrogation. L’État a-t-il à disposer
du produit de nos impôts pour rentrer dans le conseil d’administration
d’une entreprise qui évolue dans le secteur concurrentiel ? Est-ce là son rôle
fondamental et légitime ? D’une certaine manière, il joue en bourse avec
l’argent du contribuable... et non seulement il joue en bourse, mais en plus il
joue mal ! L’État détient, avec l’argent des contribuables français, un stock
d’actions dont il sait par ailleurs que la valeur va baisser. En tant qu’actionnaire,
soucieux de conserver la valeur du capital que les épargnants (ici plutôt les
contribuables) lui ont confié, il aurait dû liquider ses actions et, avec les sommes
ainsi encaissées, acheter des actions d’une entreprise dont il pense que la valeur
va augmenter. C’est la seule manière de préserver le capital (qui est dans ce
cas de l’argent public). Si l’on considère le point de vue de l’épargnant (que
sous sommes tous à divers degrés), son souci est de préserver (au moins) et de
faire fructifier (au mieux) son épargne. Il le confie pour cela à des professionnels.
Ces professionnels à leur tour prennent des positions, notamment en
achetant des actions. Ils deviennent ainsi des actionnaires. De ce point de vue,
les actionnaires sont des intermédiaires et des représentants : ils doivent fidélité
à ceux qu’ils représentent.

Le point de vue de l’entreprise


Considérons maintenant le point de vue de l’entreprise. Une entreprise
entre en bourse pour aller chercher des capitaux. Elle va faire son marché sur
les marchés financiers en quelque sorte comme elle ira sur le marché du travail
pour trouver des salariés. La mise en vente d’actions permet d’attirer l’épargne
tandis que les achats d’actions (lors de la première introduction) permettent de
financer l’investissement. Lors de l’introduction en bourse, si toutes les actions
sont vendues, les capitaux sont donc entrés une fois pour toutes dans l’entreprise.


Cet apport de capitaux lui permettra de financer l’investissement pour lequel l’entreprise était précisément à la recherche des capitaux.


Intéressons-nous maintenant à ces actions. Celles-ci peuvent à tout moment
être revendues et changer ainsi de propriétaires. Elles vont changer de mains.
Le fait que les actions changent de main importe peu du point de vue de l’entreprise
qui a financé son investissement. Elle devra toujours distribuer des dividendes
aux détenteurs des actions, même si les détenteurs ont changé de visage.
En revanche, ce qui importe pour l’actionnaire, c’est la possibilité de revendre
et d’acheter les actions, ce qui exerce une sorte de pression sur les managers
des entreprises. Il serait même dangereux que l’actionnaire soit lié – attaché –
à l’entreprise. En effet, si un manager gère une entreprise dont l’actionnaire
principal dit par avance « quoi que vous fassiez, je ne revendrai jamais les
actions, je vous suis fidèle », on ouvre ainsi la porte à la mauvaise gestion, en accroissant le risque d’avoir un mauvais management.


C’est comme si je pouvais me permettre de ne pas payer mon salarié tout
en l’obligeant à venir travailler pour moi. Or, il en est du capital comme du
travail : il faut le rémunérer. Et s’il peut trouver mieux ailleurs, il ira ailleurs, et il doit pouvoir aller ailleurs.


L’art subtil du management ou la
difficile articulation des perspectives


Si une entreprise ne distribue pas de dividendes à ses actionnaires, et si les
actionnaires sont déçues par cette non-distribution, ils peuvent revendre les
actions pour acquérir des actions d’une autre entreprise qui distribue du dividende.
C’est pourquoi la politique de communication vis-à-vis des actionnaires
est importante. Un manager doit expliquer pourquoi il ne distribue pas les dividendes
: est-ce parce que l’entreprise ne réalise plus de bénéfices parce que son
marché est en récession, ou est-ce parce qu’elle a réinvesti ses bénéfices dans
la recherche ou dans l’investissement parce que son marché est en croissance ?

 

Ce n’est pas la même chose. Il faut donc sans cesse l’expliquer aux actionnaires.

Ils ne sont pas forcément infidèles et volages ; mais en ce domaine, comme en
beaucoup d’autres, ils ne sont pas a priori fidèles. Tout comme les clients ! La
fidélité (des actionnaires, des clients ou des salariés) se conquiert comme la
confiance, mais elle ne peut s’imposer a priori.


Sur le long terme, les actionnaires, les clients et les salariés restent fidèles
aux entreprises les plus performantes, car celles-ci distribueront des dividendes
(aux actionnaires), offriront les meilleurs produits (aux clients) et proposeront de
meilleurs salaires (aux salariés). Telle est la récompense d’une fidélité éprouvée.
Mais la fidélité ne peut être décrétée par la loi car on ne connait pas a priori les performances des entreprises.


C’est ainsi que les marchés financiers contribuent à une allocation la plus
efficiente possible du capital. Sachant que les actionnaires ne sont pas obligés
de garder les actions de l’entreprise, que le souci des grands investisseurs (comme
les fonds de pension) est d’abord de préserver les intérêts de ceux qui leur
confient leur épargne, et que cette épargne peut à tout moment être convertie
en n’importe quelle action (ou tout autres actifs), il revient alors au (bon) manager
de tout faire pour inspirer la confiance de ses actionnaires.
On ne demande pas aux actionnaires d’être fidèles aux entreprises dans
lesquelles ils prennent des participations, mais d’être fidèles aux épargnants dont
ils gèrent le capital. Bien sûr, de la même manière qu’un propriétaire préfère
conserver un locataire sérieux qui paie régulièrement son loyer et prend soin de
l’appartement qu’il loue, un actionnaire préfère rester dans une entreprise bien
gérée, qui paie régulièrement des dividendes. Mais on ne connait jamais la perle rare par avance. C’est pourquoi tous les agents économiques – clients, salariés et actionnaires – doivent être libres d’entrer et de sortir de leur marché.


Pour une saine gouvernance
de l’entreprise


L’État ne peut être ni un bon actionnaire, ni un bon gestionnaire d’entreprise.
Tel n’est pas son rôle. Il n’a donc aucune légitimité à piloter des entreprises
évoluant dans le secteur concurrentiel. L’État joue ainsi avec l’argent du contribuable,
sans aucune obligation de résultat. C’est presque un détournement de
fonds publics : l’argent prélevé sur le contribuable (gagné durement à la sueur
de son front) a vocation à financer les biens et services publics (dont certains
manquent cruellement de moyens comme la justice ou la police), et non pas à
prendre des participations dans des entreprises au nom d’une conception
dépassée de la politique industrielle. Le contribuable américain ne finance pas les investissements de Boeing. C’est aux clients (satisfaits) et aux actionnaires (satisfaits) de le faire.


Un fonds de pension doit rendre des comptes à ses clients qui sont des épargnants (et de futurs retraités), lesquels ont signé un contrat sur la base d’un
rendement attendu. Par ce contrat, l’épargnant s’engage à apporter une certaine
somme chaque mois tandis que le fond s’engage à produire un rendement à
partir de ce capital accumulé. Ainsi, si je confie 100 à un fond de pension, il lui
revient de placer ces 100 de telle sorte qu’ils capitalisent, qu’ils « fassent des
petits » afin de pouvoir financer mes futures pensions de retraité. La structure
et la composition en actions, c’est le problème (technique) du professionnel à
qui j’ai confié mon épargne et dont il est responsable. Si le portefeuille inclut
une ligne d’actions EADS, pourquoi pas ? En signant le contrat, je suis censé
faire confiance au professionnel qui place mon argent et dont c’est le métier.
Mais s’il dispose d’une information qui lui laisse penser que la valeur des actions EADS va baisser, j’attends du professionnel qu’il exploite au mieux cette information.


Ce qui m’importe en tant qu’épargnant, c’est la préservation (au minimum)
de mon capital. Je compte sur mes retraites demain, et je n’ai guère envie que
mon épargne soit bloquée dans une entreprise qui prendrait le chemin de la
faillite. Tel est le rôle normal des actionnaires : ils doivent la fidélité à ceux dont ils sont les représentants, c’est-à-dire finalement à nous-mêmes en tant qu’épargnants.


Il faut toujours avoir en tête que c’est toujours le ménage qui est à la source
de ces perspectives différentes et contrastées dans le sens où nous sommes tous,
tour à tour, salariés (pour percevoir notre revenu), clients (lorsque nous dépensons notre revenu) et épargnants (lorsque nous en plaçons une partie pour le dépenser plus tard).


Il revient donc au conseil d’administration (et non au législateur) de mettre
en place les règles de gouvernance de l’entreprise permettant de fidéliser les
actionnaires, d’attirer les meilleurs managers, les salariés les plus motivés, etc.,
et aussi les meilleurs clients, toutes choses qui peuvent difficilement faire l’objet d’une réglementation a priori. C’est bien l’art délicat du management de l’entreprise.


Si les managers d’entreprise n’ont pas compétence à gouverner un pays, les ministres et les responsables politiques n’ont pas plus de compétences ni de légitimité à s’ingérer dans le gouvernement des entreprises.

 

 

BONNES FEUILLES


Gérard MINART


Actualité de Jacques Rueff
Le plan de redressement de 1958 : une réussite du libéralisme appliqué

Institut Charles Coquelin, 2007,
165 pages, 17 €, à commander par email : edschcoq@noos.fr ou sur www.freewebs.com/institutcharlescoquelin/

 


Gérard Minart se consacre à la biographie de personnages historiques. Après Frédéric Bastiat et Jean-Baptiste Say, il nous propose un portrait très réussi de Jacques Rueff. Voici le chapitre 16, intitulé : « Les incroyables erreurs de notre politique de crédit ».


À la fin de sa vie, Jacques Rueff jugeait que 25 % seulement des réformes qu’il avait proposées avaient abouti. Parmi les 75 % restants, il y avait surtout cette vaste et nécessaire refonte de toute la politique du crédit qui était demeurée
en suspens.


Sur cette affaire capitale, à deux reprises, il s’était trouvé face à un veto.
Aussi bien en 1958, lors de la préparation du plan d’assainissement, qu’en
1959, au moment de la mise en place du comité sur les obstacles à l’expansion économique, on lui avait signifié l’interdiction absolue de se saisir des problèmes du crédit.


La raison officielle était que seul le Conseil National du Crédit avait autorité
pour suivre et perfectionner les pratiques du système bancaire français.


La raison réelle était que ce système bancaire était une considérable puissance,
veillant jalousement sur ses prérogatives dont certaines étaient de vrais privilèges. De surcroît, ce système était sous la coupe d’un vieux rival de Rueff : Wilfrid Baumgartner.


Si l’on veut comprendre ce qu’était le système bancaire français en 1958
il importe de procéder par image :
Imaginons une puissante marine nationale dominée par un magnifique vaisseau
amiral, la Banque de France, flanquée d’un groupe de destroyers, le Conseil
National du Crédit d’un côté, les grandes banques – nationalisées et privées –
de l’autre, le tout entouré de la nombreuse flottille des petites et moyennes
banques locales et régionales.


Ensemble impressionnant, véritables État dans l’État où tous les éléments
sont reliés entre eux par un réseau invisible de liens professionnels et parfois
personnels.


Dominant et régissant cet ensemble, un véritable pacha, comme on dit en
terme de marine : Wilfrid Baumgartner, gouverneur de la Banque de France,
que, dans les allées du pouvoir, on salue respectueusement du titre de Monsieur
le Gouverneur.


Wilfrid Baumgartner : un rival de trente ans de Jacques Rueff.


Les deux hommes ne s’apprécient guère.
Conservateur austère et rigide, digne représentant de la technocratie financière
élitiste et distante qui règne dans la haute fonction publique, ayant fait
l’essentiel de sa carrière à Paris dans les cercles les plus élevés de l’administration,
Baumgartner n’a jamais supporté la personnalité brillante et à multiples
facettes d’un Jacques Rueff hétérodoxe, réformateur, non conformiste, qui peut
être successivement et avec le même talent, économiste, écrivain, conférencier,
professeur et qui, de surcroît, ayant fait une grande partie de sa carrière à l’international,
se montre très attentif à ce qui se passe au-delà des frontières.


Ils se sont opposés dès 1934 lors de leur passage au Mouvement général des fonds – ainsi appelait-on le Trésor – où tous deux avaient le titre de directeur
adjoint : Rueff, 38 ans, était chargé des finances extérieures et Baumgartner, 32 ans, de la gestion de la trésorerie intérieure.


Olivier Feiertag, biographe de Wilfrid Baumgartner, a retrouvé dans les
papiers de ce dernier une note manuscrite de plusieurs pages, datée de cette
époque, intitulée W.B. contre J.R., où Baumgartner recense ses qualités et les
oppose aux qualités – et aux défauts – de Jacques Rueff. Dans ce curieux texte,
Baumgartner se flatte d’être « dévoué à sa fonction » alors que Rueff, selon lui,
ne serait que « dévoué à sa personne » (2).
(2) Olivier Feiertag, Wilfrid Baumgartner, un grand commis des finances à la croisée des
pouvoirs (1902-1978), Paris, 2006, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, p. 142. On ne saurait trop recommander la lecture de cette monumentale biographie (786 pages) non seulement en raison des nombreuses références à Jacques Rueff mais aussi à cause des éclairages passionnants sur cette période de l’histoire de France où Baumgartner fut gouverneur de la Banque de France et qui fut appelée « l’économie d’endettement ». Cette biographie, de surcroît, se lit comme un roman, ce qui n’est pas un mince éloge pour un ouvrage dont les acteurs, en dehors de Baumgartner, se nomment la Finance, la Monnaie, la Banque, le Crédit, les Taux d’intérêt, etc.

 


Ceux qui ont bien connu les deux hommes ont très profondément regretté que leur oppsition ait bloqué l’indispensable réforme du crédit :
Ainsi de Maurice Pérouse :
« Il est dommage, souligne-t-il, que des problèmes de personnes se soient
posés. J’ai pour l’un et l’autre des hommes qui étaient en charge de ces questions,
dans la pensée et dans l’action, un grand respect, une grande estime, la
ferme conviction que l’un et l’autre étaient des serviteurs passionnés de l’État et
de l’intérêt public. Il est seulement un peu – et c’est peut-être un euphémisme
– regrettable que ces divergences de pensée aient empêché la refonte de nos
institutions en ce qui concerne les marchés monétaires et financiers et les techniques
de crédit, en même temps que le redressement politique emportait dans
son sillage un exceptionnel redressement économique (3). »

(3) 1958, la faillite ou le miracle, op. cit., p. 103.


Ainsi, également, de Maurice Couve de Murville :
« Interdiction, confirme-t-il, avait été faite au comité de 1958, interdiction
renouvelée en 1959-1960 au comité Rueff-Armand, de se mêler des questions
monétaires. Elle empêchait donc que fussent prises en compte, à ce niveau, les
idées de Jacques Rueff, et d’abord ce principe fondamental qu’une économie
saine ne peut être fondée que sur l’existence d’un large marché de l’argent où
le crédit est abondant et bon marché, étant entendu que ce marché n’est
d’aucune manière alimenté par l’inflation, ce que Rueff appelait la création de
faux droits.
« Or, cette conception était totalement étrangère à l’esprit des responsables
en place du crédit pour qui le marché monétaire était quelque chose d’entièrement
dépendant de l’action et des décisions des pouvoirs publics, comme le
montre l’exemple de cette règle proprement fantastique qui interdisait aux banques
de prêter en dessous d’un taux minimum (4). »
(4) Ibid., p. 114.


Ainsi, enfin, de Raymond Aron :
« Personnellement, raconte-t-il, je gardai l’amitié de J. Rueff et de W. Baumgartner
qui se vouaient l’un à l’autre, depuis toujours, une robuste antipathie. Je
n’ai jamais connu les causes de cette querelle, qui remonte à leur jeunesse, et
je ne reproduis pas les propos que chacun d’eux tenait sur l’autre. Ils me paraissaient
aussi injustes l’un que que l’autre quand ils visaient leur adversaire intime.
La vivacité de leurs propos me surprit toujours, d’autant plus qu’ils étaient tous
deux d’ordinaire indulgents à l’égard de leurs semblables. J. Rueff reprochait à
W. Baumgartner de disserter à la surface des choses et de ne jamais saisir les
causes et les mécanismes ; W. Baumgartner reprochait à J. Rueff de s’enfermer
lui-même dans un réseau conceptuel ou dans un schéma abstrait au point de perdre le contact avec la réalité (5). »
(5) Raymond Aron, Mémoires, Paris, Julliard, 1983, tome 2, p. 856.

A travers ces trois témoignages on découvre que la vieille rivalité Rueff-Baumgartner n’était pas seulement une querelle de personnes mais reposait aussi sur une forte oppsition de doctrines.


Pour Rueff, les domaines de la finance et de la monnaie doivent être commandés par des lois et les mécanismes du marché.


Pour Baumgartner, de tels domaines doivent être gouvernés par l’État.


Opposition fondamentale que Jacques Rueff a parfaitement résumée quand
il a souligné « la différence profonde entre les réactions de marché, qui sont
immédiates, progressives, inévitables, et les décisions des autorités monétaires,
nécessairement tardives, puisque toujours postérieures au fait accompli, nécessairement
brutales, puisqu’elles ont toujours pour objet de corriger des effets longtemps accumulés, nécessairement contingentes, puisqu’elles exigent toujours un arbitrage difficile entre des intérêts contraires » (6).

(6) Jacques Rueff, Combats pour l’ordre financier, op. cit., p. 468.


Au-delà des querelles de personnes ou des compétitions de carrières ce
sont donc bien deux sortes de libéralisme qui s’affrontent : un libéralisme que
l’on pourrait qualifier « d’État » incarné par Baumgartner et un libéralisme de
marché personnifié par Rueff.


