ANNEE 2007.

Sommaire.

 

1 - Bulletin 121, octobre 2007.

 

Les trente ans de l’Université d’été de la Nouvelle Economie

 

Jacques GARELLO

Pour une mondialisation responsable et juste

 

Tom PALMER

Les dimensions humaines de la mondialisation

 

Georges LANE

De la sécurité sociale à l’assurance privée

 

BONNES FEUILLES

Édouard LABOULAYE

Le parti libéral, son programme et son avenir - suivi de -

La liberté d’enseignement et les projets de M. Jules Ferry

 

LIRE LIBÉRAL

Le libéralisme et ses travestissements : A propos de l’ouvrage de Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer de Jean-Philippe FELDMAN

 

 

2 - Bulletin 120, juillet 2007.

 

Xavier FONTANET

Défense du chef d’entreprise

 

Fred AFTALION

Vous avez dit « indépendance » ?

 

OPINIONS

Éloge de l’humilité ou comment mieux détecter les futurs dirigeants d’entreprise

 

BONNES FEUILLES

Philippe NEMO et Jean PETITOT

Histoire du libéralisme en Europe

 

LIRE LIBÉRAL

(Re)lire Revel : le vrai combat d’un penseur de la liberté individuelle d'Alain LAURENT

 

 

3 - Bulletin 119, avril 2007

 

Georges LANE

Dumping social et compétitivité

 

Olivier MÉRESSE

Libéralisation : la voie commerciale

 

BONNES FEUILLES

Laurence PARISOT

Besoin d’air

 

LIRE LIBÉRAL

. Histoire de la révolution bourgeoise  de Fred AFTALION

. « La luxure régnait sur la ville et la ville était bleue » de Michel de PONCINS

. Hymne d’Ayn RAND

 

 

4 - Bulletin 118, janvier 2007.

 

Georges LANE

L’ALEPS a quarante ans

 

OPINIONS
Gérard Bramoullé

Pourquoi l’explosion des impôts locaux ?

 

LIRE LIBÉRAL

Les mémoires de Milton et Rose Friedman

 

- Bulletin 121, octobre 2007.

 

AVANT-PROPOS

 

Pour présenter le plus clairement possible notre XXXe Université d’été, Georges LANE retourne aux sources et se fait l’historien de ces années au cours desquelles nous avons délivré sans relâche notre message de liberté. Vous saurez tout sur les premières réunions des Nouveaux Économistes, jusqu’à ce « sommet » où, le 26 août 2007, s’est ouverte la réflexion sur « Les Défis institutionnels de la mondialisation » (p. 2).

 

Après une introduction à cette XXXe Université d’Été (p. 26) par le biais très percutant de la lettre de Jacques GARELLO – à tout seigneur tout honneur

– nous avons eu du mal à choisir parmi les brillantes interventions de ces journées. Si nous vous proposons le message de Tom PALMER (p. 28), c’est qu’il est « concret » – le terme est à la mode –. Il nous confirme que la mondialisation est en marche depuis longtemps, quatre cent vingt ans avant Jésus-Christ (qui dit mieux ?), selon une formule de Démocrite. L’exposé nous conduit de la pagode de Hang Su au Guatemala, en passant par l’Islande. Les exemples abondent de l’enrichissement qu’apporte la mondialisation.

 

Pour revenir au délicat problème du passage de la sécurité sociale à l’assurance privée, souvent évoqué dans nos précédents bulletins, Georges LANE a dirigé la session « La Protection sociale dans une économie mondialisée ». Passer des cotisations obligatoires aux contributions volontaires est évidemment une perspective aux aspérités multiples. Cependant, puisqu’il y a faillite – entre nous, nous pouvons employer ce mot –, il faut bien se décider à prendre de nouvelles mesures. Pour ce faire, et malgré les difficultés, les exemples et les solutions existent. L’intervention de Georges LANE est une vraie leçon de science économique.

 

Nous en avons besoin tant il est vrai – et Laurence PARISOT le souligne toujours – que l’ignorance dans ce domaine est un mal français qui coûte cher à notre pays (p. 34 pour la première partie de l’intervention).

 

En conclusion, nous étions plus de trois cents à Aix-en-Provence – trente deux nationalités y étaient représentées –, réunis pour « penser » la mondialisation en termes positifs et bénéfiques : La France s’ouvre au monde.

Jacqueline Balestier

Secrétaire Général de l’ALEPS

  

LES TRENTE ANS DE L’UNIVERSITÉ D’ÉTÉ DE LA NOUVELLE ÉCONOMIE (1)

(1) Le texte qui suit est un montage de textes écrits par Jacques Garello et sélectionnés par Georges Lane.

 

Après les 40 ans de l’aleps en décembre 1966 (2), il convient de faire connaître les 30 ans que l’Université d’Été de la Nouvelle Économie, moment annuel fort de l’aleps, a atteint fin août dernier, à Aix-en-Provence (3).

(2) Cf. « L’aleps a quarante ans », Liberté économique et progrès social, janvier 2007, pp. 2-18.

(3) La XXXe « Université d’Été de la Nouvelle Économie » des 26-29 août 2007 avait pour thème « Les défis institutionnels de la mondialisation ». La Nouvelle Lettre, l’hebdomadaire de l’aleps, en rendra compte progressivement tout au long des prochains mois.

 

Depuis trente ans, des économistes sans doute, mais aussi des personnes de toutes origines, de tous âges, de toutes nations, se retrouvent pour affirmer et approfondir la pensée libérale, en rappelant sans cesse que le libéralisme n’est pas tant une recette d’efficacité économique que la version la plus complète et la plus

stimulante de l’humanisme contemporain. C’est le grand espoir capable de guider les hommes et les nations dans leur quête de bonheur matériel et moral.

 

Soit dit en passant, les médias – en dehors des quotidiens locaux comme La Provence et La Marseillaise, qui ont annoncé et commenté comme de coutume notre Université d’été – ne sont toujours pas assez friands de nos informations.

 

C’est sans doute que nous manquons de vedettes « people », « political business as usual »... Nous n’en sommes pas moins déterminés à poursuivre avec persévérance la route de la liberté.

 

1. La Nouvelle Économie

 

Trente ans d’Université d’Été de la Nouvelle Économie, c’est d’abord l’occasion de reconnaître que la « Nouvelle Économie », qui était bannie de France alors, en 1977, est la science économique en tant que corps constitué de connaissances ou, si on préfère, d’ignorances en matière économique cernées et réduites méthodiquement.

On reconnaît au premier plan, de gauche à droite, Baudoin Bouckaert (université de Gand) et Ejan Mackaay (université de Montréal).

 

 

La Nouvelle Économie est apparue à une époque où le débat politique en France était articulé au « Programme commun de la gauche » et aux bisbilles qui pouvaient exister entre le parti socialiste récemment constitué sous

la houlette de son secrétaire général, François Mitterrand, et le vieux parti communiste français « ramant » sous celle de son secrétaire général, Georges Marchais, au sujet, entre autres, des nationalisations à effectuer en cas de victoire aux prochaines élections législatives, ou à défaut, à la prochaine élection présidentielle.

 

La Nouvelle Économie n’est que le courant français d’une pensée mondiale,

dont le foyer est américain, allemand, autrichien et anglais.

Aux États-Unis, le courant de la Nouvelle Économie est connu sous le nom

de « neo-conservatism ». D’aucuns le nomment « néo-libéralisme » mais ce vocabulaire est impropre.   En effet, aux États-Unis, les « liberals » sont les alliés du marxisme.

C’est pour lever cette ambiguïté que les intellectuels américains adeptes du marché se sont nommés les « libertariens ».

Et il est certain qu’en France, les Nouveaux Économistes qui sont des libéraux dans le sens que nous connaissons ici, sont proches de ces mêmes libertariens.

Autour du noyau dur initial que constituaient Florin Aftalion, Jacques Garello (4), Henri Lepage, Pascal Salin, il y avait aussi Gérard Bramoullé, Emil Maria Claassen, Georges Gallais Hamonno, Daniel Pilisi, Jean Jacques Rosa, Alain Wolfesperger.

(4) « Sans qui rien n’eût été possible et n’aurait perduré », diront aujourd’hui les Nouveaux Économistes.

 

Deux ouvrages de Henri Lepage ont particulièrement diffusé les thèses des Nouveaux Économistes, l’un est Demain le capitalisme (1978) et l’autre Demain le libéralisme (1980).

C’était un courant puissant aux États-Unis que l’on peut créditer largement de la victoire de Ronald Reagan. En Grande-Bretagne, même la Nouvelle Économie a profondément inspiré le « Thatchérisme » grâce, en particulier, à l’Institute of Economic Affairs, qui a été dirigé par Sir Antony Fisher et Ralph Harris, futur lord Harris of High Cross (ci-dessous à une Université d’Été).

La Nouvelle Économie était présente dans de nombreuses universités anglaises, comme celle de Birmingham et à la London School of Economics.

Les Nouveaux Économistes ont donc été, en France, l’amorce d’un mouvement de pensée mondiale qui se reconnaît comme père spirituel Friedrich von Hayek, prix Nobel d’économie en 1974. Friedrich von Hayek s’était signalé à l’attention du monde occidental, à la veille de la seconde guerre mondiale, en avertissant l’Occident de la convergence entre le socialisme et le nazisme. Il montrait que, dans les deux cas, il s’agissait de mettre l’homme en servitude. Il publia alors cet ouvrage fascinant que demeure La route de la servitude. A la fin de la guerre, avec quelques personnes éminentes, il fonda la Société du Mont Pèlerin dont les réunions ont inspiré la pensée libérale dans le monde entier. Ce simple rappel historique permet de montrer que la Nouvelle Économie n’a jamais été le fait d’une poignée d’extrémistes mais bien plutôt la poursuite d’une tradition qui, par-delà Hayek, remonte à Adam Smith, le père de tous les économistes.

 

L’acte de naissance de la Nouvelle Économie en France a été un colloque en 1977 qui s’était tenu à Paris à l’initiative de l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP) et de l’ESSEC. Là, de jeunes économistes décidèrent de secouer le conformisme intellectuel français qui n’offrait le choix qu’entre un marxisme plus ou moins virulent et un interventionnisme social démocrate hérité de Keynes.

 

Cette situation apparaissait singulièrement anormale à ces jeunes qui étaient allés aux États-Unis et qui avaient constaté toute l’importance du renouveau libéral pour la direction politique et sociale du monde moderne.

En 1978, fut lancée l’expression « Nouveaux Économistes » à une époque où l’on parlait aussi bien de « nouvelle philosophie » que de « nouvelle cuisine »... (5).

(5) Jacques Garello a eu l’occasion d’écrire qu’il regrettait le choix de cette expression, surtout en raison de l’usage qui en fut fait et de l’amalgame entretenu avec la Nouvelle Droite. « Tout oppose la nouvelle droite et la Nouvelle Économie, jusque et y compris leur vision du communisme puisque, récemment, encore, un numéro de la revue Éléments (de la nouvelle droite) affirmait “plutôt les chars russes que le hit burger”. Le premier à donner le signal de cet amalgame fut le professeur Duverger, dans un article du Monde resté célèbre. » (Garello, J. (1984), « La vérité sur la Nouvelle Économie », Liberté économique et progrès social, no 49, mars 1984, p. 25.)

 

Cela ne doit pas faire oublier l’essentiel, qui est la communauté profonde de pensée entre les Nouveaux Économistes. Peu à peu l’expression de « Nouvelle Économie » est passée dans les faits et les travaux se sont répandus dans le grand public.

 

Et les Nouveaux Économistes se réunirent à Aix-en-Provence fin août-débutseptembre 1978, pour leur première Université d’Été de la Nouvelle Économie sur le thème : « la démarche scientifique en économie ».

Ire Université en 1978, lors d’une session,

de gauche à droite :

Salin, Claassen, Fourçans, Aftalion, Garello.

 

Depuis lors, sans désemparer et rejoints par d’autres économistes français et étrangers, ils se sont réunis, chaque année, à Aix-en-Provence, pour une Université d’Été de la Nouvelle Économie portant sur des thèmes aussi variés que :

 

1979 : Les défis de la Nouvelle Économie Internationale.

1980 : L’Économie des Institutions.

 

1981 : La décroissance de l’État.

1982 : L’humanisme marchand.

1983 : Droits de propriété et propriété privée.

1984 : Communautés et individu dans une Société Libre.

1985 : Le marché peut-il tout régler ?

 

1986 : Stratégie pour une réduction de l’État.

1987 : Le libéralisme à la Française.

1988 : La révolution à refaire.

1989 : Le libéralisme à l’Européenne.

1990 : Europe de l’Est, Europe de l’Ouest : Europe des libertés ?

 

1991 : Justice sociale et économie de marché.

1992 : L’écologie de marché.

1993 : Éthique et économie.

1994 : Réflexion économique et action politique.

1995 : Sécurité Sociale et justice sociale.

 

1996 : Éducation, famille, État.

1997 : Liberté des actes, dignité des personnes.

1998 : Patrimoine, épargne, emploi.

1999 : Hayek et la route de la liberté.

2000 : Société et subsidiarité.

 

2001 : Frédéric Bastiat.

2002 : Rétrospective et prospective de la liberté.

2003 : Les vraies perspectives de la concurrence.

2004 : Élargissement de l’Europe et esprit d’entreprise.

2005 : Tocqueville, la société civile et la démocratie.

 

2006 : L’Europe : harmonisation ou concurrence.

2007 : Les défis institutionnels de la mondialisation.

 

Quoi de nouveau dans la Nouvelle Économie ?

 

L’apport de la Nouvelle Économie est double. Il est d’abord dans la rupture avec le keynésianisme comme forme de pensée économique dominante. La Nouvelle Économie représente une autre analyse des phénomènes économiques et sociaux contemporains. Certes, à partir de là, il est facile de traduire les thèmes de la Nouvelle Économie en programme politique, comme cela est parfois reproché aux Nouveaux Économistes, mais ce n’est pas le plus important.

 

Car ce qui importe, c’est l’élargissement de la science économique, non quant à ses conclusions, mais quant à sa méthode.

Il faut savoir en effet que, depuis la décennie 1930, avait sévi l’idée que l’État devait faire « quelque chose » pour harmoniser la vie économique. Et s’il en était ainsi, c’était parce que le marché, livré à lui-même, ne semblait pas pouvoir assurer l’équilibre par lui-même. Laisser les mécanismes du marché jouer librement, c’était se condamner à une certain nombre d’inconvénients et notamment au chômage.

Keynes aurait fait la démonstration – c’était du moins à son crédit – que le chômage était dû à l’insuffisance du marché puisque le fonctionnement normal de celui-ci n’offrait pas de débouchés, de dépenses assez grandes pour absorber la production. On en tira immédiatement la conclusion que si on voulait résorber le chômage, il fallait que l’État intervienne et le sens de son intervention était immédiat puisque le chômage est dû à une insuffisante de la dépense privée.

 

L’état doit prendre le relais par la dépense publique. Il suffisait dès lors que l’État accepte de sortir de sa neutralité – à laquelle le contraignait certaines règles budgétaires – pour investir et, en dépensant, « réamorcer la pompe ». A partir de ce moment-là, le marché devenant de nouveau porteur, les entreprises devaient pouvoir reprendre leur plan de production, réembaucher le personnel. La prospérité revenait, et tout allait au mieux. Tel était schématiquement le fil directeur classique de la politique de relance, c’est-à-dire une politique de la demande qui explique les déséquilibres économiques par le comportement des demandeurs.

 

Ce langage est doublement sympathique puisqu’il dit : « quand vous avez des

difficultés, il faut et il suffit de dépenser davantage pour vous en sortir ! ». Qui serait

insensible à un tel argument ? Et d’autre part, c’est une pensée qui impute toujours les difficultés aux éléments extérieurs – ce n’est pas la faute des ménages mais des entrepreneurs – et contingents – les déséquilibres sont nécessairement passagers.

Une bonne relance du marché, et tout rentre dans l’ordre. Or, il est toujours satisfaisant de penser « qu’on n’y est pour rien » et que « tout va s’arranger ».

 

Le renforcement de l’« État Providence »

 

Sympathique à beaucoup, le message keynésien l’aura été en particulier aux hommes politiques qui se voyaient ainsi devenir responsables de la conjoncture économique et des « grands équilibres » que sont l’emploi, les prix ou le commerce extérieur. C’est à partir de ce moment-là qu’on a commencé à parler de « macroéconomie », c’est-à-dire une économie où les réglages se font par les leviers monétaires et budgétaires, par conséquent grâce au gouvernement.

 

Ainsi va naître le mythe de l’« État Providence » qui, par ses interventions, arrive à faire la pluie et le beau temps, à organiser l’activité économique de telle manière qu’il n’y ait plus ni déséquilibres, ni déficits, mais « plein emploi dans une société libre », selon l’expression de Lord Beveridge.

 

La pensée de Keynes et de Beveridge a été d’une telle puissance que la plupart de leurs objectifs ont été repris par toutes les nations du monde et par la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 qui affirme le « droitau travail » comme un des droits imprescriptibles de la personne humaine.

Mais cette belle construction intellectuelle s’est effondrée avec la crise économique

qui a commencé en 1973 (et, en vérité, bien avant). Si l’on en croyait

les keynésiens, il était exclu qu’un chômage généralisé existât à partir du moment

où l’État intervenait dans la vie économique, dût-il pour cela sacrifier la stabilité

monétaire. Car une autre idée keynésienne était que, en effet, puisque de deux

maux, il fallait choisir le moindre, il valait mieux choisir le mal inflationniste que

le chômage. Renoncer à la stabilité monétaire, c’est pratique car cela permet de

réinjecter du pouvoir d’achat et de faire redémarrer la dépense globale.

Dans cette optique, l’inflation est donc le prix à payer pour la résorption du chômage.

Un peu de chômage ? Réponse : un peu d’inflation. Un emballement inflationniste ?

Réponse : un peu de chômage.

 

La « mort » de Keynes

 

A partir de 1965-70 – et surtout 1975 –, les gouvernants se sont aperçus

que ces « recettes » ne fonctionnaient plus. Les pays qui avaient une forte inflation

et pratiquaient des relances monétaires voyaient quand même leur chômage

persister. Il se produisit une conjoncture impensable pour les keynésiens, faite

d’inflation et de chômage. Il fallut inventer un mot pour caractériser cette situation

et ce fut la stagflation » « Keynes est mort » lut-on alors et les économistes

de qualité saluèrent comme il convenait la fin de cette théorie interventionniste.

Mais il fallait bien trouver des remèdes : on se mit alors à chercher dans les

archives de la Science économique un courant de pensée que l’on avait complètement

laissé dans l’ombre depuis des années trente et qui n’avait survécu que

par un canal très étroit, celui de l’école de Chicago.

 

La crise de 1973 a coïncidé – et ce n’est pas un hasard – avec la redécouverte

(ou la découverte) de Friedrich Hayek. On se souvint alors que, en 1924,

dix ans avant la « grande dépression », ce dernier avait expliqué qu’on pouvait

très bien avoir du chômage et de l’inflation en même temps. Il n’était d’ailleurs

pas le seul. Jacques Rueff, en France, avait écrit à la même période des articles

sur les liens entre le chômage et son indemnisation en Angleterre, le chômage

et la politique monétaire ou budgétaire. Ces articles laissaient entendre que la

politique des gouvernements ne pourrait éviter le chômage et, au contraire,

l’amplifierait. En 1975, il enfoncera le clou en concevant un texte intitulé « La

fin de l’ère keynésienne » qui paraîtra dans Le Monde, en deux articles consécutifs

les 19 et 20/21 février 1976 (6).

(6) Cf. http://www.catallaxia.org/index.php?title=Jacques_Rueff:La_fin_del’ère keynesienne

 

L’équilibre économique selon Hayek

 

Hayek avait très bien montré comment fonctionne une économie de

marché et comment ce fonctionnement risque d’être déréglé par des interventions

publiques. Il mettait au coeur de son explication le phénomène des « prix

relatifs ». Une économie de marché est un système d’information qui permet de

savoir quelles sont les préférences des uns et des autres et de synthétiser de

nombreux points de vue différents qui émanent, pour la France, de 19 millions

de ménages et de 3,4 millions d’entreprises ou d’exploitations agricoles.

 

Comment peut-il se faire que 22 millions de centres de décision parviennent à

coordonner leurs décisions ? Hayek nous donne la réponse : il existe un mécanisme,

déjà expliqué par Adam Smith, qui va permettre de révéler les priorités :

c’est le mécanisme des « prix relatifs ». Dans l’esprit des consommateurs, certains

vont être appréciés par rapport à d’autres qui vont se déprécier. C’est le fait

qu’il y ait, au point de vue de la demande et de l’offre, un engouement pour tel

produit plutôt que pour tel autre qui va guider les efforts des producteurs. Ils

doivent investir vers les produits qui ont la faveur du public et dont ils connaissent

l’existence parle réseau des prix relatifs.

 

Ce mécanisme est très délicat, en équilibre toujours fragile, et toujours en

train de se refaire. Voilà pourquoi Hayek est un adversaire forcené de la notion

d’équilibre stable. Les équilibres économiques sont toujours remis en cause. Les

prix relatifs en donnent le signal et ils en induisent les profits relatifs. Pour être

conforme à ces signaux, pour exécuter fidèlement les indications données par le marché qui est un système d’information collective, il faut laisser se dérouler les « conflits » de choix qui se déroulent tous les jours.

 

Si nous avons un marché du travail, un marché du capital et un marché

de l’entreprise où l’on peut modifier sans cesse les éléments qui étaient donnés

jusqu’au lendemain, alors il est vrai que les indications seront bien traduites. En

revanche, si des rigueurs sont introduites sur ces marchés, alors naissent les

pénuries et les excédents.

 

Dans l’optique de Hayek, la crise n’est pas due au fonctionnement du

marché mais au fait que l’on refuse ses indications ce qui, pour diverses raisons,

empêchent les adaptations de se faire. La crise est du domaine du qualitatif et

non du quantitatif. Keynes raisonnait en termes de millions de livres ou de dollars

qui ne se dépensent pas, Hayek songe aux micro-décisions qui forment le tissu

économique qui permet l’adaptation permanente. Il explique que les États, en

croyant bien faire, vont bloquer tout le système et que les gouvernants, au lieu

de se croire plus malins que le marché, devraient avoir la religion de son équilibre

et le plus grand souci de respecter sa fragilité. Il y a par exemple une réforme

pire que le mal, c’est celle qui a consisté à donner aux chômeurs une aide telle

qu’ils aient été incités à ne pas reprendre le travail ou à le reprendre le plus

tardivement possible. Ne nous étonnons pas si le chômage augmente, à partir

du moment où l’indemnisation est proche du taux de salaire. De la même façon

il ne faut pas « s’amuser » à toucher au marché monétaire en injectant de la

monnaie sous le prétexte de relancer l’économie.

 

C’est ainsi qu’on s’aperçut combien les idées de Hayek « collaient » parfaitement

à la réalité observée en 1973/74. En effet, c’était les pays où l’intervention

de l’État avait été la plus forte, où l’État avait eu le plus grand goût pour

les politiques dites « de stabilisation » que la situation était la plus dégradée. Par

comparaison, l’Allemagne de l’Ouest – qui tenait sa sagesse d’un prix historique

très élevé – obtenait de meilleurs résultats... Aux États-Unis également, il était

frappant de remarquer combien la situation s’améliorait lorsque le président des

États-Unis était conseillé par des « friedmaniens » à la place des « keynésiens ».

Car le parallélisme est toujours frappant entre les poussées de dirigisme et les

poussées inflation/chômage.

 

Il faut donc en arriver à la conclusion que le marché n’est pas dans l’incapacité

de régler la concurrence, bien au contraire, puisqu’il est le meilleur moyen

de parvenir à une régulation et une adaptation permanentes des économies. En

conséquence, il ne faut plus regarder du côté de la demande, mais du côté de

l’offre, de la production. Avec ce retournement idéologique naissait la « supply

side », la théorie de l’offre.

 

La théorie de l’offre

 

La question que pose la « supply side economy », c’est : pourquoi les entrepreneurs

sont-ils empêchés d’entreprendre ? Pourquoi les investisseurs ne peuvent-

ils investir ou les travailleurs travailler ? Et la réponse est toujours identique : trop d’État, trop d’interventions, de bureaucratie et de centralisation.

 

Une des raisons de la célébrité des Nouveaux Économistes est d’être intervenus

dans le débat politique de la décennie 1970 en affirmant, sur l’étude du

« programme commun de la gauche », que le mal serait aggravé si ce programme

était mis en oeuvre. Tant qu’à faire, disaient-ils, il serait peut-être temps de

donner à la France un programme commun de la liberté. Mais les hérauts du

programme de gauche rétorquaient immédiatement qu’on n’était plus à l’ère du

« paléolibéralisme » daté de 1776, lorsque Smith publiait sa Richesse des

Nations. Ce procès n’était d’aucune bonne foi puisqu’étaient en jeu un élargissement

de la science économique et de son objet.

 

En effet, Keynes et son école ont présenté souvent l’économie de façon

caricaturale. Pour Keynes, l’économie n’était qu’une mécanique macroéconomique

où les grands agrégats de la compatibilité nationale peuvent se

mesurer et régler entre eux. Cette vision mécaniciste, quantitative, faite

d’ajustements globaux n’est pas recevable. D’autre part, la microéconomie

elle-même n’était guère mieux présentée. Tout d’abord, il était affirmé qu’il

n’y avait aucun lien entre la macroéconomie et la microéconomie. C’est la

célèbre théorie du « no bridge » appuyée par des exemples comme celui de

l’épargne – vertu domestique, mais tare nationale (que se passerait-il si tout

le monde épargnait et n’achetait plus ?) –. Ensuite, la microéconomie aurait

été le domaine privilégié de l’« homo oeconomicus », c’est-à-dire un être froid, calculateur, soucieux de son intérêt en gérant son portefeuille à la perfection et en pratiquant des choix aussi rigoureux que rationnels. Ici, la rationalité s’entend comme exclusion de tout choix religieux ou croyance morale. L’homo oeconomicus est un robot inventé au début du XXe siècle par Léon Walras.

 

Ce qui fait que, au début de la décennie 1970, il n’y avait de choix qu’entre

être « keynésien » et croire à une machinerie économique globale, ou être « walrassien

» et penser que chaque individu est un ordinateur.

 

La Nouvelle Économie va en profiter pour reconstruire une nouvelle

microéconomie et par conséquent une autre macroéconomie. Elle sera d’abord

très sévère à l’égard de la macroéconomie keynésienne dans la mesure où on

ignore ce que sont les ajustements globaux. Nous avons la possibilité d’imaginer

une somme d’intérêts particuliers, mais qu’est-ce qu’un « intérêt général » ? Tous

ceux qui ont essayé de définir de façon précise ce concept, et parmi eux de

nombreux prix Nobel, comme Kenneth Arrow en 1950, ont conclu au théorème

dit de l’« impossibilité ». Ils retrouvaient en cela ce que de nombreux mathématiciens

avaient posé, à savoir le « paradoxe de Condorcet ».

 

Que penser de l’« intérêt général » ?

 

Il est donc évident que ce qu’on nomme l’« intérêt général » est en réalité

un intérêt qui est (parfois) majoritaire, mais seulement cela. Dans ce cas, la

minorité n’a pas voie au chapitre et doit s’incliner. Mais cette majorité ellemême

n’a guère de sens puisqu’elle est le fruit de rencontres tout à fait contingentes

– dont nous mesurons l’aune à la lumière de ce qui se passe aujourd’hui

dans notre pays – être des individualismes affirmés et de collectivistes forcenés.

 

C’est l’alliance de la carpe et du lapin. L’intérêt majoritaire n’est jamais qu’une

coalition d’intérêts spécifiques et particuliers. Le mythe de l’intérêt général

n’est qu’une excellente manière de camoufler des intérêts qui n’ont rien de

général mais sont, au contraire, très spécifiques et très particuliers. La

démonstration en a été faite par Gordon Tullock (ci-dessous à une Université

d’Été), qui est à la fois un grand économiste et un grand politique. Il a parlé

de « miracle de l’isoloir » en s’interrogeant sur l’origine de ce fameux « intérêt

général ». Serait-elle à chercher dans le suffrage universel ? Mais ce suffrage

n’est qu’un recueil d’opinions émis par des personnes qui, dans la vie de tous

les jours, sont des consommateurs et des producteurs. Comment imaginer

qu’un consommateur ou un producteur, ordinairement soucieux de son intérêt

personnel – ce qu’on lui reproche d’ailleurs – pourrait devenir tout d’un coup

un citoyen « éclairé par sa seule entrée dans l’isoloir », et par là même investi

de la grâce de l’« intérêt général » ? Pourquoi oublierait-il ses intérêts propres

au seul nom de l’intérêt général ?

En réalité, l’intérêt qui sort des urnes n’est pas un intérêt général mais un

intérêt personnel et catégoriel : il a la chance d’être majoritaire ou le malheur

d’être minoritaire.

Comment dès lors imaginer le déroulement de la vie économique et sociale ?

 

La réponse est au coeur du comportement personnel et des décisions de

l’individu. C’est par là que s’explique ce qui se passe au niveau des groupes ou des

États. De telle sorte que ce que nous appelons macroéconomique ne repose en

réalité que sur la convergence ou la divergence d’intérêts qui sont très personnels.

 

Toutefois l’homme ne se résume pas à l’intendance. Les théoriciens de

l’homo oeconomicus n’ont peut-être pas toujours compris ce qu’était l’homme

économique en le présentant comme un gestionnaire strict de son portefeuille,

oublieux du reste. Il est devenu évident qu’on ne pouvait faire abstraction des

sentiments religieux, familiaux, civiques ou autres. Les objectifs ne sont pas seulement pécuniaires car ce que les gens recherchent, ce n’est pas seulement l’utilité financière – comme le croyait Léon Walras – mais d’une façon beaucoup plus large un maximum de satisfactions. Celles-ci ne sont pas forcément d’ordre financier puisqu’elles peuvent être morales, passionnelles, publiques. C’est un « recadrage » important.

 

Autre changement important, notre homo oeconomicus ne subit pas seulement des contraintes financières mais aussi une double contrainte, celle du temps et de l’information. Notre consommateur n’est pas un être infaillible. Il décide en fonction des éléments d’information dont il dispose et qu’il reçoit par des canaux très divers : la publicité du producteur, l’expérience du consommateur, etc. La rationalité n’est pas de faire toujours les mêmes choses et de se conduire comme un robot mais, au contraire, de changer en fonction des nouveaux

éléments d’information qu’on peut recevoir. Notre homo oeconomicus a

l’air fantaisiste et incontrôlable, mais il ne l’est pas : il a changé sa décision parce

qu’il a changé son stock d’informations.

 

La contrainte du temps

 

L’autre contrainte – proche de celle de l’information – tient au temps. Tous

les choix que nous faisons sont faits sous la pression du temps car nous sommes

des êtres mortels. Le temps va fournir l’explication des nouveaux usages de

l’homo oeconomicus. Si toutes les décisions prises par l’homo oeconomicus sont interdépendantes, c’est qu’il y a toujours un élément temporel. Notons d’ailleurs que l’information, c’est du temps car, si nous avions une information infinie, nous n’aurions pas le temps de la consulter.

L’économie aujourd’hui est donc tout à fait différente de ce qu’elle était.

 

Elle n’est plus la science de l’argent, des choix financiers, mais la science des choix tout court ou, plus précisément, des choix sous contrainte. Une satisfaction recherchée peut être matérielle ou spirituelle – sinon les deux à la fois – mais elle se fera toujours sous des contraintes morales, matérielles, physiques ou affectives.

 

Ainsi, l’économie devient donc la science de l’intelligence de l’homme, appliquée à des problèmes quotidiens.

 

Là encore un faux procès consiste à dire que les Nouveaux Économistes sont des individualistes égoïstes or, le fait de dire qu’il y a un intérêt personnel ne signifie en rien qu’il s’oppose à l’intérêt général car un intérêt personnel peut être parfaitement altruiste.

 

L’économie est alors ce que Mises nomme la « praxéologie », c’est-à-dire la science de l’action humaine (7).

(7) Cf. le maître livre de Ludwig von Mises, L’Action humaine, dans sa traduction française par Raoul Audouin paru au PUF en 1985.

 

Parmi ceux-ci, l’économie traite une branche particulière qui est celle des hommes obligés de faire des choix et qui en assument les contraintes. Choisir, c’est renoncer : on ne peut avoir ceci et cela en même temps. Il faut donc hiérarchiser, connaître les objectifs et prendre conscience de ce qu’on peut faire. L’économie est la science de la conscience de l’homme en train de décider.

 

Cette « Nouvelle Économie » nous enseigne d’abord l’humilité. Les hommes qui décident sont maladroits, ils n’ont pas d’information parfaite, ni de temps suffisant. Cela tranche avec cette vision d’un homme orgueilleux, capable de tout régler de façon optimale.

 

Elle nous présente aussi une seconde conclusion où la lutte des classes disparaît pour servir de base à la conciliation. La raison est simple : la « Nouvelle Économie » fait redécouvrir le marché et on s’aperçoit qu’il est une procédure pacifique qui permet aux hommes de régler leurs conflits d’intérêt. Le marché

n’est pas l’occasion pour les riches d’exploiter les pauvres, ni de réaliser des

profits extraordinaires. C’est un magnifique instrument vivant par lequel les

hommes peuvent régler leurs problèmes collectifs.

 

2. Les progrès de la liberté dans le monde

 

Trente ans d’Université d’Été de la Nouvelle Économie, c’est aussi l’occasion de faire le point sur les progrès de la liberté dans le monde, en bref sur le libéralisme.

 

La fin du XXe siècle a été marquée par la fin des régimes communistes et de l’assujettissement de malheureux pays à ces régimes pernicieux.

Vaclav Klaus, Président en exercice de la République tchèque (ci-dessous, deuxième en partant de la gauche, entre J.P. Centi et A. Madelin, J. Garello à droite) qui a fait l’honneur de sa présence et de son intervention à l’Université d’Été à plusieurs reprises, est particulièrement bien placé pour en parler (cf. par exemple, « Euroscepticisme et européisme », Liberté économique et progrès social, no 117, octobre 2006, pp. 2-8).

Assiste-t-on pour autant à l’avènement de l’état de droit et au renouveau de la démocratie ?

 

La fin du XXe siècle a été la période de remise en question de l’État Providence.

La liberté économique a fait son chemin à travers la mondialisation, en dépit des déviations et des blocages. Mais la remise en cause de l’État Providence, de l’économie dirigée et des politiques macroéconomiques, c’est aussi la remise en cause de l’État lui-même, et de la façon dont il a fonctionné au XXe siècle.

 

La réduction de l’État, la redéfinition de son rôle et de son pouvoir : voilà

des problèmes débattus depuis trente ans. Ont-ils trouvé une solution ? La question

se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, parce qu’il existe une vraie

crise de la démocratie. Non seulement l’accès à la démocratie a été chaotique

dans les pays naguère soumis à des régimes totalitaires, mais la pratique de la

démocratie s’est dévoyée dans les nations réputées libérales. On voit les citoyens

se désintéresser de la chose publique, parce qu’ils ne croient plus à l’efficacité

et encore moins à la probité des élus et des dirigeants, parce qu’ils ont le sentiment

que les groupes de pression ont fait le siège du pouvoir et que l’État est

devenu, comme le disait Bastiat, « cette grande fiction sociale à travers laquelle

tout le monde s’efforce de vivre aux dépens des autres ». Les hommes de l’État

ont voulu élargir ses compétences, pour élargir leurs clientèles.

 

Mais ce qu’il a gagné en pouvoir apparent, l’État l’a perdu en crédit. Le

paradoxe est qu’il est incapable d’assumer ses missions naturelles, au moment où il prétend multiplier ses missions nouvelles.

 

L’État ne peut plus garantir les droits individuels, en particulier la sécurité

des personnes et des biens. Pour assurer les libertés fondamentales, il faut donc

délimiter son domaine, et pour ce faire recourir au principe de subsidiarité.