Comme Wilfrid Baumgartner a été gouverneur de la Banque de France
sous la IVe République, Rueff le considère comme l’exécutant emblématique de
cette politique d’inflation et d’endettement qui a conduit le pays aux difficultés
que l’on sait :
Le réescompte par la Banque de France d’effets à moyen terme générateurs
d’inflation, c’est lui.
L’instauration de taux bancaires minima qui empêchent le prix de l’argent
de baisser, c’est lui.
L’abandon d’une politique fluide de bons du trésor à trois mois, c’est lui.
Et Rueff va plus loin : la reprise de l’inflation que l’on observe à la fin de
l’année 1961 (les salaires privés viennent d’augmenter de 8 % en un an) c’est encore lui car le veto opposé à toute réforme du crédit, c’est toujours lui !


Voilà pourquoi le 5 décembre 1961 dans un retentissant Discours sur le
crédit, il décide de prendre l’opinion publique à témoin :
« Quant à moi, proclame-t-il, j’avais la certitude que la survivance de l’inflation
française était due essentiellement aux incroyables erreurs de notre politique
de crédit.
« Privé de la faculté de dénoncer ces erreurs dans le rapport sur les obstacles
à l’expansion économique et d’adresser aux autorités compétentes toutes recommandations
utiles à ce sujet, je décidai de saisir l’opinion, espérant que, dûment informée, elle rendrait impossible la poursuite de certains errements (7). »
(7) Ibid., p. 454.


Pour Rueff, le premier et le plus visible de ces errements est le suivant :
Grâce au plan d’assainissement de décembre 1958 la France a reçu, depuis
le 1er janvier 1959, plus de trois milliards de dollars. Ces précieuses devises, gagnées par nos exportateurs, sont achetées par le système bancaire et spécialement par la banque de France. Elles suscitent donc de la création de francs.


Un tel afflux de francs sur un marché monétaire réformé et bien organisé aurait
dû entraîner une baisse des taux d’intérêt.
« La situation française, explique Rueff, est dominée, depuis trois ans, par
les conséquences monétaires de l’afflux de devises étrangères. La hausse des
salaires privés, dans la mesure où elle dépasse celle de la production, est effet,
mais n’est pas cause. C’est sur ces deux prémisses que doit être fondée, pour
nous, la solution du problème capital sde la stabilité dans l’expansion.
« Quand une richesse est surabondante, son prix tend à baisser. La baisse
des prix tend à susciter des demandes nouvelles qui, en absorbant les suppléments
d’offres, tendent à rétablir l’équilibre.
« Tel est le mécanisme qu’aurait déclenché, si on l’avait laissé jouer, la
surabondance de disponibilités résultant de l’afflux de devises étrangères. Il devait
se traduire par une baisse des taux sur le marché monétaire, c’est-à-dire sur le
marché des disponibilités à court terme. Cette baisse devait s’exercer, non pas
dans l’absolu, mais relativement au taux d’escompte, considéré comme coût des
disponibiltés nouvelles. Qu’on ne dise pas ici que pareille baisse aurait pu ne pas
se produire ; aucun marché n’est plus sensible aux variations de l’offre et de la
demande que le marché monétaire (8). »

(8) Ibid., p. 464.


Mais Rueff constate que les taux n’ont pas baissé car la Banque de France
a maintenu sa politique de taux minima, bloquant ainsi le mécanisme des prix
de l’argent et empêchant les investisseurs de disposer de cet argent bon marché
qu’autorisait l’afflux de disponibilités.
La conséquence d’une telle attitude est de pénaliser fortement les
investissements.
Mais voici qui est plus préoccupant encore : cette abondance d’argent, en
raison de l’inexistence d’un large marché monétaire capable de le recevoir et de
l’orienter vers des investissements de long terme, cette abondance devient source
d’inflation.


On comprend donc la vive colère de Rueff : son plan d’assainissement se
retourne contre lui. L’objectif de ce plan était une relance de nos exportations
pour gagner des devises et la réussite de cette politique est en voie de ranimer
l’inflation faute de l’organisation concomitante d’un véritable marché monétaire.
Enfin, dernier des « errements » : la Banque de France continue, malgré
toutes les mises en garde, d’escompter des effets à moyen termes :
« Rien ne peut justifier, proclame Rueff, l’éligibilité à l’escompte de ces
effets en une période où le marché financier débordait de disponibiltés en quête
d’emploi.
« Les facultés de mobilisation accordées par la Banque de France aux détenteurs d’effets à moyen terme sont le cancer qui a rongé et continue de
ronger la monnaie française. Il fait peser en permanence sur notre avenir des
menaces d’inflation (9). »

(9) Ibid., p. 469.


Comme on le constate, les graves divergences qui opposent Rueff à Baumgartner
dépassent largement le cadre d’un simple querelle de personnes.


Sur ces quatre points essentiels – les causes de l’inflation, le statut de la
monnaie dans une économie libérale, la place et la mission du système bancaire
et, surtout, la mise en oeuvre d’une véritable politique du crédit – les deux
hommes présentent des analyses et des conclusions totalement opposées.
Faute d’avoir entendu les avertissements pressants de Rueff et faute d’avoir
souscrit à une profonde réforme de son marché de l’argent la France se retouve
donc, en 1961-1962, face à un regain de l’inflation qui va conduire au plan de
stabilisation de 1963.


Pour Maurice Couve de Murville, les mesures contenues dans ce plan, préparées
et présentées par Valéry Giscard d’Estaing, nouveau ministre des
Finances, « étaient totalement contraires dans l’esprit et dans les textes à ce qui
avait été fait en 1958. Il s’agissait en réalité d’un retour à ce qui existait auparavant
: réglementations étatiques, blocage temporaire des prix, rétablissement
ensuite du contrôle des prix, suppression de toute augmentation des tarifs publics
– mesure génératrice de nouveaux déficits pour les finances publiques – enfin
contingentement du crédit. Même si ces mesures étaient assorties de la suppression
du financement par la banque de France des prêts à la construction, le taux
minimum imposé aux crédits subsistait ! On en revenait en définitive à rétablir,
par-delà la coupure pratiquée en 1958, le lien avec les habitudes et les recettes
du passé [...] En somme il s’agissait d’en revenir à cette économie dirigée caractérisée
par un contrôle de l’État sur toutes les activités. Une économie dirigée
qui était malheureusement dans la tradition française – on parle toujours de Colbert – et rencontrait en fait l’assentiment collectif de l’opinion publique (10). »

(10) 1958, la faillite ou le miracle, op. cit., p. 114. Soulignons que cet ouvrage contient
aussi une importance et longue contribution de Paul Fabra qui compare le plan Rueff de 1958 aux autres plans contemporains, ceux de Valérie Giscard d’Estaing et de Raymond Barre, entre autres.


Après la brillante et féconde parenthèse ouverte par Rueff le libéral, l’économie
française s’en retournait donc à ses tendances historiques lourdes : le
colbertisme ou libéralisme d’État, la planification souple, les contrôles et interventions,
la régulation de l’activité productive par les pouvoirs publics plutôt que
par le marché...


Mais Rueff avait prouvé qu’un autre libéralisme était possible.


Et c’est à ce libéralisme-là que l’avenir donnera raison puisqu’au cours des cinquante années qui viennent de s’écouler on a assité à la fin de la planification
dite « à la française », au désengagement progressif de l’État de vates secteurs
de la vie économique pour mieux se consacrer à ses tâches régaliennes, au retour
en force de l’initiative privée, à la réhabilitation des mécanismes de marché, à
la modernisation de la politique financière, monétaire et bancaire, et même à la création d’une monnaie européenne déliée de ses realtions privilégiées avec les États et confiée à une banque indépendante.


Toutefois, de nombreuses réformes de structures que Rueff avaient identifiées
et énumérées sont toujours en suspens, de même que la réforme la plus importante qui est celle des mentalités face à un monde économique en grande mutation.
Cinquante ans après, Jacques Rueff est toujours d’actualité.

 


LIRE LIBÉRAL


Georges LANE


La sécurité sociale, et comment s’en sortir
Éditions du Trident, 2007, 596 p., prix 29 €.


Le travail de Georges Lane est celui d’un érudit, d’un érudit économiste, et d’un économiste libéral.


Érudit


L’érudit nous raconte la saga de la Sécurité Sociale. Il remonte au XIXe siècle
pour rappeler comment l’idée de la mutualité est née, et comment le principe
de l’assurance s’est imposé dans une société qui s’ouvrait au progrès social.
Certes dès 1850 naissent des débats autour de la retraite des fonctionnaires, le
législateur hésitant en permanence entre répartition et capitalisation. Mais la
capitalisation satisfait le plus grand nombre, et il faut attendre le XXe siècle pour voir les assurances privées contestées.


Pendant un siècle la couverture contre les risques majeurs est offerte à prix
réduit, grâce à la qualité de la gestion de l’épargne par les compagnies. La
réglementation et l’inflation vont compromettre ce progrès, et l’État aura beau
jeu ensuite de faire croire à la faillite d’un système qu’il a sinon ruiné du moins
perturbé. Parallèlement, l’idée de l’État Providence aura progressé avec une
première offensive, celle de Bismarck, soucieux de désamorcer la lutte des classes
en corrompant les travailleurs, puis une seconde, avec Beveridge, qui croyait aux vertus des dépenses publiques pour créer le plein emploi. La Sécurité Sociale apparaît davantage comme le fruit d’une idéologie que comme un impératif économique.


C’est d’ailleurs le régime de l’État français qui en 1941 met en place la
Sécurité Sociale telle que nous la connaissons. L’allocation aux vieux travailleurs
salariés, les allocations familiales : voilà les décrets du régime de Vichy à l’instigation
de René Belin, ministre du travail, lui-même inspiré par les socialistes
étatistes. En 1945, dans le droit fil du programme économique de la Résistance,
conçu essentiellement par les communistes, ce sont les ordonnances d’octobre
qui créent un vaste ensemble qui ambitionne d’instituer la solidarité de tout un
peuple. Un monopole public de la protection sociale s’instaure alors, et depuis
lors ses méfaits ne cessent de s’accumuler : déficits, injustices, irresponsabilité sont les fruits naturels de la Sécurité Sociale. Aujourd’hui la récolte est abondante.


L’érudition de Georges Lane se marque encore à la connaissance approfondie
de tous les débats qui ont accompagné la Sécurité Sociale depuis 1945 :
les principales forces politiques impliquées dans le débat, les très nombreux
rapports, les « réformes » qui se sont succédées, qui aboutissent à rendre le système
toujours plus complexe, plus bureaucratique, plus coûteux. De nombreuses
citations de la Cour des Comptes, de nombreuses analyses et de nombreux
discours politiques : rien ne peut masquer les faiblesses congénitales de la Sécurité Sociale.


Économiste
 

Pourquoi cette évolution n’a-t-elle pas mieux été perçue, pourquoi n’a-t-on
pas réagi à cette déroute dramatique ? C’est que les analyses ont été celles de
juristes positivistes et d’économistes mathématiciens. Georges Lane n’est ni l’un
ni l’autre, c’est un économiste.


On peut faire aux juristes qui se sont penchés sur la question de la Sécurité
Sociale le reproche d’avoir placé les « droits sociaux » avant le droit. Positivistes,
ils sont partis des textes, constitutionnels, législatifs et réglementaires qui régissent
la matière et constituent les codes du travail et de la Sécurité Sociale. Ces
textes excluent le libre choix, le contrat, la concurrence, et sont marqués du
sceau de la lutte des classes, pudiquement rebaptisée dans l’expression « partenaires
sociaux ». Les intérêts des salariés y sont naturellement confiés aux syndicats,
le monopole public est légitime. Il y a une certaine logique, bien exposée
par Georges Lane : à partir du moment où le système repose sur une solidarité
obligatoire, il ne peut y avoir la moindre liberté individuelle de choisir son assurance : tout le monde doit cotiser sinon le système explose. Ainsi la gestion de
leur revenu et de leur patrimoine est-elle ôtée aux particuliers pour être confiée
aux caisses. Le droit des personnes s’efface devant les droits sociaux : triste
hiérarchie pour des juristes. Georges Lane rappelle au contraire ce qu’est l’état de droit, ce que sont les principes qui permettent à la liberté individuelle de s’exprimer. Fallait-il qu’un économiste donne la leçon à tant de juristes ?


Mais cet économiste, à la différence de la plupart de ses collègues universitaires
français, ne se perd pas dans les arguties statistiques, dans l’accumulation
de chiffres et de modèles où se complaisent habituellement les spécialistes de la
santé ou des retraites. Ces analystes ont simplement oublié que le propre de la
science économique est d’expliquer la logique des comportements humains, et
non pas de manipuler des grandeurs macro-économiques qui travestissent la
réalité et décrivent un avenir fallacieux.


Georges Lane maîtrise pleinement la théorie financière, qu’il enseigne
depuis des années à l’Université de Paris Dauphine. Cependant il ne la sollicite
pas pour fabriquer le nième modèle. Il en retire ce qui est le plus authentique,
le plus profond : l’attitude des individus face au risque, les choix intertemporels
et intergénérationnels entre consommation et épargne, la capacité d’information
et d’innovation des marchés financiers. À l’heure où se propage la farce de
l’opposition entre entreprise et finance, il rappelle les liens indissolubles entre
les deux, qui créent l’efficacité et la justice du système capitaliste. En digne disciple
de Bastiat (dont il nous a récemment permis de relire les Harmonies
sociales
  (2)) Georges LANE n’a aucune illusion sur la socialisation de la protection sociale, sur la collectivisation de la prévoyance.

(2) Frédéric Bastiat, Les Harmonies Économiques, avec une présentation de Georges Lane,
Ed. du Trident, Paris, 2008.


Libéral
 

Personnellement, c’est sans doute la dernière partie de l’oeuvre de Georges LANE, consacrée à l’exploration du futur, qui m’a le plus passionné. Et pour cause : l’économiste écrit en libéral authentique, je dirai en libéral hayekien.


Un autre que lui aurait conclu un ouvrage sous-titré « Comment s’en sortir » par la production d’une recette miracle, rigoureusement établie. Rien de tel chez Georges LANE, il n’a qu’une recette : la liberté d’assurance. Il part de la constatation que dans un système de liberté la créativité des entrepreneurs est permanente.


La pratique financière a fait des progrès tellement rapides qu’elle prend
de court les agences de cotation, les banquiers (l’affaire des subprimes montre
le décalage entre des systèmes bancaires désuets bâtis autour de banques centrales
et la souplesse d’un marché financier mondialisé). Sans doute des erreurs
peuvent-elles se commettre : le progrès s’engendre par un processus d’essais et
d’erreurs. Mais on peut faire entière confiance à la logique de l’assurance. Il faut
que l’ignorance à propos de l’assurance soit entretenue, comme elle l’est
aujourd’hui, pour ne pas voir que l’avenir de la Sécurité Sociale est dans sa disparition, et que le futur de la couverture des risques est dans l’assurance.

Georges LANE nous conduit donc à la conclusion imparable : on va passer de l’obligation et du monopole public au libre choix et à l’entreprise privée, et du même coup de la répartition à la capitalisation. Ce passage sera-t-il facile ?
Peut-on l’accompagner ? Ici le lecteur reste sur sa faim... Georges Lane nous
assure (p. 556) que ce passage ne soulève « aucun problème moral ou temporel », mais c’est une coquetterie d’auteur : je crois savoir qu’il s’intéresse de près à un ouvrage à paraître très bientôt et consacré à cette question de la transition...


J’allais oublier l’essentiel : ce livre d’un érudit, économiste libéral, est aussi celui d’un ami. Merci, Georges, pour le dévouement et le talent que tu mets au service de l’ALEPS et de la cause libérale depuis des années. Merci pour ton amitié personnelle. Par amitié autant que par réalisme, apprécions ensemble l’ouvrage de Georges Lane.


Jacques Garello
 


Florin AFTALION


L’économie de la Révolution française
Les Belles Lettres, 2007, 396 p. au prix de 27 €.

 


Pour mieux comprendre la Révolution française et les causes de la Terreur,
il est très opportun de se (re)plonger dans la lecture de l’ouvrage de Florin Aftalion,
L’économie de la révolution française, publié d’abord en 1987 et réédité dernièrement aux Éditions Les Belles Lettres.


Mais pourquoi la révolution des droits de l’homme de 1789 a-t-elle débouché sur 1793, année de la Terreur ? Comment se fait-il que l’aspiration à la liberté qui anima un bon nombre de révolutionnaires se transforma en haine et en violence ? Longtemps, les explications paraissaient nombreuses et la plupart des historiens se contentèrent d’invoquer les causes politiques, la guerre,
les conflits entre Girondins et Montagnards ou bien la « lutte des classes » véhiculée
par toute une génération d’historiens marxistes présents en masse dans
les manuels français jusqu’à la fin des années 1980. Seul Taine comprend le
rôle joué par l’économie et les conditions de vie dans le glissement progressif
vers la Terreur. Il montre clairement l’importance historique des phénomènes
comme la faim et les assignats. Ces derniers sont pratiquement occultés même
par François Furet dans son monumental Dictionnaire critique de la révolution
française malgré la place très importante accordée à la crise budgétaire et financière
qui sévissait en France à cette époque. En fait c’est le professeur Florin Aftalion qui explique les vraies racines de la dérive sanguinaire.


Dès 1790, la mise en place d’énormes quantités de papier-monnaie provoque
une inflation sans précédent. Il s’ensuit une raréfaction des denrées qui,
à son tour, aggravée par le contrôle des prix, débouche sur la famine. Or, les
historiens (et les économistes) politiquement corrects n’ont jamais voulu
comprendre que les mesures prises par les pouvoirs publics à l’époque ont fait
beaucoup plus de mal que de bien. Lorsque l’Assemblée abandonne les impôts
de l’Ancien Régime et refuse de voir la situation catastrophique des finances de
l’État présentée par Necker il est déjà pratiquement trop tard. Plusieurs positions
s’affrontaient dont celles de Dupont de Nemours et de Mirabeau. Le premier,
un physiocrate, élevé à l’école de Turgot, se prononçait pour la prise en charge
par l’État de la dîme et des revenus ecclésiastiques, le deuxième, très populaire, voulait faire payer les riches (déjà !) :

« Voici la liste des propriétaires français.  Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier le moins de citoyens. Mais choisissez ; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? ».


Les premiers assignats – censés suppléer la rareté du numéraire et ranimer le commerce et l’industrie – furent créés par les décrets des 19 et 21 décembre.
Ils avaient « cours de monnaie dans tout le royaume » et devaient être « reçus
comme espèces sonnantes et trébuchantes dans toutes les caisses publiques et
particulières ». L’Assemblée attribuait ainsi au papier les caractéristiques de l’or
ou de l’argent. Le problème c’est que, dès le début, les assignats, au lieu de
servir à résorber la dette de l’État, furent exclusivement affectés aux dépenses
courantes. Parmi les adversaire des assignats, Dupont de Nemours réussit à faire
lire la célèbre brochure Effet des assignats sur le prix du pain, par un ami du
peuple et provoquer un certain effet sur les membres. Pour lui « les assignats
sont bons pour les gens riches qui ont beaucoup de dettes à payer » mais mauvais
pour le peuple qui paye le pain plus cher. Cette position sera confortée par celle
de Talleyrand quelques jours plus tard, ce qui provoquera un partage de l’Assemblée
en deux : d’un côté, à gauche, les défenseurs des assignats tandis que la plupart de leurs adversaires se situent plutôt à droite.


L’instauration, dès 1791, d’une vraie dictature économique et du dirigisme parfait achève tout espoir de voir les finances de l’État et l’économie se redresser.
L’effet boule de neige est très bien décrit par l’auteur : à l’inflation suivent la hausse des impôts, la raréfaction des produits, ensuite les pénuries et la disette.
La démonstration de Florin Aftalion est implacable. Il s’appuie sur des faits historiques,
argumente comme un économiste et narre comme un vrai conteur.
Même le plus mauvais connaisseur de la Révolution y trouverait son bonheur.


Bogdan Calinescu
 


Yvan BLOT


Herbert Spencer, un évolutionniste contre l’étatisme
Les Belles Lettres (coll. Penseur de la liberté), 2007, 330 p. au prix 28 €.


Voici la parution du premier ouvrage de la collection « Penseurs de la liberté » (Les Belles Lettres) dirigée par Alain Laurent consacré au philosophe Herbert Spencer (Un évolutionniste contre l’étatisme). Cet essai écrit par Yvan Blot répare une injustice.


Mais qui était Spencer et pourquoi sa mise en quarantaine ? Né en 1820
à Derby en Angleterre, il fut intéressé dès sa jeunesse par la science, l’économie
et l’éthique. Élevé dans un milieu protestant, il lit beaucoup et découvre aussi la
psychologie. C’est en découvrant Adam Smith et sa Théorie des sentiments
moraux qu’il comprend l’importance de l’individu et de la « sympathie » (l’empathie)
que les hommes ont les uns envers les autres. En 1848 il devient sousdirecteur
de l’hebdomadaire The Economist à Londres et commence à publier
ses premiers essais dont La Statique sociale, étude de morale naturelle et d’économie
politique dans lequel il dénonce « l’agression législative » de l’État envers
les individus : « Un gamin vole pour deux sous de fruits. Des milliers de livres
sterling passent des caisses de l’État dans la poche d’un particulier : nul châtiment
positif. Mais c’est une anomalie ? Eh bien ! Non. C’est la règle dans une
foule de cas judiciaires. En théorie, l’État est le protecteur des droits des sujets.


En pratique, l’État joue le rôle d’agresseur. C’est un principe admis en équité
que tout accusateur, s’il a poursuivi à tort, doit rembourser les frais du défendeur :
or, jusqu’à ces derniers temps, la Couronne a refusé de rembourser de leurs frais les citoyens qu’elle avait attaqués à tort ».


Spencer n’interdit pas à l’État de s’occuper de ses sujets à condition de
respecter les droits de l’individu et la libre concurrence et de ne pas utiliser des
mesures coercitives. Il est très opposé au dirigisme économique qu’il considère
comme un mal terrible : « le droit de commercer est aussi sacré que tout autre
droit (...) un gouvernement qui réduit arbitrairement la liberté d’action des
hommes inverse sa fonction originelle : son devoir d’État est de garantir à chaque
individu l’exercice de ses facultés, compatible avec l’égale liberté des autres.
Interdire ou limiter le commerce ne garantit pas cette liberté mais la détruit. Le dirigisme économique est étroitement associé à la tyrannie politique. Il y a un parallélisme entre la servitude politique et la servitude économique sous laquelle les Français vivent toujours malgré toutes leurs révolutions (...). L’évidence montre que l’oppression dans les lois économiques va avec l’oppression politique en général ». On peut difficilement faire une analyse plus lucide et plus visionnaire...


Contrairement à ce que ses détracteurs ont pu dire et écrire, Spencer n’est pas pour l’anarchie mais pour la concurrence saine : entre les monnaies (« des marchandises comme les autres »), dans les transports et l’économie. Il est contre un « droit au travail » qu’il considère comme imaginaire : « Le mot droit a ici un sens tout à fait différent de son sens légitime. Il n’est pas inhérent à l’homme mais il est inhérent aux circonstances extérieures ; il n’émane pas des
facultés que tout homme possède mais il émane des relations à autrui ».


Dans le domaine de la santé, l’État n’a pas le monopole de la vente de médicaments, ni celui de la santé des hommes en général. Car si l’État supervise tout comment l’arrêter ? La société dans laquelle nous vivons aujourd’hui en France ne le contredirait pas... De même, l’État n’a pas à intervenir dans l’éducation : « Notre définition des devoirs de l’État interdit à celui-ci d’administrer la
religion ou la charité, de même il n’a pas à administrer l’éducation. » L’État n’est
pas le seul ennemi de l’individu. Le gouvernement représentatif pourrait l’être
aussi : « Si le gouvernement représentatif, avec sa médiocrité intellectuelle qui
en est le signe inséparable, est peu capable de cette affaire considérable : régler
tous les détails de la vie d’une nation, il n’est pas pour cela incapable de cette
fonction plus simple : protéger le droit. » Cela ne veut pas dire que Spencer est
pour une forme de dictature mais qu’il se méfie des dérives des politiques et de
leurs intérêts immédiats.


Pour ce qui est des critiques à son égard, laissons Alain Laurent répondre : « Le crime de ce grand ami de Stuart Mill avec qui il fut en intense correspondance ? Une référence à la sélection naturelle (pourtant loin d’être au centre de
son oeuvre) qui en ferait l’apôtre d’un « darwinisme social » acharné à faire le
malheur des pauvres, le maître à penser du thatchérisme... cette représentation
outrancière de Spencer falsifie ce qu’il fut en réalité : non pas même un vrai
« ultralibéral » puisqu’il n’a jamais congédié l’État, mais un libéral classique radical
à l’état chimiquement pur ». C’est justement cette image qui est rendue par cet excellent livre.


Bogdan Calinescu



Ayn RAND


La vertu d’égoïsme
Les Belles Lettres (coll. Bibliothèque classique de la liberté), 2008, 165 p. au prix de 19 € (1)

(1) Traduit en français par M. Meunier et A. Laurent.


Au moment où la morale se veut compassionnelle et prône sans relâche la repentance, qui est une forme de haine de soi, voici que revient pour nous rassurer, autant que nous provoquer – car la dame aime bien secouer ses lecteurs – un ouvrage d’Ayn Rand intitulé « La vertu d’égoïsme ».


Les textes qui composent l’ouvrage ainsi nommé remontent aux années 1960. Ce sont des conférences ou des articles dans lesquels Ayn Rand explique les options philosophiques dont les différents personnages de son oeuvre romanesque sont les porte parole. En effet, de Hymne à Atlas Shrugged en passant par Fountainhead (La source vive en français), la suprématie du « moi » opposée à l’oppression collectiviste est illustrée par chacun des personnages-clé. Dès
1938, dans Hymne, quand le héros a enfin réussi à briser ses chaînes, le dernier
mot de victoire est EGO.


La vertu d’égoïsme (Virtue of Selfishness) fut publié aux États-Unis en 1964. En France, le volume parut pour la première fois en 1993 dans la collection des Belles Lettres « Iconoclastes » – évidemment ! – Épuisé, il est réédité aujourd’hui toujours aux Belles Lettres avec une nouvelle préface détaillée d’Alain Laurent.


L’égoïsme, une vertu ? L’affirmation au premier abord est choquante, en
tout cas provocante, encore que... S’il signifie autonomie, et détermination à
considérer sa propre vie comme un but en soi, sans exclure pour autant l’attitude
bienveillante pour autrui, bienveillance négative – ne pas violer ses droits –, et
bienveillance positive – dans l’expression de l’amour, de l’amitié – l’égoïsme se
trouve bel et bien « réhabilité ». Il s’agit alors d’« égoïsme rationnel », fondement
de ce que la philosophe appellera l’« éthique objectiviste ».


À la faveur des arguments contenus dans ce recueil, se dessine très précisément
la pensée d’Ayn Rand, son refus de l’altruisme sacrificiel, et du collectivisme
sous toutes ses formes et sa défense du capitalisme de laissez faire. Ses
théories anti-étatiques sont toujours hélas d’une brûlante actualité.
Il convient de saluer comme elle le mérite l’initiative d’Alain Laurent pour
cette nouvelle édition de La vertu d’égoïsme et son obstination à vouloir faire connaître en France une des plus originales personnalités du monde américain du XXe siècle.


Souhaitons maintenant que le public français soit plus réceptif à l’oeuvre
d’Ayn Rand et ne se laisse pas rebuter par l’agressivité d’un titre comme La
vertu d’égoïsme. Il faut vaincre ses réticences et avoir assez d’ouverture d’esprit
pour découvrir l’oeuvre d’une femme d’exception, Qu’elle ait été souvent l’inspiratrice
de Ronald Reagan et toujours le « maître à penser » d’Alan Greenspan,
adulée aux États-Unis par des millions de lecteurs (150 000 exemplaires d’Atlas
Shrugged
(3) sont vendus chaque année), plaide largement en sa faveur : voilà une philosophe qui gagne à être connue !

(3) Nous attendons impatiemment une traduction française et aussi l’adaptation d’Atlas au
cinéma qui, paraît-il, ne saurait tarder.

Jacqueline Balestier

 


ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO


Après le manuel signé par Bertrand LEMENNICIER (4) et le traité en deux tomes de Philippe SIMONNOT (5), voici une somme en matière d’Analyse économique du droit. C’est le titre retenu par Ejan MACKAAY et Stéphane ROUSSEAU, professeur l’un comme l’autre, à la Faculté de droit de l’Université de Montréal. Leur livre apporte au juriste les outils indispensables à l’analyse économique du droit et détaille les principaux apports de cette analyse au droit civil et au droit des affaires : droits réels, responsabilité extra-contractuelle, obligations contractuelles, propriété intellectuelle, entreprise, société par action et valeurs mobilières. Le livre s’adresse aussi aux non juristes qui, rebutés par les dehors hermétiques de la législation, cherchent à comprendre la rationalité du droit.
Ejan Mackaay et Stéphane Rousseau, Analyse économique du droit, Dalloz, Les éditions thémis, 2008, 728 pages. 45 €.


*


Les adhérents de l’ALEPS et les lecteurs de la Nouvelle Lettre connaissent bien le site www.libres.org
Ils y retrouvent toutes les semaines l’actualité de la pensée libérale : éditoriaux, recensions, dossiers de fonds pour nourrir la réflexion.

 

Vient de naître, en complément, un site « Libéral et Croyant » dans la lignée de la revue que Raoul AUDOUIN animait.
L’internaute y découvrira peu à peu les trésors de ses archives et quelques textes nouveaux, sur des sujets éternels qui méritaient d’être approfondis.
Retenons l’url : http ://stelladuce.typepad.fr/raoul_audouin
Pour lancer ce site, Philippe NEMO nous a fait l’honneur de nous confier le texte de la conférence sur l’Infirmité de la paix à Babylone qu’il a prononcée à Rome lors de l’ouverture du colloque
« Un nouvel humanisme pour l’Europe. Le rôle des Universités ».

 


ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO


L’Assemblée Générale de l’ALEPS est prévue le jeudi 24 avril 2008.


*
*      *


Autour du président Jacques GARELLO, de messieurs les vice-présidents Fred AFTALION et Roland DRAGO des membres du Collège présidentiel et des Administrateurs nous vous donnons rendez-vous :
à 18 heures
dans l’amphithéâtre de la Fédération française du Bâtiment Paris/Île de France
10, rue du Débarcadère à Paris XVIIe (métro : Argentine ou Porte Maillot)


Au programme :
• Rapport moral
• Rapport financier
• Remise du prix du Livre Libéral en présence des auteurs retenus pour l’année 2007

 

A bientôt donc, chers amis, adhérents et sympathisants.
 

<< Nouvelle zone de texte >>

 

- Bulletin 122, janvier 2008.

 

AVANT-PROPOS


On a parfois dit à une femme – il y a longtemps, il est vrai – « sois belle et tais toi ». On devrait dire encore aujourd’hui à une actrice (ou un acteur), une chanteuse (ou un chanteur) : « joue et tais toi, chante et tais toi », c’est-à-dire contente toi d’exercer ton métier.


En effet, il est arrivé sur les ondes et
sur le petit écran, une sorte de « nouvelle
élite » (?), la société des acteurs-chanteurs
et même des journalistes-bavards en tous genres et en toute inculture, grossie par une foule d’« experts » soucieux, quant à eux, de délivrer un message plus « culturel ». L’auditeur/spectateur n’a plus besoin de lire. Il rejoint la société silencieuse, contrainte à se faire une opinion – idéologie soft – sous la houlette de la classe parlante. Mais franchement, est-elle autorisée à parler ? Sur ce monde là et cette nouvelle opposition des classes, Fred AFTALION n’est pas du tout d’accord (p. 2)


Un autre mécontent, c’est Alain LAURENT, excédé de voir à quel point le terme « libéral » est vilipendé. Ce « vilain mot » est l’objet d’études qui officialisent la thèse selon laquelle le libéralisme serait un danger public !
Bien sûr, notre sang ne fait qu’un tour à la lecture d’une telle affirmation.

 

Alain LAURENT finalement nous rassure : les « spécialistes » ne connaissent rien au sujet qu’ils prétendent traiter. Ils sont au moins trois sur la sellette page 11.


Georges LANE délivre la seconde partie de son analyse « De la sécurité
sociale à l’assurance privée ». Après avoir démonté les mécanismes nocifs
des assurances sociales, il en arrive ici à traiter les modalités du remplacement
des cotisations obligatoires par des assurances privées volontaires. Ce
bouleversement ne serait pas insurmontable mais il faudrait se décider à s’y attaquer sans plus attendre : l’ALEPS ne cesse de s’y employer. (p. 17)


Je ne voudrais pas clore ces avant-propos sans vous rappeler que les PUF viennent de rééditer, avec le soutien du Cercle Frédéric Bastiat de Paris, Droit, législation et liberté du Prix Nobel Friedrich HAYEK, dans la traduction de Raoul AUDOUIN. Les trois volumes se trouvent réunis en un seul, pour un prix relativement modique, car nous avons pensé aux étudiants qui ne roulent pas sur l’or. Cet ouvrage est immense et tout simplement fondateur. Il est présenté par Philippe NEMO dans notre rubrique des Bonnes Feuilles.


Jacqueline Balestier
Secrétaire Général de l’ALEPS

 

Fred AFTALION


UN MONDE DUR DANS UNE SOCIÉTÉ MOLLE

 


« Le drame de notre époque c’est que la bêtise s’est mise à penser »
Jean Cocteau

 


La majorité silencieuse et la classe parlante

La plupart des êtres humains résultent des efforts qu’effectue la Nature pour créer des individus supérieurs. Comme ces efforts
sont rarement couronnés de succès, de tels individus sont en nombre nécessairement restreint par rapport aux masses qui peuplent la planète.


En Occident cependant, à côté des
penseurs, des savants, des artistes de
génie qui ont donné à notre civilisation
une suprématie longtemps incontestée,
il a toujours existé une multitude
d’hommes et de femmes ayant reçu une
formation ou une éducation suffisante
pour assurer dans l’ordre le fonctionnement
d’une Société à laquelle ils étaient
fiers d’appartenir.


Par leur efficacité au travail, ils permettaient en outre aux Nations dont ils
étaient les citoyens de venir en aide à la minorité que le malheur laissait sur le
bord du chemin.


Ces citoyens, qu’ils soient membres de professions libérales, artisans, techniciens
ou salariés de compagnies privées, constituent ce que nous appelons la
majorité silencieuse. Ils sont ainsi nommés d’abord parce que le spectacle de la Société molle dans laquelle ils se trouvent obligés d’évoluer à présent les laisse littéralement sans voix.

Une autre raison de leur silence est que les media dans leur ensemble ne
leur donnent pas la parole craignant sans doute qu’ils n’expriment dans leur
ingénuité des points de vue non conformes à l’air du temps.


Par sa diversité, son penchant individualiste, cette majorité silencieuse n’a
en fait que très rarement trouvé le moyen de se constituer en groupe de pression,
seule méthode qui permettrait à la classe parlante de la prendre en considération.


La classe parlante est celle que l’on entend à longueur de journée à la Radio
et à la Télévision. Elle a acquis l’habitude de s’exprimer avec facilité même si
c’est souvent dans une langue quelque peu malmenée recouvrant en général une
pensée, certes politiquement correcte mais néanmoins chancelante.


En font partie en premier lieu les journalistes du journal parlé dont c’est le
métier de nous communiquer en un temps relativement bref une série de nouvelles
le plus souvent catastrophiques qu’il vaut mieux écouter d’une oreille distraite
plutôt que d’avoir à les lire d’une manière plus détaillée dans la presse écrite.


Ces mêmes journalistes qui acquièrent une certaine notoriété auprès du
grand public par leur présence régulière sur les ondes ont aussi pour rôle de
servir de faire-valoir à un grand nombre d’hommes et de femmes animés du
désir de communiquer leurs réflexions pour ne pas dire leur pensée à une masse
aussi dense que possible d’auditeurs et de téléspectateurs.