Ce principe veut que l’État intervienne seulement lorsqu’il y a impossibilité

pour les autres cellules de la société de régler leurs propres problèmes à leur

niveau. Que les individus, les communautés et les diverses organisations privées

soient libres d’agir par priorité, puis en cas de nécessité absolue que l’on puisse

recourir à la puissance publique, au niveau local d’abord, puis enfin, en dernier

recours, au niveau central, celui de l’État.

 

Le principe de subsidiarité permet de deviner ce que pourra être le futur de

l’État au XXIe siècle. L’État sera soumis à une double pression ; du bas et du haut.

 

En bas, on observera – et on observe déjà – une renaissance des entités et des aspirations régionales : le jacobinisme a certainement vécu, les rigidités et les gaspillages de la centralisation sont devenues intolérables.

 

En haut, on observera – et on observe déjà – la nécessité pour l’État de se fondre dans des structures politiques plus larges, et de prendre en compte un phénomène inattendu et inconnu depuis le Moyen Age : les pouvoirs politiques sont en concurrence, les souverainetés s’effritent. Les frontières actuelles, produits artificiels de l’histoire moderne, n’ont guère plus de sens.

 

Certains en viennent à pronostiquer et à souhaiter l’émergence d’un État

mondial. Ce « mondialisme », au sens strict, reviendrait en fait à reconstituer au

niveau planétaire le pouvoir perdu par l’État au niveau national.

Un gouvernement mondial aurait tous les défauts de la centralisation jacobine,

et toutes les tares d’un monopole sans contrôle possible.

Pour la bonne entente entre les peuples, pour assurer la liberté, mieux

vaudra, aussi bien au niveau mondial qu’au niveau continental, une concurrence

entre États, avec une totale liberté de circulation ou, au pis aller, un fédéralisme

flexible assorti d’un droit de sécession.

Mais la meilleure garantie contre l’arbitraire des États et du pouvoir politique

à tous les échelons demeurera longtemps la mise en place et le respect de

règles de droit fixant les pouvoirs et les obligations des gouvernants.

 

Cependant, comme l’enseigne l’histoire de la poule et de l’oeuf, il est aujourd’hui difficile d’imaginer un état de droit s’imposant à l’État quand c’est l’État qui fait le droit !

 

Cette emprise des États sur le droit contemporain a été dénoncée notamment

par Hayek. Il a expliqué comment les législations mises en place par les

élus et les dirigeants s’éloignaient de plus en plus du vrai droit. Et quand la

législation revient à nier le droit, il n’y a plus moyen de garantir la liberté. La

pensée de Hayek est en écho du constat de Bastiat, dès le début du XIXe siècle :

« La loi n’est plus le refuge de l’opprimé, mais l’arme de l’oppresseur. La loi n’est plus un bouclier mais une épée. »

 

Ce « déclin du droit » est dû, comme l’avait montré Bastiat, à cette croyance bien ancrée dans les esprits suivant laquelle le législateur a tout pouvoir pour imposer sa loi, pour faire le droit.

 

En réalité le droit est antérieur au législateur, parce qu’il est inscrit dans la personne humaine elle-même : la liberté, la propriété, le respect de la vie sont de droit naturel et aucune loi d’aucune assemblée ne peut les atteindre, les limiter ni, a fortiori, les violer.

 

Or, pour les besoins de leur carrière politique, élus, partis et dirigeants s’arrogent la possibilité de réaménager à leur façon les droits individuels, jusqu’à les vider de leur sens, voire à les supprimer. Ainsi en est-il en particulier du droit de propriété, jugé contraire à la « justice sociale », alors que « l’homme naît propriétaire

», disait Bastiat, puisque la propriété fait le lien entre la liberté et la responsabilité.

 

De la même manière le législateur (ou le juge) s’est mis en tête de réécrire

les contrats et conventions librement passées par les particuliers.

Le « contrat de travail » est évidemment un exemple extrême de cette caricature

du droit, puisque employeurs et employés se voient imposer la quasitotalité

des clauses de ce pseudo-contrat : durée, rémunération, contenu, contentieux, responsabilité sont établis suivant les prescriptions des gouvernements ou les interprétations des juges.

 

Fort heureusement, en parallèle avec  la contestation de la souveraineté étatique, la liberté contractuelle refleurit, notamment dans les échanges extérieurs, qui laissent peu de prise à la souveraineté. La mondialisation se développe à travers de telles relations interpersonnelles. L’économie de réseaux appelle une renaissance du contrat.

 

Les vertus de la propriété privée réapparaissent aussi, dans des domaines où on ne les attendait pas.

 

La protection de la propriété intellectuelle est un premier exemple, d’une

grande importance pratique à une époque qui donne une prime à l’innovation,

l’information et la diffusion des connaissances.

 

Un autre exemple est celui de la protection de l’environnement. Face aux

échecs et aux scandaleux privilèges nés de « l’écologie politique » bâtie autour

de l’idéologie du « développement durable » et réalisée à travers la réglementation

étatique anti-marchande, « l’écologie de marché » a pris son essor et contribuera

sans aucun doute à assurer, grâce à la propriété privée, la conservation

et la reconstitution des ressources naturelles devenues rares, qu’il s’agisse des

espèces, des essences, de l’air ou de l’eau.

 

Redécouvrir la propriété privée, le libre contrat, la sécurité des biens et des

personnes, rétablir les droits individuels contre l’inflation législative : voilà les

bases d’un retour à un véritable état de droit. Une situation où les gouvernants

sont là pour protéger le droit, et non pour le façonner à leur manière.

 

Une situation où les gouvernants eux-mêmes sont soumis à la règle de

droit. Hayek disait qu’à tout prendre l’égalité devant la règle, l’isonomie, est plus

importante pour la liberté que la démocratie. Car la démocratie peut engendrer

les privilèges, les lois d’exception, faites par et pour les hommes de l’État.

Aujourd’hui, il faut déconnecter le droit et le pouvoir. Pour maintenir la

société politique à l’intérieur de ses limites, il faut restaurer l’état de droit.

 

3. Le libéralisme, éthique de la liberté

 

Trente ans d’Université d’Été de la Nouvelle Économie, c’est enfin l’occasion

de faire le point sur la difficulté de donner à la liberté toute sa place et d’en

retirer tous les bienfaits. Certes, en trente ans, la face de l’économie s’est transformée,

le fait de la mondialisation s’est imposé, les frontières se sont abaissées.

Mais les anti-libéraux veillent au grain, ils ne désarment pas et le protectionnisme

n’a pas disparu.

 

Le siècle dernier s’était terminé sur une lueur d’espoir, quelles sont aujourd’hui les chances de la liberté dans le nouveau millénaire ?

 

Les prochaines étapes sur la route de la liberté commencent maintenant à

se dessiner : la liberté économique appelle une concurrence généralisée, un

retour à la propriété et à la responsabilité, la liberté politique exige une redéfinition

de l’État et une restauration de l’état de droit.

 

Franchir ces étapes implique une mobilisation des esprits et des coeurs. Il

serait utopique d’attendre cette initiative du seul côté de la société politique. Si

l’on doit reconnaître le charisme de certains hommes d’État réellement acquis

aux idées de la liberté, le système politique en lui-même et la majorité des politiciens

sont avant tout soucieux de garder le pouvoir, ou de le conquérir. Il ne

faut pas demander au chat de veiller au bol de lait. C’est donc du côté de la

société civile qu’il faut chercher la solution.

 

Hélas, elle a été souvent laminée par l’État Providence et les régimes totalitaires,

et un véritable travail de reconstruction est maintenant nécessaire. La

base solide de cette reconstruction, c’est l’éthique de la liberté.

L’éthique de la liberté tient dans l’éthique de la responsabilité et de la

communauté. Elle requiert des vertus morales pratiquées par les individus et

reconnues par la communauté, qui permettent l’épanouissement personnel et l’harmonie des relations entre les personnes.

Ces vertus ne sont pas innées, elles sont le fruit d’une éducation et d’une expérience.

 

Le meilleur cadre éducatif est celui de la famille qui est réellement la cellule

de base de la société civile. Non seulement parce qu’elle assume un

grand nombre de fonctions indispensables à la vie, mais aussi parce qu’elle

est une préparation à la vie, elle enseigne le service, le partage, le respect

des autres. Le cadre scolaire est aussi indispensable, à condition de ne pas

couper l’enseignement de l’éducation, et de prolonger l’éducation familiale.

 

Enfin, il y a la grande école de la vie, qui permet à l’individu de se parfaire à travers son action.

 

Que peut-on apprendre de l’éducation et de l’expérience éclairées par l’éthique de la liberté ?

 

La première leçon est qu’on est responsable de ses actes, qu’on doit relier

sans cesse ses actes et les conséquences de ses actes. Dans l’action nous prenons

la mesure de nous-mêmes, nous pouvons repérer nos erreurs et nos faiblesses

pour les éviter à l’avenir. Si la liberté permet à chacun de s’épanouir par l’action,

elle peut aussi conduire à l’anéantissement. La liberté des actes n’a de valeur que quand elle s’ordonne à la dignité de la personne.

 

La deuxième leçon est que la responsabilité de nos actes se révèle essentiellement

dans nos relations avec les autres. D’abord parce qu’aucune action

humaine ne peut se concevoir de façon isolée, et que nos comportements individuels

modifient toujours la nature et la qualité de ces relations.

 

Ensuite parce que la plupart des actes de notre vie impliquent tantôt

l’échange, tantôt le partage, tantôt le pouvoir, qui sont ou devraient être trois

sortes de service des autres. Si elle s’ordonne à la dignité de la personne, la

liberté s’ordonne aussi au service de la communauté. C’est ce que l’on apprend

dans le jeu des solidarités familiales. C’est ce que l’on pratique dans l’échange

marchand et dans l’entreprise. C’est ce qui justifie le pouvoir.

Enfin, et non le moindre, chacun d’entre nous détient seulement quelques

éléments de la connaissance et de l’information, et nous ne pouvons agir qu’à travers des processus de coordination et de rencontre avec les autres. Ainsi liberté, responsabilité et communauté vont-elles de pair.

 

Malheureusement, tout comme le sens de la responsabilité, celui de la communauté, et les communautés elles-mêmes, ont été mis à mal soit par les dictatures, soit par la philosophie et les moeurs de l’État Providence, qui a balayé tout ce qui était intermédiaire entre les individus et l’État.

 

« Chacun pour soi, l’État pour tous » : voilà qui oriente à la fois et paradoxalement vers l’égoïsme et l’assistanat. L’administration tient lieu de communauté.

 

La dramatique opposition de l’État et des individus peut-elle cesser aujourd’hui ?

 

L’État s’est déconsidéré et n’inspire plus confiance. Mais il tient encore

une telle place que bien des gens ont peur du vide que laisserait son retrait. Voilà

pourquoi il est urgent de réhabiliter et de reconstruire la société civile, pour

qu’elle prenne le relais de l’État. Relais salutaire et efficace : pour obtenir le plein

emploi, pour assurer la protection sociale et faire jouer la solidarité, pour prodiguer

l’éducation et la culture, les entreprises, les associations, les clubs peuvent

faire mieux que l’État. Les communautés sont donc appelées à jouer un rôle

décisif au cours des trente prochaines années.

Mais, au cours des trente prochaines années, le sens de la communauté

ne devra-t-il pas prendre en compte la mondialisation, et ne devra-t-il pas se

déduire du sentiment d’appartenance à la grande famille humaine ?

Pour l’instant, en héritage de l’étatisme du XXe siècle, nous assistons à de

nombreuses et dangereuses flambées de nationalisme et de xénophobie. Le

conservatisme économique et social qui fait rejeter la concurrence des étrangers

se double d’un conservatisme politique et culturel qui multiplie les tensions entre

les peuples. Certains n’hésitent pas à diagnostiquer un choc des civilisations.

C’est une possibilité, c’est une lecture du monde moderne.

 

On peut cependant lui opposer la tendance à la reconnaissance universelle

de certaines valeurs, qui sont celles de la liberté : respect de la personne humaine,

tolérance de la diversité, libres choix politiques et religieux. Aujourd’hui et

demain, nous serons confrontés à cette difficile combinaison de l’universalité et

de l’individualité. Nous en trouverons la formule bien plus sûrement dans la mutuelle compréhension que dans le fondamentalisme.

 

On le voit : la route de la liberté n’est pas une voie royale, mais bien plutôt

un passage étroit, une brèche ouverte dans le mur de l’ignorance, de la violence

et des égoïsmes. On pourrait céder à la tentation du scepticisme, voire de

l’abandon, si on ne pensait pas à tous les progrès réalisés depuis vingt-cinq ans, et à la formidable dynamique de la liberté.

 

Cette formidable dynamique de la liberté est portée par les idées, par la raison

et la passion des hommes. Elle est stimulée par les attentes de l’humanité entière.

« Les idées mènent le monde » : cette formule commune à Keynes et à

Hayek est corroborée par les évolutions les plus récentes. Ce qui a permis la diffusion des idées de la liberté, c’est la reconquête des esprits.

 

De la même façon que les esprits avaient été subvertis et corrompus par le

marxisme et les philosophies collectivistes, ils ont été éclairés par les enseignements

et les initiatives de très nombreux intellectuels : Hayek et son oeuvre, et sa

création de la Société du Mont Pèlerin, mais aussi des chefs d’entreprises comme

Antony Fisher et le réseau d’instituts qu’il a mis en place dans le monde entier, et

encore tous ces « think tanks », toutes ces sociétés savantes présentes dans le

débat des idées. De grands foyers universitaires ont élargi et approfondi la « Nouvelle

Économie » et la philosophie libérale : à Fribourg, à Chicago, en Virginie, en

Californie, à New York, etc. Tous ont guidé et accompagné les changements majeurs, et ne cessent aujourd’hui de travailler au succès de la liberté.

 

Nul doute que l’obstination, la compétence scientifique et l’enthousiasme de ces « légionnaires de la liberté » trouveront progressivement un écho dans la grande opinion publique. Car les formules de la liberté sont complètement adaptées à une humanité en attente.

 

Attente des jeunes, qui veulent rompre avec des schémas d’où la générosité,

la spontanéité et la convivialité sont exclues. Ils veulent aussi avoir leur

chance, montrer ce dont ils sont capables, et refusent l’étouffement et la massification des sociétés dirigées par des castes.

 

Attente des pauvres, de tous les pauvres de tous les pays, qui veulent

accéder au mieux-être et faire la preuve de leurs capacités, de leurs mérites : ils

savent, et ils sauront chaque jour un peu plus, qu’ils peuvent vivre autrement

pourvu qu’on leur en laisse la liberté, pourvu que leurs enfants puissent être

instruits et intégrés dans le réseau des échanges locaux et extérieurs, pourvu que cessent la corruption, l’oppression des dictateurs et des mafias.

 

Attente de ceux qui doutent, désespèrent et craignent les changements du

monde actuel. Ils assistent impuissants aux barbaries et aux soubresauts du passé, ils ne perçoivent pas la lumière du progrès dans la liberté. Ils ont besoin de références, de repères dans le monde nouveau. Ils ont besoin d’espoir. Nous avons tous besoin d’espoir.

 

Toutes ces attentes peuvent être comblées, et au-delà, par la liberté. La tâche à accomplir maintenant est de démontrer le lien entre liberté et progrès.

 

Certes le bilan de ces trente dernières années nous fournit des éléments pour cette démonstration. Mais ce bilan a été occulté par les résistances au changement, par les douleurs de l’enfantement.

 

Il nous reste alors à continuer à dire la vérité et à pratiquer l’exemplarité.

La vérité pour aider les autres à y voir clair dans l’histoire contemporaine,

pour séparer le bon grain de l’ivraie. Ce qui a réussi, ce qui réussira, c’est ce

qui relève de la liberté, tous les échecs et tous les drames naissent des atteintes

à la liberté. Il nous faut décliner cette antienne à tous les problèmes de la vie

quotidienne, à tous les événements marquants : par exemple, la cérémonie de

1999 conférant le titre de docteur honoris causa de l’université d’Aix Marseille III à Gary Becker, professeur de science économique à l’université de Chicago, prix Nobel d’économie (1992) (8).

(8) Cf. Lane, G. (1993), « Gary Becker, prix Nobel de sciences économiques 1992 », Liberté économique et progrès social, no 67, mars, pp. 2-14. Réédité dans « Prévoyance Sociale, Passé, Présent, Avenir », no 37, octobre 1998.

 

Mais nous serons crédibles et suivis d’autant plus facilement que nous donnerons nous-mêmes l’exemple d’hommes libres, responsables et communautaires, que nous cultiverons à titre personnel ces vertus indispensables à créer un monde d’harmonie.

 

La liberté est la dignité de la personne humaine. La dignité de la personne humaine est de porter l’image de la liberté, avec ses exigences et ses espoirs.

Dans les trente ans à venir, soyons des témoins de la liberté.

 

Non, il n’y a pas lieu de désespérer. Quelles que soient les impressions que fassent sur nous des circonstances très voisines, l’humanité est en marche.

 

Certes, nous mesurons ses progrès à l’aulne de notre propre vie. Mais, si nos quelques années comptent beaucoup pour nous, elles pèsent peu pour elle.

 

 A droite Gary Becker, à gauche Jacques Garello, au centre, Madame Becker.

A plusieurs reprises d’ailleurs, l’Université d’Été de la Nouvelle Économie s’est honorée de recevoir Gary Becker.

 

 

Mais nous serons crédibles et suivis d’autant plus facilement que nous donnerons

nous-mêmes l’exemple d’hommes libres, responsables et communautaires,

que nous cultiverons à titre personnel ces vertus indispensables à créer

un monde d’harmonie.

 

La liberté est la dignité de la personne humaine. La dignité de la personne

humaine est de porter l’image de la liberté, avec ses exigences et ses espoirs.

Dans les trente ans à venir, soyons des témoins de la liberté.

Non, il n’y a pas lieu de désespérer. Quelles que soient les impressions que

fassent sur nous des circonstances très voisines, l’humanité est en marche.

 

La soirée d’ouverture de la XXXe Université d’Été de la Nouvelle Économie

 

William Niskanen, aujourd’hui président du CATO Institute (« think tank » situé à Washington), fut le conseiller de Ronald Reagan au sein du « Council of Economic Advisers » ; il est le théoricien des Reaganomics (1).

(1) Niskanen, W.A. (1988), Reaganomics (An Insiders Account of The Policies and The People), Oxford University Press.

 

 

Il ouvrit le débat, en ce dimanche soir 26 août, en nous expliquant comment ont été vaincus les pesanteurs de la bureaucratie et des lobbies aux États-Unis, en d’autres termes, « How to win the tyranny of the statu quo ».

 

Hervé Novelli (à gauche du président Garello, photo p. 24), aujourd’hui « Secrétaire d’État en charge des entreprises et du commerce extérieur » et toujours à la tête des « Réformateurs », nous entretint des attentes des entrepreneurs et des réponses qu’il comptait leur apporter.

 

 

Parmi les personnalités de cette soirée, nous avons eu la joie de recevoir Victoria Curzon Price, qui fut conseillère de Margaret Thatcher, et Pascal Salin, membre du collège présidentiel de l’aleps. Tous deux qui, rappelons-le, ont eu le privilège de présider la Société du Mont Pèlerin, encadrent, sur cette photo, William Niskanen.

*

*     *

Jacques GARELLO

 

POUR UNE MONDIALISATION RESPONSABLE ET JUSTE

 

La crise qui secoue les banques et les bourses du monde entier est la rançon d’une mondialisation irresponsable et injuste.

Bien évidemment, je suis un partisan convaincu de la mondialisation quand elle signifie l’élargissement de l’espace marchand au monde entier, la suppression de toutes les frontières économiques et le jeu bienfaisant de la concurrence.

Hélas, les vertus de la mondialisation sont altérées par la rémanence de politiques, de moeurs et d’institutions héritées de l’économie dirigée et protectionniste qui a dominé le XXe siècle.

 

La monnaie gérée par les banques centrales est un exemple de ces scories du passé. Voici la lecture simple qu’on peut donner de l’affaire des « subprime ».

En quête de taux d’intérêt usuraires certaines banques et opérateurs financiers se sont lancés dans des crédits très risqués : on a prêté à des gens a priori

insolvables pour qu’ils apposent leur signature au bas d’un contrat de vente d’un appartement ou d’une maison. Tout le monde y trouve son compte : des impécunieux peuvent accéder à la propriété (ce qui semble très « social »), les promoteurs et agents immobiliers vendent des mètres carrés, et les banques s’engraissent rapidement.

 

Mais la fatalité veut que tôt ou tard la « chaîne » se casse. Les emprunteurs ne

remboursant pas, les banques ne peuvent reconstituer leurs liquidités. Fort heureusement,

les banques centrales leur tendent une main secourable. « Nous couvrirons

tous les crédits à 100 % », dit la Banque Centrale Européenne. De son côté,

sans s’en vanter, la FED américaine abaisse son taux d’intérêt pour permettre aux

banques de se ravitailler en billets verts auprès d’elle, et à moindres frais.

Pensons à une chose : si les banques avaient dû payer sur-le-champ leurs erreurs de gestion, elles ne se seraient pas comportées de la même manière.

Mais elles savent disposer du parachute des banques centrales, et elles sont quasi certaines d’une impunité. En clair, le système monétaire est aujourd’hui une prime à l’irresponsabilité des banques.

 

Ce laxisme des banques centrales faisait la crainte de Rueff, Friedman et

Hayek. Ils savaient que la manipulation de la monnaie par les banques centrales

ne pouvait amener que désajustements dans l’économie, distribution de « faux

droits » (Jacques Rueff). Car l’économie de marché étant une économie de responsabilité,

le crédit ne peut s’obtenir que si on y a un droit économique, c’està-

dire une possibilité de rembourser sur une valeur future. Quand Yunus prête

à de microentreprises en Inde ou en Afrique, l’argent va à des individus ou des

familles qui développeront une activité, qui travailleront de façon intense et intelligente.

Ce sont de « vrais droits ». Quand on accorde un crédit à la consommation

ou au logement à des assistés sociaux (même s’ils n’y sont pour rien), on

distribue de faux droits. Les keynésiens, évidemment, n’y voient qu’avantages : pour prospérer l’essentiel n’est-il pas de dépenser ?

 

La « justice sociale » si souvent évoquée en l’affaire n’y trouve pas son

compte. Car des milliers de gens vont finalement payer l’addition bien malgré

eux. D’abord les actionnaires et le personnel des banques et institutions financières

perdantes : leur patrimoine ou leur salaire sera amputé. Ensuite, les victimes

prochaines de l’inflation qui suit immanquablement l’émission inconsidérée

de monnaie par les banques centrales : ce sont les plus dépourvus qui sont

les premiers frappés. Encore les contribuables, quand l’État se mettra en peine

d’apporter sa garantie et fera gonfler encore la dette publique. Enfin, tous ceux

qui vont finalement pâtir des dérèglements introduits dans le marché, parce que

les prix et les revenus auront été faussés par la dégradation de la monnaie et la politique de « monnaie facile ».

 

L’irresponsabilité et la facilité ne peuvent s’instaurer dans une économie

de marché. Tant que les échanges ont été nationaux, un pays déraisonnable

supportait seul les conséquences de ses erreurs. La mondialisation permet à tous

les pays de progresser, mais mondialise aussi les comportements aberrants. Nous en sommes là.

 

Deux voies s’ouvrent à nous : ou bien revenir à l’économie nationale fermée

– c’est le scénario catastrophe impensable aujourd’hui – ou bien accompagner

la mondialisation des nécessaires disciplines qu’elle requiert. Il faut réviser les

institutions monétaires, mais aussi les institutions politiques, fiscales, juridiques,

sociales, qui ne s’accordent pas avec cette loi fondamentale de l’humanité : pas

de liberté ni de progrès sans responsabilité. Ce sont les institutions d’une mondialisation

responsable et juste qui vont se mettre en place, pourvu que les États

cessent de manipuler les échanges et leurs règles du jeu.

Nous sommes réunis à Aix-en-Provence en cette XXXe Université de la

Nouvelle Économie pour en parler. Mais aussi pour rappeler à tous les décideurs

politiques que le temps est venu non seulement des réformes institutionnelles

propices à la concurrence et à la compétitivité, mais aussi d’un recul de leurs

interventions et d’un retrait de leurs ambitions. Certains pays pourraient souffrir lourdement de ne pas entendre l’avertissement, et la France plus que tout autre puisqu’elle a les institutions les plus décalées par rapport aux exigences de la mondialisation.

 

Tom PALMER

 

LES DIMENSIONS HUMAINES DE LA MONDIALISATION

 

La gauche s’est appropriée l’étude des problèmes culturels liés à la mondialisation.

Nous nous devons d’offrir une réponse.

 

Premièrement, la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau. Elle n’a pas été inventée hier. Comme le notait Démocrite, « pour l’homme sage la Terre est ouverte ; car la terre natale d’une âme bonne est la Terre entière » (vers 420 av. JC).

 

La mondialisation n’est pas non plus « européenne ». L’empereur Zhao Gou (1127-1162) de la dynastie Sung du Sud, qui représente sans doute un des sommets

de la civilisation humaine, a pu écrire : « Les profits du commerce maritime sont très importants. Avec une gestion correcte, ils peuvent se monter à des millions de pièces. Cela n’est-il pas meilleur que d’imposer un fardeau fiscal au peuple ? »

Bien sûr nous répondons un grand oui !

 

 

La civilisation s’est construite sur le commerce et la mondialisation. Voyez
 cette fameuse pagode de Hang Zou, capitale de la dynastie Sung du Sud, un des empires les plus « mondialisés » à l’époque. Les gens y disent toujours : « les légumes de l’Est, l’eau de l’Ouest, le bois du Sud et le riz du Nord ». La globalisation est bien la clef de la civilisation, sur chaque continent.

 

Comment définir la mondialisation

 

Voici une définition de la mondialisation qui m’est chère et qui permet d’éviter bien des confusions : la mondialisation est la diminution ou la suppression

de restrictions à l’échange imposées par l’État entre frontières politiques et, de manière consécutive, l’intégration de plus en plus poussée du réseau complexe d’échanges commerciaux et productifs. Nous parlons donc ici de liberté, de commerce et de mouvement.

 

J’aimerais commencer par une petite histoire très simple. Voici un « corte » du Guatemala. J’ai eu l’occasion de visiter les hautes terres du Guatemala avec un

ami, Esduardo Zapeta, qui est anthropologue et libertarien. C’est un vêtement indien traditionnel, fait à la main. Nous voyons ici une femme en confectionner un. C’est un travail très pénible. Elle attache son métier à tisser à un arbre, recule et tire violemment. J’ai essayé cinq minutes et cela a été largement suffisant !

 

 

Les touristes étrangers se plaignent du fait que les femmes indiennes ne portent pas ce corte tous les jours. Elles sont en effet habillées comme les femmes

d’ici ce que les touristes trouvent terriblement décevant. Mon ami est guide touristique.

 

Il parle le koqchikel, le k’iche’, l’espagnol et l’anglais. Il conduit des professeurs d’anthropologie sur les sites, et leur réaction est systématiquement : « ces femmes sont les victimes de la mondialisation ! ». Il m’a confié n’avoir jamais entendu un

anthropologue de la Sorbonne, de Harvard leur poser la question : « pourquoi

n’êtes-vous pas vêtue comme votre mère ou votre grand-mère ? ». Mais lui a posé la

question. Et leur réponse est que les corte sont devenus trop chers, et qu’elles ne les

portent que pour les grandes occasions : mariage, baptême, Noël, etc. Mais que

signifie de dire que ce vêtement fait main est devenu « trop cher » ? Vous connaissez

la réponse : le coût d’opportunité s’est accrû ou bien : pour la première fois dans leur

histoire le travail d’un femme indienne a vu sa valeur augmenter. Elle peut être payée

plus. Elle peut fabriquer ce vêtement magnifique et le vendre à une femme en France

ou à Indianapolis et faire assez d’argent pour s’acheter cinq ensembles et peut-être même... des lunettes. Certains parmi vous portent des lunettes. La plupart des

autres sont comme moi : ils sont coquets et portent des lentilles de contact ! Mais imaginez quelques secondes votre vie sans correction optique.

 

Cette femme a en fait la possibilité de vendre le fruit de son travail sur le marché mondial et en conséquence, de voir ses revenus s’élever et s’acheter plus de

tout : plus d’habits, des lunettes, des médicaments, des livres pour ses enfants, etc.

 

La mondialisation a-t-elle amélioré la situation de cette femme ? La question se

pose en fait de son point de vue et non pas du mien, car en tant que touriste j’aime

bien voir des gens exotiques et pauvres pour prendre des photos. C’est en réalité la

question que la gauche a peur de poser ! Et c’est la question que nous devons poser.

 

Identité culturelle dans le contexte

de la mondialisation

 

La gauche nous dit « Qu’est-ce que l’identité culturelle ? La pauvreté ». La

gauche identifie la pauvreté à l’identité culturelle. Les gauchistes enragent lorsque

les peuples pauvres deviennent riches comme nous. Au Guatemala encore une

fois, j’ai vu l’occidental typique, avec son T-shirt du Che Guevara, se mettre en

colère lorsqu’un Indien sortait un téléphone portable de sa poche. Cela ruine

ses vacances ! Cela n’est pas authentique ! Les Indiens devraient, selon lui, utiliser des choses indiennes faites à la main ou des signaux de fumées ! A la place ils ont un téléphone portable fabriqué au Canada. Quelle déception !

 

Le problème est que du point de vue des Indiens, leur vie quotidienne est bien améliorée. Le fait de pouvoir échanger avec des gens loin de chez vous (au Canada) vous permet de parler à vos parents. Imaginez une vie dans laquelle vous ne pourriez avoir de conversations qu’avec des gens qui vous font face.

 

Aujourd’hui heureusement, il est possible d’être en contact permanent avec les siens même si l’on va travailler dans un autre village.

 

Identité individuelle dans le contexte

de la mondialisation

 

En ce qui concerne le problème de la culture et de la pauvreté. Prenons le cas de l’Islande. C’est un très petit pays de 310 000 personnes parlant une langue très ancienne : l’islandais.

 

Ils ont conservé leur culture unique parce qu’ils sont riches, et parce qu’il sont « mondialisés ». Ils sont passés de ceci :

à ceci :

Ils ont maintenu leur identité culturelle parce qu’ils sont riches. S’ils étaient

pauvres, ils ne pourraient pas s’offrir ce luxe.

La question de savoir s’il y existe des « cultures pures » est intéressante. La gauche en effet argue du fait qu’il ne faut pas « contaminer » ces peuples pauvres,

les Africains par exemple. Il faut leur permettre de rester « purs ». Mon opinion

est que cela revient à les garder dans un zoo. Un zoo où les riches peuvent aller

voir les pauvres dans leur état « naturel ».

 

Il n’y a pas de cultures pures. Toutes les cultures sont un mélange, un

mixage. L’anglais lui-même est un mélange de langues différentes.

Prenons le cas des spaghettis. Quoi de plus italien qu’un plat de spaghettis ?

Mais en réalité, est-ce italien ou... chinois ? Les spaghettis sont arrivés en Italie

via notre bon ami Marco Polo. De même, le corte qui est caractéristique de

l’identité indienne a été imposé par les Espagnols qui forçaient les Indiens à les

porter pour pouvoir savoir de quel village ils venaient !

 

La question de l’identité personnelle est importante aussi. Les nationalistes

et les collectivistes émettent l’hypothèse que l’identité personnelle s’actualise

dans l’immersion au sein collectif : vous êtes Français, Italien, Japonais, etc.

Votre identité vous est imposée selon eux.

 

Les défenseurs de la société libre ont une approche différente. Premièrement,

comme Mario Vargas Llosa le fait remarquer, « la notion “d’identité culturelle”

est dangereuse. D’un point de vue social, elle représente simplement un

concept artificiel et douteux, mais d’un point de vue politique elle menace la

notion même de liberté. Je ne nie pas que les gens parlant la même langue, qui

font face aux mêmes problèmes, et qui pratiquent la même religion et les mêmes

coutumes ont des caractéristiques communes. Mais cette dénomination collective

ne peut jamais définir pleinement chacun d’eux, et elle ne fait qu’abolir ou

reléguer dédaigneusement au second plan la somme des attributs et traits uniques

qui différencie un membre du groupe d’un autre ».

 

C’est donc la capacité de construire notre propre identité individuelle, de

la façonner individuelle qui est remise en cause par la notion. Alors que les

nationalistes voient l’identité individuelle comme subordonnée à l’identité nationale,

les libéraux voient l’identité individuelle comme étant l’intersection de différents

cercles. On peut être membre d’une église avec une personne, partenaire

d’affaire avec une autre, notre meilleur ami va à la mosquée, etc. Comme Otto

von Gierke le disait, aucune association moderne ne recouvre complètement

toutes les facettes de l’individu.

 

Georg Simmel dans son étude sur l’individuation et les groupes notait que

nous avons un ensemble infini de cercles qui nous définissent, qui définissent notre

personnalité. La personne libre créée sa propre identité à travers différents cercles.

Il se trouve que la mondialisation accroît les opportunités pour développer

une identité personnelle unique. Quel est le meilleur exemple pour nous ? Nousmêmes,

ici même. Cette réunion accroît nos opportunités pour devenir la personne

que nous voulons devenir. Et c’est pour cette raison qu’il faut rendre

hommage à Jacques Garello ici présent car son travail permet à chacun d’entre

nous de jouir de plus de connexions.

 

C’est cet enrichissement que les « anti-mondialisation » veulent interdire.

 

La mondialisation et la paix,

entre nations et cultures

 

Les nationalistes nous expliquent que si une nation A prospère, cela est

mauvais pour la nation B. Beaucoup de gens pensent de cette façon. Aux États-

Unis, Lou Dobbs par exemple sur CNN – un pauvre idiot selon moi – déteste

que les autres nations prospèrent. Quand les Canadiens ont des performances

respectables, il est en colère. Qui pourrait en vouloir aux Canadiens ? Ils sont

des gens si charmants. Ils sont les meilleurs voisins du monde ! Mais pas pour

Lou Dobbs, qui pense que s’ils deviennent plus riches, c’est nécessairement que

nous nous appauvrissons aux États-Unis !

 

Pour les libéraux bien au contraire, c’est une bonne chose pour nous

lorsque nos voisins prospèrent.

 

Il existe un auteur merveilleux sur ce sujet : Jean-Baptiste Say qui pouvait

écrire : « chacun est intéressé à la prospérité de tous, et que la prospérité d’un

genre d’industrie est favorable à la prospérité de tous les autres. (...) Une nation,

par rapport à la nation voisine, est dans le même cas qu’une province par rapport

à une autre province, qu’une ville par rapport aux campagnes : elle est

intéressée à la voir prospérer, et assurée de profiter de son opulence ».

Il faut être content lorsque les Japonais, les Chinois, les Ghanéens et les

Mexicains s’enrichissent : c’est une bonne nouvelle pour eux, mais pour nous

aussi. Cela génère un intérêt dans la paix du commerce et rend la guerre moins

probable. Rappelons nous le fameux dicton : « Lorsque les marchandises ne

peuvent traverser les frontières, les armées le pourront sûrement. » Le commerce

engendre un intérêt pour la paix.

 

Enfin, la mondialisation fait de nous des êtres civilisés. On trouve dans

l’odyssée d’Homère le passage où Ulysse et ses hommes accostent sur l’île des

Cyclopes. Les marins s’attendent à être reçus sur la plage avec des cadeaux

(eau, vin, abri), ce qui était une coutume chez les Grecs. Mais lorsque Ulysse

demande au cyclope quel sera son présent de bienvenue, le géant répond : « je

vous dévorerai tous ». Homère pose la question de la sauvagerie des Cyclopes.

Et la réponse est donnée dans le neuvième livre de l’Odyssée : « Les Cyclopes

n’ont point de constructeurs de vaisseaux, ni de navires aux parois teintes en

rouge, pour se transporter vers les cités (car souvent les peuples traversent les

mers dans leurs navires pour se visiter les uns les autres). » Le Cyclope est un

sauvage car il vit dans le monde idéal du mouvement anti-mondialisation. Dans

ce monde, toutes les productions et toutes les consommations sont locales et ne génèrent en réalité que sauvagerie et barbarie.