Ces hommes et ces femmes peuvent être des politiques qui considèrent de
leur devoir d’expliquer à leurs concitoyens la complexité des problèmes auxquels
nous sommes quotidiennement confrontés et qu’ils s’avèrent eux-mêmes incapables
de résoudre.


Il y a aussi parmi les personnes invitées par nos journalistes des artistes en
renom, des acteurs, des chanteurs, des écrivains voire des philosophes !
Pendant longtemps il suffisait de voir les oeuvres des peintres et des sculpteurs
dans les galeries où elles étaient exposées, d’admirer le talent des acteurs
et des chanteurs sur les scènes où ils jouaient et chantaient, de lire les romans des meilleurs écrivains et les pensées des philosophes dans les ouvrages qu’ils avaient publiés.


Aujourd’hui il n’en va plus de même. S’ils veulent étendre leur audience il leur faut apparaître sur le petit écran et rejoindre pour la durée de leur prestation la classe parlante.


Une telle apparition est parfois indispensable car leur message, qu’il
s’exprime par un tableau, une sculpture ou un livre, est souvent si abscons que seul l’auteur est en mesure d’expliquer le sens de son oeuvre au téléspectateur incrédule.


Quant aux chanteurs populaires et aux acteurs qui se sont fait un nom dans
le théâtre et le cinéma, ils tiennent pour leur part à nous faire savoir que la fortune
qu’ils ont accumulée et mise sans doute à l’abri dans un paradis fiscal, ne les
empêche pas de se pencher sur le sort des sans-papiers ou encore de chercher à
protéger quelques animaux domestiques maltraités par des maîtres indignes.

A côté de cette nouvelle élite, la classe parlante comprend aussi en nombre
grandissant des êtres des deux sexes que rien ne distinguerait d’une honnête
moyenne s’ils n’avaient subi au cours de leur existence une série d’avatars de
toutes sortes. Le fait d’en parler devant quelques millions de téléspectateurs les soulage du poids indicible qu’ils portent encore en eux.


Les organisateurs des émissions où ils les convoquent, tout en faisant fortune
à cette occasion, cherchent sans doute à leur venir en aide car le fait de
les réunir sur un même plateau avec quelques-uns de leurs semblables et une poignée de psychologues, tend à leur démontrer que le mal dont ils souffrent est plus répandu qu’ils ne le croient et peut-être curable.


La ronde des experts


Enfin la classe parlante englobe une multitude d’experts appelés à éclairer
de leurs lumières, pour le temps que leur laissent les spectacles de variété et les épreuves sportives, des téléspectateurs soucieux de parfaire leur formation.


On peut s’étonner que le monde aille si mal quand on songe au nombre
impressionnant d’experts en différentes matières qui sont prêts à interrompre
pour un moment les études qu’ils mènent pour venir parler au citoyen toutvenant
des problèmes du moment et de la façon dont ils les observent tout en
cherchant à les résoudre.


Parmi eux les sociologues sont particulièrement avantagés, la Sociologie
étant considérée désormais comme une Science et la Société molle leur offrant un domaine d’investigation inespéré.


Les ethnologues donnent des avis également appréciés bien qu’ils soient
amenés à s’exprimer avec prudence lorsqu’on les interroge, le terme de « race »
encore toléré pour les animaux étant banni de notre vocabulaire s’agissant des êtres humains.


Les experts en climatologie sont de même les bienvenus sur nos ondes.


Certes, la veille encore du jour où elle se déclencha, ils n’avaient pas vu venir
la tempête qui dévasta la France en décembre 1999 mais grâce à leurs ordinateurs,
ils peuvent vous dire de combien de degrés s’élèvera la température de
notre planète en 2050, ce qui doit permettre aux écologistes de vous mettre en
garde contre la trop grande consommation de combustibles fossiles dont se rendent coupables, dans leur inconscience, les peuples des pays industrialisés.


D’autres sciences dites exactes parce qu’elles ne tolèrent pas les approximations
comme les mathématiques, la chimie, la physique, la biotechnologie
sont, il est vrai, plus difficiles à exposer à un vaste public n’ayant pas bénéficié
de la formation nécessaire mais la Médecine qui intéresse directement chaque
citoyen n’aura bientôt plus de secret pour les téléspectateurs grâce aux professionnels
de la Santé qui ont accepté à leur tour de rejoindre la classe parlante.

Ainsi chacun saura, sinon combien d’années il lui reste à vivre au moins de quoi il peut mourir.


L’économie elle-même, grâce aux progrès des moyens de communication, s’est mise pour ainsi dire à la portée de toutes les bourses.


Vous pouvez ainsi sans même être actionnaire connaître l’évolution du
CAC 40 et les cours de Wall Street. Ces données qui viennent chaque soir s’aligner
sur vos écrans ont incité des experts dûment interviewés par des journalistes
spécialisés à venir vous parler d’économie. En général les économistes libéraux
qui croient aux vertus du marché et pensent que l’État est le problème plutôt que la solution ne sont pas convoqués aux débats qu’animent ces journalistes.


Il est vrai que si on leur donnait la parole, ils auraient tendance à prédire
que nos économies vont droit dans le mur parce que la classe politique n’a pas le courage de prendre les mesures de redressement qui s’imposent.


Un tel discours n’étant pas de nature à séduire un vaste public, il est préférable de laisser s’exprimer des économistes tout aussi diplômés que leurs
confrères libéraux mais ayant des vues plus apaisantes sur nos perspectives
d’avenir et n’exigeant pas de populations, à la recherche d’un bonheur tranquille,
des efforts qu’elles ne sont plus disposées à consentir.


Il est enfin une catégorie d’experts qui ayant appartenu à la majorité silencieuse
aurait préféré ne pas être appelée dans les circonstances actuelles à
rejoindre la classe parlante, c’est celle des patrons des grandes entreprises. Pendant
longtemps en effet comme leurs collègues des petites et moyennes entreprises,
ils s’étaient fixé pour tâche de satisfaire à la fois leurs clients, leurs
employés et leurs bailleurs de fonds.


Par la suite on leur a demandé en outre de démontrer à une multitude de
citoyens non concernés par leur activité que les entreprises qu’ils dirigeaient
étaient utiles à la Société dans son ensemble et se conformaient aux normes les
plus strictes concernant la protection de l’environnement et l’éthique des affaires.


Il leur a fallu dans ces conditions mettre en place des équipes spécialisées
dans la communication puis prendre eux-mêmes la parole sur nos antennes.
Hélas pour eux, leur discours, face aux journalistes qui les interrogent
devient de plus en plus embarrassant depuis l’éclatement de la bulle financière.


Ils doivent en effet expliquer à présent aux téléspectateurs pourquoi, à de rares
exceptions près, ils se sont mis à racheter au plus haut des cours de bourse des
activités qui n’ont pas généré les profits attendus accroissant ainsi l’endettement
de leur groupe et les obligeant, pour tenter de rétablir l’équilibre de leurs
comptes, à licencier par milliers des salariés de toutes catégories et à revendre à perte certains actifs tandis que leurs actionnaires subissaient une descente aux enfers de leurs titres.


Or, non seulement ils ont ainsi à exposer publiquement l’infortune de leur entreprise et celle des différentes parties prenantes dont ils étaient responsables mais ils doivent encore révéler leurs émoluments généralement substantiels et dire pour quelle raison ils sont seuls à n’avoir pas pâti d’une situation aussi défavorable.

Quoi qu’il en soit la majorité silencieuse est cantonnée dans son mutisme
pour les raisons déjà exposées et les masses, autrefois qualifiées de laborieuses
bien qu’elles jouissent à présent de plus longues périodes de loisirs, profitent rarement de leur temps libre pour parfaire leurs connaissances par la lecture d’ouvrages susceptibles d’enrichir leur esprit.


Dans ces conditions, c’est grâce aux messages que leur transmet la classe parlante qu’elles sont condamnées à se faire une opinion sur les problèmes du moment et sur la conduite à tenir pour éviter de s’écarter des normes fixées par la nouvelle élite.


L’idéologie « soft »


La Société molle n’est ferme que dans sa croyance à certains principes qui constituent son idéologie et qu’elle s’efforce d’appliquer avec la plus grande rigueur.


Un premier principe consiste à vivre dans le temps présent sans se préoccuper
d’un passé révolu et d’un avenir imprévisible.


Il y a à cela un double avantage.
En effet, si vous vouliez vous référer à l’Histoire qui comporte, il est vrai,
des enseignements intéressants, il faudrait non seulement l’avoir étudiée mais
aussi qu’on ne l’ait pas interprétée pour vous d’une manière qui influence votre
jugement. Ainsi, s’agissant de la colonisation, vous pouvez soit considérer qu’elle
a été bénéfique en apportant à des peuples encore primitifs des rudiments de
civilisation ou, au contraire, qu’elle fut un mode exécrable d’exploitation de
l’homme par l’homme, des pays comme l’Algérie, le Congo ou le Nigeria n’ayant qu’à se féliciter du départ de l’affreux colonisateur.


Pour éviter ce genre de questions embarrassantes qui pourraient se poser
également à propos de l’Occupation, de la guerre froide ou de tout autre sujet
d’un proche passé, l’ignorance des leçons
de l’Histoire s’impose dans une Société molle.


De même c’est se compliquer l’existence que de se préoccuper de l’avenir,
comme le démontrent les problèmes des retraites, de l’Assurance Maladie, du
déficit public ou de la natalité dont on sait qu’ils concernent davantage notre
descendance que nous-mêmes et aggraveront plus le sort de nos enfants que le nôtre s’il n’y est porté remède.


Cette attitude narcissique ne peut être qu’encouragée par la classe politique
dont l’horizon dépasse rarement celui de la prochaine élection. Elle convient
donc à la fois aux gouvernés et à ceux qui les gouvernent.


Un autre principe de l’idéologie soft est que le recours à la guerre est en toutes circonstances une abomination.
Ce n’est pas que les membres de la Société molle aient eu pour la plupart
à souffrir de la guerre, les grandes tueries du second conflit mondial s’étant
achevées en 1945 et le Monde libre ayant vécu depuis lors sous la protection
indéfectible du parapluie atomique des États-Unis.


Le pacifisme qui mobilise les masses de cette Société alors qu’aucun sacrifice
personnel ne leur est demandé s’explique par d’autres raisons.
En premier lieu un certain angélisme qui attribue aux conflits entre peuples
et civilisations des causes liées à un manque de dialogue et qu’un minimum de bonne volonté de part et d’autre permettrait de résoudre.


En second lieu l’agacement que procure à ceux qui ont renoncé à tout
effort sur le plan militaire, le fait qu’il existe en Occident une puissance, l’Amérique,
qui consacre des sommes considérables pour son Budget de la Défense
et prétend utiliser les forces armées dont elle s’est dotée pour mettre à la raison
des États « voyous » constituant une menace pour la paix du Monde.


En fait la Société molle ne se connaît pas d’ennemis, ceux qui viennent
poser des bombes dans les lieux tranquilles où elle s’ébroue étant plus à plaindre
qu’à blâmer car l’Occident dans son égoïsme et sa soif de richesses matérielles
n’a pas su leur trouver des raisons de vivre au lieu de s’immoler.


Le « cas Bush »


S’il est cependant un personnage que la nouvelle élite considère comme
un adversaire dangereux, c’est le Président Bush. Avec son entourage de
néo-conservateurs qui l’incitent à pratiquer une politique étrangère unilatéraliste
et musclée sans consulter d’autres Nations dont on sait avec quel succès elles
ont oeuvré à la paix dans le Monde, ce Président représente en effet une menace
pour les satrapes qui gouvernent sans retenue des peuples sans défense, créant
par là même des foyers de tension nuisibles au bon ordre des choses et donc à
la tranquillité d’une Société qui se veut paisible et sans Histoire.


La résignation ou « tout se vaut »


L’idéologie soft se targue d’un autre principe important que l’on peut
résumer par la formule « tout se vaut ».


Tous les êtres humains en particulier ont en commun d’avoir un coeur et
un cerveau. Certes tous les coeurs ne vibrent pas à l’unisson et tous les cerveaux
ne fonctionnent pas de la même façon mais conclure de ces différences léguées
par la Nature dans son processus de sélection qu’il faille établir une hiérarchie entre les êtres, c’est accepter des inégalités qu’une Société qui veut vivre en paixavec elle-même doit tout faire pour corriger.


Une façon d’y parvenir consiste à supprimer les classements et nier les
différences. On se souvient du tollé qu’avait provoqué le Premier Ministre italien,
Silvio Berlusconi, lorsqu’il osa prétendre que la civilisation occidentale était dansle moment présent supérieure à toute autre.


Certes si l’on veut éviter que se constituent des hiérarchies, on peut, comme
cela fut proposé en France, décider par exemple que 80 %des élèves de terminale
recevront le diplôme du baccalauréat mais les 20 % ainsi éliminés ont alors toutes
les raisons de se considérer comme des « exclus » injustement traités par des examinateurs qui n’ont pas su ou voulu abaisser les épreuves au niveau nécessaire.


On peut imaginer d’autre part ce que seraient les événements sportifs, si
les champions arrivés en tête ne recevaient la juste récompense des efforts consentis avec ce qu’elle comporte d’avantages matériels.


Le nivellement par le bas qui est la seule manière de rétablir l’égalité entre
des êtres nécessairement différents à la naissance n’est donc pas toujours facile
à pratiquer d’autant que les masses ont besoin d’admirer des stars, des vedettes,
des héros et de se dire que ces personnages, sortis du lot commun, ne se distinguent
d’elles que par quelque talent ou vertu qu’avec un peu de chance elles
seraient elles-mêmes capables d’acquérir.


La Société molle malgré sa soif d’égalité admet donc certaines hiérarchies
et c’est dans la sélection de ceux qu’elle admire qu’elle révèle sa vraie nature.
Ainsi ce qu’elle demande à ces derniers c’est de lui faire passer un bon moment
par leur présence notamment sur une scène, à l’écran, sur un bateau en solitaire,
dans un terrain de football et elle se méfiera instinctivement des quelques leaders
imprudents qui voudraient l’inciter à se surpasser alors qu’elle aspire au repos.


Avantages et inconvénients de la Société molle


En apparence il n’est pas désagréable de vivre dans une société molle.


L’État y est à la fois généreux et tolérant. Il accepte qu’une majorité silencieuse
fasse fonctionner les rouages de l’économie et continue à respecter un certain
nombre de règles morales. En même temps il veut tenir compte du fait qu’une
minorité « remuante » a d’autres conceptions de la vie en société et dispose, elle,
des moyens de se faire entendre par l’intermédiaire des médias ou, si nécessaire,
par des manifestations de masse sur la voie publique.


Cette minorité a pu ainsi faire admettre que l’ancienne conquête sociale
du droit au travail soit complétée par un droit au loisir, que les allocations versées
aux chômeurs soient telles qu’elles ne les incitent pas à accepter n’importe quel emploi, que plus généralement une fraction assez large de la population puisse
vivre d’allocations diverses au lieu d’avoir à se soucier de toucher un salaire à la
fin de chaque mois.


Par ailleurs dans une Société molle la Justice ne saurait être expéditive et
la peine capitale n’ayant plus lieu d’être, on s’efforce de réduire la durée d’exécution
des peines de façon à ne pas encombrer davantage des prisons déjà
pleines et à permettre la réinsertion de délinquants qu’un sort injuste a incité à
commettre des délits et des crimes.


Un autre avantage de cette Société est de permettre à chaque individu,
indépendamment de son niveau d’éducation et de ses antécédents, d’être traité
avec la même considération que l’on doit à tout être humain.


D’où cette attention particulière portée par des associations généreuses
aux immigrés déclarés ou clandestins ainsi qu’aux marginaux de toutes sortes
qui ne demandent qu’à pouvoir vivre paisiblement dans les pays d’accueil.


Or, à en juger par le mécontentement général qui règne dans les Sociétés
molles il ne paraît pas que les principes sur lesquels elles reposent, aient porté
tous les fruits qu’on pouvait en attendre après plusieurs années de pratique quotidienne.
Sans parler du citoyen tout-venant qui se plaint de l’insécurité qui règne
désormais dans les zones où il espérait mener une existence tranquille, ce sont
les fonctionnaires eux-mêmes qui semblent mécontents du sort qui leur est fait
tandis que les sans-papiers campent dans les églises et autres lieux publics afin
d’obtenir qu’on les loge décemment.


Quant à la Société sans classe, suprême objectif de notre nouvelle Élite et
dont l’État, par sa politique éclairée de redistribution, devait favoriser l’éclosion,
on ne la voit pas encore apparaître.


Jamais en effet les inégalités entre les citoyens n’ont été aussi criantes.
C’est que l’État s’est quelque peu égaré dans ses missions et a profité de l’autorité
qu’il détient pour favoriser ses amis en leur accordant passe-droits et privilèges
grâce auxquels des fortunes se sont édifiées, la corruption étant devenue le mal
endémique des Sociétés molles.
Ainsi une Société de classe est en train de se recréer.


La classe moyenne, corvéable à merci, avec ses revenus déclarés se trouve
laminée tandis que de nouveaux privilégiés apparaissent qui peuvent envoyer
leurs enfants dans les meilleures écoles et s’installer eux-mêmes, au besoin, dans
des pays ayant une fiscalité moins dévorante que le leur.


Quant aux pauvres, la Société molle s’efforce de les prendre en charge
grâce aux prélèvements qu’elle opère sur la population encore au travail, tout
en espérant qu’une immigration non contrôlée ne lui compliquera pas trop la tâche.


Mais l’apparition de nouvelles inégalités n’est pas la seule conséquence imprévue des principes contenus dans l’Idéologie soft.


A la grande surprise de notre nouvelle élite, l’homme reste un loup pour l’homme et l’angélisme s’avère un moyen peu efficace de contenir la violence et de dissuader les délinquants.


Il n’est pas facile notamment de convaincre un « dealer » qu’il est plus intéressant
pour lui d’être employé dans la voirie municipale que de vendre des drogues dures dans une zone de non droit.


De même les remises de peine, les libérations anticipées, les relaxes, les
grâces présidentielles ne semblent pas avoir pour effet de faire croire aux
condamnés qu’il leur faut craindre la justice des hommes et regretter leurs actes.


Enfin, s’agissant des terroristes prêts au sacrifice suprême pour rejoindre
le paradis d’Allah après avoir tué le plus grand nombre possible de victimes
innocentes, on ne voit pas par quel sentiment de compassion ou par quels arguments
rationnels on pourrait les convaincre de renoncer à leur décision.


Dans un Monde que la Société molle contribue à rendre plus dur que jamais, on se demande à partir de quel degré d’injustice et d’insécurité ses protagonistes accepteront que soient appliquées les règles de simple bon sens qui s’imposent,ne serait-ce que pour assurer leur propre survie.

 

 

Alain LAURENT

 

LES IMPOSTURES DU NOUVEL ANTI-LIBÉRALISME
* Texte à paraître prochainement dans le no 5 du Nouvel 1dividualiste.

 

 

A propos des récents ouvrages de Jean-Claude Michéa (2007), L’Empire du moindre mal – Essai sur la

civilisation libérale, Climats, Paris.

Dany-Robert Dufour (2007), Le divin marché – La révolution culturelle libérale, Denoël, Paris

Pierre Zaoui (2007), Le libéralisme est-il une sauvagerie ? Bayard, Paris.

 

Et accessoirement,

Marcel Gauchet (2007), La crise du libéralisme (tome II de L’avènement de la démocratie, Gallimard, Paris et

François Denord (2007), Néo-libéralisme – version française, Démopolis, Paris.

Les intellectuels anti-libéraux ne désarment pas.

 

Du moins en France, puisque partout ailleurs et sous cette forme pathologique si massivement répandue, l’espèce n’existe pratiquement pas. Mais à l’antilibéralisme crûment primaire (version Bové-Forrester-Besancenot...) vient d’en succéder un autre, de facture plus sophistiquée et aux ambitions « anthropologiques »

d’ampleur quasiment eschatologique [on exceptera du lot le livre de F. Denord : bien qu’il use sans distance de la catégorie triviale et historiquement infondée de « néolibéralisme », son contenu informatif est

fiable] Pourtant, à attentivement les lire, on s’aperçoit vite que ce qu’il y a d’inédit dans le fond est si outrancier (davantage peut-être encore que dans la version primaire)

qu’il en est insignifiant. Et que dans les vieilles outres toujours en usage, leur vin

nouveau se révèle plus répugnant que l’ancien. D’autant plus qu’il est patent

que les nouveaux anti-libéraux ne connaissent pas leur sujet et ne comprennent

pas un traître mot à ce sur quoi ils glosent. Plutôt fâcheux pour des philosophes

(ce qu’ils sont professionnellement tous les trois) et des enseignants. Toutefois,

le plus inquiétant se tient peut-être dans l’accueil très favorable qui leur a été

réservé dans toute la presse, y compris celle de droite (?) comme Le Point, Le

Figaro et Le Figaro-Magazine où pas la moindre critique n’a été émise : à croire que la liberté de l’esprit comme la culture permettant de le nourrir ont définitivement déserté l’hexagone...

 

L’individu libéral caricaturé

 

Accusation majeure : le libéralisme jouerait sur les plus viles passions

déchaînées (par lui !) de l’homme – la rapacité, l’irresponsabilité, l’envie forcenée

de dominer et écraser les autres... – qu’il exploite sans mesure. Reléguée, donc,

la rengaine de l’exploitation du malheureux prolétaire par les odieux capitalistes ;

c’est celle de l’égoïsme ordinaire par d’immoraux apprentis-sorciers de la libéralisation

aussi généralisée qu’effrénée et dont Mandeville et Adam Smith sont

les prophètes qui est en cause. Armé du marché et de la liberté des contrats, le

libéralisme détruirait les fondements mêmes du lien social et de toute vie civilisée

(c’est en toutes lettres dans les textes des susnommés, et ressassé à l’envi). Il serait maintenant parvenu à ses fins : créer un homme nouveau, un barbare analphabète, un zombie à la fois autiste et grégaire, aisé à manipuler.

 

La charge est tellement « hénaurme » qu’on pourrait se contenter de

hausser les épaules et d’observer que de rage et de désespoir face à un OVNI

qu’ils ne parviennent pas à faire entrer dans leurs petits schèmes préformatés,

ces nouveaux anti-libéraux ne savent plus quoi inventer pour conjurer ce qui

ruine leurs positions de pouvoir. Difficile, tout de même, de laisser passer ce

vice de l’esprit qui leur fait ignorer que le pire de l’égoïsme vulgaire (rien à voir,

naturellement, avec l’« égoïsme rationnel » de Spencer ou Ayn Rand, ni avec

celui de la « grande santé » nietzschéenne !) se donne libre cours chez les profiteurs corporatistes des monopoles étatiques ou les politiciens redistributeurs cherchant avant tout à soigner les clientèles qui les feront réélire...
 

Le monde à l’envers : le libéralisme amalgamé au laxisme post-moderne

 

Mais voici le plus cocasse et intellectuellement nul : c’est au libéralisme que

selon ces bons auteurs seraient imputables la fin de la transmission des savoirs à

l’école (car c’est utile au « dressage capitaliste » !), la guerrilla des banlieues, la dégénérescence

de la langue et la diffusion de la novlangue du « politiquement correct »,

l’atténuation des relations d’autorité et par suite la désintégration de la famille... et

encore le relativisme culturel, l’idéalisation de la délinquance et la montée de la

criminalité (qui serait de nature capitaliste), l’exhibitionnisme télévisuel, la

discrimination positive ou la disparition de la loyauté... En fait, tout le négatif de nos

sociétés – qui, au demeurant et c’estmêmesurprenant, n’est pas si mal pointé – c’est

la faute aux libéraux. On se demande pourquoi et pour faire bonne mesure ne

figurent pas dans cet inventaire à la Prévert le réchauffement climatique, l’obésité et les accidents de la route. C’est probablement une négligence.

 

Le lecteur l’aura noté : tous ces dérèglements trop réels de la post-modernité

sont tout au contraire le résultat pratique le plus logique du gauchisme

culturel qui, grâce au relais des médias et d’une grande majorité d’enseignants

syndiqués, tient désormais lieu d’idéologie dominante officielle. Non seulement

on y cultive l’anti-libéralisme comme une nouvelle religion, mais les libéraux sont

la plupart du temps les premiers à dénoncer ces méfaits et à proposer des solutions

propres à les éviter et les juguler. Par quelle aberration mentale ces nouveaux

anti-libéraux en viennent-ils à truquer totalement la réalité et attribuer au

libéralisme la responsabilité du désastre moral ambiant alors qu’ils en sont (en

tous cas leurs chers camarades du pédagogisme, de l’anti-sécuritaire et du multiculturalisme)

eux-mêmes les auteurs ? Principale piste pour esquisser une

réponse : ils donnent au terme « libéralisme » une acception si arbitrairement

extensive – à preuve : Chomsky et Bourdieu sont pour eux des penseurs « libéraux

» ! – et proche de son sens américain contrefait qu’elle recouvre tout ce qui

émancipe mais sans s’accompagner des disciplines de la responsabilité personnelle

et des contraintes de l’état de droit qui doivent nécessairement accompagner

les progrès de la liberté individuelle. Pour eux, libéralisme = laxisme alors

que c’est du contraire qu’il s’agit : il n’y a rien de laxiste dans les « règles de juste

conduite » prônées par les libéraux, tandis que le « laissez-aller » moral est bien l’apanage des gauchistes prêchant une vie « sans sanction ni obligation ».

 

Inutile de chercher l’erreur : il n’y a que cela !

 

D’abord, tout arrive, Michéa, Dufour et Zaoui se sont avisés qu’en face d’eux, il y a une tradition de penseurs. Et ils ont entrepris de les lire, ou plutôt faire semblant : car ils alignent les contresens ou les falsifications avec un incroyable entrain. Ils savent ainsi que Bastiat existe. Si Dufour le cite une fois,

Michéa lui consacre carrément 8 pages (44-51), mais en en faisant pratiquement

un allié des socialistes contre... le libre marché ! Le même Michéa connaît même

l’existence de Boisguilbert, Spooner et, ô merveille, d’Ayn Rand (pp. 132 et

146/7) – incarnation de l’axe du Mal. Côté contresens ponctuels et grossiers,

la liste est interminable mais là aussi, difficile de résister au plaisir d’en relever

un certain nombre pour que les connaisseurs apprécient et se convainquent de

la nullité intellectuelle des auteurs. Adam Smith devient « l’inventeur du marché »

(Dufour, p. 102), comme si avant lui Cantillon, Gournay et Turgot n’avaient pas fait l’essentiel du travail, et comme si qui que soit avait « inventé » le marché.

 

L’infortuné et grand Benjamin Constant n’est pour Michéa (et hélas tant d’autres...) qu’un « libéral politique » qui « se résigne au marché » alors qu’au

dehors des économistes libéraux proprement dits, peu de penseurs ont autant

que lui critiqué et refusé la réglementation législative de l’économie dans les

Principes de politique (version 1806) et le Commentaire de l’ouvrage de Filangieri – dont bien sûr les nouveaux anti-libéraux ignorent l’existence.

 

Tout le reste est semblablement à l’avenant. Pour nos ignares patentés, Mandeville est « l’inventeur du libéralisme » (Dufour, 307) : et Locke ? Et Tocqueville

accepterait... l’État-providence (Zaoui, 122) : dans son Mémoire sur le

paupérisme, il a écrit exactement l’inverse. D’autre part, c’est Hegel qui aurait

conceptualisé l’idée de « société civile » (encore Dufour) : faux, c’est, bien avant

lui, Adam Ferguson dans L’Essai sur l’origine de la société civile – de plus,

Hegel en propose une version typiquement étatiste. Quant à Hayek, il serait

partisan de cette faribole qu’est l’« impôt négatif » (Zaoui, 144) : faux, c’est Milton Friedman, en l’espèce pas très bien inspiré.

 

Mais le pire se donne libre cours lorsque ces grands débutants entreprennent

de faire croire que le bon libéralisme est seulement le « politique » et qu’il

s’incarne avant tout chez... Keynes et Rawls, « la figure la plus exemplaire du

libéralisme » selon Zaoui (99, 121). Une fois de plus est ainsi avalisée la conception

schizoïde du découplage de la tradition libérale en « libéralisme politique »

et « libéralisme économique », totalement infirmée par les textes des penseurs

libéraux et par un minimum de réflexion théorique. Et, dans la foulée, celle qui

fait des « liberals » anglo-américains les héritiers d’une tradition libérale qu’ils

auraient portée à sa plénitude, alors qu’elle en est la négation, reposant sur un

travestissement du terme « libéral » par le social-étatisme ; rappellera-t-on à ces

philosophes de l’anti-libéralisme messianique que Rawls s’est lui-même désigné

comme « social-démocrate à l’européenne » ? Dans cette opération de falsification,

ils reçoivent le renfort de Marcel Gauchet, réputé être l’un de nos meilleurs

et irréprochables intellectuels. Pour ce dernier, « le libéralisme vivant, en 1900,

(c’est) le nouveau libéralisme du Royaume-Uni – et le « progressivisme » aux

États-Unis (...) L’ouvrage qui témoigne le mieux de la confiance dans l’inspiration

libérale et du sens de ses responsabilités nouvelles est Liberalism de Hobhouse » (pp. 9/10), dont la lecture « en aveugle » fait penser à Marx plutôt qu’à Smith ou J.-B. Say...

 

Retours à l’anti-libéralisme primaire et la non-pensée

 

Les nouveaux anti-libéraux ne se contentent pas d’administrer la preuve que lorsqu’ils s’avisent de lire les penseurs libéraux, ils n’y comprennent rien et violentent allègrement l’histoire des idées. Leur propos est en outre truffé de contresens accablants dès qu’ils traitent des grandes thèses libérales (pour eux :

« ultra-libérales » mais on connaît cette pauvre rengaine, sûr indice que sous la

nouveauté de perspectives, l’indigence intellectuelle ne varie pas). Pour les libéraux

revus et corrigés à leur aune, la « main invisible » renverrait à l’action de la

Providence : faux, les libéraux ont pressenti l’action de ce que les sciences cognitives nomment depuis le milieu du XXe siècle les processus auto-organisateurs.

 

Dans ce même domaine, ils prétendent que les libéraux prônent et mettent en oeuvre la « dérégulation » : faux, il s’agit de « déréglementation » adossée à une

régulation par les règles de droit rendant possible des processus d’autorégulation

par la libre concurrence (apparemment, c’est un développement de la pensée

moderne dont ces ennemis de la liberté individuelle n’ont jamais entendu parler :

dans leur prisme étriqué et obsolète, seul l’État peut réguler...). Et l’intérêt

général ? Quand les libéraux ne sont pas censés l’anéantir, ils le réduiraient à la

simple addition d’intérêts particuliers ; encore faux : pour la tradition libérale (et

nul mieux que B. Constant l’a exposé), l’intérêt général est ce qui concilie les

intérêts particuliers respectueux du Droit, en réprimant donc ceux qui tentent de se satisfaire par le monopole, les privilèges, la fraude et la violence...

 

Comme si toute cette débauche de contre-vérités ne suffisait pas, il y a aussi les affabulations qui confinent à l’abjection pure et simple. Quelques échantillons : pour P. Zaoui, le « libéralisme a confiance dans la liberté non disciplinée des appétits », il fait « l’apologie de la transgression » et entend « libérer la libre

activité de tout carcan juridique » ; côté Michéa, puisque « le libéralisme est franchement

déterministe » et qu’il refuse « les valeurs morales et culturelles partagées

», donc « le libéralisme c’est d’abord cela : la libération des pulsions et des

passions » ; Dufour n’est pas en reste : « le libéralisme consiste à libérer les activités humaines de tout bridage institutionnel » et à « exonérer chacun de la responsabilité de ce qui arrive »... Sans commentaire.

 

Mais n’a-t-on pas tout compris de l’opération quand on constate que les

seuls penseurs auxquels nouveaux bouffeurs de libéralisme se réfèrent positivement

et souvent sont – outre George Orwell, récupéré au nom de la « société

décente » qui ne peut qu’être le socialisme – Hegel, Marx et Karl Polanyi (surtout

pas Michaël) : les parangons du Collectif et de son bras armé, l’État omnipotent ?

 

Les failles d’un procès de l’individualisme libéral

 

Aussi bien Dufour que Gauchet consacrent quelques développements aux

rapports passés ou contemporains entre le libéralisme et l’individualisme. Mais là encore, un biais fatal obère lourdement leur réflexion.

 

Dans Le divin marché (pp. 23-25), Dufour relève avec pertinence que l’ère post-moderne a fortement retourné l’individualisme contre lui-même. On ne peut que souscrire à sa description de la situation sociologique actuelle en termes d’« individualisme corrompu » et de « forme abâtardie d’individualisme » puisque

s’est répandu un « troupeau » d’individus « égo-grégaires » (ceux qui pratiquent

un « égoïsme grégaire »). Ou le suivre quand il affirme que « le sujet post-moderne

corrompt l’individualisme de bon aloi », que « nous sommes en dette avec l’individualisme.

 

Car l’individualisme aurait probablement été ce qui aurait pu nous arriver de mieux » et que « c’est une erreur de garder le terme individualisme

pour caractériser la période actuelle ». Hélas, rien ne va plus dès qu’il attribue

ce dévoiement de l’individualisme au... libéralisme (voir plus haut). Même s’il est

exact que l’individualisme libéral se révèle trop souvent timide sur la dimension

existentielle ou privée de l’indépendance individuelle, c’est cependant bien lui

qui a ouvert l’accès à cette privatisation de l’existence personnelle et qui pourrait

le mieux protéger du naufrage moral de la post-modernité. Et quand on lit plus

loin cette énormité : « Il faut inventer un individu collectif protégeant (l’individu) »

et qu’il parle de « sujet collectif » (pp. 158 et 268), force est de constater qu’à nouveau on patauge dans l’incohérence totale et l’anti-individualisme avéré.

 

A la fin de la Crise du libéralisme (pp. 257/61), M. Gauchet observe justement, quant à lui, qu’à l’approche du XXe siècle s’est produit une « déroute généralisée de l’individualisme libéral ». Mais il est historiquement erroné de prétendre que « le libéralisme est débordé sur son propre terrain par un développement

de l’individualisme qui prend à contre-pied la vision qu’il s’en était

formée » et que « l’individualisme libéral du XIXe siècle ne provient pas en ligne

directe de l’individualisme abstrait des théories du droit naturel ». De toute évidence,

Gauchet ignore l’existence même d’auteurs comme Laboulaye, H. Follin

ou Yves Guyot (La démocratie individualiste) – ces libéraux français de l’époque

qui défendent vigoureusement l’individualisme, l’enracinent dans le libéralisme

et le calent sur le droit naturel moderne. Plus grave, en attribuant le reflux de

l’individualisme libéral à un heureux processus de « socialisation de l’individu »,

il raconte n’importe quoi. L’individu socialisé, c’est l’effacement de la souveraineté

individuelle, diluée et anesthésiée dans la glu du collectif. En réalité, ce

reflux a été dû à la réaction offensive et au ressentiment des « non-individus » coalisés (comme dit excellemment Michaël Oakeshott) qui s’est traduite par la montée du solidarisme, du socialisme et de leur complice obligé, l’étatisme...

 

 

Georges LANE


DE LA SÉCURITÉ SOCIALE À L’ASSURANCE PRIVÉE (1)

(1) Texte écrit dans la perspective de l’intervention à la XXXe Université d’Été de la Nouvelle
Économie sur « Les défis de la mondialisation », session « La protection sociale dans une économie mondialisée », Aix-en-Provence, 29 août 2007. Depuis lors, Georges Lane vient de publier un livre intitulé La sécurité sociale et comment s’en sortir, Éditions du Trident, 600 p. Nous reviendrons sur ce livre dans notre prochain numéro.