 

Enfin, la liberté c’est de se mondialiser. Et c’est notre projet que de porter

le message de la liberté à toutes les langues autour de la planète. Conférence en anglais traduite par Emmanuel Martin.

 

 

Georges LANE

 

DE LA SÉCURITÉ SOCIALE À L’ASSURANCE PRIVÉE (1)

(1) Texte écrit dans la perspective de l’intervention à la XXXe Université d’Été de la Nouvelle Économie sur « Les défis de la mondialisation », session « La protection sociale dans une économie mondialisée », Aix-en-Provence, 29 août 2007.

 

Quatre considérations préliminaires

Dans la plupart des pays, la « protection sociale » est organisée aujourd’hui par les pouvoirs publics. Mais son emprise sur l’économie nationale est plus ou moins grande selon le pays considéré. Surtout, elle évolue après avoir évolué depuis la grande vogue de l’idée de sécurité sociale dans la première moitié du XXe siècle.

Prenons l’exemple de la France. Des politiques et des syndicalistes ont élaboré un « plan de sécurité sociale » de 1944 à 1946 dans les circonstances extraordinaires de la fin de la guerre de 1939-45.

Et ils ont appliqué le « plan » à partir du 1er janvier 1947.

 

 

1. L’organisation de la sécurité sociale obligatoire

 

* Au terme de ce plan, les employés du secteur de l’économie dit de l’industrie et du commerce n’ont plus eu la capacité juridique de s’assurer auprès de sociétés privées d’assurance de leur choix en « accidents du travail et maladies professionnelles », en « maladie » et en « vieillesse » (ces deux dernières branches de risque étant couvertes par ce qu’on dénommait alors les « assurances sociales »).

 

* Ils ont reçu à la place l’obligation de s’immatriculer à la toute nouvelle

organisation dénommée « sécurité sociale », d’être affiliés à un régime de celle-ci

– qui sera dénommé « régime général » – et ont été assujettis à des cotisations périodiques sur les éléments de quoi ils n’auront rien à dire.

 

* Pour sa part, l’organisation de sécurité sociale obligatoire (en abrégé OSSO), et seulement elle, a été chargée des remboursements, indemnisations,

réparations et expédients sociaux (en abrégé RIRES) en AT-MP, en maladie et

en vieillesse – pour ne pas parler du versement des allocations familiales – avec

les cotisations que les employés du secteur de l’économie dit de l’industrie et

du commerce étaient assujettis à lui verser. Bien qu’en situation de monopole

réglementaire, le plan l’a voulue indépendante de l’État et juxtaposée à celui-ci.

Elle sera gérée non pas par les hommes de l’État, mais par ceux des syndicats

reconnus représentatifs par les politiques. Les charges de gestion pour fournir les services de RIRES seront prises sur les cotisations, selon des règles non précisées...

 

 

2. L’étatisation du marché de l’assurance

 

Le « plan de sécurité sociale » est allé de pair avec la « nationalisation » en 1946 de 33 sociétés d’assurance, les plus importantes du marché (toutes celles

qui recevaient plus de un milliard de francs de primes) (2).

(2) « Plus importante encore par les conséquences qu’elle a entraînées, la loi du 25 avril 1946 a procédé à la nationalisation de certaines sociétés d’assurances et à l’industrie des assurances en France. Cette loi qui se rapproche sensiblement de celle du 2 décembre 1945 sur la nationalisation du crédit, a décidé du transfert à l’État de la propriété de 33 sociétés qui constituaient les groupes encaissant annuellement chacun plus de 1 milliard de primes ; elle a créé d’autre part des institutions nouvelles : le Conseil national des Assurances et la Caisse centrale de Réassurance. [...]

Il y a lieu d’observer qu’une branche de l’industrie des assurances a été englobé dans les mesures édictées par la loi du 2 décembre 1945 sur la nationalisation des grandes banques et l’organisation du crédit. En effet, un décret du 1er juin 1946 pris en application de cette loi a créé une société nationale d’économie mixte dénommée “Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur” qui a pour objet de garantir la bonne fin des opérations d’exportation et d’importation et d’une manière générale de toutes les opérations du commerce extérieur. » (Direction des assurances, Rapport annuel 1946, 1948, p. 6.)

 

En d’autres termes, l’État s’est rendu maître de l’offre du marché de l’assurance français.

 

 

3. Le rapt de la branche « accidents du travail et maladies professionnelles » par l’OSSO

 

Enfin, le « plan » a enlevé au marché de l’assurance la branche de risque « accidents du travail et maladies professionnelles » (en abrégé branche AT-MP)

qu’avaient exploitée jusqu’alors des sociétés d’assurance (au nombre de 128,

dont 13 étrangères, en 1945). Il l’a transférée à l’OSSO à compter du 1er janvier

1947. Échappait ainsi au marché de l’assurance un montant de primes égal à :

 

15 milliards de francs (3)

dont les assureurs tiraient des bénéfices.

(3) « L’année 1945 a [...] apporté un très grave bouleversement dans les conditions du fonctionnement de nombreuses sociétés d’assurances : il découle de l’adoption de l’ordonnance du 4 octobre 1945 portant organisation de la sécurité sociale que la prise en charge par cette organisation à compter du 1er janvier 1947 de la garantie des accidents du travail et des maladies pour les salariés de l’industrie, du commerce et des professions libérales, a privé les sociétés d’assurances contre les accidents d’une branche d’activité particulièrement intéressante, entraînant la perte d’un encaissement dont le montant total s’était élevé à environ 15 milliards de francs en 1946 » (ibid., p. 5).

 

4. La répartition obligatoire

 

Les planificateurs voyaient à la base de la mission qu’ils donnaient à l’OSSO

l’exploitation d’une technique qu’ils dénommaient « répartition ». Sur cette

dénomination, quatre remarques s’imposent.

 

* Primo, il conviendrait de parler de « répartition obligatoire ». Comme

l’a souligné un magistrat de la Cour de justice des Communautés européennes

il y a quelques années, pour pourvoir fonctionner, il faut que la répartition soit

obligatoire.

 

* Secundo, il faudrait avoir conscience que la répartition obligatoire n’a

rien de technique, mais tout du prélèvement, du vol, de la spoliation. C’est un

abus de langage que de dire que la répartition obligatoire est une technique de

solidarité.

La répartition obligatoire est une réglementation spécifique car elle se

moque des risques de perte individuels que prend l’OSSO.

Et cela ne doit pas cacher qu’elle fait par là même abstraction de leur durée.

 

Or il faut être en dehors de la réalité économique pour oser – ou pour prétendre

pouvoir – faire abstraction de la durée. Souvenons nous à ce propos de ce qu’a

écrit Pareto :

« L’échange, la production et la capitalisation doivent être considérés ensemble.

Tous les phénomènes économiques s’accomplissent dans le temps, donc la considération de la transformation des biens présents en biens futurs apparaît dans l’étude de tous les phénomènes » (Pareto (1896/7), § 426, p. 305).

 

Ou bien il faut admettre que l’OSSO vise à rendre dépendants les gens,

pour ne pas dire qu’elle vise à les asservir, soi-disant pour faire leur bonheur, le

cas échéant, malgré eux.

 

* Tertio, un « plan » est, dans le moins mauvais des cas, la fixation de prix

ou de taux d’intérêt à des niveaux bas. Le planificateur refuse l’idée – juste –

que les prix libres permettent la conclusion des contrats, des accords des parties

contractantes, les échanges. Son idée – fausse – est que les contrats ou les

échanges se feront aux prix qu’il fixe. A la limite, il consentira à libérer les prix le jour où les accords se feront librement aux prix fixés ! Le planificateur refuse

aussi la conséquence logique de la fixation : la demande sera supérieure à la

valeur de l’offre, il y aura pénurie et absence d’effort d’innovation.

Dans le pire des cas, le plan tient tout simplement dans le refus des prix

ou des taux d’intérêt. C’est, très exactement, la grande caractéristique du plan

de sécurité sociale : il refuse le taux de capitalisation et tout se passe comme si les planificateurs dénommaient « répartition obligatoire » le refus (4).

(4) Ce qui est pire que la fixation d’un taux de capitalisation à zéro qui laisse entendre que l’offre de capital est infinie (cf. Hayek, 1952).

 

* Quarto, le plan n’a donné à l’OSSO aucune mission en relation avec le chômage ni avec l’assurance de ce dernier. La raison en est simple : selon ses

planificateurs, le monopole règlementaire obligatoire permettrait de maintenir le plein emploi et de favoriser le développement économique.

 

 

5. Soixante ans plus tard

Mais nous sommes en 2007, 60 ans plus tard. Il ne s’agit pas de faire de

l’histoire, de discuter le processus qui a fait passer de l’assurance privée à la

situation schématisée, ni du bien-fondé de l’argumentation habituelle sur ce passage.

Il s’agit d’envisager le processus opposé, celui qui ferait passer de la sécurité

sociale à l’assurance privée. Que penser d’un tel processus ? Est-il simplement raisonnable de l’évoquer ?

 

 

I. De la sécurité sociale à l’assurance privée : un processus en cours

 

Quitte à surprendre, je n’hésite pas à dire que le processus n’est pas à

rêver : il est dès à présent en cours. Seulement cela n’est guère su parce que

tout est fait pour que l’ignorance de chacun règne en maîtresse, à commencer

par les publicités ou les propos que tiennent tous ceux qui veulent que l’OSSO

perdure malgré son coût croissant et de plus en plus insupportable.

 

La branche de risque « AT-MP » est certes toujours accaparée par l’OSSO

 

Si le processus est en cours, ce n’est certes pas à cause de la branche de

risque « accident du travail et maladies professionnelles ». Rien n’a changé en

France depuis 1946, l’OSSO n’a pas rendu la branche au marché de l’assurance à qui elle l’avait prise. Mais, depuis 1967, la branche a été séparée des autres

et cantonnée dans l’OSSO AT-MP, hiérarchie d’organismes chapeautée par une Caisse nationale (CNAT).

 

Selon les chiffres officiels (loi de financement de la sécurité sociale, 2006), l’OSSO AT-MP devrait percevoir en 2007, en cotisations :

11,5 milliards d’euros

dont elle ne tirera à coup sûr aucun bénéfice, mais peut-être un déficit.

 

Mais le marché de l’assurance s’est perfectionné

 

Si le processus de passage de l’OSSO à l’assurance privée est en cours,

c’est d’abord à cause de l’évolution du marché de l’assurance tant en France

que dans le reste du monde.

 

a) Dans le monde

i) La réglementation

Il faut savoir qu’il n’existe pas de marché mondial de l’assurance et que s’il

existe un type de marché réglementé nationalement par excellence, c’est bien celui de l’assurance (5).

(5) On remarquera en passant qu’il n’existe toujours pas d’institution internationale en matière d’assurance alors que des pays ont accepté d’abandonner leur privilège monétaire : aux yeux des politiques, l’assurance serait-elle plus précieuse que la monnaie ?

 

ii) L’innovation

Néanmoins, et malgré cette spécificité réglementaire de l’assurance rarement

soulignée, comme tous les marchés, le marché de l’assurance a évolué

dans le monde depuis 1946 sous l’effet des informations qu’il a lui-même produites,

des découvertes scientifiques et de la concurrence (liberté, innovation

– et réglementations caduques –), bref de la mondialisation. L’évolution du

marché de l’assurance est remarquable en particulier depuis les progrès accomplis

dans le domaine des techniques de télécommunication des informations

(ordinateurs et capacité de traitement de l’information) fin décennie 1980-début décennie 1990.

 

iii) La réassurance

Le marché de l’assurance ne saurait être séparé du marché de la réassurance.

Le marché de la réassurance permet aux assureurs de gérer leur ignorance

limitée sur les classes de risques qu’ils constituent et qu’ils prennent et réduire les erreurs qu’ils peuvent commettre.

 

Marché ignoré en général bien qu’ancien – Bastiat avait l’occasion de l’évoquer

de son temps en 1850 –, il est un trait d’union entre le marché de l’assurance et le marché de la finance pour ne pas dire qu’il y est à cheval.

 

Originalité du marché de la réassurance par rapport au marché de l’assurance à souligner : il a toujours été mondial et n’a jamais été réglementé

nationalement comme le sont les marchés nationaux d’assurance.

 

iv) La capitalisation

Le marché de l’assurance ne saurait non plus cacher la technique qui lui a

donné naissance et sur quoi il est fondé et se développe, à savoir une technique

découverte fin XVIIe-début XVIIIe siècle et dénommée « actuarielle », mais

dénommée « capitalisation » quand on fait passer la science économique avant la science statistique.

 

La capitalisation traite directement les risques de perte individuels tout en

leur gardant leur dimension temporelle. Indirectement, elle prend en considération

les préférences temporelles de chacun ou, si on préfère, la dimension temporelle

qu’il donne au risque de perte.

Elle contribue à ce que l’assureur et l’assuré s’accordent sur un prix en

monnaie du risque de perte assuré, – dénommée « prime pure » dans le langage technique de l’assurance –.

 

Étant données ces caractéristiques, bien évidemment, la capitalisation est une

technique susceptible d’amélioration. Preuve récente de celle-ci : si les marchés de

l’assurance ont évolué, c’est en particulier à cause de l’amélioration de la capitalisation

provoquée par les nouvelles techniques d’informations et de communications (NTIC).

 

v) La prévention/protection

Le marché de l’assurance ne saurait enfin être séparé du marché de la

prévention/protection, un marché qui lui est complémentaire (cf. par exemple

Erlich et Becker, 1972, sur ce point). Parmi les produits que permet d’échanger

ce marché, il y a le service de réduction des probabilités des pertes attendues

par les assurés et les assureurs. Les innovations qu’a démontrées ce marché ces

dernières décennies sont elles aussi extraordinaires.

 

b) En France

 

i) Le marché de l’assurance est redevenu privé

Il faut savoir que les hommes de l’État ont regroupé en 1967 les sociétés

d’assurance nationalisées en 1946 en quatre grands groupes : MGF, UAP, AGF

et GAN. Puis à partir de la fin de la décennie 1980, ces groupes ont été successivement

privatisés. La MGF a ouvert le processus en 1987. Et suite à la loi

du 19 juillet 1993, ont été privatisées l’UAP (pour 17,9 milliards FF) en 1994,

les AGF (pour 8,9 milliards FF) en 1996 et le Gan SA (pour... 0 milliard FF !)

en 1998. Et la Coface, créée en 1946, a été privatisée par ricochet (6).

(6) Et les sociétés ainsi privatisées n’ont pas pu être compétitives et ont été rachetées par d’autres sociétés d’assurances !

 

Parallèlement, en 1998, la CNP Assurances a été privatisée pour 6,7 milliards FF (7).

(7) Seule la Caisse centrale de réassurance, créée elle aussi en 1946, est restée sous l’emprise de l’État.

 

 

Qu’il n’y ait plus de société d’assurance nationale ne signifie pas que les

firmes d’assurance sont en libre concurrence : la concurrence est réglementée

de façon discriminatoire. Par exemple, les firmes d’assurance de forme juridique

société de capital doivent supporter des réglementations qui ne supportent pas

celles de forme juridique « société mutuelle » ou « société à forme mutuelle ». En

d’autres termes, il y a une distorsion de concurrence que la Fédération française

des sociétés d’assurance dénoncent périodiquement, dans son rapport annuel,

depuis quelques années.

 

ii) Le marché de la prévention/protection est l’objet d’attaques en règle

J’atténuerai l’optimisme dont je fais preuve avec ce qui se passe sur le

marché de la prévention/protection. Ce marché a un compartiment commun

avec le marché des produits de recouvrement – de la santé en relation avec les AT

ou la maladie. A ce titre, il est essentiel. Point d’appui de l’offre de ce compartiment

commun : les médecins et autres professions médicales ou paramédicales.

 

Et il s’avère que, depuis 1971 de façon très nette, avec la première

« Convention médicale nationale », sous prétexte de « mieux maîtriser les

dépenses de santé », le point d’appui connaît des changements diamétralement

opposés à ceux du marché de l’assurance : chacun n’est que réglementation

arbitraire supplémentaire, étatisation...

 

On pensait que le point d’orgues avait été atteint avec la réforme Chirac/

Juppé/Barrot/Gaymard de 1996 (ONDAM, etc.) qui a étatisé en grande partie

le marché de la santé.

Mais d’autres sommets ont été atteints par la suite (médecins référents, Haute autorité de santé, etc.).

 

Et l’OSSO a changé

 

Si le processus faisant passer de l’OSSO à l’assurance privée est en cours,

ce n’est pas seulement à cause de l’évolution du marché de l’assurance tant en

France que dans le reste du monde, c’est aussi à cause de l’OSSO elle-même :

maintes réformes l’ont fait changer.

 

a) Les prétendus remèdes aux défauts de l’OSSO

L’OSSO a changé car les hommes de l’État ont pris conscience de ses

défauts au fil des années. On a rappelé qu’étant donnés les prix et taux d’intérêt

fixés ou inexistants de l’OSSO, la demande ne pouvait qu’être supérieure à la

valeur de l’offre. Dans un cadre de droit de propriété, cela aurait pris la forme

d’une pénurie. Dans ce cadre de l’OSSO presque sans droit de propriété, cela

a pris la forme d’un « dérapage des dépenses », i.e. d’un montant de RIRES

supérieur au montant des cotisations obligatoires.

Dès 1952, un Rapport de la Cour des comptes avait fait apparaître que les dépenses maladie avaient « dérapé » et qu’il fallait y remédier. Par la suite,

 

Qu’il n’y ait plus de société d’assurance nationale ne signifie pas que les

firmes d’assurance sont en libre concurrence : la concurrence est réglementée

de façon discriminatoire. Par exemple, les firmes d’assurance de forme juridique

société de capital doivent supporter des réglementations qui ne supportent pas

celles de forme juridique « société mutuelle » ou « société à forme mutuelle ». En

d’autres termes, il y a une distorsion de concurrence que la Fédération française

des sociétés d’assurance dénoncent périodiquement, dans son rapport annuel,

depuis quelques années.

 

ii) Le marché de la prévention/protection est l’objet d’attaques en règle

J’atténuerai l’optimisme dont je fais preuve avec ce qui se passe sur le

marché de la prévention/protection. Ce marché a un compartiment commun

avec le marché des produits de recouvrement – de la santé en relation avec les AT

ou la maladie. A ce titre, il est essentiel. Point d’appui de l’offre de ce compartiment

commun : les médecins et autres professions médicales ou paramédicales.

Et il s’avère que, depuis 1971 de façon très nette, avec la première

« Convention médicale nationale », sous prétexte de « mieux maîtriser les

dépenses de santé », le point d’appui connaît des changements diamétralement

opposés à ceux du marché de l’assurance : chacun n’est que réglementation

arbitraire supplémentaire, étatisation...

On pensait que le point d’orgues avait été atteint avec la réforme Chirac/

Juppé/Barrot/Gaymard de 1996 (ONDAM, etc.) qui a étatisé en grande partie le marché de la santé.

 

Mais d’autres sommets ont été atteints par la suite (médecins référents, Haute autorité de santé, etc.).

 

Et l’OSSO a changé

 

Si le processus faisant passer de l’OSSO à l’assurance privée est en cours,

ce n’est pas seulement à cause de l’évolution du marché de l’assurance tant en

France que dans le reste du monde, c’est aussi à cause de l’OSSO elle-même :

maintes réformes l’ont fait changer.

 

a) Les prétendus remèdes aux défauts de l’OSSO

L’OSSO a changé car les hommes de l’État ont pris conscience de ses

défauts au fil des années. On a rappelé qu’étant donnés les prix et taux d’intérêt

fixés ou inexistants de l’OSSO, la demande ne pouvait qu’être supérieure à la

valeur de l’offre. Dans un cadre de droit de propriété, cela aurait pris la forme

d’une pénurie. Dans ce cadre de l’OSSO presque sans droit de propriété, cela

a pris la forme d’un « dérapage des dépenses », i.e. d’un montant de RIRES

supérieur au montant des cotisations obligatoires.

 

Dès 1952, un Rapport de la Cour des comptes avait fait apparaître que les dépenses maladie avaient « dérapé » et qu’il fallait y remédier. Par la suite,

1996 : CRDS (à durée limitée) et CSG sur tous les revenus ; fin décennie 1990 : CSG déductible et non déductible, C3S ;

2001 : l’UE et les CSG et CRDS : ce sont des cotisations, pas des impôts (JO de mai 2001) ;

2003 : réforme de l’OSSO retraite ;

2004 : CRDS sans limite de temps.

 

En conséquence, les cotisations/contributions obligatoires à la sécurité

sociale en arrivent à augmenter en permanence alors que les impôts à l’État ont

une tendance opposée (cf. graphique 1 ci-dessous).

 

Graphique 1

Impôts à l’État et cotisations obligatoires à l’OSSO années 1980-2002 (en%du PIB)

Source : Sénat

 

iv) Des éléments de RIRES en diminution permanente

Les réformes de l’OSSO donnent lieu aussi à une diminution des éléments de RIRES (« déremboursement » de médicaments, carte hospitalière, numerus

clausus, etc., certes âge de la retraite fixé à 60 ans en 1981, mais allongement de la durée de cotisations vieillesse en 1993 et 2003, etc.) pour ne pas parler,

en OSSO maladie, des fixations ou contrôles incessants des prix du marché de

la prévention/protection (honoraires des médecins, prix des hôpitaux ou des cliniques, forfait hospitalier, etc.).

 

v) La protection sociale

Il est encore à souligner que les conditions économiques initiales de l’OSSO ont changé.

L’OSSO devait maintenir le plein emploi, est apparu un chômage croissant à partir de la fin de la décennie 1960. En est résultée l’extension de la « sécurité

sociale » à la « protection sociale » avec en particulier :

1967 : UNEDIC (créée en 1958) et ANPE (créée en 1967) obligatoires ;

1974 : assurance chômage obligatoire particulière de Giscard/Chirac.  L’OSSO devait favoriser le développement social, a émergé une pauvreté de plus en plus visible. En est résultée l’extension du domaine de l’État avec, entre autres,

1982 : RMI et ISF.

Fin décennie 1990 : Couverture Maladie Universelle et CMU Complémentaire et Aide Médicale d’État.

 

Bref, sans relâche, l’OSSO a été remise en ordre, réformée par le législateur sous deux influences : celle des hommes de l’État et celle de l’état de ses

comptes. Cela a conduit ce que la « sécurité sociale » soit insérée dans une organisation plus vaste qu’on dénomme aujourd’hui « protection sociale » et qui inclut, entre autres, l’assurance chômage gérée par les partenaires sociaux. Mais rien

n’y fait comme en témoigne, par exemple, le solde comptable du régime général

de l’OSSO maladie dans la période 2001-2004 (cf. graphique 2 ci-dessous d’un déficit croissant).

 

Tout cela pour ne pas parler des évolutions à prévoir de l’OSSO vieillesse

étant données les projections démographiques (cf. graphique 3 ci-dessous).

 

Tout cela pour ne pas parler non plus des évolutions des autres régimes

de l’OSSO et, en particulier, de ceux que le régime général a absorbés... ainsi

que des compensations, voire des surcompensations entre les régimes (9).

(9) Cf. « Annexe au procès-verbal de la séance du 12 novembre 2003 », http://senat.fr/rap/l03-059-3/l03-059-310.html. Ces compensations et surcompensation font écrire au rapporteur (Dominique Leclerc) : « Le système de retraite français demeure fondamentalement opaque, complexe et inégalitaire. »

 

Tout cela enfin pour ne pas parler des évolutions à prévoir des régimes de retraite complémentaire obligatoires.

 

b) L’existence forcée de l’OSSO

Les dérapages permanents des RIRES ne devraient pas surprendre l’économiste : ils s’expliquent logiquement par les prix et taux d’intérêt fixés ou inexistants,

je l’ai schématisé.

Mais ces causes sont renforcées par les deux caractéristiques institutionnelles de l’OSSO que sont le monopole réglementaire et la répartition obligatoire, l’un et l’autre excluant toute perfectibilité.

 

Graphique 2

Situation comptable du régime général de l’OSSO 2001-2004 (en milliards d’euros)

Source : Sénat

 

Graphique 3

Évolution des cotisants et retraités du régime général (en milliers)

Source : Sénat

 

Bref, le principe de l’OSSO est en opposition avec la réalité économique et, en particulier, avec son grand « concurrent potentiel » en matières de maladie et de retraite – que le législateur a exclu de la gestion des risques de perte en 1946 –, à savoir le marché de l’assurance. En d’autres termes, son existence pérenne est impossible. Et les faits le montreront de plus en plus.

 

i) Les coûts de l’OSSO

 

Comme toute organisation, l’OSSO est coûteuse. Mais, comparé par exemple à celui de l’assurance, son coût a des spécificités remarquables.

 

Son coût de gestion est mal comptabilisé et mal connu. Il suffit de lire les

rapports de la Cour des Comptes pour l’apprendre. Il n’est pas excessif d’avancer

que toute entreprise, d’assurance ou d’un autre domaine économique, qui présenterait

des comptes à la façon de l’OSSO serait poursuivie par l’administration

fiscale et l’URSSAF – i.e. un élément de l’OSSO ! – et, dans la majorité des cas, mis en liquidation, ses dirigeants étant emprisonnés. Il y a ainsi en France, la France des comptes et la France des a-comptes.

 

Spécificité plus grave, les matières premières que l’OSSO transforme par la répartition obligatoire, à savoir les risques de perte individuels qu’elle prend, sont ignorées, mais surtout sans prix en monnaie (10).

(10) Soit dit en passant, il est donc logique que les cotisations obligatoires soient indépendantes de ces risques.

 

A l’extrême, cela est sans conséquence dans le cas où les cotisations obligatoires n’augmentent pas.

 

On peut admettre dans ce cas que les gens qui y sont assujettis et à qui leur

montant est plus ou moins caché (11) soient dociles, passifs.

(11) En particulier, à cause de l’artifice de la part « employé » et de la part « employeur », de celui de faire verser les cotisations obligatoires par un tiers, l’employeur et celui du « prélèvement à la source ».

 

Mais à partir du moment où les cotisations obligatoires augmentent en

nombre, en assiette, en plafond et en taux, et cela en permanence, docilité

ou passivité ne sont plus de mise. Il faut s’attendre à des réactions, à une

révolte. Les gens ne peuvent que prendre conscience, s’ils ne l’avaient pas

antérieurement, du coût que l’OSSO leur fait supporter, à eux personnellement

et à leur environnement (jusqu’à l’économie française...). Par simple

comparaison avec, par exemple, les diverses assurances qu’ils achètent, l’augmentation

des cotisations obligatoires ne peut que leur apparaître pour ce qu’elle est : de la spoliation.

 

ii) Conditionnement ou libéralisation

Dans ces conditions de coûts, que peuvent faire les prétendus responsables de l’OSSO ?

 

* Continuer à augmenter les cotisations ou à réduire les bases des RIRES comme par le passé ?

Ce sera de plus en plus difficile...

 

De même qu’il n’est pas imaginable que « les arbres montent jusqu’au ciel »

 

– expression chère aux boursiers de l’ancien temps –, de même, il n’est pas

imaginable que les coûts de l’OSSO maladie ou de l’OSSO vieillesse qu’évaluent,

consciemment ou non, les « assujettis aux cotisations obligatoires » continuent à augmenter.

 

* Avoir recours à la rhétorique ? Dire par exemple aux insatisfaits qu’ils

se trompent ; leur dire, d’une façon générale, d’attendre la croissance pour que

les défauts disparaissent et, d’une façon plus particulière, en matière de vieillesse

par exemple, d’attendre un changement de la pyramide des âges, et, en matière

de maladie, d’attendre les scandales dus aux abus.

C’est oublier que la réalité économique est contraire ou vouloir mentir : à

cause des prix et taux d’intérêt fixés ou inexistants, l’OSSO entrave la croissance,

l’OSSO vieillesse fait que la pyramide des âges devient une entrave, l’OSSO

maladie que la responsabilité des gens est déplacée (Bastiat, 1850, et l’obligation qui déplace la responsabilité).

 

* Vouer aux gémonies le marché de l’assurance comme ils l’ont fait jusqu’à 1945 ?

 

Ils s’y emploient parfois.

 

* Taire que l’évolution du marché de l’assurance est diamétralement opposée à celle de l’OSSO ?

Mais malheureusement pour eux, les « assujettis aux cotisations » commencent à s’en apercevoir...

 

*

*      *

NB : La seconde partie paraîtra dans le bulletin 122.

 

 

BONNES FEUILLES

 

Édouard LABOULAYE

 

 

Le parti libéral, son programme et son avenir

 

suivi de

 

La liberté d’enseignement et les projets de M. Jules Ferry

Les Belles Lettres, 2007, 297 p.

 

Edouard Laboulaye, professeur au Collège de France (1811-83), parlementaire influent opposé tant au Second Empire qu’à la IIIe République, est une figure oubliée de la pensée libérale. Ce livre permet de redécouvrir ses idées en matière de politique dans la première partie (1863) et d’enseignement dans la seconde (1880).

 

Le chapitre qui suit porte sur « La collation des grades » dans l’enseignement et fait apparaître que rien ne justifie que l’État s’en soit accordé le monopole.

 

CHAPITRE VIII : LA COLLATION DES GRADES

 

Venons maintenant à la collation des grades. L’article premier de la loi nouvelle est ainsi conçu :

Les examens et épreuves pratiques qui déterminent la collation des grades ne peuvent être subis que devant les établissements d’enseignement supérieur de l’État.

C’est l’abolition de l’article 5 de la loi de 1875 qui établissait un jury mixte.

 

Un tel état de choses, dit l’exposé des motifs (1), n’était pas à vrai dire l’organisation de la liberté, mais seulement le partage d’une fonction qui appartient essentiellement à l’État, et qui consiste à déterminer les conditions qui règlent l’accès aux emplois publics, ou aux professions réglementées par la loi, dans ce double intérêt social : assurer le recrutement des principaux services, et maintenir le niveau des études.

(1) Projet de loi présenté au Sénat.

 

Je ne m’expliquerai point sur les grades en eux-mêmes ; on ne me comprendrait pas ; je suis de l’avis de Bastiat (2) ;

(2) Bastiat :
« L’État, ou pour mieux dire la faction, la secte, l’homme qui s’empare momentanément,
et même très légitimement de l’influence gouvernementale, peut façonner à son gré toutes les intelligences par le mécanisme des grades, et tout en vous laissant libre d’enseigner, l’enseignement sera de fait dans la servitude. »

 

mais étant admis qu’il y aura des grades, est-il vrai que les donner soit une fonction qui appartienne essentiellement à l’État, et n’est-ce pas une confusion que de supposer que les professeurs de l’Université sont eux seuls les représentants de l’État ?

Que l’État soit maître de déterminer les conditions qui règlent l’accès aux fonctions publiques, je ne le conteste en aucune façon, pourvu que ces conditions soient les mêmes pour tous. Depuis longtemps déjà les différents ministères établissent, les uns des écoles, les autres des concours et des examens à l’entrée de la carrière, personne, que je sache, n’attaque ce droit de l’État ; il ne s’agit donc ici que des grades universitaires. Est-il vrai que la collation de ces grades soit une fonction qui appartienne essentiellement à l’État ?

 

L’histoire démontre le contraire. En tout pays avant la Révolution, c’était le corps enseignant qui donnait le grade, et ce grade c’était l’autorité ecclésiastique qui l’avait établi. Autrement comment l’université de Paris ou d’Orléans aurait-elle pu créer un docteur en droit canon ou en droit civil ayant pouvoir d’enseigner dans toute la chrétienté ? Nous voyons cependant au XVIe siècle Doneau, Hotman, Baudouin professer en Allemagne avec des diplômes français.

 

Quand Napoléon fonda le monopole universitaire, les facultés continuèrent à

faire passer des examens, et alors seulement on eut l’illusion de l’État donnant

des grades, parce que l’université délivrait le diplôme sur le certificat de la faculté.

Mais pour qui ne se paye pas de mots, il est évident que l’on n’était pas sorti de

l’ancien système : l’examen appartient à celui qui enseigne. Dépouiller les

professeurs de leur droit d’examen, c’est leur enlever le plus beau fleuron de

leur couronne.

 

Le jour où l’on établissait la liberté d’enseignement, qu’y avait-il de mieux

à faire que de garder l’ancien principe, et de laisser chaque université maîtresse

de conférer les grades ? C’est la solution la plus franche et la plus naturelle. C’est

celle que proposait la commission de 1875, c’est celle que sur la proposition de

M. Frère-Orban, la Belgique libérale vient d’adopter après un demi-siècle de

tâtonnements et d’essais infructueux. Quel danger offre une pareille solution ?

L’abaissement du niveau des études ? La concurrence le relève toujours. La fabrication

d’avocats et de médecins au rabais ? Cela n’a aucun intérêt quand il s’agit

des avocats, qui ne se font accepter du public que par leur talent. Quant aux médecins, quoi de plus simple que de séparer, comme on l’a fait en Allemagne, le droit d’exercice et le grade, et de n’accorder le droit d’exercer qu’après des épreuves sévères faites devant un jury central. On arriverait ainsi à l’unité de diplôme, réclamée par un grand nombre de médecins.

 

Un amendement introduit dans la loi de 1875 a fait prévaloir un système

de transition. On a réservé la collation des grades aux facultés de l’État, mais,

pour éviter que les professeurs officiels ne fussent seuls juges d’un enseignement

rival, on a admis dans le jury d’examen un ou deux professeurs des universités

libres. En soi, ce régime n’a rien que de juste ; des hommes aussi considérables

que M. Valette et M. Duverger se sont accordés pour en approuver le principe.

 

Quoi de plus saisissant que ces paroles mises par M. Duverger dans la bouche

des libéraux belges, répondant aux autoritaires français : « Les Belges répéteront

sans se lasser : le droit public garantit toutes les libertés ; la liberté de l’enseignement

est à tous les degrés une liberté constitutionnelle ; qui dit liberté dit concurrence

; qui dit concurrence dit égalité dans la lutte ; la lutte est inégale si l’un des

concurrents est justiciable de l’autre sans garanties légales (3). »

(3) Bulletin de la Société de Législation, mars 1879.

 

À cette vérité de bon sens, qu’oppose-t-on ? Une sorte de droit divin de la collation des grades,

que l’État même ne pourrait déléguer à d’autres professeurs que ceux de ses

facultés. Cette mesure, si simple, et au fond de si peu d’importance pour l’État,

est dénoncée comme une usurpation de la puissance publique qu’il faut arrêter

au plus vite. Franchement, je ne croyais pas que le sort de la France tînt à la

façon dont on y fait des bacheliers et des licenciés.

Notez que ceux qui se prononcent pour le maintien de la loi de 1875 ne

tiennent pas au jury mixte plus qu’à tout autre système. Ce qu’ils demandent,

ce qu’ils ont droit de demander au nom de la liberté, c’est que le jury soit équitable,

c’est-à-dire établi aux mêmes conditions pour toutes les écoles, libres ou

officielles. Des prétentions aussi fondées sont un scandale pour les fanatiques

de l’État ; mais chez tous les peuples qui pratiquent la liberté, c’est chose naturelle

que de réclamer l’égalité devant la loi. C’est le principe de notre droit

politique et civil, mais en France on s’y résigne difficilement dans la pratique.

Cependant, renversons le problème. Supposons une monarchie ultra-catholique

envoyant les élèves des facultés de l’État devant les facultés rivales ; le trouverait-

on juste ? Où donc est la différence ? Est-ce que la République donnerait à

ses professeurs, si estimables d’ailleurs, un caractère d’infaillibilité mystique ?

Égalité entre les maîtres, égalité entre les élèves, voilà la solution qui s’impose à tout esprit non prévenu.

 

LIRE LIBÉRAL

 

Jean-Philippe FELDMAN

 

 

Le libéralisme et ses travestissements :

A propos de l’ouvrage de Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer,

Faut-il sauver le libéralisme ?

Bernard Grasset (coll. Nouveau collège de philosophie), 2006, 171 p.