Seconde partie de l’étude parue dans notre numéro précédent


II. L’étape finale de la transition de la sécurité sociale à l’assurance privée

Bref, tous ces remèdes à la disposition des dirigeants de l’OSSO (Organisation de la Sécurité Sociale Obligatoire) ne sauraient être efficaces contre les dérapages des RIRES (Remboursements, Indemnisations, Réparations, Expédients Sociaux) qu’ils
comptabilisent tant bien que mal car ces derniers sont des conséquences des défauts du plan de sécurité sociale initial.


Ils doivent se résoudre à abandonner la construction utopique et pernicieuse à quoi le plan donne lieu et qui détériore de plus en plus gravement la situation des Français et lui substituer la liberté de recours au marché de l’assurance (lequel implique la liberté de recours au marché de la protection/prévention) (2).
(2) Ce qui est surprenant est que les hommes de l’État n’arrivent pas à comprendre, et cela
malgré l’expérience, que les remèdes qu’ils peuvent choisir de mettre en oeuvre pour corriger les défauts sont vains. Mais c’est une autre question qu’on laissera de côté. Souvenons-nous néanmoins, un instant, en exemple, de Alain Juppé il y a près de dix ans (1996) qui n’avait pas hésité à avancer que les nouvelles réglementations que son gouvernement, soutenu par sa majorité, nous infligeait résoudraient une bonne fois pour toutes les difficultés. La consolidation de la dette sociale (DS), la création de la CRDS et celle de l’institution CADES pour la rembourser en neuf ans ont été une vaste plaisanterie coûteuse que la XVIIIe Université d’Été de la Nouvelle Économie avait dénoncée en 1995.


En vérité, il faut s’attendre à ce qu’un beau jour, les OSSO maladie, vieillesse, etc., soient abandonnées et que les marchés de l’assurance et de la protection/prévention s’y substituent, se retrouvant ainsi à traiter les risques de perte dont ils avaient été spoliés en 1946.


Quand ?
Je ne le sais pas, je ne suis pas devin. Mais je ferais mienne l’idée de Pareto
qu’il exprimait il y a 110 ans en ces termes :
« Ce qui limite la spoliation, c’est rarement la résistance des spoliés ; c’est plutôt les
pertes qu’elle inflige à tout le pays et qui retombent sur les spoliateurs. Ceux-ci peuvent, de
la sorte, finir par perdre plus qu’ils ne gagnent à l’opération. Alors ils s’en abstiennent s’ils
sont assez intelligents pour se rendre compte des conséquences qu’elle aurait.
Mais si ce bon sens leur manque, le pays marche de plus en plus à sa ruine, comme
cela s’est observé pour certaines républiques de l’Amérique du Sud, le Portugal, la Grèce moderne, etc. » (Pareto, 1896-7, §1049) (3).

(3) Pareto, V. (1896), Cours d’économie politique, 2 tomes, dans Bousquet, G.H. et Busino, G. (Éd.), OEuvres complètes de Vilfredo Pareto, tome 1 : Cours d’Économie politique, Librairie
Droz, Genève, nouvelle édition, 1964.


J’admets donc que le bon sens ne manque pas aux hommes de l’État.


Les modalités de la transition


a) Quelles seront les modalités de l’abandon des OSSO ?
Elles sont multiples. Elles ne sont pas véritablement économiques,
quoique... : le jour où le marché financier dira « je ne veux plus financer les
déficits étatiques », la sécurité sociale aura vécu de 1947 à... Cinq minutes avant
que l’URSS fût abandonnée (1991), l’URSS fonctionnait encore depuis 1917.

 

Comme diront certains, l’abandon peut se faire à chaud ou à froid... Je n’insiste pas sur le point.


b) Quelles seront les modalités de la substitution de l’assurance privée aux OSSO ?
Elles sont elles aussi très nombreuses. Il est exclu d’en faire un catalogue
d’autant qu’il serait inutile car elles ont un même point de départ qui gouverne l’ensemble et c’est cela qui importe.


Le point de départ est que les Français qui le désirent, retrouvent la capacité
juridique de gérer leurs risques – de gain ou de perte – de la façon qu’ils
jugent la meilleure. Par capacité juridique, j’entends propriété, responsabilité et
échange/contrat des risques de gain ou de perte qu’ils ont en propriété.
S’agissant de leurs risques de perte en « AT-MP », « maladie » ou « vieillesse
», il s’agit qu’ils retrouvent chacun la capacité juridique de s’affranchir des
OSSO et de prendre en marche le train du marché de l’assurance.


La restauration de la capacité juridique de chacun conditionne l’abandon
de la répartition obligatoire pour la capitalisation. L’abandon a pour raison d’être
que la seule technique d’assurance est, comme on l’a rappelé, la capitalisation.
La restauration de la capacité juridique de chacun conditionne aussi, à
terme, la privatisation de l’OSSO vieillesse. L’OSSO vieillesse a, seule, des actifs
en réserve, certes minimes, qui peuvent faire l’objet d’une privatisation. Les
autres OSSO n’ont pas de réserve.


Le coût de transition


Tout cela suppose qu’il y ait des méthodes disponibles pour sauter sur le marchepied du train du marché de l’assurance là où il est parvenu, i.e. que les gens et l’économie française aient la capacité économique de s’assurer. C’est la question théorique de la transition (4).

(4) Pour fixer les idées, il faut savoir que les cotisations obligatoires – recettes de l’OSSO –
prévues pour 2007 s’élèvent à 394,8 milliards d’euros (287,5 milliards d’euros pour le seul régime général).  A titre de comparaison, les recettes de l’État prévues pour 2007 s’élèvent à : 369,1 milliards d’euros, inférieures de 25,7 milliards d’euros aux recettes de l’OSSO, tous régimes obligatoires de base confondus.

 

C’est par la réponse à la question que je vais conclure.


Selon qu’on a en ligne de mire l’OSSO « AT-MP » ou « maladie » ou bien l’OSSO « vieillesse », les méthodes ne sont pas strictement les mêmes.


a) Cas de l’OSSO AT-MP ou de l’OSSO maladie
Pour fixer les idées, les cotisations obligatoires – tous régimes confondus
– prévues en 2007 s’élèvent d’après les chiffres officiels :
– en OSSO AT à ......................... 11,5 milliards d’euros,
– en OSSO maladie à ................... 166,2 milliards d’euros.


Distinguons encore le cas des malades actuels, en longue maladie ou non,
et le cas des non malades.
* Les malades en longue maladie resteront couvert par l’OSSO maladie
ou l’OSSO AT-MP autant de temps qu’ils seront malades... Bien qu’elles ne
reçoivent plus de cotisations obligatoires, les OSSO AT ou maladie devront
payer les dépenses. C’est ce que certains dénommeront le coût de transition
de l’OSSO AT-MP ou maladie à l’assurance privée.
* Pour les non malades, la transition peut se faire du jour au lendemain, il n’y a pas de paiement à effectuer pour leur compte, le coût de la transition est nul ou presque. Aux non malades qui le désirent de s’assurer comme cela se faisait avant 1945 et de ne plus verser de cotisations à l’OSSO AT-MP ou à l’OSSO maladie.


Quelle est la proportion de malades de longue durée dans la population « assurée sociale » ?


Difficile à dire, pas de chiffre disponible à ma connaissance. Mais on peut
estimer que les malades de longue durée ne sont pas une proportion très élevée.
Le coût annuel de transition est donc très inférieur à 177,7 milliards d’euros.


Bref, le coût de transition en AT-MP ou en maladie n’est pas le problème.


b) Cas de l’OSSO vieillesse
Les cotisations obligatoires à l’OSSO vieillesse – tous régimes confondus
– prévues pour 2007 s’élèvent à :
167,7 milliards d’euros
chiffre voisin de celui des cotisations obligatoires à l’OSSO maladie et à rapprocher,
pour l’analyse,
* de celui des recettes fiscales de l’État prévues pour 2007 :
369,1 milliards d’euros,
il s’avère inférieur de plus de 50 % à ce chiffre des recettes de l’État ; ou encore
* de celui du PIB 2007 prévu de l’ordre de :

1 850 milliards d’euros.
il s’avère inférieur de plus de 90 % à ce chiffre du PIB.


Distinguons trois cas, celui des jeunes, celui des gens qui ne veulent pas être affiliés à l’OSSO vieillesse et celui des retraités ou des gens plus ou moins proches de l’âge de la retraite qui veulent rester couverts par l’OSSO vieillesse.


* La transition peut se faire du jour au lendemain dans le cas des jeunes, il n’y a presque pas de paiement à effectuer pour leur compte, le coût de la transition est nul ou presque Aux jeunes qui le désirent de s’assurer comme cela se faisait avant 1945 et de ne plus verser de cotisations à l’OSSO vieillesse.
* Il en va différemment pour les gens qui ne veulent pas rester affiliés à l’OSSO vieillesse. Il s’agira de leur racheter leurs « droits à retraite » au cas où ils l’exigeraient... Et cela engendrera une dépense à payer par l’OSSO vieillesse, le cas échéant, à échelonner sur un certaine durée.
* Il en va très différemment pour les retraités et pour les gens qui veulent rester couverts par l’OSSO vieillesse. Ils y resteront ou feront valoir leurs « droits à retraite » l’âge venu. Et cela engendrera des dépenses à payer pendant un certain nombre d’années par l’OSSO vieillesse. C’est surtout ce flux de dépenses que certains dénomment le coût de transition de l’OSSO vieillesse à l’assurance privée.

Quelle est la proportion de retraités effectifs ou potentiels – dans 40 ans, à l’horizon extrême 2050 – dans la population « assurée sociale » ?
Pour répondre, je pourrais extrapoler des chiffres officiels, mais cela n’apporterait rien à l’analyse économique et serait même assommant.


c) Le coût de transition en OSSO vieillesse : « balderdash »
Je préfère insister sur le coût de la transition de l’OSSO vieillesse à l’assurance
privée. La transition n’est jamais d’abord qu’une organisation à mettre en place temporairement, étant données les institutions existantes, sans en créer de nouvelles.


En tant qu’organisation, elle a un coût de gestion qui ne saurait être élevé.
A ce coût s’ajoutent les RIRES vieillesse, i.e. les paiements en monnaie à effectuer par l’OSSO vieillesse aux retraités pendant un certain nombre d’années, jusqu’à leur décès – horizon 2050 –.


Ce coût global est parfois calculé. Il est estimé élevé. D’où la conclusion hâtive : il est impossible à financer ?A l’extrême – mais ceci est sans signification économique –, comment trouver 167,7 milliards d’euros par an jusqu’à 2050 ?


Ma position est différente.
 

i) Calembredaine.
Peu importe le montant des RIRES vieillesse calculé si tant est qu’on
l’estime exact : « balderdash » comme le disait M. Friedman (1999) (5) à propos d’une caractéristique de la Social Security des États-Unis, créée par Roosevelt en 1935, homologue de l’OSSO vieillesse française.

(5) Friedman, M. (1999), « Speaking the Truth about Social Security Reform », The New
York Times
, January 11 :
« The link between the payroll tax and benefit payments is part of a confidence game to
convince the public that what the Social Security Administration calls a social insurance program is
equivalent to private insurance ; that, in the administration’s words, “the workers themselves contribute to their own future retirement benefit by making regular payments into a joint fund.”
Balderdash.
Taxes paid by today’s workers are used to pay today’s retirees. If money is left over, it finances
other government spending – though, to maintain the insurance fiction, paper entries are created
in a “trust fund” that is simultaneously an asset and a liability of the government. [...]
« To see the phoniness of “transition costs” (the supposed net cost of privatizing the current
Social Security system), consider the following thought experiment :
As of January 1, 2000, the current Social Security system is repealed. To meet current
commitments, every participant in the system will receive a governmental obligation equal to his or her actuarial share of the unfunded liability.
For those already retired, that would be an obligation – a treasury bill or bond – with a market
value equal to the present actuarial value of expected future benefits minus expected future payroll taxes, if any. For everyone else, it would be an obligation due when the individual would have been eligible to receive benefits under the current system. And the maturity value would equal the present value of the benefits the person would have been entitled to, less the present value of the person’s future tax liability, both adjusted for mortality.
The result would be a complete transition to a strictly private system, with every participant
receiving what current law promises. Yet, aside from the cost of distributing the new obligations, the total funded and unfunded debt of the United States would not change by a dollar. There are no “costs of transition.” The unfunded liability would simply have become funded. The compact between the generations would have left as a legacy the newly funded debt.
How would that funded debt be paid when it came due ?
By taxing, borrowing, creating money, or reducing other government spending. »

 


A concurrence de ces RIRES vieillesse qui ne sont jamais que des flux de monnaie qu’elle doit trouver périodiquement, la transition a certes un coût.
 

Comme par le passé, mais maintenant jusqu’au décès du dernier des retraités pris en compte, elle va devoir prélever/voler des ressources sous forme d’impôts (contributions payables par les retraités ou les non retraités) ou de cotisations obligatoires (payables par les seuls non retraités) et les servir en RIRES vieillesse.
 

Seulement, il convient de prendre en considération l’évolution de ces coûts dans la nouvelle situation, i.e. dans la situation d’assurance privée : non seulement leur augmentation (du fait de l’augmentation des cotisations obligatoires comme dans le système actuel) n’est plus à attendre dans le futur, ni l’éventuelle impossibilité de celle-là, mais surtout ces coûts diminueront à cause de la disparition progressive des retraités. Ces réductions de coûts sont à capitaliser par la transition.


ii) L’assurance-vie.
Il convient de prendre en considération parallèlement l’assurance vieillesse privée et ses principales caractéristiques, à savoir :
– le coût de gestion et sa réduction à attendre dans le futur, étant donnée la perfectibilité du marché de l’assurance vie (caractéristique que ne présentait pas l’OSSO vieillesse),
– les produits de retraite proposés (simple retraite viagère ou assurance vie plus complète, l’OSSO vieillesse ne donnait pas le choix),
– les profils de primes proposés (primes périodiques constantes ou variables, l’OSSO vieillesse ne donnait pas le choix),
– son revenu à attendre avec incertitude supérieur au coût (étant donnée la concurrence ; l’OSSO vieillesse ne pouvait avoir un tel résultat),
– et de capitaliser le résultat, i.e. des éléments de la différence entre le revenu et le coût de gestion.


A la différence de l’OSSO vieillesse qui n’en payait pas, les sociétés d’assurance
vie paient des impôts et taxes ! A cause des nouveaux assurés, les sociétés
d’assurance vie paieront, toutes choses égales par ailleurs, davantage d’impôts et taxes. Tout cela est à capitaliser par la transition.


iii) L’influence de l’assurance vieillesse privée sur le reste de l’économie.
Il convient enfin de prendre en considération l’influence de l’assurance vieillesse privée sur le reste de l’économie.


Contrairement aux cotisations d’OSSO vieillesse qui n’en étaient pas, les
primes d’assurance vieillesse sont de l’épargne individuelle. Étant données
l’épargne que le marché de l’assurance vieillesse (en fait de l’assurance vie) va
centraliser et dont il va gérer la capitalisation, il ne peut y avoir qu’une augmentation
de la croissance de l’économie, donc des revenus et des recettes fiscales
en augmentation.

Ce supplément de croissance ne saurait être comparé au « manque à croître » qu’occasionnait l’OSSO vieillesse. Et cela est à capitaliser par la transition.


Un dernier mot


Au total, compte tenu de toutes les possibilités d’assurance vie ouvertes par la transition et de toutes les combinaisons imaginables de fiscalité et de finance pour payer les RIRES vieillesse/retraites en cours, mettre l’accent sur un montant de retraites calculé et voir en lui un coût de transition insurmontable relève alternativement de l’ignorance du sujet ou du conditionnement de l’opinion
pour ne rien faire.


Les expériences étrangères – il n’y a pas eu que la Chilienne – sont là pour illustrer la variété des combinaisons imaginables de la fiscalité et de la finance et de leur réussite. Il n’y en a pas a priori une qui soit meilleure que les autres et cela d’autant plus que les innovations financières se sont accélérées ces dernières années et c’est loin d’être fini.


Des combinaisons de fiscalité et de finance sont donc à proposer aux
Français pour quitter l’OSSO vieillesse. A eux d’en choisir une ou plusieurs, par
exemple, par referendum, et après débats dignes de ce nom, pour passer à l’assurance vie.


La sécurité sociale a été organisée au départ en marge de l’État, selon un plan qui avait pour esprit le dénigrement et la calomnie orchestrés du marché de l’assurance privée.


La tare de la sécurité sociale n’est pas l’absence de croissance ni la croissance insuffisante de l’économie française comme cela est répété à longueur de temps aujourd’hui par les faiseurs d’opinion de tous poils.

 

La tare de l’OSSO vieillesse n’est pas la forme actuelle de la pyramide des âges ou le vieillissement de la population.

 

La tare de l’OSSO maladie ne tient pas dans les prétendus abus de consommation des produits de – recouvrement de la – santé.

 

La tare de l’OSSO AT-MP ne tient pas dans les prétendus abus des dirigeants d’entreprise
en matière d’absence de prévention/protection des travailleurs...
La tare de la sécurité sociale se trouve
– dans le refus des taux d’intérêt (pas de capitalisation, mais une répartition nécessairement obligatoire) et de certains prix (à commencer par ceux des risques de perte individuels),
– dans la fixation d’un nombre croissant de prix (par exemple, les honoraires des médecins) et
– dans le monopole réglementaire (pas de concurrence, ni innovation).


Ces trois caractéristiques ne pouvaient lui permettre de maintenir le plein emploi, ni de favoriser le développement économique comme le faisaient miroiter les planificateurs à l’origine.

Réformes, créations d’organismes, nouvelles réglementations, fixation de davantage de prix sont désormais l’ordinaire de l’OSSO AT-MP, de l’OSSO maladie et de l’OSSO vieillesse.