 

 

En fait, s’il est salutaire de lire libéral, il faut aussi savoir écarter de sa table de chevet des livres comme celui de Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer. Et voici pourquoi :

En décembre 2003, Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer avaient donné des conférences qui, actualisées, sont maintenant publiées. Par-delà les inévitables différences qui peuvent séparer les auteurs, leurs contributions se caractérisent par leur profonde unité.

 

Dans « le libéralisme social : l’ambition d’une société où la vie des plus démunis puisse faire l’expérience (sic) d’une vraie liberté », Monique Canto-Sperber effectue une distinction entre libéralisme et capitalisme : « L’ennemi n’est pas le libéralisme, mais une forme redoutable de capitalisme, prédatrice et lourde d’instabilité » (ibid., p. 14).
 

De même, dans « Promesses et limites du libéralisme », Nicolas Tenzer rejette la confusion entre le libéralisme économique et « le règne du capitalisme dans sa forme actuelle » (ibid., p. 120).

 

Monique Canto-Sperber poursuit en proclamant que « c’est du libéralisme que sont issues les formes pathologiques de l’ultralibéralisme » (ibid., p. 14).

 

En effet, elle rejette le « libéralisme orthodoxe », « réactionnaire » ou « ultralibéralisme

» (ibid., p. 27), l’« idéologie du laisser-faire (sic) » qui défend « la liberté sans limites, l’individualisme sans monde social, l’économie sans règles » (p. 29), l’« individualisme débridé » (ibid., p. 14).

 

Nicolas Tenzer, lui, fustige « le libéralisme ultra qui pêche par esprit de

système » (ibid., p. 90), le « néo-libéralisme » (p. 92), un libéralisme « utopique »

(ibid., p. 118), les « libéraux extrêmes » (ibid., pp. 156 et 158).

 

Monique Canto-Sperber s’effraie d’un libéralisme « dogmatique » dans le

sens où il refuse « tout pragmatisme » et la nécessaire « socialisation » des idées libérales (ibid., p. 29), et notamment celle de la propriété qui n’est qu’une fonction sociale (ibid., pp. 24-25).

 

Nicolas Tenzer insiste sur cette nécessaire absence de dogmatisme :

« Le libéral conséquent n’a certes pas besoin d’être sot ou suicidaire ! Seuls les imbéciles refusent d’être pragmatiques dans un monde régi par les rapports entre puissances » (ibid., p. 122).

 

Tout le monde aura compris que Nicolas Tenzer, lui, est fort intelligent.

En contrepoint, Monique Canto-Sperber défend « un libéralisme tempéré, soucieux des valeurs et des règles » (p. 16), « un libéralisme normatif » (ibid., p. 63), marqué par le « volontarisme social » (p. 64), « un libéralisme durable » (p. 68), bref le « libéralisme social » (ibid., p. 52).

 

Nicolas Tenzer soutient, lui, un « libéralisme tempéré » (ibid., p. 101).

Les conséquences de ces conceptions ne sauraient surprendre. L’État,

pense Monique Canto-Sperber, a vocation à distribuer de manière égale les

« biens publics » que sont l’éducation, les transports et la médecine (ibid., p. 51),

doit lutter contre la corruption (ibid., p. 58), lutter contre les monopoles – privés bien sûr – (ibid., p. 59), rétablir à court terme dans des « circonstances exceptionnelles » un fonctionnement plus régulier du marché (ibid., pp. 60-61).

 

Quant à Nicolas Tenzer, il allègue qu’une concurrence économique « loyale » suppose « des acteurs économiques placés sur un pied d’égalité » (ibid., p. 128) – méconnaissance consternante de la sphère catallactique –. Il conclut à la possibilité d’une « synthèse » entre libéralisme, républicanisme et socialisme :

« les valeurs de justice, de transparence (sic), d’adhésion à des règles communes – ce qui requiert un compromis social (sic) plus explicite qu’il ne l’est aujourd’hui – laissent

entrevoir la possibilité d’un “recoupement” entre ces trois doctrines » (ibid., p. 168).

 

Nos auteurs enfilent les perles. Selon Monique Canto-Sperber,

« le pur laisser-faire (sic) est un dévoiement du libéralisme » (ibid., p. 53) – notons que comme tous les anti-libéraux, elle n’emploie jamais l’expression « laissez-faire » –. « Pour sauvegarder la liberté de tous, il peut être requis de limiter les libertés présentes » (ibid., p. 68),, ose l’auteur qui, espérons-le, ne s’est pas relu.

 

Quant à Nicolas Tenzer, il n’hésite pas à écrire que « le libéralisme est un constructivisme social » (ibid., p. 129) – Hayek doit se retourner dans sa tombe ! –. Le même auteur allègue que

« si la politique disparaît c’en est fini de la liberté, parce que la société envahira

tout. Prôner la politique minimale ou l’État limité, c’est en fait consacrer le règne asservissant

de la société contre l’individu » (ibid., p. 135) – confusion dramatique entre société et société civile ! –.

 

Enfin, « à bien des égards, c’est l’État qui libère et la société qui asservit » (ibid., p. 137) – le lecteur aura relevé le subtil clin d’oeil à Lacordaire... –.

 

Ajoutons qu’inquiétantes et dangereuses au fond, les deux contributions, écrites à la diable, sont coupables en la forme. Nous restons songeur devant la phrase suivante de Monique Canto-Sperber, qui, rappelons-le, est alors Directrice de l’École normale supérieure :

« Une telle diversité nourrit la conflictualité de la société ; elle est la condition nécessaire pour que la société puisse accéder à une forme de lucidité critique sur elle-même » ! (ibid., p. 74).

 

Quant à l’essai de Nicolas Tenzer, le choix est difficile à opérer. Citons cette phrase paradigmatique :

« Nos sociétés soulèvent des problèmes douloureux de conscience de soi et rendent

simultanément vital et difficile de penser le rapport de soi à soi, en grande partie précisément

en raison de la puissance de la norme sociale, trop mouvante et diffuse pour

permettre de s’affirmer sur l’horizon d’une tradition simultanément reconnue et

contestée » (ibid., p. 131).

Ou encore cette réflexion d’une insondable profondeur :

« La méfiance à l’égard du collectif est l’aboutissement nécessaire de l’homme épris de liberté qui a réfléchi sur son siècle » (ibid., p. 132).

 

Deux allégations, liées d’ailleurs l’une à l’autre, retiennent l’attention.

D’abord, lorsque Monique Canto-Sperber parle d’un nécessaire « libéralisme solidaire et tragique » (ibid., p. 76) qui va permettre de « rendre le monde un peu moins mauvais » (ibid., p. 77), elle témoigne d’un inquiétant pessimisme. Pessimisme qui se retrouve expressément sous la plume d’un Nicolas Tenzer qui ne voit guère comment « recréer un enthousiasme de la liberté » (ibid., pp. 147-148). C’est un premier trait de différence fondamental avec les libéraux qui ont toujours été optimistes, à défaut sceptiques, mais jamais pessimistes.

 

Ensuite, lorsque nos auteurs se défient de tout « dogmatisme » et récusent tout « idéalisme », ils témoignent d’une radicale mécompréhension du libéralisme.

Le libéralisme est une idéologie, non pas au sens où Hannah Arendt utilisait ce terme bien sûr, mais au sens d’un système cohérent de pensée. Il est fondé sur une doctrine qui se veut conforme à la nature humaine, et ancré dans des principes conséquents et bien établis. Il est vrai que certains auteurs libéraux

dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe ont malheureusement

privilégié une vision utilitariste de cette idéologie. Hayek soulignait avec bonheur

que l’erreur des libéraux n’était pas d’être trop doctrinaires, mais de ne point

l’être assez.

« La liberté ne prévaudra que si l’on admet comme axiome qu’elle constitue un

principe dont l’application aux cas particuliers n’appelle aucune justification. C’est donc

une méprise que de reprocher au libéralisme d’avoir été trop doctrinaire. Son défaut ne

fut pas de s’attacher trop obstinément à des principes, mais plutôt d’avoir manqué de

principes suffisamment définis pour fournir des orientations certaines »

a écrit Hayek (1).

(1) Hayek, F, Droit, législation et liberté. Une nouvelle formulation des principes libéraux de justice et d’économie politique. Volume I Règles et ordre, trad. Raoul Audouin, Paris, PUF, 2e vol., 1985, pp. 72-73.

 

Le libéral n’est pas un « pragmatique », à l’image de ces hommes politiques veules et pusillanimes, mais un doctrinaire. Contrairement à ce qu’écrit Nicolas Tenzer qui souhaite que le libéralisme ne devienne pas une « nouvelle utopie » (Canto-Sperber et Tenzer, op. cit., p. 160), Hayek relevait avec pertinence dans son magnifique article « Les intellectuels et le socialisme » (2) que, pour redevenir chatoyant et séduire les « intellectuels », il fallait que le libéralisme devînt utopique :

(2) Hayek, F., « Les intellectuels et le socialisme », Commentaire, no 99, automne 2002, pp. 673-683.

 

« Nous devons être en mesure de proposer un nouveau programme libéral qui fasse appel à l’imagination. Nous devons à nouveau faire de la construction d’une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage.

 

Ce dont nous manquons, c’est d’une Utopie libérale, un programme qui ne serait ni une simple défense de l’ordre établi, ni une sorte de socialisme dilué, mais un véritable radicalisme libéral qui n’épargne pas les susceptibilités des puissants (syndicat compris), qui ne soit pas trop sèchement pratique, et qui ne se confine pas à ce qui semble politiquement possible aujourd’hui.

 

Nous avons besoin de leaders intellectuels, prêts à résister aux séductions du pouvoir

et de la popularité, et qui soient prêts à travailler pour un idéal, quand bien même

ses chances de réalisation seraient maigres. Ils doivent avoir des principes chevillés au corps, et se battre pour leur avènement même s’il semble lointain. Les négociations

pratiques : qu’ils les laissent aux hommes politiques !

Le libre-échange et la liberté d’entreprendre sont des idéaux qui peuvent encore

éveiller l’imagination des foules. Mais un simple “libre-échange modéré” ou un “assouplissement

des réglementations” ne sont ni respectables intellectuellement, ni susceptibles

d’inspirer le moindre enthousiasme. »

 

Le libéralisme souffre en France de deux maux majeurs : il est soit ignoré, soit caricaturé par des auteurs qui tentent de le recycler pour donner un vernis moderne à leurs idées vermoulues. Des deux maux, le second est peut-être le plus dangereux :

« (...) ce qu’il y a de pire, pour une bonne cause, ce n’est pas d’être bien attaquée, mais d’être mal défendue », écrivait le judicieux Bastiat (3).

(3) Bastiat, F. Sophismes économiques in OEuvres complètes, 2e éd., t. 4, Paris, Guillaumin, 1863, p. 105.

 

Gardez-moi de mes ennemis, je me charge de mes « amis »...

PS Notons que sur l’ouvrage de Monique Canto-Sperber et Nicolas Tenzer, Alain Laurent a consacré lui aussi une recension critique dans le numéro 4 du Nouvel 1 dividualiste. http://web.mac.com/nouvel1dividualiste

 

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Publications

 

Le second volume des Harmonies de Frédéric BASTIAT annoncé dans notre no 119 est paru en août 2007, à point pour la XXXe Université d’Été d’Aix-en-Provence, sous le titre Harmonies sociales.

 

Titre insolite. Il a de quoi intriguer, puisqu’il n’apparaît dans aucune des éditions antérieures. Ce n’est pas un inédit mais un ouvrage d’une complète originalité.

En effet, deux ans après la parution des Harmonies économiques, BASTIAT se remet à écrire pour répondre aux critiques formulées dans le Journal des Économistes et, pour ce faire, il s’applique à élargir et à approfondir sa pensée et à reconsidérer l’ensemble de son oeuvre. Malheureusement, la maladie interrompt ce qui devait être un nouveau volume. Or, après sa mort, les éditeurs présenteront toujours cette série de chapitres inachevée comme de simples compléments aux Harmonies économiques.

L’intérêt fondamental de la publication d’aujourd’hui est donc de révéler l’originalité de l’ouvrage, de l’isoler des Harmonies économiques en mettant en relief le renouveau de son champ d’études. Bastiat y insiste sur les dissonances sociales, d’où le titre choisi par Georges LANE qui signe la préface. Éditions du Trident, Paris, 2007.

*

*     *

Une grande nouvelle pour cette rentrée 2007 : la réédition par les Presses Universitaires de France, avec le soutien du Cercle Frédéric Bastiat de Paris, de la trilogie de Friedrich HAYEK, Droit, Législation, Liberté dans la traduction de Raoul AUDOUIN avec une préface de Philippe NEMO.

Cette édition est prévue pour novembre 2007, à l’intention des étudiants, et regroupera les trois volumes en un seul, de 900 pages, au prix de 29 .

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*     *

Notons aussi l’ouvrage de Victoria CURZON-PRICE paru aux éditions Favre SA, en juillet 2007 Réformer l’État Providence pour le retour au pleinemploi.

Nous y reviendrons dans notre numéro de janvier.

J. B.


- Bulletin 120, juillet 2007.

 

AVANT-PROPOS

 

Les mots sont directs, sincères, émouvants. Ils décrivent des situations vécues, des expériences « concrètes », celles d’un chef d’entreprise qui a tous les jours « les mains dans le cambouis ».

Vous aurez compris que nous n’ouvrons pas ces pages sur l’exposé habituel d’un professeur d’économie mais sur le témoignage d’un homme de terrain : Xavier FONTANET, président d’ESSILOR International.

Ses paraboles nous font comprendre le rôle du chef d’entreprise : ce n’est pas lui, le « patron », qui commande, c’est le client. Si le marché est

diversifié, c’est que chacun de nous est unique, dans ses goûts et ses choix.

Le profit n’est pas un gros mot, qui dénonce l’exploitation des employés mais la récompense donnée par le client. Le travail nous permet de réussir,

donc de nous épanouir. La concurrence nous oblige à redoubler d’efforts donc à grandir dans la recherche de l’excellence. La richesse investie à risque, est une bonne richesse et c’est de l’État-providence que naît la pauvreté...

Les idées reçues en défaveur du libéralisme sont passées au crible du bon sens, de la logique, de l’expérience, et toutes les attaques dont sont trop souvent victimes les grands patrons sont désamorcées. Nous avions eu grand plaisir à écouter Xavier FONTANET le 10 mars dernier, vous aurez plaisir à le lire, tant son enthousiasme et sa foi sont communicatifs (p. 2).

 

L’indépendance est-elle un mot magique ? L’autonomie oui – en ce qu’elle demande de maturité, de sens de la responsabilité – mais l’indépendance ? Notre vice-président Fred AFTALION passe en revue toutes les formes possibles de l’indépendance : personnelle, intellectuelle, nationale et conclut son analyse d’une plume sceptique. L’indépendance est en fait un luxe dont ne peuvent jouir que de très rares privilégiés – individus ou peuples –. Pas toujours facile de pouvoir exprimer son originalité ! (p. 13).

 

Pour finir, c’est une joie d’annoncer le grand rendez-vous annuel de l’Université d’été organisée par le président Jacques GARELLO et sa fidèle équipe depuis trente ans. Notez bien dans vos agendas le dîner d’ouverture du dimanche 26 août et les trois jours de réflexion qui suivront sur le thème « Les défis institutionnels de la mondialisation ». Notez aussi que – hors amphithéâtre – vous goûterez aux charmes de la ville d’Aix-en-Provence et à la chaleureuse convivialité des libéraux venus de tous les points du monde.  Si vous ne l’avez pas encore reçu, demandez le programme ! (p. 39).

Jacqueline Balestier

Secrétaire Général de l’ALEPS

Xavier FONTANET

 

DÉFENSE DU CHEF D’ENTREPRISE (1)

(1) Allocution prononcée par Xavier FONTANET le samedi 10 mars 2007 lors de la deuxième journée sur l’actualité de la Doctrine sociale de l’Église, organisée par l’Association des Économistes Catholiques et la Fondation de Service Politique, sur le thème Humaniser le travail dans une société libre.

  

Je suis impressionné de prendre la parole après Mgr Crepaldi. Ce n’est pas une tâche facile, croyez-moi ! Étant en effet opérationnel, travaillant dans le secteur privé depuis mon entrée dans la vie active, j’ai tous les jours les mains dans le cambouis et j’ai rarement l’occasion de prendre le recul sur l’événement contrairement à beaucoup d’entre vous.

Je vais donc vous donner le témoignage de ce que nous vivons quotidiennement chez Essilor. Ce n’est pas uniquement Xavier Fontanet qui parle, c’est en quelque sorte l’entreprise Essilor qui s’exprime à travers moi.

 

Soyez sûrs que nous essayons de faire de nos entreprises des lieux où les collaborateurs s’épanouissent dans le travail. Ce n’est pas toujours facile, mais

pour nous c’est une affaire de culture et d’efficacité économique. Dans la façon dont nous vivons notre activité professionnelle, il n’y a pas une grande opposition entre la recherche de l’épanouissement humain et l’efficacité économique.

Pour être efficace, il faut être bien dans sa peau.

 

Tout d’abord je voulais dire que, chez Essilor, nous ne nous reconnaissons absolument pas dans l’image de l’entreprise et de l’économie de marché que

donnent certains médias.

 

Je suis d’ailleurs assez content de pouvoir m’exprimer devant vous car je

pense qu’il y a un problème de communication. Je pense en particulier que

certains médias recherchent uniquement le spectaculaire, ils sont à l’affût du mal

plus que du bien. Ce qui marche n’intéresse pas et n’est pas médiatisé. Le mal

devient dès lors la norme dans les esprits. Bien sûr il y a des journalistes exceptionnels

qui vont au fond des choses, qui en donnent une description équilibrée et qu’il faut encourager. Bien sûr il y a des choses inacceptables, je ne le nie pas et il faut les dénoncer. Mais si dans les pays tyranniques certains médias sont

synonymes de lumière et de liberté, dans les pays démocratiques les médias

peuvent avoir, dans certains cas, un pouvoir excessif et gérer le fonctionnement de la démocratie.

 

J’encourage les gens autour de moi à lire des livres, des hebdomadaires et

des quotidiens d’autres pays car dans le monde actuel il faut, à mes yeux, diversifier

ses lectures.

J’ai réuni quelques idées que je vais tenter de vous présenter. Il faut prendre

l’ensemble de ces idées comme un tout. Il ne faut pas dire je prends cette partie

mais je récuse cette autre partie. Toutes les idées sont liées.

 

Je vais vous parler sous forme de paraboles car je me suis rendu compte en travaillant chez Essilor que les petites histoires sont la meilleure façon de

communiquer avec les gens dans tous les pays. Je suis convaincu que les choses

les plus importantes sont aussi les plus simples.

*

 *    *

Essilor est spécialisé dans les verres ophtalmiques exclusivement. Numéro 1 mondial dans ce métier, nous sommes industriellement présents dans cinquante

pays et avons donc une possibilité unique de comprendre la nature humaine

partout dans le monde.

 

Nous sommes également une société industrielle très proche de son personnel.

Il y a cent ans, Essilor était une coopérative ouvrière. Essilor est certainement

une des affaires françaises les plus mondiales. Nous sommes présents

dans tous les pays du monde. Un chiffre qui indique ce qu’il a fallu faire... 80 %

des investissements depuis quinze ans ont été réalisés hors d’Europe.

Plus de 2 000 collaborateurs en Inde, près de 3 000 collaborateurs en

Chine. La mondialisation est extrême. Essilor capitalise aujourd’hui 9 MMe, c’est la 35e entreprise française cotée et la 700e mondiale.

 

*

*    *

La parabole dite de Beauguitte

 

Je vois des Essiloriens dans la salle qui réagissent en souriant. Ce qui suit

est un hommage à M. Beauguitte, cégétiste, délégué du personnel chez Essilor,

décédé un an après sa prise de retraite. C’était un vrai syndicaliste, un pro. Nous

n’avions pas les mêmes idées sur l’économie et le monde, mais c’était quelqu’un

de sincère, intelligent, et attaché à Essilor. Ce que je dis, je le dis en toute amitié

et avec pudeur puisqu’il n’est plus là pour me répondre.

 

Lors d’une réunion du CCE (Comité Central d’Entreprise) où nous devions

annoncer la réduction d’une usine en France dont le marché déclinait rapidement.

La culture d’Essilor fait que l’on prévient très à l’avance : ceci nécessite

du courage de la part de la direction. On ne laisse pas traîner la situation. Lorsque

vous prenez les choses à l’avance, vous réglez tout beaucoup plus facilement.

Si vous attendez le dernier moment pour annoncer, vous êtes dans le drame et

les solutions sont plus ardues.

 

Ce processus d’échange demande également du courage de la part des

syndicats qui doivent aider à régler les problèmes des gens au lieu d’utiliser le

temps pour construire des murs.

Il s’agissait donc d’une usine fabriquant des verres en verre (verres minéraux).

 

J’appelle M. Beauguitte, le délégué CGT de l’établissement.

– « J’apprends M. Beauguitte que vous avez changé de voiture, vous passez

de la marque X à la marque Y, ce n’est pas bien ! »

– « Monsieur Fontanet, je suis libre, j’ai eu des problèmes avec X, je voulais

les punir, je prends Y. »

– « C’est pas bien de changer de marques, vous mettez les usines de la

marque X en difficulté. Avez-vous pensé au délégué CGT de l’usine X ? Vous

lui retirez du travail. Vous deviez rester fidèle à X, moi je reste fidèle aux marques, même s’il y a de petits problèmes. »

 

Les gens sont un peu troublés, ils se demandent où je veux en venir.

Un peu de temps s’écoule, on passe à des sujets d’importance – disons

secondaire – et on en vient au vrai sujet, l’annonce de la réduction de l’usine.

J’entame :

– « M. Beauguitte, montrez-moi vos lunettes... Mais, vous avez des verres

en plastique. »

– « Mais M. Fontanet, j’ai le droit d’avoir des verres en plastique, c’est la

mode, il n’y a rien de mal ! »

Je lui réponds : « Bien sûr M. Beauguitte, c’est normal, mais alors convenez

que dans ce cas ce n’est pas moi qui réduis l’usine. C’est vous, car vos verres

sont en plastique. »

 

Je poursuis :

– « Ce n’est pas compliqué : on garde l’usine à sa taille si vous passez

commande de 10 MMe de verres minéraux en appelant tous vos copains de la

CGT et du Parti Communiste et que vous m’apportez un acompte elle reste

ouverte, sinon pas de marché, pas d’usine ! »

Le message de cette histoire est simple, vous l’avez compris : Ce n’est pas

le Président ni le patron de la production qui commande, c’est le client ! C’est

vous et c’est moi (qui sommes tour à tour producteurs et consommateurs) qui

détenons en fait le pouvoir sur l’entreprise.

 

Grâce à la concurrence, le client peut en jouer auprès des différents fournisseurs, c’est d’elle qu’il puise son pouvoir.

 

Ainsi, la concurrence est un autre nom que l’on pourrait donner à la liberté.

Il faut être bien conscient que chacun de nous est à la fois producteur et consommateur.

On aime la liberté quand on achète. La contre partie de la liberté c’est

la flexibilité du producteur. Si on aime la liberté d’acheter ce que l’on veut, il

faut défendre la flexibilité. Tous ceux qui méprisent la flexibilité rendent un très

mauvais service aux autres car ils n’aident pas à faire comprendre l’économie.

 

Au nom de la liberté il faut accepter la flexibilité, même s’il y a un prix à

payer. J’ai connu, par Essilor, des pays où il n’y a pas de liberté de commerce,

par exemple lors d’acquisition de société dans les pays de l’Est au temps du

rideau de fer et je puis vous assurer qu’il vaut cent fois mieux un peu de stress

dû à une certaine imprévisibilité du marché et être libre... que l’inverse.

 

Une façon de diaboliser la flexibilité, de s’attaquer à la liberté et donc à

l’homme, c’est de brandir sans cesse le mot de précarité.

Le mot précarité substitué au mot flexibilité est une façon pour certains de

diaboliser la liberté. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de situations dramatiques, mais

il faut tout de même garder un peu de bon sens et qualifier correctement les

situations.

 

La pensée marxiste a construit la vision de l’économie à partir de l’exploitation

du salarié par le producteur. C’est oublier complètement la notion de

service rendu par l’entreprise à ses clients. Une entreprise n’existe que si elle

rend un service. Quand il n’y a plus de service rendu, elle disparaît (comme

l’usine de verres minéraux). On n’existe seulement que parce qu’on dispense un

service. Notre usine de verres minéraux ne peut subsister le jour où la demande

de verres minéraux a disparu.

 

Je vais dire une énormité, exprès, pour vous faire réfléchir : « Bill Gates,

l’homme le plus riche du monde, n’est pas riche parce qu’il a exploité les programmeurs

de Microsoft, il est riche parce qu’il a rendu un gigantesque service

à l’économie. » La fortune vient en échange du service rendu. La fortune mesure

le service rendu (je ne dis pas que toutes les fortunes viennent de services rendus,

il y a eu des escroqueries, mais l’immense majorité vient de services rendus).

*

*    *

2e idée : réfléchissons ensemble à ce qu’est le marché

 

Je déteste les catégorisations. Dès que l’on parle du marché en général,

des patrons en général, on court un énorme risque, celui de ne pas représenter

la réalité en la simplifiant trop.

 

Savez-vous combien d’entreprises existent en France ? C’est, à mes yeux,

un très grand chiffre... 2 millions. Pourquoi tant d’entreprises ? Parce qu’une

économie moderne est faite d’un très grand nombre de créneaux. A dix concurrents

par créneau, cela fait 200 000 créneaux.

Ce matin, sans vous en rendre compte vous avez sans doute déjà fait travailler

50 000 entreprises : literie, shampoing, habillement, radio, journaux, petit déjeuner, médicaments, voiture, métro...

 

Par ailleurs, nous sommes tous différents... Il y a des cérébraux, des communicatifs,

des littéraires, des matheux, des rationnels, des intuitifs. Nous disposons

chacun d’une palette de ces talents et les mots ne suffisent pas à les décrire tous.

C’est Dieu qui nous a créés tous différents. J’ai trois filles, mon épouse et

moi nous ne les avons jamais comparées, nous avons cultivé leur différence et

cela a contribué à leur personnalité, elles ont compris qu’elles étaient uniques.

Le marché est diversifié parce que nous sommes tous différents... tout est

dans la différence.

 

C’est une des raisons pour lesquelles il y a tant de marchés.

Les goûts changent, regardez ce que nos parents consommaient et ce que

consomment nos enfants au même âge.

 

La conséquence c’est que les marchés montent et descendent (marché du

verre minéral en baisse, du plastique en hausse), certains créneaux croissent,

d’autres décroissent.

Tout le problème de l’entreprise devient l’anticipation de la montée, de la

stabilité et de la descente du marché.

Mettre en avant la fixité d’un marché comme valeur c’est, à mes yeux, une

idée fausse.

Ce qu’il faut, c’est que la somme des deux familles de créneaux (créneaux

croissants + créneaux décroissants) soit en croissance positive. C’est pour cela

que la croissance globale de l’économie est un vrai sujet dont je ne parlerai pas

dans ce propos, faute de temps.

*

*    *

3e idée : le profit

 

Le profit a été évidemment la cible des Marxistes et de tous ceux qui sont

fascinés par cette pensée. « Plus on pressure le salarié, plus grand est le profit. »

Avec ma petite expérience des affaires, je puis vous dire que l’entreprise

ne peut évoluer sur la durée en pressant.

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C’est plutôt en créant de nouveaux produits, en améliorant les services, en

multipliant les inventions, que l’on développe l’entreprise.

Si l’entreprise est amenée seulement à serrer les coûts pour gagner de

l’argent, c’est le signe que la créativité n’est plus là ! C’est mauvais signe !

Je peux vous dire que le marché financier ne s’y trompe d’ailleurs pas. Il

regarde la croissance, ce que l’on appelle le « top line » ; quand la croissance

organique croît par l’invention, c’est que l’entreprise est en bonne santé ; si le

top line ne croît pas, cela veut dire que l’entreprise se fait déplacer de son marché

ou que son marché ne croît pas. Ce n’est pas un bon signe.

Le profit n’est pas l’exploitation des employés, mais c’est en fait la récompense

donnée par le client.

Le profit est une façon de vérifier que l’entreprise est bien calée sur son

marché et qu’elle le satisfait. C’est une lumière en quelque sorte pour l’entreprise.

 

C’est plus aussi.

 

Essilor fait du profit. Que croyez-vous que cela provoque ? Les concurrents

investissent sur nos marchés, attirés par la lumière que projette le profit, et de

ce fait la concurrence, synonyme de liberté, régule le profit. La concurrence est

un régulateur !

La concurrence génère aussi une certaine forme de générosité. Attention,

ce n’est pas générosité socialiste qui est l’art d’être généreux avec l’argent des

autres. La générosité avec l’argent des autres, est-ce d’ailleurs vraiment de la

générosité ? Je vais maintenant vous expliquer pourquoi la concurrence crée

une sorte de générosité.

Depuis trente ans l’industrie des montres a connu une véritable révolution...

J’ai acheté celle-ci, 35 euros il y a cinq ans, une vraie merveille, d’une précision

parfaite. Elle ne retarde même pas d’une seconde sur un an.

La concurrence entre les Suisses et les Japonais a généré naturellement

par la baisse des prix et la montée de la qualité, un don aux clients, un don à

des gens qui n’ont pas travaillé sur les montres. C’est une forme de solidarité

plus efficace que ce qui consiste à remplir les poches des uns par ce que l’on a

retiré des poches des autres. Cette solidarité-là, issue naturellement de la concurrence, est bien plus puissante.

 

Le profit est non seulement une récompense, une lumière, un régulateur,

c’est enfin le moyen même de l’investissement.

Essilor investit 80 % de ses cash flows. Le client vous récompense par le

profit qui vous indique où investir et en même temps vous donne le moyen

d’investir pour suivre la demande. N’est-ce pas là un mécanisme prodigieux ?

Réfléchissons une seconde, si vous le permettez, à la réalité des cash flows

et des cash flows nets d’une entreprise. Le cash flow net est ce qui reste après

avoir investi. Si une entreprise croît très vite, même si elle est rentable, son cash

flow net est négatif. Une entreprise qui croît lentement a un cash flow net positif, même si elle est moyennement rentable.

 

Les secteurs qui décroissent génèrent du cash pour les secteurs qui croissent

et qui nécessitent de l’investissement. Les secteurs qui décroissent financent

naturellement ceux qui croissent.

Le mécanisme profit, croissance, cash flow, est quasiment un miracle du

Seigneur puisque c’est l’huile qui permet aux créneaux de se succéder

harmonieusement.

Que de choses inexactes ont été dites sur le profit et la concurrence !

*

*    *

4e idée : travail, métier, leader

 

Je travaille, je sculpte les pierres, je construis la cathédrale de Chartres.

C’est le même geste, ce n’est pas le même sens. Vous l’avez compris.

Il faut bannir l’idée de « travail » pour ne parler que de métier. Il y a autant

de métiers que de créneaux dans l’économie, c’est-à-dire des centaines de milliers

! Dans un métier vous cumulez l’expérience, votre travail ne se perd pas.

Le métier se transmet d’une génération à l’autre.

Quand vous travaillez chez Essilor, il y a une dimension supplémentaire,

non seulement vous avez un métier, le verre ophtalmique, mais vous en êtes le

leader mondial, ça rajoute quelque chose de travailler au top mondial.

Le travail est une façon de gagner de l’argent.

Le travail est sécable, interchangeable.

 

Le métier cumule l’expérience, permet le progrès et l’excellence. Il se

transmet. C’est une capitalisation d’une expérience. Le leadership est encore

une dimension de plus. C’est la quête continuelle de l’excellence mondiale. C’est

l’ouverture au monde.

On attire les gens chez Essilor en leur disant « vous avez une chance de devenir Zidane ».

 

Je dis à toutes les assistantes : « C’est un beau métier. Vous êtes assistantes

chez Essilor, vous êtes aussi compétentes que les assistantes chez Hoya, Zeiss

ou J&J. » Chacun est amené à exceller dans son domaine. Si un maillon de la

chaîne n’est pas compétitif, il entraîne tout le monde vers le bas ; et donc chacun

est stimulé et chacun se doit d’être à la hauteur sur son domaine de

responsabilité.

En gagnant votre vie, vous développez vos talents, et à travers eux, votre

personnalité, voilà ce que doit être le vrai sens du travail !

 

Je voudrais ici rappeler la parabole de M. Sato

 

M. Sato était le Président de Hoya, notre concurrent japonais. Je suis mandataire

d’Essilor depuis 16 ans, Monsieur Sato a été nommé un peu avant moi

et parti en retraite il y a deux ans.

Un jour, avant son départ en retraite, il m’a invité à dîner.

Je me demandais : Que va-t-il m’annoncer ? J’arrive au dîner un peu tendu...

 

M. Sato me dit : « Je vais vous dire une chose que je n’ai encore dite à personne.

Je vous annonce que je prends ma retraite. Seul le Président Suzuki est au

courant. Je voulais que vous soyez le second à l’apprendre. Je vais vous avouer une

chose, depuis quinze ans, chaque matin je me réveille en pensant : “Je casse Essilor,

je casse Fontanet.” “Je voulais vous dire qu’après quinze ans, je me sens beaucoup

plus proche de vous que de certaines de mes connaissances japonaises.” »

 

J’avais les larmes aux yeux. Je crois que si nous n’étions pas dans un

restaurant, nous nous serions embrassés !

 

Qu’indique ce message ? La nature humaine est la même partout. On peut

connaître ces très fortes impressions de proximité entre deux concurrents, même

de pays très différents, car il y a du respect entre les gens, et cela concerne

beaucoup d’entreprises ; les leaders mondiaux ressentent ces impressions en

travaillant. La concurrence, comme le sport, peut aussi rapprocher et grandir.

Les félicitations de M. Sato s’adressent bien évidemment à tous les collaborateurs

d’Essilor dont les ouvriers sont aussi professionnels que ceux de Hoya. Ça

traduit quelque chose de très profond sur la concurrence. J’ai raconté l’histoire

chez Essilor. Les gens ont apprécié.

 

J’aimerais d’ailleurs beaucoup avoir l’avis de l’Église sur la concurrence...

Il faut également rester humble car la concurrence est une sorte d’ascèse.

J. Borg disait après ses victoires : « Je suis champion du monde, l’extase dure

dix secondes et je repars tout de suite après dans le réel... C’est-à-dire le prochain

tournoi. » La concurrence se rappelle à vous tout le temps, c’est une ascèse qui

vous fait durer.

*

*    *

Autre parabole : l’intérêt général

 

Lors d’une intervention que j’ai faite à la demande du MEDEF devant une

assistance un peu comme celle-ci, Monsieur Juppé se trouvait à côté de moi.

 

Après la conférence, nous parlons ensemble et il me dit : « Xavier, c’est vraiment bien ce que vous faites, mais vous ne travaillez que pour des intérêts particuliers, moi je travaille pour l’intérêt général. »

Ah !... Alors là, petit coup au moral. Je me dis : « Xavier, ce que tu fais

c’est bien mais tu ne sers que des intérêts particuliers. » J’ai passé un moment

un peu difficile. Pour dire la vérité, cette remarque m’avait un peu blessé, mais

surtout elle m’a fait avancer dans ma réflexion.

 

L’État sert l’intérêt général (soit), donc il mérite le monopole (soit). Je ne

vais pas contester l’administration, elle est absolument nécessaire – Il faut avoir

essayer de travailler dans un pays sans État pour bénir tous les jours l’État régalien

! Mais monopole, ça veut aussi dire pas de concurrence, et l’on connaît la

nature humaine dès qu’elle est sans concurrence, l’organisation risque d’oublier le client et commencer à penser à elle-même, regardez les dockers.

Que doit-on préférer ? L’intérêt particulier servi par une société comme

Essilor confrontée à des concurrents Hoya, Zeiss, J&J, ou l’intérêt général

défendu par une corporation qui a un monopole, qui fait grève (qui est « solidaire » dans la grève... !) ?

Non, tout bien réfléchi, la concurrence fait converger l’intérêt particulier vers l’intérêt général. Encore un côté divin de la concurrence !... Dès lors, il faut faire très attention au concept d’intérêt général. Est-il si simple ? Est-il si pur ?

 

Je reviendrai sur le rôle de l’État en parlant de l’État régalien.

*

*    *

Parlons maintenant de l’entreprise

 

Chaque être est unique. C’est la vision chrétienne.

L’homme existe en prenant ses décisions, en s’assumant. Il peut être généreux et ouvert aux autres bien sûr, mais sa première responsabilité est de

commencer à s’assumer lui-même.

Saint Paul ne disait-il pas : « Si tu ne veux pas travailler, on n’est pas obligé

de te nourrir »... Saint Paul ! Le disciple du Christ !

Bien sûr pour les accidentés de la vie, il faut assurer leur existence. Cela ne se discute pas et une économie saine peut l’assumer, je dirais doit l’assumer.

 

Mais attention, les accidentés de la vie sont une minorité, 5 % peut-être... Nous ne sommes pas tous des accidentés...

Chacun doit en fait être capable d’assumer sa responsabilité. La grande majorité d’une population peut s’assumer !

 

Revenons à l’entreprise. C’est pour cela que le processus budgétaire dans

une entreprise est très important : Il permet en effet de fixer les objectifs de

chacun et de les mesurer. La financiarisation de l’activité n’a pas que des défauts,

elle permet de fixer des objectifs, de juger réussite ou échec, en donnant sa place

à chacun. Dans toute organisation, il faut responsabiliser les membres. La seule

façon de construire une équipe c’est de créer un système de responsabilisation.

Sans responsabilisation, l’équipe n’existe pas. Le budget est un des moyens de

la responsabilisation.

 

Le fin du fin de la responsabilité c’est de l’assumer dans des situations

risquées. Le risque c’est la concurrence, le risque vient de la liberté. Mieux

encore, investir son argent à risque.

 

Essilor met son capital à risque, contre ses concurrents directs ou indirects.

Essilor assume le risque concurrentiel en investissant dans un monde risqué.

Risque, investissement, parlons donc du capital et du risque.

Un jour alors que j’intervenais dans le cadre d’un dîner organisé par le

MEDEF avec des évêques, je constate que les évêques n’étaient pas très contents.

Ils venaient de réfléchir toute la journée sur la pauvreté et dînaient au MEDEF.

Leur tension me surprenait. Pour détendre l’atmosphère, je propose à Ernest

Antoine Seillière de vendre tout ce qu’il a pour le donner... Ernest Antoine

Seillière répond : « Je veux bien Xavier, mais ça risque de mettre 40 000 personnes

au chômage, plus d’investissement, plus de travail. » Un évêque qui était

du dîner prend alors la parole et dit « Non mon fils, surtout pas ! ».

Je reprends la balle au bond en disant « Ah mais c’est intéressant ». La

richesse investie à risque ne peut pas être tenue pour responsable de la pauvreté

car elle crée précisément l’emploi. Donc une personne qui investit à risque réduit

la pauvreté. C’est donc une bonne richesse, une richesse bien utilisée.

 

Mais alors d’où vient la pauvreté ?

Je vais vous le dire, et c’est pour moi une conviction. La pauvreté vient de

l’État-providence. Laissez-moi vous expliquer. Je suis pour un État fort dans le

domaine régalien. Il suffit d’avoir travaillé dans des pays où il n’y a pas d’État

pour en être convaincu. Mais l’État fait prendre un risque au pays quand il s’étend

trop. Il met sous monopole des pans entiers de l’économie au risque de développer

le corporatisme là où la concurrence pourrait réguler les coûts et les

comportements.

 

Le résultat c’est l’État surdéveloppé par endroits et trop coûteux que nous

connaissons. Il bloque l’économie, crée des règlements, freine les entreprises,

développe le chômage et étend la pauvreté. Il se pare, à tort, du qualificatif de

providence, et là j’en veux à l’Église de se laisser voler un qualificatif qui lui

appartient.

Je puis vous dire, pour moi qui voyage depuis longtemps, que c’est une

observation évidente. Dès que l’État croît au-delà d’une certaine ligne, il freine

l’économie de son pays et crée le chômage. C’est vrai dans l’espace et c’est vrai

sur la durée.

 

 

 

Essilor et le personnel au capital

 

Je vais terminer par là puisque mon temps de parole est écoulé. Essilor est une entreprise assez unique, issue d’un mariage entre un capitaliste, Monsieur

Lissac, et une coopérative ouvrière.

 

Pendant ses premières années, l’entreprise était capitalistiquement

contrôlée par son personnel. La croissance, les impôts sur les successions et la

mondialisation ont fait que le contrôle n’a pu être gardé car les actionnaires

salariés ont toujours préféré faire croître l’entreprise à la vitesse maximale plutôt

que garder le contrôle d’une entreprise plus petite.

Cette politique a fait d’Essilor un très clair leader mondial, opéable certes,

mais clair leader. La fierté et l’attachement à la cotation font que les équipes ont

à coeur de gérer l’entreprise avec une rentabilité très forte qui la protège contre

les assauts extérieurs. Sa cotation en bourse et sa croissance mondiale font que le

personnel détient aujourd’hui plus de 8,5 % du capital et 15 % des droits de vote.

Sur le plan de l’épargne, le résultat est vraiment stupéfiant. Dans un avenir

pas très lointain, Essilor comptera, je l’espère, mille millionnaires en Dollars.

Tous ceux qui ont joué le jeu auront une retraite assurée. C’est à nos yeux une

expérience unique dont on devrait s’inspirer. Le personnel en est d’ailleurs conscient et cela contribue grandement à sa motivation.

 

A cette époque où beaucoup doutent du modèle capitalistique, Essilor présente

une expérience qui a pour elle l’originalité et la durée. Préserver ce modèle

est notre motivation. Il démontre que l’économie de marché et l’entreprise ne sont pas du tout incompatibles avec le développement harmonieux de la personne humaine.

 

 

Fred AFTALION

 

 

VOUS AVEZ DIT « INDÉPENDANCE » ?

 

« La vie est faite d’une série d’habitudes que dérangent parfois quelques pensées. »

 

 

Un mot magique

 

Le terme d’indépendance a quelque chose de magique, chaque pays fêtant avec solennité l’anniversaire du jour où il s’est débarrassé de l’autorité d’un monarque ou de toute autre tutelle.

 

L’Occident a joué du reste un rôle éminent dans ce combat pour l’indépendance individuelle et collective en abolissant l’esclavage, en évacuant ce qu’il a longtemps appelé avec fierté ses « possessions » coloniales

et en proclamant haut et fort le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

 

Certes si l’on en croit l’ETA au pays basque espagnol, l’IRA en Irlande du Nord et le FLNC en Corse, il existe encore certaines régions en Europe où règne l’État oppresseur, mais qu’on se rassure, si l’on peut ainsi s’exprimer, la minorité des indépendantistes de ces régions agissant au nom des intérêts de leur peuple saura mettre fin à ce joug colonial d’un autre âge grâce à quelques bombes bien ciblées destinées à faire céder les gouvernements en place en faisant le plus grand nombre possible de victimes innocentes ou au mieux de dégâts matériels.

 

Lorsqu’il n’est pas chargé de ces connotations explosives, le mot indépendance

recouvre des situations à vrai dire très diverses car, en réalité, fort peu

d’individus quittent à jamais un certain état de dépendance et pour bien des peuples le combat mené se traduit uniquement par un changement de maître.

 

D’abord disposer de soi-même

 

Pendant toute votre enfance vous êtes soumis à des instances supérieures ;

elles peuvent être des parents ou des maîtres d’école. La tendance actuelle en

Occident veut qu’ils soient bienveillants, qu’ils s’abstiennent de tout châtiment

corporel et recueillent vos avis de façon à développer vos facultés de jugement

aussi tôt que possible. Malgré tout, il faudra attendre votre majorité pour que

vous puissiez disposer légalement de vous-même. Ici encore des progrès ont été

réalisés avec l’abaissement progressif de l’âge de la majorité qui donne à de grands enfants l’impression qu’ils sont déjà des adultes.

 

A ce stade cependant vous n’êtes pas sorti de tout tracas car il vous faut

encore acquérir l’indépendance financière et pour cela subir une formation professionnelle

ou universitaire généralement coûteuse qu’elle soit à la charge de votre famille ou de l’ensemble des contribuables lorsqu’elle est fournie par l’État.

 

Une fois muni de ce bagage vous pouvez espérer gagner un salaire qui

vous donnera l’impression de pouvoir enfin disposer de vous-même.

Cependant à moins de faire un riche mariage ou d’hériter une fortune

importante, vous n’êtes pas au bout de vos peines. Certes vous pouvez vous

mettre à votre compte mais, même ainsi, il vous faudra dépendre de ceux qui

vous donneront du travail. Dans les cas les plus fréquents vous devrez faire

preuve d’habileté pour plaire à vos supérieurs et ne pas vous faire mal voir de vos semblables.

 

En France, il existe, il est vrai, une voie royale qui permet d’accéder rapidement

à un degré supérieur d’indépendance, c’est celle qu’emprunte une petite

élite capable de sortir dans un bon rang de l’ENA ou de l’École Polytechnique

et assurée de ce fait par ses aînés d’occuper très vite les postes les plus prestigieux de l’Administration, des Banques et des Grandes Entreprises.

 

Mais là encore des difficultés apparaissent. Il y a en effet moins de postes

disponibles que de candidats pour les briguer et il est recommandé à ces derniers

de jouir de la « faveur du Prince ». Par ailleurs avec l’ouverture des marchés à la

concurrence, le candidat choisi doit désormais faire preuve d’une certaine

compétence dans les affaires qui lui sont confiées. On s’aperçoit alors que le

rang de sortie dans une des deux grandes Écoles ne constitue pas une garantie

en ce domaine. Désormais les cas ne sont plus rares où des dirigeants munis des diplômes les plus prestigieux font capoter les affaires qu’ils ont à diriger.

 

On les voit alors quitter à regret les postes qu’ils occupaient, mais la solidarité

de l’élite supérieure n’étant pas un vain mot, une solide compensation

monétaire vient apaiser l’amertume qu’ils ressentent à devoir abandonner sans

retour la position éminente qui était pour un temps la leur.

 

Il existe d’autres pays n’ayant pas adopté nos modes de recrutement où

des erreurs d’aiguillage se produisent sur la voie qui conduit au sommet.

C’est parce qu’ils savent que la Roche Tarpéienne n’est pas loin du Capitole que les plus ambitieux dans leur quête vers l’indépendance matérielle s’emploient

à prendre le contrôle des sociétés qu’ils convoitent.

 

Dans les pays où l’État conserve un rôle éminent comme la France ou la

nouvelle Russie, cette démarche nécessite de l’entregent et un contact intime avec

ceux qui détiennent le pouvoir et dont on attend qu’ils vous accordent, leurs faveurs.

 

Les quelques rescapés de ce combat homérique peuvent se flatter d’être à

la fois riches et puissants mais s’il leur est permis de s’offrir les mille agréments

de la vie, leur indépendance n’est pas encore totale.

En effet, pour peu que leur activité s’exerce dans des domaines où ils dépendent

encore des commandes de l’État ou de la bonne volonté des hommes de

l’État, ils ne peuvent s’offrir le luxe de critiquer trop ouvertement l’action de ces derniers.

 

Plus généralement, en Europe tout au moins, la sagesse leur commande

de ne pas se mêler de politique et c’est pourquoi vous les verrez rarement profiter

de la fortune acquise pour mener un combat d’idées.

Pour eux et les leurs, l’indépendance matérielle qu’ils possèdent et la position

sociale qui lui correspond sont des biens trop précieux pour qu’ils puissent

être remis en cause par une incursion hasardeuse dans les méandres des luttes

politiciennes.

 

L’indépendance intellectuelle

 

Si pour les raisons indiquées vous ne pouvez vous en remettre aux riches

du soin de défendre des positions que nous pourrions qualifier de « non conformistes

», la classe pensante, c’est-à-dire les intellectuels, paraît tout à fait qualifiée

pour animer le débat d’idées et exprimer une opinion indépendante.

 

En premier lieu, l’intellectuel, qu’il soit écrivain, journaliste ou penseur, est

désintéressé sur le plan matériel sinon il n’aurait pas choisi cette activité généralement

peu rémunératrice. Ses opinions ne sont donc pas liées aux puissances

d’argent même s’il éprouve parfois pour celles-ci un mépris instinctif. En fait il

a le plus souvent tout loisir de critiquer la classe possédante qui ne lui tient pas

rigueur des reproches qu’il lui adresse du moment que les institutions en vigueur

ne remettent pas en cause les prérogatives dont elle jouit.

Celui qui vit de son cerveau et de sa plume peut aussi se montrer audacieux

dans ses écrits et ses propos lorsqu’il s’agit d’enfreindre certaines règles

anciennes touchant au sexe ou à la morale et que seuls quelques esprits attardés

continuent à défendre.

 

On pourrait donc envier le degré d’indépendance dont il fait usage dans

nos sociétés européennes sans pour autant provoquer de réactions hostiles et

en suscitant tout au plus une certaine dose de satiété ou d’indifférence.

 

Mais ce serait oublier qu’il existe dans ces sociétés quelques lois non écrites

qui enserrent notre intellectuel dans le carcan du « politiquement correct » et dont

il ne peut se libérer qu’à ses risques et périls.

En effet le danger que court un tel imprudent est de ne pas trouver de

maison d’édition pour publier ses écrits ou de se voir exclu des rédactions de

journaux, de revues, de radio ou de télévision qui n’apprécient pas ceux qui

traitent même avec légèreté de sujets qui dérangent.

 

Comme il subsiste néanmoins en Europe de l’Ouest un public, si restreint

soit-il, pour s’intéresser à de tels sujets, quelques historiens, philosophes et journalistes

ont connu un certain succès en s’adressant à ce public. Mais il leur a fallu

pour être acceptés et obtenir d’être présents sur nos ondes et dans nos librairies,

effectuer un parcours initiatique qui les a amenés de la gauche, voire de l’extrême

gauche, à une position médiane sur l’échiquier politique d’où ils s’efforcent de

répandre leurs lumières sur des esprits peu ouverts à leurs idées mais qui apprécient

néanmoins le chemin qu’ils ont dû suivre pour parvenir à leur vérité.

Les Français François Furet et Jean-François Revel, l’Italienne Oriana Fallaci

ont pu ainsi être qualifiés d’esprits libres et s’attaquer à certains tabous sans

subir les avanies habituellement réservées à ceux qui se permettent de se situer

à contre courant de l’ordre établi.

 

Mais c’est encore aux États-Unis que ce genre d’indépendance intellectuelle

se trouve le plus répandu. En effet, comme les fortunes américaines se sont

constituées sans l’intervention de l’État, ceux qui les détiennent se sentent libres

vis-à-vis de celui-ci et n’hésitent pas à financer des Centres de réflexion (Think

Tanks), des organes de Presse, des chaînes de Télévision, exprimant des idées

qui ne sont pas nécessairement celles des stars d’Hollywood, de la gauche pensante

américaine et des politiciens du pouvoir.

 

Puisqu’en définitive tout nous vient d’Amérique, les bonnes comme les

mauvaises habitudes, on peut imaginer que le débat d’idées n’est pas définitivement

clos dans notre vieille Europe et que certains esprits réellement indépendants

viendront jeter quelque trouble dans l’espace intellectuel où s’ébrouent les

adeptes du « politiquement correct » et de la « langue de bois ».

 

L’indépendance nationale

 

S’il n’est guère aisé, on l’a vu, de devenir indépendant en tant qu’individu,

il n’est pas plus facile d’être autonome en tant que peuple.

Le terme d’indépendance nationale suppose en effet qu’il y ait une Nation

et qu’elle soit indépendante.

Certes les Nations ont proliféré à la suite des deux grandes tueries mondiales

qui se sont conclues, la première par la proclamation par le Président

Wilson du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la seconde par la vague de fond des décolonisations qui n’a laissé aux anciennes puissances tutélaires que quelques « confettis » de leur Empire et qui était la conséquence naturelle de ce principe wilsonien.

 

Par ailleurs chaque entité souveraine nouvellement créée s’est vue dotée

d’une représentation diplomatique d’un siège à l’ONU et tout naturellement d’un

gouvernement ayant à sa tête un chef à poigne capable de faire régner l’ordre

dans son pays.

Antérieurement l’Empire austro-hongrois, l’Empire ottoman, les Empires

coloniaux des puissances européennes avaient constitué des éléments fédérateurs

pour des peuples turbulents comme ceux des Balkans ou pour des ethnies

encore primitives d’Afrique. Par la suite l’Empire soviétique et plus encore l’idéologie

communiste devaient jouer ce rôle pendant toute la guerre froide.

 

C’est l’éclatement de ces empires qui donna naissance à la multitude d’États

que nous connaissons aujourd’hui et dont la survie s’avère des plus précaires,

faute, le plus souvent d’une volonté affirmée de communautés disparates de

vivre ensemble et d’oeuvrer en outre pour pouvoir se suffire à elles-mêmes.

De fait, dans ce bricolage planétaire, des populations ayant des origines

ethniques, des religions, des langues différentes ont été priées de cohabiter à

l’intérieur de frontières artificielles tracées par les anciennes autorités de tutelle

et tout naturellement elles passent plus de temps à se quereller, voire à s’entretuer,

qu’à essayer de constituer ce que l’on appelle communément une Nation.

 

En l’absence d’un gendarme extérieur, ce sont des petits dictateurs locaux

qui exercent le pouvoir aussi longtemps qu’ils n’en ont pas été chassés par un

rival, les peuples se bornant au rôle de spectateur dans ces luttes fratricides pour

la conquête du pouvoir.

 

Certains États, il est vrai, possèdent des richesses naturelles qui intéressent les

grandes puissances que ce soit en Afrique ou au Moyen-Orient et pourraient de ce

fait ne plus dépendre pour la survie de leurs populations d’aucune aide extérieure.

 

D’autres, comme l’Afrique du Sud et la Rhodésie devenue le Zimbabwe

avaient hérité du colonisateur une infrastructure et des exploitations leur permettant

d’accéder à un certain niveau d’indépendance. Mais les désordres qui

s’installent dans ces nouveaux pays risquent fort de créer des dommages irréparables

à leur économie en faisant fuir les plus capables et décourageant les

investisseurs étrangers de sorte qu’au lieu de profiter d’une situation privilégiée,

les peuples de ces États souffrent de voir leur niveau de vie baisser.

 

Du fardeau de l’homme blanc au sanglot de l’homme blanc

 

Deux attitudes sont possibles pour l’Occident devant la situation qui vient

d’être décrite. Vous pouvez considérer qu’à partir du moment où votre présence n’était plus désirée dans les régions où vous exerciez votre tutelle, l’indépendance

souhaitée par les peuples « libérés » prenait toute sa signification. Vous

les laisseriez donc conduire leurs affaires, choisir leurs dirigeants et traiteriez

avec eux sur la base d’échanges commerciaux librement consentis et mutuellement

profitables.

 

L’autre attitude, en apparence plus noble et généreuse, est de voir dans

les maux dont souffrent ces peuples la responsabilité des colonisateurs et de

considérer que les héritiers de ces derniers ont pour devoir d’aider les nouveaux

États à accéder à une réelle indépendance. Cette attitude amène chaque année

les nations occidentales à consacrer une fraction de leur budget national à l’aide

au Tiers Monde. On a pu dire qu’il s’agissait là de l’aide des pauvres des pays

riches aux riches des pays pauvres.

En effet elle est prélevée sous forme d’impôt payé par l’ensemble des

citoyens en Occident et suit des cheminements obscurs qui l’amène pour

partie dans les comptes en banque, situés dans des paradis fiscaux, des tyranneaux

locaux.

Or qu’elle soit accordée sous forme de dons ou de prêts à bas taux d’intérêt

suivis d’annulation des dettes contractées, cette aide ne remplit parfaitement que

deux fonctions : elle soulage la conscience des donateurs et permet d’acquérir

la reconnaissance du potentat qui la reçoit et de son entourage auquel une partie

de la manne est redistribuée.

En revanche, elle ne rend pas possible de réaliser un autre objectif, en

somme tout aussi important et qui consisterait à soulager la misère des peuples

concernés dont on sait que les conditions d’existence ne cessent de se dégrader.

Il faudrait en effet pour qu’un tel objectif puisse être envisagé qu’ils bénéficient

de quelques conditions préalables qui prévalent dans toute communauté

désireuse de sortir du sous-développement.

D’abord la paix civile au lieu de luttes tribales et de querelles religieuses

incessantes qui troublent l’ordre public et découragent les bonnes volontés.

Ensuite un droit de propriété légalement reconnue par une autorité compétente

et capable de faire appliquer la Loi de sorte que la moindre cahute et le

plus petit lopin de terre puissent être reconnus comme des bien fongibles que

chaque détenteur peut hypothéquer à sa guise en vue d’investissements nouveaux.

 

Enfin un respect des minorités qui dans maints pays du Tiers Monde sont

les éléments dynamiques de l’économie, qu’il s’agisse des Parsis en Inde, des

Syrio-Libanais en Afrique noire, des Chinois en Indonésie, des anciens colonisateurs

partout où ils n’ont pas encore été chassés par l’application du principe

« one man, one vote ».

Ces différentes conditions n’étant nullement remplies là où elles devraient

l’être, il ne faut pas s’étonner qu’en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, en

Amérique Latine, il existe un grand nombre d’États qui peinent à former des

Nations, leurs peuples n’ayant de l’indépendance qu’une connaissance virtuelle.
 

Une quête inachevée

 

La recherche de l’indépendance que ce soit à titre individuel ou collectif

est un noble objectif. Mais nous l’avons vu, l’indépendance est un luxe dont ne

peuvent jouir que quelques êtres privilégiés ainsi que de rares peuples ayant fait

l’effort de se doter des moyens leur permettant de se passer d’une assistance

étrangère.

Certes les riches de ce Monde ont acquis une certaine autonomie sur le

plan matériel mais il leur faut toutefois éviter de susciter les instincts prédateurs

des envieux de tous ordres qui rôdent autour de leur fortune et notamment des

politiciens désireux de leur faire rendre gorge afin de rétablir un semblant d’égalité

entre les citoyens.

 

De même il existe encore en Occident des esprits libres ayant acquis assez

d’indépendance pour émettre sur des sujets sensibles des points de vue qui ne

sont pas ceux de la classe parlante pour laquelle les médias marquent leur

préférence.

Encore faudrait-il que l’originalité dont ils font preuve lorsqu’ils peuvent

s’exprimer ne les condamne pas à ne conserver qu’une audience des plus restreintes

auprès du grand public.

Quant aux peuples dont on nous dit qu’ils sont devenus indépendants, il

est facile de constater que la plupart d’entre eux n’ont fait que changer de maîtres

et que sans l’Aide à fonds perdus que leur apportent les pays développés pour

se faire pardonner de les avoir pour un temps soumis à leur tutelle, ils ne pourraient

survivre. Car il s’agit en l’occurrence d’une simple survie, les conditions

étant loin d’être réunies pour que ces peuples puissent se suffire à eux-mêmes

dans un proche avenir et l’Occident portant dans ce domaine une lourde part

de responsabilité par la façon dont il conçoit son Aide.

Peut-être, après tout, les populations les plus déshéritées de la Planète

préfèrent-elles encore être dirigées par un des leurs, si corrompu et inhumain

soit-il, plutôt que par cet « homme blanc » venu d’ailleurs et qui, dans sa condescendance,

pensait faire le bonheur d’êtres humains nullement désireux de connaître les affres du Monde capitaliste et les complications auxquelles donne lieu la pratique de la démocratie.

 

OPINIONS

 

Éloge de l’humilité ou comment mieux détecter les futurs dirigeants d’entreprise

Mireille FESSER et Arnaud PELLISSIER-TANON  Les Hauts Potentiels Quelles qualités pour les dirigeants de demain ? Paris, Éditions d’Organisation, juillet 2007, 160 pages

 

Le potentiel et son évaluation sont un sujet complexe pour l’entreprise.

Certains hauts potentiels font preuve d’une performance inférieure à celle que leurs évaluateurs attendaient d’eux. Des profils pourtant prometteurs ne présentent ni les compétences requises ni les performances attendues dans leur nouvelle fonction. Il serait facile de mettre en cause le professionnalisme de leurs

évaluateurs, notamment leur hâte à tenir pour acquis un jugement qui ne peut être qu’un pronostic. Nous pensons qu’une cause plus profonde explique ce phénomène, à savoir la difficulté inhérente à toute évaluation du potentiel. La question est de savoir jusqu’où peut aller la capacité à développer des compétences nouvelles à partir de celles dont la personne a fait preuve dans ses précédentes fonctions.

 

Nous avons brossé les portraits de différents managers travaillant dans des entreprises marquées par une image du potentiel forte (diplôme, ouverture internationale, mobilité, etc.) et partageant la culture française de l’élitisme. Nous

n’avons pu que relever l’importance, dans ce contexte, du diplôme initial et d’un

parcours initiatique à l’étranger. Ce sont, de fait, les premiers éléments d’une

image de futur dirigeant. Nous avons discuté du diplôme : il peut relever aussi

bien du bachotage que d’une réelle efficacité au travail. Nous avons parlé de la

mobilité : elle peut être signe d’adaptabilité et d’apprentissage aussi bien que de

fidélité, voire de soumission à l’entreprise.

Tous les indices du potentiel, aussi objectifs que possible, sont sujets à des

travers analogues. L’évaluateur doit rester vigilant et vérifier que les éléments

sur lesquels il peut fonder son jugement révèlent bien les compétences futures

qu’ils sont censés révéler. Dès que ces critères sont reçus comme tels dans l’entreprise,

les personnes qui cherchent plus à faire carrière qu’à contribuer peuvent

donner l’illusion d’avoir du potentiel. Elles cherchent à se mettre en lumière sans

avoir à se mettre en situation d’apprentissage. L’évaluateur, au contraire, ne

s’intéresse pas en tant que telle à la carrière de l’évalué mais aux postes qui

peuvent lui être confiés, dans une perspective d’évolution à terme et dans une

logique de contribution à l’entreprise.

 

Le potentiel réside en effet dans la capacité à développer des compétences

nouvelles. Le diplôme, la mobilité, le respect des valeurs de l’entreprise ne traduisent,

au mieux, qu’une capacité de travail, d’adaptabilité et d’apprentissage, de

souci de performance. Tout ceci importe mais le coeur du potentiel est fait de

l’intelligence, de l’habileté et de la sagesse qui permettent de développer, dans un

délai satisfaisant, les savoirs, savoir-faire et savoir-être requis pour faire preuve

d’une performance d’un degré supérieur. A aptitudes intellectuelles, physiques et

comportementales définies, le réalisme et la modestie nous paraissent essentiels.

Il s’agit d’évaluer la modestie avec laquelle l’évalué parle de sa performance ou de

repérer s’il profite de toutes ses expériences pour approfondir ses compétences.

Ces critères présentent l’avantage de pouvoir remplacer sans coût ceux que

l’entreprise utilise quotidiennement dans sa gestion des ressources humaines.

Malheureusement, la modestie est dévalorisée dans les entreprises où règne

la culture de l’élitisme. Chacun y affiche ses résultats positifs, voire utilise ceux

des collègues, mais non ses échecs ! La raison en est qu’elle est souvent considérée

comme un manque d’ambition. Le fait est que les entreprises apprécient

les ambitieux. Ils ont de l’énergie à revendre et leur confiance en eux est un

atout pour l’entreprise. L’ambition est aussi un atout pour les salariés qui, affrontant

des tâches ardues, ont l’occasion de se développer. Les entreprises doivent

veiller à ce que leur personnel cherche bien à contribuer à leur développement,

mais non uniquement à leur carrière.

Il y a ainsi deux ambitions qui se distinguent par l’état d’esprit des personnes

concernées. Celles qui cherchent à contribuer à l’entreprise, se développant

sur les plans personnel et professionnel, ne sont pas d’abord attentives à

leur renommée, au contraire des personnes souhaitant faire carrière. Les

secondes se mettent en avant quand les premières se tiennent à leur place. Les

unes se parent de leurs prétendus exploits quand les autres attendent que les

faits témoignent de leur contribution. L’ambition qui contribue à l’entreprise est

empreinte de modestie, voire d’humilité. Au contraire, celles qui cherchent à

faire carrière avant tout dénotent la vanité. Une frontière subtile qu’il faut identifier

pour la réussite collective !

Nous considérons que la modestie est une forme de sagesse et non la

preuve d’une absence de confiance en soi, et qu’à l’inverse l’orgueil révèle un

manque de maturité. Les modestes se sont libérés des modèles de réussite qu’ils

ont reçus de leur éducation ou que la culture de leur entreprise leur propose. Ils

se connaissent et n’ont pas besoin du regard des autres pour se valoriser. Ils

savent vivre et agir sans craindre d’être vus comme ils sont et sans avoir besoin

de se mettre en avant. Ils acceptent de se remettre en cause. Ils le font même

spontanément quand ils ont un peu d’ambition : la modestie ouvre aux leçons

de l’expérience. Elle conditionne la mise en route d’une spirale vertueuse de

développement personnel et professionnel.

*

*      *

Cette spirale nous semble commune à tous les humains et tous en ressentiraient les bienfaits si la culture de l’élitisme ne venait s’y opposer. Les dirigeants de l’entreprise s’attacheront donc à développer une culture de la modestie. Ils peuvent, au minimum, concentrer leurs collaborateurs sur la valeur ajoutée qu’ils

apportent à l’entreprise. Chacun serait conduit à faire preuve de réalisme et de

responsabilité. Chacun prendrait en main les problèmes qui dépendent de lui.

Tous développeraient un sens du résultat et c’est sur ses résultats que chacun

communiquerait. Il ne serait plus question de flatter ses supérieurs ou de se

mettre en avant aux dépens des autres. Personne ne pourrait plus se cacher les

faits. Chacun serait conduit à développer ses compétences. L’ambition de prévaloir

se transformerait en souhait de contribuer. Et l’entreprise pourrait rebondir

avec un peu plus de modestie.

 

A l’opposé du modèle élitiste français, où il s’agit de réussir du premier

coup, en travaillant seul, sans aucune aide, on peut imaginer un mode de management

où l’erreur serait considérée comme une occasion d’apprentissage. Il

serait admis qu’il n’est pas possible de faire bien du premier coup, qu’il est

possible de faire erreur, du moment que l’on a appris quelque chose, l’important

étant de capitaliser et de faire circuler l’expérience. Le manager se tiendrait aux

côtés de son équipe pour rappeler les objectifs, donner du sens, voire du plaisir

à l’action, lever les blocages, susciter la confiance, aider à prendre du recul, tirer

les leçons et mémoriser, en bref favoriser les apprentissages. Il ne se positionnerait

pas tant en expert d’un savoir-faire qu’en spécialiste du savoir-être. Il

accompagnerait des personnes libres de leurs motivations et responsables de

leur propre développement. Il serait doté de l’intelligence émotionnelle qui (...)

favorise les relations interpersonnelles.

 

La gestion des compétences prend tout son sens dans cette optique de

contribution à l’entreprise. Il s’agit de systématiser l’effort individuel de développement

personnel et professionnel et d’en rassembler les moyens. Dans un tel

contexte, les salariés sont rappelés à leur rôle de contributeurs et ils pourraient

d’autant mieux développer leurs compétences que le temps et l’occasion leur

seraient donnés de tirer les leçons de leur performance. Nous préconisons la

mise en place d’un processus d’évaluation et de retour d’expérience permanent

sous la responsabilité des supérieurs immédiats, sachant qu’ils auraient pour

objectif le développement de leurs équipes.

Une gestion des potentiels trouve sa place dans ce cadre. En bref, une

GRH réaliste s’appuie sur le coeur de métier de l’entreprise et son développement.

Elle joue des atouts de l’entreprise ou pallie ses faiblesses. Ainsi pour

exemple, sa politique salariale dépendra de la marge dégagée par le métier, sa gestion des carrières et sa politique de recrutement de la croissance du marché et de son attractivité. Orienter ainsi la GRH sur la valeur ajoutée de l’entreprise ne revient pas à faire passer le social au second plan mais contribue au contraire à sa prise en compte systématique.

 

Le dirigeant, et à sa suite tous les managers, veilleront à montrer l’exemple en mettant leurs actes en cohérence avec leurs discours. Ils feront preuve, notamment, de courage et de constance. Le courage d’agir, qui va de pair avec la saine ambition, pour aboutir malgré les obstacles, au risque d’avoir à manager son impatience. Et la constance, en corollaire, car le changement prend du temps et se construit à petits pas, jour après jour.

 

Comme le dit C. Ghosn, « la responsabilité sociale du chef d’entreprise, c’est d’abord d’en être le leader. [...] il faut s’assurer que la vision de l’entreprise, de son avenir, est connue, comprise, partagée, [...] La responsabilité du chef d’entreprise consiste à associer la totalité du personnel dans le management et à s’engager sur les résultats. [...] Il faut sentir l’entreprise, sentir les clients. [...]

Sentir l’entreprise est aussi important que la comprendre [...] Le patron doit être celui qui garantit que l’entreprise reste fidèle à sa vocation principale » (1).

(1) Ghosn C. et Riès P., Citoyen du monde, Grasset, Paris, 2003, cit. 365.

 

 

BONNES FEUILLES

 

Philippe NEMO et Jean PETITOT

 

Histoire du libéralisme en Europe (1)

PUF, 2007, 1 428 p.

 

(1) Extraits des pages 13 à 19.

 

Les critiques idéologiques actuelles et le « politiquement correct » antilibéral reposent, la plupart du temps, sur une erreur logique qui consiste à déduire d’une certaine domination géopolitique des sociétés libérales un vice intrinsèque du libéralisme. Le raisonnement a à peu près la même valeur logique que celui qui consisterait à vouloir réfuter la vérité empirique de la physique en condamnant moralement les dangers de la bombe

atomique. C’est évidemment l’inverse qu’il faut dire. C’est parce que la physique

nucléaire est en grande partie juste qu’elle a été si efficace et a permis de développer

des techniques, et en particulier des armes, qui ont assuré une domination

géostratégique aux sociétés qui ont su parier sur elle. De même, si domination

géopolitique il y a eu (et il y a) quant au libéralisme, c’est précisément parce qu’il

y avait une richesse et une supériorité scientifiques et technologiques des sociétés

ayant choisi l’option libérale, et, si tel est le cas, c’est évidemment parce qu’il y

a quelque chose d’objectivement fécond dans cette option et que les sociétés qui

l’ont adoptée ont acquis un avantage évolutif. Dans la compétition des options,

nous constatons que c’est très souvent l’option libérale qui, de fait, a gagné.

Cela a entraînée fatalement une domination, avec sa cohorte d’injustices. Mais

la domination est un universel anthropologique qui, en tant que tel, n’a pas

grand-chose à voir avec la spécificité très technique et très récente des thèses

libérales. Ce n’est pas en anathémisant ce qui réussit et en encensant ce qui

échoue que l’on peut résoudre quelque problème que ce soit.

Loin que la situation trop inégalitaire du monde actuel doive conduire à rejeter

le libéralisme, elle devrait faire souhaiter, bien plutôt, qu’il se démocratise et se

généralise, tout en se diversifiant selon les cultures. L’Asie, où il existe des versions

nouvelles et originales du libéralisme, y compris celle du libéral-communisme chinois, semble montrer la voie.

 

Mais elle n’est pas la seule : tous les pays dits « émergents » le sont parce qu’ils appliquent des schémas de type libéral et ont renoncé aux désastreux modèles d’économie planifiée. Pour comprendre ce phénomène,

il convient de ressaisir l’universalité et l’authenticité méta-politiques et

méta-culturelles du libéralisme. Si l’on peut retrouver à l’oeuvre les mêmes logiques

libérales à New York, à Cork, à Londres, à Prague, à Varsovie, à Bengalore, à

Sydney, à Hong Kong ou à Shanghai, c’est que les catégories du libéralisme, telles

que Hayek les a formalisées, sont virtuellement universelles.

Nous insistons particulièrement sur cette dimension méta-politique du libéralisme.