Pire, mais logiquement prévisible, c’est aussi le dénigrement et la calomnie... des assurés sociaux – ils consommeraient ou frauderaient de plus en plus – et le développement d’autorités policières – tout le monde, médecins, dirigeants d’entreprise, etc., frauderaient d’ailleurs de plus en plus, aux dires des hérauts de cette satanée sécurité sociale qui ne paie pas d’impôt et ne rend pas de comptes fiables depuis l’origine comme s’escrime à le répéter la Cour des comptes, pour ne pas dire autre chose (cf. note 4, pour confirmation officielle récente par une autre source, 2003) ! –


Malgré les secours qu’elle a commencé à demander indirectement au marché de l’assurance – en maladie, voire en retraite – afin de retarder la faillite à quoi ces prétendus responsables doivent vraisemblablement penser, et qu’elle lui demandera de plus en plus étant donnée l’augmentation inéluctable de son coût, la prétendue sécurité sociale qu’on connaît encore aujourd’hui ne pourra qu’être abandonnée.


La liberté d’action de chacun en matière de sécurité sociale est à l’horizon, un horizon proche !
 


BONNES FEUILLES


Philippe NEMO

 


Préface à la réédition de Droit, législation et liberté de F. A. Hayek
P.U.F., Quadrige, Grands textes, 2007, 29 €.


[...] extraits page 24 et sq


A mesure que Hayek établissait ces notions de base, il discernait leurs liens mutuels. A certaines étapes cruciales, il éprouva donc le besoin d’expliciter ces liens sous la forme d’un exposé synthétique qui serait à cheval sur l’économie, le droit, la politique, la réflexion sur l’histoire et l’évolution, et la méthodologie.


Il y aura trois synthèses de ce type : The Road to Serfdom de 1944, The Constitution of Liberty de 1960, enfin Law, Legislation and Liberty entre 1973 et 1979. Il n’y a pas lieu, je pense, d’ajouter à cette liste le dernier livre, The Fatal Conceit (La Présomption fatale) qui est lui aussi une réflexion générale sur la société, mais qui, précisément, ne prend pas la forme d’une synthèse, et qui pose d’ailleurs d’autres problèmes que je ne puis évoquer ici.


Le premier ouvrage ne se présente pas exactement comme un traité systématique.
C’est plutôt encore un essai, dont le but reste conjoncturel. Il s’agit de montrer aux intellectuels et aux hommes politiques des démocraties libérales, qui sont en train de lutter contre l’hitlérisme, que le socialisme n’est pas l’antithétique du fascisme, comme beaucoup le croient sincèrement, mais son homologue. (...)

 

La Route de la servitude met en évidence ces cohérences. A partir de cette première synthèse, Hayek est donc devenu un philosophe social ; il abandonne d’ailleurs en pratique le champ de l’économie dite technique, du moins jusqu’à la période de Fribourg, comme on l’a vu. L’essentiel de son temps, à Londres puis à Chicago, sera consacré à un approfondissement des diverses disciplines des sciences sociales et de l’histoire des idées.


La seconde grande synthèse, La Constitution de la liberté, a une portée sensiblement élargie par rapport à La Route de la servitude. En effet, Hayek peut ajouter maintenant à sa présentation une dimension historique, ainsi que des considérations originales sur le rôle économique des grands États modernes.


Le livre développe une analyse claire et dense de la logique de la rule of law. Il montre que cette logique seule permet le développement de l’ordre spontané de société. Mais il met en évidence, en outre, les racines historiques, principalement anglaises et américaines, de l’État de droit. Il fait une revue très fine des discussions doctrinales qui ont abouti à la mise en place du droit constitutionnel américain. Par ailleurs, il brosse un tableau précis et systématique des biens et
services collectifs que l’État libéral, au-delà de sa fonction arbitrale, « régalienne »,
de maintien de l’ordre public, doit assumer – infrastructures de transport, de
communication, d’énergie, d’urbanisme, éducation et recherche scientifique...


La tradition libérale, depuis Hume, a toujours admis ce rôle économique de
l’État, médiateur nécessaire entre les contribuables et les producteurs de biens
collectifs. La question est seulement de fixer les exactes frontières entre ce qui
peut relever du marché et ce qui, en cas de « défaillance » de celui-ci, doit être
assumé par une initiative publique et financé par l’impôt. Hayek, on s’en doute,
fixe très haut cette frontière. L’État ne doit assumer que les fonctions économiques
qui ne peuvent pas l’être par le marché, et sans nuire à celui-ci. (...) Quoiqu’il
en soit, avec La Constitution de la liberté, le lecteur dispose d’un véritable tableau d’ensemble de ce que doit être l’État dans une société libre : de ses principes constitutionnels, des modes d’évolution de son droit, de ses fonctions légitimes, tant régaliennes que de production de services publics.


Cependant, en 1960, la synthèse n’est pas entièrement achevée. Précisément parce que Hayek a consacré encore une place très importante, dans La Constitution de la Liberté, à des problèmes économiques sectoriels comme l’éducation, l’urbanisme ou l’agriculture, ou à des problèmes d’histoire des idées centrés sur le seul monde anglo-américain, le plan de l’ouvrage n’est pas encore véritablement systématique, il garde encore trace de la contingence du parcours de recherche de Hayek. La synthèse véritable, pleinement satisfaisante sur le plan conceptuel, viendra une quinzaine d’années plus tard, et ce sera Droit, législation et liberté.


*
*     *


L’ouvrage est divisé en trois parties, désormais réunies en un volume unique, dans l’édition anglaise de référence comme dans la présente édition française.
Telle était d’ailleurs l’intention initiale de l’auteur, soulignée par la numérotation
continue des dix-huit chapitres. On doit rappeler cependant que les parties furent
d’abord publiés en volumes séparés, respectivement en 1973, 1976 et 1979,
pour la raison grave que l’auteur, déjà âgé et de santé fragile pendant cette période,
craignait de disparaître avant d’avoir achevé son travail. Il tint à inaugurer les différents morceaux de l’édifice au fur et à mesure de leur achèvement, comme il s’en explique dans ses préfaces successives dont le ton est parfois poignant.


Les trois parties exposent respectivement les doctrines hayékiennes du droit, de l’économie et de la politique.

La première, « Règles et ordres », met d’abord au clair des notions essentielles relevant de l’épistémologie des sciences sociales, de la théorie de la culture et de la sociologie. Elle explique ce que sont les différents types d’ordres sociaux, « organisés » et « spontanés », et les différents types de règles qui les commandent respectivement. Elle contient une analyse approfondie de la notion
même d’ordre spontané ou auto-organisé, notion si mal comprise jusqu’au
XXe siècle, et sans laquelle, à bien y réfléchir, la liberté humaine n’a aucune raison
d’être sérieuse et n’est qu’une dangereuse et contre-productive utopie. Elle analyse la morale et le droit en termes de « règles de juste conduite » conditionnant l’émergence et le développement de cet ordre spontané de société.


Hayek critique le faux rationalisme, qu’il appelle le « rationalisme constructiviste ». Ici il ne fait que résumer les analyses qu’il avait menées dans les années 1940 et recueillies dans The Counter-revolution of Science. Le cartésianisme, les Lumières françaises constructivistes, relayées par Saint-Simon et Auguste
Comte, sont des erreurs épistémologiques : les sciences sociales ne peuvent se
développer selon ce paradigme, et l’action sociale ne peut adopter la méthodologie
de l’ingénieur sans provoquer un blocage ou un appauvrissement de la
coopération sociale. Hayek a eu le grand mérite de mettre en évidence le rôle
du saint-simonisme dans la promotion de la technocratie d’État en France (avec
le rôle disproportionné qu’ont joué dans notre pays l’École Polytechnique et ses
anciens élèves fonctionnaires, au détriment des hommes ayant eu une formation
plus entrepreneuriale). (...)


La seconde partie de Droit, législation et liberté, « Le mirage de la justice sociale », montre que l’économie est essentiellement un jeu d’échange. Hayek propose d’appeler ce jeu « catallaxie », du verbe grec katallattein qui veut dire à la fois « échanger » et « faire de quelqu’un, par l’échange,
un ami ». Hayek entend dire par là que l’échange économique selon des règles
est un véritable lien social, et même le premier lien qui puisse unir des hommes
d’ethnies et de nations différentes, avant qu’ils ne tissent éventuellement d’autres
liens politiques ou culturels. Il propose de renoncer au mot traditionnel – auquel
Aristote a donné pour la première fois un sens scientifique – d’« économie » qui,
avec sa racine oikos, « maison », a le défaut de suggérer l’idée que l’échange de
biens et de services se fait au sein d’une maison où tout le monde se connaît et
qui peut donc être gérée par un sage père de famille, ce que, de fait, prétendent
être tant les gouvernants tutélaires traditionnels que les socialistes planificateurs
modernes. Mais alors, dans les deux cas, l’échange ne peut plus être spontané, et il est limité à une communauté fermée au sein de laquelle ne peut s’établir une division du travail suffisamment fine.


Là où le jeu n’est pas entravé, les acteurs sont guidés, non par les injonctions d’autorités politiques extérieures au jeu, mais par le double système de signaux que constituent le droit et les prix, qui permettent aux acteurs de prendre individuellement des décisions qui assureront leur bonne inclusion dans la structure d’ensemble. Le droit, qui protège la propriété privée et les contrats, dit ce que les acteurs ne peuvent pas faire lorsqu’ils interagissent avec autrui. Les prix,
signalant ce qui est cher et donc très demandé, et ce qui est peu cher et donc peu demandé, leur dit ce qu’ils doivent faire, positivement, s’ils veulent satisfaire
les demandes les plus urgentes avec les moyens de production les moins
demandés et qui priveront donc le moins les autres producteurs. Ce double
système de guidage cognitif de l’action économique permet ainsi une allocation
optimale des ressources et une division efficiente du travail. Hayek, dans ces
pages, résume de main de maître sa théorie économique longuement méditée
depuis Prix et Production jusqu’à la Pure théorie du capital, en passant par
Economics and Knowledge et par la célèbre théorie du marché comme « procédure
de découverte » permettant d’utiliser une information irrémédiablement
dispersée entre les divers agents économiques.


Sur ces bases, il montre que l’État a pour fonction de garantir le respect
des règles par tous les acteurs, mais que, s’il intervient directement dans le jeu
lui-même, il en compromet les résultats, faute que les responsables de l’État
disposent des informations nécessaires. En effet, le coeur du problème est la
complexité sociale. La prétention des socialistes comme des étatistes en général
à disposer d’une science suffisante pour gérer directement l’économie est une
« présomption fatale » (cf. « The Fatal Conceit », titre de l’ultime ouvrage de
Hayek). L’omniscience n’existe pas, la rationalité humaine est limitée. Lorsqu’ils
croient en savoir assez pour diriger l’économie, les dirigeants plaquent sur le jeu
de catallaxie, qui mobilise une information extrêmement riche, leur propre information
limitée ; ils appauvrissent donc singulièrement le jeu, diminuent la
complexité de la division du travail et de l’échange des ressources. Ils se rendent coupables d’une hybris caractéristique de la raison constructiviste, qui est irrationaliste par excès de rationalisme.


Hayek peut alors montrer que la « justice sociale », ce concept couramment utilisé par les socialistes, est dénué de sens scientifique, parce qu’il impliquerait
que « la société » soit une personne dotée de conscience et de volonté ayant la
faculté de commettre ou non des injustices, alors qu’elle est un ordre spontané
qui dépend des actions passées et présentes de millions d’acteurs anonymes
dont aucun n’est personnellement responsable de l’effet émergent produit par
toutes ces actions. La démarche consistant à exercer une coercition contre des
catégories sociales jugées responsables des injustices sociales est donc profondément
irrationnelle et relève d’une mentalité pré-scientifique ; elle revient à
prendre ces catégories pour des boucs émissaires, comme les communistes l’ont
fait pour les bourgeois ou les nazis pour les juifs. Il est certes possible et même
nécessaire de juger la société bonne ou mauvaise selon certains critères. Mais,
si l’on veut l’améliorer, il convient d’agir sur les seules règles de juste conduite applicables à tous, et non de façon discrétionnaire sur tel ou tel individu ou telle ou telle catégorie.


Précisément, Hayek expose dans la troisième partie du livre,
« L’ordre politique d’un peuple libre », les principes d’une réforme constitutionnelle
qui permettrait d’établir, et d’améliorer en permanence, les règles de
juste conduite les mieux susceptibles de déterminer un jeu social juste et optimalement
efficient. C’est la fameuse théorie de la « démarchie », expression équivalente
à « démocratie libérale ». Hayek se défie en effet du terme de « démocratie » pris isolément, et il met en avant, là aussi, une question d’étymologie. « Démocratie
» signifie le « pouvoir du peuple », mais le mot grec kratos désigne un pouvoir
violent, une force pure. « Démocratie » tend donc à désigner la tyrannie d’une
assemblée populaire, spoliant ses adversaires, prenant des mesures arbitraires qui
ne consistent pas en l’établissement de règles permanentes et égales pour tous,
mais en mesures dirigées pour ou contre des catégories identifiées de citoyens,
voire pour ou contre des individus, ce qui est contraire à l’idée même de loi. C’est
d’ailleurs ce qu’ont reproché à la « démocratie » ainsi entendue comme pouvoir dictatorial de la foule tous les penseurs politiques sérieux depuis Platon et Aristote.


Par contraste, le mot de « démarchie » a l’intérêt de désigner le pouvoir du démos de poser des archaï, des ordonnances ou des règles. Le peuple, en effet, possède un sens réel de la justice et des règles légitimes du jeu social. Ce Rechtsgefühl n’est pas affaire de volonté intempestive et ponctuelle, il consiste en catégories mentales et valeurs construites dans l’opinion dominante d’une société par des décennies ou des siècles de vie commune, d’essais et d’erreurs qui ont sélectionné les types de comportements qui se sont révélés bénéfiques.


Il se confond plus ou moins, selon Hayek, avec les principes dégagés depuis l’Antiquité par les doctrines du droit naturel, dont la liste a été énoncée maintes fois sans grands changements au long des siècles depuis Cicéron et le Digeste jusqu’aux scolastiques et à Vitoria, Bodin, Suarez, Grotius, Pufendorf, Locke ou Hume, et jusqu’aux déclarations modernes des droits de l’homme.

 

Il consiste essentiellement dans le respect de la liberté individuelle, de la propriété privée
et des contrats librement conclus entre citoyens. L’État a pour fonction de faire
respecter des règles qui correspondent intimement à ces principes de justice
dont l’opinion du peuple est l’ultime garant. Voilà pourquoi l’État doit, tout à la
fois, être une démocratie (le peuple, en effet, doit être l’autorité souveraine dans
l’État, où il ne doit pas y avoir de pouvoir qui lui soit supérieur) et être une
démocratie libérale, où, si le peuple est souverain, la souveraineté dont il dispose
n’est pas illimitée, mais s’arrête, au contraire, là où commencent la sphère privée
et les libertés individuelles. Construire des architectures institutionnelles où ces
deux exigences soient conciliées a été le but de tous les constitutionnalistes
modernes, et ils y étaient plus ou moins parvenus au XIXe siècle dans les grands
pays occidentaux. Or l’influence des idées socialistes dans les dernières décennies
a conduit à quasi-détruire ces fragiles architectures et à revenir à des modes
de gouvernement discrétionnaires. Hayek affirme donc – il insiste sur ce point
dès sa préface au premier volume – qu’il faut impérativement réformer les institutions
de ces pays si l’on veut sauver les libertés et l’avenir de prospérité et de progrès qu’elles autorisent.


La troisième partie de Droit, Législation et liberté est vouée à cette tâche. Hayek y développe ses projets constitutionnels avec une précision qui a suscité incompréhensions et critiques. (...)

 

Hayek a souligné dans de nombreux textes avant Droit, législation et liberté, le rôle de la volonté dans l’histoire. Sa théorie de l’ordre spontané n’implique aucune passivité ni aucun fatalisme, contrairement à ce qu’ont cru des lecteurs superficiels. Il n’y a pas de « lois de l’histoire » auxquelles on devrait se soumettre ; l’histoire est faite par les hommes. Simplement,
la pensée de Hayek permet de cadrer très précisément le champ où s’applique efficacement cette liberté humaine. (...)

 

Chacun doit être libre d’utiliser ses propres connaissances et ses propres ressources pour mener à bien ses propres projets, et ensuite, il réussira ou échouera dans le jeu catallactique selon un mixte de talent et de chance où le rôle de celle-ci est minimisé, mais jamais supprimé. (...)


La bonne compréhension des institutions politiques suppose le concours
de toutes les sciences humaines, de la philosophie et de l’histoire. De sorte que
les intellectuels jouent un rôle majeur dans le développement des sociétés
humaines, puisque ce sont leurs représentations et leurs idéaux qui toujours
guident, par une série de médiations, les actions des politiques qui infléchissent
l’histoire. Ce sont bien les intellectuels socialistes – Hayek l’a souligné dans plusieurs
articles – qui ont été responsables de l’évolution des démocraties occidentales
vers le modèle d’État-Providence qui aujourd’hui a démontré ses limites.
Hayek considère sa propre philosophie comme une réponse à ces démiurges
mal inspirés. Il ne leur reproche pas d’avoir voulu changer le monde, il pense
seulement qu’ils l’ont fait en usant de théories scientifiquement erronées. A d’autres intellectuels, guidés par des théories plus conformes au réel, de redresser aujourd’hui la barre.


*
*     *


Si Droit, législation et liberté est ainsi la synthèse la plus accomplie des idées de Hayek, c’est par ce livre, je pense, qu’il convient de commencer une lecture intelligente de notre auteur, contrairement à ce que Hayek dit lui-même dans sa préface (cf. infra, p. 49 ; mais Hayek est peut-être trop familier de sa propre pensée pour donner les meilleurs conseils pédagogiques à ceux qui l’ignorent).


Étant un exposé du système dans sa maturité, il procure en effet la « carte » qui permettra ensuite de s’orienter dans le labyrinthe d’une oeuvre abondante et difficile. (...)