En tant que métapolitique, il est en effet adaptable à des traditions

culturelles et à des civilisations très variées et se révèle assez neutre par rapport

aux options concernant le détail de la façon dont l’État exerce ses fonctions régaliennes régulatrices. L’essentiel est que les dynamiques de l’auto-organisation catallactique soient préservées.

 

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La plus grande obstruction à la compréhension

du libéralisme est, en fait, de nature théorique. Elle renvoie à une incompréhension

foncière de ce que peut être un ordre complexe dans une société

auto-organisée (ce que Hayek appelle « catallaxie »). La complexité auto-organisationnelle

des sociétés développées modernes archaïse deux autres types de

liens sociaux. D’un côté, celui de la communauté : les sociétés modernes ne

sont pas et ne peuvent pas être des communautés, sinon localement ; le retour

global au communautaire y fonctionne comme une régression. D’un autre côté,

celui du constructivisme rationaliste (dirigiste et planificateur) en matière de

politique, de droit et de morale. En effet, la complexité est évolutionnaire. Elle

engendre des structures qui résultent d’un processus de sélection (au sens d’une

sélection historico-culturelle de règles de comportement, de pratiques et d’institutions)

qu’il est impossible de reconstruire rationnellement. Le constructivisme

politique, juridique et social est la mauvaise part des Lumières.

Comme les théoriciens contemporains du libéralisme l’ont souvent souligné,

dans une société ouverte et complexe les savoirs, les connaissances et les

compétences sont distribués d’une façon telle entre les agents qu’il est impossible

de les centraliser. Par essence, la complexité est acentrée. Elle s’autoorganise

en mettant enjeu des mécanismes, que l’on étudie beaucoup actuellement,

qui sont des mécanismes d’intelligence distribuée dans des systèmes

multi-agents. Et l’on sait que les propriétés systémiques de ces mécanismes interdisent

leur contrôle au sens classique. Le contrôle politique du social et de l’économique

repose sur une erreur scientifique.

Ensuite, la complexité impose des limites absolues à la transparence du

corps social. Parce qu’il est complexe et fondé sur la division du travail et du savoir

et sur les spécialisations techniques, le système social est opaque. Il est impossible

d’y établir, autrement que par propagande ou coercition, une communication de

type consensuel. D’où le rôle essentiel du marché comme forme d’échange. Le

marché est avant tout une forme de circulation de l’information et de coordination

des actions dans une société multi-agents auto-organisée opaque.

 

Dans la « catallaxie », l’auto-organisation est la seule façon de créer un lien

social viable fondé sur la pluralité des différences individuelles. Elle remplace une

impossible communauté de fins (où la différence des objectifs ne peut qu’engendrer

la guerre hobbésienne de tous contre tous) par une communauté de moyens.

Dans un marché, chacun coopère avec chacun, mais indépendamment de visées

communes. Le marché garantit la coopération malgré la divergence des intérêts

et la concurrence des fins.

Le modèle universel du marché n’implique donc en rien un primat de l’économique.

Il s’agit simplement d’une méthode opératoire, d’un mode supérieur

de l’échange, d’un moyen effectif et efficace de communiquer les informations

dans un système complexe.

Une troisième conséquence de la complexité est que les règles qui régissent

les échanges et la communication sociale sont nécessairement abstraites

et formelles. Comme l’a souvent expliqué Hayek, les systèmes sociaux

complexes auto-organisés sont régis par les règles d’un droit civil abstrait et

non par celles d’un droit public finalisé, droit positif ayant pour source la volonté

constructiviste d’une souveraineté, qu’il s’agisse de celle de l’absolutisme monarchique

ou de celle du peuple. La fonction de l’État dans une démocratie avancée

est donc de garantir, par le droit public, le droit civil, qui garantit lui-même

l’auto-organisation socio-économique. Il est aussi de garantir la justice sociale,

mais sans, pour autant, au nom d’une redistribution qui ne recouvre souvent

que la négociation d’intérêts corporatistes entre groupes de pouvoir, passer de

l’auto-organisation et de l’ordre spontané à l’hétéro-organisation d’un contrôle

et d’une mise sous tutelle qui brisent les mécanismes de la production de

richesses et de la prospérité.

C’est parce qu’il se borne à réprimer comme une simple hérésie les vérités

techniques sur la complexité organisationnelle que le « progressisme » politique

est souvent régressif. Le libéralisme démocratique fondé sur le droit, les sciences,

les techniques et l’économie de marché constitue une méthode particulièrement

évoluée d’action, de socialisation et de communication, produite par l’évolution

historico-culturelle. On ne peut donc le critiquer qu’à condition d’inventer une

meilleure méthode pour relever les défis et résoudre les problèmes, et non pas

à partir d’utopies prémodernes.

Les conséquences de cette méconnaissance des justifications rationnelles

du libéralisme sont nombreuses. Elles sont très proches de celles analysées par

Gilbert Simondon à propos de la méconnaissance du sens des objets techniques

comme valeur culturelle (2).

(2) Cf. Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1989.

 

L’opposition, devenue traditionnelle, entre culture

et technique, qui conduit à ne traiter l’objet technique que dans la dimension

utilitaire de son instrumentalité est, comme le disait ce philosophe, « fausse et

sans fondement » et « la plus forte cause d’aliénation dans le monde contemporain

». Car, dans la mesure où la culture contemporaine méconnaît l’ordre technoscientifique

– et justifie philosophiquement et glorifie médiatiquement cette

méconnaissance – le sens qu’elle véhicule reste foncièrement archaïque, absolument inadapté à la réalité des sociétés modernes. D’où une « distorsion fondamentale » extraordinairement aliénante.

 

La mécompréhension persistante des phénomènes auto-organisationnels

que recouvre la formule de « main invisible » est d’autant plus énigmatique dans

l’idéologie contemporaine que, dans un autre domaine, celui de l’écologie, les

« progressistes » défendent de façon militante exactement une théorie auto-organisationnelle

selon laquelle : (i) un écosystème s’autorégule, et (ii) eu égard à sa

complexité même, toute intervention humaine, serait-elle rationnelle, ne peut

avoir que des conséquences négatives et, à terme, létales pour le système. On

peut donc se demander pourquoi il est si difficile d’admettre qu’un système social

et un système économique ont le même type de complexité qu’un écosystème,

qu’il vit et ne peut vivre que de son auto-organisation et que toute intervention

rationnelle d’un État planificateur ne peut avoir que des conséquences négatives

et, à terme, létales pour le système.

Peut-être la difficulté est-elle ici de comprendre que, même s’ils sont apparemment

d’origine culturelle, les systèmes politiques, sociaux et économiques ont toutes les propriétés de systèmes naturels, l’opposition traditionnelle Nature/Culture étant devenue irrémédiablement obsolète.

 

Nous venons de voir quelques exemples d’obstacles épistémologiques et idéologiques à une compréhension minimale des thèses libérales : la supposée nature anglo-saxonne du libéralisme, la domination impériale des nations libérales (confusion entre la vérité opératoire et la norme morale), la difficulté de penser dans les affaires humaines un ordre spontané complexe de type « naturel ». Mais il y en a d’autres.

 

Par exemple, l’incompréhension de ce que l’on pourrait appeler le « principe

de Mandeville », dans la mesure où c’est Bernard Mandeville qui le formula le mieux

en 1705 puis 1714 dans sa célèbre « Fable des abeilles » (mais on le trouve aussi

chez Boisguilbert). La formule provocatoire mandevillienne « les vices privés font

les vertus publiques » (avec son corollaire que les vertus privées engendrent le

malheur social : reprise du proverbe que l’enfer est pavé de bonnes intentions) peut

s’interpréter comme un principe d’inversion entre privé et public, entre individuel

et social. La socialisation ne peut pas s’opérer en quelque sorte salva veritate par

rapport à l’individuel. Les logiques individuelles et sociales sont contradictoires et la

méconnaissance de ce principe systémique de finitude conduit immanquablement

les bonnes intentions morales individuelles à devenir la source d’effets pervers

sociaux massifs. A cause de la finitude, la socialisation d’idéaux individuels aboutit

fatalement à une tyrannie, car les intentionnalités individuelles ne rentrent pas dans

le jeu social, qui est évolutionnaire et sans finalité intentionnelle. Autrement dit,

l’intérêt collectif n’est pas intentionnel et ne peut pas collectiviser des intentionnalités

individuelles. Pour utiliser le lexique kantien, on pourrait dire que l’homme

nouménal, la raison pratique et l’impératif catégorique ne se socialisent pas (même

s’ils peuvent évidemment se communautariser), car le social est un ordre naturel.

Depuis Mandeville, bien des progrès ont été accomplis dans la compréhension

de ce principe d’inversion entre l’individuel et le collectif. L’un des plus connus est le théorème d’Arrow (« Arrow impossibility theorem », 1951 ; Kenneth Arrow est prix Nobel d’économie, 1972) affirmant que la seule solution à l’agrégation collective de choix individuels à partir d’axiomes démocratiques est l’alignement de tous sur les préférences individuelles d’un seul.

 

Une autre raison – toujours liée à la complexité – de méprise sur le libéralisme

est l’interprétation du « laisser faire » non pas en termes auto-organisationnels,

mais en termes d’anarchie des égoïsmes individuels. Il semble que de nombreuses

personnes n’arrivent pas à conceptualiser ce que sont des interactions

et que, à partir du moment où, dans un marché, la règle fondamentale est celle

de l’échange et de la concurrence, les égoïsmes individuels ne sont fructueux

que s’ils sont de facto au service de l’intérêt collectif, même si, faute d’intentionnalité

collective, ce de facto n’actualise aucun principe de jure. Le libéralisme

est la plus efficace des méthodes contre l’anarchie et, si le marché paraît

à certains être une « jungle », c’est tout simplement parce que c’est un authentique

écosystème (mais un écosystème spécifiquement humain, qui repose sur

l’observance par tous d’un corpus de règles morales et juridiques déterminées,

et qui n’a rien à voir avec une « jungle » animale).

Une critique beaucoup plus solide envers le libéralisme est qu’il est connaturel

au progrès techno-scientifique propre à la révolution industrielle bourgeoise

du XIXe siècle, alors que le monde actuel prend au contraire de plus en plus ses

distances vis-à-vis de ce modèle de développement. La critique prolétarienne du

développement industriel s’est trouvée relayée par les critiques écologiques et

tiers-mondistes (no global). On peut répondre à cela deux choses. D’abord, la

poursuite du modèle libéral est la clé de la prospérité du tiers monde, comme le

montre l’émergence explosive des nouveaux pays libéraux, des dragons du

Sud-Est asiatique, de la Chine de Shanghai, du nouveau japon et de l’Inde de

Bengalore, jusqu’à l’Irlande et les anciens pays de l’Est constitutifs de la nouvelle

Europe. Ensuite, le libéralisme est une méthode indéfiniment adaptable, et le

capitalisme actuel, par exemple celui des BNIC (convergence des biotechnologies,

des nanotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives), n’a plus rien à voir avec l’ancienne industrialisation. Les plus virulents des altermondialistes sont eux-mêmes entièrement immergés dans ces nouvelles technosciences.

 

Enfin, parmi les raisons de l’antilibéralisme primaire caractéristique de l’exception française, il y a sans doute aussi le poids d’une histoire politique.

N’ayant pas fait sa « glorieuse révolution » à la fin du XVIIe siècle et ayant, au

contraire, parachevé l’absolutisme (faut-il rappeler la profondeur du conflit entre

Guillaume d’Orange et Louis XIV ?), la France s’est trouvée prise, nous l’avons dit,

entre, d’un côté, des absolutismes monarchiques et impériaux et, d’un autre côté,

des vagues de révolutions jacobines. Son expérience principielle a donc été celle du

despotisme et de la révolution. Jusqu’à aujourd’hui encore, la culture politique

française a été celle de l’affrontement et des guerres civiles, et non pas celle du

contrat et de la négociation. Au XIXe siècle, le libéralisme qui, dans des pays comme

l’Angleterre ou l’Italie, s’est réalisé à travers des monarchies constitutionnelles, s’est

déployé en France dans le contexte de la Restauration issue du Congrès de Vienne,

contexte travaillé par les ultraroyalistes contre-révolutionnaires nostalgiques de l’Ancien Régime (Restauration de Louis XVIII et Charles X, « terreur blanche », Polignac, Villèle...). Certes, la monarchie de Juillet, Louis-Philippe et les orléanistes ont réussi à arbitrer entre les ultras, les constitutionnels et les libéraux et ont permis

la révolution industrielle et le développement du capitalisme. Mais le contexte est

resté celui d’une monarchie constitutionnelle trop tardive qui arrivait avec presque

un siècle et demi de retard. Après les révolutions de 1848, la montée des socialismes

a évidemment cherché à rejeter rhétoriquement le libéralisme du côté de la

réaction. Mais l’achèvement du cycle historique des totalitarismes occidentaux

remet en quelque sorte les compteurs à zéro et pousse à reprendre la mesure de la

liberté, de son actualité et de son avenir.

 

LIRE LIBÉRAL

 

Alain LAURENT

 

(RE)LIRE REVEL

LE VRAI COMBAT D’UN PENSEUR DE LA LIBERTÉ INDIVIDUELLE (1)

(1) Extrait du Nouvel individualiste, J.-L. Goyera et A. Laurent, no 3, avril 2007 (numéro spécial « Jean-François Revel, Un an après »).

« Gardien vigilant de la démocratie... défenseur infatigable de la dignité de l’homme » : aussitôt après le décès de Jean-François Revel le 30 avril 2006, Chirac s’était naturellement distingué dans le concert d’hommages aux formules creuses et emphatiques qui avait suivi. Ce n’était pourtant pas le pire. Aux larmes de crocodiles de ceux qui avaient toujours calomnié Revel s’étaient mêlées les nécrologies simplificatrices réduisant le philosophe à n’avoir jamais été qu’un « polémiste », un « pamphlétaire » obsessionnel de la lutte anti-communiste. En fait tout le monde a alors occulté ce qu’ont été ses vrais et principaux combats – si politiquement incorrects, c’est sûr – depuis l’effondrement historique du communisme soviétique à la fin des années 80. Un an après la disparition de celui qui fut avant tout LE subversif penseur de la liberté de l’individu, rien n’importe donc plus que de les rappeler.

 

Le PCF continué : le Politiquement Correct à la Française...

 

Dans le prolongement de son long travail de dévoilement et de dénonciation

du caractère totalitaire et tyrannique du communisme, Revel s’est constamment élevé contre le traitement de faveur qui a été réservé à ce dernier

en France, en particulier par le refus de considérer le communisme en équivalent

du nazisme dans l’abjection. Mais au-delà de ce nécessaire engagement pour

faire valoir les droits de la vérité, il a très vite été le premier à comprendre que

l’idéologie collectiviste aurait tôt fait de resurgir sous d’autres formes.

Il a donc dès après 1990 toujours plus porté le fer contre l’anti-américanisme

primaire ou fielleux (cf. L’Obsession anti-américaine, 2002) tout juste capable

d’aboyer contre le pays où la liberté individuelle est la moins maltraitée du monde,

contre l’anti-libéralisme (cf. La Grande Parade, 2000 – où s’exprime avec force sa

profession de foi radicalement libérale), ce prurit pathologique des croisés d’une

« exception française » qui fait du « village gaulois » (mais de moins en moins « gaulois

», il est vrai, multiculturalisme oblige...) le Jurassic Park planétaire et, partant,

contre un socialisme français irréductiblement englué dans ce que Revel a

dénommé « l’étatisme sauvage ». Pour faire bonne mesure, le vigilant gardien de la

démocratie a, au nom même de son attachement à l’idéal démocratique véritable,

pris dans son collimateur toutes les faribolesques expressions de la « folie française

» : l’exception culturelle et son corollaire, l’interventionnisme étatique qui

transforme l’artiste en assisté subventionné et la culture en entreprise publique de

bourrage de crâne ; le fiscalisme, qui fait de la redistribution forcée et du « partage

autoritaire » (cf. Le Regain démocratique, 1993, p. 273) les deux mamelles où se

gavent l’obèse et glouton État-providence hexagonal et son cortège de « scrofuleux

» – le mot est de lui – infantilisés ; le laxisme anti-sécuritaire qui dénie la

responsabilité individuelle du délinquant (cf. L’Obsession, pp. 156/57) ; le pédagogisme

en vigueur à l’Éducation nationale, qui a conduit au décervelage et à un

quasi-analphabétisme les jeunes générations. Etmêmel’aberrante notion d’« exclusion

» devenue la tarte à la crème de tous les politiciens et leurs affidés des médias :

dans une féroce chronique parue dans Le Point du 3 décembre 1990, il écrivait

ainsi que « Chaque époque a ses mots passe-partout. La nôtre a l’exclusion.

L’exclusion est partout, et tout est exclusion (...) Nous assistons à l’apparition d’un

type humain nouveau, qui est l’Exclu devant l’Éternel, l’Exclu en soi, même quand

c’est lui qui chasse les autres. L’émergence d’“exclusion” dans un discours est

désormais le signe sûr du zéro absolu de la pensée, du degré suprême de la nonpensée

». Qui d’autre, actuellement, oserait tant de salubre non-conformisme ?

 

L’« anti-racisme » : successeur idéologique du communisme

 

Mais, davantage encore contre les tabous bien-pensants de l’époque, Revel

a repéré le véritable et idéologiquement tyrannique héritier du socialo-communisme

dans l’« anti-racisme », transformé en machine à stigmatiser et ostraciser

ceux qui n’acceptent pas de céder au diktat d’un multiculturalisme fourrier de

l’islamisation des sociétés ouvertes. Il s’en avise très tôt, dès le printemps 1992 :

« On se demande souvent quelle idéologie va remplacer le socialisme. Mais elle est déjà là sous nos yeux : c’est l’anti-racisme. Entendons-nous bien : l’antiracisme

dont je parle n’a pas pour but réel de servir de lutte contre le racisme,

pas plus que le socialisme n’avait pour but réel de lutter contre la pauvreté et

l’inégalité. Comme toutes les idéologies, celle de l’anti-racisme se propose non

pas ceux qu’elle prétend délivrer, mais d’asservir ceux qu’elle vise à enrôler (...)

Agissant par la terreur et non par la raison, cet anti-racisme fabrique plus de

racistes qu’il n’en guérit. Telles les autres idéologies, celle-ci est à la fois confuse

et péremptoire dans la théorie, terroriste et contradictoire dans la théorie. L’antiracisme

idéologique, qu’il faut soigneusement distinguer de l’anti-racisme effectif

et sincère, attise les divisions entre humains au nom de leur fraternité proclamée

» (reproduit dans La fin du siècle des ombres, 1999, p. 395). Jamais

plus ensuite il ne cessera de pourfendre cette nouvelle idéologie dominante qui

alimente désormais censure et chasse aux sorcières.

Notre académicien n’était naturellement pas plus tendre avec l’islam, autre

tabou qui tétanise les esprits faibles et engendre des cohortes d’idiots utiles de

l’anti-racisme. Pour ce rationaliste laïque fidèle à l’esprit des Lumières (on lui doit

une lumineuse définition de la vraie laïcité : « Si la laïcité entretient un lien intime

avec la démocratie, c’est que celle-ci respecte la liberté de tous les cultes et refuse

l’intrusion de l’un ou l’autre de ces cultes dans la sphère publique, laquelle doit rester

neutre » – avis à la sainte alliance Vatican-La Mecque !), il n’y avait guère de

différence entre islam et islamisme. Car selon Revel, « l’islam, depuis ses origines,

se définit et se vit comme indissociable du pouvoir et de l’organisation de la société

tout entière. Il ne tolère pas la séparation du civil et du religieux sur laquelle reposent

les États modernes » (Le Point, 24 avril 1897). Et tant l’idée d’un « islam tolérant »

que celle de « musulmans modérés » lui paraissaient relever de l’imposture. « J’ai lu

dans ma vie maints textes de plusieurs musulmans ou spécialistes occidentaux du

Coran selon lesquels l’islam serait une religion par essence des plus tolérantes. Mais

il doit s’agir d’une essence bien cachée, bien secrète, car j’en ai rarement vu la

moindre manifestation dans la pratique » écrivait-il dans Le Regain démocratique

(1992, p. 363) ; il persiste et signe dix ans plus tard dans L’Obsession antiaméricaine

: « La “tolérance musulmane” est à sens unique. Elle est celle que les

musulmans exigent pour eux seuls et qu’ils ne déploient jamais envers les autres »

(p. 125). Quant aux fameux « musulmans modérés » tellement majoritaires dont

parlent toujours les dévots du Politiquement correct – ce qui englobe en ce domaine

pratiquement tout le monde, y compris, hélas, beaucoup de libéraux... – Revel avait

beau désespérément tendre l’oreille et écarquiller les yeux, il n’en entendait ni ne

voyait guère : « On souhaiterait parfois que cette majorité supposée (modérée) se

prononce de façon plus ouverte, se manifeste de façon plus massive contre l’intolérance

des extrémistes. Son silence est accablant » (Le Point, 2 mars 1996) ; et il en

remet une louche dans L’Obsession en 2002 : « La notion que “l’immense majorité”

des musulmans fixés en Europe serait modérée se révèle n’être qu’un rêve, ce

qui fut mis spectaculairement en lumière durant les deux mois qui suivirent les

attentats contre les États-Unis » (p. 128). Et encore l’ami Jean-François n’a-t-il pu

commenter l’affligeante réaction de ces mêmes prétendus « modérés » lors de

l’affaire des « caricatures de Mahomet » ou celle de Robert Redeker...

 

Un champion résolu de l’individualisme

 

Revel pourchassait tout ce qui d’une manière ou d’une autre niait l’individu

et son irréductible liberté : le communautarisme ethno-confessionnel comme la

manie de vouloir faire communier les gens dans un « idéal collectif » (La Régression

démocratique, p. 473) ou encore les efforts de l’« ingénierie sociale » (Id.,

pp. 80 et 450) pour toujours plus collectiviser la vie courante. Pour lui, ce que

tous les totalitarismes cherchaient à exterminer n’était autre que ce même individu

(cf. La Grande Parade, p. 124). Mais son engagement individualiste s’exprimait

volontiers sous une forme plus explicite et affirmative. Dans Le Point du

5 décembre 1983, il salue avec enthousiasme ce qu’on avait alors cru être « le

retour de l’individu » – titre emblématique de sa chronique : « La réalité première

et ultime, le point de départ et le point d’arrivée de toutes choses dans les

sociétés humaines, c’est l’individu. » Dans la foulée, il se demandait si pour tous

les gouvernants « la délinquance, serait-ce l’individu lui-même ? ». Un an et demi

plus tard, le livre alors publié par l’auteur de ces lignes, De l’individualisme –

Enquête sur le retour de l’individu, eut droit à trois pages de vifs éloges revéliens

dans Le Point du 27 mai 1985 (sous le titre « La profession de soi »). Revel

saisit l’occasion pour délivrer sa propre profession de foi individualiste. Avec son

ironie coutumière, il notait : « Si le vocable “individualisme” figurait dans le Dictionnaire

des idées reçues, on peut hasarder que Flaubert l’aurait fait suivre de

ce commentaire : “Toujours forcené.” Aucune épithète, en effet, ne revient avec

une aussi lancinante fréquence, parmi tous les qualificatifs sévères qui pimentent

les diatribes dirigées contre ce vice dévastateur : l’individualisme. » Et il s’en prenait

à l’anti-individualisme massivement dominant et au procès intenté à l’individualisme

par tous les bien-pensants.

En 1992, dans Le Regain démocratique, il reviendra sur ce scandale permanent

en fustigeant chez les « gens de l’État... la haine pour ce qu’ils nomment

avec horreur l’individualisme ». Mais nos lecteurs ont bien entendu remarqué là

un extrait de la citation de Revel figurant en exergue de toutes les livraisons du...

Nouvel 1dividualiste. Et ce n’est pas un hasard : ses éditeurs entendent bien

être les plus actifs et fidèles héritiers intellectuels de tous les combats qu’a menés

celui qui osait, s’il le fallait, être seul contre tous sans jamais perdre quoi que ce

soit de ses légendaires vertus de bon vivant...

 

A lire : – De Pierre Boncenne, Pour Jean-François Revel (Plon, 2006) « Tombeau pour Jean-François Revel » (Commentaire, no 116, hiver 2006-2007)

A relire : – De Jean-François Revel, La Grande Parade, Plon, 2000, Pocket, 2001 (Prix du livre libéral de l’ALEPS 2000)

 

 

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Publications

 

Matthieu LAINE, auteur de La grande nursery, ouvrage de 2006 présenté sur le podium du Prix du livre libéral, nous a annoncé ce dix avril dernier, la création d’une nouvelle collection dont il est responsable chez Jean-Claude Lattès, Idées fausses, Vraies réponses. Premier volume paru : C’est trop tard

pour la terre signé Cécile Philippe.

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Pascal SALIN dont nous avons signalé dans notre dernier numéro qu’il avait été le sujet d’un florilège magnifique, L’homme libre (Les Belles Lettres, 2006), vient de publier Français n’ayez pas peur du libéralisme (Odile Jacob, 285 p.). Reprenant les termes d’un message de Jean-Paul II, il encourage les lecteurs à refuser la route de la servitude, c’est-à-dire la passivité, pour ne faire confiance qu’à la responsabilité créatrice de chacun et retrouver la route de la liberté.

 

Foin des réformettes, il faut que nos gouvernants choisissent enfin les réformes audacieuses que ce soit pour les dossiers retraite ou pour ceux de la sacro-sainte Sécurité Sociale à mettre immédiatement en concurrence, seul

moyen de rendre aux Fançais une liberté de choix. Et quant à la mondialisation,

elle porte en elle l’extension de la concurrence aux producteurs du monde entier,

concurrence qui est un processus de découverte et donc un facteur d’innovation

et de progrès.

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Le prix du Livre Libéral

 

Voici la liste des ouvrages couronnés par le Prix du livre libéral remis chaque année par l’ALEPS (et « doté » de 1 500 ).

 

Pour mémoire, pour les dix dernières années :

– 1998 : Philippe MANIÈRE, L’aveuglement français (Stock)

– 1999 : Patrick SIMON, Peut-être Catholique et Libéral (F.X. de Guibert)

 

– 2000 : Jean-François REVEL, La Grande Parade (Plon)

– 2001 : Christian JULIENNE, Le Diable est-il libéral ? (Belles Lettres)

– 2002 : Philippe NEMO : Histoire des idées politiques (PUF) et Pascal SALIN, Prix spécial pour l’ensemble de son oeuvre (offert par le CLSF Cercle Frédéric Bstiat de Paris)

– 2003 : Philippe SIMONNOT, L’Erreur économique (Denoël)

– 2004 : André BRULE et Michel DRANCOURT, Services Publics : l’imposture (J.-C. Lattès) et Guy MILLIÈRE, Prix spécial pour l’ensemble de son oeuvre

– 2005 : Nicolas LECAUSSIN, Cet État qui tue la France (Plon) et Ivan RIOUFOL, Chroniques de résistance, Prix du Journalisme économique

 

– 2006 : Alain LAURENT, Le libéralisme américain, Histoire d’un détournement (Les Belles Lettres)

 

 

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Assemblée générale de l’ALEPS : du travail en perspective !

Neuilly sur Seine, 10 avril 2007

 

Passé, présent, futur. Pour notre Association l’année qui vient de se passer aura été somme toute satisfaisante, le travail aura été bien fait. En revanche le présent et le futur immédiat ne sont guère encourageants, de sorte que c’est dans le futur lointain qu’il faut maintenant se projeter.

Telle était la trame de cette Assemblée Générale du 10 avril, qui a réuni, dans l’amphithéâtre du GIM, un public certes clairsemé (les vacances scolaires vident Paris de ses habitants) mais très motivé et participatif.

 

Notre trésorier Georges LANE a présenté le rapport financier, et les comptes de l’exercice ont été approuvés : les moyens sont hélas toujours maigres compte tenu de la tâche à accomplir. Cependant les cotisations restent fixées à 50  pour une personne physique et 500 e pour une personne morale. Que chacun pense à s’en acquitter sans tarder.

 

Rapport moral : En 2006 l’ALEPS a maintenu en les développant ses organes de communication : la revue « Liberté Économique et Progrès Social » dirigée magistralement par Jacqueline BALESTIER, la Nouvelle Lettre, avec près d’une centaine d’abonnés en plus, et le site www.libres.org qui reçoit

actuellement plus de 3 500 visites par jour. Les manifestations principales auront

été : le débat (en partenariat avec Contribuables Associés) sur les finances locales

autour de l’ouvrage de Gérard BRAMOULLE (Finances et Libertés Locales), le débat (en partenariat avec l’IREF) sur la concurrence fiscale en Europe, la XIXe Université d’Été sur le thème : « Le futur de l’Europe, harmonisation ou concurrence ? » rehaussée par la présence du Président de la République tchèque Vaclav KLAUS, et enfin, et non le moindre, le quarantième anniversaire de notre Association, le 12 décembre dernier, au cours duquel a été présenté le Guide du Candidat.

 

Hélas, la situation présente de la cause libérale en France n’est pas très reluisante. Sans doute notre production intellectuelle est-elle toujours abondante et de qualité, comme en atteste l’embarras du choix auquel a été confronté le jury du Livre Libéral présidé par Pascal SALIN. C’est Alain LAURENT qui a été couronné pour son livre Le libéralisme américain, Histoire d’un détournement paru aux Belles Lettres, et l’on a entendu de très belles présentations des oeuvres sélectionnées. Mais ces rayons de soleil ont du mal à percer les sombres nuages électoraux. Jacques GARELLO a fait connaître le résultat d’un travail d’analyse des programmes des candidats, et il n’y a pas dequoi se réjouir. Le débat qui a suivi a permis de confirmer que dans la salle peu nombreux étaient ceux qui se préparent à voter dans la joie.

 

C’est donc dans une perspective plus lointaine qu’il faut penser l’action de l’ALEPS. Cette action sera menée suivant les deux axes de la stratégie arrêtée depuis quelques années : regroupement de la famille libérale, insertion dans le réseau européen et mondial du libéralisme. Le « regroupement familial » a pleinement

réussi, comme en attestent les nombreuses initiatives prises en commun

avec Contribuables Associés, l’IFRAP, l’IREF, Euro 92, Liberté Chérie, Turgot,

et au premier rang desquelles figure le Guide du Candidat. L’ALEPS entend

jouer un rôle de catalyseur, et n’aspire à aucun rôle dominant : les libéraux ne

sont pas centralisateurs mais fédéraux. Le réseau européen fonctionne à plein,

notamment à travers l’IREF (dont le directeur des recherches est Pierre

GARELLO), l’Institute for Economic Studies Europe (fidèle partenaire de

l’ALEPS depuis des années, notamment pour l’action dans le monde universitaire), et la Société du Mont Pèlerin (naguère présidée par Pascal Salin et dont tous les membres français sont administrateurs de l’ALEPS).

 

La mission à accomplir est bien simple : continuer, au coeur de la société

civile, à améliorer la connaissance économique des Français, en s’appuyant en

particulier sur les chefs d’entreprises désireux de s’engager pour la liberté économique

(à l’image d’Axel ARNOUX), et faire pression sur la société politique

pour qu’elle accepte la nécessaire rupture avec l’État-providence qui ruine le

pays, notamment à travers un secteur public et des dépenses publiques démesurés,

une Sécurité Sociale et une Éducation Nationale qui sèment l’irresponsabilité

et récoltent la faillite et la violence. La vigilance s’impose aussi à l’encontre

des projets de relance constitutionnelle de l’Europe, car les libéraux ne veulent

ni du souverainisme ni du dirigisme. C’est du travail en perspective, la moisson est abondante, mais les moissonneurs sont encore peu nombreux.

 

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XXXe Université d’été de la Nouvelle économie

Aix-en-Provence, 26-29 août 2007

 

Les défis institutionnels de la mondialisation

 

Voici le programme détaillé des journées de la XXXe Université d’Été. Il est susceptible de quelques modifications mineures. A partir du lundi matin, les journées s’organisent autour de deux sessions plénières, l’une le matin 9 h 30/12 h 30),

l’autre l’après-midi (14 h/17 h) et

d’un débat général (17 h 30/18 h 30).

 

Dimanche 26 Août

19 heures Cocktail et Dîner d’ouverture au Grand Hôtel du Roy René

Les promesses de la mondialisation et les attentes des entrepreneurs

français

La mondialisation est une magnifique occasion de développer les entreprises

et de créer des emplois, mais aussi d’exprimer le talent, l’esprit d’entreprise

et l’innovation. Les entrepreneurs français ont besoin d’un nouvel environnement

institutionnel pour saisir cette occasion. Hervé NOVELLI, toujours

à la tête des « Réformateurs » et maintenant Secrétaire d’État en charge des

Entreprises et du Commerce extérieur, ouvrira les débats.

Reaganomics : How to win the tyranny of the statu quo : William NISKANEN

Conseiller de Ronald REAGAN, théoricien des « reaganomics », aujourd’hui

Président de Cato Institute, le Professeur William NISKANEN explique comment

ont été vaincues les pesanteurs de la bureaucratie et des lobbies.

 

Lundi 27 Août

9 heures Université Paul Cézanne, avenue Robert Schuman

 

Session I : Mondialisation et Institutions

 

La mondialisation, fruit de changements institutionnels

La mondialisation ne s’est pas installée par hasard, ni par le seul effet du

progrès technique. Définie comme la libre circulation, l’absence de discrimination

et la libre concurrence, elle a été possible grâce à l’explosion du bloc communiste,

à la découverte des bienfaits du marché, à la possibilité de délocalisation territoriale.

 

Les changements institutionnels qu’appelle la mondialisation

Institutions créées ou spontanées ? Faut-il des institutions spécifiques pour

instaurer l’ordre économique mondial ? Bilan de l’OMC, FMI, ONU, UNESCO

et autres esquisses de gouvernement mondial ou de coordination internationale.

La coordination par le marché et l’ordre spontané. Peut-il exister des institutions

universelles, en dépit des différences culturelles ? Une image de l’état

institutionnel des diverses nations et de leur insertion dans le concert mondial :

l’indice de liberté économique. Rôle du droit de propriété, du droit à l’initiative

économique, de la stabilité monétaire, de la liberté du commerce.

 

Session II : L’émergence de nouvelles institutions politiques

 

La Constitution au service de la mondialisation ?

La mondialisation, dit-on, implique l’état de droit et appelle la démocratie.

Les constitutions ont pour nature de défendre les droits individuels et de limiter

le pouvoir politique. Le constitutionnalisme, dans la tradition de Benjamin

Constant, est-il une solution suffisante et efficace ? La démocratie est-elle un

préalable de la mondialisation ?

 

La résistance des États

Mis en concurrence par la mondialisation, les États veulent la « maîtriser ».

Ils instaurent réglementation et protections, et s’organisent en cartels. Après

l’État-providence, « l’État bouclier ». La tentation est forte d’une Europe forteresse.

Cela permet aux hommes d’État de garder tous leurs pouvoirs, d’endiguer

la vague des privatisations et de prolonger les blocages structurels

Débat : Le nouvel État mondialisé : stratégie pour une réduction

de l’État

Bastiat ne voit que le libre échange pour réduire l’État en brisant le jeu des

corporations. Le mythe des « biens publics », poussé à son extrême avec les

« services publics à la française » peut-il résister aux réussites indiscutables des

privatisations ? Une société avec moins d’État est-elle promise à l’anarchie et

aux injustices sociales ?

 

Mardi 28 Août

 

Session III : L’émergence de nouvelles institutions juridiques

 

La tentation réglementaire

De la souveraineté d’un législateur mondial ou supranational. Les alibis des

« enrayeurs » : la protection de la planète, le développement durable, la concurrence

dommageable. L’exemple du droit européen.

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

Le développement du droit international privé

La naissance de la règle juridique à travers la pratique marchande : rappel

historique, aspects contemporains. Les bases du contrat, reconnaissance et protection

des droits de propriété. Le libre choix des juridictions. Problème de

« l’enforcement ».

 

Session IV : Concurrence généralisée ou « guerre économique » ?

 

La concurrence fiscale

L’harmonisation dommageable. Réduction de la fiscalité et redéfinition des

rôles de l’État. Les perspectives de la dette publique. La fiscalité patrimoniale

contre l’esprit d’initiative et la propriété privée.

 

La concurrence monétaire et financière

Monnaie et finances internationales. « Financiarisation » de l’économie ?

Spéculation boursière, dette publique et taux d’intérêt. La gestion des banques

centrales. La privatisation des instruments de paiement.

Débat : Dette publique et gestion budgétaire

La dette publique grève lourdement les budgets et pèse sur l’équilibre monétaire

mondial. Elle est causée et maintenue par l’excès des dépenses publiques.

La réduction des impôts est-elle pensable dans ces conditions ? Impôts, croissance

et dette.

 

Mercredi 29 Août

 

Session V : Mondialisation et modèles sociaux

 

La segmentation du marché du travail

La fluidité du marché mondial du travail se heurte à plusieurs obstacles : le

coût économique et culturel des flux migratoires, les différences dans le niveau

de protection sociale des travailleurs. Le concept de « modèle social » est-il pertinent,

ou se ramène-t-il à un protectionnisme syndical et corporatif, justifié par

le « dumping social » ?

 

La protection sociale dans une économie mondialisée

Dans la plupart des pays, la « protection sociale » est organisée aujourd’hui

par les pouvoirs publics. Résistera-t-elle à la mondialisation ? Elle est menacée

d’implosion par le système de répartition et l’importance de la dette sociale,

mais aussi d’explosion du fait de la perte de compétitivité due aux charges

sociales. La mondialisation va-t-elle niveler la protection sociale et dans quel

sens ? L’alternative peut-elle se trouver dans la privatisation et la capitalisation ?

 

Session VI : Vers un humanisme marchand ?

 

La dimension humaine de la mondialisation

La mondialisation est l’occasion de constituer un espace de rencontre des

hommes et des cultures, d’effacer l’histoire des incompréhensions et des guerres.

Les changements institutionnels qu’elle implique se ramènent à la

reconnaissance de droits individuels conformes à la nature et à la dignité de la

personne humaine. C’est le cas notamment de la propriété. La mondialisation

donne à chacun la chance de son épanouissement au service des autres.

L’anthropologie de la mondialisation : un « homo globalis » ?

 

Liberté, Responsabilité et Subsidiarité

Si les institutions mettent les hommes en situation de liberté et de responsabilité,

les comportements individuels sont toujours déterminants. Quels que

soient les mérites de l’ordre marchand, ils ne peuvent effacer la nécessité d’un

ordre communautaire. La solidarité volontaire trouve dans la mondialisation

l’occasion de s’exprimer, elle accompagne les efforts de ceux qui sont encore

en panne de développement. La solidarité s’organise suivant le principe de subsidiarité.

Un monde nouveau peut se construire, plus proche des aspirations de

l’être humain.

Débat : L’éducation à la mondialisation

Le système éducatif prépare-t-il les jeunes à construire ce monde nouveau ?

La tradition des universités, les rencontres internationales. La vie familiale,

l’esprit.

 

Les célèbres 4 dauphins d’Aix-en-Provence sont devenus le symbole de notre « festival » d’été.

 

ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFORMATIONS/ALEPS INFO

 

La Fête de la Liberté

Paris, dimanche 16 septembre 2007

 

Le rendez-vous est fixé Espace Charenton, 323 bis rue de Charenton à

Paris dans le 12e arrondissement.

Cette Fête de la Liberté est organisée, en contrepoids à la Fête de l’Humanité,

par les associations et autres Think Tanks dont Contribuables Associés,

IFRAP, CLE, Liberté Chérie, Créer son École, SOS Action Santé Europe, et

entend regrouper tous ceux qui sont adeptes des idées de liberté.

Débats, spectacles, projections audiovisuelles et librairies, de 10 heures à

18 heures.

*

*     *

 

 

- Bulletin 119, avril 2007

 

AVANT-PROPOS

 

Dire que le marché du travail n’est pas homogène dans l’Union Européenne est un doux euphémisme. Il suffit de lire l’article de Georges LANE pour en être définitivement persuadé. Il dénonce un concept bâti de façon anarchique à partir de plusieurs écoles de pensée économique : classique, keynésienne, socialocommuniste, autrichienne et j’en passe.

Comment y voir clair ?

 

L’afflux d’informations contradictoires maintient chacun dans un état d’ignorance telle qu’il ne connaît même pas le « vrai » prix de son travail. A qui profite cette confusion ? Aux politiques, aux syndicats ? Et que penser du rôle des médias ?

La démonstration de Georges LANE aboutit à la conclusion que le « dumping social » est un « anti-concept » économique, le seul concept authentique étant celui de la liberté d’action de l’individu. Mais, parmi nos futurs dirigeants, qui le dira haut et fort ? (p. 2)

 

L’appareil d’État est trop lourd et la force vive que représentent les entrepreneurs ne peut plus s’exprimer. Récemment le sort des chefs d’entreprise a inspiré à Laurence PARISOT, présidente du MEDEF, un ouvrage qui incite chacun d’eux à « sortir de l’ombre » et à oeuvrer pour que la baisse des prélèvements obligatoires et des dépenses publiques aboutisse à leur libération et à la création d’emplois.
Ce sont les bonnes
feuilles de cet ouvrage « Besoin d’air » que nous reproduisons en page 26 parce qu’elles sont toniques et résolument optimistes.

 

Parmi les « recettes » pour « donner de l’air » aux firmes il en est une encore peu exploitée : Ne pourrait-on pas imaginer qu’une entreprise puisse « grossir » en s’appliquant à faire « maigrir » l’État ? C’est cette thèse hardie que soutient Olivier MERESSE. Selon lui, les entrepreneurs qui subissent le poids lourd des charges devraient carrément – plutôt que la passivité ou la fuite – choisir la dissidence...et en tirer profit ! (p. 14)

 

Si des chefs d’entreprise nous lisent – et il y en a bien sûr ! – leurs réactions à cet appel à la dissidence nous seraient très précieuses.

 

Jacqueline Balestier

Secrétaire Général de l’ALEPS

Georges LANE

 

DUMPING SOCIAL ET COMPÉTITIVITÉ

 

1. L’Europe sociale ou le modèle social européen

 

L’« Europe sociale » est, pour ceux qui emploient l’expression, une façon de parler du droit positif en matière de travail ou de sécurité sociale dans les pays de

l’Union européenne, i.e. de l’organisation internationale avatar par le traité de Maastricht (1992) de la Communauté économique européenne instituée par le traité de Rome (1957).

 

En fait, l’Europe sociale est pour une large part la résultante de droits positifs nationaux différents les uns des autres. Ce qui amène, par exemple, le Bureau international du travail, autre organisation internationale mais plus ancienne, à établir une nomenclature en

dix points pour prendre en considération statistique tous les aspects possibles (1) :

(1) Source : http://www.ilo.org/public/english/protection/condtrav/pdf/W-fe-03.pdf#search=%22eurostat%20cotisations%20sociales%22

 

– salaires et traitements directs (y compris primes de production directe et majorations pour les heures supplémentaires) ;

– rémunération pour les heures rémunérées mais non effectuées (congés annuels, jours fériés, etc.) ;

– primes et gratifications (primes de fin d’année, de participation, de vacances) ;

– avantage en nature (nourriture, combustible, vêtement) ;

– coûts relatifs au logement du personnel supportés par l’employeur ;

 

– charges de sécurité sociale supportées par l’employeur (légales, conventionnelles et contractuelles) ;

– frais de formation professionnelle ;

– coûts relatifs aux services sociaux (cantines, services de bien-être) ;

– autres coûts (frais de transport, vêtements de travail, recrutement) ;

– impôts considérés comme coût de main d’oeuvre (taxes sur l’emploi ou les salaires).

 

S’agissant des charges de sécurité sociale, les cotisations sociales prises en considération statistique par Eurostat (2) (SEC95 code D.61), celles-ci sont divisées en cotisations sociales effectives et cotisations sociales imputées.

(2) Source : http://epp.eurostat.ec.europa.eu/portal/page ?_pageid=1073,46870091&_dad=portal&_schema=PORTAL&p_product_code=DAD12048

 

Les cotisations sociales effectives comprennent :

– les cotisations sociales effectives des employeurs,

– les cotisations sociales à la charge des salariés et

– les cotisations sociales des travailleurs indépendants et des personnes n’occupant pas d’emploi.

 

Les cotisations sociales imputées représentent la contrepartie des prestations sociales (moins les éventuelles cotisations sociales des employés) versées directement par les employeurs.

 

Je soulignerai encore qu’il convient de distinguer dans l’Europe sociale les règles des droits positifs du travail ou de la sécurité sociale et les règles de droit

(propriété, responsabilité et échange/contrat). Il faut aussi admettre que les

cadres juridiques nationaux se séparent les uns des autres non seulement par le

droit positif mais aussi par les conséquences de celui-ci sur les règles de droit.

 

Exemple de conséquence, la création des « droits sociaux » conférés aux gens.

Il s’avère que les droits en question sont des « faux droits » car ils sont vides de

richesses jusqu’au jour où ils en sont remplis si tant est qu’ils le soient un jour (ce point a été souligné par J. Rueff à diverses occasions). Une preuve de leur fausseté est, s’il est besoin, qu’ils ne sont jamais transportables d’un pays à un autre, ni même échangeables d’une façon ou d’une autre.

 

Il faut entendre par « modèle social européen », d’une part, le rassemblement

de tous ces « droits sociaux », résultats des droits positifs nationaux du travail ou de la sécurité sociale et, d’autre part, la tentative de rendre compatibles les droits positifs sous-jacents. Pour avoir une idée de la démarche, il y a par exemple le rapport (octobre 2005) de Juan Manuel Barroso, président actuel de la Commission européenne, intitulé : « justice sociale et compétitivité dans le contexte général de la mondialisation »... Cf. http://ec.europa.eu/growthandjobs/pdf/COM2005_525_fr.pdf


Je ne m’y étends pas davantage.

 

2. Le marché du travail de l’Union européenne

 

Autre conséquence de l’Europe sociale ou du modèle social européen, le marché du travail de l’Union européenne est loin d’être homogène.

 

Le « marché du travail » est un concept de la théorie économique et il existe

plusieurs écoles de pensée économique pour le définir et l’analyser :

* l’école classique ou néoclassique schématisée entre autres par Pigou et susceptible de divisions,

* l’école de Keynes et de ses disciples qui refusent la théorie de l’école classique et surtout son second postulat de l’offre de travail à cause des objections qu’ils lui font,

* l’école socialo-communiste pour qui le travail ne serait pas une marchandise,

* l’école autrichienne pour qui le marché du travail est un aspect du processus d’échange, de la catallaxie.

 

Dans ces conditions, le marché du travail de l’Union européenne tel qu’il existe

est la résultante du cadre juridique qui le régit, qu’il soit dénommé Europe sociale

ou modèle social européen, et de l’école de pensée économique qu’on privilégie

pour le définir et l’analyser. Pour cette raison, il n’est pas homogène ou, si on

préfère le mot, il est « segmenté » : non seulement il est entravé par des règles

nationales, mais il tend à être mis en cage par les instances de l’Union européenne.

 

3. L’ignorance entretenue sur le prix du travail

 

A priori, le « prix du travail » est ce dont conviennent en définitive sur le

marché du même nom, l’employeur – le demandeur de travail – et l’employé –

l’offreur de travail – pour le service qu’est le travail en question et étant données

les règles de droit. Pour trois des grandes écoles de pensée citées, le prix du travail est égal à la productivité marginale du travail.

 

Un indicateur empirique du « prix du travail » est la productivité par tête.

Elle se mesure étant données les règles de droit et le droit positif du travail ou

de la sécurité sociale du pays, et non pas jusqu’à présent de l’Europe sociale.

Dans le cas de la France, par exemple, son évolution dans la période 1995-2005 est retracée dans le graphique ci-dessous :

Source : http://www.industrie.gouv.fr/observat/chiffres/panorama/pdf/if_

chap9.pdf#search=%22ocde%20co%C3%BBts%20salariaux%202006%22

 

On remarquera en passant que le prix du travail a augmenté de façon

presque monotone, croissante de l’indice 100 en 1995 à près de l’indice 145

en 2005, en dépit d’une période mouvementée entre 2000 et 2003.

 

Le prix du travail est surtout en pratique ce dont conviennent l’employeur

et l’employé étant donnés le cadre juridique et ce que le législateur national

oblige, par exemple en France mais aussi ailleurs, à dénommer le salaire brut.

 

Il s’ensuit que, selon les règles du droit positif, le prix du travail correspondant

à la productivité du travail peut s’avérer supérieur ou égal au salaire brut

(cf. dans le cas de la France le graphique ci-dessus). Si une différence existe, elle

est le résultat du droit positif et correspond à ce qu’il est convenu de dénommer

abusivement « cotisations sociales employeur » – comme si celles-ci n’étaient

pas supportées aussi par l’employé –. Et on parle en conséquence et malheureusement

de « salaire superbrut », de « salaire complet », de « coût salarial », pour désigner le salaire brut augmenté de ces charges qu’imposerait le droit positif au seul employeur, i.e. en vérité pour désigner le prix du travail correspondant à la productivité de l’employé, le vrai prix du travail.

 

Il s’ensuit aussi que, fait important pour l’économiste qui ne se situe pas

dans le monde hypothétique de la certitude ou de l’incertitude déterministe,

l’employé ignore en général totalement le vrai prix de son travail et en partie

seulement son salaire brut.

Il reste que les politiques gloseront sur le « pouvoir d’achat du salaire brut »,

et les statisticiens se chargeront de le mesurer comme s’il avait une signification

économique... On ne peut que le regretter à défaut de pouvoir changer leur

discours, et qu’affirmer que le seul pouvoir d’achat à considérer devrait être celui du vrai prix du travail.

 

Le vrai prix du travail ou le salaire brut sont encore à distinguer du prix à

quoi l’employé est en définitive sensible dans le monde d’ignorance où il vit et

qui est la somme de monnaie qu’il reçoit périodiquement, en toute connaissance, sur son compte en banque : c’est le « net payé ».

 

Et s’il y a une différence entre le salaire brut et le net payé, elle est encore

le résultat du droit positif et correspond à ce qu’il est convenu de dénommer

« cotisations sociales employé », une somme de monnaie que doit obligatoirement

verser l’employé en vertu des règles du droit positif en matière de travail ou de sécurité sociale.

 

Il s’ensuit qu’au total, selon les règles du droit positif national, le « net payé »,

qui est connu de l’employé, est inférieur ou égal au salaire brut, qu’il connaît plus ou

moins, lui-même inférieur ou égal au vrai prix du travail qu’il ignore en général et qui

est payé par l’employeur. Et la différence entre le vrai prix du travail et le net payé – diminué encore de l’impôt sur le revenu – est ce qu’on dénomme « coin fiscal ».

 

Pour l’économiste, une telle situation d’ignorance entretenue n’est pas acceptable.

Comment peut-elle exister ? Je ne vois qu’une réponse : par la connivence

de la classe des politiques et des syndicalistes, déjà à l’initiative du droit positif, d’un

côté, et, de l’autre, une partie de la classe des dirigeants d’entreprise. En admettant

que le travail ne soit pas une marchandise comme une autre dans la réalité – ce

dont ils semblent rêver –, tout se passe comme s’ils réussissaient à faire en sorte

que le marché du travail ne soit pas un marché comme un autre, ils détruisent

l’information et entretiennent l’ignorance sur le prix de ce qui y est échangé. Ma

conclusion sur ce point est qu’il revient économiquement au même qu’il n’y ait pas

de prix ou que le prix soit ignoré en partie ou en totalité par les employés. Une

telle situation est insoutenable à terme et de plus en plus coûteuse en attendant que soit atteint le terme... que personne ne connaît a priori.

 

La destruction d’informations a mainte conséquence. L’une d’elle a trait,

par exemple en France, à l’organisation de la sécurité sociale obligatoire. Les

employés ne savent pas ce qu’ils achètent à cette organisation – qu’ils connaissent

mal comme en témoignent les sondages – et, en conséquence, ce qu’ils

devraient en attendre au maximum. D’où la surconsommation, les gaspillages et la gabegie, bref l’irresponsabilité.

 

Étant donnés les employeurs, les employés et les droits positifs différents

des pays de l’Union européenne, bref étant donné l’Europe sociale ou le modèle

social européen, il est un premier fait observable : les salaires bruts sont différents

d’un pays à un autre (cf. Marcus, 2006 et tableau 1) (3).

(3) Vincent Marcus, division Salaires et revenus d’activité de l’Insee dans un article intitulé

« Les salaires et le coût du travail dans l’Union européenne et les pays candidats », Données

sociales – La société française édition 2006, consultable via internet : http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/DONSOC06yv.PDF#search=%22couts%20salariaux%20eurostat%22

 

Tableau 1

Salaires bruts annuels moyens des salariés à temps complet dans l’industrie et les services en 2003

Le second fait observable que je retiendrai est que, de même, sont différentes

les cotisations sociales employeur rapportées au salaire brut, à la « rémunération

totale » (en abrégé, CSOE) (cf. tableau 2 pour l’année 2003) :

Certains déduiront de ces deux faits observables, de ces disparités de chiffres, que le marché du travail de l’Union européenne est non seulement hétérogène, mais encore un marché de concurrence imparfaite et qu’il y aurait « dumping social ».

 

Je vais en déduire pour ma part autre chose en relation avec la notion de « dumping social » employée.

 

4. La concurrence et le dumping

 

Il est traditionnel dans certaines théories économiques de parler de « dumping » dans le cas du marché d’un produit supposé de concurrence imparfaite où, étant donné le prix du marché, un offreur décide de vendre son produit à un prix inférieur au minimum de son coût de production unitaire dans le but de

faire sortir ou d’empêcher d’entrer des concurrents dans le marché. Le contexte

d’analyse théorique est en général un contexte sans incertitude et plus ou moins

sans durée. La notion de dumping stigmatise donc la démarche d’un offreur

dans une pratique qualifiée aussi de concurrence déloyale.

 

On s’attendrait à ce que les mêmes parlent de dumping – ou de dumping

social étant donnée la qualité de la marchandise « travail » – pour stigmatiser

dans le marché du travail supposé de concurrence imparfaite bien qu’encadré

par un droit positif, la démarche d’un offreur de travail – un employé – qui

vendrait ses services à un prix inférieur à celui qui lui permet de faire face à ses

dépenses quotidiennes minimales, vitales. Mais il n’en est pas ainsi.

 

Je vous ferai remarquer en passant que ceux qui construisent le concept laissent à penser que les gens connaissent le vrai prix du travail, que les employés

et les employeurs en conviennent en toute connaissance. Mais cela est faux, au

moins en France, comme on vient de le dire. De plus, je répéterai que les mêmes

sont à la base de cette ignorance et l’entretiennent ! Et j’ajouterai qu’il en est

d’ailleurs ainsi de tous les salaires, y compris du SMIC, ce qui permet à l’occasion

à des politiques de dire impunément, sans être contredits par les médias, qu’ils

fixeront le SMIC à 1 500 euros en 2012 s’ils sont élus en 2007 alors qu’il est

aujourd’hui proche de 2 000 euros (exemple du parti socialiste et du SMIC à

1 500 euros en 2012, cf. mon texte sur http://blog.georgeslane.fr/category/

Le-retour-de-la-societe-civile/page/2).

 

Par « dumping social », et sans le préciser, ceux qui utilisent l’expression

ne visent pas en fait la démarche de l’offreur de travail, de l’employé, mais celle

du demandeur de travail, de l’employeur, qui préfère aller sur les marchés nationaux

étrangers où les vrais prix du travail sont les moins élevés plutôt que de

rester sur son marché national où ils sont plus élevés. L’expression « dumping

social » est donc pour le moins en décalage par rapport la notion de dumping

puisqu’elle ne vise plus la démarche prêtée à l’offreur, mais une démarche prêtée

au demandeur. Parler de « dumping social » pour désigner une démarche prêtée

à des demandeurs de travail dans un marché du travail en concurrence imparfaite

est en définitive une première erreur économique.

 

Deuxième erreur économique : étant donnée l’imperfection supposée du

marché du travail, la recherche par les employeurs de prix moindres n’est pas un

signe de dumping social, mais au contraire et sauf à appeler un chat un chien,

une démarche étudiée en long et en large par la théorie économique et qui n’a

rien à voir avec le dumping, c’est tout simplement la mise en concurrence des

offreurs. C’est une façon de surmonter les imperfections de la concurrence sur le

marché du travail et d’être soi-même – plus – compétitif étant donnée l’ignorance

ou la mauvaise information dans laquelle on se trouve et qu’on cherche à réduire.

 

Troisième erreur économique courante : on ne saurait porter un jugement

de valeur sur des statistiques, sur les chiffres de grandeurs mesurées. Les

grandeurs mesurables se comparent sur la base des résultats de leurs mesures,

ceux-ci sont égaux ou inégaux, on les ordonne par ordre croissant ou décroissant,

on les traite statistiquement, il n’y a rien d’autre à faire.

 

Porter un jugement de valeur sur les chiffres des salaires bruts ou des CSOE

relève de ce type d’erreur, c’est l’erreur que font les hérauts de la notion de

dumping social. Ils la commettent de deux façons :

– d’une façon statique, en avançant que dans les pays où soit les salaires

bruts sont moindres, soit les CSOE le sont, il y aurait dumping social ;

– d’une façon dynamique, en avançant que dans les pays où les CSOE

sont réduites par la réforme du droit positif (exonération des charges sociales

par exemple), il y aurait dumping social ; de plus, ils ajoutent alors que le dumping

social serait d’autant plus néfaste qu’aux dires de certains, il n’améliorerait

pas l’emploi.

Prenons garde à ces faux jugements qui suscitent un débat du même tabac.

 

Ce débat existe, par exemple, en France depuis quelques années et le Sénat a eu l’occasion de faire le point dessus en novembre 1994 via un rapport de Joël Bourdin (4), sénateur, et en particulier d’une annexe intitulée « Dix ans d’évaluation des effets des cotisations sociales sur les bas salaires » mentionnant les principales études sur la question (cf. tableau 3 ci-dessous).

(4) Cf. par exemple le rapport du sénateur Joël Bourdin intitulé « Les perspectives économiques 2005-2009 : les voies d’une croissance autonome et soutenue ». No 70 – Annexe au procèsverbal de la séance du 23 novembre 2004 rapport d’information fait au nom de la délégation du Sénat pour la planification (1) sur les perspectives macroéconomiques et des finances publiques à moyen terme (2005-2009) – http://www.senat.fr/rap/r04-070/r04-070.html

 

Si on adhère à l’école de pensée économique autrichienne et si, en conséquence, on définit la concurrence comme la liberté de faire, comme la liberté de l’être humain de fournir des services volontairement (cf. aussi Bastiat ou Pareto par exemple qui n’étaient pas « autrichiens »...), comme la libre entrée/ sortie d’un marché dans un contexte temporel et d’incertitude ou d’ignorance, le débat n’a pas lieu d’être : le dumping et a fortiori le dumping social sont des anti concepts. Le dumping n’est pas une pratique déloyale car la pratique ne

peut pas être suivie dans un tel contexte par un être humain rationnel : c’est une erreur économique d’y faire référence.

 

Il n’en reste pas moins qu’on peut toujours considérer, sans adhérer à

l’école de pensée économique autrichienne, que le vrai dumping social est pratiqué

par les politiques et les syndicats qui font tout pour braquer l’attention des

employés sur les salaires bruts et non pas sur les vrais prix du travail, ou bien

qui font croire qu’il y aurait des cotisations sociales obligatoires employeur, d’un côté, et des cotisations sociales obligatoires employé, de l’autre.

 

5. Le « compulsory loading » social

 

Si on admet un instant encore que le dumping social est une notion non erronée et digne d’intérêt, il convient de reconnaître que, pour qu’il y ait aujourd’hui dumping social de la part de certains employeurs, il a fallu qu’antérieurement il y ait eu loading ou burdening social – pour continuer à utiliser un mot anglais... – et que le loading conduise à la situation présente.

 

Et le fait est que le loading social ne s’est pas fait librement comme se ferait le dumping social, mais de façon compulsory ou mandatory – pour rester en anglais –. On soulignera en passant qu’il conviendrait de s’interroger sur l’obligation édictée (5).

(5) Dans le cas de la France, cf. par exemple mon article intitulé « les paradoxes de la sécurité

sociale » dans le bulletin trimestriel de l’aleps Liberté économique et progrès social, no 82 (et no 83

pour correction d’erreur d’édition), 1997.

 

La qualité compulsory (ou mandatory) du loading social est à coup sûr un indicateur de son caractère « anti social ». Le social ne saurait être synonyme d’absence de liberté de choix, de cage ou de prison.

 

Le compulsory loading social est en vérité une démarche interventionniste des hommes de l’État de la pire espèce, de celle qui a permis aux hommes de l’État de l’URSS, créée en 1917, d’opprimer des peuples, celui de leur pays et ceux d’autres, et de faire perdurer le système plus longtemps qu’il n’aurait dû exister si seul le leur avait été esclave.

 

Schumpeter a insisté sur ce point de l’interventionnisme croissant en Occident en 1942 dans son livre Capitalism, Socialism and Democracy comme le rappelle H. Matthes, le président du Comité éditorial de European Economy, dans sa préface à « The Welfare State in Europe », European Economy, no 4, 1997, p. 3. Schumpeter montrait alors que le « modern western welfare state » allait transformer l’Occident en socialisme et mettait donc en garde contre l’évolution.

 

Et Matthes de faire remarquer qu’en s’exprimant ainsi Schumpeter oubliait ce qu’il avait souligné antérieurement dans Theory of Economic Development à propos de la « constructive destruction » du capitalisme, véritable antidote.

 

Mais Matthes de considérer aussi, en 1997, que l’Occident serait dans une telle phase, dans une nouvelle vague de destruction créatrice.

 

Il reste que le compulsory loading social est aussi une démarche interventionniste

de type français, de celui qui a permis à la classe politique et syndicaliste de faire perdurer le système de l’« organisation de la sécurité sociale obligatoire »,

créée à partir de la décennie 1940, jusqu’à aujourd’hui, d’en arriver à parler du

« modèle social français » et de ne pas se soucier que, en particulier, l’indicateur

représentatif du prix du travail qu’est le salaire brut annuel moyen à temps

complet dans l’industrie et les services fût situé en dessous de la moyenne des salaires bruts annuels moyens comparables dans les 15 pays de l’Union européenne ou, si on préfère, de l’Europe sociale (6).

(6) S’agissant de l’évolution dans la période 1995-2005, on pourra se reporter au graphique ci-dessus qui fait apparaître les tendances en raisonnant non pas sur le salaire brut annuel moyen, mais sur le coût salarial horaire.

 

Il apparaît en effet qu’en France, en 2003 (cf. tableau 1 ci-dessus),

le salaire brut annuel moyen était de 28 642 euros (les CSOE représentaient 41,4 % de ce chiffre) alors que la moyenne de l’« Union européenne des 15 » s’élevait à 31 188 euros (pour des CSOE de 28,4 % du salaire brut annuel moyen) et que celle de l’« Union européenne des 25 » se situait à 26 445 euros (pour des CSOE non communiqués).

 

En France, en 2003 :

* le salaire brut annuel moyen de l’employé était donc, inférieur à la moyenne de l’Europe sociale des 15, de près de 10 points ;

* le taux des prétendues « cotisations sociales employeur » (CSOE) était, lui, supérieur à la même moyenne dans une mesure de l’ordre de 13 points ;

* le salaire brut annuel moyen de l’employé était néanmoins supérieur à la moyenne de l’Europe sociale des 25, mais de seulement 8 points.

 

Peut-on parler d’une belle réussite du modèle social français par rapport au « modèle social européen », seule explication concevable du phénomène ?

Je laisse chacun donner à la question la réponse qu’il juge bonne.

 

6. Conclusion : des erreurs et unevérité

 

1) Le dumping, social ou autre – le cas échéant, monétaire –, n’existe pas sauf dans des théories économiques irréelles. La notion de dumping y a été créée de toutes pièces par des hypothèses contestables, celle de la concurrence imparfaite et celles sur le contexte d’analyse (en particulier celles qu’il n’y a ni

durée, ni incertitude non déterministe, ce qui revient à limiter implicitement, en définitive, la liberté d’action de l’être humain).

 

2) Le dumping social, défini sur la base des salaires bruts ou des CSOE, atteste de la diversité des rémunérations qu’occasionnent les réglementations différentes des législateurs nationaux de pays fermés ou peu ouverts à l’information de l’Europe sociale ou du modèle social européen.

 

3) La diminution des CSOE, autre définition du dumping social chérie des

thuriféraires de la notion, n’accroît pas l’injustice caractérisée par moins

d’emplois comme certains d’entre eux veulent bien le faire croire (et cela contre la théorie économique digne de ce nom), mais au contraire elle renforce la compétitivité des firmes caractérisable par la création ou la sauvegarde d’emplois.

 

Pour cette raison, je ne saurais trop dénoncer le faux débat qui existe en

France sur la question de l’« exonération des charges sociales sur les bas salaires » (7), depuis que cette dernière a été mise en oeuvre dans la décennie 1990.

(7) Cf. rapport du sénateur Joël Bourdin, op. cit.

 

Et je ne saurais trop conseiller de ne pas être dupe du dernier rapport de

la Cour des comptes sur la question dont des journalistes viennent d’informer de la publication prochaine (jeudi 24 août 2006, il était encore non publié selon Les Échos (8)).

(8) A ma connaissance, il n’a pas été finalement publié.

 

Le rapport semble tendre à faire rebondir le débat et ne faire

qu’ajouter à une confusion inutile... en établissant un « réquisitoire contre l’“exonération

passée” »... si on en croit le quotidien. Sauf bien sûr à ce qu’il veuille,

par une voie détournée – mais la ficelle est un peu grosse –, faire pression sur

l’État pour qu’il y ait une augmentation des CSOE par la création d’une nouvelle

cotisation obligatoire, une TVA sociale par exemple...

 

4) Mais tout cela nous ramène à la vérité que le dumping social est un

« anti concept » économique, le seul concept étant celui de la liberté d’action de

l’être humain ou, si on préfère, de la concurrence dans un état de droit. C’est

une erreur économique de s’y référer, sauf à vouloir intimider, désinformer ou

mentir à qui on s’adresse. A cet égard, braquer l’attention de l’opinion publique

sur le pouvoir d’achat des salaires bruts, comme s’y attellent en France les politiques,

les syndicalistes et les médiatiques, au lieu de l’informer sur les pouvoirs d’achat présent et futur des vrais prix du travail tant en France qu’à l’étranger témoigne en fait d’une forme extrême de dumping, à savoir le dumping politique !

 

Et je suis étonné que, face à cette démarche véritablement déloyale, la classe des dirigeants d’entreprise dans sa grande majorité n’ait pas réagi depuis maintenant 60 ans.

 

 

Olivier MÉRESSE

 

LIBÉRALISATION : LA VOIE COMMERCIALE

 

Nous, pauvres citoyens, avons peu de capacités, avec nos petits bras

et nos petites voix, et même avec nos grandes plumes, pour faire

décroître l’État. En revanche la puissance d’une entreprise

commerciale, compte tenu du rôle que vont jouer ses produits ou les services

rendus, ses moyens publicitaires, son poids au sein d’une économie, peut avoir

une influence très salutaire sur l’élargissement de nos libertés. Et ce pour des

raisons d’efficience bien connues (division du travail, expertise contractuelle,

concentration de capitaux...) qui justifient d’ailleurs l’existence, hors du circuit

commercial marchand, d’organisations libérales (Aleps et autres thinktanks).

  

Mais hélas, nous pouvons noter qu’à l’intérieur du circuit commercial marchand trop peu d’entreprises s’opposent au prince. Cela se comprend : tel leader obtient des avantages d’un État législateur ou dépensier, tel suiveur et éventuellement tel challenger aussi. Mais il existe bien un challenger (4e, 5e, 10e...) disposant de quelques moyens, qui a intérêt à jouer la carte contraire. Sans abonder (et c’est bien regrettable !) des exemples existent déjà d’entreprises qui jouent cette carte avec profit, au moins ponctuellement (ainsi certaines campagnes publicitaires des magasins E. Leclerc qui prennent à partie la législation).

 

Si la litanie des nuisances fiscales et réglementaires que la contrainte publique fait peser sur les entreprises nous est familière, nous sommes-nous suffisamment interrogés sur les attaques que les entreprises pourraient porter contre l’État, et plus particulièrement sur le profit qu’elles pourraient en attendre ? Nous nous

efforcerons donc de lister tous les avantages commerciaux qu’une entreprise peut tirerd’une opposition plus franche à l’État, et devant la richesse de cet inventaire, nous conclurons que le seul frein à l’adoption par davantage d’entreprises des idées que nous défendons (pour en faire leur « politique d’entreprise ») est que nous ne diffusons pas assez souvent cette bonne nouvelle : s’opposer à l’État peut rapporter des sous.

 

Quels avantages une entreprise pratiquant une politique libérale est-elle en droit d’espérer ?

 

Une première série d’avantages tient aux bénéfices procurés par plus de

cohérence. Je fréquente assez de patrons de gauche pour constater les tiraillements

dont ils sont l’objet, entre leurs beaux discours et les nécessités de leur

activité. L’idéologie socialiste qui leur embrume l’esprit complique beaucoup leurs

vies, même s’ils ne s’en rendent souvent pas compte, la fierté d’être « de gauche »

justifiant tous les sacrifices à commencer par la lucidité. Mais obligés de tenir un

langage différent aux employés, aux clients, aux syndicats, aux actionnaires ou

aux amis, ils sont condamnés à compartimenter leur existence comme des maris

volages, et souvent avec le même insuccès. S’il ne nous est pas possible d’affirmer

qu’être libéral permet à l’entrepreneur de sûrement s’enrichir (seul le travail

engendre la richesse, et puis un contrat public juteux profite au courtisan plutôt

qu’au commerçant) à coup sûr cela lui fait gagner du temps en lui épargnant bien

des justifications oiseuses et en l’autorisant à parler à tous d’une même voix.

 

Cette nécessité d’une cohérence entre les discours et les actes est inscrite

dans la nature même de l’entreprise. Un candidat à une élection peut promettre

puis ne pas tenir. Une association humanitaire peut recevoir des dons en se

contentant, au lieu de faire, de faire croire qu’elle fait. Pour l’entreprise privée

(celle qui vend des produits concurrentiels sur des marchés libres) l’illusionnisme

ne paie pas ou pas longtemps. Pour obtenir les moyens de satisfaire ses clients

de demain, l’entreprise doit commencer par satisfaire ses clients d’aujourd’hui.

 

L’entreprise est en elle-même porteuse d’une éthique, comme il se doit

conforme à sa nature. Ainsi n’y a-t-il pas lieu de se demander « Quelle éthique

pour l’entreprise ? » puis partir à une arbitraire pêche aux valeurs, mais simplement

choisir entre l’éthique d’une administration publique et celle d’une entreprise

privée. Une entreprise digne de ce nom, de ce titre de gloire, est du côté

de l’échange volontaire plutôt que de la contrainte policière, et choisit de prendre

en charge les problèmes plutôt que de s’en plaindre. Par nature l’entreprise

privée est anarchiste, dissidente, pragmatique et responsable.

 

Une révolution en terme d’approche peut alors consister à considérer l’étatisme

comme un problème parmi tant d’autres, donc digne d’être pris en charge

par des entreprises (comme n’importe quel autre problème pourrait l’être) et ce texte n’a d’ailleurs pas d’autre ambition que de vous en convaincre.

 

La bonne place de l’entreprise est du côté de la cognée plutôt que du manche

 

Après s’être battus contre la loi Royer en 1973 puis contre le monopole des

compagnies pétrolières en 1979, les centres E. Leclerc s’attaquent en 1981 à la

loi Lang sur le prix du livre (rabais limité à 5 % du prix fixé par l’éditeur) en offrant des livres 20 % moins chers répercutant auprès des clients les rabais obtenus auprès des éditeurs. Deux étiquettes figuraient sur les livres : l’une rose correspondant au prix Lang, l’autre verte correspondant au prix E. Leclerc, et il était demandé à chaque client de choisir en caisse celui des deux prix qu’il souhaitait payer. Résultat : en quatre ans E. Leclerc devient le deuxième libraire de France. (Profitons de l’occasion pour nous remémorer cette affiche drôlement belliqueuse de 1986 : « Prix du livre : Lang passe à Léotard, Leclerc transforme. »)

 

Ce qui introduit fort bien l’idée suivante : une entreprise privée doit, si elle veut prendre l’avantage sur ses concurrents, se faire le meilleur avocat de ses clients ; ça s’est toujours passé comme ça (1) !