 

Mais ils devront résister à la tentation de ne connaître de Hayek que les livres appartenant explicitement à la discipline économique, si ce que nous avons dit plus haut de la nécessité scientifique d’en dépasser les paradigmes est vrai. Pourquoi ne feraient-ils pas eux aussi, après tout, l’effort de lire sérieusement de la philosophie et de l’histoire, afin de se mettre au pair avec les autres penseurs du social ? (...)


J’ai plaisir à évoquer, pour finir, la mémoire du traducteur de Droit, législation
et liberté, Raoul Audouin (1907-2005), auquel sa grande culture et sa
grande finesse d’esprit ont permis de venir à bout de la tâche impressionnante
de traduire correctement la grande synthèse hayékienne. Ce n’est pas l’anglais
qui, dans le cas d’espèce, pose problème, puisque l’anglais de Hayek est scientifique
et fort peu idiomatique, et que, par ailleurs, sa langue philosophique n’est
jamais allusive ou obscure (ce grand critique du cartésianisme qu’est Hayek écrit
de façon parfaitement claire et distincte et il a composé son ouvrage selon un
plan rigoureux bien digne de l’auteur du Discours de la méthode). La difficulté est autre et elle est considérable. Elle est de comprendre parfaitement le propos
toujours difficile et exigeant de Hayek, et ensuite de connaître suffisamment le
français pour dire à peu près exactement la même chose dans notre langue sans
oublier ni déformer aucune nuance, aucune articulation logique. C’est ce qu’a
réussi de façon exemplaire Raoul Audouin, même s’il a été possible d’améliorer
sa version par quelques corrections de détail. A Florin Aftalion revient enfin le
mérite d’avoir proposé cette publication aux Presses universitaires de France
dès 1979, alors que l’auteur était presque inconnu dans notre pays et que le
libéralisme y avait la bonne presse que l’on sait.



LIRE LIBÉRAL


Jean-Philippe DELSOL


Au risque de la liberté
François-Xavier de Guibert, 2007, 207 p.
au prix de 22 €.


Ceux qui pensent que les temps sont difficiles et imprévisibles devraient lire le dernier ouvrage de Jean-Philippe Delsol dont le sous-titre est Une alternative libérale et chrétienne aux société dont les lendemains ne chantent pas. Préface de Jacques Garello.


L’ouvrage de Jean-Philippe Delsol n’est pas à mettre entre les mains d’un
sceptique. Malgré la première grande partie intitulée « la société de défiance »,
sa lecture dégage une sorte d’optimisme raisonné et tempéré concernant l’évolution
de notre monde et une confiance solide en l’individu et en la liberté. Il est
vrai, nous vivons une époque souvent insaisissable, pleine de catastrophes (mais
beaucoup moins qu’avant) et de peurs. Peur de la machine qui ne cesse d’évoluer,
de l’information qui nous submerge et du prochain dont les haines sont
infinies et, parfois, inguérissables. C’est une « société complexe, une société de
défiance » qui, paradoxalement est mise à profit par ceux qui nous gouvernent.
Notre malaise et notre incompréhension leur donnent une occasion unique de
nous prendre en charge. Le climat « déconne », ne vous affolez pas, l’État s’en
occupe ; une catastrophe sociale, « on » prend en charge tout le monde ; des
problèmes sanitaires, il n’y a qu’à prélever plus. De toute façon, la réponse vient
d’en haut.


« Le législateur, écrit Delsol (qui a une formation double, de juriste et d’économiste),
vit sous la pression des producteurs, des consommateurs, des collectivités
qui, tous, veulent leur loi. Les associations se développent pour revendiquer
de nouveaux droits pour chaque catégorie, pour les piétons, pour les
cyclistes, pour les employés, et parfois pour les employeurs... pour tous les
hommes et désormais pour les animaux, pour la chasse ou contre la chasse,
pour la terre, pour les forêts, pour les rivières... » En lisant ces lignes, ce qui
nous frappe c’est le paradoxe de la situation : en réalité, notre société repose
plus sur les contraintes que sur les libertés, plus sur les obligations que sur les droits. L’avalanche de lois caractéristique de notre pays n’est pas là pour protéger
mais au contraire pour rendre encore plus complexe notre mode de vie :
« le droit devient un nouveau moyen d’expression et le plus souvent de contestation
comme une forme de cet individualisme collectif, un moyen pour chacun
de se faire par tous aux forceps de la justice, un moyen de s’imposer... ».
Nous sommes aussi trop facilement attirés par l’idéologie, cette « manifestation
de la volonté humaine d’être créateur de l’homme, cette conception par
laquelle l’homme veut appréhender le tout de l’homme et du monde, il veut être
l’égal du créateur, puis se substituer au créateur, pour elle l’homme est créateur
de l’homme ». Elle remplace la réflexion et empêche la réaction de l’individu car
l’idéologie ne marche que pour la collectivité. C’est son terreau et c’est aussi la
raison pour laquelle l’autorité n’a jamais aimé l’individu.


Alors, que faire ? Croire en la liberté, être « libéral et chrétien ». Faire de
l’État un élément subsidiaire et du gouvernement une force tolérée. Avoir
confiance en l’homme, seul capable de comprendre et de savoir ce qu’il faut
faire. Et les régimes ? Pour le moment on n’en connaît pas d’autres, la démocratie
restant le moins mauvais :
« Mais l’Homme a la même nature du levant au couchant et d’un pôle à
l’autre de la Terre. Et cette nature requiert partout ordre et liberté pour grandir
et s’épanouir. La démocratie au plan politique et l’économie de marché au plan
économique sont les outils les mieux adaptés à la société complexe parce que
dans les deux cas il s’agit d’une méthode plutôt que d’un modèle de société,
d’une démarche et d’un concept évolutifs et capables d’adaptation plutôt que
d’une loi d’airain immuable et universelle.


Ce qui est universel dans la démocratie comme dans l’économie de marché c’est le mode de fonctionnement, de prise de décision, le principe du respect des libertés individuelles qui sont susceptibles de forger, dans leurs rencontres et souvent dans leurs oppositions, les institutions permettant la vie commune...
La société complexe a besoin de la liberté de tous, elle vit de la confiance dans cette liberté de chacun plutôt que dans la contrainte de tous ».

Bogdan Calinescu
 


Augustin LANDIER et David THESMAR


Le grand méchant marché.

Décryptage d’un fantasme français
Flammarion, 2007


Mais pourquoi la plupart des Français croient-ils que le pire ennemi de l’emploi est le marché ? Pourquoi le capitalisme financier est-il considéré comme la principale (voire la seule) source de pauvreté et d’inégalités ?
Quelles sont les origines de cette haine envers la Bourse, les actionnaires et les actions ?


Augustin Landier et David Thesmar sont l’un agrégé de mathématiques et
professeur de finance et l’autre docteur en sciences économiques. Leur connaissance
des marchés financiers est remarquable et toute personne novice pourrait
trouver dans leur livre des explications simples sur : le fonctionnement des marchés, les bulles spéculatives, les hedges funds, les fonds de pension, les mutual funds et autres LBO ou OPA.


Le paradoxe c’est que les Français n’ont jamais répudié le marché financier qui, au début du XXe siècle, était même l’un des plus développés au monde. En 1913, la valeur des actions cotées en Bourse et rapportée au PIB est de 78 % contre 39 % aux États-Unis et 44 % en Allemagne. Seul le Royaume-Uni dispose d’une capitalisation boursière de 100 %. A l’époque, les Français mettent une grande partie de leur épargne en actions et le nombre total d’entreprises cotées en Bourse passe de 200 à 600. C’est au lendemain de la deuxième guerre
mondiale que l’État se met à s’occuper de tout. Économie, ponts, routes, voies
ferrées, santé, énergie, etc., l’État dirigiste est au sommet de sa gloire. L’économie
libérale et les marchés sont relégués au deuxième plan. On fait plus
confiance aux fonctionnaires et au nouveau Commissariat au Plan qu’aux dirigeants
du privé. Pourtant, la relance par l’État doit être à court terme. Jean
Monnet est le premier à le dire en souhaitant un Plan avec des gens du privé et
seulement « encadrés » par des fonctionnaires : « J’ai beaucoup d’estime pour
l’administration française, mais il est évident qu’elle n’est pas faite pour changer
le visage du pays. Son rôle est au contraire de maintenir l’état des choses qu’on
lui confie. Les hauts fonctionnaires qui la dominent ont toutes les qualités sauf
l’esprit d’entreprise. Pour transformer la France, il faudrait transformer les
grands corps de l’État. Je n’ai pas l’intention de confier les commissions de modernisation à des fonctionnaires ». On ne pouvait pas mieux dire... Hélas, la suite est bien connue. Les énarques et les hauts fonctionnaires ont mis la main sur les rouages de l’État et aujourd’hui encore ils décident des réformes économiques du pays.


Les candidats aux présidentielles de 2007 veulent « défendre un État fort
contre la loi du marché ». Leurs propos passeraient presque inaperçus dans un
pays étatisé comme la France et pendant une période où les candidats partis à
la chasse aux voix essaient de flatter toutes les catégories socioprofessionnelles
et de faire le plus de promesses possibles. Pourtant, contrairement à ce que
disent pratiquement tous les candidats, il n’existe aucune preuve comme quoi le
marché sans l’État créerait des catastrophes économiques et sociales, de la pauvreté
et des inégalités. Et ceci pour la simple raison qu’il n’existe aucun pays
sans État et dirigé par la seule « loi du marché ». Par contre, on a connu (et on
connaît encore) des pays avec un État tout-puissant, destructeur de la société et
créateur de misère et de malheurs. Les États nazi et communiste en constituent
les exemples les plus significatifs. Tous les deux étaient des ennemis farouches
de l’individu, de la société libérale et du marché. Ils ont écrasé et tué des dizaines
de millions de personnes et malheureusement, encore aujourd’hui, des pays
comme Cuba, la Corée du Nord, certains pays africains et asiatiques continuent
sur la voie de l’étatisme et de la haine du marché et de l’individu. Les habitants
de ces pays tentent tout pour les quitter et se réfugier dans d’autres endroits plus
accueillants où règnent le marché et la démocratie. Et la question qu’ils se posent
est la suivante : qui nous protégera de la dictature de l’État ?


Le rejet du marché ne provient-il pas paradoxalement de l’échec de l’État.


En voulant corriger les inégalités, réduire la pauvreté et la fameuse « fracture sociale », n’a-t-il pas aggravé la situation économique et empêché justement le marché et les entreprises de faire leur travail ? C’est-à-dire à créer des richesses ?


A force de nous dire – et là les médias et les politiques portent une énorme responsabilité – qu’il fallait réglementer le marché, intervenir contre « les excès du libéralisme », on a sous-estimé la capacité d’une économie libre de s’auto-contrôler et de créer les richesses suffisantes pour tout le monde.

B. C.
 

Ayn RAND


Hymne
Éditions Rive Droite, Paris, 2007, 93 pages

Traduction française de Jacqueline Balestier et Philippe Chamy
 


Le 10 octobre dernier, nous avons fêté les 50 ans de la publication du livre Atlas Shrugged, le best-seller d’Ayn Rand vendu à plusieurs millions d’exemplaires dans le monde (il continue à se vendre à 150 000 exemplaires par an aux États-Unis). Cet ouvrage épique qui a changé la vie de millionsd’Américains démontre merveilleusement que l’essence même de l’Amérique
est le respect de la dignité de l’individu. Le petit livre Hymne (Anthem), paru
en Angleterre en 1938, réédité en Amérique en 1946, inédit en France,
publié aux Éditions Rive Droite grâce à l’excellente traduction de Jacqueline
Balestier et Philippe Chamy, est une ode à la liberté et l’épanouissement individuel.


Dans ce conte moderne où les personnages n’ont pas de nom et où
le pronom JE est remplacé par NOUS et IL et ELLE deviennent ILS et
ELLES, les hommes et les femmes vivent au rythme dicté par le pouvoir (le
Conseil), source de toute vérité. Aucune liberté n’est permise, les livres sont
interdits, toute invention ou création humaine est bannie. Les personnages
n’ont pas de nom mais des matricules, le narrateur s’appelle Égalité 7-2521,
un autre personnage est Collectivité 0-0009 ou Unanimité 2-9913. « Nous ne
sommes rien, avoue celui-ci. L’humanité est tout. C’est à la grâce de nos frères que nous devons nos vies. Nous existons à travers, par et pour nos frères qui sont l’État. Amen ».


Dans cet univers où l’autorité suprême dicte la vie, toute forme d’intimité
(l’accouplement des hommes et des femmes est organisé une fois par
an) ou de liberté de penser est impossible. Le Conseil des Vocations dit ce
que chacun deviendra, un Mandat de Vie est accordé à l’intérieur des Assemblées
Sociales, un métier est « distribué ». « Tout ce qui provient de la collectivité
est bon. Tout ce qui provient de l’individu est mauvais. » Ces slogans
sont écrits partout dans la Cité. La vie du narrateur bascule le jour où il rencontre
une femme qu’il appelle La Dorée et lorsqu’il découvre un endroit
abandonné depuis les Temps Interdits. Ce « trou noir » cache les découvertes
humaines et le pousse à s’évader de la « collectivité ». Il est suivi par La Dorée. Ainsi, dans sa nouvelle vie, il prend conscience qu’il doit défendre ses « trésors » : « la  pensée, la volonté, la liberté ». Et il découvre le mot le plus précieux : JE.

B. C.


Hymne, éditions Rive Droite, est en vente au prix de 10 € à l’ALEPS (35, avenue Mac
Mahon, 75017). Passez votre commande sur le répondeur téléphonique au 01.43.80.55.18.


*
*    *

 

Vous retrouverez les critiques de Bogdan Calinescu sur le site : www.libres.org

Éthique et développement
Actes d’un colloque dirigés par Jean-Yves Naudet
Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence Collection Éthique et Déontologie juin 2007, 310 pages,  39 €.
(centre.ethique@univ-cezanne.fr)


Voici les actes de l’édition 2006 du colloque d’éthique économique que Jean-Yves Naudet organise régulièrement à Aix-en-Provence. Le thème, cette année, portait sur le développement économique, notion qui recouvre tant le recul de la pauvreté que l’investissement en capital humain. Car la source de la prospérité se situe non dans les infrastructures ou les équipements mais dans l’intelligence
des hommes et leur capacité d’invention. Leur dimension créatrice, dirait
Raphaël Draï, qui souligne que dès l’Éden l’homme a été appelé à se faire coopérateur
de Dieu pour achever la création et contribuer à sa préservation.


Un consensus se dégage pour souligner la nouveauté, dans l’histoire des civilisations,
de cette vision des choses. Elle apparaît, en Occident, explique Jean-
François Mattéi, avec le christianisme « qui a permis historiquement la naissance
des sociétés ouvertes en libérant les hommes de leur dépendance étroite vis-à-vis
de leur société et en leur apportant (...) une ouverture sur un autre monde qui se
reflète déjà en ce monde-ci » (p. 25). Et l’athéisme moderne en est un avatar.
« Que cette conception religieuse d’un temps créateur (...) ait été par la suite
sécularisée et laïcisée n’empêche pas qu’elle reste l’origine de notre croyance en
un temps historique porteur de développement et de progrès » (p. 32).


Certes, de nos jours, beaucoup conçoivent ce progrès comme une accumulation
de richesses qui ne sont, en fait, pour les hommes, que des moyens de vivre. Aussi
peut-on critiquer cette vision du développement et lui préférer la modération
prônée par les philosophes grecs ou l’ascèse des saints : elles se trouvent à la
source du bonheur. Personne ne le nie, si ce n’est, en pratique, ceux qui cherchent
à assouvir indéfiniment leurs appétits. Autre est le régime économique occidental. Pascal Salin l’explique : « contrairement aux idées habituelles selon lesquelles le capitalisme est un régime dans lequel on donne la primauté à la création de biens matériels, c’est exactement le contraire qui se passe ».


Et d’expliquer pourquoi : « ce qui est important justement ce ne sont pas les biens matériels mais la possibilité pour les êtres humains de poursuivre leurs objectifs, quels qu’ils soient, des objectifs affectifs, artistiques, sociaux. Les ressources matérielles ne sont que des moyens pour atteindre ces objectifs. Le capitalisme le reconnaît précisément parce qu’il laisse à chacun la liberté de
déterminer ses propres objectifs et de rechercher librement les moyens de les
obtenir » (pp. 281 et 282). Autrement dit, l’important c’est le capital humain,
véritable ressource rare. C’est lui qui imagine de nouvelles coopérations sociales,
de nouveaux échanges mutuellement profitables, et réduit ainsi les poches de
pauvreté matérielle et spirituelle.


On comprend alors pourquoi la source du développement ne se trouve pas dans l’extension du domaine d’intervention des pouvoirs publics, comme le laisse deviner la superposition des cartes du développement et des libertés individuelles : dès qu’un tiers en vient à obliger ou à interdire de réaliser tel échange, plus rien n’indique que les parties en bénéficient effectivement.

 

On est forcé de croire ce tiers sur parole et la place est ouverte aux spoliations et aux concussions, dont le summum demeure les grands projets financés par l’impôt ou les politiques internationales de développement.


Le criterium du développement, comme l’explique l’analyse économique des institutions, c’est la liberté individuelle plus que la démocratie, le respect des propriétés plus que l’opinion majoritaire. Les débats de ce colloque n’ont pas creusé la question plus à fond mais on comprend que la régulation ultime siège dans le coeur des hommes et que mieux vaut ne pas multiplier les tentations mais, au contraire, inciter les hommes à mieux agir. Des idées qui apparurent quand la destinée des hommes fut rendue indépendante du sort de leurs cités et rattachée, pour le meilleur comme pour le pire, à leur intelligence du bien et à leur volonté de le vivre aussitôt.

Des idées, somme toute, assez chrétiennes. Ainsi en va-t-il du développement.

Arnaud Pellissier-Tanon
 

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