(1) Y compris chez McDonald’s. On ne sait pas toujours entre les mains de qui un texte peut tomber et si vous faites partie des trop nombreux français qui pensent que le matraquage publicitaire est la seule recette du succès de ces restaurants, rappelons qu’il est possible d’y manger pour moins d’un euro un repas chaud avec de la viande, même à cinq heures de l’après-midi, que l’addition est payée d’avance donc sans surprise, que les enfants y trouvent des jeux en plus de la liberté de manger avec les doigts (et les étudiants, même étrangers, un travail compatible avec leurs études) plantes vertes, transparence, qualité, hygiène, propreté, etc., etc., et si leurs sandwichs (ou leurs salades) ne vous plaisent pas, n’en mangez pas bien sûr !

 

Son job n’est donc pas d’exploiter les consommateurs au côté de l’État en profitant des lois pour mieux les essorer, mais bien de les défendre face aux appétits dévorants des concurrents ou des pouvoirs publics. Chaque entreprise est libre de choisir son camp, mais le client est plus rancunier que l’électeur, il établit mieux le lien entre ce que ça lui coûte et ce que ça lui rapporte et il a davantage de possibilités de s’échapper.

 

On se condamne toujours à vivre dans le monde sur lequel on mise et une

entreprise qui mise sur les subventions, un surcroît de réglementations, ses amitiés

dans les cercles du pouvoir, etc. ne doit pas s’étonner d’être un jour nationalisée

(c’est peut-être son objectif). Sa nationalisation n’est au fond qu’une rationalisation.

 

Pas de David sans Goliath

 

Une petite entreprise a toujours intérêt à s’attaquer à des forteresses. Si je mets mon nom sur une lessive quelconque et que je m’offre une publicité la comparant avec Ariel et Skip (message : « ma lessive lave à peine moins bie mais coûte beaucoup moins cher ») cette comparaison joue à mon avantage et

non à l’avantage de mes nobles concurrents. C’est moi qui tirerai profit des

transferts de réputation, moi qui appuierai ma notoriété sur la leur. Pour Ariel

et Skip en revanche rien ne peut être plus atroce que d’être comparé à un nain

si minable, un nabot si bossu. C’est pour cette raison, quand de tels cas se

produisent, que les marques attaquées ne répondent pas. L’investissement média

sera ici tellement réduit relativement à ceux d’Ariel ou Skip que la comparaison

sera rapidement oubliée si toutefois elle est vue. Mais même lorsque l’investissement média est important la grande marque attaquée par la petite a peu intérêt à répondre, à s’abaisser. Avis a ainsi pu construire sa réputation en se comparant à Hertz (campagne « We try harder » expliquant qu’un challenger fait plus d’efforts qu’un leader). Le premier bénéfice de cette campagne Avis fut d’ailleurs de laisser croire à tous que la marque était en seconde position sur le marché de la location de voiture quand elle en était encore loin.

 

Tout ceci pour dire que s’en prendre à l’État est extrêmement rentable du point

de vue de la communication d’une entreprise. Ça vous donne de l’importance, ça

capte beaucoup de valeur pour trois fois rien, ça maximise l’investissement média,

c’est galvanisant pour les clients comme pour les employés et, connaissant le poids

du Léviathan, il faudrait que votre offre soit bien lamentable ou votre politique bien

peu pertinente pour qu’elles ne tirent pas avantage de la comparaison.

 

Une approche commerciale pertinente fait toute la différence

 

L’époque se prête bien à ces stratégies d’attaques frontales de l’État parce

que c’est aujourd’hui la qualité de l’approche qui gouverne la suprématie

commerciale. Illustrons cette affirmation avec les cas de Nike et d’Apple (deux

marques qui n’ont, pour l’instant, pas grand-chose d’anarchiste).

 

Lorsque Nike débarque sur le marché de la chaussure de sport, l’important

est encore de participer. Nike prend alors à contre-pied Adidas et Puma en

proclamant que ce qui compte c’est la victoire (le nom de la marque est emprunté

à Athéna Niké, déesse grecque symbolisant la victoire). Pas la victoire à tout

prix bien sûr, mais au moins la victoire sur soi-même. Aller chaque jour plus

haut, plus loin, plus vite, faire une performance, gagner un classement ; peu

importe pourvu qu’on accumule des petites victoires. Et pour mieux incarner

cette nouvelle approche, Nike s’appuie sur le jogging. Aucune règle, on ne participe

à rien ; à l’écoute de soi-même, on se donne à sa course, à son effort.

Nike qui faisait des chaussures d’athlétisme fabrique des chaussures à la semelle

bien molle pour courir sur l’asphalte. Et impose son leadership. « Accept no

limits » puis « Just do it » : avec sa focalisation sur la victoire, Nike est entré en

résonnance avec les attentes des coureurs du dimanche aussi bien qu’avec celles des champions du monde.

 

Au tour d’Apple maintenant. Dans le monde d’IBM, l’informatique était une affaire d’adultes, d’adultes spécialistes, de spécialistes exclusivement formés

par IBM, et qui opéraient dans des unités centralisées, au siège des grandes entreprises. Apple arrive avec l’idée que l’ordinateur est un produit électroménager,

domestique, individuel, destiné aussi aux enfants, et même aux enfants

handicapés. C’est cette approche originale qu’invente Apple ; et c’est ce fil

qu’Apple déroule. Des micro-ordinateurs, objets pour hobbyistes électroniciens,

il en existait déjà (l’Altaïr par exemple, inutile et inutilisable sauf pour un hobbyiste électronicien). L’Apple I (1976) puis très vite l’Apple II (1977) ordinateur qui sera vendu à plusieurs millions d’exemplaires, sont pour l’essentiel l’oeuvre de deux personnes (Steve Jobs pour l’approche et Stephen Wozniak pour l’électronique).

 

Ces micro-ordinateurs étaient techniquement à la portée d’IBM ou de ses nombreux concurrents des années 60 ou 70 (2).

(2) Pour mémoire, concernant les gros systèmes, ceux qu’on appelait « the seven dwarfs », par comparaison avec IBM : Burroughs, Sperry Rand, Control Data, Honeywell, General Electric, RCA, NCR ; pour les systèmes plus petits : Digital ou Hewlett-Packard.

 

Mais la capacité technique n’est pas tout ; il arrive souvent que la vision fasse défaut.

Cette qualité conceptuelle, ce leadership d’approche, n’épargne pas aux

entreprises de devoir travailler pour l’exploiter ou l’imposer, mais il leur donne

quelques pas d’avance sur les concurrents et surtout il facilite les arbitrages auxquels

les entreprises sont confrontées. Bien sûr les approches qui s’imposent ne

sont pas définitives ; elles peuvent se dissoudre en étant adoptées par tous les

concurrents d’un marché ; peuvent être dépassées par des approches plus en phases avec de nouvelles évolutions ou avec des attentes qui émergent plus tardivement (3).

(3) Ainsi sur le marché du sport pourrait-on imaginer de nouvelles marques se positionnant par exemple sur l’arbitrage (on ne peut apprécier que les sports dont on connaît les règles) ; sur la fusion des sports et des jeux (échecs, bridge...) en un même ensemble ; sur l’adoption de préoccupations environnementales ; sur une diffusion prioritaire parmi les populations les plus pauvres (jeux pour tous) ; ... voire sur une remise en cause de la valeur des installations et des dépenses publiques.

 

Les idées libérales : un réservoir de vérités pour l’entreprise

 

Les idées libérales sont génératrices de telles nouvelles approches commerciales

pertinentes. Les mieux fondées de ces approches ne peuvent en effet

contredire les vérités économiques. Le marché aussi se nourrit du bien, c’està-

dire du vrai, du juste, du bon et du beau. Je sais combien choquantes pourront

paraître à certains ces propositions, mais nous savons les états d’ignorance dans

lesquels la pensée socialiste plonge nos contemporains. Il faudra bien que ces

vérités émergent, et les entreprises qui adopteront un point de vue libéral sur

leur marché seront plus aptes à résoudre les problèmes qui se posent réellement à leurs clients que celles qui se cantonnent à suivre les sondages.

 

Les contre-vérités et les contre-solutions qui sont diffusées par l’écologisme , caractérisant la période contemporaine (à commencer par la volonté de confier le monopole des décisions environnementales à des pouvoirs centraux, historiquement les plus pollueurs, alors même que toute la nature est « décentralisée »)

doivent être vues comme des sources de business. Ne doutons pas que les entreprises

qui trouveront les angles d’attaque pertinents pour démonter ces mensonges

ambiants et privatiser les aspirations environnementales prendront

l’avantage sur leurs concurrentes. Et comme on nous racontera bientôt que le

gouvernement ou le Ministère du Développement Durable sont à l’origine de

toute initiative en la matière, profitons du fait que nous avons encore la mémoire

un peu fraîche pour nous souvenir que The Body Shop, Ben & Jerry’s ou Max

Havelaar ont précédé d’une quinzaine d’années toute législation.

Enfin, le dernier mais non le moindre des avantages qu’une entreprise

pratiquant une politique libérale peut espérer, c’est le gain de parts de marché, et plus précisément la transformation de parts de pouvoir en parts de marché (4).

(4) Quand on parle de prendre des parts de marché à l’État, on ne parle pas bien sûr de concessions publiques vendues à des entreprises privées. Ce qui n’est au fond qu’une institutionnalisation de la corruption. Les entreprises privées qui achètent des concessions publiques (eau, voirie...) achètent du pouvoir, de la contrainte, un monopole.

 

Toute la place occupée par l’État, par la réglementation, par la fiscalité est un

espace à conquérir pour l’entreprise, la concurrence, les ventes. Les entreprises

les plus aptes à emporter ces parts de marché seront celles qui auront préalablement

réussi à gagner des « parts de légitimité », celles qui auront, par leurs

actions ou leur communication, délégitimé les pouvoirs publics. Avant d’en

arriver à cet avenir radieux, quelques notions libérales devront être mieux intégrées

dans le monde de l’entreprise.

 

Trois notions libérales indispensables et trop souvent absentes dans la pensée entrepreneuriale

 

Toutes les théories libérales méritent d’être mieux connues et les analyses

libérales sectorielles (logement ; soins médicaux ; instruction, etc.) sont indispensables

à la compréhension de chaque marché (et d’autant plus que l’État y exerce

une forte influence). Mon expérience en tant que conseil en stratégie commerciale

m’a amené à constater que trois notions libérales devraient être mieux

répandues dans le monde de l’entreprise si l’on veut assister à l’émergence de

ces marques héroïques et avides de prendre des parts de marché ou de légitimité

à l’État que j’appelle de mes voeux. Leur intégration par les entrepreneurs est

comme un préalable nécessaire. Ces trois notions sont le coût d’opportunité, le droit naturel et « l’inconnaissabilité » du futur (5).

(5) La théorie subjective de la valeur fait gravement défaut elle aussi mais je la place en dehors du propos ici développé.

 

Le coût d’opportunité

 

Un produit est en concurrence avec tous les autres. On ne circonscrit des

secteurs d’activité que pour disposer de référents qui permettent de mesurer la

progression d’une entreprise, d’identifier des concurrents majeurs, d’observer et

de comprendre les tendances sur un marché donné, tel qu’on le définit. Mais un

produit reste en concurrence avec l’ensemble du marché. La pièce de monnaie

que j’alloue à une dépense me prive de toutes les allocations alternatives. Ce

que me coûte réellement le slip que j’achète, c’est le caleçon ou le calepin que

je ne peux plus acheter. C’est à cette compréhension fondamentale que nous

ouvre la notion de coût d’opportunité. L’erreur si fréquemment commise

consiste à penser que les ménages ont un budget défini pour chaque type de

dépense et qu’il faut se battre à l’intérieur de ce budget. Rien n’est plus faux.

S’il est séduit par une paire de baskets, le client sait bien qu’il ne peut l’acheter

qu’en se privant de quelques sorties. L’erreur concomitante et qui est celle sur

laquelle je veux mettre l’accent, est de croire qu’il existe des marchés top sympas

pour lesquels les clients sont prêts à se ruiner, et des marchés sans attrait qui

n’évolueront pas. Or il n’y a pas de malédiction. Si les fast-foods, les baskets,

les ordinateurs domestiques ou les consoles de jeux représentent une part élevée

du budget des ménages, c’est parce que McDonald’s, Nike, Apple et Nintendo

sont venus dire le droit et faire la police sur ces marchés. Les déjeuners sur le

pouce pourraient encore aujourd’hui se faire debout au comptoir de brasseries

à l’éclairage indécis. Les chaussures de sport pourraient continuer d’être des

articles de vestiaire pour footeux, et les micro-ordinateurs n’intéresser encore et

toujours que les hobbyistes électroniciens. Il n’y a pas de secteur maudit : seulement

des marques commerciales qui n’existent pas encore sur des marchés qui attendent d’être révélés.

 

Le droit naturel

 

Deuxième notion libérale indispensable : le droit naturel. Il n’y a pas en

effet de meilleur cadre pour penser une stratégie d’entreprise que le droit naturel.

Faut-il se féliciter comme certains n’hésitent pas à le faire, que le récent « Plan

Borloo » entraîne la création de 10 000 entreprises de « services à la personne » ?

 

Je suis ravi bien sûr que des chômeurs trouvent du travail ou que d’anciennes

attentes soient enfin satisfaites, mais en est-on arrivé là que les entrepreneurs

sont ainsi aux ordres du pouvoir ? Ne sont-ils que de petits engrenages que les

ingénieurs sociaux déplacent et font tourner à leur guise ? En pensant une stratégie

d’entreprise dans le cadre du droit naturel plutôt que dans les limites de la

législation dernier cri, on diminue le risque de disparaître bientôt du fait d’une

nouvelle législation moins favorable. Réfléchissons à ce qui est souhaitable plutôt

qu’à ce qui est autorisé. Il vaut mieux adapter sa stratégie à la législation en

vigueur plutôt que de partir de la législation pour en déduire sa stratégie. Les

lois de circonstances étriquent nos pensées. Le droit naturel donne au contraire du souffle à la réflexion stratégique et permet de mieux distinguer les responsabilités

qui incombent à l’entreprise sur son marché, ainsi que les libertés qui lui

restent à conquérir. Les lois n’évoluent, sont abrogées ou ne tombent en désuétude

que parce qu’on les contourne ou qu’on les ignore. Par ailleurs si une

monnaie privée est illégale en France aujourd’hui, peut-être existe-t-il un îlot du

Pacifique pour faire revivre la grande épopée de la banque libre écossaise ? Les

entreprises s’internationalisent aujourd’hui facilement ; les lois de chaque pays

étant différentes, elles sont comme les notes d’un piano que l’entrepreneur peut

jouer à sa guise, au gré des opportunités tactiques qu’elles lui offrent de mettre

en oeuvre sa stratégie commerciale. Si les lois sont variables dans le temps et

dans l’espace, à quoi se raccrocher ? A la propriété privée. Au droit naturel

justement. Fi des lois scélérates ! Leur vocation est de disparaître. Le rôle de

l’entreprise est de les accompagner dans la mort pour pouvoir y substituer le plein exercice de sa responsabilité.

 

L’« inconnaissabilité » du futur

 

Enfin l’inconnaissabilité du futur. Les libéraux sont très fermes sur cette

inconnaissabilité du futur mais il m’est arrivé d’en entendre défendre l’idée qui

veut que si l’État ne pouvait pas prévoir l’évolution des marchés, les entreprises,

par leurs études de marchés, étaient davantage capables de défricher l’avenir.

Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour dénoncer ce propos. L’inconnaissabilité du futur est valable pour tous. Si les études de marché consistent à regarder les chiffres de vente passés, elles s’appuient sur des faits, sur des certitudes historiques aussi solides que le roc. Ce qui n’empêche qu’elles peuvent déboucher sur nombre de conclusions contradictoires. De grosses ventes le mois dernier signifient-elles que le marché est désormais saturé ou qu’il est en croissance ?

 

Faut-il s’inscrire dans la tendance ou anticiper la rupture ? A chacun de

livrer ses interprétations sur la base des chiffres et de son expérience. En

revanche si par études de marché on entend « sondages d’opinion » alors permettez-moi de l’affirmer, plutôt que d’éclairer les entreprises, ceux-ci les aveuglent tout au contraire.

 

Les sondages ne fonctionnent pas. Un seul contre-exemple devrait suffire.

Il en existe par tonnes. Une grande marque de raviolis, désormais évacuée des

linéaires, avait dans les années 70 déduit de sondages explicites l’opportunité

de proposer des raviolis mi-viande mi-légumes. Battage, mise en place, échec.

Re-sondages, confirmation d’un assentiment extraordinaire (j’ai le souvenir de

85 %, ce qui est très élevé) nouvelle campagne de communication, nouvelle mise

en place, nouvel échec.

A contrario, Akio Morita, l’ancien président de Sony, avait souhaité lancer

la production d’un objet que nous connaissons depuis sous le nom de Walkman.

Aucun avenir, les tests étaient formels : le produit conduirait à l’isolement, au

repli sur soi, quand la musique n’est que partage... et puis la rue n’est pas un

endroit pour écouter de la musique. Non vraiment n’y pensez plus ! Akio Morita continuait d’y penser pourtant car il souhaitait, pour lui-même, lors de ses entraînements de golf, un équipement léger pour écouter de la musique en hautefidélité.

 

Il a fini par demander à ses équipes de passer outre les sondages, toujours

aussi négatifs, et le Walkman a été le succès commercial que l’on sait, sur

tous les continents. A des échelles variées, connues ou inconnues, les exemples

abondent (6)...

(6) Au nombre des cas célèbres on pourrait parler de l’échec cuisant de la Ford Edsel (ainsi que du succès ultérieur de la Ford Mustang, conçue par une équipe réduite plus affranchie de la « demande »).

Mais les premiers arrivants sont toujours les mieux servis (le principe « finder keeper » serait presque transposable aux cerveaux des chalands).

Le marché est un processus de révélation, et seules des approches plus pertinentes peuvent, décennie après décennie, en lever les zones d’ombre.

 

 

Le rôle d’une entreprise n’est pas de refléter les goûts du public

mais de proposer de nouvelles choses, d’étonner. Faut-il le dire à des « économistes

de l’offre » : la demande, stricto sensu, est impossible à satisfaire ; seule l’offre peut surprendre et séduire.

 

En ce printemps 2007, trois consoles de jeux de nouvelle génération se

font concurrence. Les consoles Sony (Playstation 3) et Microsoft (Xbox 360)

sont orientées sur la satisfaction de la demande et proposent plus de rapidité,

plus de pixels à l’écran, plus d’intelligence artificielle, etc. La console Nintendo

(Wii) nettement moins ambitieuse dans ces domaines, innove totalement en proposant au joueur une interface originale : une sorte de télécommande dont la

position dans l’espace est reconnue par la machine. Les deux premiers produits

déçoivent (pas assez rapides, haute définition peu perceptible, hors de prix, pas

assez différents de la génération précédente...) et le troisième cartonne. Comme

le dit Genyo Takeda, responsable de l’ensemble du projet Wii chez Nintendo :

« [...] le besoin de ceux qui recherchent “toujours plus” ne peut jamais être

comblé. Après avoir obtenu un, puis deux, ce n’est plus trois qu’ils désirent,

mais cinq, dix, trente ou même cent. Leurs désirs grandissent sans cesse, et cela

ne mène nulle part si nous essayons simplement de les suivre. » La société n’en

est pas à son premier écart : dans le domaine des consoles de poche, la DS

(Dual Screen) sortie fin 2004 bat tous les records de vente en offrant à l’utilisateur

une interface extra-terrestre : deux écrans superposés dont un tactile. Et ce

n’est probablement pas non plus après avoir interrogé les populations que Nintendo

a choisi pour héros Mario, un petit plombier italien moustachu...

 

Faire interroger mille ménagères ne sert souvent qu’à s’épargner

la peine de discuter avec une seule d’entre elles

 

A quoi peut bien servir une entreprise sinon à nous proposer ce à quoi

nous n’aurions jamais pensé nous-mêmes ? Ce ne sont pas les consommateurs

qui ont inventé le briquet, l’aspirateur, la moissonneuse-batteuse ou la neuvième

symphonie. L’offre crée sa demande, et seul le travail engendre de la richesse.

Et puis rassurez-moi, nous ne sommes pas au zoo. Les entreprises ne produisent

pas pour des singes. N’est-il pas possible de se mettre à la place de ses clients ?

D’exercer ces facultés humaines que sont la sympathie ou la compréhension ?

Et tester sur soi-même l’intérêt de ce qu’on propose. Ou bien d’ouvrir les yeux,

de regarder autour de soi, de parler avec des gens, même plus pauvres que soi.

 

Sous prétexte de respecter les attentes des clients, les sondages ne sont souvent

qu’une nouvelle incarnation du mépris qu’on leur porte. Transformé en particule

statistique, le chaland disparaît.

Nombre de grandes entreprises ont connu une histoire qui suit un même

schéma. Dans un premier temps le fondateur, entrepreneur visionnaire, suit ses

fermes convictions et fait simplement fabriquer les produits ou développer les

services qui lui semblent manquer. Dans un deuxième temps (après la mort du

fondateur) les sondages remplacent la vision : l’entreprise abreuve la demande

et donc si le chiffre d’affaires s’accroît, c’est avec une rentabilité toujours

moindre. Une phase « financière » peut survenir dans un troisième temps : l’activité

ne rapportant plus rien malgré des sondages toujours plus nombreux, ce

sont les sommes colossales transitant par l’entreprise, ses flux financiers, qui

sont utilisés pour dégager des revenus. Cette phase précède généralement la

mort, le plus souvent par démantèlement. Conclusion : le plus gros atout des

entreprises naissantes est de n’avoir pas les moyens de faire des sondages.

 

Quelques reportages sur les récents « débats participatifs » de Ségolène Royal

nous ont aussi montré des collections d’idées bien pauvres en reaganomics : « Moi

l’injustice çamerévolte ! » ;« LaTerre, il n’y a rien de plus important au monde ! » ;

« Les enfants ça n’a pas de valeur ! » ; « On n’a pas le droit de faire du mal aux

arbres ! » ; « Lamisère pour moi c’est pas supportable ! »... Qu’elles soient « quali »

ou « quanti », les études ne donnent pas de résultats plus pertinents sur le marché

qu’en politique. Et une projection de comportement n’est pas un comportement.

Quand je suis invité chez des amis je me dis que « si j’étais eux », j’installerais une

coursive, une mezzanine, casserais le mur du fond et ferais creuser un lac au bout

du jardin. De retour dans mon taudis, tout mon courage s’est évanoui : je n’ai plus

infiniment de temps, infiniment d’argent, infiniment d’espace...

Pourquoi cette question des sondages revêt-elle autant d’importance ?

Parce que si vous posez la question « Mon entreprise doit-elle se préoccuper de

justice sociale ? » il y a fort à parier que les « plutôt favorable », les « assez favorable

» et les « très favorable » seront majoritaires. Pourquoi vous en préoccuper ?

Les sondages peuvent vous inspirer pour définir la politique de votre entreprise,

mais exactement au même titre que les prévisions astrologiques, les brainstormings

ou les contes d’Andersen. L’erreur c’est uniquement d’y croire. Si le futur

est inconnaissable c’est d’abord parce que les cerveaux sont insondables. Et aussi

longtemps que les sondages imposeront leur petite dictature aux décideurs privés

il ne faudra pas espérer voir des entreprises s’attaquer courageusement aux

monopoles publics.

 

La voie naturelle vers la liberté ?

 

Lorsqu’on les interroge, les Français se disent anti-américains, mais concrètement

ils vont, Nike aux pieds, boire leur Coca-Cola chez McDonald’s. Au fond, ils sont moins méchants qu’ils ne le disent. Ils se prétendent également antilibéraux

mais avec 17 % de part de marché en 2006, les établissements E.

Leclerc arrivent en première position devant Carrefour (14 %) et tous les autres*.

Cette liberté pour laquelle les Français refusent de voter, n’est-il pas temps de la leur vendre ?

 

Pour libérer l’avenir, la voie commerciale dispose d’un gros avantage sur

la voie élective car cette dernière souffre d’un énorme effet de seuil. Aussi longtemps

que vous ne dépassez pas les 50 %, vous n’avez, sinon aucune influence,

aucun pouvoir en démocratie. Aucune possibilité de démontrer concrètement la

validité de vos propositions, et pas ou peu de moyens pour continuer d’exister.

Tandis que sur le marché, 1 % peut suffire à vivre bien, à développer son offre,

à convaincre peu à peu les clients par la qualité de son travail. Avec ses actionnaires,

ses employés, ses fournisseurs et ses clients, la firme (société, entreprise,

marque) constitue un système autonome qui n’exige l’approbation d’aucune

majorité. L’entreprise ne compte que sur ses propres efforts (ceux de ses

employés) pour accomplir le travail. C’est tout l’espoir d’une libéralisation par

les voies commerciales. D’autant plus qu’une entreprise n’est pas condamnée à

s’en tenir à un territoire national donné pour trouver les moyens de sa subsistance.

Elle n’est pas non plus tenue d’attendre la date des élections. Et si elle

rate une vente, elle peut en réussir deux par la suite. Elle ne peut être anticonstitutionnelle

et pour elle la légitimité prime la légalité, car le marché est la seule

institution dont elle dépend.

Et l’influence d’une entreprise n’est pas limitée à son seul travail. Lorsque

les ventes suivent, les concurrents s’alignent. Rendons grâce aux sondages de

contribuer à cet effet démultiplicateur. S’ils ne permettent jamais d’inventer rien

qui vaille, ils permettent en revanche de confirmer auprès de décideurs hésitants

les goûts du public pour telle voie ouverte par un de leurs concurrents plus audacieux.

 

Si les entreprises sont convaincantes, c’est parce qu’elles remplissent les

ventres. Je ne suis pas utilitariste moi-même, mais il faut bien reconnaître que

nombre de libéraux, hier socialistes ou keynésiens, sont venus au libéralisme par

utilitarisme. Il n’y a pas de mauvaises raisons d’être libéral et si certaines sont

plus nobles que d’autres, il faut laisser à chacun le temps de parcourir son cheminement dans le sens qui lui convient. Pourquoi vouloir retirer l’échelle une

fois qu’on est là-haut ? Je me souviens de journalistes, après la chute du mur de

Berlin, s’étonnant de voir des Allemands de l’Est venir acheter des ananas à

l’Ouest plutôt que les discours de Périclès. N’est-il pas naturel d’avoir le ventre

plein avant de comprendre pourquoi et comment, de s’intéresser ensuite aux

mécanismes du marché puis de se fondre enfin dans l’amour de la liberté ? Avec

sa communication libérale, un hypermarché qui fait chuter drastiquement le prix

des produits (ce qui au fond pourrait être présenté comme une politique « de

gauche ») n’est-il pas plus immédiatement convaincant qu’un aréopage de

juristes ? Le premier ne constitue-t-il pas la meilleure introduction au second ?

* Source NS Secodip.

 

 

Des marques irrévérencieuses envers le pouvoir pourraient faire

le lit de politiques libérales

 

La fréquentation des cercles libéraux m’aura prouvé par tous les biais et

dans tous les domaines que l’économie de marché est supérieure au socialisme.

Elle est supérieure au socialisme pour la gestion aéroportuaire, les soins médicaux,

l’assurance, la retraite, le logement, les rues, le développement, la liberté,

les ondes, l’environnement, etc., etc., mais de fait, au mépris de toute cette

supériorité, c’est toujours le personnel de l’État qui dicte sa loi aux opérateurs

privés. Le règne des entreprises privées sur le monde, tous les socialistes s’en

plaignent déjà mais je l’attends encore. Alors je m’interroge : aurions-nous fait

une erreur d’aiguillage ? Plutôt que de nous adresser à un personnel politique

sourd à nos arguments, ne devrions-nous pas exhorter les entrepreneurs à se

servir des idées libérales pour positionner leurs marques commerciales ou à s’en

inspirer pour orienter la stratégie de leurs entreprises ? (7)

(7) N’attendons rien en revanche des organisations professionnelles, des fédérations, chambres, groupements sectoriels ou patronaux, etc. qui sont toujours partagés. Ces organisations défendent les intérêts de leurs adhérents et ne sont libérales que lorsque cela les arrange. D’une part elles s’opposent aux législations qui sont défavorables à leur industrie, contre la fiscalité excessive qui les frappe, etc. mais d’autre part elles se montrent favorables aux subventions, aux barrières douanières, etc. Les organisations privées dont nous parlons qui peuvent faire reculer l’État sont des entreprises privées indépendantes prêtes à s’isoler de tous leurs concurrents en adoptant un positionnement unique les opposant aux abus des pouvoirs publics.

 

Et sans même aller aussi loin, la voie commerciale ne doit-elle pas au moins précéder la voie politique ?

 

Ma conviction est qu’une trentaine de petites entreprises, chacune dans son domaine, tenant avec fermeté les rênes de son chapitre, de son ministère, et assaillant l’État comme une colonie de spermatozoïdes assaillent un ovule, peut suffire à démonter l’édifice étatique à la vitesse de Tcheullima (8).

(8) Figure stylistique djoutchéenne (Corée du Nord).

 

L’entreprise est naturellement dissidente. Elle a bien souvent été domptée

par la loi. Rendons-la à sa nature première ! Alertons les entrepreneurs sur le

fait que les avantages à tirer de cette dissidence peuvent l’emporter sur les coûts.

Et s’il est vrai que la ventripotence étatique offre par ses masses adipeuses un

vaste champ (9) aux entreprises conquérantes, existe-t-il beaucoup de pays où l’herbe est plus abondante, plus belle, plus verte et plus grasse qu’en France ?

(9) Peut-être aussi vaste que l’État lui-même. Je confesse avoir pour ma part la certitude, et il me semble que cette certitude est fondée, que l’État est entièrement remplaçable par des marques de justice, de police, d’armée, etc. dont la consommation soit facultative, profitable même à ceux qui n’en sont pas clients, et qui n’aboutissent pas à un Beyrouth en guerre. A défaut d’exemples historiques concrets démontrant par l’exemple la possibilité d’une telle maturité civilisationnelle, j’admets la part de foi qui subsiste peut-être encore dans ma certitude et renvoie donc à d’autres lieux le débat sur ce noble sujet.

 

BONNES FEUILLES

 

Laurence PARISOT

 

Besoin d’air

Éditions du Seuil, 150 pages

 

Besoin d’air est une oeuvre collégiale à laquelle 50 000 chefs d’entreprise ont travaillé pour apporter remède à l’asphyxie dont souffre la France.

Pour la présidente du MEDEF qui a fédéré ces entrepreneurs « rien n’est foutu » en dépit des difficultés actuelles. Dans la préface qui suit et qui porte sa seule signature, Laurence Parisot a résumé la situation de l’entreprise française.

 

Ceci n’est pas un conte

 

Lorsque l’on promulgua à la fin du XVIIIe siècle, en 1798, un nouvel impôt

destiné à taxer les portes et fenêtres, on croyait savoir ce que l’on faisait. Cette

contribution était « établie sur les portes et les fenêtres donnant sur les rues, cours

ou jardins des bâtiments et usines, sur tout le territoire de la République ». Les

conditions et les proportions de ce nouvel impôt étaient fixées d’une manière très

précise. Seuls les propriétaires devaient s’en acquitter ; les bâtiments publics,

administratifs, militaires et hospitaliers, en étaient au contraire exceptés, ainsi que

les abris pour les animaux. Les autres bâtiments destinés à l’habitation, les magasins

et les usines, eux, n’y échappaient pas. Afin d’évaluer ce tribut, il fallait

prendre en compte le nombre mais aussi la taille des portes et des fenêtres : ainsi

une porte cochère comptait-elle le double ; on intégrait également dans les calculs

l’importance de la commune et l’étage. L’intention du législateur était claire : il

s’agissait de créer un impôt progressif en fonction de la richesse du lieu.

Ce qui était moins prévisible, c’est que les citoyens ordinaires se mirent à

condamner autant de portes et de fenêtres qu’ils le pouvaient, et les architectes, à construire des bâtiments aux ouvertures de plus en plus petites. La trace de cet impôt est encore visible aujourd’hui, et il n’est pas rare de deviner sur les plus belles façades l’emplacement de fenêtres qui furent autrefois purement et simplement bouchées.

 

Cet impôt sévit pendant tout le XIXe siècle et fut l’objet de très vives controverses.

On ne le jugeait pas seulement trop cher, ou responsable d’une tristesse

architecturale encore inconnue. Les mouvements hygiénistes en avaient fait une

cible privilégiée et y voyaient, non sans raison, la cause de la recrudescence de

la tuberculose. Il fut finalement aboli en 1926. Les portes et les fenêtres purent s’ouvrir. On recommença à aérer et à respirer. On allait même inventer quelques années plus tard les grandes baies vitrées...

 

Besoin d’air

 

Cette histoire est tristement vraie. Elle est aussi une allégorie des dangers

que l’on court à se replier sur soi... qu’en l’occurrence la France court à se replier

sur elle-même. [...]

Besoin d’air ! Respirer à pleine poitrine, se griser d’air pur, retrouver sa

vitalité, recouvrer une liberté que l’on sait menacée, voilà l’urgence. Changer

d’air et rencontrer les autres, prendre l’air et débusquer des idées nouvelles,

humer l’air et trouver sa direction, voilà l’impératif. Ouvriers, commerçants,

employés, chefs d’entreprise, citoyens, habitants de la planète Terre, nous avons

tous besoin d’air. Et nous devons prendre ce besoin au sérieux.

 

L’entreprise, la vie, l’avenir

 

Commencer, mettre en oeuvre, conquérir, séduire, rassembler des hommes

et des femmes : l’entreprise est une aventure humaine, l’entreprise c’est la vie ! Et

au commencement de la vie... est la création. Chaque année, plus de 200 000 nouvelles

entreprises naissent en France. Chiffre extraordinaire ! Ne dites pas que les

Français n’ont pas l’esprit d’entreprise ! Ces nouvelles entreprises, comme les

2 474 000 qui existent déjà, sont mues par une force vitale hors du commun. Les

femmes et les hommes d’entreprise conçoivent, bâtissent, réalisent. Il n’y a pas

d’histoire plus passionnante que celle des entreprises. C’est un long fleuve d’idées,

d’inventions, d’actions, d’émotions. Il n’y a pas non plus d’histoire plus mal connue.

 

Et pourtant, l’histoire des entreprises françaises, c’est l’histoire économique et

sociale de la France. Peut-on raconter la croissance exceptionnelle de la France des

années 60 ou 70 – rappelons qu’elle était supérieure à celle des États-Unis et à

celle de l’Angleterre ! –, peut-on évoquer la bonne humeur qui allait avec, sans parler de la dynamique entrepreneuriale de l’époque, sans mentionner l’ouverture de nos entreprises aux marchés internationaux ? L’histoire de notre pays et celle de ses entreprises sont intimement mêlées, leur passé donc, et leur futur aussi.

L’avenir des entreprises, c’est aussi l’avenir de la France.

 

Entreprises françaises et « génie français »

 

Nous, les chefs d’entreprise, nous aimons la France. Comme vous, nous aimons sa singularité, sa beauté, ses vertus. Nous l’aimons d’autant plus que nos entreprises, et en particulier les marques qu’elles portent et développent, sont des ingrédients essentiels de l’identité nationale. En 2006, le magazine américain

Business Week a publié avec le cabinet Interbrand le classement mondial des

marques. Étaient particulièrement à l’honneur Louis Vuitton, L’Oréal, Chanel,

Danone, Hermès, Hennessy, Cartier, Moët & Chandon. Invention, exigence,